HIPPOCRATE
laissant partout sur son passage des preuves de son talent sans égal, de son abnégation personnelle, de son ardente philanthropie , et
de son dévouement au soulagement de l'humanité souffrante.
Les leçons des philosophes et des asclépiades, la lecture des observations et des tables votives déposées dans les temples d'Esculapc, furent les sources dans lesquelles Hippocrate puisa 1rs premiers éléments de son instruction médicale. Mais ce génie si puissant et si positif sentit bientôt l'insuffisance et l'erreur de ces enseignements. Il comprit en même temps que l'observation raisonnée des faits étudiés dans la nature elle-même, était la seule voie certaine pour arriver à la vérité. « Il faut, disait-il, s'en rapporter au témoignage de ses sens , et non aux opinions des autres. Pour faire de nouvelles découvertes, on doit suivre la route de l'expérience , et si l'on veut chercher la vérité par une nuire méthode, on marchera d'erreurs en erreurs. »
Les véritables fondements de la science médicale sont enfin posés, et tant que vase continuer l'influence féconde et positive de son génie créateur, nous allons voir cette science grandir et se perfectionner par degrés.
« Ce nouvel esprit porté dans l'art de guérir, dit Cabanis , loc. cit., p. 64, fut comme une lumière soudaine qui dissipe les fantômes de la nuit et rend aux objets leur véritable forme et leur couleur naturelle.... On vit avec un degré d'évidence inconnu jusqu'alors, l'enchaînement et la dépendance ou des faits observés ou des conséquences qui se déduisent légitimement de leur comparaison. »
Hippocrate avait en philosophie des connaissances très-étendues ; mais, toujours fidèle à l'observation, il dédaignait les vaines subtilités des écoles : « Dieu , suivant sa manière de voir, est dans l'univers ce que l'âme est dans l'homme. » Il sépara cette science de la médecine pour éviter une dangereuse confusion ; mais il voulut qu'elles se prêtassent un mutuel secours. « Le médecin philosophe, disait-il, est véritablement un homme divin :
Réfutant l'opinion de Xénophon sur l'unité de la matière
primitive, il dit : « Que l'homme n'esl point forint'' d'un seul élément, car alors il n'éprouverai! point la douleur et ne serait sujet à aucune affection.... Il admet, dans la nature, quatre «'déments; et, dans les animaux, quatre humeurs: le sang, le phlegme, la bile et l'atrabile.... Suivant lui, les maladies viennent du défaut de proportion de ces humeurs; la guérison est la conséquence du rétablissement de l'équilibre qui doit exister entre elles. » C'est ainsi que, sans le vouloir, il posa les premiers fondements de l'humorisme. .Mais bientôt, comme s'il craignait de s'égarer dans la voie des suppositions, ce g -nie essentiellement observateur fait un retour invariable dans celle de l'expérience raisonnée.
Hippocrate fut le modèle du vrai médecin, comme sa méthode fut le prototype de celle qu'il faut suivre pour arriver à l'établissement d'une bonne doctrine médicale.
Il se peini lui-même dans ce passage , lib. De decenti habit* : « On reconnaît le vrai médecin a son extérieur simple, décent et modeste. Il doil avoir de la gravité dans le maintien, de la réserve auprès des femmes, de l'affabilité , de la douceur avec tout le mond^. La patience, la sobriété, l'intégrité, la prudence, l'habileté dans son art, sont ses attributs essentiels. »
Il portait le désint^re.vsement et l'amour de la patrie jusqu'à l'héroïsme. Sa réponse à Hystane, messager d'Artaxerce, qui le suppliait «le venir au secours de ses peuples , en lui faisant offrir de riches présents , esl digne des plus beaux temps de l'ancienne Grèce : « Allez dire à votre maître que je suis assez riche, que l'honneur me défend d'accepter les trésors qu'il me propose, et d'abandonner ma patrie pour servir les intérêts de ses plus cruels ennemis ! »
Sa profonde habileté ne lui faisait point négliger les opinions des autres, ni la plus parfaite simplicité dans l'expression des siennes : <. Lorsque vous êtes invité à disserter sur une maladie, nous ditil, n'usez point de grands mots ni de discours étudiés et pompeux; rien ri'' décèle plus l'incapacité. »
Il eut beaucoup d'élèves , qu'il forma généreusement à la pratique de son art, exigeant pour garantie de leur zèle et de leur
HHTULKATE. i-'i
loyauté, ce fameux serment dont la formule suffirait seule pour concilier a son auteur l'estime de tous les hommes vertueux. C'est à ce titre que nous le rapporterons ici, bien qu'il soit très-connu des médecins :
« Je jure par Apollon , par Esculape, par Hygie , par les autres dieux et déesses de la médecine, de tenir religieusement la promesse solennelle à laquelle je m'engage : Je regarderai comme mon propre père celui qui m'aura instruit dans l'art de guérir. Je lui témoignerai ma reconnaissance en subvenant à tous ses besoins. Je considérerai 569 enfants comme les miens et leur enseignerai gratuitement la médecine , s'ils ont le dessein d'embrasser cette profession. J'agirai de même envers ceux qui se seront engagés par le serment que je prête. Jamais je ne me laisserai séduire pour administrer, à qui que ce soit, un médicament mortel, ni pour exciter l'avortement... Mon unique but sera de soulager et de guérir les malades , de répondre à leur confiance, et d'éviter jusqu'au soupçon d'en avoir abusé, spécialement à l'égard des femmes. Dans quelque position que je me trouve, je garderai le silence sur les choses que j'aurai jugées devoir rester secrètes. Puissé-je, religieux observateur démon serment, recueillir le fruit de mes travaux et mener une vie heureuse, sans cesse embellie par l'estime générale ! Que le contraire m'arrive, si je deviens parjure ! »
La doctrine médicale d'Hippocrate marchait entre l'empirisme absolu, qui s'arrête à l'observation des faits sans les coordonner pour s'élever à leur généralisation , et le dogmatisme proprement dit, qui crée des principes généraux pour y soumettre les faits et les résultats de l'expérience.
Hippocrate ne connaissait l'anatomie que très-incomplètement. Il possédait assez bien l'ostéologie, mais il confondait les nerfs avec les tendons; les artères avec les veines; pour lui, la circulation n'était qu'un mouvement de flux et de reflux dans les mêmes vaisseaux. N'ayant jamais disséqué de cadavres humains , il n'avait que îles notions analogiques sur les autres parties de celle science , lait des lors trouté flans L'entière impossibilité de donnera sa doctrine toute la perfection qu'elle esl susceptible de présenter.
ii HISTOIRE DE l.A MÉDECINE.
Au milieu de l'enthousiasme et de l'espèce de monomanie avec lesquels on se perdait alors dans la recherche des causes premières , il eut le mérite si rare de résister à l'esprit de son siècle, de ne s'abandonner qu'a très-peu d'écarts pour expliquer l'essence des maladies, et de s'attacher surtout à bien étudier les causes morbides générales , accessibles à nos moyens d'investigation , et principalement les influences de l'air, des vents, des eaux, des lieux, des climats, des saisons, etc. C'est lui qui le premier a fixé l'attention des observateurs sur cet ensemble de conditions qui forment ce que l'on nomme les constitutions atmosphériques , médicales , épidémiques, etc., et sur la nécessité de rigoureusement apprécier, dans les maladies , les caractères fondamentaux qui tiennent à la nature de ces constitutions.
Il traite avec une admirable précision de tout ce qui compose les signes et les symptômes pathologiques. Il a le premier déterminé les trois périodes principales des altérations morbides , sous les noms de crudité, de coction, de crise, en faisant observer que ces élaborations salutaires « étaient un résultat des efforts conservateurs de la nature. » 11 voyait une sorte de régularité dans ces élaborations et fut ainsi conduit à reconnaître des jours critiques dont les plus ordinaires « étaient le quatrième , le septième, le onzième, le quatorzième et le vingtième. » Il admettait, du reste, ces nombres seulement comme des termes de coïncidence des crises, mais non comme des puissances actives, à la manière des pythagoriciens. Son génie d'observation lui donna beaucoup d'habileté dans l'art du pronostic , dont il puisait les principaux éléments dans l'examen attentif des excrétions , de l'habitude extérieure du corps , de sa position, de sa couleur, de son volume , de sa température , de l'état des facultés intellectuelles , de la respiration, etc. Il ne paraît pas avoir apprécié l'importance du pouls. Il précisait avec beaucoup de soin l'état des forces vitales pour les exciter ou les modérer au besoin. Il comptait avant tout sur les iniluences médicatrices de la nature ; les dirigeait avec une sage réserve et faisait ainsi bien souvent de la médecine expe étante. Ses agents thérapeutiques étaient simples, peu nombreux . presque