DES MALADIES VÉNÉRIENNES
« Prévenir le mal I c'est le but capital du médecin , c'est celui dont la poursuite persévérante peint le mieux, honore le plus son caractère. »
( DiDAY. )
PROPHYLAXIE GÉNÉRALE. — MESURES DE POLICE MÉDICALE A PRENDRE CONTRE LA SYPHILIS.
A l'époque, encore si près de nous, où, sur la foi des doctrines professées par l'ancienne école du Midi, le caractère contagieux de la syphilis secondaire était généralement méconnu, on n'avait à se préoccuper, relativement à la propagation de la maladie, que de l'accident primitif, le seul auquel on accordait le pouvoir de se transmettre directement. Le chancre guéri, tout danger avait disparu, disait-on, pour les personnes qui pouvaient avoir ultérieurement des rapports avec l'individu qui en avait été atteint. Quelque graves, quelque nombreuses que furent les suites de la maladie, on ne devait pas s'en inquiéter autrement que pour le salut du malade lui-même,
excepté toutefois le cas où celui-ci venant à se marier, on pouvait craindre qu'il ne transmît à ses enfants le germe de l'infection.
Bien plus, c'était presque un avantage pour le public qu'une fille prostituée ait eu une fois un chancre infectant, puisqu'elle ne pouvait plus qu'exceptionnellement eu contracter un semblable. D'où il suit qu'en poussant jusqu'à l'extrême limite du raisonnement les conséquences de la doctrine, on eût été conduit à former le vœu que, pour le plus grand bien de la société, toutes les filles publiques aient la vérole constitutionnelle !
Et ainsi se propageait la syphilis à l'ombre d'une sécurité trompeuse, athrmée et garantie par la science elle-même !
Heureusement ce temps n'est plus. Nous savons aujourd'hui le danger auquel exposent les lésions syr philitiques secondaires, et nous pouvons du moins prendre nos mesures contre lui. Danger tel, qu'il résulte de nos observations, conformes à celles d'autres médecins dont le nom fait justement autorité en syphilographie, que sur le nombre total des chancres infectants ordinaires, plus de la moitié dérive de la syphilis constitutionnelle! Certes, en présence de ce fait, grand sera l'étonnement des historiens futurs de la syphilis de voir qu'une maladie aussi facilement lransmissil)lc et si fréquemment transmise ait pu être placée et maintenue pendant plus d'un quart de siècle au rang des affections non contagieuses!... Heureux
encore si cet exemple des erreurs que peut enfanter l'esprit de système devait être le seul que leur offrira notre époque syphilographique, et si déjà de nouveaux théoriciens ne leur préparaient d'autres sujets d'étonnement !
Il n'entre pas dans le plan que je me suis tracé de traiter ici complètement de l'hygiène publique relative à la syphilis. Il y aurait trop à dire sur ce sujet, qui d'ailleurs a déjà été traité avec tous les détails qu'il comporte, par des hommes d'une haute compétence en cette matière.' Je désire seulement appeler l'attention sur un point qui se rattache plus particulièrement à l'objet spécial de ce travail, c'est-à-dire, au chancre et à l'infection vénérienne produits par les lésions syphilitiques secondaires.
Je suis de ceux qui croient à la guérisou de la vérole. Je suis absolument convaincu, pour des motifs que je ferai connaître ailleurs, que, dans la grande majorité des cas, la maladie syphilitique s'épuise et disparaît de l'organisme, soit sous l'influence du traitement, soit peut-être aussi, chez quelques individus heureusement constitués, par un effet naturel et spontané de ce qu'on a appelé la puissance ou la force médicatrice de l'économie. Mais dans quel temps s'effectue cette guérison, je parle de la guérison complète, à l'abri de toute récidive? Comment et à quels signes peut-on la reconnaître ? C'est là ce que nous ignorons, et personne plus que nous, dans l'état actuel de la science, ne saurait le dire. Or, de cette ignorance dans laquelle
't> DU CHANCRE.
nous sommes, où probaljlcment nous resterons toujours, naît précisément le danger, facile à prévoir et toujours imminent, de toute cohabitation avec une personne qui a eu récemment la vérole.
Ainsi, une femme, je suppose, a contracté un chancre infectant. Elle a eu à la suite une roséole, des plaques muqueuses à la vulve, aux lèvres, aux amygdales, etc., en un mot, la série habituelle des symptômes secondaires de la syphilis. Ces symptômes ont disparu ; elle est en apparence guérie; la voilà du moins actuellement délivrée de toute souillure vénérienne... Grande serait cependant l'érreur de celui qui croirait pouvoir impunément s'engager avec cette femme dans des relations de longue durée. Car si la maladie a cessé d'être visible à la surface, la diathèse est encore là, ne l'oubliez pas, qui a profondément modifié l'organisme, et qui bientôt, demain peut-être, si l'infection ne remonte pas à une époque lointaine, pourra, devi-a même reproduire de nouveaux accidents, dont vous serez presque infailliblement victime (1).
Il y a plus : c'est qu'une femme qui a la vérole peut, sans aucun symptôme apparent, communiquer au moins une fois par mois sa maladie, s'il est vrai, comme tendent à le prouver les expériences de Waller et de l'anonyme du Palatinat, que le sang des sujets syphilitiques soit contagieux. Or, si dans tous les cas l'hygiène conseille de s'abstenir du coït pendant l'époque mens-
(1) L'observation I" que nous avons rapportée, page C, offre précisément un exemple d'une syphilis contractée dans une circonstance semblable.
truelle, cà plus forte raison sera-t-il prudent d'obéir à ce précepte lorsqu'on aura quelque raison de soupçonner la présence de la diathèse syphilitique.
Mais, nous demandera-t-on, que faire pour conjurer ce danger sans cesse renaissant de rapports intimes avec une femme affectée de syphilis?
La question se présente ici sous tleux faces différentes, selon qu'elle s'applique à des femmes libres, sur lesquelles aucune surveillance administrative ne peut être exercée, ou qu'elle se rapporte à des femmes légalement prostituées, soumises par conséquent à des Yisites sanitaires obligatoires.
Dans le premier cas, l'hygiène est sans défense. C'est à l'individu qui entretient des relations avec une femme entachée de la diathèse vénérienne, à veiller' attentivement sur lui ou plutôt sur sa compagne, et à cesser tout rapport avec elle, non-seulement, ainsi que je viens de le dire, durant chaque époque menstruelle, mais encore dès qu'il s'apercevra du plus léger symptôme pouvant faire craindre un retour delà maladie. Il devra de plus se soumettre aux diverses prescriptions de la prophylaxie privée, sur lesquelles nous allons bientôt nous étendre.
Mais s'il s'agit de femmes légalement prostituées, il n'en est plus heureusement de môme. Ici le mal peut être atteint, et de plus, comme nous allons le voir, attaqué dans sa source principale.
Une erreur très généralement répandue, c'est que
les filles publiques, soumises à une surveillance régulière et que l'on suppose efficace, sont moins dangereuses que les femmes libres, telles que filles entretenues, ouvrières, domestiques, etc. Beaucoup d'individus qui n'oseraient pas s'aventurer dans le boudoir d'une lorette, entrent de gaieté de cœur dans une maison de tolérance. — Or c'est là un préjugé et un préjugé funeste que trop de gens constatent à leurs dépens. Qu'on le sache bien, le brevet de santé que la loi semble accorder aux filles publiques est comme tous les brevets... sans la -garantie du gouvernement !
Il résulte, en effet, de recherches statistiques faites à l'hôpital du Midi, que près des trois quarts des chancres primitifs, simples ou infectants, contractés à Paris, sont communiqués par les filles publiques (1). Les observations que j'ai pu faire moi-même tant sur les malades de mon dispensaire que sur ceux de ma clientèle privée m'ont conduit au même résultat. — La seule maladie vénérienne que l'on contracte plus fréquemment avec les femmes libres qu'avec les prostituées est la blennorrhagie, ce qui s'explique facilement si l'on considère que, dans le plus grand nombre des cas, cette affection est moins la conséquence d'une contagion proprement dite que de l'abus du coït, exercé dans certaines conditions d'excitation spéciale qui manquent généralement dans les rapports avec les filles publiques. — Mais le chancre et la
(1) Voici un relevé statistique communique par M. le docteur Pnchc,
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syphilis qui en est la suite ont, je le répète, leur foyer principal dans les maisons de prostitution.
médecin du Midi. Il comprend à la fois les malades de l'hôpital et ceux de la clientèle privée.
Sur 510 cas de syphilis, M. Puche a trouvé la contagion transmise comme il suit.
Contagion provenant de :
Prostituées 374
Filles entretenues 48
Ouvrières 68
Domestiques 10
Femmes des malades 10
Voici un autre relevé fait par un élève interne du même hôpital sur les malades de son service.
Sur 326 cas de syphilis, il a trouvé :
Contagion provenant de:
Filles publiques 234
Filles exerçant la prostitution clandestine ... 39
Ouvrières 25
Domestiques 14
Femmes mariées 10
Sodomiles 4
Additionnant ensemble les chiffres fournis par les deux statistiques précédentes, nous obtenons les résultats suivants.
Syphilis transmise par :
Filles publiques 608
Prostituées clandestines 39
Filles entretenues 48
Ouvrières , 93
Domestiques 24
Femmes mariées ^ . . 20
Sodomites. . 4
Ainsi, sur 830 cas de syphilis, 608, c'est-à-dire près des trois quarts, ont été communu/ués par des filles publiques !
« Pour atténuer présentement, dit Parent-Duchâtelet, les ravages de la syphilis, et la faire disparaître probablement par la suite, la première, la plus indispensable des conditions, est de surveiller la santé des individus qui se trouvent dans les conditions les plus favorables pour la propager. Ces individus sont évidemment les prostituées. »
Voilà donc un fait, voilà surtout des chiffres qui prouvent mieux que tous les discours qu'on pourrait faire, l'impuissance radicale des mesures administratives actuellement en vigueur parmi nous contre la syphilis, mesures qui, en raison de la fausse sécurité qu'elles inspirent à un grand nombre de personnes, sont peut-être, il faut bien le dire, plutôt une voie ouverte au mal qu'une barrière opposée à sa propagation !
On sait que ces mesures consistent, à Paris, en des visites faites au dispensaire une fois par semaine pour les filles en maison, et tous les quinze jours pour les filles publiques isolées, dites en carte, c'est-à-dire les plus dangereuses. Une fois sur deux seulement le spéculum est employé !... Que penser d'un pareil système ? Son insuffisance saisit à première vue. Il f^iut croire cependant que l'administration a de bonnes raisons pour le maintenir, puisque jusqu'à présent elle a fermé l'oreille aux réclamations nombreuses, et assurément bien désintéressées, que lui ont faites tous les médecins qui se sont occupés de ce sujet. Aussi n'ajouterai-je rien à ce qui a été dit. Je me permettrai
seulement de faire remarquer qu'il n'est nullement prouvé que l'absence de toute surveillance administrative ne serait pas plus profitable à la santé publique que des visites aussi éloignées. Car alors les individus qui fréquentent les filles publiques, sachant qu'elles ne sont soumises à aucun contrôle, s'entoureraient de précautions qu'ils négligent actuellement de prendre, confiants qu'ils sont la plupart dans une surveillance tout à fait illusoire.
« Trop de temps en général, dit M. Diday, est laissé entre deux visites. De l'une à l'autre la contagion peut s'être opérée et avoir déjà réalisé chez la femme des lésions transmissibles. Ou bien, ce qui est plus ordinaire, une contagion reçue la veille ou l'avant-veille de la visite peut, le lendemain ou le surlendemain de celle-ci, éclore en un symptôme communicable. Dans l'un et l'autre cas, la maladie a cinq ou six jours (en supposant une visite par semaine) pendant lesquels elle demeure inaperçue, et d'autant plus dangereuse que, étant alors à son début, elle est parfois méconnue par la femme elle-même. Ce sont donc cinq à six jours ^ librement ouverts à la propagation du mal. Et que serace si, au lieu d'être répétées une fois la semaine, les visites n'ont lieu que tous les dix jours, comme à Lyon et à Strasbourg, que tous les quinze jours, comme cela existe encore à Bordeaux, à Nantes et à Alger ! »
De nombreuses réformes ont été successivement proposées pour remédier au mal que nous venons de mettre a découvert. Toutes sont restées jusqu'à pré-
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sent à l'élat de projet. 11 est juste aussi de dire que la plupart d'entre elles ont été inspirées plutôt par l'amour du bien que par une sage entente des choses et des difficultés qu'elles présentent. Mais parmi ces réformes, il en est une bien simple, bien souvent sollicitée, et d'une exécution tellement facile qu'on s'étonnerait à bon droit, si l'on ne savait quelle est chez nous la puissance de la routine, que l'administration ne l'ait pas encore réalisée. Il ne s'agit pas, en effet, d'une réforme radicale, d'un moyen nouveau susceptible, en changeant les habitudes, de créer des embarras; il s'agit simplement de rapprocher les visites, en d'autres termes, d'étendre et de perfectionner un règlement actuellement en vigueur.
Mais comment, dans quelles limites devra se faire cette réforme qui, je n'en doute pas, finira par triompher tôt ou tard des obstacles qu'elle a jusqu'alors rencontrés? Cette question nous ramène au sujet spécial de ce travail, dont les considérations qui précèdent nous avaient éloigné, c'est-à-dire, aux chances d'infection vénérienne résultant de la contagion des lésions syphilitiques secondaires.
A Bruxelles, à Hambourg, à Berlin et dans quelques autres pays, nos maîtres en cette matière, les visites des prostituées ont lieu deux fois par semaine, aussi bien pour les filles dites en carte que pour celles qui sont en maison. Pour assurer le mieux possible l'exécution du règlement, on stiumle par des encouragements l'exactitude dos premières, et on rend les maîtres
OU les maîtresses de maison responsables de l'inexactitude des filles qu'ils exploitent dans leur établissement. De plus, le spéculum est prescrit pour toutes les visites sans exception. Beaucoup de médecins ont depuis longtemps demandé et demandent encore l'adoption pure et simple de cette mesure. Serait-elle dans tous les cas suffisante? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.
Appliquées aux filles publiques exemptes d'infection syphilitique, deux visites faites par semaine, et avec le spéculum, me paraissent, je n'hésite pas à le dire, devoir être efficaces, non pas sans doute pour sauvegarder d'une manière absolue la santé publique, ce qui est, quoi qu'on fasse, impossible, mais du moins pour la garantir dans les limites d'une prévoyance raisonnable. Mais en sera-t-il de même pour les filles affectées de la diathèse syphilitique? Non assurément; et c'est ici qu'il convient de dire avec un jeune médecin, dont nous regrettons de ne pouvoir citer le nom, que « la connaissance du caractère contagieux de la syphilis secondaire ouvre une ère [nouvelle à la prophylaxie et demande des garanties plus étendues. » [De la contagion syphilitique, page 130.)
Ainsi une femme sort de Saint-Lazare après avoir subi un traitement pour la syphilis. Laisserez-vous cette femme reprendre son métier et le continuer sans autre surveillance que celle à laquelle vous soumettez toute autre fille dont la santé ne vous est pas suspecte? Laisserez-vous libre d'elle-même, pendant des périodes
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d'uno ou deux semaines ou même de trois ou quatre jours, cette femme dont l'organisme porte actuellenienl le germe de nouvelles manifestations syphilitiques, qui, d'un moment à l'autre et à son insu, sont susceptibles de se produire et de transmettre la plus grave des contagions, «la plus désastreuse de toutes celles qui peuvent affecter l'espèce humaine » ? Cela n'est pas possible, cela révolte à la fois la science et la raison. Cependant c'est là ce qui a lieu, ce qui arrive tous les jours. Et le résultat quel est-il? «Les registres du Midi nous l'apprennent, dit l'auteur du Traité de la contagion syphilitique : c'est la vérole semée a profusion dans le public parisien ! »
Pour remédier à un tel état de choses, si peu en rapport avec notre civilisation, un seul moyen réellement pratique se présente : c'est de soumettre les prostituées syphilitiques à une surveillance spéciale. Cette surveillance, pour être efficace, devrait consister en une visite faite tous les jours ou au moins tous les deux jours, non pas, comme cela a été déjà proposé, par les maîtresses de maison ou par des visiteuses attitrées, mais par des médecins, soit au dispensaire, soit à domicile. — Une visite tous les jours ou môme tous les deux jours ! C'est beaucoup, dira-t-on. Sans doute, mais qui veut la fin doit aussi vouloir les moyens. D'ailleurs il ne s'agit pas d'appliquer indéfiniment cette mesure aux prostituées syphilitiques. Il suffirait qu'elles y fussent astreintes seuleiiient pendant un certain temps, soit dix-huit mois ou deux ans après leur sortie
de l'hôpital, c'est-à-dire, pendant le temps ordinaire où se produisent et se renouvellent à la suite du chancre les symptômes syphilitiques secondaires.
Une semblable surveillance convenablement organisée et fonctionnant avec fermeté aurait, n'en doutons pas, pour résultat immédiat une diminution considérable des cas de syphilis. Je ne parle pas de la dépense qu'entraînerait l'accroissement du service médical nécessité par cette surveillance, car l'administration y trouverait, j'en suis certain, une compensation suffisante dans l'abaissement du nombre des malades qu'elle aurait à traiter dans ses hôpitaux. C'est là une considération sur laquelle, indépendamment de l'intérêt général qui s'attache au sujet qui nous occupe, j'appelle toute l'attention des hommes chargés de la direction administrative de la santé publique.
Remarquons encore, pour mieux faire sentir l'avantage immense qui résulterait de l'adoption de cette mesure, que la diminution de la syphilis chez les prostituées aurait pour effet indirect mais infaillible de rendre la maladie plus rare dans la classe des femmes que la surveillance de la police ne peut atteindre. « Si l'on suit la filiation de la syphilis, dit l'auteur du Traité de la contagion syphilitique, on ne tarde pas, malgré les difficultés qui encombrent ce genre de recherches, à reconnaître que la maladie se propage, en général, en rayonnant du camp des filles publiques sur les autres femmes. C'est un mari, par exemple, qui prend la vérole d'une prostituée, et rapporte la maladie dans le lit conjugal. Plus souvent
c'est un jeime homme qui s'oublie un soir avec une fille, contracte un chancre, et le porte à sa maîtresse, qui le communique à son tour à un ou deux amants. Or, à ne prendre pour exemple que ce dernier cas, si la première contagion eût manqué, les suivantes, cela va sans dire, ne se seraient pas produites. C'est la première qui a appelé les autres, et celle-ci d'où dérive-t-elle ? D'une fille publique. Supposez maintenant que cette fille, activement surveillée, n'eût pu transmettre le mal, voilà quatre véroles au moins, sans parler de celles qu'elles engendreront elles-mêmes, qui n'auraient pas eu l'occasion de se développer, »
Je n'insisterai pas davantage. Ce que j'ai dit est suffisant pour faire voir, et l'étendue du mal, et la portée des moyens que je propose pour y remédier. Mais, en attendant l'application, lointaine encore, je le crains, de ces moyens, il est de mon devoir d'indiquer ici les précautions individuelles qu'il convient de prendre pour suppléer autant que possible à l'insuffisance de nos règlements actuels de police sanitaire.
PROPHYLAXIE PRIVÉE. — PRÉCAUTIONS INDIVIDUELLES A PRENDRE CONTRE LA SYPHILIS ET LES AUTRES MALA- DIES VÉNÉRIENNES.
La plupart des auteurs qui ont abordé ce cAté délicat et scabreux de la pro[)hylaxic vénérienne ont cru
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devoir, avant d'entrer en matière, répondre à une objection plusieurs fois reproduite contre eux par de prétendus moralistes. Est-il du devoir du médecin, leur disait-on, de chercher à prévenir un mal que le ciel a réservé comme la juste punition du libertinage? N'est-ce pas encourager le vice, exciter à la débauche, favoriser par l'appât de l'impunité le dérèglement des . mœurs, etc., etc. (1)? Dieu merci, le bon sens et la raison ont fait depuis longtemps justice d'une semblable objection. Nous n'avons donc pas à nous en préoccuper. Un mot d'ailleurs suffirait pour la mettre à néant : c'est que le mal que nous voulons prévenir va chercher ses victimes ailleurs que parmi ceux qui volontairement s'y exposent. Ainsi, c'est un enfant qui l'apporte en naissant, une femme vertueuse à qui son mari le communique, une nourrice qui le reçoit de son nourrisson et le transmet à son mari, à ses enfants, etc. Que penser dès lors d'une justice qui confondrait dans le même châtiment innocents et coupables?... Répétons plutôt, avec Horn, «qu'il faudra
(1) En 1772, na médecia nommé Guilbert de Préval, docteur-régent et professeur de matière médicale à la Faculté de médecine de Paris, fut expulsé de cette Faculté et rayé de la liste de ses membres, comme fauteur et instigateur du libertinage, à la suite d'expériences scandaleuses qu'il avait ftiites pour appuyer la proposition d'un remède préservatif de la contagion vénérienne.
Plus récemment, en 18'26, la prophylaxie individuelle des maladies vénériennes a été condamnée, au nom de la religion et de la morale, par un bref du pape Léon XII, qui frappa d'anatbème un des préservatifs les plus connus, comme enlravanl les décrets de la Providence, qui a voulu punir les créatures par où elles avaient péché! !
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regarder comme le véritable bienfaiteur du monde, comrfie le conservateur de l'espèce la plus respectable, la plus faible et le plus souvent sacrifiée, celui qui découvrira le véritable secret de nous préserver de la contagion la plus terrible qui ait jamais menacé l'humanité. »
Malheureusement ce véritable secret n'est pas encore trouvé. Malgré les plus louables efforts, malgré les tentatives les plus ingénieuses, la médecine, disons-le franchement, ne possède actuellement aucun préservatif infaillible contre la syphilis et les autres maladies vénériennes. Le seul moyen à peu près certain de s'en garantir, moyen un peu naïf, il est vrai, et que M. de la Palisse regrettera sans doute de ne pas avoir inventé, c'est de ne pas s'y exposer!...
Est-ce à dire cependant que l'homme soit complètement sans défense contre un danger qu'il affronte chaque jour, poussé par une passion irrésistible? Non, assurément. Car si la science n"a pas encore trouvé de préservatif infaillible, elle a du moins tracé des règles, indiqué des précautions, dont l'expérience a prouvé l'efficacité, pour atténuer autant qu'il était possible les chances de contamination vénérienne. « La médecine, dit M. Diday, a dignement marqué sa trace dans cette guerre qu'elle a engagée pour le bien public, au détriment de ses intérêts professionnels. Parent-Duchàtelet, Ricord, Vlcminckx, Ratier, Yénot, Auzias, Sperino,
Melchior Robert, L , Rodet, Sandouville,
Davila, Lagneau fils, etc., chacun de ces noms rappelle un service ou un ctfort. »
Mais avant d'enseigner aux autres les précautions dont il convient de s'entourer dans toute aventure galante et périlleuse, peut-être ferais-je bien de prendre moi-même quelques précautions oratoires,
en abordant un sujet rempli d'écueils, où la plume la plus sévère court à chaque instant le risque d'oublier le respect que Boileau recommande à l'égard du lecteur français. — Français ou non, que mon lecteur soit indulgent. Qu'il n'oublie pas que c'est uniquement pour lui et pour son intérêt le plus cher que je me risque à mettre en lumière des détails que la bienséance doit laisser dans l'ombre, et dont je pourrai tout au plus adoucir la nudité sous un voile demi -transparent. D'ailleurs, s'il est vrai, comme on l'a dit, que la science soit toujours chaste, même lorsqu'elle a ([uitté son dernier vêtement, je puis me rassurer; car je n'ai ici d'autre désir que d'être son humble interprète.
Pour me conformer à l'usage, j'établirai premièrement une division chronologique « plus naturelle aux yeux du lecteur que pour la main de celui qui court les risques. » Je dirai ce qu'il convient de faire et ce qu'il faut éviter avant, pendanl et après.
Ayant. — Et d'abord, un coup d'œil sur les surfaces (jui vont être directement exposées. Il faut qu'elles soient intactes. Si vous y apercevez la plus légère solution de continuité, une écorchure, une éraillure, une érosion si petite qu'elle soit, remettez la partie à
un autre joui*; car ce sont là autant de portes ouvertes à la contagion. Attendez qu'elles soient fermées.
■ Point de lotions préalables alcalines ou savonneuses. Laissez aux tissus leur vernis naturel, rauqueux ou sébacé. L'introduction sera plus facile, le contact moins dangereux. La propreté, en ce moment, est plus nuisible qu'utile. Je dis en ce moment, car, loin de condamner, j'approuve au contraire les lotions habituelles faites longtemps à l'avance, surtout avec des liquides astringents (solutions d'alun, de vin, de tannin, etc.), qui ont pour effet de donner du ton et de la force aux tissus. Je les recommande particulièrement à ceux dont la muqueuse balanique, constamment recouverte par un prépuce trop long, a conservé sa finesse primitive, et par suite présente plus de prise aux agents contagieux.
Mais s'il convient, immédiatement avant un coït suspect, que l'homme s'abstienne pour lui-même des soins de toilette ordinaire, il doit au contraire les exiger de toute femme à qui il s'adresse, quelle que soit la région sociale où il l'a choisie. Ici, point de fausse honte, de galanterie mal placée. Que le cabinet de toilette soit, pour madame, l'antichambre obligée de l'alcôve. Et dans ce cabinet, une cuvette et un hou irrigateur. Sur la tablette, un flacon de vinaigre aromatique, ou, mieux encore, une boîte remplie de tannin ou d'alun en poudre. Une pincée de l'un ou de l'autre, jetée. dans l'eau destinée au lavage, lui commun icpiera
une astringence utile pour coaguler et enlever les mucosités irritantes, décaper les tissus, et suspendre momentanément toute sécrétion dangereuse.
Cette précaution est la meilleure de toutes. Malheureusement il n'est pas toujours possible de la prendre. Mainte occasion, où vous n'aurez le choix ni du lieu ni du moment, vous trouvera au dépourvu des objets
nécessaires Mais toutes les fois que les circonstances
le permettront, ne l'oubliez pas. Chez vous ou à domicile, osez l'exiger pour prix ou pour gage d'une saine hospitalité.
« En général, dit M. Ricord, si les femmes étaient plus propres, les maladies vénériennes dans leur ensemble seraient moins communes. » Si cette maxime ne brille pas par la galanterie, elle est du moins profondément vraie, surtout à l'égard de la blennorrhagie.
On répète souvent que la plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Ce proverbe est faux et cache un piège; ne vous y fiez pas. Beaucoup de jolies filles donnent la chaudepisse sans l'avoir. Mais il ne dépend que d'elles que ce proverbe devienne une vérité. Qu'elles se soumettent préalablement k des soins minutieux de propreté intus et extra, et la chaudepisse deviendra aussi rare qu'elle est fréquente. Sa source principale sera tarie.
Mais je prévois une objection : ces lavages préalables, dira-t-on, en enlevant les humeurs visqueuses qui lubrifiaient les parois vulvo-vaginales, vont rendre
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l'accès plus difficile et favoriser précisément les excoriations, les éraillures, que J'hygiène prescrit à bon droit d'éviter. Parez à cet inconvénient en recouvrant le pénis d'un corps gras, le cold-cream ou l'axonge fraîche. Ce Dioyen préservateur, d'un emploi aussi simple que facile, vous soustraira à bien des dangers. J'ai connu un don Juan du quartier Breda qui ne sortait jamais sans emporter ce qu'il appelait son pot de pommade : il n'a reçu aucune blessure durant sa longue et aventureuse carrière. A Bruxelles, l'administration, pénétrée de l'utilité de cette pratique, a ordonné qu'il y eût toujours un flacon rempli d'huile fraîche dans chacune des chambres de débauche. Nous approuvons le précepte, mais non le choix de la substance. Les corps gras non liquides sont préférables pour des raisons que chacun peut facilement apprécier.
Parlerai-je ici d'une certaine enveloppe d'origine anglaise (1), sous laquelle beaucoup de gens jugent encore prudent de s'isoler lorsqu'ils sont en compagnie suspecte? Qu'il me suffise de répéter ce qu'en a dit une femme célèbre : cuirasse contre le plaisir, toile d'araignée contre le danger ! Par une métaphore moins élégante, mais tout aussi juste, M. Ricord l'a compa-
(1) Cette enveloppe a été inventée vers le milieu du dernier siècle par un médecin anglais nommé Condom. On la prépare avec Tintestin cœcum des agneaux, lavé, séché et ensuite rendu souple en le frottant entre les mains avec du son et un peu d huile d'amandes. L'auteur de cette découverte u'cn a retiré que honte et mépris. 11 fui obligé, pour fuir sa triste célébrité, de changer de nom et de se réfugier dans les colonies.
rée à un mauvais parapluie que la tempête peut crever ou déplacer, et qui, dans tous les cas, garantissant assez mal de l'orage, n'empêche pas les pieds de se souiller. Fréquemment, en effet, cette enveloppe se déchire ou se déplace, son tissu reste perméable ; enfin, ce qui n'est guère plus rassurant, elle peut, ayant déjà servi, avoir été incomplètement remise à
neuf Autant de causes qui doublent le danger que
l'on voulait éviter en créant une sécurité trompeuse.
Pour toutes ces raisons, et malgré l'éloquent plaidoyer que M. Diday a récemment publié en sa faveur, je condamne résolument l'emploi de ce moyen préservatif, plus propre à provoquer le dégoût qu'à inspirer le désir d'une fonction dont il détruit le principal attrait. J'accorde volontiers qu'il peut préserver de la blennorrhagie, et le plus souvent du chancre, quand Tcnveloppe est de bonne qualité, qu'elle reste en place et ne crève pas. Mais les lotions et injections vaginales préalables ne sont pas moins efficaces contre la blennorrhagie, et quant au chancre, les corps gras en préservent tout aussi bien. — Laissons donc ce triste vêtement aux timides et froids sectateurs de Malthus !
En dépit du vieil adage : Sine Baccho friget Fenus^ il faut s'abstenir du coït après de trop fortes libations. L'ivresse alcoolique, lorsqu'elle ne s'oppose pas aux rapports sexuels, leur donne un caractère de violence et d'acharnement toujours nuisible. Bien souvent j'ai vu des blennorrhagies être la conséquence de rappro-
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chenients sexuels trop multipliés entre deux individus sains, mais échauffés par des excès de table, les fatigues d'un bal, une orgie nocturne, toutes causes qui rendent les sécrétions plus. acres, et les tissus plus irritables.
Un homme cohabite depuis longtemps avec une fenmie affectée de pertes blanches et ne contracte rien : il est, pour ainsi dire, acclimaté. Mais s'il arrive que cette femme se livre à un nouvel amant, celui-ci pourra prendre avec elle une blennorrhagie, et payer ainsi son tribut de voyageur en un pays charmant mais peu salubre. Faites votre profit de cette remarque, et ne vous aventurez pas, sans prendre vos précautions, sur la garantie de la santé d'autrui. Vous pourriez y laisser la vôtre.
Enfin, consultez votre calendrier, et, quelle que soit votre foi, observez fidèlement la loi de Moïse, inscrite au chapitre XV du Lévilique :
V. 19. — « La femme qui souffre, ce qui, dans l'or- »dre de la nature, arrive chaque mois, sera séparée «pendant sept jours. »
V. 25. — « La femme qui, hors le temps ordinaire, «souffre plusieurs jours cet accident, qui ne doit «arriver qu'à chaque mois, ou chez laquelle cet «accident continue lors même qu'il aurait dû cesser, «sera séparée conmie elle l'est chaque mois, tant «qu'elle y sera sujette. »
Je n'ai pas besoin de dire que les sept jours impo-
sés par Moïse ne sont pas de rigueur. Il suffit que la séparation ait pour limites la durée de la période menstruelle.
Pendant. — De grâce, fermez la porte, et parlons bas !
Il y a trois siècles, un médecin célèbre, Nicolas Massa, écrivait dans un livre que l'oubli a respecté : « Sivero quis cum infecta muliere coire voluerit, -quod fatuum est, non moretur in coitu (1).» Ce précepte, en vieillissant, n'a rien perdu de son utilité. L'amour
prudent doit être alerte et égoïste Point de pause,
de retard volontaire. Concluez au plus vite, mais surtout concluez — intus aut extra, peu importe en ce moment. Plus tard nous pourrons, s'il le faut, discuter avec qui de droit ce point à' économie sociale.
Cette conclusion, à laquelle la nature nous invite par un attrait si puissant, l'hygiène nous la prescrit. Nous ne sommes plus au temps où cette bonne nature avait horreur du vide, et où de graves docteurs soutenaient sérieusement que les matières contagieuses ne pénétraient dans l'urèthre qu'après l'éjaculation, pour combler le vide qui eu résultait. Cet acte physiologique est, au contraire, un puissant moyen de chasser hors du canal les impuretés qui auraient pu s'y introduire. Profitez-en donc, et profitez-en chaque fois.
« Si les affections uréthrales, déjà si communes, ne
(1) De morho gallico, cap. vi.
96 DU CIlANCRIi:.
sont pas plus fréquentes, c'est peut-être à cette condition qu'il faut le rapporter (1). »
« Encore un petit avis, dit M. Diday, à qui nous » céderons ici la parole : Fonctionner à plusieurs «reprises est permis; mais il est prudent d'y mettre »une limite. Cette limite, que la raison dicte, la peur ))de la contagion doit parfois la rapprocher encore. »Pour peu que l'on soupçonne des pertes blan- ))ches, la modération est imposée. Souvent, en effet, »le môme autel, qui reste intact après un premier » sacrifice, s'échauffe, s'embrase par la répétition, et «devient un foyer d'incendie. Sans figure, une leucor- «rhée qui serait restée bénigne après un seul rappro- » chôment, revêt, par l'excitation redoublée, des «propriétés irritantes, et fournit alors un fluide conta- «gieux. L'homme qui a été l'auteur de cette recru- «descence, en devient la première victime. Ceci est «le résultat de mon expérience. J'en ai vu assez «d'exemples pour appliquer ii ce cas l'ancienne et «sage maxime, légèrement amplifiée pour s'accom- «moder aux besoins de l'ardente Jeunesse : Non qua- » te?' in idem ! «
Tout cela est aussi bien dit que bien pensé. Mais notre spirituel confrère n'est-il pas un peu trop généreux ?iVon quater! c'est beaucoup — au point de vue de l'hygiène — même pour l'ardente jeunesse. Deux sacrifices en une môme séance, et convenablement
(1) Ricord, A'A7/* LcUro sur la syphilis.
DU CHANCUli. 97
espacés, nous semblent suffisants. Le troisième est de trop, et pourrait bien, j'en ai vu maint exemple, allumer cet incendie que notre confrère redoute, et laisser au sacrificateur un souvenir cuisant de son trop de zèle pour une divinité suspecte. Non ter in idem nous paraîtrait mieux approprié aux exigences de la prophylaxie, sinon d'un vain amour-propre ou de folles passions.
Après. — Omne animal post coilum triste! C'est
le moment où l'Amour détend son arc et ôte son bandeau. Le moment où le regret succède à l'entraînement, l'inquiétude à l'insouciance du danger Hà-
tez-vous de profiter de cette disposition de l'esprit pour prendre vos précautions. Ne perdez pas une minute, les instants sont précieux : fugit irreparahile tempus !
Plusieurs auteurs modernes recommandent ici, comme le meilleur des préservatifs, un lavage complet, attentif, minutieux, de toutes les surfaces que les matières contagieuses ont pu toucher, de tous les plis et replis où elles ont pu s'insinuer. Cette précaution est certainement la plus simple et la plus facile à exécuter, puisque l'on trouve à peu près partout les objets nécessaires : une cuvette, de l'eau et du savon. Mais son efficacité est limitée, en ce sens qu'elle ne peut garantir de l'infection que dans le seul cas où les matières contagieuses n'auraient été que siujplenient déposées à la surface de la peau ou des nmqueuses. Or,
LAMJLEUliUT. 7
il peut arriver, surtout si le coït a dure longtemps-, que ces matières aient déjà pénétré par imbibition à une certaine profondeur dans les tissus, ou qu'elles se soient inoculées dans une éraillure, une érosion, ou même dans un follicule. Dans ces conditions, il est évident qu'un simple lavage ne saurait suffire, et qu'il devient nécessaire, pour se préserver des effets du virus, de le détruire immédiatement, de le tuer sur place au moyen de substances propres à en neutraliser l'action.
C'est dans ce but que j'ai entrepris, il y a environ dix ans, une série d'expériences qui m'ont conduit à la découverte d'un liquide préservatif, que je ne présente pas comme infaillible — car rien, ainsi que je l'ai dit, ne peut donner en cette matière une sécurité complète, — mais que je crois préférable, par la facilité de son emploi et par son efficacité, à tous les moyens qui ont été proposés jusqu'à présent.
Voici la lettre que j'ai adressée à cette époque au président de l'Académie de médecine et aux journaux scientifiques, pour faire connaître à cette compagnie et pour répandre dans le public le résultat de mes recherches :
« Monsieur le Président,
» En 1812, un médecin, nommé Luna-Caldéron, jfit publiquement, à l'hôpital des Vénériens de Paris, des expériences d'inoculation, dans le but de démon-
trer l'eUicacité d'un préservatif qu'il avait inventé pour neutraliser l'action du virus syphilitique.
» Ces expériences eurent un plein succès. Malheureusement, Luna-Caldéron crut devoir garder son préservatif secret.
» Depuis cette époque, beaucoup d'expériences de ce genre ont été tentées, mais inutilement. M. Ricord, après avoir essayé une foule de substances, fut conduit à déclarer que la cautérisation seule pouvait empêcher le développement du chjmore primitif, et que l'on ne pouvait compter sur les autres moyens prophylactiques que pour détruire le pus virulent qui n'aurait encore été que déposé sur une surface restée saine. (Ricord, Traité des maladies vénériennes, p. 180.)
» Malgré cette autorité imposante, je pensai que le règne organique, si riche en matières qui, sans être caustiques, ont cependant une action puissante sur l'économie, devait fournir des substances capables d'annihiler les effets du virus syphilitique implanté dans nos tissus.
» Ma prévision s'est réalisée.
» Après plusieurs tentatives infructueuses, je fis, à la fin du mois dernier, avec un liquide, dont je donne plus bas la formule, trois expériences qui me réussirent. J'étais presque convaincu du succès de ma découverte, lorsqu'un de mes élèves, M. R..., à qui j'en parlai, me proposa de se soumettre à une épreuve décisive.
» Lundi dernier, lû juillet, je pris du pus à la suilace d'un chancre phag(klénique, à base indurée, et je rinoculai aussitôt sur la cuisse gauche de M. R...; puis, trempant de nouveau ma lancette dans le môme pus, je ratissai la cuisse droite, de manière à enlever, sur une petite étendue, l'épiderme et une partie de la surface du derme. Cela fait, voulant, pour assurer ma conviction, mettre contre mon procédé toutes les chances défavorables, je ti'empai une seconde fois, et à plusieurs reprises, ma lancette dans le pus virulent, que je déposai ainsi tout chaud, tout vivant, pour ainsi dire, et couche par couche, dans la plaie que j'avais faite. J'attendis ensuite cinq à six minutes, et j'appliquai mon préservatif.
» Le lendemain, le pus inoculé à la cuisse gauche avait pronuit son effet habituel : une papule enflammée, surmontée déjà d'une petite vésicule, se nioi]trait au point piqué; tandis que la cuisse droite inoculée, je le répète, avec les circonstances les plus favorables à l'action du virus, ne présentait rien, si ce n'est une petite croûte sèche recouvrant la plaie que j'avais fciite.
» Je conduisis aussitôt M. R... chez M. le docteur Cullerier, qui constata le résultat obtenu. Cet habile et excellent confrère m'autorisa môme à invoquer son témoignage dans le compte rendu que je ferais de cette observation .
» Le surlendemain, mercredi 16 juillet, le pus inoculé à la cuisse gauche avait fait de nouveaux progrès; la vésicule était devenue une pustule entourée
(l'une aiiri'ole très onflamm(''c;H la cuisse droito, c'était toujours la niAine croi'ltp sèche et inerte. Je conduisis .M. R... chez M. Ricord, qui constata, comme M. Cullerier l'avait fait la veille, le résultat de mon expérience. Après quoi, jugeant qu'il était prudent d'arrêter cette évolution dangereuse, je cautérisai fortement la pustule avec de l'acide azotique monohydraté.
» Cette épreuve m'avait donné une telle confiance dans l'efficacité de mon procédé, que je n'hésitai pas à en faire nne expérience publique. Vendredi dernier, 18 juillet, à une des séances de mon cours, je me ratissai le bras gauche avec une lancette trempée dans le même pus, et dont j'avais la veille essayé la virulence en inoculant un singe, qui porte actuellement un chancre parfaitement développé. Je fis immédiatement la même opération à deux de mes élèves, MM. Albanel et Moreau , qui me le demandèrent spontanément. Après six minutes, j'appliquai mon préservatif, et aujourd'hui, lundi 21 juillet, rien n"a l}aru, si ce n'est la petite croûte sèche recouvrant les écorchures (1).
» Et maintenant, monsieur le Président, convaincu qu'il est indigne du médecin de garder le secret des découvertes qu'il croit avoir faites dans le but d'affranchir l'humanité d'une partie de ses maux, je n'hésite pas à livrer à l'Académie la formule du liquide ([ue j'emploie :
(1) Quelques jours après, toute trace (rinoculation avait disparu; et, •lepuis ce temps, nul symptôme local ou conslilulionnel ne s'est produit sur aucun de nous.
Alcool rectiflé h 40 degrés Cartier ou 95 Gay-Lussac. iO grammes. Savon mou de potasse avec excès de base -iO grammes.
Faites dissoudre et filtrez; Puis, ajoutez :
Huile essentielle de citron rectifiée 20 grammes (1).
» Ce liquide n'est nullement caustique ; déposé en grande quantité sur la muqueuse des organes génitaux, il détermine seulement une légère sensation de chaleur. Son application doit durer une minute environ, puis on lave la partie avec de l'eau fraîche.
» Permettez-moi, monsieur le Président, de faire, en terminant, deux remarques importantes :
» La première est relative au procédé opératoire que j'ai suivi dans mes inoculations. Vous avez dû observer que j'inocule en ratissant la surface de la peau, et cela pour imiter jusqu'à un certain point le mode suivant lequel se fait le plus ordinairement l'inoculation normale dans les rapports sexuels, et aussi pour faciliter la pénétration du liquide neutralisant. C'est, d'ailleurs, le procédé que suivait Luna-Caldéron dans ses expériences.
» La seconde remarque est relative au temps qui doit s'écouler entre le moment de l'inoculation et celui où j'applique mon préservatif. J'ai réussi avec six mi-
(1) J'ai depuis, et après de nouveaux essais, modifié celle formule de la manière suivante :
Alcool ordinaire 30 grammes.
Savon mou de potasse avec excès de base. 20 grammes. Essence de citron rectifiée 15 grammes.
ilutes (minimum du temps nécessaire pour faire une ablution préservative après un cmitact suspect) ; mais je n'ai pas essayé après un temps plus long; cependant tout me porte à croire que j'aurais pu réussir en attendant beaucoup plus.
» Agréez, monsieur le Président, etc.
» Ed. L. »
Paris, 22 juillet 1851.
Si l'on cherche à comprendre de quelle manière se produit l'effet prophylactique de ce liquide, on reconnaît aisément qu'il est la conséquence d'une double action. D'une part, l'alcool et l'essence de citron, étant des substances très volatiles, pénètrent rapidement dans les tissus et neutralisent, parleur activité spéciale, le virus syphilitique qui a pu s'y introduire; d'autre part, le savon qui entre en grande proportion dans le mélange permet un lavage aussi complet et aussi entraînant que possible de tous les points où ce même virus n'aurait été que superficiellement déposé. J'ajouterai que la consistance oléagineuse du liquide facilite singulièrement son application. Quelques gouttes versées sur les parties qui vien nent de subir un contact suspect, et étendues ensuite au moyen de frictions faites avec les doigts, suffisent à son emploi. Une minute après, je le répète, on effectue le lavage avec de l'eau simple.
J'ai recueilli depuis dix ans un grand nombre de
faits confirmatirs des expériences qu'on vient «le lire. En voici un, entre Autres, que je rapporte paice (pi'il donne, sous une forme assez piquante, sinon une démonstration rigoureusement scientifique, du moins une idée saisissante du pouvoir prophylactique de mon procédé :
Un jeune médecin reçoit un jour dans son cabinet un client affecté de deux chancres sur le prépuce. II examine, constate la nature du mal, et formule sa prescription.
— Et vous, docteur, lui dit le malade, comment vous portez-vous?
— La question est au moins indiscrète. Que voulezvous dire?
— Je veux dire, réplique le malade, que vous devez être dans une situation à peu près semblable à la mienne, puisque le jour où j'ai contracté mes chancres, vous avez vous-même, ainsi que je l'ai su plus tard, galamment puisé à la source où je les ai pris.
Le docteur sourit, et, pour toute réponse, montra à son client un petit flacon contenant mon liquide, en lui recommandant d'en faire usage à l'avenir.
Depuis l'invasion de la syphilis en Europe, c'està-dire depuis la fin du xv' siècle, presque tous les médecins qui se sont occupés spt'cialement de cette mabufie, ont cherché les moyens de la prévenir. Dans l'ignorance où l'on fut d'abord de son véritable mode
fie contagion, et dans l'opinion généralement répanfkie qu'elle pouvait se transnieltre à distance et se propager, à la manière des maladies épidémiques, par l'air, par l'eau, les aliments, etc. (1), personne ne dut songer à des préservatifs particuliers. Des édits, des règlements d'une police barbare, ordonnant la séquestration des vérolés, et même prescrivant contre eux des châtiments corporels, furent les premiers moyens qu'on employa pour s'opposer à l'extension du fléau. Les riches étaient contraints de s'emprisonner dans leurs demeiires ; les pauvres étaient chassés et menacés de mort, abandonnés même des médecins, qui se voyaient impuissants à combattre leur mal : «Pauperes hoc malo laborantes expellebantur »ab hominum conversatione , tanquam purulentum vcadaver; derelicti a medicis (qui se nolebant intro- «mittere in curam) habitabant in arcis et silvis. » (Laur. Phrisius, Demorbo gallico.)
Mais dès qu'on sut que la syphilis ne se communiquait que par le coït, ou par tout autre contact immédiat ; dès qu'on en connut la cause spéciale, et que les propriétés du virus syphilitique furent nettement
(i) Témoins l'histoire si connue du cardinal Wolsoy, accusé d'avoir voulu donner la vérole au roi d'Angleterre Henri VUI, en lui parlant à l'oreille; et ce spiriluel passage du livre de Failope, où ce médecin sp moque agréablement de ceux qui, pour défendre Thonneur de certaines femmes, disaient qu'elles avaient pris la vérole par le moyen de l'eau bénite : « Et quamvis quidam summa^ aucloritaUs voUierint defendcre » castas matronas, dicentes cas fuisse aquA benediclà infcclas. Infectio » illa habuit originem per uniun asperges..... scio ego. " (Trncl. dr vioi ti.i gailko, rhap. XIII.)
lOG DU CHANCRE.
définies (1), on s'occupa de découvrir des agents directs de préservation, c'est-à-dire des substances capables de neutraliser le poison vénérien inoculé pendant le coït.
Le vin blanc et le vinaigre furent les premiers liquides dont on prescrivit l'usage. Nicolas Massa les recommande particulièrement au chapitre VI de son livre De morbo gallico : « Quod si forte quis muliere «infecta coiverit, laventur partes illae post coitum cum »vino albo, vel cum aceto quod magis placet, ut fiât «confortatio membri et prohibitio corruptionis ad »illam malam qualitatem, et sic set in suo robore
(1) C'est Fernel, médecin du roi de France, Henri H, qui, le premier, reconnut et définit d'une manière exacte le virus syphilitique, qu'il compare au virus de la rage ou du scorpion. Voici ce qu'il dit au chapitre IV de .son livre, De luis venereœ curalione perfeclissima, 1557 : « De origine » haud magna contentione decertem, sed de illius causa, de vi et natura, » ex qua curandi ratio omnis ducenda. Prinium aulem occultam et venc- 1) natam illius esse naturam, tum ex invasionis modo, tuni ex iis, quae mox » iradenlur, perspicuum fiet. Atque cum neminem unquam hac lue labe- » factaverit tîiçuja^i aeris inspiratio, non débet ea inter epidemias recen- I) seri. Quum nec alimentorum impurilale, nec vitio unquam sit orta, non » numerabitur in simpliciler venenatis. Restât igilur habeatur in conta- » giosis. Veneni quidem ac perniciei hujus vis et efficacia lempore deli- » lescit et tempore copiosis signis et argumentis se prodit. Utque rabidi » canis aut scorpionis, itat hujus veûenum, ab ea sede, quae sit conta- » gione lubefacta, sensim in omne corpus perreptat atque sœvit, ut plane » conlagiosorum morborum natur.im imitetur. »
Ainsi, pour la première fois, depuis son invasion en Europe, la maladie vénérienne était exactement classée dans le cadre nosologique. C'est une maladie contagieuse qui ne se transmet ni par l'air, ni par les aliments, dont le principe est un virus particulier, analogue au virus de la rage ou au venin du scorpion.
«niembrum confirniatiini. » Et plus loin : « Si vero wquis cum infecta muliere coire voluerit, quod fatuum «est, lavetur vulvacum vino aut aceto, et membmm «virile cum aceto; quoniam non sinit imprimere ma- «lam illam qualitatem, et non moretur in coitu. Et «post lavetur membrum virile ut supra. Et contra, si «muliercum viro infecto coiverit, lavet viri membrum »et vulvam, et non morentur in coitu. »
Déjà, en 1290, Laufranc ordonnait de laver la verge avec de l'eau vinaigrée, non pour se préserver de la syphilis qui, à cette époque, n'existait pas encore en Europe, mais comme moyen prophylactique contre les affections non virulentes des organes génitaux, qui, de tout temps, ont pris naissance à la suite de rapports avec des femmes malpropres ou malsaines : « Si »quis vult membrum ab omni corruptione servare, «cum recedit a muliere quam habet suspectam de «immunditia, lavet illud cum aqua aceto mixta. »
Le jus de citron a également joui d'une grande faveur. Fracastor, dans son beau poëme sur la syphilis, l'a célébré par les ver* suivants :
Sed neque carmiaibus neglecta silebere nostris Hesperidum decus, et inedaruni gloria Citre Sylvarum
Ergo ubi nitcndum est cœcis te opponere morbi Semiaibus, vi mira arbor cithereia prœslal.
Gabriel Fallope, qui attachait une telle importance H la prophylaxie de la syphilis, qu'il aurait cru, disaitil, n'avoir rien fait s'il n'avait appris aux hommes les
If^S DU CHANCRE.
moyens de se garantir de la vérole, vanla diverses iolions faites sur le gland avec des liquides vulnéiaires tirés du mercure et du gaïac, ainsi qu'une enveloppe de linge séché après avoir été préalablement imbibé d'une décoction de plantes aromatiques et astringentes. Il atïirmc avoir fait l'épreuve de ces moyens préservatifs sur plusieurs centaines d'individus, et il prend Dieu à témoin qu'il a toujours réussi : «Ego feci ex- «perimentum in centum et mille hominibus, et Deum wtestor immortalem nullurn eorum infectum. » {De morho gallico Iractalus, cap, LXXXÏX.)
Pierre Agathus (ISGiij a beaucoup loué les décoctions aromatiques; Petronius les lotions d'urine et d'eau-de-vie camphrée. En 1690, Ettmuller, professeur à Leipsick, conseilla de se laver avec de l'essence de térébenthine mêlée au vin. Palmarius crut à l'efficacité d'une décoction vineuse de gaïac. De Mahon (1770) recommanda les lavages avec une solution d'alun. Un an plus tard, le docteur anglais ^Yarren donna des préceptes minutieux qui consistaient, anle coitum, en un graissage pr(^lable avec une pommade astringente ; post coitum, en des lotions et injections avec une lessive alcaline.
Gardanne (1772) préconisa un préservatif composé d'un mélange d'eau distillée, d'eau de chaux, d'alcool et de sublimé corrosif. Ce liquide, perfectionné par Cezan, qui y ajouta une forte décoction de vulnérairt\ acquit une telle réputation qu'on l'achetait jusqu'à un louis le flacon. Guilbert de Préval le vanta comme une panacée, sous le titre jinnipeux iVcau phagétléniqvp
admirable, co qui lui valut toutes sortes d'humiliations. Voulant faire des expériences pour prouver sou efficacité, il s'adressa au Parlement, qui, pour des raisons de moralité, lui refusa son autorisation. La Faculté de médecine le raya de la liste de ses docteurs régents, le Iraitant cVhonune sa7is mœurs et sans probité^ de fripon et d'infâme. La docte co.mpagnie, qui, à cette époque, ne possédait encore qu'à une très faible dose cette suprême raison dont Voltaire venait d'illuminer son siècle , profita de l'occasion pour tlétrir tous les moyens analogues «comme ouvrant la porte au libertinage, et produisant un dérèglement dont devaient souffrir la population, le bon sens et la pureté des mœurs ! »
En Mlli, Peyrilhe proposa l'ammoniaque étendue d'eau. Hunter, Fordyce, Mederer, à l'imitation de Warren, recommandèrent les lotions et injections avec une solution légère de potasse caustique. Déjà ce dernier liquide était connu en France sous le nom de lotion antivénérienne. Hunter prescrivit encore, comme propre à empêcher l'infection vénérienne, l'eau de chaux et une solution de sublimé corrosif à la dose de 2 grains pour 8 onces d'eau.
Nous avons vu qu'en 1812, Luna Calderon avait découvert un préservatif dont l'efficacité fut mise hors de doute par des expériences publiques faites à l'hôpital des Vénériens de Paris. Mais sa tentative ayant été mal accueillie, il mourut en emportant son secret. Ce sont ces expériences (|ui, ainsi que je l'ai dit, m'ont suggéré l'idée de me livrer moi-môme aux recherches dont j'ai parlé plus haut.
Un peu plus lard, le docteur Malaperl conseilla l'emploi déjà indiqué par Hunter, d'une solution de bichlorure de mercure. En 1828, Coster, pensant que le chlore avait la propriété de détruire le virus syphilitique en lui enlevant son hydrogène, fit des essais sur l'homme et sur les animaux avec les chlorures de soude et de chaux. Xles essais eurent, dit-on, un plein succès. Des lotions et des injections chlorurées furent prescrites à plusieurs individus qui s'exposaient fréquemment avec des femiyes infectées, et pas un seul ne contracta la maladie vénérienne.
M. Ricord a également recommandé les lotions chlorurées ( de l'eau contenant un cinquième de liqueur Labarraque). Les acides et les alcalins étendus d'eau de manière à n'être pas caustiques, l'alcool, le vin, la solution de sulfate de zinc et d'acétate de plomb (1), lui ont aussi paru offrir quelque utilité. Toutefois d'après ce médecin, l'efficacité de ces diverses substances se bornerait à neutraliser le virus qui
(I) Cette solution, que l'on emploie journellement dans le traitement de la blennorrhagie uréthrale sous le nom d'injection Ricord, a été imaginée par Benjamin Bell ; on la trouve au n° 19 de son formulaire, indiquée de la manière suivante :
Zinc vitriolé 1 scrupule.
Dissolvez dans
Eau distillée 10 onces.
Et ajoutez
Vinaigre litliargiré 20 goullcs.
Pour faire des injections. (B. Bell, Traité de la gonorrhée virulente, l. I, p. 562.)
iiaurait encore été que déposé sur une surface restée saine. Quand le pus virulent a pénétré dans les tissus, aucun moyen, si ce n'est la cautérisation des parties, à une profondeur qui dépasse celle des points contagionnés, ne peut en empêcher les effets. — On a vu que les expériences de Luna Calderon et les miennes ont prouvé le contraire.
Tels sont les principaux moyens prophylactiques qui ont été successivement proposés avant nous contre les maladies vénériennes (1). 11 me reste, pour compléter cette énumération, à dire quelques mots d'un liquide préservatif inventé dans ces derniers temps par un médecin de Lyon, M. Rodet.
Ce liquide a pour formule
Eau distillée 32 grammes.
Peichlorurc de fer'sec i —
Acide chlorhydrique 4 —
Acide citrique 4 —
Des expériences publiques faites à l'Antiquaille ont démontré qu'en appliquant et en maintenant pendant une heure, sur une piqûre d'inoculation, un plumasseau de charpie ou un linge préalablement imbibé de cette solution , on empêche le développement du chancre. — Voilà qui est bien, et j'y crois facilement.
{\) J'ai emprunté quelques-uns des détails historiques qui précèdent à l'cxcelleDlc thèse de M. le docteur Ch. Davila, un de mes anciens élèves, aujourd'hui médecin très distingué et professeur à l'École de médecine de Buckarest. Cette thèse a pour titre : De la prophylaxie de la syphilis, Paris, 1853.
'12 DU CllAiVCllE.
Mais, lualgié lu succès de ces expériences, ce ii esl pas là, n'eu déplaise à notre confrère lyonnais, ce qu'on peut appeler un liquide préservatif. Il est trop irritant et demande trop de temps pour agir. — Imaginez un galant homme, après iin coït suspect, s'enveloppant toute la verge, le pubis et la moitié antérieure du scrotum, en un mot, toutes les parties qui peuvent avoir été contaminées, avec une couche épaisse de charpie, ou avec un linge en plusieurs doubles fortement imbibé d'une telle préparation ! Et dans cette triste situation, attendant une heure, immobile, pour ne pas déranger le pansement ! Certes, si galant qu'on le suppose, je doute fort que notre homme retourne jamais auprès du beau sexe avec la perspective de renouveler une semblable expérience. La première d'ailleurs aura sulFi pour le mettre hors d'état de recommencer de sitôt. — Ajoutons que ce liquide, fût-il susceptible d'une application réelle, aurait encore le a;rave inconvénient de tacher horriblement le lincce, et de laisser ainsi sur les vêlements des marques dont on serait peu flatté, en général, de faire connaître l'origine (1).
(1) Un honorable pharmacien de Lyon, M. Burin du Buisson, a réremment proposé, dans une brochure répandue à un grand nombre d'exemplaires, de modifier de la manière suivante le liquide de M. Rodet :
Kau pure ' "-^4 grammes.
Perclilorure de fer liquide à 30" 12 —
Acide citrique • • * —
Celle préparation n'est guère moins irritante que l'aulre, et nous ne voyons pas en quoi clic lui serait préférable. 11 est vrai que rauteur.
DU CHANCRE. Mo
Ce qu'il tiuil surtout rechercher dans un liquide préservatif, c'est, après son pouvoir ueutrahsant, hx facihlité et la rapidité de sou emploi. Sous ce double rapport, celui que nous avons inventé l'emporte de beaucoup sur tous les autres, puisque, d'après l'expérience que j'en ai faite à mes risques et périls, une minute suffit pour assurer la préservation. Il n'a pas l'inconvénient de salir le linge, et de plus, par l'alcool,
dans un but à la fois philanthropique cl commercial, rdduit à un quart d'heure la durée du pansement, lequel devra être précédé d'un lavage et complété par une injection urélhrale avec un mélange d'eau et du liquide. — Ainsi le galant, avant de se mettre on campagne, devra se munir : l»d"uu flacon du liquide, 2° d'un paquet de charpie, 3° de plusieurs compresses de formes et de dimensions variées, 4° de bandelettes de toile ou de sparadrap pour fixer le pansement, 5^ d'une seringue à injections, 6° d'un coffret pour enfermer et emporter le tout. Que Vénus lui soit propice!
Nous formons d'autant plus volontiers ce voeu, que l'emploi général et obligatoire de ce procédé « aussi simple que facile » aurait, d'après l'auteur de la brochure, les plus magnifiques résultats : « en dix années la vérole serait éteinte , le serpent de Laocoon cessera de nous embrasser dans ses ignobles replis , l'État réaliserait plusieurs millions
d'écouomie , le rayon de majesté divine que le créateur a mis en
l'homme ne serait plus obscurci , on aurait des hommes dans racception
vraie du mot, vigoureux, sains de corps, forts et robustes comme de vrais
fils d'Adam ; enfin on pourrait dire avec vérité que Tarmée française
est bien réellement la première armée du monde ! ! » {Praphylaxie de la syphilis, broch. in-8, Lyon, 1860, pages 22 et 23.)
Tout cela est fort beau. Malheureusement l'auteur a omis un détail qui ne serait cependant pas inutile : c'est de nous faire connailre les expériences qui prouveraient l'efficacité du liquide appliqué pendant un quart d'heure seulement. Or, M. Rodct dit positivement qu'il faut une heure : « Il suffit que la charpie ou le linge soit maintenu applique pendant une heure, pour que la préservation soit complète. » (Ibid., page 10.)