HIPPOCRATE
tous empruntés au règne végétal. Dans les inflammations aiguës, il employait la saignée avec assez de hardiesse ; du reste , il fondait toujours ses indications non sur l'estimation des causes premières, mais sur les symptômes essentiels et sur les causes manifestes. Suivant lui, « Le rôle de tout bon praticien est d'observer avec soin et d'imiter la marche de la nature. »
Hippocrate rendit aussi des services en chirurgie; et si l'on en juge par cet aphorisme, ses méthodes étaient même assez énergiques : « Quod'medicamenta non sanant, fevrum sanat ; quoi ferrum non sanat , ignis sanat ; quod irjnis non sanat , insanabile. »
Inventeur de la diététique, il s'y montre encore très-profond observateur. Il conseille de respecter les anciennes habitudes, et, dans le régime, de tenir une juste mesure entre des excès nuisibles et des précautions trop minutieuses et trop uniformes.
Les ouvrages de ce puissant génie sont empreints d'un caractère de raison et de vérité qui les fait admirer du monde entier. On a surtout marqué la plus haute estime pour son Traité des airs, des eau.r et des lieux; pour celui des pronostics; des épidémies. Son livre des aphorismes est regardé comme un chef-d'œuvre de l'esprit humain ; il compte au moins trois cents éditions et presque autant de commentaires dans toutes les langues. « De nos jours encore, médité par les médecins, consulté par les philosophes, lu par les hommes de goût, Hippocrate est et sera toujours, pour chacun d'eux, l'un des plus beaux génies de l'antiquité. » Cabanis, loc. cit., p. 19.
Son nom sera, dans tous les siècles, prononcé avec respect; il est aujourd'hui comme autrefois en vénération dans l'île de Cos. Il reçut à bien juste titre les qualifications de prince des médecins, de créateur de l'art de guérir, de père de la médecine, de divin vieillard, etc.
Toutes les sectes, toutes les écoles ont prétendu l'avoir pour chef. « Aucun médecin, dit Renauldin, Biogr. univ., t. 20, p. Ail , ne peut entrer en parallèle avec Hippocrate, considéré comme inventeur : Homère a un second dans Virgile ; Démosthène , dans Cicéron ; Hippocrate n'a point de second : Galien n'a été que son commentateur. Sydenham, que l'on a pompeusement décoré dn
surnom d'Hippocrate anglais, ne mérite sous aucun rapport d'être comparé au vieillard de Cos.... De tous les médecins, Baillou serait encore celui dont la doctrine et la sagacité d'observation se rapprochent le plus du génie d'Hippocrate. »
Enfin , plusieurs ont reconnu dans le père de la médecine des qualités tellement supérieures, qu'ils ontdoutéde la réalité de celui auquel on les attribue. C'est ainsi qu'en 180'j- un docteur nommé Boulet soutint , à la Faculté de Médecine de Paris, une thèse dans laquelle il prétendait prouver que le nom d'Hippocrate n'était qu'une pure abstraction; sans se douter qu'il faisait ainsi du divin vieillard le plus parfait et le plus brillant éloge!...
Hippocrale passa les dernières années de sa vie à Cranon , à Phères, aTricca, a Mélibœa, surtout à Larisse, enThessalie. C'est dans cette dernière ville qu'il termina sa longue et brillante carrière, à Tàge de quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix ans. Quelques biographes ont prétendu qu'il vécut jusqu'à cent quatre et même jusqu'à cent neuf ans.
Établie sur des fondements aussi solides , engagée avec tant de succès dans une voie aussi positive , aussi vraie, la médecine, en g'appuyant sur les progrès de l'anatomie , de la physiologie et des autres sciences naturelles, semblait devoir marcher d'un pas assuré vers son développement et sa perfection.
Vaine espérance , illusion complète !.... V peine le génie d'Hippocrate avait-il cessé d'éclairer directement le domaine de la science , qu'on le vit se couvrir de nouveau des ténèbres de la superstition et des théories imaginaires.
Platon, Thessalus , Dracon , Polybe , etc., dénaturèrent les ouvrages du vieillard de Cos par des interprétations inexactes, et faussèrenl entièrement sa doctrine en voulant remplacer les sages lenteurs de l'expérience parla marche rapide mais si périlleuse des improvisations systématiques. En abandonnant avec tant d'imprudence le guide qu'ils auraient toujours dû suivre, les successeurs d'Hippocrate firent ainsi fausse route pour arriver au dogmatisme absolu. — Soutenue par L'autorité de Platon, par la réputation dès deus (ils et dn gendre d'Hippocrate, cette doctrine eut ad
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déplorable retentissement; elle passa chez les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les Arabes , et, parvenue jusqu'à nous, conserva le fâcheux pouvoir, pendant plus de vingt siècles, de fausser ou même d'enchaîner la marche de la vérité.
Déjà depuis quelque temps les écoles de Cnide et de Cos , rivales par leur importance et leurs doctrines, se partageaient le domaine de la science. La première, essentiellement empirique, professait les principes consignés dans les sentences enidiennes d'Euryphon ; Ctésias était un de ses principaux appuis. La seconde, positivement dogmatique, dut sa supériorité, sa splendeur, au génie d'Hippocrate , qui , pendant sa vie , parvint à modifier les principes du dogmatisme dans ce qu'ils avaient de trop absolu , de trop indépendant des faits et de l'observation. Après la mort de cet illustre médecin, l'enseignement de Cos perdit une grande partie de sa valeur et de sa prépondérance.
Nous ne cherchons pas ici à rehausser le mérite si réel d'Hippocrate par de vaines exagérations, nous écrivons de l'histoire médicale positive et consciencieuse. «La médecine fit sans doute alors de reinarq un blcs progrès, ditRaige-Delorme, Dict.deméd.,tJ9,p.34S,msL\s Don ceux qu'on devait attendre de ses magnifiques commencements et du nombre dp travaux dont elle fut l'objet. Cela vint de la fausse direction donnée aux recherches physiologiques et médicales , par suite de l'influence fâcheuse des diverses sectes philosophiques qui régnèrent dans ces temps... En se jetant dans la recherche des causes prochaines , en voulant rendre raison de tout , les médecins, dès cette époque, faussèrent pour toujours la science, qui se ploya successivement aux systèmes de toutes les sectes philosophiques. » Dioclès, Praxagoras, et surtout Aristote, semblèrent un instant ramener la science pathologique dans une voie plus positive et plus expérimentale. Ainsi Aristote, favorisé par les envois de minéraux, dp plantes et spécialement d'animaux que son élève, le conquérant du monde, lui faisait parvenir de tous les pa>s, appliquait son vaste génie au développement de l'histoire naturelle ; à la création d'une nouvelle science, l'anatomie comparée, et soutenait, comme l'avait fait HippoCFftte, « que les notions
4cS HISTOIRE DE LA MÉDECINE.
générales doivent toujours être le résultat de l'application de l'intelligence aux faits , aux objets sensibles , et que nos connaissances vraies dérivent entièrement de nos sensations. » Mais il paralysa bientôt les fécondes influences de cette puissante pensée en voulant expliquer les phénomènes de la nature par des principes occultes, par des lois imaginaires ; en admettant la théorie des éléments d'Empédocle , avec toutes les illusions du dogmatisme absolu.
Ces déplorables écarts du génie qui ne pouvait s'assujettir aux entraves , aux lenteurs de l'expérience , ramenèrent les esprits sérieux à l'empirisme systématique, par opposition au dogmatisme; et ces doctrines , avec quelques modifications, se disputèrent le domaine de la science jusqu'à l'époque si mémorable où Bacon et Descartes engagèrent l'intelligence humaine dans les voies d'une plus saine philosophie.
Un grand événement vient de s'effectuer : Athènes était depuis longtemps le centre des arts et de la civilisation ; Alexandre a subjugué l'Asie ; Alexandrie remplace Athènes et présente à son tour le point central de la civilisation et des arts. Les Ptolémées , après avoir acheté un nombre immense de livres dans tous les pays, les avaient rassemblés dans un temple de Sérapis. Ce fut ainsi que se forma la plus riche bibliothèque de l'univers , et qu'Alexandrie devint le rendez-vous de tous les savants et de tous les philosophes du monde civilisé. La médecine devait surtout y briller d'un nouvel éclat. Sérapion y fonda l'école empirique , dont le scepticisme professé par Pyrrhon semble avoir été le point de départ. Cette école n'admettait que les faits évidents ; elle excluait tout raisonnement, toute recherche des causes premières, toute hypothèse, comme devant altérer la vérité de l'observation. Elle combattait les maladies, seulement avec les moyens dont l'expérience avait démontré l'efficacité. A cette époque, on distingua dans la pratique les agents diététiques, chirurgicaux et pharmaceutiques. Mais on n'isola pas, comme l'ont dit avec erreur plusieurs écrivains, la chirurgie de la médecine; cette nuisible séparation ne s'effectua que dans le moyen âge. Tri vient naturellement se placpr un fait capital dans l'histoire
HÉROPHILE, ÉRASISTHATE. 'i!)
de la médecine , el qui devait exercer la plus grande influence dans son perfectionnement. Ici va commencer, à proprement parler, la véritable science anatomique.
HÉROPHILE.
Né à Calcédoine 344 ans avant Jésus-Christ , de la famille des asclépiades , Hérophile professe l'anatomie dans Alexandrie ; dissèque , le premier, des cadavres humains ; fait des expériences même sur les criminels vivants que lui fournissait Ptolémée Lagus, et dont le nombre , d'après Celse et Tertullien , s'éleva au delà de six cents. Il bannit les vaines spéculations de la science de l'homme ; pratique le premier des autopsies cadavériques dans l'intention de préciser le siège et la nature des maladies. Ainsi en quelque sorte le créateur de l'anatomie humaine, il fut positivement celui de l'anatomie pathologique , et professa l'humorisme comme son maître Praxagoras. Il eut pour disciples : Philinus, Sérapion, Apollonius, Béraclide dfeTarente el (ilaucias.
ÉRASISTRATE.
Digne émule d'IIérophile , comme anatomiste , Érasistrate lui devint supérieur comme médecin. Il combattit l'humorisme, alors en vigueur, jeta les premiers fondements du solidisme, qui devait acquérir ultérieurement beaucoup d'empire , et s'égara sans retour en attribuant l'inflammation et la fièvre au passage du sang , des veines, dans les artères; et la plupart des autres maladies: « aux déviations d'un fluide aérien introduit, par la respiration , dans les artères , et jouant le premier rôle dans l'entretien des phénomènes vitaux. » Ce fut ainsi qu'il posa les premières bases du pneumalisme, dont Platon , Aristote, etc., avaient déjà professé quelques notions, et qui plus tard allait constituer l'école dont le célèbre Athénée fut alors le fondateur.
Alexandrie se faisait remarquer surtout par l'enseignement de la médecine et du l'anatumie.Elle dut encore sa renommée, sous ce
-il) HISTOIRE DÉ LA MÉDECINE.
rapport, à des savants distingués, parmi lesquels nous devons citer : Strabon , Apollonius , Straton , Philinus , Asclépiade , Thémison, etc. Mais Rome devait éclipser sa gloire comme elle avait elle-même éclipsé la gloire d'Athènes.
Depuis que les médecins avaient abandonné la voie de l'expérience, tracée par Hippocrate avec tant de précision et de vérité, la science flottait vaguement, et sans avantage , au gré des systèmes les plus imaginaires et les plus opposés ; l'art s'exerçait avec incertitude et sous les versatiles inspirations des caprices les plus bizarres. Non-seulement chacune des écoles , mais chaque professeur, chaque disciple avait sa théorie, sa pratique particulière. La science était un véritable chaos; l'art, un dédale sans issue. Chaque secte avait son jargon, souvent inintelligible, et l'on vit la médecine reproduire ainsi le spectacle fâcheux de la confusion des langues, en donnant à l'édifice pathologique tous les caractères d'une autre tour de Babel.
Au milieu de cette confusion, Rome, qui déjà marchait à la conquête du monde, repoussait lesmédecins avec une sorte d'obstination systématique. « Pendant plus de six cents ans, elle n'en eut point, dit Raige-Delorme, loc. cit.,p.2o4, si l'on ne doit appeler de ce nom que ceux dont la pratique est appuyée sur des données scientifiques plus ou moins exactes et complètes. » — « Lesmédecins, dit Cabanis, loc. cit., p. 81 , furent longtemps repoussés de Rome par
les magistrats Pour réunir tous les genres de despotisme ,
Caton traitait lui-même sa famille et ses esclaves malades; les moyens dont il faisait usage supposaient la plus dégoûtante ignorance et la plus risible superstition. »
ARGHAGATHU3.
Citoyen du Péloponèse, Archagathus fut le premier médecin qui osa s'établir à Rome, l'an 534 , 219 ans avant Jésus-Christ. Le public l'accueillit avec faveur, lui donna le droit de citoyen , lui acheta même ///"■ boutique dans le faubourg dVEilius. Il l'occupa surtout de chirurgie. Sa méthode fut d'abord tellement douce,
ARCHAfrATITUS, AS'.r.KI'l UJE. 51
qu'on le nomma Vulncrarius, guérisseur de plaies. Plus tard, il y fit entrer le fer et le feu , souleva l'indignation du peuple , et ne fut plus désigné que sous le nom de bourreau. « Au rapport de Pline, dit Fournier-Pesçay, les Romains poussèrent la fureur jusqu'à lapider celui qu'ils avaient reçu avec empressement. »
Pendant plus de cent ans après cet événement tragique , Rome se trouva sans médecins. Les esclaves grecs, lorsqu'ils avaient quelques notions médicales, étaient employés en même temps au service personnel, aux soins de la santé.