IV. g
Ce vif sentiment d'amour des pères et mères pour leurs enfants, Dieu Ta si parfaitement gravé au cœur des hommes qu'il a jugé inutile de l'écrire sur les table> de pierre de la ioi. Aussi, comme Ta très-bien remarqué saint Augustin, on ne peut pas dire que celui qui aime ses enfants soit précisément digne de louange, tant la chose est naturelle et commune ; mais celui qui ne les aimerait pas, serait un être tout à fait monstrueux, et digne de toute exécration (1).
Ce n'est pas d'ordinaire par défaut d'amour pour leurs enfants que les parents pèchent, mais bien par un amour déréglé, poussé jusqu'à l'excès, jusqu'à l'idolâtrie.
Les parents chrétiens doivent aimer leurs enfants, non pas tant par des vues charnelles et par rapport à eux-mêmes que par rapport à Dieu et à leur saîut éternel, se rappelant qu'ils appartiennent premièrement à celui qui les a faits, et étant disposés, par conséquent, à ïui en faire le sacrifice, s'il l'exige, au lieu d'éclater en plaintes excessives, en murmures contre la Providence, comme il arrive quelquefois à ces pères et mères de peu de foi et de religion, dont la douleur est légitime sans doute, mais manque de résignation. 0 vous que Dieu frappe dans vos affections les plus chères, songez qu'il est maître de reprendre, quand il veut, ces petits anges qu'il vous a un instant confiés; et qu'après tout il ne les a pas faits pour la terre, mais pour
le ciel.
Ils doivent les aimer sans faiblesse, sans molle complaisance, sachant au besoin s'opposer à leurs caprices et réprimer leurs défauts, sans quoi il les gâtent, et ils se préparent de terribles angoisses pour l'avenir.
Ils doivent les aimer tous également, sans prédilection aucune. Quoi ! parce que l'un d'entre eux serait moins favorisé des qualités de l'esprit ou des agréments du corps,
(1) Non laudandus qui aœat filios ; detestandus qui non amat. D. Aug , serm. 385.
serait-ce une raison de le négliger, de le rebuter, pour réserver toutes ses faveurs à un autre ? Ses défauts ne dépendent pas de lui ; et, au lieu de l'en plaindre, vous ajouteriez à ses peines et à ses ennuis le poids encore plus fâcheux pour lui de votre disgrâce ! Les prédilections sont une cause continuelle de querelles, de jalousies, de haines irréconciliables. Rappelez-vous ce qui arriva à Joseph. Son père Jacob l'aimait plus que ses autres enfants, parce qu'il était son dernier-né ; et, en signe de préférence, il lui avait donné une robe bariolée de diverses couleurs. Ses frères conçurent dès lors contre lui une haine si forte qu'ils ne pouvaient lui parler avec douceur ; et ils poussèrent cette haine jusqu'à vouloir tremper leurs mains dans son sang. Enfin, ils se décidèrent à le verdre à des marchands ismaélites, qui le conduisirent en Egypte. Ainsi, point de préférence pour les uns, point d'antipathie pour les autres; cet exemple le prouve évidemment. Tous sont vos enfants; ils ont un droit égaf à votre affection. Si, en certains cas, vous ne pouvez vous empêcher de sentir une prédilection pour quelqu'un d'entre eux, il ne vous est pas permis de la faire paraître. Cependant, je ne dois pas manquer de faire observer que les parents peuvent donner de plus vifs témoignages de leur tendresse à ceux qui les méritent le pius par leurs vertus et leur bonne conduite ; mais cela avec tant de prudence que les autres s'aperçoivent facilement qu'on en veut à leurs vices et non à leurs personnes, et qu'il ne dépend que d'eux d'avoir une aussi grande part aux effusions paternelles, dè3 qu'ils s'en rendront aussi dignes que leurs frères.
Que les parents aiment donc leurs enfants d'une manière raisonnable et chrétienne, et ils s'acquitteront parfaitement de toutes les obligations que la nature et la religion leur imposent à leur égard. Leur bon cœur les leur dictera suffisamment ; et, si nous les détaillons ici, c'est pour ne rien omettre sur un sujet si intéressant. Ils doivent donc :
2° Veiller à leur conservation. Avant leur naissance, quand la mère les porte encore dans son sein, que de précautions ne doit-elle pas prendre pour qu'aucun malheur ne leur arrive ! Combien sont coupables celles qui se livrent à des travaux trop pénibles, qui portent de lourds fardeaux, entreprennent de longs voyages, au risque de perdre leur fruit pour le temps et pour l'éternité, et de se préparer par là une douleur et des regrets pour lesquels il n'y a point de consolation ! Il faut travailler, dites-vous, pour gagner sa vie. Travaillez, je le veux bien, mais que votre travail soit modéré et proportionné a vos forces et à votresituation. Pour gagner notre vie, voulez-vousla faire perdre à votre enfant. Les femmes enceintes doivent encore, à raison de leur état, éviter les colères, les emportements, les violences, les excès de bouche, les danses, les exercices pénibles, et toutes ces imprudences qui sont, hélas I si souvent la cause des plus tristes accidents. Saint Augustin dit qu'une femme doit se reconnaître coupable d'autant d'homicides qu'elle a fait de fausses couches par son imprudence, ou qu'elle a pris de moyens pour n'avoir point d'enfants. Et que dire de la brutalité des maris qui oseraient porter leurs mains sur leurs épouses, pendant leur grossesse, les tourmenter, les maltraiter? Ne seraient-ils pas à la fois les bourreaux et de la mère et de l'enfant? Tous les docteurs s'accordent à dire que tout ce qui, de la part des parents, peut nuire gravement à la vie, à la santé ou à la perfection natu- , relie de l'enfant, est péché mortel.
Quand l'enfant est venu au monde, cette même obligation de lui conserver la vie impose aux parents le devoir de ne le faire jamais coucher dans un même lit avec eux, ni avec qui que ce soit, pendant leurpremière année. Dans un âge si tendre, quand la vie est encore si peu assucée, il y a péril que l'enfant ne soit suffoqué, et voudrait-on s'y exposer pour s'épargner un peu de fatigue, quelque incommodité? Le pape Etienne Y regarde comme coupables
d'homicide les parents dont l'enfant aura été trouvé mort dans leur lit (1).
Puisque l'occasion s'en présente, nous recommanderons ici aux parents de ne jamais faire coucher avec eux leurs enfants, lorsqu'ils commencent déjà à être grands. Quelle précaution ne doit-on pas prendre, pour conserver en eux l'aimable vertu de pureté ! et il n'a fallu souvent que des imprudences de ce genre, pour la leur faire perdre, et les porter aux désordres les plus déplorables.
Par la même raison, ne faites jamais coucher ensemble des enfants de différent sexe. Ils sont petits encore, dit-on quelquefois; ils n'entendent pas malice. Qu'en savez-vous ? Si le cas est vrai, tant mieux; raison de plus pour vous de veiller à ce qu'ils persévèrent dans cet heureux état; et voudriez-vous leur fournir l'occasion de s'initier à de honteuses pratiques? Ne m'alléguez pas non plus votre pauvreté ; car vous avez toujours un trésor précieux, c'est la vertu, c'est l'innocence de vos enftmts, qu'il faut conserver à tout prix. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire qu'ils soient couchés plus ou moins mollement; si dur que soit leur lit, pourvu qu'on les mette à l'abri du froid, ils ne s'en porteront pas moins bien ; l'essentiel est qu'ils soient séparés les uns des autres. Mais revenons aux soins que les pères et mères doivent à leurs enfants quant au corps.
A mesure qu'ils grandissent, ils ne doivent jamais cesser d'avoir l'œil ouvert sur eux, pour les préserver de tout danger de prendre mal. On en voit de maladifs, d'estropiés, de contrefaits; et à qui la faute? Il ne faut pas le dissimuler, c'est en grande partie la négligence des parents qui en est cause. Combien ne s'en trouve-t-il pas qui laissent leurs enfants seuls, courir çà et là, exposés à se jeter dans le feu ou dans l'eau, à être mordus par les chiens ou dévorés par les pourceaux ! Combien qui en confient la garde à d'autres enfants faibles ou inconsidérés, qui leur
(i) Can., Consuluisti.
laissent faire les chutes les plus funestes ! Combien qui les tiennent malpropres, les laissent crier des jours entiers, pourrir dans l'ordure, sans en prendre aucun souci î Par là leur tempérament s'altère, leur sang se vicie, et ils contractent des maladies, des infirmités pour tout It reste de leurs jours.
3° Les nourrir. Ne leur auraient-ils donné l'existence que pour les laisser mourir de faim? Les pères et mères qui abandonneraient leurs enfants ou les laisseraient manquer du nécessaire, seraient pires que les lions, les tigres, les ours et les serpents, qui pourvoient avec tant d'empressement à la subsistance de leurs petits.
Et d'abord, une mère chrétienne doit, autant qu'elle le peut, nourrir son enfant de son propre lait, à l'exemple des saintes femmes de l'Ancien Testament, des Sara, des Rebecca, de la mère des Machabées, qui se seraient bien gardées de confier leurs enfants à des soins mercenaires. C'est un devoir que la nature elle-même lui prescrit, puisqu'elle la pourvoit abondamment.de tout ce qu'il faut pour remplir cette tâche. Et celles qui dédaignent de s'en acquitter, peut-on dire qu'elles soient entièrement mères? Elles ne le sont qu'à moitié; elles partagent avec une autre, elles aliènent, en quelque sorte, leur titre le plus sacré, et consentent ainsi à ce qu'une étrangère leur dispute le cœur de leur fils. Car, enfin, ia nourrice n'est-elle pas une seconde mère qu'on substitue à la première, et qui, par les tendres soins qu'elle prodigue à son nourrisson, doit nécessairement captiver sa reconnaissance et son amour, au détriment de celle qui lui a donné la vie? Comment des mères peuvent-elles se résigner à ce que les premiers sourires, les premiers bégaiements de leur enfant soient pour une autre qu'elles? Et cela, pour les raisons les plus futiles, par trop de délicatesse, pour s'épargner des ennuis, destracas, par une sotte vanité, pour ne pas perçue, dit-on, la fraîcheur et l'éclat du teint, ou bien encore parce que c'est la coutume et qu'on veut se mettre au niveau dès
grands personnages, qui bouleversent la nature, font de la nuit le jour, et croiraient déroger en nourrissant euxmêmes leurs enfants; et plaise à Dieu que ce ne soit pas par un motif d'incontinence, qu'ils renoncent à ce devoir sacré !
Il peut arriver cependant que des mères, pour raison de santé ou autres causes légitimes, se trouvent dans l'impossibilité d'allaiter leurs enfants. Alors qu'elles choisissent des nourrices soigneuses, vigilantes, dont la sollicitude; puisse suppléer à la tendresse maternelle, d'un bon caractère, de bonnes mœurs. 11 faut que les parents sachent qu'au jugement des médecins, les enfants sucent avec le lait les bonnes ou mauvaises inclinations de leurs nourrices ; et les impressions qu'ils reçoivent à cet âge sont en quelque sorte ineffaçables.
Tant que les enfants ne sont pas en état de se suffire à eux-mêmes et de gagner leur vie, les parents doivent leur fournir un honnête entretien et des habits convenables à leur condition. En ceci, les uns pèchent par excès, et les autres par défaut. Il en est qui ne savent rien refuser à leurs enfants, et qui, au lieu de les accoutumer de bonne heure à s'accommoder de tout, s'appliquent à flatter leurs appétits par des douceurs et des friandises, et en font des ivrognes ou des gourmands. Pareillement, pour les habits. Combien de mères aveugles inspirent à leurs filles le goût du luxe et de la vanité, qui ne leur est que trop naturel et dont les effets deviennent plus tard si funestes. Ah! qu'elles feraient bien mieux de les convaincre, par leurs leçons et par leurs exemples, que la plus belle parure d'une jeune personne, c'est sa modestie et son innocence !
Mais que dire de ces parents barbares, qui laissent manquer leurs enfants du nécessaire ! Que dire de ces pères paresseux qui, par suite de leur indolence ou faute d'une sage économie, laissent leur famille dans l'indigence, ou la réduisent à la mendicité? de ces pères débauchés, adonnés au jeu, au vin, à la bonne chère, qui ne se refusent rien à
128 SiXSÈME LEÇON.
eux-mêmes, vont s'établir des journées entières au café ou au cabaret, et se gorgent de vin, de viandes, de liqueurs, tandis qu'à la maison leur pauvre femme, leurs petits enfants, se désolent, n'ayant pas un morceau de pain ? Des êtres si vils, si dégradés sont-ils dignes du nom vénérable de père, du nom d'homme? N'est-ce pas avec raison qu'on les compare à l'autruche stupide, qui est dure et insensible aux cris de ses petits, comme s'ils n'étaient pas à elle (1) ?
On ne saurait aussi trop fortement condamner ces parents qui, ayant passé à de secondes noces, négligent les enfants du premier lit, abandonnent le soin de leurs biens et de leurs personnes, vont peut-être même jusqu'à les frustrer de leurs droits légitimes, joignant ainsi l'injustice à l'inhumanité. Pauvres petits orphelins, dignes d'un si tendre intérêt, Dieu veille sur vous, Dieu est votre protecteur, et il défendra votre cause contre vos cruels oppresseurs *.
4° Leur apprendre un état. Dès que les enfants peuvent travailler, il faut les mettre en mesure de gagner leur vie, par une profession proportionnée à leur naissance et conforme à leur vocation. Apprenez-leur de bonne heure les sciences, arts ou métiers, qui devront faire un jour leur occupation, et fournir à leur subsistance. Rien de plus dangereux que de les laisser oisifs ; le désœuvrement est la plaie de tous les âges, et surtout de la jeunesse, qui est essentiellement active. La fortune ne permet pas au plus grand nombre de donner à leurs enfants une éducation libérale; mais du moins qu'ils leur mettent en main l'outil, qui doit leur faire gagner leur pain de chaque jour. Aussi bien n'est-il pas nécessaire que la terre soit peuplée de savants et de littérateurs; il n'y en a déjà que trop, qui se nuisent les uns aux autres. Un honnête agriculteur, un bon artisan sont plus utiles à la société que tant d'échappés du collège,
(1) Ûuratur ad filios suos quasi non sint sui. Job, xxxix, 16.
fort embarrassés d "eux-mêmes et qui sont d'un grand embarras pour leurs familles. Que les garçons s'accoutument donc à une vie laborieuse, sous l'œil de leur père, à moins qu'ils ne manifestent un goût prononcé poiii* un autre genre d'industrie; auquel cas il ne faut pas les gêner, mais les confier à un homme habile et vertueux, sous lequel ils puissent faire leur apprentissage, sans exposer leur vertu. Que la fille se forme de bonne heure, sous la direction de sa mère, aux choses du ménage 2.
5° Les établir convenablement. Enfin l'enfant devient homme, et une dernière et importante obligation que vous devez remplir à son égard, c'est de lui donner un établissement conforme à son rang. Se sent-il appelé au mariage, et le parti qui se présente est-il convenable, ne vous opposez pas à cette inclination légitime. Combien est blâmable la dureté des parents qui, pour ne pas se dessaisir de quelque partie de leur bien, refusent de marier /eurs enfants, et rejettent toutes les propositions qui leur sont faites à cet égard! Qu'arrivê-t-il? Les enfants ennuyés, dégoûtés, emportés par la fougue des passions, se laissent aller au plus scandaleux libertinage, ou se livrent en secret à des désordres honteux. Il vaut mieux, a dit saint Paul, se marier que de se laisser brûler par le feu de la concupiscence (1). Il est de toute justice que les parents procurent un établissement convenable à leurs enfants. Ne l'ont-ils pas demandé, exigé pour eux-mêmes ? Et, si on le leur a refuse, ne se sont-ils pas fâchés, emportés ? Voudraient-ils se rendre coupables d'une faute qu'ils ont si sévèrement condamnée? D'ailleurs, n'est-ce pas une bien douce consolation pour un père, pour une mère, de pouvoir établir leur enfant selon le vœu de la nature et les convenances sociales? Pourquoi donc, quand le temps est venu, différeraient-ils de jour en jour de leur donner cette marque d'une tendre et vive affection? Tôt ou tard, il faudra
(1 Meliùs est nubere auàm uri. I. Cor.> vu, 9.
bien qu'ils leur laissent leur héritage ; qu'ils ne craignent donc pas de leur en céder une partie,, pour les mettre à même de remplir la destinée à laquelle Dieu les appelle, sans toutefois commettre l'imprudence de leur céder le tout. Les parents ne doivent jamais se dépouiller entièrement, afin de tenir toujours leurs enfants dans une juste dépendance. Qu'ils se gardent bien aussi, lorsqu'ils pensent à les établir, de les engager dans des familles toutes mondaines, où ne règne pas l'esprit de Dieu ; ou de les contraindre à épouser des personnes, pour lesquelles ils n'ont aucune inclination. Que de désordres dans les mariages, dont les parents sont responsables devant le Seigneur !
Que si un enfant se sent du goût pour l'état ecclésiastiqor ou pour la vie religieuse, les pères et mères ne doivent en aucune manière s'y opposer. S'ils mettent obstacle à ses désirs, s'ils l'empêchent de voler vers Jésus-Christ, ils lui donnent le droit de déplorer leur opiniâtreté et de suivre cette décision de l'Évangile : « Celui qui ne hait point son père et sa mère pour l'amour de moi, n'est pas digne de moi (1). » Et ils méritent ces terribles reproches que leur adresse saint Bernard : a 0 parents durs et impies, qui vous faites un sujet de douleur du salut de vos enfants, et une joie de leur mort, qui aimez mieux les voir périr avec vous que régner sans vous 3 (2) ! »
Parents chrétiens, ne fermez jamais votre cœur à la voix de la nature ; ne le fermez jamais à la voix de la religion, et vous ne négligerez rien de ce qui peut contribuer au bonheur de vos enfants, ayant sans cesse présente à votre esprit cette parole du Sage : ■ Les enfants sont la couronne des pères, et les pères sont aussi la gloire des enfants (3). »
(t) Qui non odit patrem suum et matrem suam propter me, non est me dianus. Luc, xiv, 26.
(:') 0 parentes crudeles et impios, quorum dolor salus pigncris, quorum consolatio mors filii est, qui malunt filium perire cum eis, quàm regiîare sine eis. D. Bern., epist. 3.
\3j Corona senum filii filiorum, et gloria filiorum patres eorum. Prov., xvn, 6.
TRAITS HISTORIQUES
I. Le paganisme s'est de tout temps montré impitoyable pour le «ort des petits enfants. A Sparte, aussitôt qu'un enfant était né, les anciens de chaque tribu le visitaient; et, s'ils le trouvaient bien formé, fort et vigoureux, ils ordnnnaient qu'il fût nourri, et lui assignaient un héritage. Si, au contraire, ils le trouvaient mal fait, délicat et faible, ils le condamnaient à périr; par une coutume inhumaine, ils le faisaient exposer. — A Rome, la loi donnait aux pères droit de vie et de mort sur leurs enfants. — On connaît aussi ceile horrible superstition, qui faisait immoler les enfants à des divinités cruelles, et les mères elles-mêmes assistaient à ces affreux spectacles, et elles voyaient de sang-froid jeter le fruit de leur sein dans les entrailles brûlantes du vieux Saturne. — De nos jours encore, dans le vaste empire de la Chine, des milliers d'enfants sont, chaque année, abandonnés dans les rues, noyés dans les rivières, jetés sur des tas de fumier, livrés à la dent des pourceaux, écrasés sous les roues des chars ; et on voit la charité de nos missionnaires multiplier chaque jour ses efforts, pour conserver ces petites et innocentes créatures.
Croirait-on que Rousseau, le sensible Rousseau, lui qu'on regarde comme l'ami des enfants, ait abandonné les siens? Il en eut cinq, qu'il envoya successivement à l'hôpital. Il s'est efforcé plusieurs fois de justifier cet abandon, si contraire aux beaux sentiments qu'il montre dans ses ouvrages ; mais il n'a pu trouver pour sa défense que des sophismes et des puérilités. On vante les qualités brillantes de son esprit; mais comment son cœur a-t-il été de fer, et pour ses propres enfants? Dans ses Confessions, qui sont un mélange d'aveux humiliants et d'orgueil démesuré, il défie qui que ce soit de se dire meilleur que lui. Mais, philosophe insensé ! que n'a-t-il songea l'humble sœur de charité qui a recueilli et élevé ses enfants? Cellelà du moins, aurait-il pu en disconvenir? valaii plus que lui. La religion, cette religion qu'il a tant de fois blasphémée, a donné à cette chaste fille du ciel des entrailles de mère pour des enfants, à qui la nature n'a donné que des marâtres. Et l'incrédulité du déiste, «J sa philosophie, qu'avait-elle fait? Elle avait changé son cœur, comme celui de Nabuchodonosor, en celui d'une bête féroce ^1). Et nous pouvons remarquer encore que les animaux les plus sauvages, le tigre même, sont tendres pour leurs petits; mais, dit Burke, le tifjri n'est pas philosophe.
(1) Cor ferse detur ei. Dan., iv, 13.
Toute mère qui n'allaite point son enfant, lorsqu'elle en a le pot* voir physique et moral, se rend coupable en violant une loi naturelle, dontriec ne l'affranchit. — J'étais avec le philosophe Phavorin, dit Aulu-Gelle, lorsqu'on lui apprit que la femme d'un de ses plus zélés disciples venait de mettie au monde un fils, c Allons, dit le sage, allons visiter l'accouchée et féliciter le père. Nou? "accompagnâmes et fûmes reçus avec politesse. Phavorin, après avoir fait compliment au maître du logis, prit un siège; ensuite, voyant que la dame, accablée de fatigue, prenait quelque repos, il profita de ce moment pour converser plus au long. « Sans doute, dit-il, que votre épouse nourrira ce fils d3 son lait? » La mère, qui était présente, répondit qu'il fallait ménager sa fille, et faire venir une nourrice à l'enfant, de crainte qu'après les douleurs de l'enfantement, on n'altérât sa santé, en y ajoutant la charge de nourrir elle-même. — « Ah ! madame, interrompit le philosophe, laissez, je vous prie, à votre fille l'honneur d'être tout à fait la mère de son fils; car mettre au monde et écarter aussitôt son fruit loin de soi ; nourrir de sa propre substance dans ses entrailles un être qu'on ne voit point; et, quand on le voit, lui refuser un lait donné pour lui, et qu'il réclame par ses premiers cris, ce n'est être mère qu'à moitié. »
La mère de saint Louis, roi de France, la célèbre Blanche de Castille, allaita son fils avec un soin et une tendresse qu'elle porta jusqu'à la jalousie, ne voulant pas que le petit prince fût nourri d'un autre lait que le sien. Elle fut malade; et, dans l'accès de sa fièvre, qui dura longtemps, une dame de la cour, qui imitait sa conduite et nourrissait aussi son fils, donna le sein à Louis qui le prit avidement. Blanche, à la fin de son accès, demanda le prince et lui présenta le sein. Mais, surprise qu'il le refusât, elle en soupçonna la cause, et demanda si l'on avait donné àteter à son fils. Celle qui lui avait rendu ce petit office, s'étant nommée, Blanche, au lieu de l'en remercier, la regarda avec dédain, mit le doigt dans la bouche de l'auguste enfant, et lui fit rejeter le lait qu'il avait pris. Comme cette action, un peu violente, étonnait ceux qui la virent : • Eh quoi ! leur dit-elle, prétendez-vous qu'on m'ôte le titre de mère que je tiens de Dieu et de la nature? » Hist. de saint Louis.
Les plus illustres personnages n'ont pas dédaigné de se faire enfanl-s avec les enfants, et d'entrer dans les moindres détails de leur éducation. — Agésiias, roi de Lacédémone, l'un des plus grands princes qu'ait jamais eus la Grèce, semblait oublier dans le sein de sa famille toute la grandeur qui l'environnait, pour se livrer aux aimab!es caresses d'un fils encore enfant; et la Grèce voyait avec surprise ce monarque, la terreur des ennemis de Sparte, courir à cheval sur un bâton, pour amuser l'héritier de son trône. Un plaisant fut un jour témoin de cette scène, ridicule aux yeux d'une
ftme vulgaire, et s'avisa d'en rire, en présence d'Agésilas : «Mon ami, lui dit le prince, tais-toi pour le présent; attends que tu sois père, pour te moquer de ceux qui le sont. »
Jamais père ne fut peut-être plus sensible et plus tendre que Caton l'Ancien. Cet homme sévère, ce réformateur des mœurs romaines, n'éprouvait point de satisfaction plus vive que celle de voir lever, nettoyer, eramailloiter son fils nouvellement né. Tous les soirs, il assistait à celte espèce de toilette. Souvent il y mettait lui-même la main ; il souriait à l'enfant, il le caressait, il l'endormait lui-même dans son berceau. Lorsqu'il le vit en état d'être appliqué aux études, il voulut être son précepteur, son gouverneur, son maître, et ne p, mit jamais que personne partageât avec lui ce qu'il appelait le premier, le plus essentiel de ses devoirs. Un de ses amis lui conseillait de se décharger, sur un esclave instruit et honnête, d'une partie de ce soin pénible et rebutant. « Il n'est ni pénible ni rebutant, répondit-il ; et, quand il le serait, croyez-vous que je verrais tranquillement un esclave tirer les oreilles à mon fils? »
o Laissez venir à moi les petits enfants, » dit le Sauveur des hommes; et les ministres de l'Évangile, héritiers de la tendresse de ce cœur divin, doivent avoir une véritable prédilection pour l'enfance. — En passant par une rue d'Orange, sans suite et à pied, selon son usage, M. du Tillet, évêque de cette ville, entendit sortir du fond d'une boutique, des cris aigus qui lui percèrent l'âme. Aussitôt, entraîné par la vive compassion dont n'était ému, il entre clans la boutique, et y trouve dans un berceau un enfant qui se désolait, parce qu'il se voyait seul et abandonné. A cet aspect, le bon prélat s'attendrit, s'approche de l'enfant, lui parle avec douceur, le caresse, et fait tout ce qu'il peut pour le consoler; mais comme, malgré tous ses soins, le petit malheureux continuait à crier et à pleurer, l'évêque prend une chaise, s'assied auprès de lui et se met à le bercer. Il y avait trois ou quatre minutes qu'il s'occupait ainsi à. le distraire et à l'amuser, lorsque la mère de l'enfant, qui était allée chercher du feu chez une de ses voisines, rentra dans sa boutique. En voyant par derrière la soutane violette du prélat assis près du berceau, elle ne sut d'abord que s'imaginer. Mais quand, s'élant approchée, elle vit la croix pectorale et reconnut l'évêque lui-même qui continuait à bercer l'enfant, elle tomba à ses pieds dans un état de surprise et de confusion, qui lui permit à peine de s'écrier : «Quoi! Monseigneur, vous « daignez vous abaisser jusqu'à bercer un enfant? » — « Eh ! pour- «quoi ne le ferais-je pas? lui répondit tranquillement M. du Tillet. « En passant dans la rue, je l'ai entendu crier et se désoler; devais- « je laisser souffrir cette innocente créature, tandis que je pouvais la « soulager? Ah ! mon seul regret est de n'avoir pas pu la consoler « aussitôt et autant que je l'aurais voulu. Mais vous êtes sa mère, et
t la tendresse maternelle vous fera bientôt trouver le moyen de sup- « pléer à ce que je n'ai pu /aire moi-même. Ayez bien soin do ce « petit ange, ajouta-t-il en le caressant de nouveau, et appliquez-vous « surtout, quand il aura l'usage de la raison, à lui inspire' l'amour « et la crainie de Dieu, qui seuls peuvent faire son bonheur tt le « vôtre. » Après avoir dit ces paroles, il donna sa bénédiction à l'enfant, et laissa la mère dans les transports que peuvent exciter la reconnaissance et l'admiration. Anecdotes Chrétiennes.
2. 11 éiait d'usage chez les Juifs de faire apprendre un métier aux enfants, en même temps qu'ils étudiaient les saintes lettres ; et cela pour deux raisons : la première, afin qu'ils se préservassent des dangers de l'oisiveté; la seconde, afin que leur corps fût, ainsi que leur esprit, occupé à quelque chose de sérieux. Le rabbin Juda dit qu'un père, qui ne faisait pas apprendre de métier à son fils, était aussi coupable que s'il lui apprenait à voler.
Grotius, in Act.} xvm, 3.
Les mères sont obligées de former de bonne heure leurs filles aux soins domestiques, c'est-à-dire à tout ce qui a rapport au gouvernement intérieur d'une maison, à tout ce qui regarde les dépenses pour les habits, pour les meubles, pour la table, pour l'éducation et l'entretien des enfants, pour les gages et la nourriture des domestiques. Qu'elles aient soin surtout de leur inspirer les principes d'une noble et sage économie, qui s'éloigne également et d'une sordide avarice et d'une ruineuse prodigalité. *On peut réduire l'instruction qu'une mère doit donner à sa fille sur cet article à cinq ou six points, qui renferment tous les autres :
1° Régler sa dépense sur ses revenus et sur son état, sans jamais se laisser emporter, au delà des bornes d'une honnête bienséance, par la coutume et l'exemple, dont le luxe ne manque pas de se prévaloir.
2° Ne prendre rien à crédit chez les marchands; mais payer, argent comptant, tout ce qu'on achète. C'est le moyen d'avoir tout ce qu'ils ont de meilleur, et de l'avoir à moindre prix.
3° S'accoutumer à regarder comme une grande injustice de faire attendre les ouvriers et les domestiques, pour leur payer ce qui leur est dû.
4° Se faire représenter, et arrêter les comptes régulièrement tous les mois, les clore sans manquer a la fin de chaque année. Si on néglige ce soin et qu'on laisse accumuler année sur année, il y a bientôt un tel chaos dans les affaires qu'il n'est plus possible de les débrouiller; ce qui finit par ruiner les maisons les plus opulentes.
5° Dans le règlement qu'on fera des dépense.", mettre à la tète de tout la portion destinée aux pauvres. Le moyen le plus sûr et le plus aisé de s'acquitter plus fidèlement de ce devoir, c'est de faire cette séparation dans le moment même où l'on reçoit Quelque somme
DEVOIIlS DES PARENTS. 135
àe ses revenus, et de I a mettre à part comme un dépôt. La libéralité coûte moins, quand on a de l'argent devant soi ; et, par celle attention, on se ménage toujours un fonds pour les diverses charités qu'on est obligé de faire. Rollin.
On doit aussi accoutumer les jeunes personnes à quelque ouvrage manuel. Dans ces siècles reculés, qui se ressentaient de l'heureuse simplicité du monde encore jeune, les dames les plus qualifiées s'occupaient à des travaux très-pénibles. Sara, dans une maison riche et opulente et avec un très-nombreux domestique, préparait de ses mains à manger aux hôtes. On voyait Rebecca et Rachel, dans un âge encore tendre, revenir de la fontaine, les épaules chargées de vaisseaux pesants, remplis d'eau. Chez Alcinoùs, roi des Fhéaques, la jeune princesse Nausicaé, sa fille, ne rougissait point d'aller à la rivière laver elle-même le linge. Le sexe a conservé cette louable coutume du travail des mains, dans tous les temps et dans tous les pays. L'histoire remarque qu'Alexandre, le plus grand des conquérants, et l'empereur Auguste, maître de l'univers, portaient des habits travaillés par leurs mères, leurs femmes eu leurs sœurs. Le christianisme nous fournirait d'autres modèles non moins illustres. L'important est d'appliquer le travail des mains, non à des ouvrages frivoles, mais à des choses utiles et d'usage. On voit plusieurs dames se donner par là des ameublements en tout ou en parlie. D'autres se font une gloire de préparer des ornements à de pauvres églises de campagne. Quelques-unes enchérissent encore sur la piété de ces dernières, et tiennent à honneur de revêtir et d'orner les temples vivants du Seigneur, en taillant et préparant des chemises pour les pauvres. Heureuses les fille>s à qui leurs mères inspirent de bonne heure, par leur exemple, encore plus que par leurs discours, le désir de sanctifier leurs mains par de si précieux travaux ! Rollin.
3. Quelque intérêt qu'ait un père de voir son enfant établi selon le monde, il ne peut, sans infidélité, se plaindre à Dieu, quand Dieu l'appelle à une vie plus sainte ; et, traverser cet'.e vocation ou par ar lifice ou par de longues et d'insurmontables résistances, c'est ce qu'on peut appeler une rébellion contre Dieu et contre sa grâce. Saint Ambroise nous raconte le trait admirable d'une jeune chrétienne qui eut à lutter, non pas contre les persécuteurs de la foi, mais contre la chair et le sang, contre ses proches. Elle se trouvait sollicitée d'une part à s'engager dans une alliance qu'on lui proposait, et de l'autre, inspirée de prendre au pied des autels le voile sacré. « Que faites-vous? disait cette généreuse fille, à toute une parenté qui la pressait, et pourquoi perdre vos soins à me chercher un parti dans le monde ? Je suis déjà pourvue. Vous m'offivz un épou*, et j'en ai choisi un autre. Donnez-m'en un aussi riche,
aussi paissant, aussi grand que le mien, alors je verrai quelle réponse j'aurai à vous faire. Mais vous ne me présentez rien de semblable ; car celui dont vous me parlez est un homme; et ceiu: dont j'ai fait le choix, est un Dieu. Voulez-vous me l'enlever ou m'enlever à lui* Ce n'est pas établir ma fortune ; c'est envier mon bonheur. » Paroles, dit saint Ambroise, qui touchèrent tous les assistants. Chacun versait des larmes, en voyant une vertu si ferme et si rare dans une jeune personne ; et quelqu'un s'étant avancé à lui dire que, si son père eût véGU, jamais il n'aurait consenti à la résolution qu'elle avait formée : « Ah ! répliqua-t-elle, c'est pour cela que le Seigneur l'a retiré, afin qu'il ne servît pas d'obstacle aux ordres du Ciel et aux desseins de la Providence sur moi.»
D. Ambros., de Virg., 1. III.
Louis de Gonzague avait en perspective les plus brillantes espérances dans le monde ; mais Dieu l'appelait à la vie religieuse. Il eut cependant à surmonter les plus fortes résistances de la part de son père, qui chercha à le dégoûter par de longs délais, qui employa tour à tour les menaces et les caresses pour le faire renoncer à son dessein. Mais enfin , vaincu par la constance du pieux jeune homme, le père résolut de faire à Dieu le sacrifice qu'il demandait, et s'y décida le jour même où, après avoir brusqué son fils, il l'aperçut au pied du crucifix, mêlant sou sang avec ses larmes, pour obtenir du Ciel ce que les hommes s'obstinaient à lui refuser. Ce spectacle le frappa si vivement qu'il crut que, sans -une espèce de cruauté, il ne pouvait plus longtemps contrarier les saintes intentions de son fils. On peut aisément concevoir quelle fut la joie de celui-ci : à l'instant il eût quitté le siècle, si les intérêts de sa famille n'eussent exigé plusieurs formalités dans le renoncement qu'il faisait des biens et de» honneurs temporels. Il avait déjà l'investiture du marquisat de Chàtillon, fief de l'empire, et il fallait que l'empereur consentît à la démission de Loui.-; et qu'il en investît le jeune Rodolphe de Gonzague. Pendant que cette affaire se traitait à Vienne, le marquis en eut d'autres à Milan, et chargea Louis de les terminer. Il montra dans cette circonstance une prudence et une capacité, qui firent naître de nouveaux obstacles à son bonheur. Dés qu'il fut de retour à Chàtillon, son père lui dit avec un ton d'autorité qu'il n'avait jamais pris, qu'il avait eu tort d'imaginer qu'il voulût consentir à l'exécution de son dessein ; qu'en y penserait quand il aurait vingt-cinq ans, et pas plus tôt. Cette déclaration fut un coup de foudre pour Louis; néanmoins il s'y soumit. Mais, quelques jours après, il se sentit inspiré de faire une nouvelle tentative. Le marquis de Chàtillon était au lit, fort souffrant de la goutte. Louis entra dans son appartement; et, prenant la parole d'un ton respectueux, mais plein d'une véhémence qui ne lui était pas ordinaire : « Je viens à vous, seigneur, vous as-
« surer que vous me trouverez toujours soumis. Disposez de moi « comme il vous plaira; mais je vous déclare que Dieu m'appelle « dans l'Ordre que j'ai choisi, et qu'en vous opposant à l'exécution « de ce dessein, vous résistez à sa volonté. » En achevant ces mots, il se retira sans attendre de réponse. Le marquis, profondément ému, pleura amèrement ; enfin, la grâce l'emportant, il fit appeler son fils et lui dit: «Vous m'avez fait au cœur une plaie, qui saignera long- « temps; mon fils, je vous aime, et vous le méritez; j'avais fondé « sur vous toutes les espérances de ma famille; mais enfin, puisque « vous êtes si assuré que Dieu vous appelle ailleurs, allez, mon fils, « allez où le Seigneur vous veut; je ne vous retiens plus; fasse le * Ciel que vous soyez heureux ! » Louis, pour ménager la santé du respectable malade, se retira promptement, et, enfermé dans son cabinet, rendit grâce à Dieu de l'inspiration qu'il lui avait donnée, et du succès de sa démarche. Les Écoliers Vertueux.
Que de malheurs arrivés par la résistance, que les parents ont opposée à la vocation religieuse de leurs enfants! — A Tudela, en Espagne, dans la province de la Vieille-Castille, un homme très-riche avait un fils unique qu'il destinait à perpétuer sa maison. Le fils, se sentant appelé à la vie religieuse, fit tant auprès des supérieurs qu'il y fut admis. Le père se rendit au noviciat et parvint, par ses instances et ses larmes, à décider son fils à le quitter. Rentré dans la maison paternelle, ce fils fut de nouveau appelé de Dieu, et prit l'habit de Saint-François ; le père alors redoubla ses efforts et le retira de nouveau. Il voulut ensuite le marier à sa fantaisie; mais le fils avait fait un choix différent ; ce qui produisit des divisions entre eux, et une haine telle qu'un jour ce fils, au milieu de leurs contestations, tua son père. La justice s'empara du coupable, qui finit sa vie sur un échafaud.
Si quelques parents téméraires prétendent empêcher leurs enfants de choisir celui de tous les états où ils peuvent le mieux servir Dieu, que les enfants imitent alors la conduite de ce jeune homme, nommé Théodore, dont il est parlé dans la vie de saint Pacôme. If était Égyptien, fils unique et très-riche. Un jour de fête, il y avnii grande réunion dans sa maison. Ce jour-là même, Dieu lui fit connaître que toutes ses richesses lui seraient inutiles à l'heure de la mort; le jeune homme s'enferma dans sa chambre, et pua le Seigneur avec larmes de lui révéler quel état il devait prendra pour assurer son salut éternel. Dieu lui inspira de se retirer au monastère de Saint-Pacôme. De suite, il abandonna sa maison. La mère se rendit auprès de Saint-Pacôme, porta des lettres de l'empereur, pour que son fils lui fût remis. Mais Théodore pria Dieu si instamment d'éclairer sa mère et de la disposer à quitter le monde, qu'elle finit aussi par embrasser l'état religieux.
i38 SIXIÈME LEÇON.
DEUXIÈME INSTRUCTION
Suite des devoirs des parents à l'égard de leurs enfants. —"Soin* spirituels qu'ils leur doivent.
D. Quels sont les autres principaux devoirs des pères et mères ?
R. Les autres principaux devoirs des pères et mères sont cTinslruire leurs enfants, de les surveiller, de les corriger, de leur donner de bons exemples, et de prier pour eux.
Pour l'ordinaire, ce n'est pas le corps qui manque de soins, on lui prodigue toute sorte d'attentions, on le pare avec luxe, on le traite avec délicatesse. Voyez les mères inquiètes, tremblantes pour le tendre objet de leurs affections, vivre, pour ainsi dire, de la vie de leur enfant, se glorifier de ses forces naissantes, s'alarmer à la moindre idée de ses souffrances, et s'imposer toute sorte de peines et de sacrifices, pour lui procurer, non-seulement le nécessaire, mais encore l'agréable. Ah ! que n'ont-elles le même zèle pour le soin de son âme !
Dès que l'enfant a ouvert les yeux à la lumière, la première sollicitude des parents doit être de le faire porteF à l'église, pour qu'il y reçoive la grâce du baptême. C'est un être si fragile, si exposé à tant d'accidents, dont la vie ne tient, pour ainsi dire, qu'à un souffle ; et différer de le faire baptiser, ce serait courir le danger de le laisser mourir sans ce sacrement, et de le priver ainsi du plus grand de tous les bonheurs, qui est la vision béatifique. Dansplusieurs diocèses, il y a une excommunication, encourue par le seul fait, pour ceux qui ne présenteraient pas leurs enfants au baptême le huitième jour, au plus tard, après leur naissance, à moins qu'ils n'eussent obtenu de l'autorité supérieure une permission expresse et par écrit. Toutes les foi? que, pour une raison quelconque, on diffère le baptême aui enfants, ii faut les faire garder à vue, afin de leur administrer ce sacrement, au moindre danger qui se présenterait.
Sitôt qu'ils commencent à donner quelques signes d'in-
telligence, la sollicitude des parents doit augmenter ; les devoirs les plus sacrés et les plus impérieux réclament toute leur attention. 11 ne s'agit plus pour eux de s'occuper uniquement de la santé de leurs enfants ; il faut surtout qu'ils s'appliquent à cultiver leur esprit, à former leur cœur, à orner leur âme, en y faisant germer la vertu, et quils préparent ainsi un honnête homme à la société, et un bon chrétien à l'Église. Voici donc en quoi consiste le soin spirituel, que les parents sont obligés de prendre de leurs enfants : ils doivent
1° Les instruire. Elever les enfants, quelle fonction sublime ! Les élever au-dessus de l'ignorance par l'instruction, au-dessus de la boue des vices, en leur inspirant le goût de la vertu et de la piété, n'est-ce point là l'obligation la plus essentielle pour les pères et mères ? Que servirait-il, en effet, aux enfants d'être nés, s'ils étaient méchants, pervers, et dévoués par là à la malédiction éternelle ? Les enfants sont plus obligés aux parents de la bonne éducation qu'ils en reçoivent que de la vie, parce qu'il est plus avantageux d'être homme de bien que d'être homme.
C'est sur les genoux de la mère que doit commencer l'éducation de l'enfant. Dès qu'il commence à bégayer, elle se fera un plaisir de lui apprendre à prononcer les saints noms de Jésus et de Marie ; elle guidera ses mains sur son corps, pour l'exercer à former le signe de la croix. A mesure que sa langue se délie, qu'elle lui apprenne les prières les plus usuelles de la religion, le Pater, Y Ave, le Credo ; qu'elle lui fasse réciter aussi quelques demandes du catéchisme ; et, multipliant sans le fatiguer les instructions, à mesure que son intelligence se développe, qu'elle lui répète souvent ces grandes vérités de la religion : que la loi de Dieu est un plus grand bien que des millions d'or et d'argent (1) ; qu'on n'est au monde que pour aimer le
(1) Bonum mihi lex oris lai super millia aari et argenti. Psal. ocviii, 72.
Seigneur et le servir ; qu'il n'y a de vrai contentement que dans la pratique de la vertu. Qu'elle lui fasse comprendre la vanité des choses terrestres, l'importance du salut, le mérite de la dévotion envers la divine Marie, le. malheur de vivre dans le péché, la nécessité de se recommander à Dieu dans les tentations. On sait que l'illustre reine Blanche disait à son fils encore enfant : « J'aimerais mieux vous voir mort que coupable d'un péché mortel. » Une autre excellente mère, qui mettait toute son application à diriger ses enfants dans les voies du salut, disait dans le même sens : « Je ne veux pas avoir des damnés pour fils. » Ces pieuses maximes, inculquées de bonne heure aux enfants, produisent en eux les fruits les pjlus heureux, qu'ils conservent ensuite tout le reste de leur vie. Voilà comment une mère chrétienne, tout en caressant ses petits enfants, les initie aux pratiques du christianisme. Dans un âge si tendre, la docilité de l'esprit, la facilité du naturel les rend susceptibles de toutes les impressions qu'on veut leur donner. Ils sont comme la cire molle, à laquelle on fait prendre toute sorte de figures, comme un abrisseau qu'on plie à volonté. Si on les laisse contracter de mauvaises habitudes, et se remplir l'esprit de fausses idées et le cœur de malice, qu'il est à craindre qu'ils ne soient pervers et vicieux pendant tout le reste de leurs jours * !
L'instruction ou l'éducation n'est pas l'affaire d'un jour ou des premières années; elle demande une attention constante et un soin continuel. Vous avez inculqué à votre enfant, à peine sorti des langes, quelques sentiments d'honnêteté, quelques idées pieuses; mais, à mesure qu'il grandit, vous devez entrer dans de plus amples détails, et lui développer les divins enseignements du christianisme, «es principaux devoirs envers Dieu, envers le prochain , envers lui-même. Les parents doivent se bien convaincre qu'ils sont les premiers précepteurs de leurs enfants. Saint Augustin les appelle les évêques de leurs maisons. Ils ont reçu dans le sacrement du mariage une grâce d'état, qui
DEVOMS DES PARENTS. 14!
donne à leur voix plus d'autorité et plus de charme pour se faire bien écouter, et qui assure, par conséquent, le succès de leurs sages avertissements. Voilà pourquoi rien ne leur est tant recommandé dans la sainte Écriture que de s'appliquer à l'instruction de leurs enfants. «Avez-vous des enfants, leur dit-elle, instruisez-les, et accoutumez-les au joug dès leur enfance (l). » — «Instruisez votre fils, est-il écrit ailleurs, et il vous consolera, et il deviendra les délices de votre âme (2). » Le premier commandement que Dieu donne aux Israélites, est celui-ci : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces; » et, après le leur avoir intimé, il ajoute aussitôt : « Vous en instruirez vos enfants (3).»
Lorsque les parents ne peuvent pas eux-mêmes donner à leurs enfants une instruction convenable, faute d'un temps suffisant ou parce qu'ils n'ont pas les connaissances nécessaires, il leur est loisible de se décharger de ce soin, en le confiant à d'autres. Qu'ils envoient donc leurs enfants à l'école; qu'ils veillent surtout à ce qu'ils ne manquent jamais les catéchismes et autres instructions de la paroisse, car le pasteur est, lui aussi, un père chargé de distribuer à ses enfants spirituels le pain de la parole divine. Certains parents me diront peut-être : « Nous ne pouvons envoyer notre enfant ni à l'école ni au catéchisme; le travail nous presse; nous en avons besoin à la maison pour nous aider, ou pour cultiver les champs, ou pour garder les troupeaux. » Mais y a-t-il rien de plus urgent que de donner à votre enfant les connaissances, qui lui sont nécessaires pour le salut? Voulez-vous le laisser croupir dans l'ignorance et
(1) Filii tibi sunt ; erudi illos et curva iilos à pueritià illorum. Eccli., vu, 35.
(2) Erudi filium tuum et refrigerabit te, et dabit delicias anima tuœ. Prov., xxix, 17.
(3) Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tua. . . Eruntque verba hœc in corde tuo, et narrabis ea filiis tuis. Deut., vi, 5, 6, 7.
dans les vices qui en sont la suite? Qu'il s'occupe à la maison, qu'il vous aide, je le veux bien ; mais donnez-lui aussi le temps nécessaire pour acquérir le précieux trésor de l'instruction* et ne croyez pas que ce soit là un temps perda.
Quand un père, une mère se décident à envoyer leur entant à l'école, qu'ils lui choisissent des maîtres d'une conduite irréprochable et d'une saine doctrine. Encore ne doivent-ils pas se décharger tellement de leurs enfants qu'ils n'aient de temps en temps le soin de s'assurer de leurs progrès, et de seconder les efforts de ceux qui doivent les instruire. Ils pèchent mortellement, s'ils les confient à des maîtres sans foi, sans mœurs, capables de les pervertir par leurs principes ou par leurs mauvais exemples.
Si l'on s'attache à bien former les enfants, il est rare qu'on n'ait à se louer de leur conduite. S'ils viennent à s'oublier pour un temps; si, dans certaines occasions critiques, la passion l'emporte, la conscience reprend tôt ou tard le dessus; les bons principes se rëvei'lent; au fond de ces coeurs qui n'ont pas été à l'abri de la contagion du siècle, reste toujours la lumière de la foi, et l'étincelle de la charité, qui leur fait apercevoir leurs désordres. Tout espoir n'est donc pas perdu. Une maladie, un revers de fortune, une retraite, un bon exemple, une sainte inspiration, les font rentrer en eux-mêmes et les ramènent dans la bonne voie.
Mais qu'attendre de ceux qui, dès leur enfance, abandonnés à eux-mêmes, n'ont appris ni à connaître, ni à craindre, ni à aimer le Seigneur? Attachés au péché comme par une chaîne de fer, comment pourront-ils briser leurs mauvaises habitudes? Nés, élevés, nourris dans l'inK quité, ils sont comme des aveugles, comme des sourds, comme des boiteux de naissance, qui ne peuvent voir la lumière de la vérité, ni entendre la voix de la grâce, ni marcher dans le chemin de la justice, à moins que Dieu ne fasse un miracle en leur faveur. Il leur est aussi difficile de
devenir bons, pieux, édifiants, qu'à un Éthiopien de changer de couleur (1).
Après la manière d'honorer et de servir le Seigneur, qui doit faire le point capital de toute instruction, viennent les devoirs de la vie civile, auxquels les parents doivent aussi, de bonne heure, initier leurs enfants. Car l'homme est fait pour vivre en société; et il faut qu'il connaisse et pratique tous les égards qu'il doit à ses semblables, soit en actions, soit en paroles. Il ne suffit pas, en effet, d'être honnête hcmme, il faut être encore homme honnête. La civilité est donc le complément indispensable de la vertu. Elle est une des parties les plus importantes de l'éducation première, ayant pour résultat d'extirper les vices qui proviennent d'un esprit dur et d'un caractère sauvage. Elle prend sa source dans les sentiments d'un bon cœur ; et sa règle fondamentale n'est autre chose que cette charité toute fraternelle, que nous commande l'Évangile. Tous ses devoirs *>e réduisent à trois mots : respect pour les supérieurs, bienveillance pour nos égaux, indulgence pour nos inférieurs.
Quel spectacle plus intéressant que *de voir des enfants polis, honnêtes, affables, qui, à l'ingénuité, à l'innocence de leur âge, joignent une bonne éducation ! De tels enfants sont la gloire de leurs parents, et captivent les cœurs de tous ceux qui les approchent. Mais entrez dans certaines familles, qu'y voyez-vous? Des enfants mal élevés, bizarres, boudeurs, capricieux, violents, emportés, jureurs, qui se querellent sans cesse, qui s'imaginent qu'on leur doit, à eux, toute sorte de prévenances et d'égards et qui n'en ont pour personne, qui se rendent insupportables à leurs compagnons, et s'attirent la haine et le mépris de tout le monde. D'où leur vient un si horrible caractère? De la mauvaise direction qu'ils ont reçue de leurs parents, et peut-être aussi des mauvais exemples qu'ils ont eus sous les yeux. Malheureux enfants! et malheureux parents!
(1) Si potest iElhiops mutare pellern suam, ità et vos poteritis beoè facere. Jerem. xiu. 23.
2° Les surveiller. Par la vigilance, on prévient îe mal, ce qui est infiniment plus avantageux que d'être obligé plus tard de le réprimer. Cette vigilance des parents à l'égard de leurs enfants consiste en deux points : \° à les éloigner du mal et de tout ce qui pourrait les y porter; 2° à les appliquer au bien dont ihs sont capables.
Et d'abord, à les éloigner du mal. Un père, une mère, t|ui veulent sagement gouverner leur famille, doivent écarter de leurs enfants tout ce qui pourrait être, pour eux. une occasion de pécher, comme, par exemple, les tableaux lascifs, les représentations immodestes. Qu'ils leur mettent à la place, sous les yeux, le signe auguste de notre rédemption et les images des saints, si propres à leur inspirer des sentiments de piété. Les mauvais livres sont aussi une peste, dont ils doivent les préserver. 0 parents aveugles et imprudents, que de fautes vous commettez à ce sujet ! Vous laissez traîner çà et là sur vos tables, sur vos cheminées, des écrits licencieux, des romans obscènes, des journaux impies, dont vous ne devriez pas vous permettre la lecture à vous-mêmes ; votre enfant les lit, votre enfant est perdu ! Pourquoi donc laissez-vous ce poison s'introduire dans votre maison? Que n'employez-vous votre argent à propager les bons livres et les saines doctrines ?
Veillez encore à ce que vos enfants n'aillent pas courir les bals, les auberges, les cafés, les comédies, les lieux suspects. Veillez sur leurs fréquentations : quel malheur pour eux et pour vous, s'ils allaient se lier avec des amis pervers! Comme ils auraient bientôt fait de funestes progrès dans la science du mal î
Veillez à ce qu'ils n'aient point d'assiduités avec les personnes d'un sexe différent; ne les laissez jamais aller seul à seul dans des endroits écartés ou à des heures indues. Ce serait pour vous un péché très-grave ; et l'intention même de les marier ne peut en aucune manière vous excuser. On peut dire des parents qui autorisent, im tel désordre, qu'ils sacrifient leurs fils et leurs filles au dé-
mon (1). Mais, me diront peut-être ce père, cette mère trop laibles, quel mal y a-t-il à ce que ma fille passe quelques moments avec ce jeune homme qui n'a que de bonnes intentions, qui est sage, vertueux? Il n'y a pas de mal, ditesvous : croyez-vous donc que l'étoupe puisse communiquer avec le feu sans brûler ? Saint Liguori vous répond que vous ne devez jamais permettre à votre fille aucun tête-àtête avec un jeune homme, ce jeune homme fût-il un saint. Car, dit cet illustre théologien, les saints en paradis ne peuvent plus pécher ; mais, sur la terre, ils ont comme les autres une chair fragile, et ils peuvent, dans l'occasion, devenir démons. Combien de parents verrons-nous condamnés, au jour du jugement, pour avoir voulu accélérer le mar/age de leurs enfants !
Veillez à ce qu'ils ne se familiarisent pas trop avec les gens de service. On ne saurait trop vite éloigner d'eux tout domestique ou servante, qui pourrait les induire à pécher. Un bon père est attentif à ne pas tenir déjeunes servantes, quand il a des enfants déjà grands. Même quand ils sont en bas âge il faut se tenir en garde contre les bonnes ou berceuses. Si elles n'ont de la piété, elles peuvent être le fléau des innocentes créatures confiées à leurs soins, et leur révéler, dès leur plus tendre enfance, de funestes' secrets. On a vu des exemples de la corruption la plus précoce, causée par la dépravation des bonnes ou berceuses. Veillez sur les relations entre frères et sœurs. Les mères, selon l'avis de saint Jérôme, devraient apprendre à leurs filles à ne s'amuser avec leurs frères qu'avec crainte. Le mieux serait de les séparer dans leurs récréations, surtout quand ils commencent à grandir.
Veillbz sur l'usage qu'ils font de l'argent que vous leur donnez pour leurs besoins ou leurs menus plaisirs, afin de le leur retrancher aussitôt, s'ils l'emploient pour de mauvaises fins. Ne serait-il pas cruel, le père qui mettrait un
immo iaverunl filios suos et Ûlias suas dœmoniis. Psal. ct, 37.
t46 SIXIÈME LEÇON.
rasoir entre les mains de son enfant, sans prendre aucune précaution pour qu'il ne pût se blesser 2 ? Bien plus cruels sont les parents qui donnent de l'argent à leurs enfants, pour le dépenser suivant leurs caprices et assouvir toutes
leurs passions.
Les parents doivent en second lieu appliquer leurs enfants au bien, o'est-à-dire veiller à ce qu'ils s'acquittent exactement des devoirs de religion. Qu'ils les accoutument à faire, sans jamais y manquer, les prières du matin et du soir . à assister aux offices les dimanches et les jours de fêtes; qu'ils les fassent approcher des sacrements, dès que l'âge le permet, c'est-à-dire, pour la confession, au moins à l'âge de sept ans ; et, pour la première communion, ils doivent commencer aies y préparer, sitôt qu'ils ont atteint la dixième année, conformément aux règlements de saint CharlesBorromée.Ensuite, qu'ils veillent à ce qu'ils s'approchent souvent du tribunal de la pénitence, et de la sainte table au moins aux principales fêtes. Ceux qui ne font point tout ce qu'ils peuvent pour les faire confesser et les mettre en état de communier, au moins une fois dans l'année, quand ils sont en âge de le faire, pèchent mortellement.
Pour qu'ils s'acquittent mieux des œuvres obligatoires, il est bon de leur insinuer celles qui ne sont que de conseil, comme la visite au saint sacrement, la récitation du chapelet ou de la petite couronne de la sainte Vierge, quelque pratique de mortification le vendredi, en l'honneur de la passion de Jésus-Christ. Faites-leur prendre de bonnes habitudes dès l'enfance, vous dit le Saint-Esprit (1). Enfin, inspirez-leur de bonne heure un grand amour pour les vertus chrétiennes, pour la douceur, l'obéissance, l'humilité la modestie. Si, par votre vigilance, vous parvenez à préserver du vice ces tendres objets de votre amour, et ileur conserver le précieux trésor de l'innocence, oh ï alors quel bonheur pour eux! quelle source d'ineffableg
(t) Curva illos à pueritiâ. Eccli., vu, 25.
consolations pour vous ! Avec quelles saintes délices vous pourrez les presser contre votre cœur, en vous écriant, comme Léonide, père d'Origène : « Oh ! la belle âme, tabernacle auguste, demeure et temple du Dieu vivant, lavé dans le sang du Fils de Dieu, riche des dons de l'Esprit- Saint ! » Malheureusement, la plupart des parents s'appliquent beaucoup plus aux intérêts temporels de leurs enfants qu'à leur bien spirituel. On dirait qu'il leur importe peu qu'ils soient de bons ou de mauvais chrétiens ; et cependant quel compte terrible n'auront-ils pas à rendre à Dieu ! Ils sont responsables devant le Seigneur de tout le mal qu'ils auraient pu empêcher (1) ; et c'est ainsi qu'ils se perdent, en les perdant eux-mêmes ; et, un jour, au fond des brûlants abîmes, leurs enfants s'élèveront contre eux , leur reprochant leur négligence, et s'écrieront, dans les transports du désespoir: « Père criminel, mère insouciante et trop faible, c'est toi qui es cause de notre malheur 4 ! »
3° Les corriger. Les parents, tenant la place de Dieu à l'égard de leurs enfants, doivent être aussi les images de sa bonté. Mais, qu'ils le remarquent bien, la bonté du Seigneur n'est pas une molle complaisance. Souvent Dieu châtie ici-bas ceux qu'il aime, afin de leur faire expier leurs péchés et de les sanctifier par les tribulations.
Ainsi, pères et mères, si vous aimez vos enfants comme votre Père céleste vous aime, il faut que vous soyez exacts à les reprendre de leurs défauts et à les corriger. La douceur et les réprimandes ne suffisent pas toujours; il faut quelquefois avoir recours aux châtiments, surtout dans le bas âge, parce que plus tard les enfants deviennent incorrigibles. Je conçois que, lorsqu'il s'agit d'user de rigueur, il en coûte à votre tendresse. Mais écoutez !e Saint-Esprit qui vous dit que celui qui ne se sert point de la verge, quand elle est nécessaire, n'aime point son Fils (2). Dites-
(1) Omnia qusecumque deliquerint filii, de parenlibus reguirentur. Origen.
(2) Qui pareil virga?, odit filium suum. Prov. , xm, 24.
moi ; si un enfant tombait dans une rivière, et que son père, pouvant le sauver en le saisissant par les cheveux, le laissât périr plutôt que de lui causer une douleu égère et momentanée, ne serait-ce pas là un trait de cruauté ? Bien plus cruel est le père qui, pour épargner quelques larmes à son enfant, le laisse tomber dans l'abîme du péché, sans songer à l'en retirer. Les pères qui donnent toute licence à leurs enfants, qui ne les reprennent pas quand ils blasphèment, jurent, volent ou tiennent des propos obscènes, ne sont pas des pères, dit saint Bernard, mais des parricides (1). Us sont pires que des parricides, ajoute saint Jean Chrysostome, parce qu'ils dévouent le corps et lame de leurs enfants aux flammes éternelles (2). Quant à vous, enfants, soyez bien persuadés que la plus grande marque d'amour que puissent vous donner vos parents, c'est de ne pas craindre de vous consister et de vous traiter avec sévérité, quand vous le méritez. Qui aime bien châtie bien, c'est le proverbe du Sage (3). Un jour, vous reconnaîtrez avec joie l'immense service qu'ils vous auront rendu. Pour former l'homme moral, il faut faire comme le statuaire, qui n'épargne pas les coups de ciseau au bloc de marbre, pour en faire sortir la belle figure que son imagination y a
conçue.
La correction est donc un devoir rigoureux pour les parents, et un véritable bienfait pour les enfants. Mais, pour qu'elle obtienne son effet, il faut qu'elle porte le caractère des corrections divines, et qu'elle soit faite, comme dit saint Paul, selon le Seigneur (4). Pour cela, elle doit
(1) Peremptores non parentes. D. Bern., epist. 111.
(2) Parricidis immaniores aique sceleratiores ; corpus enim el animam aeiernis ignibus tradunt. D. Chrys., Contra vitup. vit. tnonast., lib. III, c. iv.
13) Qui diligit filium suum, assiduat illi flagella. Prot\, xxx, t. (4) Educate illos in disciplina et correptiene Domini. Ephe4.> T. 4.
réunir trois conditions : il faut que la charité en soit le principe, la mesure, l'objet.
Le principe, c'est-à-dire qu'il ne faut jamais corriger par passion, par mauvaise humeur. Il en est qui ne peuvent adresser à leurs enfants la moindre réprimande, sans se mettre aussitôt en fureur ; les mots les plus grossiers sortent de leur bouche, ils s'oublient jusqu'à proférer des jurements, des malédictions. C'est la haine qui les pousse, et quel fruit peut-on attendre d'une correction faite par un tel sentiment ? La correction sage et discrète est l'effet d'un amour vraiment paternel; aussi est-elle toujours profitable.
La mesure, c'est-à-dire qu'elle doit être proportionnée à la nature de la faute, et au caractère de celui qui la commet. Il y a dans les enfants beaucoup de choses qu'il faut dissimuler, beaucoup qu'il faut supporter, beaucoup qu'il faut excuser. On doit employer à leur égard d'abord les remontrances, puis les menaces, enfin les châtiments, et toujours mêler l'huile de la douceur" avec le vinaigre d& la sévérité. Il est des parents qui ne savent pas discerner les petites fautes des grandes, qui s'emportent pour des bagatelles, qui ont toujours la main levée pour frapper leurs enfants, et par là ils les rendent stupides, insensibles à la correction ; ou bien ils les jettent dans la rage et le désespoir, et les portent à se révolter contre eux.
L'objet, c'est-à-dire qu'elle doit être faite en vue de Dieu, afin de lui plaire, pour obéir à son commandement, et surtout pour venger son honneur lorsqu'il est outragé. On voit avec douleur beaucoup de parents plus touchés de leur propre intérêt que de l'offense de Dieu. Ils se fâchent et tempêtent, si leurs enfants leur manquent ou leur causent quelque dommage ; mais les entendent-ils jurer, tenir des propos libres, chanter de mauvaises chansons, ils semblent n'y faire aucune attention, et plaise à Dieu qu'il ne s'en trouve jamais qui applaudissent à ces désordres au lieu de les réprimer !
Que de maux produit tous les jours la trop grande indulgence des parents ! Ils ne savent plus commander, Ils ne savent plus réprimander, ils ne savent plus imposer la moindre contrainte à leurs enfants; et, au lieu de les gouverner, ce sont leurs enfants qui les gouvernent, et qui finissent par devenir leur croix et faire leur désolation 3.
4° Leur donner de bons exemples. Sans le bon exemple, instructions, exhortations, réprimandes, tout est inutile. L'homme est naturellement imitateur; les enfants surtout, à cause de leur peu d'expérience et de leur impuissance à se diriger par eux-mêmes, sur qui peuvent-ils se modeler, sinon sur ceux qu'ils ont constamment sous les yeux, et vers qui ils se sentent entraînés par les plus doux penchants de leur cœur? Us font tout ce qu'ils voient faire, avec cette différence qu'ils apprennent plus tôt le mal auquel notre nature corrompue est portée, que le bien auquel notre nature résiste. On l'a dit avec raison : tel père tel fils, et telle mère telle fille. Généralement parlant, les enfants sont comme les parents les forment. Donnez-leur l'exemple de la justice, de la charité, de la retenue, de la modestie, de la fidélité à remplir les devoirs religieux, et ils seront, comme vous, justes, charitables, réservés, modestes, pieux. Que si, au contraire, vous êtes querelleur, violent, vindicatif, débauché, si vous passez les journées entières au cabaret, pour rentrer le soir ivre à la maison ; si vous vous confessez à peine à Pâques, ou très-rarement dans le cours de l'année, comment voulez-vous que vos enfants, ayant sous leurs yeux le spectacle de vos vices, prennent le chemin de la vertu ? Les parents, dont la conduite est déréglée, dit saint Thomas, obligent en quelque sorte leurs enfants à pécher (1). Et puis, ils se plaignent de leur méchanceté : Mais, demande Notre- Seigneur, est-ce qu'on recueille des raisins sur des
(î) fios ad peccatum, quantum in eis fuit, obligaverun.-. D. Thom., in ps. wi.
ronces (1)? Est-ce qu'on peut tirer quelque fruit des meilleures leçons, lorsqu'elles sont démenties par l'exemple ? Ce serait une espèce de miracle de voir pratiquer la vertu au fils d'un père vicieux (2). Ainsi, les pères et mères doivent imiter l'aigle, qui apprend à ses aiglons à voler, en voiant sur eux ; ils sont dans la famille comme le soleil et la lune dans le monde ; c'est à eux qu'il appartient de répandre sur leurs enfants, comme sur de petites étoiles, la lumière des bonnes mœurs, mais de la répandre plus par leurs actions que par leurs paroles *. Les païens euxmêmes disaient qu'il fallait traiter les enfants avec une sorte de respect, ne faisant rien en leur présence qui pût leur apprendre le mal (3).
S'il se trouvait des pères qui osassent porter directement leurs enfants au péché, qui les incitassent, par exemple, à voler, à blasphémer, ou à d'autres crimes, où pourrions-nous trouver des termes pour caractériser une telle abomination ? Quoi ! parents dénaturés , parents barbares, vous avez donc peur que vos enfants ne soient pas assez tôt corrompus ? Vous tarde-t-il de les engager sous le joug de Satan ? Parce que vous leur avez donné la vie du corps, vous vous croyez en droit de leur arracher la vie de l'âme ? Ah ! plutôt, vous dit saint Jean Chrysostome, prenez un poignard, et n'hésitez pas à le leur plonger dans le sein; votre forfait sera moins grand que de les pervertir (4).
5° Prier pour eux. On doit prier pour tous les hommes, à plus forte raison pour ses enfants. Priez, afin qu'ils conservent leur simplicité et leur innocence. Quand ils sont ma-
(1) Numquid colligunt de spinis uvas ? Matth., vu, 16.
(2) Grande miraculum ! misericordiam fecit filia parricidœ. D. Aug., de filiâ Pharaon.
(3) Maxima debetur puero reverentia. Juven.
(4) Non \là crudele facinus videtur gladium acuere, et in ipsum filii guttur immergere , al animam corrumpere. D. Chrys. , Contra vitup. vitœ monast.y lib. III.
loi SIXIEME LEÇON.
lades, on se fond en quelque sorte en prières, on adresse mille vœux au Ciel, on fait dire des messes; mais que leur urne soit malade, que leur âme soit morte, on ne s'en préoccupe guère. Ce n'est pas ainsi qu'en usait le saint homme Job : une de ses plus grandes appréhensions était que ses fils ne commissent quelque péché, et c'est pourquoi il offrait tous les jours à Dieu des sacrifices pour obtenir le pardon des manquements dont ils auraient pu se rendre coupables. Il peut se faire que, malgré tou3 vos soins et toute votre vigilance, vos enfants se laissent entraîner dans ïes voies de l'iniquité ; priez alors, priez avec larmes, afin d'obtenir de Dieu le retour de ces brebis égarées. C'est à force de prières et de gémissements que Monique obtint, au bout de dix ans, la conversion de son fils Augustin. Enfin, si le Seigneur vous frappe à l'endroit le plus sensible de votre cœur en vous les enlevant, soumettez-vous humblement aux desseins de la Providence, et priez encore pour eux, parce que, s'ils ont atteint le parfait usage de la raison, ils peuvent être détenus dans les flammes du purgatoire.
Pères et mères, si vous remplissez bien tous vos devoirs, n'en doutez pas, Dieu bénira votre maison. Ne perdez jamais de vue qu'il ne suffit pas de faire de vos enfants de bons ouvriers, de bons agriculteurs, de bons avocats, de bons politiques, mais qu'il faut en faire surtout de bons chrétiens, des citoyens pour le Ciel 5.
N. B. Les tuteurs et curateurs ont à remplir à l'égard de leurs pupilles, soit pour le spirituel, soit pour le temporel, les mêmes obligations que les parents, dont ils tiennent juridiquement la place. Nous nous contenterons de leur recommander ici d'administrer les biens des mineurs en bons pères de famille, de les augmenter même autant que possible, selon les lois de la justice, et d'être exacts » rendre compte de leur gestion au temps prescrit.
TRAITS HISTORIQUES
I. Dans la primitive Église, les pères mettaient le plus grand zèis à inculquer les vérités religieuses dans l'esprit de leurs enfants ; ila méditaient la loi de Dieu jour et nuit; ils relisaient dans leurs maisons ce qu'ils avaient ouï lire à l'église , et s'imprimaient dans la mémoire les explications du pasteur, s'en entretenant les uns avec les autres; ils avaient soin surtout de faire ces répétitions dans leurs familles ; car chacun dans la sienne était comme un pasteur particulier, qui présidait aux prières et aux lectures domestiques, instruisait sa femme, ses enfants et ses serviteurs, les exhortait familièrement, et les entretenait dans l'union de l'Église, par la soumission parfaite qu'il avait à son pasteur. Ce que nous disons des pères , doit aussi s'entendre des mères. Saint Basile et saint Grégoire de Nysse, son frère, se faisaient gloire d'avoir conservé la foi qu'ils avaient apprise de leur aïeule sainte Macrine, instruite par saint Grégoire Thaumaturge; et là semble se rapporter l'éloge que saint Paul donne à la foi de la mère de l'aïeule de saint Timolhée. Une marque du grand soin qu'avaient les pères et les mères de bien instruire leurs familles, est que l'on ne voit dans toute l'antiquité aucun vestige de catéchisme pour les enfants , ni aucune instruction pjubiique pour ceux qui avaient été baptisés avant l'âge de raison. Les maisons particulières étaient alors des églises, dit saint Chrysostome.
Fleurv , Mœurs des chrét.
Le père du jeune Tobie est un modèle excellent de la manière dont les parents doivent élever leurs enfants. Ce saint homme apprit à son fils, dès son enfance, à craindre Dieu et à s'abstenir de tout péché. 11 lui donnait en toutes rencontres de saintes instructions el des avis salutaires ; mais il le fit particulièrement , lorsque, devenu aveugle par un accident imprévu , il crut que sa fin était proche. Ce fut alors qu'il appela son fils, et lui dit: « Mon fils, écoute les paroles « de ma bouche , et mets-les dans ton cœur comme une base solide. « Lorsque Dieu aura reçu mon âme, ensevelis mon corps ; et honore « ta mère tous les jours de sa vie ; car tu dois te souvenir combien « elle a souffert , et à quels périls elle a été exposée lorsqu'elle te « portait dans son sein ; et, quand ei!e aura achevé le temps de sa vie, c ensevelis-la près de moi. Aie Dieu dans ton esprit tous les jours, « et garde-toi de consentir jamais au péché, et de transgresser les c préceptes du Seigneur notre Dieu. Fais l'aumône de ton bien, eî t ne détourne ton visage d'aucun pauvre ; car tu amasseras ainsi « un grand trésor et une grande récompense au jour de la néces- « site. Veille *ur toi, mon fils, contre toute impureté. Bénis Dieu en * tout temps, et demande-lui de diriger tes voies, et que tous tes
c conseils demeurent en lui. » Cet excellent père recueillit le fruit de ses soins : son fils se montra digne de lui, et continua ia génération des hommes jusies et craignant Dieu. Tob, c. îv.
Rien de plus admirable et de plus touchant à la fois que l'instruction que saint Louis, sur le point de mourir, adressa à Philippe, son fils. On assure, dit Joinville, qu'il l'avait écrite de sa propre main. Le grand dauphin l'appelait le plus bel lie'ritage que saint Louis eût laissé à w maison. En voici les principaux traits, qu'on ne saurait trop répéter aux jeunes gens : « Mon fils, la première chose que je c te recommande, tftesl d'aimer Dieu de tout ton cœur, et de désic rer de souffrir toute sorte de tourments plutôt que de l'offenser t mortellement. Va souvent à confesse, et choisis un confesseur hac bile et ferme, qui puisse t'enseigner sûrement ce que tu dois faire, « et qui ose te reprendre de tes fautes et le montrer tes défauts. As- € siste dévotement au service divin ; entends volontiers la parole de « Dieu. Aime tout bien, hais tout mal en quoi que ce soit. Mets ton c application à maintenir la paix et la droiture parmi tes sujets. Sois t compatissant envers les pauvres, fais-leur droit comme aux riches. « Protège, aime, honore tous les gens d'Église. Je te supplie, mon « cher enfant , de te souvenir de moi et de ma pauvre âme , et de me e procurer dans tout le royaume le secours des messes, des prières ■ et des aumônes. Je te donne toutes les bénédictions qu'un bon père t peut donner à son cher fils. Que la sainte Trinité et tous les saints « te gardent et le défendent de tout mal, et que Dieu te fasse la « grâce d'accomplir toujours sa volonté, afin qu'il soit honoré par « toi, et que nous puissions, après cette mortelle vie, être ensemble « avec lui et le louer sans fin! > Que les enfants sont heureux d'avoir de tels pères î La piété ne peut qu'être héréditaire dans ces familles.
2. Sept enfants de Saûl ayant été mis en croix parles Gabaoniles, l'Écriture nous dit de Respha, leur mère, qu'elle demeura auprès d'eux, empêchant les oiseaux de déchirer leurs corps pendant le jour, et les bêtes de les dévorer pendant la nuit. Respha est un grand exemple de l'amour des mères. Apres que ses enfants ont été crucifiés, son affection pour eux est toujours la même. Elle a pour leurs corps, qui ne sont; jusque ! -s restes sanglants d'une mort honteuse, la même tendresse qu'elle a toujours eue pour leurs personnes. Que les mères chrétiennes imitent au moins cette mère juive. Qu'elles fassent cour les vivants ce que celle-ci fait pour les morts. Qu'elles veillen . a la nuit et le jour, pour conserver le trésor que Dieu a mis dans l'âme de leurs enfants. Qu'elles empêchent que les oiseaux, c'est-à-dire que la vanité et l'ambition du monde ne les déchirent pendant ie jour, et que les bêtes de la terre, c'est-à-dire que les passions
basses et terrestres ne les dévorent pendant cette nuit ténébreuse que répand dans les esprits le dérèglement du siècle. Si elles ont autant de soin et d'affection que cette femme, elles seront sans comparai son plus heureuses qu'elle. Car elle n'a veillé que sur ceux qui n'étaient plus , et sa vigilance n'a pu leur rendre la vie. Mais celles-ci, par leurs soins, conserveront dans leurs enfants la vie de la grâce que Dieu y a mise ; et elles se sauveront elles-mêmes, selon la parole de saint Paul, en contribuant au salut de ces personnes qui leur sont si chères. Sacy, II. Reg., xxi.
3. Héli avait deux enfants, Ophni et Phinées. Ils étaient employés au ministère du Temple, dont ils s'acquittaient très-mal, commettant des irrévérences notables dans la maison du Seigneur, et de grandes injustices envers les fidèles qui venaient présenter leurs sacrifices à Dieu. Leur père, sachant les désordres auxquels ils se livraient , se contenta de leur en faire une légère réprimande, au lieu d'employer les remèdes les plus efficaces pour les arrêter. C'est pourquoi Dieu, irrité contre lui, envoya le prophète Samuel pour l'avertir de sa part qu'il allait faire éclater sa vengeance sur lui et sur toute sa maison ; qu'il ôterait à sa famille le souverain sacerdoce pour le donner à une autre: que la plupart de ses descendants mourraient à la fleur de l'âge; que ses deux enfants mourraient en un même jour, et que toute sa postérité porterait des marques perpétuelles de leur? crimes. Dieu, voulant accomplir ces prophéties menaçantes, suscita une nouvelle guerre contre les Juifs par les Philistins, qui étaient les ennemis déclarés de ce peuple. Les armées étant aux mains, celle du peuple de Dieu fut défaite, l'Arche d'alliance fut prise, les deux enfants d'IIéli tués ; et lui-même, apprenant ces tristes nouvelles, âgé de près de cent ans, tomba de sa chaise à la renverse, et se cassa la tête. Sa belle-fille, femme de Phinées, apprenant la mort de son mari et la prise de l'Arche, étant enceinte, accoucha subitement , et mourut sur l'heure. Or, la première et la principale cause de tant de malheurs a été la criminelle indulgence d'Héli à réprimer les désordres de ses enfants, comme le témoigne Dieu lui-même par ces paroles : « J'ai prédit que je jugerais la maison d'Héli, parce qu'ayant eu connaissance de la mauvaise vie de ses enfants, il ne les a point corrigés. » Ce seul exemple doit paraître formidable aux pères , qui ont quelque sentiment de religion, et qui, ayant des enfants vicieux, n'emploient pas toute l'autorité que Dieu leur a donnée , pour les retirer de leurs mauvaises habitudes, ou punir leur opiniâtreté avec toute la sévérité qu'ils méritent. I. Reg., h, 4.
Il n'est rien de plus amer que l'écorce de la noix quand elle est verte; et néanmoins il n'y a rien de plus doux et de meilleur pour l'estomac, quand elle est confite. Il en est ainsi de la réprimande qui,
1 Sd SIXIEME LEÇON.
de sa nature, est si âpre ; cuite au feu de la charité, et assaisinuéB de la douceur, elle devient aimable, délicieuse et très-utile.
Saint François de Sales.
Pères et mères, que votre amour pour vos enfants soit san3 mollesse et votre rigueur sans âpreté (1). — On raconte qu'un abbé, qui était en réputation de piété, se plaignait un jour à saint Anselme des enfants qu'on élevait dans son monastère, il disait : « Nous les punissons tous les jours et avec sévérité, et ils n'en deviennent que pires.» —«Et quand ils sont grands, dit Anselme, comment sont-ils? » — «Des idiots et des bêtes, » répondit l'abbé. — « Voilà, repritAnselme, une belle éducation qui change les hommes en bêtes ! Mais , dites-moi, seigneur abbé, si, après avoir planté un arbre dans votre jardin, vous l'enfermiez de tous côtés, en sorte qu'il ne pût étendre ses branches, qu'en viendrait-il, sinon un arbre tortu, replié, inutile? En contraignant ainsi ces pauvres enfants sans leur laisser aucune liberté, vous faites qu'ils nourrissent en eux-mêmes des pensées obliques, repliées, embarrassées, qui se fortifient tellement qu'ils s'obstinent contre toutes vos corrections. D'où il arrive que, ne trouvant de votre part ni amitié, ni douceur, ils n'ont point de confiance en vous, etcroient que vous n'agissez que par haine et par envie. Ces sentiments croissent en eux avec l'âge ; leur âme étant courbée et penchée vers le vice et n'ayant point été nourrie par la chari!é, ils regardent tout le monde de travers. Mais, dites-moi, ne considérez-vous pas que ce sont des hommes comme vous, et voudrie'z-vous être ainsi traité, si vous étiez à leur place ? Pour faire une belle figure d'une lame d'or ou d'argent, l'ouvrier se conlente-t-il de frapper à grands coups de marteau ? Donnez du pain à un enfant à la mamelle , vous l'étoufïerez. Une âme forte se plaît dans les humiliations et prie pour ses ennemis ; une âme faible a besoin d'être menée par la douceur, l'invitant gaiement à la vertu et supportant charitablement ses défauts. » — L'abbé, ayant ouï ce discours , se jeta aux pieds d'Anselme, reconnut qu'il avait manqué de discrétion , et promit de se corriger.
Hist. ecclés., I. LXII, an. 50.
4. On l'a dit : Leçon commence , exemple achève. Un père dont la conduite était fort répréhensible , mais qui cependant voulait bien élever ses enfants, demanda à un de ses amis , recommandable par ses lumières et par sa sagesse, les moyens qu'il devait prendre pour les former à la vertu. « Je n'en connais qu'un, répondit-il, c'est de leur en donner l'exemple. Les enfants oublient pour l'ordinaire ce qu'on leur dit ; mais ils font toujours ce qu'ils voient faire. »
La conduite des parents est l'Évangile des enfants. Une pieuse fille,
(1) Sit amor non emoiliens; sit rigor non exasperana.
préposée à la garde d'un enfant, lui disait un jour : «Viens, mon ami, allons faire la prière. — Mais, ma bonne, reprit l'enfant, pourquoi veux-tu que je prie ? Papa et maman ne prient pas. »
Une dame vertueuse avait un fils qu'elle fit instruire, et qu'elle éleva avec le plus grand soin. Dieu bénit ses efforts : la pieté du fils égala bientôt la piété de la mère. Le jour vint où cet enfant devait faire sa première communion. On le vit s'avancer vers l'autel avec le recueillement des anges. La douce joie du ciel rayonnait sur son front, et des larmes de bonheur coulaient de ses yeux.
Depuis ce jour, sa ferveur fil des progrès plus rapides encore. Mais, à l'âge de dix-sept ans environ, il commença à se relâcher, et bientôt cessa entièrement de fréquenter les sacrements. Sa pieuse mère ne tarda pas à s'en apercevoir, et en fut alarmée. Elle le surveilla et tâcha d'en découvrir la cause ; toutes ses recherches furent inutiles. Il ne fréquentait pas de mauvaises compagnies, ne faisait point de lectures dangereuses... Navrée de douleur, elle entre un jour dans la chambre de son fils, et là, donnant un libre cours à ses larmes, elle le conjure de lui faire connaîtra la cause du changement de sa conduite. « Mais, maman, répond l'enfant étonné, vous vous alarmez inutilement; je suis toujours le même; je vous aime toujours avec la même tendresse. » — « Mon fils , reprend-elle en sanglotant, vous feignez de ne pas me comprendre : non, je ne me plains pas devotre tendresse... Mais Dieu ncpeut-il pas se plaindre de vous? Ah! je vous en conjure, dites-moi pourquoi vous avez changé à son égard. » — « Mais , maman... » — « Mon fils , vous ne pouvez me tromper là- dessus, vous ne pouvez vous tromper vousmême; de grâce, au nom de toute ma tendresse et de la vôtre, dites-moi le secret de votre cœur. » L'enfant baisse la tête et garde le silence ; la mère redouble ses larmes et ses prières ; enfin son fils s'attendrit:
« Puisque vous l'exigez, dit-il, je ne vous cacherai rien ; non, je ne vous cacherai rien. Je vous l'avoue, instruit par vos douces leçons, et surtout par vos exemples, j'aimai d'abord la religion, j'en pratiquai les devoirs avec franchise, avec plaisir, et je trouvais en cela mon bonheur. Je fus heureux, oh ! oui, bien heureux à l'époque de ma première communion et dans celles qui la suivirent immédiatement; mais depuis... j'ai réfléchi... Maman, je vous aime bien de tout mon cœur, mais vous n'êtes plus mon modèle...., je veux imiter mon père.... ; tout le monde l'honore , l'estime et le recherche.... , je voudrais lui ressembler.... et je sais qu'il ne pratique point la religion comme vous.... ; peut-être n'aurai.t-il pas pour moi les mêmes égards, si.... D'ailleurs, mon père est instruit, il est incapable d'aller contre sa conscience •. voilà pourquoi je voudrais, sans vous alarmer, devenir semblable à mon père. » — « Ah ! mon fils î s'écria la mère,
quelle lévélation !... Non, je ne vous dirai rien ; mais, je vous en conjure, restez dans votre chambre... »
Après ces mots entrecoupés, elle sort et se .raine dans les appartements de son époux, qu'elle épouvante par ses cris de douleur. Il
cherche à la calmer, à connaître la cause de ses larmes elle ne
peut que lui dire : « Ah ! monsieur !... votre fils!... » et elle s'évanouit dans' ses bras. De prompts secours lui sont donnés; elle reprend un peu de force, et raconte en pleurant la scène qui vient de déchirer son cœur... A ce récit inattendu, il demeure immobile de stupeur. . . Bientôt ses larmes coulent en abondance. « 0 mcn épouse, s'écrie-t-il, où est mon fils ? > — « Je l'ai laissé dans sa chambre. » — « Viens, suis-moi. » Ils vont ensemble vers l'appartement du jeune homme; le père s'arrête sur le seuil : — « 0 mon fils, dit-il, en sanglotant , qu'il est dur pour un père de s'accuser devant son fils ! Oui, je suis coupable, mon ami, la maman m'a tout raconté. Mais n'accuse pas ma foi, elle est restée pure et entière dans mon cœur. Un malheureux respect humain m'a empêché de conformer ma conduite à ma croyance. Hélas! je n'avais pas pensé que mon exemple dût t'être si funeste. Mais, ô mon fils, la leçon est trop forte. Tu me rends à la vertu, à la religion ; tu viens de m'éclairer et de me rendre mon courage..., viens, je te rendrai aussi à la piété..., embrasse-moi et pardonne... Quel est ton confesseur? Oh ! je veux aussi qu'il soit le mien; allons lui faire ensemble, toi l'aveu de ta faiblesse et moi l'aveu de mon crime. » Sur-le-champ ils arlèrent ensemble au tribunal de la pénitence, et la piété de la famille ne se démentit plus dans la suite. Analys. des sermons du P. Guyon.
5. C'est aux prières et aux larmes de sa mère que saint Augustin dut sa conversion et son salut. « J'étais, nous dit-il, plongé dans les ténèbres ; mais, ô mon Dieu , vous avez enfin étendu du haut du ciel votre main favorable pour m'en retirer, touché des pleurs que ma mère, votre fidèle servante , ne cessait de répandre pour moi. » Dieu l'éprouva pendant dix années, avant de lui accorder ce qu'elle désirait avec tant d'ardeur; et, pendant tout ce temps, la sainte veuve ne cessa de prier et de pleurer pour son fils Augustin. Aussi saint Àmbroise ne fit point difficulté de lui dire, pour la consoler : « Il est impossible qu'une mère qui demande avec tant de larmes le salut de son fils ait jsmais la douleur de le voir périr (1). » Sainte Monique, pleine de constance, reçut ces paroles comme une voix qu'elle aurait entendue du ciel. Elle eut enfin la consolation d'être exaucée : elle vit Augustin détrompé de ses erreurs, et fermement
(î) Fieri non potest ut filius istarum lacrymarum pereat. Confess., ib- III , c. h.
résolu de suivre exactement les plus saintes maximes de l'Évangile. Elle témoigna à ce cher fils que c'était tout ce qu'elle désirait avant de mourir, et que rien ne la touchait plus sur la terre.
Confcss., lib. IX, c. x.
Comme modèle des mères qui veulent élever chrétiennement leurs eftiaiïis, nous citerons encore :
La mère de Bayard. Au moment où son fils la quittait pour aller servir le duc de Savoie, elle lui adressa ces paroles : « Pierre, mon « ami, vous allez au service d'un gentil prince : autant que mère « peut commander à son enfant, je vous commande trois choses ; et, c si vous les faites , soyez assuré que vous vivrez honorablement c dans ce monde. La première est qu'avant tout vous aimiez et serc viez Dieu, sans jamais l'offenser, car c'est lui qui nous fait vivxe ; « c'est lui qui nous sauvera : et, sans lui et sa grâce, nous ne sau- « rions faire une seule bonne œuvre. Tous les matins et soirs, re- « commandez-vous à lui, et il vous aidera. La seconde, c'est que vous < soyez doux et courtois à tous gentilshommes, en ôtant de vous tout « orgueil. La troisième, c'est que des biens que Dieu vou£ donnera, t vous soyez charitable aux pauvres nécessiteux ; car donner pour « l'amour de lui n'appauvrit jamais personne. » Alors le bon chevalier lui répondit : « Madame ma mère, de votre bon enseignement, « tant humblement qu'il m'est possible, je vqus remercie; et j'esc père si bien le suivre que, moyennant la grâce de celui en la c garde duquel vous me recommandez, vous en aurez contente- « ment. » Mérault, Enseig.
Madame Acarie. Après avoir longtemps édifié le monde par ses vertus, elle renonça généreusement à tous les avantages dont elle y jouissait, pour aller terminer ses jours dans le couvent des Carmélites de Pontoise, où elle parvint à la sainteîé la plus éminente. Connaissant l'empire que les premières habitudes ont ordinairement sur le cœur humain, cette dame vertueuse commença de bonne heure à former ses enfants aux vertus que la religion et la société attendaient d'eux ; et, pour y réussir, elle eut soin d'abord de les instruire des premières vérités de la foi. Elle leur parlait souvent de l'obligation qu'ils avaient contractée, en recevant le baptême, de s'attacher uniquement à Dieu et d'éviter tout ce qui pourrait l'offenser... Elle nous répétait fréquemment, dit sa fille aînée, qu'elle ne nous aimerait qu'autant que nous aimerions Dieu ; et que, si elle connaissait quelque enfant étranger à sa maison, qui eût pour Dieu plus d'affection que nous, elle aurait aussi pour cet enfant plus d'affection que pour nous-mêmes. » Elle leur inspira de bonne heure de l'éloignement pour le mensonge, et elleneleur en pardonnait aucun, quelque léger qu'il fût. « Quand vous auriez tout renversé et tout t brisé dans la maison, dit-elle un jour à une de ses filles, si vois
c avouez snr-îe- champ votre faute, je l'oublierai de bon cœur : mais « fussiez-vous aussi hautes que le plancher, je louerais plutôt des « femmes pour vous tenir , que de laisser un seul mensonge sans c châtiment ; et le monde entier ne me ferait pas changer de *ésolu- « tion là-dessus. » Elle voulait qu'ils obéissent sur-le-champ, et sans murmurer; qu'iis quittassent ce qu'ils faisaient, au premier signal qu'on leur donnait; en un mot, qu'ils n'eussent pas de volonté propre, t II ne convient pas , dit-elle un jour à une de ses filles qui « montrait de la répugnance à rester avec elle dans une maison, il « ne convient pas aune fille bien élevée de s'ennuyer en la com- « pagnie de sa mère, ni d'avoir une autre volonté que la sienne. »
Elle les formait à cet esprit de mortification, qui caractérise le vrai chrétien. Pour les prémunir contre la sensualité et l'intempérance, elle leur faisait servir à table des nourritures communes , et presque toujours un seul plat. Elle exigeait qu'ils ne dissent jamais leur goût et qu'ils ne se rendissent difficiles sur aucune chose. L'heure même des repas ne se perdait pas en discours superflus ; cette sainte femme entretenait alors ses enfants d'objets capables d'orner leur esprit et de former leur cœur. Après les exercices de piété qu'eJle ne manquait jamais de faire avec eux, elle leur donnait l'exemple du travail , par une suite d'occupations utiles qui remplissaient la journée. Les dimanches et les fêtes , elle les conduisait aux offices et aux instructions de la paroisse. Elle veillait avec le plus grand soin à ne laisser approcher d'eux que des personnes dont -la vertu et la prudence lui fussent bien connues. Une éducation si soignée produisit les fruits qu'on en devait attendre. Trois de ses filles moururent saintement dans l'ordre du Carmel ; et ses ÛU occupèrent les places les plus honorables dans l'Eglise et dans l'État.
Les vertus chrétiennes ne sont pas si communes de nos jours qu'on ne doive attacher quelque prix à recueillir l'héritage et à conserver le souvenir de celles qui ont fleuri parmi nous, et qui naguère encore embaumaient l'air que nous respirons. Nous nous estimons donc heureux d'offrir à l'émulation des mères deux saintes femmes, dont la vie fut féconde en bonnes œuvres de toute espèce et qui ont laissé dans notre province un nom béni et une mémoire vénérée.
Mme DELArno-DcBEZ a été une de ces femmes fortes, qui font la gloire du christianisme; elle passa les quatre-vingt-quatre années que Dieu lui donna de vie sur la terre, dans l'exercice constant des œuvres de charité et de bienfaisance. Son fils est une preuve frappante que les principes religieux qu'on puise dans le sein d'une bonne mère, si on les oublie quelque temps, produisent tôt ou tard leur fruit. Conseiller à la cour royale de Montpellier, en un temps cù les doctrines impies étaient les opinions dominantes, il vécit
sans religion jusqu'à sa soixante-quatrième année. Ce fut le souvenir des vertus de sa mère, qui le rappela à la foi et à la pratique des devoirs religieux. Dans une de ses promenades solitaires aux environs de Montpellier, ses idées se portèrent sur les jours de son enfance et de sa première jeunesse. Il se rappela avec délices ce temps d'innocence et de bonheur, les soins, les complaisances, et l'affectueuse sollicitude de la plus tendre des mères, pour éloigner de lui les funestes atteintes du mal. Mais laissons-le parler luimême.
« Oh ! qu'il fut précieux à mon cœur le souvenir des principaux tiaits de sa belle vie ! De quelle vive émotion j'étais pénétré en rappelant dans ma mémoire son humeur douce et toujours égale, son caractère ouvert, prévenant, plein de gaieté, si propre à donner de nouveaux charmes à sa vertu et à la faire aimer des âmes les plus froides; ses visites journalières dans les hôpitaux et dans les prisons; et son zèle industrieux pour découvrir ces lieux tristes et obscurs, qui recèlent les affreuses misères des pauvres honteux! .le la voyais prodiguante tous des consolations, essuyant leurs larmes, pourvoyant à leurs besoins, soulageant leurs douleurs. Je la voyais encore dans les places, dans les rues, et jusque dans sa chambre, environnée de pauvres qui accouraient à elle comme à leur mère commune : elle s'oubliait pour les secourir, et leur distribuait ses vêtements et les provisions destinées à sa famUle. Quelle modestie! quel recueillement céleste dans les églises! Quelle piété solide! simple et constamment aimable!
« Dans les dernières années de sa vie, elle ne pouvait sortir à cause de ses infirmités. Ses mains, quoique affaiblies par l'âge, étaient sans cesse occupées à découdre et à rajuster de vieux habits, et jusqu'à des chiffons que des personnes charitables lui faisaient apporter, pour les petits enfants des pauvres. Combien elles me furent douces, ô ma mère bien-aimée, les larmes que me fit répandre ie souvenir des vertus que vous aviez pratiquées sur la terre ! Mais, quand je fis un retour sur moi-même, quel affligeant contraste accabla mon âme ! Les remords abreuvèrent mon cœur d'amertume; ils me révélaient qu'il y a une justice souveraine hors de ce monde. Des pensées désolantes bouleversaient mon esprit. O la plus tendre des mères, serait-il vrai que celte éternité de bonheur, dont vous m'avez si souvent entretenu, dans mes premières années, se fût déjà réalisée pour vous ; et que mes opinions inconsidérées me condamnassent à être séparé de vous pour jamais!... Pour jamais je serais tîonc forcé de blasphémer et de maudire ce même Dieu, qui aurait, récompensé vos mérites d'un bonheur sans mesure!.... Eniièrement absorbé par ces réflexions, j'étais parvenu, sans m'en douter, à une distance trés-rapprochée de l'église du séminaire. Comme malgré
moi, je tombe à genoux devant la grille, qui sépare le vestibule de l'intérieur, et je m'écrie : 0 Dieu de ma mère, s'il est vrai que vous soyez; si, comme elle me l'a assuré, vous êtes la vérité, la sagesse, la bonté suprêmes; s'il est vrai que vous m'ayez fait pour vous, et que vous entendiez les désirs sincères d'un cœur malheureux, je vous conjure et vous supplie d'employer votre puissance à me secourir ; montrez-vous à votre créature ; soyez sa lumière et sa vie ; tracez-lui la route pour arriver jusqu'à vous.... Mon agitation était extrême, mes larmes coulaient en abondance. Au bout de quelques instants, je sens le calme renaître dans mon âme, et je me relève avec la résolution sincère de chercher la vérité de bonne foi.»
M. Delauro ne tarda pas à s'adresser à un prêtre éclairé, qui l'aida à débrouiller le chaos de sa conscience ; et désormais la religion fit le bonheur de sa vie. Il a lui-même consigné ces détails, en tête de son l'ivre l'Athée devenu croyant, qui offre un résumé solide et lumineux des preuves du christianisme. Plusieurs âmes égarées y ont trouvé la vérité, que les passions ou de funestes préjugés dérobaient à leurs yeux.
M°»e Brigitte de Valadt. Née de l'illustre famille de Monjézieu, dans le Gévaudan, elle fut, par sa sagesse précoce, le modèle de tous les enfants de son âge. Persuadée que le plus sûr moyen de plaire à Dieu (c'était là toute son ambition) est de se rendre utile au prochain et surtout aux pauvres de Jésus-Christ, elle s'attacha sérieusement à acquérir les connaissances les plus propres à procurer le soulagement de l'humanité souffrante. La meilleure partie de l'argent que sa famille destinait à ses menus plaisirs était employée..., le dirait-on? à apprendre la pharmacie et ce qu'il y a de plus usuel dans la chirurgie. Unie par les liens du mariage au jeune comte dTzarn de Valady, elle vint répandre dans nos contrées le parfum de ses vertus. Les pauvres, et surtout les pauvres infirmes de Valady, la regardaient comme un ange de bienfaisance et de charité. Visites assidues, remèdes de tout genre, aumônes abondantes, tout leur fut prodigué par cette généreuse bienfaitrice. Les œuvres que sa charité lui inspirait ne lui faisaient aucunement négliger le soin de sa famille ; on aurait dit, au contraire, qu'elle y puisait une nouvelle ardeur pour remplir ses obligations d'épouse et de mère. Elle avait un talent unique pour instruire ses enfants, pour redresser leurs inclinations naissantes; et il n'était rien qu'elle ne sût obtenir de leur obéissance. Il était touchant de les voir venir d'eux-mêmes lui avouer, les larmes aux yeux, leurs petites fautes, et la prier de les en punir, du ton dont ils auraient demandé une grâce De sen côté, la pieuse mère profitait de la confiance qu'elle avait su leur inspirer, pour développer leur intelligence naissante et pour former leur cœur. La première leçon qu'elle leur donnait, dès les premières
lueurs de la raison, avait pour but de leur apprendre à connaître Dieu, et la fin pour laquelle il leur avait donné l'être; la première science dont elle s'efforçait de leur inculquer les éléments, était celle de la religion, de cette religion sainte, à laquelle elle devait ses vertus, son bonheur et celui qu'elle répandait autour d'elle. Et l'on peut comprendre combien était touchant, pour ces petits anges, le langage de la piété, dans la bouche d'une mère si pieuse elle-même et si tendre; combien il était propre à leur faire goûter les vérités saintes; à les pénétrer de reconnaissance et d'amour pour la Bonté infinie. Aussi la jeune comtesse voyait-elle ses efforts couronnés du succès le plus consolant, lorsque la mort l'enleva à l'âge de vingtsix ans. Tous les habitants de la contrée la pleurèrent, comme s'ils avaient perdu leur propre mère. Encore en 1836, des vieillards presque centenaires la retrouvaient dans le lointain de leurs premiers souvenirs comme une vision du ciel, et en parlaient avec le plus vif attendrissement. Brigitte de Yalady, ou le Modèle des femmes chrétiennes, par Monseigneur Foulquier, évêque de Mende.
Une mauvaise éducation produit quelquefois les suites les plus épouvantables.
M. de Mairan, de l'Académie des sciences, raconte qu'il avait connu à Béziers un prétendu esprit fort qui, voulant tout réduire aux lois de la nature, élevait ses enfants (deux garçons et une fille) dans ses opinions philosophiques, leur inspirant du mépris pour ces sentiments généralement reçus, qui, par leur universalité même, sont démontrés vrais et nécessaires. 11 les portait à se conduire par les lumières d'une raison pure, et libre de ce qu'il appelait préjugés. Cependant, comme il était lui-même bien meilleur que sa doctrine, et mieux conduit par son cœur que par son esprit, il corrigeait, à son insu, ses préceptes par ses exemples. II fut donc longtemps à s'apercevoir du vice d'immoralité, dont il avait empoisonné l'éducation de ses enfants.
Mais enfin arriva pour eux l'âge des passions : il fut celui de l'indépendance. Le père se hâta de les émanciper; ils voulurent se marier tous trois à leur fantaisie, et rien n'était plus naturel. Ces jeunes gens en donnaient celte grande raison : c'est ainsi que les animaux disposent d'eux-mêmes; c'est encore ainsi, ajoutaient-ils, que s'unissent les sauvages ; et le père n'eut pas un mot à répliquer.
A peine mariés, ces petits impies lui demandèrent compte de l'héritage de leur mère, et ils le demandèrent exact et rigoureux. Les lois écrites, principalement dans les cœurs, leur faisaient un devoir de donner à leur père au moins de quoi vivre ; ils crurent faire* beaucoup de lui laisser de quoi ne pas mourir !...
Il voulut inutilement leur rappeler le don de la vie, les 'endres soins qu'il avait pris de leur enfance, tous les bienfaits de son amour ; ils l'écoutèrent avec un froid silence, et lui demandèrent s'il avait fait pour eux plus que ne font pour leurs petits les animaux les plus sauvages; si, en effet, le lion, l'ours et le tigre reprochent à leurs petits de les avoir fait naître, de les avoir nourris, gardés et défendus....
Voilà pourtant où mène l'oubli des principes religieux;... • Cette éducation philosophique, qui déjà fait frémir, se montrera bientôt plus affreuse encore.
Tandis que le malheureux père vieillissait dans la misère et l'abandon, son fils aîné, livré aux plus honteux dérèglements, fut ruiné. Alors il trouva commode et juste d'user d'industrie pour réparer les débris de sa fortune, et se jeta dans les forêts, pour y exercer ses droits de reprise sur les passants. 11 fut arrêté avec une bande de moralistes comme lui, et ils allèrent périr sur le même échafaud.
La fille, philosophe comme son frère, ayant épousé un homme dont elle fut bientôt lasse, se souvint du principe philosophique que tout engagement perpétuel est téméraire, et que le droit de liberté naturelle est imprescriptible : elle usa tant de celle liberté primitive et inaliénable, qu'il fallut y opposer les grilles d'un couvent. Indignée de sa prison, elle s'en échappa et vint à Paris, où bientôt elle fut jetée dans le triste et honteux asile de la douleur et des regrets... Bicêtre.
Le second des deux fils, en vertu de l'égalité naturelle, avait pris dans le peuple une femme dégagée comme lui de préjugés, et au point que, philosophe parfaite et excessivement libre dans ses goûts, elle plongea son mari dans l'amertume... Ayant pris dans le ménage, par droit de bienséance et de communauté, ce qu'il y avait de plus riche et déplus mobile, elle alla joindre au port de Marseille un matelot qu'elle préféra à son mari philosophe, que ses principes, qu'elle partageait cependant si bien, lui rendaient odieux.
On s'inquiéle de ce que devint le père ; au milieu des ruines d'une fami.le déshonorée, accablé de misères, de honte et de remords, il devint fou. Dans son délire, il semblait vouloir se punir; et, cruel envers lui-même, après s'être meurtii le sein et le visage, il nous tendait les bras, dit M. de Mairan, nous regardant d'un œil qui demandait grâce. Il avait des moments lucides; c'est alors que je l'observais avec plus d'attention et que je retenais avec plus de soin les sentiments qui lui échappaient.
« Monsieur, me disait-il, mes enfants! qu'en avez-vous fait? je n'en ai plus... C est moi, oui, c'est moi.... Mais j'en suis puni, dites-leur que j'en suis puni ; dites-leur que je suis leur père....
Malheureux père ! il les a trompés ; il était bon père, ouiv leur père était bon mais il a perdu ses enfants ! Voyez, comme ils m'ont dépouillé! ils m'ont dépouillé, mes enfants! Ah ! dites-leur que je leur pardonne... Mon Dieu que j'ai méconnu, ce Dieu, dont je n'ai jamais parlé à mes enfanls, me pardonnera- l-il? Où sont-ils? où sontils?... Dans l'abîme!... C'est moi qui le leur ai creusé.... Oui, je l'ai creusé de mes mains. Ayez pitié de moi; ma malheureuse tête est perdue, je le sens bien... Mais non, ce n'est pas à présent que je suis fou. Ah ! je l'étais bien davantage, quand je me croyais sage et qu'on m'appelait philosophe.»
Mérault, Apologistes involontaires.
TROISIEME INSTRUCTION
Devoirs des enfants envers leurs parents. — Amour. — Respect. — Obéissance. — Ses qualités. — Péchés contre l'obéissance.
Dieu est le père suprême de cette grande famille dispersée dans tout l'univers; mais nous ne sommes pas sortis directement de ses mains, comme le premier homme : il nous a donné sur la terre des parents, pour coopérer avec lui à l'œuvre de notre création, et avec lesquels nous sommes unis par les liens les plus intimes. De ces rapports que nous avons avec eux, naissent les sentiments de tendresse et de respect, que nous devons leur porter inviolablement. Ainsi la nature, non moins que la religion, nous indique suffisamment qu'il nous faut aimer nos parents, les honorer, leur obéir et les assister; et la reconnaissance, que nous devons éternellement conserver pour les soins qu'ils nous ont prodigués dans notre enfance, nous fait de ces devoirs une obligation aussi douce que sacrée.
Amour pour les parents.
Enfants, vous devez aimer vos parents ; est-il nécessaire de vous le prouver? Votre cœur ne vous le dit-il pas assez? Qui aimerez-vous donc, si vous n'aimez pas les auteurs de
vos jours, ceux dont le sang coule dans vos veines, et dont vous êtes, pour ainsi dire, la chair et la substance? Aimez donc vos parents : voyez combien ils vous ont eux-mêmes aimés ; que n'ont-ils pas fait pour vous ? Vous n'étiez pas encore nés, et ils pensaient à vous avec attendrissement; ils vous préparaient un berceau, des langes. Est-il amour qui égale l'amour d'une mère pour son enfant? Avec quelle sollicitude elle vous a portés dans son sein, à travers mille dangers, au milieu de longs dégoûts î Vous ne devez la vie qu'à ses douleurs déchirantes ; et, malgré ses douleurs, elle s'est fait une fête de votre naissance. Et puis que de soins, que de services pénibles, que de privations auxquelles elle s'est réduite ! Quel empressement à essuyer vos larmes, à apaiser vos cris ! quelle patience à supporter vos défauts! quelle vigilance à vous préserver de tout accident ! que de caresses ! que de baisers ! Et cette mère, qui n'a semblé vivre que par vous et pour vous, vous ne l'aimeriez pas ! Vous seriez donc un monstre d'ingratitude ! Et ce père si bon, qui vous a consacré toute son existence, qui n'épargne ni peines ni travaux, afin de pourvoir à vos besoins et de vous procurer un établissement convenable, qui se prive quelquefois du nécessaire, pour vous fournir le commode et le superflu, serait-il possible que vous ne l'aimassiez pas ? Non, non, soyez-en sûrs, quoi que vous fassiez, jamais vous n'aimerez vos parents comme ils vous ont aimés; jamais vous ne pourrez faire pour eux ce qu'ils ont fait pour vous, car rien n'est comparable à la tendresse que Dieu a mise dans le cœur des pères et des mères. Comment donc pourriez-vous être indifférents à cet amour dont ils vous ont donné tant de preuves ? Quand vous étiez enfants, un geste, un sourire de votre part, suffisaient pour les dédommager des soins pénibles et parfois si fastidieux, qu'ifs se donnaient pour vous; et maintenant que vous avez grandi, et que vous êtes à même de reconnaître leurs peines et leurs travaux et de contribuer de tout votre pouvoir à leur repos et à leur bonheur, vous ne leur donneriez au-
cune marque d'attachement ! et peut-être même vous ne vous feriez aucun scrupule de les attrister par votre conduite irrévérencieuse ! Alors convenez que vous n'avez pas de cœur, que vous êtes pires que les petits des animaux les plus féroces, des ours et des tigres, qui ne manquent jamais de s'attacher à ceux dont ils tiennent la vie.
Un enfant bien né regarde comme un de ses premiers devoirs le culte de la piété filiale ; il se fait un plaisir de se trouver avec ses parents, de les voir, de converser avec eux, de leur complaire en tout ce qui n'est pas contraire à la loi divine. Epanchements du cœur, douces paroles, manières aimables, airs gracieux, services affectueux, il met tout en œuvre pour leur témoigner son amour et sa reconnaissance. Il supporte avec patience leurs infirmités et leurs défauts, prend part à leurs joies et à leurs tristesses, compatit à leurs souffrances, s'étudie à leur plaire, et adresse à Dieu des prières ferventes pour la félicité et la conservation de leurs jours /en un mot, il ne néglige rien de ce qui dépend de lui pour leur rendre la vie aussi douce que possible. Voilà le bon fils, voilà une âme digne de toutes les bénédictions du Seigneur.
En face de ces enfants sensibles et pieux, mettez ces enfants durs, dénaturés, qui, loin de donner la moindre satisfaction à leurs parents, refusent d'écouter leurs avis, ne se font aucun scrupule de les contredire à chaque instant, leur parlent avec rudesse ou avec aigreur : que faut-il penser d'eux? Que penser de ceux qui évitent la présence de leurs parents, qui les regardent de travers, et dédaignent de leur adresser la parole ? Ne sont-ce pas des âmes viles et abjectes, qui outragent à la fois la nature et la religion? Quant à ceux qui en viennent jusqu'à haïr leurs parents, qui éclatent contre eux en plaintes et en murmures, qui se réjouissent des maux notables qui leur arrivent, qui leur suscitent des affaires fâcheuses, et qui, pour être plus tôt débarrassés d'eux, pour hériter de leurs biens, pour vivre avec plus de liberté, poussent la malice
jusqu'à leur souhaiter la mort, ce sont des monstres qui ne sont pas dignes eux-mêmes de vivre.
L'amour" filial n'admet aucune exception : quelques défauts qu'aient les parents, les enfants sont toujours tenus de les aimer. Il n'y a qu'un seul cas où il soit permis de les haïr, c'est lorsqu'ils sont un obstacle au salut, et encore, dit Bossuet, la haine ne doit pas tomber directement sur les parents, mais seulement sur l'obstacle qu'ils mettent à notre salut. Tel est le sens de cette parole de Notre- Seigneur : « Celui qui ne hait point son père ou sa mère pour l'amour de moi, n'est pas digne de moi (1). » En effet, Dieu étant le premier et le plus aimable de tous les pères, il ne faudrait pas craindre do résister à nos parents, s'ils tentaient de nous détourner de cet amour souverain qui n'est dû qu'à lui.
Respect pour les parents.
g Honorez votre père et votre mère (2); » telle est la loi que Dieu a gravée dans le cœur de tous les hommes, et qu'il nous intime en divers endroits des saintes Écritures. Ce respect, cet honneur qu'on doit rendre à ses parents, est une espèce de culte qui tient de celui qu'on rend à la Divinité, car l'autorité paternelle est une émanation de l'autorité divine, et les hommages qu'on rend à un père, à une mère, remontent jusqu'à Dieu lui-même. Voilà pourquoi le Seigneur semble confondre dans un même commandement l'honneur qu'on lui doit, et celui qu'on doit à ses parents, quand il dit : « Celui qui craint le Seigneur, honorera son père et sa mère, et il servira comme ses maîtres ceux qui lui ont donné la vie (3). » C'est ce qu'avaient
(1) Qui non odit patrem suum, aut malrem suam ; .opter me, non est me dignus. Luc, xiv, 26.
(2) Honora pairem tuum et matrem tuam. Dent., v, \6.
(3) Qui timet Domisium honorât parentes, et quusi dominis sc-rviet hiâ qui se genuerunl. Eccli., ni, 8.
compris les peuples païens eux-mêmes, chez qui le culte de la piété filiale a été de tout temps en honneur. Un des plus célèbres génies de l'antiquité disait qu'on doit rendre honneur à ses parents à cause de leur excellence, parce qu'ils sont lec images vivantes du Père commun de toutes les créatures, et comme des prêtres du Très-Haut, que la nature a consacrés. Il avait deviné, par le seul instinct de la nature, ce que la Foi nous enseigne, que toute paternité dans le ciel et sur la terre vient de Dieu. D'où nous concluons avec Tertullien que, si c'est une impiété de déshonorer Dieu, c'est aussi une espèce de sacrilège et d'irréligion de déshonorer ses père et mère (1).
En quoi consiste cet honneur que nous devons à nos parents? L'Écriture a eu soin de nous le marquer en nous disant : « Honorez votre père de tout votre cœur (2). » « Honorez votre père par actions, par paroles, et par toute sorte de patience (3). » Tout enfant doit donc à ses parents un respect intérieur et extérieur; et il,doit manifester, par ses paroles, par ses actions, par sa patience, cette révérence entière qu'il leur porte du fond de son âme. Développons ces idées. Nous devons honorer nos parents:
4° De tout notre cœur} c'est-à-dire avoir toujours pour eux les sentiments de la plus sincère estime et de la plus parfaite vénération, et cela, si pauvres, si infirmes, si faibles d'esprit qu'ils puissent être; et cela encore, à quelque âge et à quelque degré d'élévation que nous soyons nousmêmes parvenus ; car ni leur abaissement ni notre élévation ne leur ôtent les titres d'auteurs de nos jours et de représentants de la Divinité, titres augustes, qui les rendent dignes de toute notre considération et de tous nos hommages. Jacob n'était qu'un simple agriculteur, et cepen-
(l)Deo impium, patri irreligiosum. Tertull., ContraMarc, lib. I, c. XXIII.
(2) In iolo corde tuo honora patrem tuum. Eccli., vu, 29.
(3) In opère, et sermone, et orani patientiâ honora patrem tuuai, hccli.. m, 9.
rV. 8
dant voyez son fils Joseph, parvenu à la première dignité de l'Egypte, qui sort du palais de Pharaon, descend îe premier de son char, se jette aux genoux de ce respectable vieillard, et les arrose des larmes que font couler le respect et la tendresse (1). Voyez Salomon qui descend de son trône, pour accueillir sa mère et la faire monter à côté de lui (2). Voyez enfin Jésus-Christ qui, tout Dieu qu'il est, s'abaisse avec respect au-dessous de Marie et de Joseph (3).
Examinez-vous maintenant un peu vous-mêmes : avezvous toujours été animés de ces sentiments à l'égard de vos parents? N'avez-vous pas eu, au contraire, du mépris pour eux, les regardant comme des imbéciles, des radoteurs, daignant à peine leur parler ou les écouter ? Enfants ingrats, oh ! si vous saviez combien vous contristez ces vieillards sensibles... Et vous qui êtes issus de parents pauvres, une fois parvenus à la richesse ou aux honneurs, n'arez-vous pas refusé de les reconnaître publiquement ? N'avez-vous pas rougi de les visiter ou de les recevoir chez vous 1 Enfants orgueilleux, quoi donc ! un peu d'or a-t-il changé votre nature ? Avez-vous oublié que ce père, celte mère, que vous dédaignez, sont votre chair? Quel crime que de désavouer le sang qui vous a fait naître !
2a Par paroles, c'est-à-dire qu'il faut toujours leur parler dans des termes et d'un air qui marquent le respect. On pèche donc lorsqu'on élève la voix contre eux, lorsqu'on leur parle d'un ton de maître, lorsou'on leur fait des réponses dures et insolentes. On pèche plus gravement encore, si on prononce contre eux des paroles grossières, injurieuses; si on se moque, en leur présence, de leurs avis et de leurs menaces ; si on leur donne des surnoms, pour les tourner en ridicule; si on s'oublie jusqu'à les
1; Irruit super collum ejus et inter amplexus flevil Gen., xlvi, 2D.
(2) Surrexil rei in occursuru ejus, adoravitque eam. III. Reg., ii 19.
(5; lirai sub'iitus illis. Luc , u, 51.
décrier en découvrant leurs défauts, leurs fautes secrètes, peut-être même en les exagérant. Enfin c'est un crime digne^ de tous les anathèmes du Ciel que de prononcer contre eux des malédictions (1).
3° Par œuvres. Les œuvres sont le langage du cœur; et le respect filial, s'il est sincère, se manifeste encore plus par les faits que par les paroles. Un enfant, bien pénétré de ce qu'il doit à ses parents, ne paraît jamais en leur présence qu'avec un extérieur modeste et soumis; il écoute leurs ordres, leurs avis, leurs moindres paroles avec une pieuse attention, qui indique sa disposition à l'obéissance. Son air, son attitude, ses manières, ses démarches, ses assiduités, ses prévenances, tout respire la déférence qu'il a pour les auteurs de ses jours. Il s'applique surtout, pour leur témoigner son attachement, à leur ressembler en imitant leurs vertus. « Si vous êtes les enfants d'Abraham, disait autrefois Notre-Seigneur aux Juifs, faites les œuvres d'Abraham (2). » Que ceux donc qui veulent être les dignes fils de leurs pères, suivent toujours leurs bons exemples. Une des marques les plus expressives de respect qu'un enfant puisse encore donner à ses parents, c'est de n'entreprendre rien d'important, comme par exemple, un voyage, un négoce, un mariage, sans prendre leur conseil et obtenir leur consentement. Vous vous flattez peut-être d'avoir plus de lumières qu'eux, de savoir mieux ce qui vous convient; n'importe, ménagez toujours leur délicatesse , en leur faisant part de vos projets : leur expérience vous sera de la plus grande utilité; et, en définitive, après avoir bien pesé leurs raisons, ils n'enchaîneront pas tellement votre volonté, que vous ne puissiez suivre le parti qui vous semblera le plus avantageux. D'après ce que nous venons de dire, il est aisé de voir
(1) Qui maledixerit patri, vel matri, morte morjetur. Kxod., xxi, 17.
[2) Si filii Abrahœ estis, opéra Abraha? facite. Joan., vin, S9.
qu'on manque par œuvres au respect qui est dû aux parents :
Lorsqu'on se moque d'eux, en contrefaisant leur manière d'agir ou leurs défauts.
Lorsqu'on fait contre eux des gestes de colère pour les offenser, ou certains signes de mépris, comme hausser les épaules, tirer la langue, etc. Enfants superbes et insolents, trsmblez à cette malédiction que prononce l'Écriture : « Que l'œil qui insulte à son père, soit arraché par les corbeaux du torrent et devienne la pâture des petits de l'aigle (1). »
Lorsqu'on leur intente des procès injustes , ou pour un médiocre intérêt, que la piété filiale fait un devoir d'abandonner. Quelle honte, disons mieux, quelle cruauté, qu'un fils appelle son père en justice, qu'il trouble le repos de ses vieux jours par d'odieuses chicanes, qu'il cherche peut-être à dépouiller du peu qui lui reste, celui qui l'a nourri dans son enfance et dans sa jeunesse ! Il peut arriver cependant qu'un fils ne soit pas coupable, en réclamant ce qui lui appartient, lorsque des parents déraisonnables veulent l'en frustrer. Mais il ne doit en venir aux voies de rigueur que dans le cas où la perte serait notable, qu'après avoir consulté des hommes d'honneur et de conscience, qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation. La justice déteste de pareilles contestations, et ce n'est qu'en détournant la tête qu'elle leur prête ses balances.
Lorsqu'on les afflige par une conduite déréglée. Rien de plus sensible au cœur d'un bon père que les désordres d'un fils débauché qui, en se couvrant lui-même d'ignominie, est l'opprobre de sa famille. « Ne contristez pas votre père, vous dit la sainte Écriture, en lui faisant passer des jours malheureux (2). » Enfants impies et libertins, vous abreuvez d'amortume les auteurs de vos jours ; vous
(1) Ocnlum, qui subsannat patrem.effodiant eum corvi de torrenlibus et comedant eum filii aquilœ. Prov., xxx, 17.
(2) Ne contriste* patrem in vitâ illius. Eccli., m, 14.
DEVOIKS DES ENFANTS. 173
percez de douleur les entrailles de votre mère, qui n'ont eu pour vous que trop de tendresse ; vous déshonorez les cheveux blancs de votre père, et vous les précipitez tous deux avant le temps dans le tombeau.
Mais quel crime affreux que de menacer son père ou sa mère, que de lever la main contre eux, que de les frapper même légèrement ! Entendez-vous, fils ingrat, ou plutôt, monstre abominable, digne de toutes les vengeances divines et humaines, vous vous êtes oublié jusqu'à mettre la main sur la personne sacrée de vos parents, disposez-vous à mourir ; car Dieu n'a promis une longue vie qu'à celui qui honore et respecte son père et sa mère (1); et, par conséquent, celui qui les outrage et les maltraite, périra misérablement.
4° Par toute sorte de patience, c'est-à-dire en supportant sans plaintes, sans murmures, leurs défauts, leurs infirmités, leur mauvaise humeur, nous rappelant que, si grande que soit notre patience, elle sera toujours beaucoup au-dessous de celle qu'ils ont dû «avoir pour nous dans l'infirmité de notre enfance, et plus encore dans la déraison et les écarts de notre jeunesse. 11 est bien juste que nous souffrions à notre tour les faiblesses de leur vieillesse, qui est une seconde enfance. Faites donc pour eux comme ils ont fait pour vous (2). Ne venez pas me dire : « Mon père, ma mère sont tout à fait insupportables, impossible de vivre avec eux. » Le Seigneur vous répond : a Enfants, compatissez aux maux qui affligent la vieillesse « de vos parents ; et gardez-vous de les contrister pour le « peu de temps qu'il leur reste à passer sur cette terre (3). » Il peut se faire que leur raison s'affaiblisse ; mais vous devez facilement les excuser (4). La charité dont vous
(i) Honora patrem luum ut longo vivas tempore. Deut., v, 16.
(2) Rétribue illis quomodô et i 11 i libi. Eccli., vu, 30.
(3) Fili, suscipe senectam patris tui, et non contristeus eum in vitâ illius. Eccli., m, 14.
(4) Si defecerit sensu, veniam da. Eccli., ni, 15.
aurez usé envers eux, ne sera pas mise en oubli ; Dieu vous récompensera pour avoir supporté leurs défauts, en vous établissant dans la justice; il se souviendra de vous, au jour de L'affliction, et vos péchés se fondront comme la glace en un jour serein (1). Quels motifs plus puissants pouvait nous proposer le Seigneur, pour nous engager à remplir tous nos devoirs à l'égard de nos parents? Que rien donc ne soit capable d'altérer ces sentiments de profond respect que nous leur devons, a Celui qui honore son père et sa mère, dit encore l'Écriture, est comme un homme qui amasse un trésor ; il trouvera lui-même sa joie dans ses enfants; il sera exaucé au jour de sa prière (2). » En terminant cet article, nous ferons observer que manquer à ce qu'on doit à ses père et mère, c'est un péché odieux non-seulement devant le Seigneur, mais encore devant les hommes ; le monde et l'Évangile, la raison et la foi s'accordent parfaitement sur ce point. Un enfant rebelle à ses parents est partout haï, méprisé, condamné. Ah ! plût à Dieu qu'il en fut de nos jours comme du temps de saint Augustin ! Cet illustre docteur nous assure qu'à l'époque où il vivait, l'autorité paternelle était universellement respectée (3). Et nous, que de fois nous la voyons avec douleur indignement méconnue, audacieusement outragée !
Obéissance aux parents.
Le titre de père est un titre de tendresse et aussi un titre de puissance, a dit Tertullien (4). Quelle autorité plus sainte et plus sacrée que celle des parents ! Un ancien l'ap-
(1 ) Et sicut in sereno glacies, solventur peccata tua. Ecch., m, 17.
(2) Sicut qui thesaurizat, ità et qui honorificat matrem suam. Eccli., m, 6.
{?) D. Aug., serm. 9, n. 4.
(4) Appellatio patris et pietatis est et poteslatis. Tertull, de Orat., t. n.
pelle la majesté paternelle. Ils sont de droit naturel les maîtres, les seigneurs, les rois de leurs enfants. En môme temps, quelle autorité plus douce et plus bienveillante ! Les enfants se sentent naturellement portés à s'y soumettre ; c'est une nécessité, c'est un besoin pour eux ; et Dieu a tellement gravé dans leur cœur le sentiment de ce devoir, qu'aucune malice ne pourra jamais l'en effacer entièrement.
Enfants, obéissez donc à vos parents :
1° La nature vous le commande; cette obéissance est uns suite et comme un juste tribut de l'amour, du respect et de la reconnaissance que vous leur devez. Serait-ce les aimer, les honorer, que de résister à leurs désirs, de fouler aux pieds leurs volontés ?
2° Le bon ordre l'exige ; que deviendrait, en effet, une famille dont tous les membres voudraient gouverner? Il n'y aurait que trouble et confusion ; et elle offrirait l'image de l'enfer. La raison ne dit-elle pas clairement que c'est à ceux qui ont le plus d'expérience, de lumières et de force, c'est-à-dire aux parents, qu'il appartient de tenir en main la direction des affaires ?
3° Votre propre intérêt vous en fait un devoir : comment, en effet, si vous n'êtes souples et dociles à leurs ordres, vos parents pourront-ils vous diriger dans les voies de la vertu ? Hélas ! jeunesse aveugle et imprudente, entraînée parles séductions du siècle, par le feu despassions, que deviendrez-vous ? Dans quel abîme vous irez-vous précipiter, si un frein salutaire ne vous retient? Mais l'autorité tutélaire de vos parents est là pour vous préserver des écueils, et vous arracher aux mille pièges qui entourent les jours orageux de votre adolescence. Voué devez donc obéir, surtout en ce qui regarde la conduite et les bonnes mœurs, à ces guides naturels que la Providence vous a donnés, sous pehe de perdre votre innocence et de vous enfoncer dans le bourbier des vices.
4° Enfin la loi de Dieu vous l'ordonne de la manière la plus expresse. 11 vous dit, et il vous répète en mille en-
droits des saintes Écritures : « Enfants, écoutez les avis de votre père, et n'abandonnez point la loi de votre mère (1). — Obéissez en tout à vos pères et à vos mères, car cela est agréable au Seigneur (2). — Obéissez à vosparerus en ce qui est selon Dieu, car cela est juste (3). » Les parente sont en quelque sorte les aides de Dieu dans le gouvernement des enfants ; et, en conséquence, ceux-ci doivent leur être soumis, et, s'ils leur résistent, ils désobéissent à Dieu lui-même.
Cette obligation d'obéir n'est pas seulement pour l'enfance et la jeunesse ; à quelque âge qu'on parvienne, on doit toujours montrer la plus grande déférence aux volontés de ses parents, parce qu'on conserve toujours la qualité d'enfant à l'égard de ses père et mère. Et même, plus on a de raison et d'expérience, plus on doit comprendre la nécessité d'aimer, d'honorer les auteurs de ses jours, et de leur témoigner sa reconnaissance par une humble soumission ; et on n'en est que plus coupable de transgresser ses devoirs. D'ailleurs, à tout âge, on a besoin de prendre conseil. Quand on ne veut avoir d'autre règle de conduite que son propre jugement, dit saint Bernard, on se rend le disciple d'un maître insensé (4). Il dit encore : Quand on ne suit que soi pour guide, on suit un grand séducteur, et on s'expose infailliblement à se perdre (5). Qui donc devons-nous mieux écouter que ceux qui nous connaissent et nous aiment? N'est-ce pas une chose déplorable et qui crie vengeance, que de voir de vénérables
(1) Judicium patris audite, filii. Eccli., m, 2. — Aadi, fili mi, isciplinam patris tui, et ne dimittas legem matris tuae. Prov., i, 8.
(2) Filii, obedite parentibus per omnia; hoc enim placilum esl in Domino. ClIoss., m, 20.
(3) Filii, obeJite parentibus vestris in Domino ; hoc enim justum est. Ephes., vi, 1.
(4) Qui se oibi magistrum subdit , stulto se discipulum subdit. D. Btrn.
(5) Qui se ductorem sequitur , magnum seductorem seqaitur. D. Bern.
vieillards, qui se sont épuisés de travaux et de sollicitudes pour le bonheur de leurs enfants, n'être plus ensuite écoutés par eux, lorsqu'ils sont parvenus à la force de l'âge, et ne recevoir d'autre récompense de la tendre affection qu'ils leur ont portée, qu'un mépris outrageant l ?
Pour que leur obéissance ait tout son prix, voici comment les enfants doivent obéir :
4° Promptement . Il est des caractères nonchalants, auxquels il faut répéter mille fois les mêmes ordres, et qui lassent par leur lenteur la patience de leurs parents. Il est des caractères fiers, hautains, durs, rétifs, qu'on ne peut faire plier qu'à force d'instances, ou qu'en leur faisant les menaces les plus sévères. Un bon fils s'empresse de faire tout ce que lui commandent ses parents. Il imite le jeune Joseph, cet aimable enfant de Jacob, si ardent à exécuter tous les ordres de son père. Que voulez-vous de moi ? disait-il, me voici disposé à tout faire (1). Il imite les anges, auxquels il ressemble d'ailleurs par son innocence, qui, rangés autour du trône de Dieu, partent et volent au moindre signe de sa volonté. Tel un fils, qui tient à contenter ses parents, ne connaît point de délais, ne renvoie point les choses au lendemain ; s'agit-il de mettre la main à l'ouvrage, de faire une course, d'entreprendre un long voyage, il est toujours prêt (2). Une obéissance lente, difficile, qui ne fléchit qu'à la dernière extrémité, perd tout son mérite devant Dieu et devant les hommes.
2° De bonne grâce, c'est-à-dire sans se fâcher, sans se plaindre, mais d'un air riant, et avec la même gaieté que si Dieu lui-même faisait le commandement. Qu'il est doux pour un père, pour une mère, de voir un enfant tendrement chéri se faire un plaisir de son devoir, accueillir leurs ordres avec une aimable sérénité et une vive joie, s'appliquer
<l) Praestô sum. Gen., xxxvn, 14.
[î) Filius obedicns ncscit moras, fugti crastinum... prrat manu» jperi, itineri pedes. D. Bem., serm. de Obed.
même à prévenir leurs désirs en allant au-devant de toui ce qui peut leur être agréable ! Oh ! les bons, oh ! les heureux, oh! les charmants caractères! Mais quelle obéissance que celle de ces enfants maussades, murmurateurs, qui disputent, qui incidentent sur tout, qui grondent sans cesse, qui se plaignent qu'on est toujours sur eux, qu'on ne leur laisse pas un instant de répit, et qui renvoient à leurs frères et sœurs l'exécution de ce qu'on leur commande ! Ce sont des esclaves, qui rongent le frein qui les retient, qui traînent lourdement le joug, et non des enfants, en qui l'amour qu'ils portent à leurs parents, adoucit tout ce que l'obéissance peut avoir de pénible.
3° En toutes choses justes et raisonnables. L'obéissance doit être entière; saint Paul n'admet aucune réserve. Enfants, obéissez en tout (1). Il faut surtout que les enfants obéissent en ce qui regarde les bonnes mœurs et leur salut; et cette obligation d'obéir, sur un point si important, est si étroite que, dans l'ancienne loi, un enfant accusé par ses père et mère de mépriser leurs avertissements, et de s'adonner, sans aucun respect pour leur autorité, à la débauche, aux festins, aux plaisirs des sens, était condamné à être lapidé par tout le peuple. « Qu'on en délivre la patrie, dit le texte sacré; que l'éclat de cette vengeance retentisse de toutes parts, et qu'Israël tremble à l'aspect d'un châtiment si juste et si redoutable (2). » Les enfants doivent encore être particulièrement soumis aux parents, en tout ce qui concerne le bien de la famille et tous les soins domestiques. Qu'ils n'hésitent donc pas à partager les travaux du ménage, ou à s'occuper à tel autre emploi conforme à leur état, lorsque cela leur est enjc-int. Quand tout est en mouvement dans la maison paternelle, vou-
(1) Filii. obedite parentibus per omnia. Coloss., m, 20.
(2) Lapidibus eum obruet populus civitatis, et morielur ut auferatis malum d« medio vestrî, et universus Israël aucHens perlimescat. Deut.,7*i 21.
draient-ils, eux, rester dans une molle indolence? Et, tandis que leurs parents s'épuisent de travaux et de fatigues pour subvenir à leur subsistance, n'est-ij pas bien juste qu'ils leur rendent tous les petits services qui sont en leur pouvoir, et que, par une obéissance active, ils allègent leur fardeau ? Dans une famille, chaque membre doit, selon ses facultés, concourir au bien général; celui qui ne travaille pas, n'est pas digne de manger.
Il est cependant un cas, mais un cas unique et heureusement fort rare, où il est non-seulement permis, mais encore ordonné aux enfants de désobéir à leurs parents : ce serait si des parents impies, ou aveuglés par une folle tendresse, leur proposaient quelque chose de contraire à la loi divine ou au salut de leur âme. Alors, il faut se souvenir que Dieu est le premier de tous les pères, que nous devons l'aimer plus que tous nos parents, et que sa volonté suprême doit l'emporter sur toute autre considération. Si donc un père, une mère vous commandaient de voler, de mentir, de vous venger ; s'ils voulaient vous lancer dans des assemblées dangereuses pour votre innocence, il faudrait leur répondre avec une respectueuse fermeté : « Je ne le puis, car Dieu me le défend. » S'ils cherchaient à vous faire embrasser un état de vie, pour lequel vous ne vous sentez aucune inclination, vous seriez encore en droit de leur résister ; comme aussi s'ils prétendaient, malgré le vœu de votre coeur, vous empêcher de vous engager dans le sacerdoce ou dans la vie religieuse, alors même qu'ils vous feraient les plus vives instances et quils verseraient sous vos yeux des torrents de larmes, vous ne devriez pas les écouter. C'est une espèce de piété en de telles circon stances, dit saint Jérôme, d'être insensible (1). Dans une affaire si importante, on doit faire taire la voix de la chair et du sang ; et c'est du Père céleste que chacun doit suivre
11) Pietalis genus est in hâc re esse cruJelem. D. Hier., episî. î , ad Heliod*
la vocation, comme c'est de lui qu'on reçoit la grâce de se sanctifiei dans sa profession. Voilà les seules bornes qu'on puisse mettre à l'obéissance filiale ; elles nous sont indiquées par cette recommandation que nous fait saint Paul d'obéir à nos parents dans le Seigneur (1). Remarquez bien : dans le Seigneur, et non pas contre le Seigneur ; dans le Seigneur, c'est-à-dire en ce qui plaît à Dieu et non pas en ce qui lui déplaît.
Mais tout en désobéissant, lorsque la triste nécessité s'en présente, il est encore des égards qu'un enfant chrétien doit observer. Qu'il montre, par la douceur de son langage, par ses manières respectueuses envers ses parents, que Dieu seul peut l'emporter sur eux dans son cœur ; et qu'il s'applique à les dédommager de la peine qu'il leui cause, par des attentions pleines de délicatesse et une docilité prévenante sur tous les autres points où sa conscience n'est pas intéressée.
Maintenant, quels sont les péchés opposés à l'obéissance due aux parents? Quoique les développements que nous avons donnés, les indiquent suffisamment, nous allons cependant parcourir les principaux ; ce qui pourra servir de résumé à ce que nous avons déjà dit sur ce sujet. Les enfants manquent d'obéissance envers leurs parents:
S'ils se conduisent à leur égard comme envers des étrangers, n'écoutant aucun de leurs avis et voulant tout faire à leur tête.
Si, malgré leurs ordres, ils négligent d'entendre la messe, les jours de fête ; s'ils n'assistent pas aux offices, s'ils manquent les catéchismes, etc.
Si, étant au collège ou dans les écoles, ils dépensent inutilement l'argent qui leur est donné pour payer leur pension et s'entretenir ; ou bien si, au lieu de s'occupera l'étude, ils passent leur temps dans l'oisiveté ; par là, ils se rendent incapables des emplois que la Providence leur
(l) Obedite parenlibus vestris in Domino. Ephes-, vi, 1.
destinait, et ils deviennent à charge à la société et à leurs familles.
S'ils quittent ia maison paternelle, contre le gré de ieurs parents; s'ils sortent la nuit, s'ils découchent, quelles inquiétudes ne leur donnent-ils pas !
S'ils fréquentent les mauvaises compagnies, les lieux de débauche, les cabarets, les danses, les jeux, les spectacles. Ils commettent un double péché, puisqu'en y allant contre l'ordre de leurs parents, ils font une chose déjà prohibée par la religion.
S'ils ont des intrigues secrètes, s'ils forment des inclinations sans l'aveu de leurs parents. De là naissent une foule de désordres; de là résultent des mariages mal assortis, qui font souvent le déshonneur des familles, et le tourment de ceux qui les ont contractés.
Si enfin, après leur mort, ils négligent d'exécuter leurs dispositions testamentaires. Les dernières volontés ont toujours été regardées comme une chose sacrée, chez toutes les nations de la terre. Et, pour ce cp.ii regarde les legs pieux, les enfants peuvent-ils connaître les intentions de leurs parents? Peut-être tel don fait aux pauvres, à l'Église, est une véritable restitution ; et, ce qu'un père, une mère ont légué, pour l'acquit de leur conscience ou dans une intention charitable, n'est-ce pas une infamie de vouloir le retenir, au mépris du respect qu'on leur doit, au mépris des droits de la religion et de l'équité ? Quelle honte pour ces enfants ingrats, qui chicanent sur les clauses d'un testament pour le faire annuler, qui outragent ainsi la mémoire de leurs parents, qui font retentir les tribunaux de contestations scandaleuses! Qu'ils sachent bien que tous les arrêts, qu'ils pourront surprendre à la justice humaine, ne les mettront pas à l'abri de la justice de Dieu.
La désobéissance aux parents est un péché mortel ou véniel, selon que l'ordre donné est plus ou moins important, et qu'il y a plus ou moins de résistance ou d'opiniâtreté. Elle est toujours un péché mortel, lorsqu'on s'en fait
ÎB2 SIXIÈME LEÇON.
une habitude journalière, qui fatigue et désole les parents. C'est dès l'enfance qu'on doit s'accoutumer à obéir; l'obéissance est la vertu particulière de cet âge, et avec elle viennent toutes les aures, la douceur, la patience, la modestie, la piété; tandis que, au contraire, ceux à qui on laisse faire toutes leurs volontés et qui ne veulent pas fléchir sous le joug de l'autorité paternelle, ne tardent pas à donner dans les plus affreux écarts 2.
TRAITS HISTORIQUES
1. On n'admire que la soumission prompte d'Abraham à l'ordre de Dieu : l'obéissance d'Isaac est elle moins héroïque? Il lui était aisé de s'enfuir, il aurait pu atlnbuerà une rêverie le commandement qui avait été inlimé à l'auteur de ses jours ; et cependant le plus tendre de tous les fils va, dans la simplicité de son obéissance, recevoir la mort delà main du plus tendre des pères; il voit, sans se plaindre, le couteau funeste dans la main de celui dont il ne devait attendre que de doux embrassements ; il se place lui-même sur l'autel.
Quels sentiments dans Joôeph, dignes du fils le plus tendre! Parvenu aux premiers degrés du trône d'Egypte, il voit se réaliser ses songes prophétiques; mais, lorsqu'il se fait reconnaître par ses frères, au moment où s'ouvre la scène la plus touchante, dans cet instant de l'émotion la plus vive et la plus rapide, un intérêt plus tendre et plus pressant encore occupe el maîtrise son âme : Je suis Joseph, s'écrie-t-il, mon père vit-il encore? Que ce premier élan du cœur est touchant! La nature s'exprima-t-elle jamais avec plus d'éloquence? Les honneurs, les délices qui l'environnent n'ont pu refroidir son amour. Joseph se hâte de faire venir Jacob en Egypte. L'heureux vieillard, en apprenant que le C el lui a conservé le fils qu'il a si longtemps pleuré, s'écrie dans un transport de joie : « Il ne me peste plus rien à désirer, puisque mon fils Joseph vit encore. J'irai, je le verrai avant de mourir. » Le sain! patriarche arrive, Joseph se précipite vers lui, et l'embrasse, sans pouvoir proférer une parole ; ses larme> parlaient pour lui et exprimaient encore mieux ses sentiments. Toute lÉgyi te applaudit à un spectacle si touchant, et célébra également par des fêtes le bonheur d'un père si chéri jt la tendresse du meilleur de tous les fils. Hkrault, Enseignement.
Salomon, le plus grand et le plus sage des rois, se ieve de son trône aux approches de sa mère Bethscbée , va au-devant d'elle, la salue avec respect, el lui fait dresser un trône pareil an
DEVOIltS DES ENFANTS. 183
sien, a elle qui avait été la femme d'un simple soldat. III. Reg., h.
Le jeune Tobie est un modèle que ceux qui ont leurs père et mère, devraient bien imiter. Un jour que son père, qui se croyait prés de mourir, lui eut donné plusieurs avis salutaires, ce fils, qui les avait écoulés avec beaucoup de respect, lui répondit : « IVion père, je ferai tout ce que vous m'avez commandé. » Son père lui avait dit d'aller chercher un homme fidèle, qui le conduisît au pays desMédes, pour être remboursé d'un argent qu'il avait prèle à Gabélus. Le jeune Tobie obéit aussitôt; et il trouva, au lieu d'un homme, un ange, l'ange Raphaël, qu'il ne connaissait point pour ce qu'il était, et qui assura le père qu'il mènerait et ramènerait son fils en santé. — Après que Tobie, d'après le conseil de l'ange, eut épousé la fille de Raguel, ayant l'assurance que ses parents approuveraient ce mariage, Raguel le pressa de ne point le quitter sitôt; il pria alors son guide d'aller recevoir l'argent de Gabélus à Rages. Au retour de l'ange, Raguel faisant, des instances pour retenir son gendre, Tobie ne voulut point différer son départ; il lui dit : « Je sais que maintenant « mon père et ma mère comptent les jours, et qu'ils sont dans l'inquié- « tude et le chagrin. » — Avec quelle affection il embrassa son père et sa mère, qui pleurèrent de joie lorsqu'il fut auprès d'eux! Il s'empressa de frotter les yeux de son père, qui était aveugle, avec le fiel du poisson qu'il avait rencontré en chemin. Raphaël lui avait dit que ce serait un moyen de rendre à son père la vue dont le Seigneur avait permis qu'il fût privé pour éprouver sa vertu. Après sa mort, le jeune Tobie servit le Seigneur, et travailla à faire ce qui lui était agréable, jusqu'à l'âge de cent deux ans, et il mourut en paix.
Augustin, dans le temps de ses plus grands désordres, honora toujours beaucoup sainte Monique. Voici ce qu'il dit au livre IX de ses Confessions : « Dans sa dernière maladie, elle m'assura qu'elle était t contente de moi, et des soins que j'avais lâché de lui rendre. Elle « m'appelait son bon fils, et elle me disait qu'il ne m'était jamais « échappé un seul mol, dont elle eût pu se plaindre. » Il ajoute : « Quelque soin que j'aie toujours eu de m'acquitler du respect que c j'étais obligé de lui rendre, il ne pouvait entrer en comparaison « avec ce qu'elle faisait pour moi. » — Quand il l'eut perdue, il versa beaucoup de larmes, qu'il ne pouvait arrêter toutes les fois qu'il pensait à ses manières si douces, si complaisantes et si pleines de tendresse, mais d'une tendresse toute chrétienne. Il offrit pour elle le sacrifice de notre rédemption, et la recommanda aux prières de tous les fidèles qui liraient Je livre de ses Confessions.
Sainte Rose n'allait aucune part, ne s'appliquait à aucun tiavail, re prenait jamais la moindre chose en fait de nourriture ou de boisson, sans la permission de sa mère. Celle-ci, pour éprouvei un jour
sa docilité, lui commanda de faire à rebours un ouvrage de fleurs en broderie, à quoi la sainte fille obéit incontinent. L'ouvrage ayant été ensuite improuvé par celle-là même qui le lui avait commandé : « Ma mère -, lui répondit-elle, il m'est assez indifférent de faire une fleur de telle ou (elle manière ; mais je ne saurais manque^ à la soumission que je vous dois. »
Dès son enfance, le jeune Sousi ne se serait pas permis, envers ses parents, la plus légère désobéissance, lors même qu'il aurait pu s'en promettre l'impunité. La tendresse qu'ils lui marquaient et leur disposition à l'indulgence n'étaient, pour un cœur aussi bien r.é que le sien, qu'un motif de plus d'éviter avec soin ce qui eût pu leur causer l'ombre d'un désagrément. L'obéissance ne lui était pénible que lorsque ses parents l'obligeaient à porter de riches habits et à se parer d'une manière conforme à son rang; obéir était alors pour lui un grand sacrifice, mais qu'il faisait cependant de bonne grâce. Dans la classe, aucun étudiant n'était aussi fidèle à l'ordre établi. On remarqua que, pendant tout son cours de philosophie, il n'avait pas quitté une seule fois la place qui lui avait été assignée au commencement de l'année, quoique le régime établi d'abord eût été bientôt interverti par ses condisciples. Les Ecoliers izrtueux, par Carron.
Un pieux enfant, Louis-François Beauvais, de Vienne, prés de Montdidier, qui édifia le petit séminaire de Saint-Acheul par l'éclat de ses vertus, aimait ses parents de l'amour le plus tendre. Il arriva utn jour à sa mère, soit vivacité de sa part, soit qu'il fût échappé à l'enfant que'qu'une de ces fautes qu'excuse l'étoorderie ou la faiblesse de l'âge, il arriva, dis-je, à sa mère de le gronder avec beaucoup de sévérité. Quand elle se fut retirée, quelques domestiques l'abordèrent pour prendre part à son chagrin : « Quoi! lui dirent-ils, tu te laisses ainsi traiter !... Tu n'avais rien fait... Ta mère ne l'aime pas.» Louis ne donna pas dans le piège qu'on lui tendait. «Je ne veux pas, répondit-il, qu'on dise du mal de maman ; si elle m'a puni, c'est pour mon bien, je l'avais mérité. » Souvenirs des Pet. Séminaires.
Être soumis et obéissant à un père, à une mère, qui sont intraitables et austères, les aimer malgré leurs vices grossiers et leur ingratitude, c'est une vertu rare et d'un grand mérite : telle fut celle d'un jeune homme, nommé «Toachim. Il avait un père et une mère qui étaient pauvres, mais très-méchants et jureurs. Des parents si mal élevés c'étaient pas capables de donner à leur fils une éducation chrétienne*, mais le fils tomba heureusement enlre les mains d'un zélé confesseur, qui lui inspira tant d'amour et de respect pour ses père et mère , que :e jeune homme ne s'écarta jamais de son devoir en ce point, et fut toujours docile et soumis.
Quand il eut quinze ans, son père lui dit d'aller servir, parce qu'il ne pouvait plus le nourrir. Joachim obéit. Il eut le bonheur de ren-
contrer un bourgeois , nommé Eugène , homme riche et craignant Dieu, qui le prit à son service. Jamais domestique ne fut plus affectionné à son maître, ni enfant plus attaché à ses père et mère que Joachim, qui leur donnait, pour les aider à vivre, tout ce qu'il gagnait. Au bout de huit ans, ses sœurs se marièrent :' son père et sa mère, qui étaient âgés, restèrent seuls, et lui mandèrent de revenii auprès d'eux. Joachim ne balança pas un moment et se fit un devoir de quitter Eugène, son bon maître, pour obéir à son père.
Ce maître lâcha de le retenir, lui promit d'augmenter ses gages, s'il voulait rester avec lui. — « J'aime mieux obéir à mon père et à ma mère, que de gagner les plus gros gages ; je puis me passer de vos gages, mais mes parents ne peuvent se passer de moi. » — « N'en sois pas en peine, lui dit son maître, j'aurai soin de leur entretien ; et, après tout, les père et mère ne méritenl guère tes services, puisque tu n'as reçu d'eux que des coups et des malédictions. » — c N'importe, répondit Joachim, s'ils ne méritent pas mes services, Jésus-Christ les mérite ; c'est pour l'amour de lui que je veux leur obéir et que je ne veux pas les abandonner dans leur vieillesse. Quelque mauvais qu'ils soient, ils sont toujours mes père et mère, je suis toujours leur enfant, et je sens ce que Dieu et la nature demandent de moi à leur égard. » — «Va, mon cher ami, lui dit Eugène. Dieu te bénira, parce que tu es un enfant d'obéissance. » — Joachim retourna donc auprès de son père et de sa mère. On ne peut dire combien de peine il eut pour les nourrir et pour soutenir leur vie. Tour toute récompense de son obéissance et de ses services, il ne recevait d'eux que des injures ; mais il souffrait tout en silence et sans se plaindre.
Une obéissance et une patience si courageuse ne furent pas sans récompense. Joachim, par sa vertu, mérita de trouver une fille vertueuse qui lui donna du bien, et avec laquelle il se maria. Il vécut avec elle dans la crainte de Dieu et dans une grande paix. Sur le point de mourir, il fit venir ses enfants, el leur dit : « Mes chers enfants, la « plus grande consolation que j'aie eue en ma vie et la plus grande « que j'aie à présent, c'est d'avoir toujours été soumis à mes père et « mère . C'est à celte obéissance que je dois ma fortune ; j'espère qu'en « considération de cette obéissance que j'ai toujours eue, en vue de « Dieu et pour son amour, le Seigneur me fera miséricorde. Je vous « recommande d'avoir de même toujours Dieu en vue, et beaucoup « de soumission et de respect pour votre mère. Si vous suivez ce « dernier avis que je vous donne , Dieu ne vous abandonnera ja- « mais. > Science pratique.
Chez les Turcs et les Arabes, le chef d'une famille a toujours été un personnage sacré pour ses enfants. Chez ces peuples, un fils ne contredit jamais son père; il ne paraît jamais devant lui que par son
ordre, qu'avec le plus grand respect, et se tient constamment debout, jusqu'à C3 qu'on lui ait ordonné de s'asseoir. — Parmi les peuplades sauvages de l'Amérique, un crime réputé affreux et sans exemple, est celui d'un enfant rebelle à sa mère. Lorsqu'une j-une Indienne a mal agi, sa mère se contente de lui jeter quelques goutles d'eau au visage, et de lui dire : Tu me déshonores. Ce reproche- ne manque jamais son effet. Nouveau Traité de civilité.
La piété filiale a inspiré les actes du plus sublime dévouement.
Catherine Lopolow, à l'âge de sept ans, suivit ses parents condamnés à l'exil en Sibérie. Au bout de deux ans, elle prit la résolution d'aller seule à Saint-Pétersbourg pour implorer la clémence de l'empereur. Vainement ses parents firent leurs efforts pour la détourner d'un projet si difficile, et qui paraissait même impossible dans un âge aussi tendre. Pour toute réponse, c*tte fille chérie leur répétai! : « Ne vous mettez point en peine, Die* m'aidera. » Après les plus tendres adieux, Catherine se mit donc en route, sans autres ressources que les aumônes que les âmes charitables pouvaient iui faire, voyageant toujours à pied, mal vêtue, mal nourrie. C'est ainsi qu'une enfant de neuf ans est parvenue à traverser un espace immense de huit cents lieues, à travers les montagnes et les déserts. Arrivée heureusement à Saint-Pétersbourg, cette jeune fille , animée et soutenue par le sentiment sacré de la piété filiaie , alla demander à loger chez une dame qu'on lui avait indiquée comme l'ange tutélaire et le soutien des infortunés. Cette dame, si digne de louanges, accueillit favorablement cette enfant ; et, quand el le connut le sujet de son voyage, elle fit tout son possible pour la faire réussir dans son entreprise. Après bien des recherches , en trouva qu'effectivement Lopolow avait été injustement condamné à l'exil ; et l'empereur Alexandre , ayant été informé de ce qui s'était passé , accorda la grâce à cet infortuné, el fit donner en outre une récompense considérable à la jeune et vertueuse Catherine. L'abbé Carron, de l'ÉdurrJion.
On lit ce qui suit dans un Voyage à Maroc, publié en 1600 : Des brigands infestaient depuis longtemps le territoire d Enos , à quelques lieues de Maroc. Le kaïd Sidi-Moulou les dispersa, et, s'étant saisi de leurs chefs, il se disposa à les juger. Il était entouré de soldats commandés par un jeune officier qui s'appelait Hamédi. et qu'il aimait à cause de sa bravoure et de son zèle. Le premier brigand qu'on amena, était un homme de cinquante ans , qui se trouva être le père de ce même Hamédi. Par égard pour l'officier, le kaïd ne voulut pas le condamner à la peine de mort; il ordonna seulement qu'on lui couperait une main dans le lieu consacré aux supplices. Le vieux brigand sortait de lasalle d'audience, et un soldat s'apprêtait ;i le suivre, lorsque Hamédi, s'adressant au kaïd liiv demanda comme, une grâce la faveur d'exécuter lui-même la sentence. «Consi-
dérez, drt le juge surpris, que cet homme est votre père. » — «Je le sais • mais il s'est rendu coupable, et je ne me regard*, plus comme son fils.» L'officier rougit vivement en prononçant ces mots. « Je ne retrouverai pas, ajouta-t-il, une semblable occasion de vous prouver mon dévouement et de montrer ma haine pour vos ennemis. » Ces paroles firent frémir tous les assistants. Le kaïd, ne pouvant ébranler la résolution du jeune homme, lui accorda l'horrible mission qu'il sollicitait. Mais, pendant qu'il suivait son père, Sidi-Moulou ordonna à un soldat de préparer son yatagan. Hamédi rentre bientôt, portant une main coupée qu'il remet tranquillement au juge. Celui-ci, dans son indignation , fait un signe convenu. Un coup d'yatagan abat la tête du pauvre jeune homme ; lecadavre tombe.et on s'aperçoit qu'il lui manque une main. 1 1 n'avait demandé à exécuter la sentence que pour sauver son père. Il lui avait dit : «Retirez-vous ; le kaïd, à cause de moi, veut bien vous faire grâce. » Aussitôt il s'était coupé une main; et, enveloppant la plaie dans son large burnous, il était revenu, d'un air calme, présenter au kaïd le débris sanglant qu'il attendait.Sidi- Moulou contemplait ce spectacle avec une profonde horreur. Le vieux brigand, ayant tout appris, rentra alors les mains levées, et se jeta sur le corps de son fils, en poussant des cris de désespoir. Hamédi fut enterré avec honneur dans un lieu particulier, auprè3 duquel on éleva une mosquée. Son père ne lui survécut pas longtemps.
Légendes par Collin de Plancy.
Pendant nos troubles révolutionnaires , le vénérable Sombreuil, ancien gouverneur de l'hôtel royal des Invalides, avait été enfermé dans les cachots de l'Abbaye. Il fut appelé à son tour devant le sanglant tribunal des égorgeurs de septembre. Au milieu de leurs arrêts et de leurs exécutions , les juges-bourreaux buvaient et déposaient sur une table leurs verres souillés de sang. Sombreuil, traîné devant eux, fut condamné à être transféré à la Force, ce qui équivalait à une sentence de mort. Il allait périr , lorsqu'une jeune fille s'élance au milieu des brigands, au travers des piques et des sabres, et s'écrie : « Arrêtez, barbares, c'est mon père. » En même temps, elle se précipite à leurs genoux, leur baise les mains dégouttantes de sang. Elle prie, elle intercède, ets'offre en sacrifice à la place de son père. Enfin elle se relève, le couvre de son corps, s'attache à lui avec tant de force, et supplie les meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant , que leur fureur étonnée reste suspendue. Alors , comme pour mettre à une épreuve plus rude encore cette sensibilité qui les touche . Bots, disent-ils à cette fille généreuse, bois dv sang des aristocrates. Et ils lui prosentent un verre plein de sang. L'amour filial donne à la jeune Sombreuil la force de céder à cette proposition ; elle boit sans paraître hésiter. Alors le cri de grâce »e fait entendre. M. de Sombreuil et sa fille sont reconduits chez eux en
triomphe par le peuple, témoin de ce spectacle. Depuis cette époque, mademoiselle de Sombreuil fut sujette à des convulsions fréquentes, occasionnées par les vives et terribles émotions auxquelles elle avait été en proie.
Se dévouer pour un vertueux père , sauver de la flamme de tendres parents, mourir pour sa mère, ce ne sont là que des devoirs doux et sacrés. Mais, timide jeune fille, boire un verre de sang pour enlever à la mort l'auteur de ses jours: mais, honnête et vertueux jeune homme, se mutiler et s'avilir pour épargner un père criminel, c'est de l'héroïsme.
Punition d'enfants coupables*
2. Absalon médita une insigne rébellion contre David, son père, prit les armes contre lui , le contraignit de sortir de la ville de Jérusalem, et le poursuivit avec une puissante armée, à dessein de lui ravir la couronne. David, se voyant pressé par son fils, fut obligé de lui résister. Il mit en ordre le peu de monde qu"il avait et se prépara à une bataille. Les deux armées étant aux mains, celle d'Absalon, quoique incomparablement la plus nombreuse, fut battue. Il s'en fit un si grand carnage, que vingt mille de ses gens demeurèrent sur la place ; Absalon lui-même chercha son salut dans la fuite. Comme il fuyait, il arriva que sa mule passant sous un chêne fort épais, ses cheveux, qui étaient extraordinairement grands , s'embarrassèrent dans les branches de cet arbre si fortement, que sa mule ne put l'emporter et qu'elle continua toujours à courir, en le laissant toujours suspendu par les cheveux, sans pouvoir se dégager. Les gens de David, l'ayant aperçu en cet état, en donnèrent avis à Joab, qui lui perça le cœur avec trois dards, quoique David, par une bonté incroyable, eût recommandé expressément, avant la bataille, qu'on l'épargnât.
Dix enfants , assez distingués par leur naissance , dont sept étaient garçons et trois filles , vivaient à Césarée en Cappadoce , leur patrie, avec leur mère qui était veuve , lorsqu'il arriva que l'aîné des frères accabla d'injures atroces celle qui lui avait donné le jour, et alla même jusqu'à porter la main sur elle et la frappa. Tous les autres enfants, qui étaient alors présents , souffrirent que leur frère traitât ainsi leur mère, au lieu de le reprendre et de l'arrêter. Cette femme, outrée des mauvais traitements qu'on lui faisait éprouver, alla dès le grand matin aux fonts baptismaux où, prosternée contre terre, elle pria Dieu que ses enfants fussent un exemple de terreur à toute la terre , et qu'ils la parcourussent errants et vagabonds , éloignés de leur patrie.
Aussitôt cette mère fut exaucée , et tous ses enfants furent punis de Dieu par un tremblement horrible de tous leurs membres , en sorte qu'ayant honte de paraître en cet état effroyable , en présence de leurs compatriotes, ils parcoururent chacun différents pays, dans presque tout l'empire romain. Deux de ces enfants, dit saint Augustin, sont venus a Hippone où nous étions; l'un s'appelait Paul, e* l'autre, qui était sa sœur, s'appelait Pallade. Ils vinrent en cette ville, environ quinze jours avant Pâques, et ils allaient tous les jours à l'église, où ils priaient devant la chapelle de Saint-Etienne, afin qu'il plût à Dieu de leur faire miséricorde et de les rétablir en leur premier état.
Le jour de Pâques, le peuple étant assemblé en foule dan3 l'église, comme le jeune homme faisait sa prière , il tomba tout à coup à terre, comme s'il eût été endormi, sans trembler néanmoins de la manière qu'il le faisait ordinairement, pendant le temps même de son sommeil. Tous ceux qui étaient présents en furent surpris. Ils le furent bien davantage , lorsque , le jeune homme venant à se relever, son tremblement le quitta tout à fait, et il se trouva parfaitement guéri. A la vue de ce miracle, tout le peuple fit retentir l'église de louanges et d'actions de grâces qu'il rendait à Dieu. Ce jeune homme dîna avec nous, dit saint Augustin, et nous raconta exactement toute son histoire, et comment Dieu Savait puni avec ses frères et sœurs, pour avoir manqué à ce qu'ils devaient à leur mère. Le mardi de Pâques, continue le saint docteur, je fis monter le frère et la sœur à la tribune, afin que tout le peuple vît l'un et l'autre, pendant qu'on lisait le mémoire de leurs aventures. Tout le monde fut témoin que le frère était debout sans éprouver aucun tremblement, et que la sœur tremblait de tous ses membres. Mais elle ne fut pas plutôt descendue, qu'elle alla prier devant la chapelle de Saint- Étienne, premier martyr. Elle tomba subitement, comme son frère, dans une espèce de sommeil, et se releva comme lui parfaitement guérie. Toute l'église retentit sur-le-champ de cris de joie et d'admiration; on fil remonter cette fille à la tribune, et tous ne cessèrent de louer Dieu de ce qu'il l'avait rétablie dans le même état que son frère.
Saint Augustin fil, àl'occasion de ce fait mémorable, une instruction pastorale à son peuple. Que les enfants, dit-il, apprennent par cet exemple à rendre à leurs père et mère l'honneur et le respect qui leur est dû, et que les pères et mères appréhendent de se mettre en colère, parce qu'il est écrit « que la bénédiction du père affermit la maison des enfants, et que la malédiction de la mère la détruit jusqu'aux fondements. »
Le père le plus criminel et le plus malheureux peut-être qu'il y eût sur la terre, avait un fils aussi méchant que lui. Plongés l'un et
l'autre dans tous les crimes, ils se précipitaient dans tous le3 malheur* qui en sont la suite ordinaire. Le fils, désobéissant, indocile, était colère, violent et emporté, jusqu'à devenir 'urieux, lorsqu'il éprouvait la moindre contradiction. Un jour que son père, déjà avancé en âge, voulut le reprendre et lui reprocher sa mauvaise '-onduite, ce fils malheureux, dans un accès de fureur, se jette sur l'auteur d£ ses jours, le renverse par terre, et, le prenant par les cheveux, le traîne le long des degrés, pour le mettre hors de la maison. Quand il fut arrivé à un certain point, le père, élevant la voix : Arrête, malheureux, lui dit-il, arrête, je n'ai pas traîné mon père plus loin, quand j'étais à ton âge. Ce père coupable reconnut à ce moment la justice et la vengeance de Dieu, qui permettait que son fils lui fît le même traitement que lui-même avait fait autrefois à son père. Quelle leçon pour les jeunes gens ! quel motif pour les engager à se comporter à présent envers leurs parents, comme ils désirent que leurs enfants se conduisent un jour avec eux !
De la fidèle observ. des comm.
QUATRIÈME INSTRUCTION
Suite des devoirs des enfants envers leurs parents. — Assistance due aux parents. — Secours corporels. — Secours spirituels. — Devoirs des beaux- pères et belles-mères, des gendres et belles-filles.
— Devoirs entre frères et sœurs. — Devoirs envers les vieillards.
— Récompense promise à l'observation du quatrième commandement.
a Mon Fils, vous dit l'Esprit-Saint, prenez soin de la vieillesse de votre père ; et ne soyez pas insensible aux gémissements de vo're mère(l).» — «Rendez-leur dans leur vieillesse tout ce qu'ils ont fait pour vous dans votre enfance (2).» Assistez-les donc dans leurs nécessités soit spirituelles, soit corporelles. Et d'abord vous leur devez :
Des secours corporels. Saint Ambroise dit que les petits
(1) Fili, suscipe senectam patris tui et gemitus matris tu^ ne obliviscaris. Eccli.. ni, 14.
(2) Rétribue illis quomodô et illi tibi. Eccli., vin, 2».
des cigognes ont soin d'apporter à leurs pères et mères la subsistance, quand ils ne sont plus en état de se la procurer par «eux-mêmes. Quelle ne serait donc pas la cruauté d'un fils qui vivrait dans l'abondance, pendant que ses parents périraient de faim ! Ne les laissez manquer de Wen ; c'est la justice, c'est la reconnaissance, ce sont les sentiments les plus sacrés de la nature qui vous l'ordonnent. Ne devez-vous pas tout à ceux à qui vous devez la vie ? Que n'ont- ils pas fait, dans votre enfance, pour vous nourrir, vous élever, vous entretenir ! Avec quelle affection cette mère tendre et vigilante enveloppait et réchauffait contre son sein vos membres encore faibles et délicats ! Avec quelle ardeur ce père laborieux affrontait la rigueur des saisons, et s'épuisait de travaux pour faire face à tous les besoins de la famille, et augmenter votre héritage ! Et maintenant que, parvenus à un âge avancé, ils sont hors d'état de gagner leur vie , vous les abandonneriez à leur triste sort ! vous refuseriez de leur tendre la main pour soutenir leur chancelante vieillesse ! Hélas ! que de fois, peut-être, ils se sont arraché le morceau de la bouche pour vous le donner ! peut-être ils ont eu l'imprudence de se dépouiller, avant le temps, de leur bien en votre faveur; et vous les puniriez de leur excessive bonté et de leur crédule confiance, en n'ayant pour eux que des entrailles de fer ! Enfants dénaturés, songez donc qu'ils sont, pour ainsi dire, la chair de votre chair et les os de vos os; et, si vous ne leur fournissez pas la nourriture et l'entretien dont ils ont besoin, vous leur donnez le coup de la mort, vous êtes de vrais parricides (1).
L'obligation d'assister ses parents étant fondée sur la nature, on ne peut s'en dispenser sous aucun prétexte. Celui donc qui refuserait de subvenir à leurs besoins, dans une nécessité grave, commettrait un péché mortel. Et qu'il ne croie pas s'excuser en disant qu'il n'a rien reçu d'eux, ou
(1) Si non pavisti, occidisti.
bien qu'ils ont d'autres enfants plus en état que lui de les secourir; car n'est-ce pas d'eux qu'il tient le plus précieux de tous les biens, qui est la vie? Et, d'un autre coté, il doit savoir que chaque enfant doit contribuer, selon ses facultés, à l'entretien de ses parents pauvres ou infirmes, et même fournir le tout au défaut des autres.
C'est surtout lorsque leurs parents sont malades, que des enfants bien nés redoublent d'attention et de vigilance auprès d'eux, pour les bien soigner, pour leur procurer tous les secours de l'art et tous les remèdes convenables, afin de prolonger, selon leur pouvoir, des jours qui leur sont si chers. Mais à voir l'indifférence de certains, à voir les indignes calculs qu'ils font sur ce que leur coûtent un père, une mère exténués, à voir la sordide épargne dont ils usent à leur égard, ne dirait-on pas qu'il leur tarde de se délivrer d'eux et qu'ils les verraient avec plaisir entrer dans la fosse ? Et que de fois, en effet, en contristant leurs cheveux blancs, ils leur arrachent ce dernier souffle de vie qui leur reste ! N'en est-il pas encore qui, par haine, par jalousie, sous prétexte qu'ils ont été moins favorisés dans le partage de leurs biens, ou parce qu'ils n'attendent plus rien de leur succession, refusent de les visiter à leur lit de mort ? Parents infortunés, voilà comment on vous abandonne, et la seule idée que c'est des plus chers objets de votre tendresse que vous recevez un si indigne traitement, est comme un poignard qu'on vous plonge dans le cœur. Quant aux enfants qui aiment réellement leurs parents, la seule chose qui puisse les consoler de leur perte, c'est de pouvoir recueillir leur dernière bénédiction, avec leur dernier soupir. Ils leur doivent encore :
Des secours spirituels. Dans le premier âge. quand les enfants sont incapables de toute autre chose, ils peuvent du moins élever vers le ciel leurs mains innocentes, pour attire? les grâces d'en haut sur des parents chéris Qu'ils prient donc pour eux dans toute la ferveur de leur âme; qu'ils demandent à Dieu , avec les plus vives instances,
DEVOIRS DES ENFANTS. jfc3
leur bonheur temporel et le bonheur infiniment plus désirable de la vie future. Les enfants doivent encore se montrer plus fidèles à ce devoir de la prière pour leurs parents à mesure qu'ils sont plus en état d'en sentir l'importance et la nécessité.
Il peut se faire aussi qu'ils aient la douleur de voir leurs parents vivre dans l'ignorance des vérités du salut, ou dans 1 oubli des devoirs religieux. Alors, sans jamais manquer au respect qui leur est dû, qu'ils saisissent avidement toute occasion qui se présentera, pour leur faire connaître et goûter les divins enseignements de l'Évangile. La tendresse filiale leur suggérera mille moyens de les ramener à leur devoir, tout en ménageant leur délicatesse. Quelle consolation pour un enfant si, par ses prières, ses larmes, ses bons exemples, ses douces représentations, il parvient enfin a gagner à Dieu le cœur d'un père, d'une mère, et leur procure ainsi, en reconnaissance de cette vie temporelle quil a reçue d'eux, la vie incomparablement plus précieuse de la grâce ! *
C'est surtout lorsque la maladie les affaiblit, et qu'on voit s approcher déjà le moment d'une cruelle séparation qu on doit leur procurer le secours des sacrements. Alors ils n ont pas assez de liberté d'esprit pour y penser euxmêmes; il faut donc les exhorter à la confiance en Dieu et leur rappeler le souvenir de la vie future. Appelez auprès deux le ministre des miséricordes divines, qui leur adoucira ce terrible passage du temps à l'éternité. Tenezvous en garde contre cette fsusse timidité, contre cette cruelle tendresse qui n'aime que selon la chair, et qui leur dissimule le danger, sous prétexte de ne pas les effrayer". Quel malheur s,, par votre faute, vous les laissiez mourr sans se reconcilier avec le Seigneur ! *
Après leur avoir prodigué toute sorte de soins, après leur avoir, a l'exemple de Tobie, fermé les paupières quand ils auront trépassé, un dernier devoir vous reste encore. Rendez-leur les honneurs funèbres comme il cot
194 BIXIEME LEÇO:*,
rient, on évitant à la fois une sordide avarier et une pompe fastueuse. Ne vous pressez pas cependant de confier leur dépouille mortelle à la terre ; mais observez fidèlement le délai prescrit par la loi. On a les exemples les plus terribles d'une foule de gens, réputés morts, qu'on a enterrés vivants, et qui se sont réveillés d'une léthargie funeste au milieu des cadavres, pour y mourir de la mort la plus affreuse. On ne saurait donc trop condamner la précipitation qu'on met à se débarrasser des restes inanimés des personnes qu'on doit le plus chérir (1). Il en résulte, plus communément qu'on ne pense, de déplorables accidents.
Votre amour pour vos parents doit les suivre jusque par delà la tombe. Il ne suffit pas d'arroser de vos larmes la terre qui les couvre ; vous vous souviendrez qu'il est un lieu de souffrance, où la justice divine tient renfermés tous ceux qui n'ont pas achevé d'expier les manquements échappés à la fragilité humaine. Par vos prières, par le saint sacrifice de la messe que vous ferez offrir à leur intention, vous pouvez hâter le moment de leur délivrance. Songez que peut-être votre père, votre mère, ne sont plongés dans des brasiers ardents que pour des fautes commises par rapport à vous, pour avoir usé de trop d'indulgence à votre égard, pour vous avoir trop aimés; et, lorsqu'il vous est si facile de les soulager, vous les laisseriez dans l'abandon ! Convenez alors ou que la foi, ou que la piété filiale est éteinte dans votre cœur.
En 18U, en moi m de sept mois, quatre personnes dont le décès avait été constaté, sont revenues à la \ie, au moment où on allait les inhumer. En 1S45, en moins de huit mois, six résurrections pareilles ont eu lieu. L'auteur d'une pétition, adressée à ce sujet au gouvernement, dit : « Depuis 1833, il y a eu, à ma connaissance seule, quarante-six cas d'enterrements plus ou moins précipités, auxquels le hasard a le plus souvent mis empêchement. Le décès de .tous ces citoyens avait été officiellement constaté. *
{Gazette de France, 14 juillet 184b.)
Nota. Les divers devoirs dont nous venons de parier, nous devons les remplir à l'égard du grand -père, de la grand'mère, des oncles et tantes et autres ascendants. Placés au-dessus de nous par les degrés de la famille et aussi par ceux de l'âge, ils ont droit à ce double titre à nos respects. Pareillement encore, nous devons honorer nos parrains et marraines, nos tuteurs et tutrices, qui représentent nos parents, les premiers devant Dieu et les seconds devant les hommes. Après les auteurs de nos jours, nous devons les regarder comme nos plus grands bienfaiteurs, et leur témoigner, par conséquent, notre reconnaissance par un entier dévouement.
Devoirs des beaux-péres et bel les -mères, des gendres et bellesfilles.
Les beaux-pères et belles-mères ont à remplir à l'égard de leurs gendres et belles-filles à peu près les mêmes obligations que les pères et mères à l'égard de leurs enfants. Ils doivent, par conséquent, les aimer, leur donner de bons conseils et de bons exemples. Qu'ils évitent cependant de prendre envers eux un ton impérieux, qui pourrait les fâcher et devenir une source de haines et de dissensions. Qu'ils ne soient pas non plus trop exigeants, comme certains qui s'imaginent que tout doit fléchir en leur présence, qu'un gendre et une belle-tille ne doivent pas faire un pas sans leur consentement, que tout ce qu'ils font est mal fait, et qui semblent prendre plaisir à les contrecarrer en toutes choses. La paix ne peut habiter dans de telles familles, car les gendres et les belles-filles ne se croient pas, et avec raison, obligés à un si rigoureux assujettissement envers des personnes dont ils ne tiennent pas le jour; ce qui fait qu'ils s'aigrissent et en viennent quelquefois aux invectives; dès lors, plus de tranquillité, plus de bonheur dans la maison. Voulez-vous que rien ne trouble ia bonne intelligence, beaux-pères et belles -mères, n'usez de votre
autorité qu'avec modération, reprenez avec douceur, donnez à vos gendres et belles-filles des marques de confiance, en n'entreprenant rien d'essentiel, sans leur en faire part; et vivez plutôt avec eux d'égal à égal que de maître à inférieur.
Et vous, gendres et belles-filles, aimez vos beaux-pères et belles-mères, respectez-les, soyez-leur soumis, et assistez-les selon leurs besoins. Ce sont là les conseils que Raguel donna à Sara sa fille (1). Quelle ne fut pas aussi la déférence de Moïse pour son beau-père Jéthro ! Pour lui obéir, il se réduisit à garder ses troupeaux, et il vécut toujours avec lui dans le plus parfait accord. Alors même quil fut suscité de Dieu pour aller délivrer son peuple, il ne voulut point partir, sans lui avoir fait part de son projet et sans avoir reçu sa bénédiction. Y a-t-il histoire plus touchante que celle de Ruth, qui ne put jamais se résoudre à se séparer de sa belle-mère Noémi, qui la suivit en pays étranger, malgré la longueur et la fatigue du voyage, et allait ensuite glaner pour la nourrir. Oh ! qu'il y a peu de belles-filles qui lui ressemblent ! Tout au contraire, les unes sont orgueilleuses, capricieuses, veulent tout régler, tout gouverner; les autres sont emportées, brutales, accablent leurs belles-mères de reproches, d'injures, leur plaignent la nourriture, et quelquefois même poussent la méchanceté jusqu'à leur désirer la mort. Et les gendres ne s'érigent-ils pas aussi en maîtres, en censeurs de leurs beaux-pères, de leurs belles-mères ? Rien ne leur plaît, rien ne les contente ; et ils font subir mille sanglants affronts à de vénérables vieillards, qui sont forcés de les endurer en silence, s'ils veulent avoir la paix et éviter les extrémités les plus fâcheuses. Des gens de cette espèce sont à la fois sans éducation et sans religion. Aussi la malédiction de Dieu fondra sur eux tôt ou tard. Ils auront à leur tour
(1) Monentes eam honorare soceros, et seipsam custodire irreprehensibilem. Toi., x, 13.
des gendres, des belles-filles, qui les abreuveront d'outrages, qui leur feront avaler le calice d'amertume jusqu'à la lie ; et plaise à Dieu qu'après les peines de cette vie, ils n'aient pas à subir les tourments de l'autre ! Gendres et belles-filles, pour éviter un tel malheur, observez la loi de Dieu, et conduisez-vous en tout comme de vrais et pieux enfants à l'égard de vos parents.
Devoirs entre frères et sœurs.
Les frères et sœurs, étant unis dans leurs parents comme des branches dans leur tige, doivent vivre aussi entre eux dans une union parfaite. Après les liens qui nous attachent à un père, à une mère, il n'en est pas de plus étroits que ceux qui nous unissent à un frère, à une sœur.
Un frère est un ami donné par la nature ;
et mille motifs pleins de charmes doivent contribuer sans cesse à nourrir cette sainte amitié. Le prophète royal compare la douceur et les avantages de l'union fraternelle à un parfum d'une odeur exquise, à la rosée qui fertilise les montagnes (1). Frères et sœurs, qu'on voie donc toujours régner entre vous la plus aimable concorde, comme si vous n'aviez qu'une même volonté et qu'un même esprit. Ayez soin de vous témoigner votre affection mutuelle par tous les services que vous pourrez vous rendre les uns aux autres, par un accueil cordial, par des manières pleines de prévenance et de bonté. Un frère doit avoir des attentions encore plus délicates envers ses sœurs, que la nature a faîtes plus faibles et plus sensibles que lui. Ah ! que c'est une chose utile et agréable, s'écrie le saint roi David, que des frères soient unis ensemble (2) ! Mais aussi que c'est
(t) Sicut unguentum in capite...; sicut ros Hermon. Psal. cxxxn, 2, 3.
(2) Ecce quàm bonum et quàm jucundum habitare fratres In unum! Ps. cxxxw, 1
une chose triste, déplorable, scandaleuse, de voir des frères se cmereller sans cesse, se dire des injures, conserver les uns à l'égard des autres une malice profonde, être toujours en procès, et vouloir se dépouiller mutuellement de leur bien ! Quoi de plus déplorable encore que de voir des frères, jouissant d'une fortune considérable, laisser leurs frères ou leurs sœurs dans le besoin et rougir d'eux à cause de leur pauvreté ! Non-seulement la charité, mais encore la piété fraternelle fait un devoir de subvenir aux nécessités de ses frères et sœurs ; et, quoique cette obligation soit moins rigoureuse que celle de secourir les parents immédiats, elle est certainement bien plus rigoureuse que celle de secourir les étrangers 2.
Devoirs envers les vieillards.
Nous devons honorer dans toutes les personnes âgées l'image de nos parents et de nos aïeux. D'ailleurs, les cheveux blancs, une tête chauve, commandent naturellement le respect. Aussi a-t-on vu de tout temps et chez tous les peuples, même chez les sauvages, les vieillards honorés et obéis comme des hommes d'expérience et de bon conseil.
Jeunes gens, honorez donc les vieillards, parce qu'ils sont vos supérieurs par l'âge, et conséquemment par la sagesse. Dieu vous en fait une obligation formelle : i Levezvous par respect, vous dit l'Esprit-Saint, devant une tête blanchie par les années (i). »
Qui ne connaît le terrible exemple de ces quarante-deux enfants de la ville de Béthel, dévorés par deux ours, pour avoir insulté le saint vieillard Elisée et s'être raillés de ce qu'il était chauve ? lis péchèrent plus par légèreté et par étourderie que par malice. Et cependant, si Dieu les a punis si sévèrement, n'est-ce pas pour inculquer à toutes les générations futures le respect pour la vieillesse *
(1) Corara cano capite consurge. Levit., xjjc, 32.
Qu'il ne vous arrive donc jamais de faire de la peine à un vieillard et de le contrister en quoi que ce soit ; mais, au contraire, supportez ses défauts avec patience et douceur. L'apôtre saint Paul vous recommande de ne les traiter jamais avec rudesse, mais de les regarder comme des pères, et les femmes âgées comme vos mères (1)
Et, si ce vieillard que vous maltraitez ou pour lequel vous n'avez aucun égard, est votre père, ou votre grandpère, quelle ingratitude ! quelle barbarie en tout point ! Hélas ! n'y a-t-il pas des familles, où Ton voit presque tous les jours de ces scènes désolantes, où des grands-pères, des grand'mères, des oncles, des tantes sont en butte à mille traits malins, où l'on soupire en secret après leur mort, comme devant être une heureuse délivrance ? Malheureux parents ! voilà donc le prix de tant de travaux, de tant de tendresse prodiguée à des ingrats ! Mais, enfants plus malheureux encore ! votre tour viendra, et, par un juste jugement de Dieu, tous les mauvais traitements que vous aurez fait subir aux autres, et peut-être de pires encore, retomberont sur vous. Vos petits-fils et vos'neveux, fidèles à ces leçons pratiques d'ingratitude et de perversité, que vous leur aurez données, vengeront sur votre personne leurs vénérables ancêtres, sauf à porter, eux aussi, à leur tour, la malédiction de Dieu qui s'étend de génération en génération.
De leur côté, les vieillards, s'ils veulent être respectés, doivent donner aux jeunes gens l'exemple de toutes les vertus, se faisant remarquer par la sainteté de leurs mœurs, la vivacité de leur foi, et une exacte observance de tous les commandements de Dieu. Quel hideux spectacle, en effet, que celui d'un vieillard, ayant déjà un pied dans la tombe, qui s'adonnerait à des vices grossiers, qui tiendrait des propos sur la religion, sur la morale, qui pousserait l'im-
(1) Seniorem ne increpaveris, sed obsecra ut patreni, anus ut matres. 1. Tim., v, 1.
pudence jusqu'à rire, jusqu'à se vanter des écarts de sa jeunesse ! 0 Dieu ! quelle peste pour ceux qui l'entendent! Il endoctrine, il encourage au mal, par la contagion de son exemple, lui dont toutes les paroles devTaient être des oracles de sagesse. Mais qu'on aime à voir, qu'on aime à entendre ces. vénérables vieillards qui sont,- -comme l'illustre Éléazar, fermes et inébranlables dans la foi ; qui, dans un corps brisé par l'âge, renferment toute l'énergie d'une âme inviolablement attachée à son Dieu; et qui aimeraient mieux au besoin mourir, que de manquer en rien à ce qu'ils doivent à l'édification de la jeunesse ! Vrais représentants de la Divinité, ils sont dignes de toute considération et de tout honneur.
D. Quelle est la récompense que Dieu promet à ceux qui accompliront ce commandement?
R. Cette récompense est la vie éternelle, et quelquefois même les bénédictions temporelles.
C'est le premier commandement, comme l'a remarqué le grand Apôtre, auquel Dieu ait promis une récompense (1). Honorez votre père et votre mère, vous dit le Seigneur, afin que vous soyez heureux et que vous viviez longtemps sur la terre (2). Quel motif plus touchant pouvait nous proposer le Seigneur, pour nous engager à observer ce précepte ? Nous tenons fortement à la vie, et il nous la promet longue et fortunée, si nous avons pour nos parents l'amour et la vénération qui leur sont dus. Quelles sont, en effet, les familles que Dieu comble de ses bénédictions? Ce sont celles où régnent l'union, la paix, la concorde, où la prière et les autres pratiques de piété sont en honneur, où les parents donnent l'exemple de toutes les vertus, et où les enfants, dociles et soumis, remplissent de joie le cœur de leurs parents. Là, tous travaillent de eon-
(i) Est mandatum primura in promissione. Ephes., vi, ?.
(2) Ut benè sit tibi et sis longaavus super terram. Ephe> vi, 8.
cert au bien commun, se prêtent un mutuel appui, et, en se partageant le poids des misères de cette vie, se le. rendent plus léger. Heureux parents ! heureux enfants >. vous nous offrez une image de cette famille céleste, où tous les saints chérissent et révèrent le Père commun, et où ce bon Père so communique à ses enfants avec l'inépuisable trésor de ses perfections.
Bien que Dieu ait promis de traiter comme ses enfants bien-aimés ceux qui rendront à leurs parents tout l'honneur et toute la déférence possibles, bien qu'il ait pour eux la tendresse et les entrailles du meilleur des pères, il ne laisse pas quelquefois que de les affliger en cette vie, même de les retirer de ce monde dans la fleur de leur âge ; mais c'est pour les rendre participants d'un plus grand bonheur dans la céleste patrie ; c'est pour leur donner, non pas seulement une longue vie, mais une vie éternelle. Car, à proprement parler, il n'y a que la vie éternelle qui puisse être appelée longue. Tout ce qui est mesuré par le temps est toujours fort court, de quelque durée qu'on le suppose ; et les biens temporels, que Dieu promet aux fidèles observateurs de sa loi, ne sont que la figure des biens inappréciables de l'éternité.
Quant à ces enfants dénaturés qui, au mépris des lois de la nature et de la religion, ne craignent pas d'abreuver d'amertume le cœur de leurs parents, Dieu les menace de toute sorte de maux. En butte à la fois au courroux du Ciel et à la réprobation des hommes, ils sentiront tous les fléaux tomber sur eux. Leur lumière s'éteindra dans les ténèbres, dit l'Écriture sainte (1), c'est-à-dire qu'ils verront toute leur gloire s'éclipser, toute leur fortune se dissoudre. Car la maison des méchants sera détruite, tandis que les tentes des justes seront florissantes (2). Ces malheu-
(1) Extinguetur Iucerna ejus in mediis tenebris. Prov., xx, 20.
(2) Domus impiorum de'ebilui ; tabernacula verô juslorum germinabunt. Prov. xiv 11.
reux enfants seront aussi de malheureux pères ; et, la malédiction du Seigneur s'étendant sur leur postérité, après s'être tourmentés et déchirés mutuellement, ils se précipiteront et s'accumuleront les uns sur les autres dans les abîmes éternels.
Amour sacré des parents, puisses-tu régner à jamais dans le cœur de tous les enfants ! Alors nous verrons la plus heureuse réformation s'opérer bientôt dans toutes les familles, et par elles dans la société tout entière. L'observation attentive des devoirs de la piété filiale prédispose à l'accomplissement des devoirs de la vie civile. Un enfant, accoutumé de bonne heure à respecter son père et sa mère et à leur obéir avec docilité, sera plus porté à respecter les lois établies pour maintenir l'ordre public ; mais celui qui veut être à lui-même sa règle et sa loi, et qui n'a jamais appris cà plier sous l'autorité paternelle, est à la fois un mauvais fils, un mauvais chrétien et un mauvais citoyen.
TRAITS HISTORIQUES
t. Le grand modèle de tous les âges et de toutes les conditions, noire divin Sauveur, a donné aux enfants l'exemple du travail. De toute sa jeunesse jusqu'à sa trentième année, nous ne savons autre chose, sinon qu'il demeura dans la petite ville de Nazareth , passant pour le fils d'un charpentier et partageant avec lui ses humbles et pénibles occupations. Le métier qu'il choisit est digne de réflexion. Vivre du travail de ses mains est un état plus pauvre que d'avoir des terres à cultiver, ou des bestiaux à nourrir. Soit qu'il travaillât pour les bâtiments, soit qu'il fît des charrues, ou d'autres instruments Je labourage, comme porte une ancienne tradition, toujours est-il constant que son métier était rude et pénible. Il passa ainsi toute sa jeunesse, attaché à sa famille et au lieu où il avait été élevé, et portant la peine imposée à tous les hommes en la ersonne d'Adam.
Flei-ry, Mœurs des chrétiens.
Saint Grégoire de Nysse , écrivant la vie de sa sœur . sainte Macrine , rapporte quelle résolut de ne se séparer jamais de sa mère. Elle lui rendait plus de services qu'elle n'en eût jamais reçu de plusieurs domestiques, pourvoyant à tous ses besoins corporels, faisant même cuire le pain de ses propres mains. La voyant veuve el
ehargée de quatre fils et de cinq filles, elle partageait avec le plus vif empressement tous les soins que lui donnaient tant d'enfants.
Greg. Nyss. ad Olymp.
On trouve dans les annales japonaises un exemple extraordinaire d'amour filial. Une femme était restée veuve avec trois garçons et ne subsistait que de leur travail. Ces enfants avaient la plus vive tendresse pour leur mère; et voyant que, malgré tous leurs efforts, iU ne gagnaient pas assez pour lui procurer tous les secours nécessaires, ils prirent la plus étrange résolution. On avait promis une récompense considérable à celui qui livrerait à la justice le voleur de certains effets précieux. Les trois frères convinrent entre eux que Tua d'eux passerait pour le voleur, et que les deux autres le mèneraient lié au magistrat, pour recevoir la somme promise. Ils tirèrent au sort qui serait la victime de la charité maternelle ; le sort désigna le plus jeune qui se laissa lier comme un criminel et conduire au juge. On l'interroge, il s'avoue coupable ; aussitôt on le jette dans un cachot, et la somme proposée est livrée à ses frères. Cependant ceux-ci s'attendrissent sur les tourments que va endurer leur jeune frère; avant départir, ils veulent lui dire un dernier adieu; et, ayant trouvé le moyen de pénétrer dans sa prison, ils l'embrassent à diverses reprises, ils l'arrosent de leurs larmes ; croyant n'être vus de personne , ils s'abandonnent avec celte chère victime à tous les transports de leur douleur et de leur tendresse. JJn officier préposé à la garde des coupables , les ayant aperçus , fut étrangement surpris d'une scène si singulière , et il donna commission de suivre les délateurs, avec injonction de ne pas les perdre de vue, et de tâcher d'éclaircir ce mystère. Les deux frères, de retour à la maison, racontent ce qui s'est passé; mais la pauvre mère, entendant dire que son fils est prisonnier, se met à pleurer, jette des cris lamentables, ordonne qu'on remporte l'argent, et proteste qu'elle aime mieux mourir que de prolonger ses jours aux dépens de ceux de son fils. Le magistrat, instruit de cet acte héroïque , fait venir le prisonnier , l'interroge et le menace des plus cruels supplices. Le jeune homme, occupé de sa tendresse pour sa mère, reste immobile, et on ne peut lui arracher d'autre réponse, sinon qu'il est criminel et qu'il doit périr. Ne pouvant plus tenir à son admiration, le magistrat se jette au cou de l'enfant et lui déclare qu'il sait tout. Il alla raconter ce prodige de piété filiale à l'empereur, qui en fut vivement touché. Il voulut voir les trois frères, et les combla d'éloges. Il accorda quinze cents écus de rente au plus jeune qui s'était dévoué à la mort, et cing cents à chacun de ses frères.
Histoire des peuples, par Constant Dorvillb,
Le jeune Belcombe, placé à l'École royale militaire, se contente, pendant plusieurs jours, de manger de la soupe, du pain sec, de ne
boire que de l'eau. Le gouverneur, averti de cette singularité, l'en reprend comme d'un excès de dévotion mal entendue. Le jeune enfant continue toujours, sans dévoilerson secret. Enfin le gouverneur, fatigué de cette persévérance, après lui avoir doucement représenté combien il est nécessaire d'éviter toute singularité el de se conformer àl'usage de l'école, voyant que l'élève ne s'explique point sur les motifs de sa conduite, est contraint de le menacer, s'il ne se réforme, de le rendre à sa famille, c Hélas! monsieur, dit alors le petit et innocent obstiné, vous voulez savoir la raison que j'ai d'agir comme je fais ; la voici : dans la maison de mon père je mangeais du pain noir et en petite quantité ; nous n'avions que de l'eau à y ajouter; ici je mange de bonne soupe, le pain est bon, blanc et à discrétion ; je trouve que je fais grande chère, et je ne puis me déterminer à manger davantage, par l'impression que me cause le souvenirdel'étatdemon père et de ma mère. » Le gouverneur ne pouvait retenir ses larmes, en voyant la sensibilité et la fermeté de cet enfant. — «Monsieur, lui dit-il, si votre père a servi, n'a-t-il point de pension?» — « Non, répond l'enfant; pendant un an il en a sollicité une; le défaut d'argent l'a contraint d'en abandonner le projet; et, pour ne point faire de dettes à Versailles, il a mieux aimé languir. » — « Eh bien, dit le gouverneur, si la fait est aussi prouvé qu'il paraît vrai dans votre bouche, je promets de lui obtenir cinq cents livres de pension ; puisque vos parents sont si peu à l'aise, recevez ces trois louis pour vos menus plaisirs ; et quant à monsieur votre père, je lui enverrai d'avance les six premiers mois de la pension que je suis assuré de lui obtenir. » — « Monsieur, reprend l'enfant, comment pourrez-vous lui envoyer cet argent? » — < Ne vous inquiétez pas, nous en trouverons le moyen. » — « Ah ! monsieur, dit alors le bon fils, puisque vous avez cette facilité, remettez-lui aussi les trois louis que vous venez de me donner; ici, j'ai tout en abondance, ils me deviendraient inutiles, eî ils feront grand bien à mon père pour ses autres enfants. »
On n'a fait de l'amour filial une vertu, que parce qu'il y a des monstres, et que les fils dénaturés ne sont pas encore des exceptions assez rares.
Un curé, faisant un jour la visite de sa paroisse, trouva dans une maison un bon vieillard assis au coin du feu. Il pleurait; le chagrin était visiblement empreint sur tous les traits de son visage. « Eh! mon ami, lui dit-il, qu'avez-vous? est-il arrivé un accident dans votre famille? Vous êtes dans les larmes ; qu'y a-t-il donc? » — « Ah! monsieur, répond le vieillard, je suis le plus malheureux de - hommes ! Je suis père de cinq enfants que j'ai élevés, non sans beaucoup de peine. Ces mains que vous voyez, n'onttravaillé que pour les nourrir. A l'époque de leur mariage, je me suis dessaisi du peu que
j'avais pour les placer le plus avantageusement possible ; maintenant que je n'ai plus rien et que je suis incapable de gagner ma vie, j'ai dû me retirer chez eux; mais comme j'habite chez chacun d'eux tour à tour, ce sont des disputes terribles, à ces différentes époques. C'est a qui ne m'aura pas dans sa maison. Je m'entends tous les jours reprocher le pain que je mange ; si je veux dire un mo\, on me ferme la bouche; il n'y a pas jusqu'à mes petits-enfants, qui ne se fassent un jeu des infirmités de ma vieillesse; à chaque instant, je me souhaite la mort. Surtout, monsieur le curé, gardez-vous bien de parler de ce .pie je vous confie ici, car ma situation en deviendrait encore bien plus affligeante. »
On est révolté de cette monstrueuse horreur. Ces enfants étaient des impies, et des impies seuls peuvent se porter à d'aussi épouvantables excès.
Conaxa, vieillard fort riche, plein d'un tendre amour pour ses deux fils, se défit en leur faveur de tuus ses biens, espérant qu'ils continueraient de le respecter, et qu'il pourrait passer avec eux tranquillement le reste de ses jours. Il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il s'était trompé. Ses deux fils lui faisaient sentira chaque instant qu'un homme dont on n'a plus rien à attendre, est un fardeau très-incommode. Le pauvre vieillard, au désespoir d'être lavictime de sa trop grande bonté, se transporta secrètement c^ez un de ses amis et lui fit part de sa triste situation. « Vous la méritez, lui dit cet ami: vous avez fait une grande faute; mais il faut tâcher de la réparer. Voici comment nous devons nous y prendre : j'enverrai tantôt chez vous un homme avec un sac rempli d'argent; vous laisserez entrevoir aux deux ingrats que c'est le fermier d'une terre que vous vous êtes réservée ; et, s'ils se laissent surprendre par ce stratagème, vous pouvez compter qu'ils changeront de conduite à votre égard.» Conaxa, bien content, s'en revint à la maison. Tandis qu'il était à table avec ses enfants, le prétendu ieimier arrive et demande à parler à Conaxa. Le vieillard se retire dans sa chambre avec le porteur du sac, ferme la porte, se met à compter les écus sur la table et a grand soin de faire sonner l'argent. Les deux fils, qui écoutaient à la porte, furent extrêmement surpris de voir que leur père avait encore des espèces. Quand ie bonhomme se fut remis à table, ils lui dirent : « Il paraît, mon père, que vous ne nous avez pas cédé tout votre bien, et que vous vous en êtes réservé une bonne partie ?» — « Vous ne vous êtes pas trompés, leur rèpondit-il, et j'aurais été bien à plaindre, si je n'avais pas pris une si sage précaution. J'ai voulu vous éprouver, et j'ai eu la douleur de ne voir en vous que des fils ingrats. Il me reste encore des biens assez considérables ; mais je ne prétends le» laisser qu'à celui de vous deux, qui aura les meilleures façons pour
moi. » Les deux fils promirent de se mieux comporter à l'avenir, et n'eurent garde de manquer de parole. Ils disputèrent à l'envi à qui gagnerait les bonnes grâces de leur père. Jamais le bon vieillard n'avait été si beureux Lorsqu'il fut sur le point de mourir, il les fit venir, et leur dit, en leur montrant un coffre-fort : « Vous trouverez là un testament, par lequel je déclare mes dernières volontés. „ Aussitôt que Conaxa eut rendu les derniers soupirs, ils ouvrirent promptement le coffre-fort, où ils espéraient puiser l'or et l'argent à pleines mains. Quelle fui leur surprise, quand ils ne trouvèrent qu'une massue avec un écrit conçu en ces termes : « Je laisse cette masque pour casser la tête à tous les père3, qui feront la folie de se dépouiller de leurs biens en faveur de leurs enfants. » Dict. d'éducation.
Ordinairement Dieu fait retomber sur les mauvais fils les mômes traitements qu'ils ont fait subir à leurs parents. Un chevalier du Tyrol, impatient de la longue vie de son père, l'avait relégué dans une sorte de cachot, au fond de sabasse-cour; et là, tous les matins, il lui envoyait par son fils, alors jeuae enfant, une espèce de brouet dans un pot de terre. Le bonhomme mourut, le chevalier ordonna qu'on brisât le pot, qui était pour lui un fâcheux souvenir. «Non, mon père, dit l'enfant, conservons-le, au contraire, il servira encore, quand vous serez vieux. »
Le trait suivant renferme ia même morale. Un homme, vivant dans l'aisance et n'ayant qu'un fils unique, eut la barbarie d'abreuver son vieux père de dégoûts, et finit par le chasser de chez lui et l'envoyer à l'hôpital. Le pauvre homme, ayant demandé quelques vêtements qui lui furent refusés, supplia qu'au moins on lui donnât, pour le garantir du froid, une mauvaise couverture, qu'on laissait au galetas. Par un reste de pitié, elle lui fut accordée, et le jeune fils fut chargé delà lui remettre; mais il ne lui en porta que la moitié, et retint l'autre. Son père, honteux lui-même de cet excès, crut devoir lui en faire reproche. « Papa, répondit l'enfant, j'ai gardé l'autre moitié pour vous, quand vous irez à l'hôpital. »
On raconte du pacha Djezzar, tyran d'ailleurs si farouche, un trait qui prouve qu'il n'avait pas totalement abjuré les sentiments d'humanité. Ce fait, assez curieux, est une leçon donnée aux mauvais fils de tous les pays; et, quand on voit un barbare protéger l'autorité paternelle d'une manière si efficace, on se demande de quels respects un chrétien ne doit pas l'environner. Un jeune chrétien, à qui Djezzar témoignait quelque intérêt, devait se marier. Il logeait dans une maison dont la meilleure pièce était au second étage. Celte pièce était occupée par son père, vieillard infime. Pour plaire à sa future, il le pria de lui céder son logement pour quelques semaines, promettant de le lui rendre peu après le mariage. Le père y consentit, et descendit aurez-de-chaussée, qui n'était ni agréable ni sain. Au bout
d'un mois, le père redemande sa chambre, on le prie de la laisser encore. 11 y consent; mais, quand il vient la demander au terme convenu, le fils refuse de la céder et maltraite même son père. Tout le quartier était indigna de ce procédé. Djezzar en fut instruit par ses espions; il mande le fils et le reçoit devant le divan rassemblé : o De quelle religion es-lu? » dit le pacha en colère. L'autre, épouvanté, ne répondait pas. Le pacha répète sa question. Le jeunehomme répond qu'il est de la religion chrétienne. « Eh bien! fais donc le signe des chrétiens. » Le fils fait le signe de la croix. « Prononce les paroles. » Le fils dit : « Au nom du Père, du Fils..., » en portant sa main, comme à l'ordinaire, au front d'abord, puis à la poitrine. — « Ah! dit Djezzar d'une voix terrible, le père est donc en haut et le fils en bas! Va, malheur eux, à ta maison, et si, dans un quart d'heure, il n'en est pas ainsi, ta tête roulera bientôt dans la poussière. » Nous n'avons pas besoin d'ajouter que le jeunehomme alla demander pardon à son père, et rétablit tout dans l'ordre. On savait trop que les menaces de Djezzar n'étaient pas vaines. Hist. morales.
Amour fraternel.
2. Nous avons cité Joseph comme le plus tendre des fils; mais il a été aussi le plus tendre des frères. On ne peut se lasser d'admirer la douceur de ce saint patriarche, et son exemple est le plus propre à nous apprendre le pardon des injures. Ses frères avaient conçu contre lui la haine la plus envenimée, à cause de l'affection particulière que son père Jacob avait pour lui, et de la liberté qu'il prit de les accuser d'un crime que l'Écriture sainte ne nomme point. Le récit qu'il leur fit des songes mystérieux qu'il avait eus et qui marquaient sa future grandeur, mil le comble h leur haine et à leur jalousie, en sorte qu'ils résolurent de s'en défaire. Un jour qu'ils le virent venir à eux dans la campagne, ils se dirent les uns aux autres: « Voici notre songeur, tuons-le et jetons-le dans une vieille citerne, et après celaon verrai quoi lui auront servi ses songes. » Ruben les empêcha de le tuer, et ils se contentèrent de le jeter dans une citerne. Ils l'en retirèrent quelque temps après, pour le vendre à des marchands ismaélites, qui allaient en Egypte. Après avoir teint la robe de Joseph dans le sang d'un chevreau, ils l'envoyèrent à leur père. Jacob, en la voyant, s'écria : * Ah! une bête cruelle a dévoré mon fils... Joseph est mort... » Il déchira ses vêtements, et, s'étant couvert d'un cilice, .1 pleura son fils fort longtemps, sans vouloir écouter aucune parole de consolation. Cependant, par une suite d'événements où le doigt de Dieu se manifeste de la manière la plus sensible, Joseph parvint à la dignité de premier ministre de Pharaon, roi
d'Egypte. Pour prémunir ce pays contre les sept années de stérilité qui menaçaient de désoler la terre, il fit de grandes provisions de grains. De toutes les contrées voisines, on fut obligé de se rendre en Egypte pour en acheter. Jacob y envoya ses enfants et ne retint auprès de lui que Benjamin, le plus jeune de tous. Joseph, les ayant inconnus d'abord sans être reconnu lui-même , voulut savoir s'ils n'auraient p&s commis contre Benjamin un crime semblable à celui dont ils s'étaient rendus coupables à son égard. Il feignit de les prendre pour des espions, et les retint trois jours en prison. Alors, saisis de frayeur et se rappelant leurs anciennes iniquités, ils se dirent les uns aux autres : « Hélas ! nous méritons bien ce qui nous arrive aujourd'hui. Nous avons péché contre notre frère ; c'est son sang que Dieu nous redemande. » Joseph, qui les entendait sans qu'ils le sussent,, fut touché de leurs regrets et se retira pour laisser couler ses larmes. Il leur fit donner du blé, et commanda qu'où remît secrètement j ur argent dans leurs sacs; mais il retins Siméonen otage jusqu'à ce qu'ils lui eussent amené Benjamin.
A i-ur retcur en Egypte, Joseph, après avoir reçu leurs hommages, les admit à manger à sa table. Ce traitemeivt honorable les étonna; mais ils furent bien plus surpris, lorsqu'au moment de leur départ, on les arrêta, en les accusant d'avoir volé la coupe du premier ministre. Joseph, avant de se faire connaître à ses frères, voulait, par cetto dernière épreuve, s'assurer pleinement de leurs dispositions. On visita tous les sacs, et la coupe se trouva dans celui de Benjamin, où l'intendant de Joseph l'avait cachée par ordre de son maître. Benjamin paraissait coupable, et Joseph feignit de vouloir le retenir comme esclave. Mais Juda lui représenta d'une manière si touchante quelle serait l'affliction de Jacob, s'ils retournaient sans Benjamin qu'ils avaient promis de lui ramener, que Joseph, ne pouvant plus retenir ses larmes, jeta un grand cri et leur dit : Je suis Joseph, votre frère; mon père Jacob est-il encore en vie? Ses frères ne purent d'abord lui répondre; tant ils étaient consternés, à la vue de celui qu'ils avaient autrefois si indignement traité. Mais Joseph les fit approcher, et les embrassa tous les uns après les autres, avec une tendresse qui leur prouva que leur crime était effacé de sa mémoire.
Histoire sainte.
« Quelle douceur, dit Valère Maxime, n'y a-t-il point dans cette pensée : « Nous avons été formés dans le même sein et reçus dans le même berceau; nous avons donné aux mêmes parents les doux noms de père et de mère; ils ont fait pour nous les mêmes vœux, et la gloire que nous tirons de nos ancêtres nous est commune : »
Le philosophe Euclide, ayant entendu proférer à son frère cette parole barbare : « Que je meure, si je ne me venge de toi ! » ré-
pondit : « Et moi, que je meure, si je ne l'engage à quitter ton ressentiment, et à m'aimer comme auparavant! »
Plutarch., de Amore fraterno.
On demandait à Caton d'Utique, encore enfant, quel était son meilleur ami dans le monde. * C'est mon frère, » répondit-il. — « Eh bien! quel est celui qui tient le second rang dans votre cœur? » — c C'est mon frère. » — « Et le troisième? » — « C'est aussi mon frère, » et il ne cessa de faire cette réponse que quand on eut cessé de le questionner. Se trouvant en Asie, il apprit que son frère, nommé Cépion, était tombé malade à Thessalonique. Quoique la saison ne fût pas favorable et qu'il n'eût point de bons vaisseaux, l'amour fraternel lui fit braver les dangers de la mer, pour voir encore une fois ce frère qu'il chérissait tendrement. L'ayant trouvé expirant, il ne se contenta pas de répandre des larmes qui décorent toujours le visage d'un philosophe humain et sensible, il lui fil faire à grands frais de magnifiques obsèques ; et, lorsqu'il partagea l'héritage avec sa nièce, il ne lui compta point cette dépense.
Plutarch.
Deux frères, réunis depuis leur enfance et ne s'étant jamais séparés, se marièrenl tous deux, et tout alla bien pendant très-longtemps. La femme de l'aîné eut dix enfants en onze ans; celle du cadet n'en eut point. Mais enfin la paix fut troublée. La première avait l'humeur un peu difficile ; l'autre sentait ses avantages, puisque, depuis les mariages, on avait vécu en communauté, sans partager les dots et les profits qu'on avait pu faire dans une métairie qu'ils faisaient valoir en commun. Il fallut donc nécessairement ;e séparer. On fait les partages, en présence des femmes et des dix enfants. Les deux frères versaient des larmes en abondance. Le cadet choisit sa part, et dit : « Je la prends ; mais elle n'est pas complète.» — « Elle l'est, mon ami, dit l'aîné; tu le sais tien. » — « Je sais et je vois qu'elle n'est pas égale et qu'il y manque ce que j'en aime le plus... Ah! crois-tu, bon frère, que moi, qui n'ai point d'enfants, je vais diviser nos biens, sans partager aussi ta famille? J'en veux la moitié : j'en choisis cinq, et je prends les cadets et cadettes, ks autres t'aideront plus tôt; et ce à quoi je m'engage, ma femme le veut comme moi. » Le ton dont cela fut dit, l'impression que cela fit, changea l'intérêt en une scène délicieuse; tous s'embrassèrent, et la paix fut rétablie pour jamais dans cette famille.
Pierre et Thomas Corneille avaient épousé les deux sœurs : il y avait entre elles la même différence d'âge qui se trouvait entre leurs maris. Il y avait des enfants, de part et d'autre, en pareil nombre. Ils ne formaient qu'une même maison, un même domestique. Enfin, après vingt ans de marng», les deux frères n'avaient pas encore songé à faire le partage des biens de leurs femmes* biens situés en Normandie,
dont elles étaient originaires comme eux ; et ce partage ne fat fait que par une nécessité indispensable, à la mort de Pieire Corneille.
L'histoire de la révolution française offre un grand nombre de dévouements enfantés par l'amour fraternel. En voici deux des plus touchants.
Deux jeunes frères, à Lyon, MM. de Nolac, conduits ensemble au tribunal qu'on appelait la commission temporaire, furent interrogés en présence l'un de l'autre, et leurs réponses uniformes annonçaient la franchise de leur âme. Cependant, comme le caprice dictait les arrêts, l'aîné fut condamné à mort et le second absous. Mais celui-ci, se précipitant aussitôt dans les bras de son frère et se tournant du côté des juges : « Citoyens, leur dit-il avec toute l'énergie que pouvait inspirer un tel moment, arrêtez; gardez-vous de confirmer l'injustice que vous venez de prononcer. Nous avons répondu franchement a toutesvosinterrogations ; vous avez enlenduque notre conduite a toujours été la même. Si mon frère est coupable, je le suis également, et je dois périr avec lui ; si je suis innocent, il l'est aussi et doit être absous. Écoutez votre conscience et réparez une erreur que v. us vous reprocheriez à jamais. » Les juges, atterrés par la force d'un sentiment dont ils n'avaient pas même l'idée, se regardèrent un moment; et, par un élan unanime, prononcèrent leur liberté.
Dans une circonstance à peu près semblable, MM. de la Rochefoucaull frères, tous deux évêques, l'un de Beauvais, l'autre de Saintes, eurent un sort bien différent. Ils furent pris* dans leur appartement; mais les brigands en voulaient plus spécialement à M. de Beauvais ; ils laissaient même la liberté à M. de Saintes. « Messieurs, leur dit ce digne prélat, j'ai toujours été uni à mon frère par les liens de 1* plus tendre amitié ; je le suis encore par mon attachement à la même cause. Puisque son amour pour la religion et son horreur pour le parjure font tout son crime, je vous supplie de croire que je ne suis pas moins coupable. Il me serait d'ailleurs impossible de voir mon frère conduit en prison, et de ne pas aller lui tenir compagnie; je demande à y être conduit avec lui. > On les emmena, en effet, l'un et l'autre aux Carmes, où ils furent immolés bientôt après.
La meilleure marque d'affection qu'on puisse donner à ses frères, e'est de s'intéresser à leur salut.
Saint Bernard, ayant résolu de se consacrer à Dieu dans la solitude, voulut inspirer à ses frères le dessein de l'y suivre ; et tous, à l'exception du plus jeune, qu'ils laissaient à son père pour la consolation de sa vieillesse, furent presque aussitôt gagnés qu'invités, lis se retirèrent d'abord à Châtillon-sur-Seine, dans une maison qui fut comme un premier noviciat, sous l'habit séculier. Après six mois
passés de la sorte, le moment de consommer leur sacrifice étant arrivé, ils partirent tous ensemble pour se rendre à Cîteaux. Les iiinq frères-étant allés à la maison paternelle, pour demander la bénédiction de Itur père, Gui, l'aîné de la famille, aperçut, en sortant, le plus jeune, nommé Nivard, qui jouait dans la rue avec des enfants de son âge : « Adieu, mon petit frère Nivard, lui dit-il ; vous demeurerez l'unique héritier ; vous aurez seul nos biens et nos terres. » — c Quoi ! répondit l'enfant avec une sagesse au-dessus de son âge, vous prenez le ciel pour vous, et vous me laissez la terre? Le partage est trop inégal. » Nivard demeura néanmoins avec son père jusqu'à ce qu'il fût en âge de se consacrer au Seigneur; mais alors ni parents ni amis ne purent i'empêcher d'aller se réunir à ses frères, dont il enviait le bonheur II serait bien à souhaiter que la jalousie, qui règne souvent parmi les frères, eût toujours un objet aussi louable
Vie des Saints.
Respect n la vieillesse.
3. L'antiquité rendait une espèce de culte à la vieillesse. En Egypte, on avait pour les vieillards le respect le plus profond ; les jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et de leur céder partout la place d'honneur. — Dans les temps les plus reculés de la Grèce, les vieillards étaient en si haute estime, qu'ils avaient droit aux premiers rangs dans les assemblées de la nation, et qu'il était à peine permis aux jeunes gens de les interroger. Dans la célèbre république de Sparte, la loi obligeait les jeunes gens à céder le pas à un vieillard en toute rencontre, à se taire quand il parlait, à l'écouter avec une déférence respectueuse. — Chez les anciens Romains, les vieillards jouissaient aussi de ce respect, qui donne tous les honneurs, toutes les préséances.
Voici un trait frappant du respect que l'on portait aux vieillards à Sparte. Pendant les fêtes, qu'on nommait Panathénées et qui se célébraient à Athènes, un vieillard étant allé chercher une place dans un endroit où les Athéniens étaient assis, les jeunes gens se moquèrent de lui et le renvoyèrent avec mépris. Il se relira du côté des Spartiates; ceux-ci, fidèles à la sainte coutume de leur pays, se levèrent avec modestie, dès qu'il parut, et le placèrent au milieu d'eux. Alors ces Athéniens, qui s'élaieni joués du vieillard, ne purent s'empêcher d'admiré»- la belle conduite des Spartiates, et liront éclater de toutes parts les plus vifs applaudissements. Des larmes coulent des yeux du vieillard qui s'écrie : « Les Athéniens savent ce qui est honnête; mais les Spartiates le font. » Cicer., de Senext., n. 63.
Les sauvages de l'Amérique observaient aussi d'une manière exenv Dlaire le respect dû aux vieillards : chez eux, la plus puissante autorité
21 î SIXIEME LEÇON.
était celle de l'âge. Nous, peuples civilisés, nous, peuples chrétiens, resterions-nous, sous ce rapport, inférieurs aux Iroqaois et aux Natchez?
CINQUIÈME INSTRUCTION
Devoirs des maîtres envers leurs domestiques. — Soin temporel. —
Soin spirituel.
L'esprit de l'Évangile est un esprit de fraternité universelle; et un de ses plus grands bienfaits, c'est d'avoir aboli ce rude esclavage qui pesait si lourdement sur le inonde païen En Jésus-Christ, a dit saint Paul, il n'y a ni maîtres ni serviteurs, ni hommes libres ni esclaves, mais nous sommes tous égaux devant le Père céleste, qui s'intéresse au salut du moindre de ses enfants aussi bien qu'à celui du plus puissant monarque de l'univers. Ce serait donc un orgueil intolérable de la part des maîtres de ne faire aucun cas de leurs domestiques, comme s'ils étaient d'une nature différente, et placés trop bas au-dessous d'eux pour mériter de fixer leur attention. — Mais, dit-on quelquefois, pourvu qu'ils soient exacts à me servir, de mon côté je suis exact à leur payer le salaire convenu; qu'ai-je besoin de m 'occuper d'eux davantage ? — Quelle illusion ! Si, pour quelques pièces d'argent que vous leur donnez, vous vous croyez quitte de toute autre obligation à leur égard, vous n'avez plus l'esprit du christianisme, et c'est saint Paul qui vous le dit : et Si quelqu'un n'a pas soin particulièrement de ceux de sa maison, il abjure sa foi, et il est pire qu'un infidèle (1). » Voici donc les devoirs d'un bon maître envers ses domestiques : il doit les traiter avec douceur, les soigner en maladie comme en santé, payer exactement leurs gages, voilà pour le temporel ; travailler à leur sanc-
(!) Si quis suorum et maxime domesticorum curam non habet, fidem negavit, et est infideli deterinr. I. Tim.. v. 8.
tification, veiller sur leur conduite, leur donner e bon exemple, voilà pour le spirituel.
Soin temporel.
4° Les traiter avec douceur. Car, songez-y bien, maîtres chrétiens, ils sont pétris du même limon que vous; ils sont, comme vous, enfants du Père céleste, destinés au royaume éternel, marqués du sceau de la Rédemption, en un mot, vos frères en Adam et en Jésus-Christ. Pourquoi donc les regarder d'un air de mépris? Quoi ! parce que vous posséderiez quelques pièces de métal et quelques arpents de terre de plus qu'eux, vous vous croiriez en droit de vous enfler d'un sot orgueil ! Songez donc à la mort qui, un jour, vous dépouillera de tout ce vain appareil qui vous entoure. Qu'aurez-vous alors de plus que ce serviteur, que cet ouvrier, que ce journalier que vous regardez peut-être maintenant du haut de votre grandeur ? Que vous resterat-il de votre puissance, de votre noblesse? tJn linceul plus ou moins fin, qui deviendra, comme le corps auquel il servira d'enveloppe, la proie de la corruption et des vers. Et l'âme? L'âme de ce pauvre dédaigné sera plus grande, plus honorée devant Dieu, si elle est plus ornée de vertus et de mérites, que celle de ce riche autrefois si fastueux.
Ne croyez donc pas déroger à votre fortune, à votre condition, en traitant vos domestiques avec bonté et douceur. Si vous avez un domestique fidèle, vous dit le Saint-Esprit, chérissez-le comme votre propre âme, et traitez-le comme votre frère (1). C'est ainsi que saint Paul témoignait la plus grande indulgence à Onésime, et le recommandait avec la plus vive tendresse à son maître Philémon, le conjurant de le considérer non comme un esclave, mais comme un frère. a Recevez-le, lui disait-il, comme mes entrailles (2). »
(1) Si est tibi se'vus fidehs, sit tibi quasi anima ;ua, et quasi fratrem sic eum tracta. Eccli., xxxni, 31.
(2) Tu UIUm utviscera mea suscipe... jam non ut servum, sed pro servo charissimum fratrem. Philem., 10 et se<j.
Notre-Seigneur lui-même ne veut pas regarder ses disciples comme ses serviteurs : a Vous êtes mes amis (1), » leur dit-il.
L'humanité et la reFgion vous font un devoir d'être doux, affables, complaisants à l'égard de vos domestiques, et d'adoucir par des procédés honnêtes la pénible nécessité qui les met sous votre dépendance. La reconnaissance vous impose encore la même obligation. En effet, si vous avez un serviteur fidèle, dévoué, généreux, zélé, soyez-en bien convaincus, ce n'est pas à prix d'argent que vous pourrez reconnaître les services qu'il vous rend. Pour vous, il supporte le froid, le chaud, les plus rudes travaux, s'efforçant par toute sorte de soins de vous rendre la vie agréable, toujours prêt à se sacrifier pour vous, à vous soulager dans vos maladies, à vous soutenir dans votre vieillesse; non, non, le plus riche salaire n'est pas capable de récompenser l'attachement qu'il vous porte ; et ce n'est que par une bonté, une douceur, une amitié réciproques que vous pourrez le dédommager un peu des peines qu'il prend pour vous.
Il y va aussi de votre intérêt; car, si vous vous approchez d'eux, autant que le permettent les convenances, ils vous serviront avec plus de zèle et de fidélité. Si vous les traitez comme vos enfants, ils s'attacheront à vous, ils vous aimeront comme un père; et, par votre bienveillance à leur égard, vous acquerrez un droit nouveau non-seulement sur leurs actions, mais encore sur leurs volontés. Pénétrez-vous bien de cette pensée d'un moraliste que « chez les supérieurs l'indulgence et l'affabilité sont des vertus qui leur coûtent peu, et qui leur rapportent beaucoup. » N'allez pas cependant vous trop familiariser avec vos serviteurs, car cette familiarité engendrerait bientôt en eux le mépris et l'arrogance.
(1) Jam non dicam vos servos ; vos autem dixi amicos. Joan.t xv, 15.
Qu'ils sont loin des vrais sentiments de la nature et au christianisme, ces maîtres hautains, impérieux, qui tempêtent sans cesse contre leurs domestiques, le? accablent d'injures et de mauvais traitements, et les font gémir sous un joug de fer ! C'est à eux que s'adresse cet avertissement de l'Esprit-Saint, dont malheureusement ils ne font guère leur profit : « Ne soyez point comme un lion dans votre maison, en vous rendant terrible à vos domestiques et en opprimant ceux qui vous sont soumis (1). »
Mais votre domestique, dites-vous, ne fait pas bien son travail, il gâte plus d'ouvrage qu'il n'en fait; il est fier, désobéissant, rebelle. — Prenez garde; ne seriez-vous pas un de ces maîtres impatients, irascibles, qui s'emportent pour des riens, qui ne trouvent jamais aucune chose à leur goût, qui veulent qu'on prévienne leurs désirs, qu'on devine leurs volontés, et qui ne parlent presque jamais que d'un ton menaçant et furieux? Votre serviteur peut-il être bon envers vous, si vous êtes méchant à son égard? Du reste, je n'ai garde d'autoriser la paresse des domestiques, ni leurs manquements quelconques. Aussi, je m'empresse d'ajouter que, si les maîtres ne doivent pas abuser de leur autorité pour tourmenter leurs domestiques, il ne faut pas non plus qu'ils se laissent aller à une molle condescendance pour leurs vices. La bienveillance, loin d'exclure une certaine sévérité, la rend dans l'occasion nécessaire. Il faut donc que les maîtres avertissent et corrigent leurs serviteurs; mais que la charité soit toujours le principe de leurs remontrances. Qu'ils se figurent bien qu'il n'y a personne de parfait ici-bas, et que nous devons mutuellement nous supporter nos défauts. Sans ce support mutuel, il n'y a ni paix ni charité, et c'est la paix et la charité qui font l'harmonie et le bonheur de tout le monde. « Maîtres, vous dit saint Paul témoignez de l'affection à vos serviteurs; ne les
'1) l\o(i esse sicut leo in domo tuâ, avertens domeslicos tuofc et ©pprimens subjectos libi. Eccli., iv, 35.
traitez point avec rudesse et avec menaces, sachant que vous avez les uns et les autres un maître commun dans le ciel, qui n'aura point d'égard à la condition des personnes (i). t En effet, nous sommes tous égaux à ses yeux, nous sommes tous ses serviteurs; et il usera à notre égard de la même mesure dont nous nous serons servis envers les autres, traitant avec bonté ou avec rigueur les maîtres, selon qu'ils auront été eux-mêmes bons ou méchants à l'égard des domestiques. C'est ainsi que notre sainte religion, tout en conservant l'inégalité nécessaire des conditions, établit une espèce d'égalité par la charité l.
2° Les soig7ier en maladie comme en santé. Quand ils se portent bien, ils travaillent pour vous, et vous devez, par conséquent, pourvoir à leurs besoins, leur donner une nourriture convenable, et les traiter comme des frères (2). Un des principaux éloges que l'Esprit-Saint fait de la femme forte, c'est qu'elle distribue avec sagesse les aliments «à ses domestiques, et qu'elle ne craint pour eux ni le froid ni la neige, parce que tous ont un double- vêtement (3). Quelle dureté de la part de ces maîtres sans cœur, qui surchargent leurs serviteurs de travail, leur font subir de longues veilles, les exposent sans nécessité et sans pitié à toutes les intempéries des saisons, semblent n'en pas faire plus de cas que si c'étaient de pures bêtes de somme, et, tandis qu'ils donnent abondamment à celles-ci le fourrage qui leur est nécessaire, plaignent à leurs domestiques le pain qu'ils mangent et leur en comptent les morceaux ! Sans doute il est bon de les occuper le plus qu'il se peut, pour qu'ils ne s'accoutument pas à l'oisiveté ; on doit encore les corriger avec une sévérité raisonnable, quand ils sont déréglés et malicieux ; mais aussi faut-il leur fournir la nour-
(1) Domini, quod justum est et aequum servis praestate, scientet quod et vos dominum habetis in cœ!o. Coloss., iv, I.
(2) Quasi fratrem sic eum tracta. Ecch., xxxm, 31.
(S) Non timebit domui sua? à frigoribus nivis; omnes en'O) domestici ejus vestiti sunt duplicibus. Prov., xxxi, 2t.
riturc, dont ils ont besoin pour réparer leurs forces (1). Un maître chrétien doit encore donner à son serviteur qui tombe malade, tous les soins que réclame son état. Ne serait-ce pas une sordide avarice que de le laisser, dans une si triste nécessité, sans secours, sans consolation, sans aliments ? Peut-être c'est par un excès de travail à votre service qu'il a usé son tempérament ; peut-être c'est en vous soignant vous-même, avec affection, dans quelque maladie, qu'il a contracté son infirmité ; et maintenant vous seriez sans compassion pour lui, et vous l'abandonneriez à son malheureux sort ! N'est-ce pas plutôt le cas de déployer votre générosité? Où pouvez-vous, en effet, mieux placer vos aumônes et vos libéralités qu'en faveur de ceux qui sont attachés à votre maison et à votre personne, et qui s'acquittent de leur tâche avec fidélité ? Procurez-leur donc des remèdes nécessaires et la visite d'un médecin, à l'exemple de ce pieux centenier de l'Évangile, qui, voyant son domestique malade, va aussitôt trouves le divin Sauveur et lui dit : « Seigneur, mon serviteur est malade de paralysie dans ma maison, et il souffre cruellement. » Le Seigneur, considérant le zèle du centenier et son amour pour son domestique, fut touché lui-même de compassion, et lui dit : «J'irai, et je le guérirai. » — « Seigneur, ajouta le centenier, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. » — «Allez, dit alors Notre-Seigneur, qu'il vous soit fait selon que vous avez cru. » Et le serviteur fut guéri à l'heure même (2). En admirant ici la puissance de Jésus et son incomparable charité, nous devons aussi louer la foi du centenier et sa tendresse pour son domestique.
Quant à ces serviteurs, qui ont vieilli dans la maison et se sont attachés à leurs maîtres de père en fils, pondant
(1) Cibaria et virga et omis asino; panis et disciplina et oous siwo.Eccli., xxxm, 25.
(2) Matin., vin, 6