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A LA CONTAGION DE LA SYPHILIS SECONDAIRE

Le chancre produit par la contagion d'une lésion syphilitique secondaire offre-t-il quelques caractères particuliers ?

Après avoir établi que la syphilis secondaire se transmet sous la forme d'un chancre primitif et infectant, il restait à rechercher si ce chancre ne présente pas quelques caractères particuliers qui permettraient de le distinguer du chancre dérivant d'un accident semblable, c'est-à-dire d'un chancre primitif. J'ai exposé mes idées sur ce point délicat de syphilographie dans une lettre adressée à M. Diday, et insérée dans la Gazette médicale de Lyon, en décembre 1859. Je reproduis ici cette lettre, tout en prévenant mes lecteurs que la question qu'elle soulève exige encore, pour être complètement résolue, de nouvelles recherches.

LETTRE A M. DmAY.

Le débat sur la transmission des accidents secondaires de la syphilis étant ouvert de nouveau dans votre

estimable journal , permettez-moi d'y intervenir en (juelques mois, non pour toucher au fond delà question, mais pour y signaler un point de détail, qui peut-être jettera quelque lumière sur ce sujet controversé.

Depuis l'année 1856 où, le premier, j'ai annoncé (jue la syphilis constitutionnelle a constamment pour point de départ un chancre, et généralement un chancre induré, lors même qiCelle a été communiquée par le produit d'un accident secondaire, toutes les observations cliniques que j'ai pu faire, ainsi que l'étude approfondie des expériences de Wallace, Waller, Vidal, Rinecker, etc., ont de plus en plus confirmé ce fait dans mon esprit. — Oui, comme l'a dit et proclamé tant de fois M. Ricord, la syphilis acquise débute toujours par un chancre.

Mais ce chancre, point de départ, exorde obligé de la syphilis acquise, est-il toujours, quant à sa forme, identique avec lui-même? Ou bien préseute-t-il des différences qui permettraient, jusqu'à un certain point, d'en reconnaître la source, la cause originelle? En d'autres termes, un chancre infectant étant donné, peut-on, d'après sa forme, son aspect, son mode de développement, distinguer s'il provient d'un chancre primitif ou d'une lésion secondaire?

Cette question, dont je n'ai pas besoin, monsieur, de vous faire sentir l'importance, je me la suis posée dès le moment où j'ai entrevu la loi nouvelle de transmission de la syphilis. Pendant trois années je n'ai négligé aucune occasion d'étudier comparativement les chancres d'après leur origine, et je crois être arrivé

à un résultat qui, s'il se confirnie, serait d'une haute utilité dans la pratique, et surtout en médecine légale, puisqu'il permettrait, en présence d'un individu portant un chancre infectant, de déterminer, ou au moins de supposer, avec grande probabilité d'être dans le vrai, Vétat syphilitique de la personne qui le lui aurait communiqué.

Voici, en elFet, ce que j'ai écrit dans le mémoire que je publiai au mois de décembre 1858, dans le Mo7iiteur des hôpitaux (n" 150, page 119/i) :

« Remarquons, à l'occasion de ce fait (observation III}, que le chancre contracté par notre malade au contact d'une plaque muqueuse se présentait, comme celui que nous avons décrit dans notre première observation, sous la forme d'une érosion superficielle, rouge et indurée. C'est cette forme du chancre infectant qu'un syphilographe moderne, M . Bassereau , a désignée sous le nom à'érosion chancreuse, et qui, d'après nos observations, serait le plus souvent, sinon toujours, la conséquence et le signe de la contagion d'un accident secondaire, particuhèrement de la plaque muqueuse (1). »

Et plus loin, page 1196, à propos du chancre céphaliquc, que je considère comme étant généralement le résultat d'une contagion d'accident secondaire :

« Ajoutons que le chancre céphalique le plus com-

(1) Celle variélé du chancre a été pour la première fois reconnue et décrite par M. H. de Casteinau, mais sans l'indication de son origine. (Voyez le Traité des maladies vénériennes, tome VU de la Bibliothèque du mt'decin praticien, page 181.)

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mun, le chancre des lèvres, se présente ordinairement sous la forme d'une érosion superficielle, épithéliale, plus ou moins large et indurée, c'est-à-dire sous la forme qui, selon nous, caractérise le chancre infectant dû à la contagion d'un accident consécutif, particulièrement de la plaque muqueuse. »

Ainsi, selon moi, il y aurait possibilité de reconnaître d'une manière générale la source d'un chancre infectant, d'après ses caractères extérieurs :

1° Si le chancre infectant provient de l'inoculation d'un accident secondaire, il sera sous la forme d'une simple érosion papuleuse, superficielle, indolente, suppurant peu, à surface rouge plus ou moins large et mal circonscrite; érosion quelquefois fortement indurée, mais le plus souvent parcheminée, ou même, dans quelques cas rares, ne présentant aucune induration sensiblement appréciable.

2° Si le chancre infectant est la conséquence de l'inoculation d'un chancre primitif, il consistera dans . une ulcération plus ou moins profonde, à surface grisâtre, fournissant une suppuration assez abondante, et dont les bords, nettement circonscrits, seront soulevés par une induration volumineuse, s'étendant sous l'ulcère de manière à lui donner un aspect « véritablement cupuli forme » .

J'ajouterai qu'il résulte de mes observations que le chancre infectant communiqué par une lésion secondaire a ordinairement une incubation locale plus longue que celle qui appartient au chancre infectant transmis par un accident de même ordre. L'une et l'autre va-

riété du chancre infectant s'accompagnent toujours de la pléiade ganglionnaire caractéristique.

Maintenant, monsieur, est-il possible d'expliquer ces différences dans le mode d'évolution et dans la forme que présente l'ulcère vénérien, suivant son origine primitive ou secondaire? — Je le crois, et voici, selon moi, quelle en serait la raison.

Le virus syphilitique est un ; mais , comme l'a dit justement Fernel, il peut off'rir des degrés variables d'activité. Or, si les accidents secondaires de la syphilis sont contagieux, ce qui est incontestable, îl faut convenir cependant qu'ils le sont beaucoup moins que l'accident primitif, le chancre. Cela tient, ne peut tenir évidemment qu'à des différences dans le mode d'activité des produits de chacun de ces deux ordres de lésion. Il est donc certain que le virus fourni par un accident secondaire est moins actif, moins fort que celui que sécrète l'accident primitif. Ce fait, que l'observation démontre, pouvait être rationnellement prévu; car il est facile de comprendre que le virus, en vieillisant dans l'économie , doit en quelque sorte s'épuiser dans la manifestation de ses effets morbides, et par conséquent perdre de son activité. Apparemment est-ce là une des raisons pour lesquelles la syphilis congénitale, ainsi que vous l'avez, monsieur, avancé et prouvé le premier, est douée d'un pouvoir contagieux supérieur à celui de la syphilis constitutionnelle chez l'adulte.

Q^ioi qu'il en soit, il devra arriver nécessairement que l'effet local du virus syphiHtique inoculé varie selon

la source où ce virus aura été puisé, c'csl-à-dire selon son plus ou moins d'activité.

Ainsi, si l'on inocule le virus affaibli d'une lésion secondaire, le travail morbide sera lent à se produire. Quinze, vingt, trente jours pourront se passer sans que ce travail se révèle par aucun signe appréciable. Puis apparaîtra, au point contagionné , une rougeur suivie d'un gonflement papuleux, lequel deviendra peu à peu le siège d'une érosion superficielle et d'une induration le plus souvent légère, peu accentuée, de forme parcheminée.

Au contraire, si l'on inocule le virus plus actif d'un chancre infectant, la réaction inflammatoire sera plus vive, le résultat local plus prompt. En huit, dix ou quinze jours, on verra se produire soit une papule, soit une pustule entourée d'une auréole d'un rouge vif, et qui bientôt fera place à un ulcère plus ou moins creux, grisâtre et fortement induré, à Viilcère huntérien.

Comme vous le voyez, monsieur, je suis à peu près d'accord avec vous en ce qui touche aux différences d'aspect et de forme que pourrait présenter la lésion initiale de la syphilis, suivant la source primitive ou secondaire où a été pris le virus. Reste à nous entendre sur la qualification qu'il convient de donner cà cette lésion.

Or, je dis que, dans tous les cas, la lésion qui succède à l'inoculation du pus d'un accident secondaire est aussi bien un chancre, un vrai chancre, que celle

qui procède de rinoculation du pus d'un chancre primitif. Les caractères distinctifs de ces deux lésions ne portent, en réalité, que sur de simples nuances de forme, sur des variétés de développement dont je viens d'indiquer la cause ; mais, au fond, ces deux lésions sont une seule et même chose, ou, pour mieux dire, une seule et même espèce pathologique, un chancre primitif et infectant.

En effet, quel nom donnerez-vous à cette érosion superficielle, parcheminée, avec adénite multiple et indolente (ce dernier caractère ne manque jamais, et je suis sur ce point complètement de votre avis), qui succède à l'inoculation du pus secondaire, et se développe précisément au point inoculé et jamais ailleurs ; à cette érosion qui persiste seule, isolée, pendant un mois, six semaines et plus, puis se cicatrise, et est ensuite suivie, après un temps plus ou moins long, des accidents généraux de la syphilis?

Direz-vous, avec M. Gibert , que c'est une plaque muqueuse, un tubercule plat, ou toute autre lésion secondaire, parce que cette érosion a débuté par une papule et non par une pustule? — Vous êtes, monsieur, trop au courant des progrès de la syphilologie moderne pour tenir aujourd'hui un pareil langage ; et, soit dit en passant, ce langage m'a d'autant plus étonné de la part de M. Gibert, qu'autrefois ce médecin a nié le début pustuleux du chancre, par la raison singuhère et péremptoire qu'il ne l'avait jamais vu !

Non, monsieur, vous ne direz pas que c'est une plaque muqueuse et encore moins un tubercule, parce

que vous savez mieux que tout autre que la plaque muqueuse, le tubercule plat, est un accident consécutif et non primitif; un accident ordinairement multiple, qui se développe simultanément aux lèvres, sur la langue, dans la gorge, à l'anus, à la vulve, etc.; un accident qui jamais ne s'indure spécifiquement, qui jamais n'engorge les ganglions voisins; un accident enfin qui a une physionomie propre , caractéristique, trop bien connue de vous pour que jamais vous puissiez de visu le confondre avec la lésion dont il s'agit.

Soutiendrez-vous que cette lésion primitive est un accident secondaire « d'apparence incertaine et variable » , un pseudo-chaîicre induré, comme dit M. Auzias-Turenne? Pas davantage, si vous voulez y réfléchir un instant. Car vous reconnaîtrez bien vite que cette lésion , loin d'être incertaine et variable , présente , au contraire , jJans son mode de développement , dans sa forme, dans son aspect et dans ses effets consécutifs, tous les attributs, tous les caractères classiques du chancre infectant. Qu'au lieu de débuter par une pustule, elle commence par une simple rougeur ou par une papule, peu importe: ce n'est là qu'une différence insignifiante, un accident tenant à des conditions extrinsèques et indépendantes de la nature intime de la cause qui l'a produit. Mais, au fond, c'est toujours une érosion, une exulcération qui se développe exclusivement au point où l'on a semé la graine syphilitique ; une érosion qui, généralement, s'indure plus ou moins, qui engorge spécifiquement les ganglions voisins, et qui devient le point de dépari d'une modification morbide de

l'économie, d'une diathèseen vertu de aquellc se produiront, quelques semaines ou quelques mois plus tard, les symptômes généraux propres à la vérole constitutionnelle.

Cette lésion primitive , due à l'inoculation du pus secondaire est donc un chancre. Il y a plus : c'est qu'il serait contraire à tout ce que nous connaissons sur la pathogénie et le mode d'évolution des maladies virulentes en général , qu'il en fût autrement. Car toutes ces maladies, sans exception, reproduisent chez l'individu contagionné la maladie tout entière, depuis les accidents prodromiques jusqu'au dernier symptôme propre à chacune d'elles. Or, ainsi que je l'ai dit ailleurs, le virus syphilitique étant un, il est évident que, quelle que soit la source où on l'a puisé, il doit, transporté sur un individu sain, reproduire la série complète des accidents propres à la syphilis, en commençant par le commencement, c'est-à-dire par le chancre.

Chose étrange! à l'époque où l'école syphilographique dite du Midi, dont vous avez été, monsieur, un des plus brillants adeptes, soutenait la non-transmission delà syphilis secondaire, elle repoussait invariablement toutes les observations et les expériences des contagionnistes, en prétendant que la matière inoculée avait dû être prise sur des accidents primitifs. Et pourquoi? Parce que, disait-elle, le résultat des inoculations qu'on nous oppose a toujours été un chancre , rien qu'un chancre infectant! Et aujourd'hui queM. RoUet

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et moi sommes d'accord avec cette t'cole, en affirmant que la vérole a constamment pour point de départ un chancre, même lorsqu'elle est la conséquence d'une contagion secondaire, elle refuse, par votre bouche, de reconnaître ce chancre qu'elle acceptait si complaisamment, alors qu'elle croyait s'en faire une arme contre ses adversaires.

Je termine, monsieur, par cette simple réflexion qui suffirait à elle seule pour nous donner gain de cause devant des esprits non prévenus. Puissent les quelques considérations que contient cette lettre appeler sur ce sujet nouveau l'attention des syphilographes ! Je m'estimerai heureux s'ils font, sur ce point, avancer la science, dussent-ils, comme vient de le faire M. Guyenot, dont je me plais à reconnaître et à saluer le jeune talent, oublier l'initiative qui m'appartient dans ce débat et la modeste part d'observation et de travail que j'y ai apportée.

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