‹ Nouvelle explication du Catéchisme de Rodez (volume 2)Chapitre 12 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

plusieurs générations, ils méritent encore plus d'égards. Par leur constance et leur fidélité, ils sont dignes qu'on les traite comme de vrais membres de la famille ; et on ne doit pas manquer d'assurer leur subsistance, pendant leurs vieux jours. Ces!; s'honorer soi-même et faire preuve d'une belle àme, que de prendre d'eux tout le soin convenable. L'homme juste, dit le Sage, est tendre jusques envers les bêtes (1). En effet, que de personnes on voit qui ne veulent pas abandonner un cheval dans sa vieillesse, qui s'attachent à un chien fidèle ; et pour un vieux domestique on aurait des entrailles de fer 2 ! Ce serait là une marque qu'on n'a ni humanité, ni piété, ni amour de Dieu, ni amour des hommes. Les entrailles des impies sont cruelles, a dit TEsprit-Saint (2).

3° Leur payer exactement leur salaire. C'est ce que recommande Tobie à son fils : « Quiconque aura fait pour vous de l'ouvrage, payez-le aussitôt (3). » N'est-il pas, en effet, de toute justice que vous teniez les conventions que vous avez faites ? Soldez donc à vos domestiques et autres ouvriers ce qui leur est dû, entièrement, exactement, et sans délai. « Que la récompense du mercenaire ïip reste pas entre vos mains jusqu'au lendemain matin (4). » — « Vous lui rendrez le jour même le prix de son travail, avant le coucher du soleil, parce qu'il est pauvre, de peur qu'il ne crie contre vous au Seigneur, et que le délai ne vous soit imputé à péché (5). » Par ces paroles énergiques, f Écriture veut faire comprendre combien on et>t coupable de retenir, contre leur gré et sans cause légitime, à ceux qu'on

(1) Novit justus junu'ntorum suorum animas. Prov., xn, 10.

(2) Yiscera îir.piorurn crudelia. Prov., xu, ;0.

(3) Quicumque tibialiquid operatus fuerit, statim ei mercedem restitue, lob., iv, iS.

(4) Non morabitnr opus mercenarii tui apud te usque mane- Levit., xix, iô.

(6) Eàdem die reddes ei pretium laboris sui , ante solis occasora,. . ne clamet contra te ad Dominum et reputetur tibi in pecca- *um. Deut., xxiv, 15.

DEVOIRS DES MAÎTRES. 2l9

fait travailler, le salaire qu'ils ont gagné à la sueur de leur front.

Quelquefois des maîtres injustes imaginent des prétextes futiles, pour faire perdre à leurs domestiques une partie de leurs gages, pour en différer le paiement, pour désavouer les conditions qu'ils ont faites. Ils leur cherchent mille chicanes sur le temps mal employé, sur le travail mal fait, sur certains dommages survenus et dont ils veulent les Tendre responsables. Mais le Seigneur prend en main la cause du pauvre injustement opprimé, et il frappe de ses anathèmes tous ceux qui commettent l'iniquité. « Celui, dit le Sage, qui répand le sang humain et celui qui frustre le mercenaire, sont frères. Celui qui arrache à un homme le pain qu'il a gagné par son travail, est comme celui qui assassine (1). » — Quel rapport, me dira-t-on peut-être, y a-t-il entre une injustice légère et un abominable homicide?

— La disparité vous semble grande ; et cependant songez que priver de son salaire un malheureux qui vous a consacré son temps, ses forces, ses sueurs, c'est le laisser manquer de pain, lui. sa femme et ses enfants; c'est, en vérité, lui arrache1 r la vie.

Quelle cruauté encore de la part de ces riches inhumains qui exploitent la misère des pauvres, qui profitent de leur triste position, de la faim qui les presse, pour les gager au plus bas prix possible, au-dessous même du prix infime. Ce sont de véritables vampires, qui sucent le sang de leurs frères et dévorent leur substance. Mais quels terribles châtiments les menacent ! Tremblez, barbares oppresseurs du faible et d« l'indigent ! pleurez, poussez des cris et des hurlements, vous dit l'apôtre saint Jacques, à la vue des maux qui vont fondre sur vous, car le salaire que vous avez fait perdre à vos ouvriers crie vengeance devant le

(!) Qui aufert in sudore panem. quasi qui occidit proximum suam.

— Qui effundil sang-uinem, et qui fraudera facit mercenario, fratre» •unt. Ecch., xxxi v, 26, 27.

Seigneur. Vos richesses, que vous entassez par des moyen*, si iniques, se changeront en un trésor de colère pour les derniers jours; et Dieu punira votre inhumanité à l'égal des plus grandes abominations (1).

Soin spirituel.

Les maîtres ne doivent jamais perdre de vue qu'ils remplacent les parents auprès de leurs domestiques, et, par conséquent, ils ont à remplir à leur égard à peu près les mêmes devoirs que les parents envers leurs enfants. Ils doivent donc travailler à leur sanctification, et pour cela :

1° Les instruire ou les faire instruire des vérités du salut. Ils n'ont pas seulement besoin du pain matériel, mais encore du pain de l'intelligence. Plusieurs, sortis de bonne heure de la maison paternelle pour gagner leur vie, n'ont jamais bien appris leur catéchisme et croupiraient dans une ignorance profonde de leur religion et de leurs devoirs, si un maître zélé n'avait soin de les en instruire. Et même eussent-ils eu d'abord une instruction suffisante, les vérités religieuses, comme toutes les autres, s'oublient facilement, et il faut se les remettre de temps en temps dans la mémoire. Que fait donc un maître chrétien? S'il a des domestiques qui n'aient pas encore fait leur première communion, il les y prépare, en les intruisant par lui-même ou par d'autres, leur donnant tout le temps nécessaire pour suivre les explications du catéchisme, que donnent les pasteurs des paroisses et autres personnes pieuses. Qu'il ne dédaigne pas non plus de les interroger de temps en temps lui-même, pour s'assurer de leurs progrès et voir s'ils avancent dans la science du salut. Leur sollicitude ne doit pas se borner aux petits enfants; eiie s'étend à toutes les personnes de leur maison, qu'ils doivent envoyer à l'église pour assister aux offices et y rece-

(î) Agite nimc divites, plorate ululantes. Jacob., v4. î.

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voir la nourriture spirituelle. On en trouve quelquefois, qm sont assez ridicules pour dire : « Est-ce que je loue et je paye nies domestiques pour aller à l'église ?» — Mais, ditesmoi; 6 maître aveugle et insensé, parce que vous louez et que vous payez vos domestiques, croyez-vous qu'ils aient cessé d'appartenir à Dieu ? Ne sont-ils pas les serviteurs de Dieu avant d'être les vôtres? En vous vendant leurs travaux, ont-ils renoncé à l'obligation d'être chrétiens? Oh ! qu'ils sont à plaindre ces pauvres gens, qui ne demanderaient pas mieux que d'aller dans le temple du Seigneur recevoir l'instruction qui leur manque, mais auxquels on n'en laisse pas le temps, et qui n'osent le demander, de peur de s'attirer des menaces, des paroles de moquerie ou d'indignation ! Mais, sachez-le bien, ô maîtres inhumains, vous êtes si strictement obligés d'instruire ou de faire instruire vos domestiques, que si, par une grave négligence de votre part, ceux-ci ignorent quelque mystère nécessaire au salut ou quelque devoir important, vous péchez mortellement.

2° Veiller sur leur conduite. Il ne suffit pas de connaître ses obligations, il faut encore mettre en pratique les instructions qu'on a reçues. Un bon maître a soin que ses domestiques observent exactement la loi de Dieu, qu'ils fassent leurs prières journalières, qu'ils assistent à la messe le dimanche et les jours de fêtes, qu'ils s'approchent de temps en temps des sacrements, qu'ils observent l'abstinence et les jeûnes prescrits, à moins que des raisons légitimes ne les en dispensent. Sa plus grande application doit être, comme le recommande saint Jean, de veiller à ce qu'ils se conduisent en toutes choses d'une manière digne de Dieu (1). Il les éloigne des occasions périlleuses auxquelles ils pourraient être exposés, les empêche de fréquenter ies cabarets, les mauvaises compagnies, les lieux suspects. S'il a des domestiques de différents sexes, il doit

(1) Quo», benefaciew, deduces digne Deo. Joan., h», 6.

prendre garde qu'il n'y ait jamais entre eux aucme familiarité, et qu'ils se respectent mutuellement. Il n'en souffre pas chez lui de joueurs, d'ivrognes, de débauchés, de blasphémateurs, car un maître est responsable de tous les désordres de ses domestiques, s'il ne travaille pas à les arrêter. Lors donc qu'il les voit offenser gravement le Seigneur par des colères, des imprécations, des paroles obscènes et autres scandales, il faut qu'il les reprenne avec une sainte fermeté. Et, s'il en a de tellement vicieux qu'ils soient insensibles à ses remontrances et s'il désespère de pouvoir les corriger, il ne doit pas hésiter à les renvoyer. C'est une peste qui infecterait bientôt toute la famille, et qu'on ne peut en aucune manière garder. On me dira peut-être : C'est un excellent domestique; il s'acquitte bien de sa charge. C'est possible; mais, d'un autre côté, c'est un impie, c'est un libertin ; voulez-vous qu'il souille et remplisse votre maison de ses abominables iniquités? Comment exposer au contact d'un tel homme la vertu de vos autres domestiques, et peut-être ce que vous avez de plus précieux au monde, l'innocence de vos enfants ? Ah ! plutôt, dites comme le roi-prophète : Je ne veux à mon service que des gens irréprochables, et qui marchent dans une route immaculée (1 ). Je ne laisserai point habiter dans ma demeure un serviteur orgueilleux et insolent. Je ne souffrirai point sous mes yeux celui qui parle le langage de l'iniquité et du libertinage (2).

3° Leur donner le bon exemple. Les inférieurs sont toujours portés à se modeler sur leurs supérieurs. Que le maître soit chrétien, les domestiques aimeront et pratiqueront la religion; et, s'ils s'en écartent, sa parole aura la plus grande efficacité pour les ramener à leur devoir. Que si, au contraire, le maître, content de cette probité hu-

( 1) Ambulans in via immaculalà hic mihi minislrabat. Ps. c, 6. (2j Non habitabit în medio domùs meœ qui facit superbiain, qui loquilur iniqua. Ps. c, 7.

mai ne qui ne gêne pas beaucoup les passions, ne donne jamais aucun signe de piété, qu'il est à craindra que son mauvais exemple ne fasse la plus funeste impression dans l'esprit et sur le. cœur de ses domestiques ! Et s'il est ouvertement impie, s'il fronde la religion par ses blasphèmes et par sa conduite, alors foi et mœurs, tout périt dans la famille; et lui-même, il est exposé à devenir dès cette vie la première victime de son irréligion. Croyez-vous, en effet, que des domestiques qui n'ont pas la crainte de Dieu, se fassent beaucoup de scrupule de faire tort à leurs maîtres, dès qu'ils pourront le faire impunément? Et, sur l'article de la charité, se feront-ils scrupule de déchirer la réputation d'un maître qui ne se gêne nullement pour déchirer la réputation d'autrui ?

Si, au lieu de porter ses domestiques à la vertu par ses bons exemples, un maître s'oublie jusqu'à les exciter directement au péché; s'il leur commande des actions mauvaises, comme, par exemple, de voler, 'de se venger; s'il tourne en ridicule leur prétendue simplicité 'dans la foi, leurs pratiques de dévotion ; s'il en fait les ministres ou les confidents de ses passions honteuses, de ses mystérieuses intrigues , ah ! quel crime ! quelle abomination ! Mais crime mille fois plus horrible, abomination digne de toutes les foudres du Ciel, s'il abuse de l'inexpérience d'un sexe faible et timide pour lui ravir l'innocence et l'honneur. Maître séducteur, maître infâme, l'unanime réprobation des hommes s'attache à votre nom, et la vengeance divine vous poursuit. Quant à vous, jeunes personnes, qui auriez le malheur d'être engagées au service d'un de ces suppôts de Satan, ah! sortez, sortez au plus tôt de cette maison perverse; âmes simples et pures, douces et chastes colombes, arrachez-vous des griu*es de ce vautour, qui veut vous dévorer. Fuyez comme le chaste Joseph, en laissait votre manteau entre les mains criminelles qui voudraient vous rendre coupables. — Vous me direz peut-être que vous ne savez où aller, que vous ne savez que devenir. — Jetez-vous

22 4 SlXïÉilE LEÇON.

entre les bras de Dieu, protecteur de l'innocence ; il aura soin de -vous, il récompensera votre fidélité à sa loi; non, non, le Seigneur n'abandonnera jamais une âme qui veut lui plaire. Ayez donc confiance, domestiques pieux et fidèles ; vous êtes sûrs de trouver toujours une ressource favorable. Dieu et les gens de bien vous rendront justice;, et vous n'en serez que plus estimés et plus recherchés. Mais enfin, quoi qu'il en puisse arriver, ne vaut-il pas mieux sauver son âme que de puiser des trésors dans la fange du vice ? Fuyez les flammes de Sodome, et sauvez-vous.

Maîtres chrétiens, voilà donc vos devoirs envers vos domestiques. Rendez-leur, vous dit saint Paul, ce que l'équité et la justice demandent de vous, les traitant avec douceur et bénignité, comme vous voudriez être vousmêmes traités, si vous étiez à leur place (1). Que votre plus grande joie soit de voir la piété en honneur dans votre maison. Si vos domestiques servent bien le Seigneur, n'en doutez pas, ils n'en seront que plus zélés à bien vous servir vous-mêmes 3.

TRAITS HISTORIQUES

1. Quoique dans l'ancien paganisme l'étal de domesticité fût inconnu, et que les esclaves fussent regardés plutôt comme des bêtes que comme des hommes, l'histoire a cependant conservé le souvenir de plusieurs illustres personnages qui les traitaient avec la plus grande bienveillance. Les Lettres familières de Cicéron prouvent rattachement et la sollicitude de ce grand homme pour son esclave Tiron, qu'il se fit un plaisir de rendre à la liberté et qu'il s'attacha comme bibliothécaire. L'ayant laissé malade à Patras, en Achaïe, il lui écrivait avec toute la tendresse d'un père qui parle à son enfant, lui recommandant de se bien ménager, de ne pas craindre la dépense pour tout ce qui pourra hâter sa guérison, s'engageant à payer largement tous lesremèJes et tous les honoraires des médecins, et lui assurant que, malgré le vif désir qu'il a de jouir de sa présence, il préfère encore qu'il retarde son arrivée plutôt que de le voir s'expo-

(i)Domini, quod jus tu m est et œquum servis prsestale. Coloss., lf,1.

ser à aggraver son mal par un voyage long et pénible. Il écrivait aussi à Atticus que, bien que Tiron lui fût de la plus grande utilité, soi', pour ses études, soit pour toute sorte d'affaires, il désirait pourtant son rétablissement plutôt par affection pour lui que pour le parti qu'il pouvait en tirer. CiCER.,Fami7.,l. XII. — Ad Attic, 1. VII, ep. 5.

Sénèque écrivait à son ami : « Je me réjouis de, ce que vous vous conduisez avec vos esclaves d'une manière pleine de douceur. Ce sont des esclaves, dit-on? mais ce sont des hommes, ce sont des hommes qui vivent pour nous, qui nous servent, et dont nous tirons toute sorte de secours dans les besoins de la vie; et ainsi nous les devons considérer comme nos amis, quoiqu'ils soient d'un rang inférieur (1). Je veux que les maîtres se fassent aimer de leurs esclaves, et que leurs esclaves les servent parce qu'ils les aiment. Est-ce trop abaisser les maîtres que de les égaler en quelque sorte à Dieu, qui veut être en même temps et adoré et aimé (2)? » Senec, episl. 47.

Si les païens ont eu ces sentiments, la religion chrétienne, qui est l'école des humbles, a des moyens bien plus puissants pour persuader aux maîtres de traiter d'une manière, non-seulement humaine , mais chrétienne, ceux qui nesont pas leurs esclaves, mais leurs serviteurs. Aussi les maîtres les plus pieux sont-ils les plus charitables envers leurs domestiques.

Le saint roi Louis IX avait une patience admirable dans ce qui ne regardait que sa personne. Un de ses valets de chambre laissa tomber une goutte de cire enflammée sur une jambe où il avait mal. « Vous devriez vous souvenir, lui dit-il, que mon grand-père vous donna autrefois congé pour beaucoup moins. » C'est tout ce que la douleur lui arracha. Jamais on ne vit un si bon maître, si aisé à servir, si disposé à excuser les fautes de ses domestiques ; c'est que jamais, peutêtre, on n'en vit un plus pieux, et que c'est le propre de la véritable piété de nous rendre sévères envers nous-mêmes, et indulgents pour les autres.

Saint François de Sales, s'étant éveillé un jour de grand matin ei ayant quelque travail important à faire, appela son valet de chambre pour le venirhabiller. Cet homme dormait si profondément qu'il n'entendit pas sa voix. Le prélat inquiet se lève aussitôt, et s'empresse d'aller voir s'il ne lui serait i.as arrivé quelque accident fâcheux; mais, ayant trouvé qu'il dormait de bonne grâce et ne voulant pas l'éveiller de peur de nuire à sa santé, il s'habille et se met à prier, à étudier, à écrire. Le valet de chambre, s'étant levé quelques instants après, entra dans la chambre de son maître, et voyant qu'il travail-

(t) Servi sunt? imô homines sunt. Servi sunt? imô amici. • (2) An id dominis parùm est, quod Deo satis est, qui et colitur et amatur? Senec, epist. 47.

lait, il loi demanda brusquement qui l'avait habillé. « Moi-même, lui dit ïe saint évèque; ne suis-je pas assez grand et assez fort pour cela?» — « Ne pouviez-vous donc pas m'appeler? » reprit l'autre en grondant. — « Je vous assure, mon enfant, répondit le saint, que je l'ai fait, et que j'ai crié plusieurs fois. Je me suis même fevé pour savoir quelle était la cause de votre silence ; mais j'ai vu que vous dormiez de si bonne grâce, que je meseraisfait unepeine de vous éveiller.» — «Vous ne devriez pas du moins vous moquer de moi, » repartit le valet confus. — % Oh ! mon ami, reprit le prélat, je ne l'ai pas dit par un esprit de moquerie, mais bien par un esprit de gaieté. Allez, je vous promets que je ne cesserai plus d'appeler que vous ne soyez éveillé et que je ne vous aie fait lever; et, puisque vous le voulez ainsi, je ne m'habillerai plus sans vous. »

Le même saint avait au nombre de ses domestiques un jeune homme si doux, si aimable et si vertueux, que plusieurs bourgeois désiraient l'avoir pour gendre. Le prélat, qui craignait qu'il ne s'engageât témérairement dans les liens du mariage, le fit venir et lui dit : « J'aime votre âme comme la mienne propre ; il n'y a sorte de bien que je ne vous désire; et c'est pour cela que j'ai appris avec peine que l'on songeait, et que vous songiez peut-être vous-même, à vous établir. Vous êtes jeune, mon ami, et il me semble qu'à votre âge, on n'a pas encore le jugement assez formé pour entrer en mariage. Pensez-y bien ; car, quand on est embarqué, il n'est plus temps de revenir. Le mariage est un certain ordre4, ou il faut faire profession avant le noviciat ; et, s'il y avait un ar: d'épreuve, comme dans les cloîtres, il y aurait peu de profés. Au reste , que vous ai-je fait que vous vouliez me quiiter? Je suis âgé, je mourrai bientôt, et alors vous pourrez vous pourvoir comme il vous plaira. » A ces paroles, le jeune homme se jeta aux pieds de son maître, lui demanda pardon de la pensée qu'il avait eue de le quitter, et lui protesta qu'il était résolu de le servir jusqu'à la mort, c Non, mon enfant, lui dit alors le saint évêque, je ne prétends pas gêner votre liberté; je voudrais, au contraire, la racheter, comme saint Paulin, par la perte de la mienne ; mais je vous donne un conseil d'ami, et tel que je le donnerais à mon propre frère, s'il était à votre âge. » C'est ainsi, dit l'évêque de Belay , qui rapporte ce trait, c'est ainsi que le saint traitait ses domestiques en vrai père, les regardant, non comme ses serviteurs, mais comme ses propres frères et ses enfants.

Quand un domestique fait une faute, i! faut l'en reorendre, sans le mortifier. On connaît un beau trait de Turenne. Un jour d'été, il était en petite veste blanche et en bonnet à une fenêtre de son antichambre. Un de ses gens survient ; et, trompé par lhabillement, le prend pour l'aide de cuisine. Il s approche doucement par derrière, et lui applique un grand coup. L'homme frappé se relourneà l'instant.

Le valet voit en tremblant le visage de son maître; il se jette à genoux tout éperdu. « Monseigneur , lui dit-il, j'ai cru que c'était Georges. > — «Et quand c'eût été Georges, reprit Turenne, il ne fallait pas frapper si fort. » C'est toute la réprimande qu'il fit à ce domestique ; et c'est ainsi qu'il en usait à l'égard des autres. Aussi était-il également aimé de ceux qui le servaient, et de tous ceux qui servaient sous lui.

Les mots durs et piquants ne font qu'en attirer de plus piquants encore. Un Auvergnat avait pour maître un homme capricieux et d'un petit génie, qui le grondait souvent sans raison. Un joui , entre autres injures qu'il lui dit, l'ayant appelé roi des sots : « Que ne le suisje, Monsieur! repartit l'Auvergnat; car, au lieu que vous êtes mon maître, je serais le vôtre. »

Les maîtres que l'infirmité réduit à exiger des services dégoûtants et pénibles , doivent les recevoir avec une reconnaissance mêlée de confusion , ou au moins avec une bonté qui en adoucit les désagréments. Mais souvent ce sont ceux-là mêmes qui sont les plus difficiles et les plus fâcheux. Une dame était d'une telle faiblesse qu'elle ne pouvait faire un seul pas, sans être soutenue par un domestique. Au milieu de l'escalier, elle s'avisa de quereller celui qui l'aidait à descendre, et lui donna un soufflet. Le domestique la laissa et s'enfuît. Comme elle le rappelait à son secours avec de grands cris : «Madame, lui dit-il, passez-vous de mon bras, si vous pouvez; pour moi, je puis me passer de vos soufflets.»

2. Aimez vos domestiques, disait madame de Maintenon à la duchesse de Bourgogne ; portez-les à Dieu , faites leur fortune , sans contenter ni leur vanité ni leur avarice.

Il n'y a, peui-être, dans aucun pays du monde, un plus bel usage que celui qui est en Espagne. Une partie des revenus de la plupart des seigneurs est destinée à payer les pensions des anciens domestiques de la maison. Ceux qui servent fidèlement et qui remplissent exactement leurs devoirs, sont sûrs d'avoir de quoi subsister le reste de leurs jours. Un ancien domestique survit-il à son maître, celui-ci, en mourant, le recommande à son successeur, qui croirait indigne de lui de manquer aux intentions de celui qu'il remplace. Ce qui fait qu'on voit dans bien des maisons ur grand nombre d'anciens domestiques vieux, infirmes, qui ne font plus rien que de faire honneur à la bonté, à la générosité de leurs maîtres, et qui sont aussi bien traités que s'ils étaient encore utiles. Quel plus noble emploi peut-on faire de ses richesses, aux yeux de l'humanité bienfaisante !

Ecole des mœurs,

Un écolier, dgé de dix-sept ans, qui étudiait au collège d 'Parcourt, ayant rencontre un pauvre couvert de haillons , le reconnut poui ud

ancien domestique, qui avait autrefois servi chez ses parents. Toucha de la plus tendre compassion sur son infortune, à laquelle ni la paresse ni les vices n'avaient aucune part , il lui assigna un rendezvous secret Puui le lendemain matin, et lui donna, pour premier secours, tout l'argent qu'il possédait alors et la portion de pain destinée à son déjeuner, avec ordre de revenir, 1 après-dînée , prendre celle qui devait servir à son goûter. Il le fit loger dans une maison honnête, et paya ses loyers pendant huit mois; il le nourrit pendant le même temps avec le pain qu'on lui donnait pour son déjeuner ei pour son goûter, et avec l'argent qu'il recevait de ses parents pour -es plaisirs et les besoins de son âge. Il lui acheta ensuite un habit pour le mettre en état de solliciter un emploi , et le fit entrer comme domestique dans une maison où sa mère avait quelque liaison. Cette mère du bienfaisant jeune homme , dînant un jour chez son amie, reconnut son ancien laquais et apprit de sa bouche l'histoire de sa vie. depuis qu'il avait quitté son service. Il lui raconta surtout, dans le plus grand détail, tout ce que son fils avait fait pour lui; et la mère, qui l'avait entièrement ignoré jusqu'alors , en fut si charmée que, se félicitant d'avoir un fils si modeste et si charitable, elle doubla la somme qu'elle avait coutume de lui donner pour ses menus plaisirs, et dont il faisait un si bon usage. Reyre , Anecdotes.

3. Rappelez-vous avec quelle bonté touchante le centenier de l'Évangile s'intéressait à la guérison de son serviteur, et avec quel empressement il vint la solliciter auprès de Jésus. Sachant que ce divin Sauveur était entré dans la ville de Capharnaùm, il vient le trouver, et lui parle avec cette simplicité et celle franchise ordinaires aui gens de guerre, qui ont de la religion et de la foi; avec cette noblesse et celte naïveté, qui gagnent le cœur des hommes et qui assurent auprès de Dieu le succès de la prière. « Seigneur, lui dit-il, j'ai chez moi mon serviteur, qui est paralytique et qui souffre de grandes douleurs. » Il se conlenie d'exposer l'état du malade, et c'en est assez pour le cœur de Jésus, qui, sans attendre d'être prié, sollicité, lui répond aussitôt : «J'irai, et je le guérirai. » — «Ah ! Seigneur, dit le centenier confus, je n'ose prétendre à cet honneur; vous venir chez moi! Je ne mû pas digne que vous entriez dans ma maison, daignez seulement dire une parole; Us maux les plus opiniâtres vous obéissent; ordonne!, et le malade sera guéri. » Jésus, l'entendant parler ainsi, fut dans l'admiration, et dit à ceux qui le suivaient: «Je vous le dis en vérité, je n'ai pas trouvé une si grande foi dans Israël. » Alors il dit au centeaisr : « Allez, et qu'il vous soit fait selon que vous avei «ru. » Et à l'heure même, le serviteur fut guéri. Les plaies de l'âme sont plus terribles que celles du corps ; prenons tous les moyens possibles pour en délivrer nos inférieurs. Évangile médité.

Saint Elzéar avait dressé un règlement pour ses gens, les obligeant à le garder ou à se retirer. Ce règlement portait: t° Qu'ils entendissent la messe chaque jour; 2<> que nul ne se permît ni jurements ni blasphèmes , é° que tous assistassent chaque jour à la prière commune et à une onférence de piété qui la suivait ; 4<> qu'ils se confessassent souvent, et se missent en état de communier une fois le mois; 5° qu'ils vécussent en paix, et que, s'il survenait quelque querelle, elle fût étouffée dès le premier jour; 6° qu'ils s'abstinssent de toute action et de toute parole déshonnêtes; 7» que nul ne demeurât oisif; 8° que nul ne jouât ni aux dés ni aux cartes ; 9° qu'aucun ne maltraitât ses inférieurs, sous quelque prétexte que ce fût.

Le duc de Bourgogne, ayant un jour appris qu'un vieux domestique de sa maison était en danger de mort, sans vouloir entendre parler de mettre ordre aux affaires de sa conscience : « L'âme de ce malheureux, dit-il, est pourtant aussi précieuse devant Dieu que la nôtre ; il faut que je lui envoie mon confesseur. » Mais, pensant qu'il pouvait faire quelque chose de plus encore, en faveur d'un homme qui avait passé sa vie à son service, il se transporte à sa maison. « Je viens ici, mon ami, lui dit-il, pour te dire combien je suis touché de ton état. Je ne puis oublier que tu m'as toujours servi avec affection; songe, de ton côté, que tu me donnerais, pour la première fois de ta vie, le plus grand de tous les déplaisirs, si tu ne mettais pas à profit, pour ton salut, les moments qui te restent encore. » Ce pauvre homme, pénétré jusqu'aux larmes de la démarche de son bon maître, se réveille de son assoupissement; il se reproche de n'avoir point assez profilé des grands exemples de vertu qu'il avait sous les yeux. La foi vive d'un grand prince ranime la sienne; il donne des marques éclatantes de repentir ; il se dispose à la grâce des sacrements, et les reçoit avec édification. Quelques heures avant sa mort, il fit dire au prince qu'il mourrait en paix, s'il osait espérer d'avoir part à ses prières ; et le duc de Bourgogne lui fit dire qu'il pouvait compter sur les siennes et sur d'autres qu> seraient encore plus efficaces.

Proyart.

Quelle estime faut-il faire d'un maître « zélé pour lui-même, et indifférent pour Dieu, qui punit dans ses domestiques tout ce qui intéresse sa personne, et ferme les yeux sur tout ce qui outrage la Majesté divine ; qui est insensible aux sales discours, aux impiétés, aux imprécations qu'ils prononcent, et se montre délicat jusqu'à l'excès sur un terme peu respectueux, qui s'adresseàlui et qui le pique?»

BoURDALOUr.

SIXIÈME INSTRUCTION

Devoirs des serviteurs envers leurs maîtres.— Respect.— Obéissance. — Service. — Fidélité.

On peut réduire les devoirs des serviteurs à l'égard de leurs maîtres à quatre principaux : le respect, l'obéissance, le service, la fidélité. L'observation de ces quatre points ferait un domestique parfait, digne de toute considération aux yeux de ses maîtres, et, ce qui vaut encore infiniment mieux, aux yeux du premier de tous les maîtres, qui est Dieu.

i° Le respect. Que tous les serviteurs sachent, dit saint Paul, qu'ils sont obligés de rendre toute sorte d'honneur à leurs maîtres, afin de n'être pas cause que le nom et la doctrine de Dieu soient blasphémés (1). L'état de sujétion où sont les gens de service, demande d'eux ces marques de respect. Serviteurs, vous dit le prince des apôtres, c'est là votre vocation (2). C'est une suite de l'état île sujétion dans lequel vous vous trouvez. Dieu , en vous plaçant dans une condition inférieure, vous a donné des maîtres auxquels il a communiqué une partie de son autorité, et qu'il vous ordonne de respecter. Vous devez donc leur rendre en paroles et en actions tout l'honneur convenable, regardant Jésus-Christ lui-même en leur personne (3). Par conséquent, ce serait offenser le Seigneur lui-même que de se laisser aller contre eux à des pensées de mépris et de moquerie, à des manières arrogantes, à des paroles outrageuses, que de les tourner en ridicule, de dévoiler leurs défauts, de leur répondre avec hauteur, d'en faire avec les autres domestiques le sujet de vos diatribes.

(i) Quicumque sunt sub jugo servi, dominos suos omni honore dignos arbilrentur. I. Tim., vi, i.

(2) In hoc enim vocati estis. I. Pet., a, 21.

(3) Servantes... sicut Domino et non hominibus. Coioss , m, 23.

Mais j'entends quelqu'un de ces malheureux domestiques., qui se trouvent engagés au service d'un maître dur et méchant et qui gémissent sous un joug de fer, se récrier et me dire : Comment voulez-vous que je respecte un maître si pei\ respectable, un maître qui ne se respecte pas luimême, un maître exigeant, atrabilaire, impitoyable, ou bien un maître impie, blasphémateur, libertin ? — Saint Pierre vous répond : a Serviteurs, soyez soumis à vos maîtres avec toute sorte de respect; et non-seulement à, ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont difficiles et pervers (1). » Leurs vices, quels qu'ils soient, ne leur ôtent pas la qualité de maîtres. Détestez intérieurement les crimes qui les déshonorent, et priez pour leur conservation ; mais vous n'êtes point autorisé à sortir des bornes du respect dû à leur autorité. C'est même précisément parce qu'ils sont méchants, que vous devez être doux, honnête, prévenant, respectueux, sans quoi vous leur donneriez occasion de prononcer des jurements, d$s malédictions, d'invectiver contre la religion; et c'est ce que saint Paul vous recommande d'éviter absolument, quand il vous dit : « Serviteurs, rendez toute sorte d'honneur à vos maîtres, afin de n'être pas cause que le nom et la doctrine de Dieu soient exposés à la médisance des hommes (2). »

Nous devons ici, puisque l'occasion s'en présente, sévèrement blâmer ces domestiques, ces servantes, qui font blasphémer leurs maîtres, parce que, par une dévotion mal entendue, ils voudraient être toujours à l'église, toujours en prière, toujours au confessionnal , et négligent par là le soin de la maison. Les maîtres impatientés crient contre les dévots et les dévotes, prennent en aversion les pratiques pieuses, se déchaînent contre la religion^

(1) Servi, subditi estote in omni timoré dominis, non tantùm bonis et niodestis. sed eliani dyscolis. I. Pet., u, 18.

(2) Servi dominos suos omni honore dignos arbitrentur, ne nomen Domini et doetrinablasphemetur. 1. Jim., vi, i

et cela, parce qu'on leur prend un temps qu'ils croient leur appartenir. Les péchés, qu'ils commettent à ce sujet, retombent sur les serviteurs qui en sont la cause. Sans doute, il ne faut jamais négliger le service de Dieu, qui est le maître suprême ; mais un domestique, dont la dévotion est solide et éclairée, trouve facilement le moyen de concilier l'accomplissement de ses devoirs religieux avec ce qu'il doit à ses maîtres.

2° L'obéissance. C'est toujours saint Paul qui parle et qui dit aux domestiques : « Vous, serviteurs, obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec crainte et avec respect, dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ lui-même (1). » Le grand Apôtre avait extrêmement à cœur que les serviteurs chrétiens se conduisissent d'une manière irréprochable à l'égard de leurs maîtres ; et voilà pourquoi, en divers endroits de ses Épîtres, il leur trace les règles les plus sages et les plus saintes. Serviteurs, obéissez à vos maîtres. Cette obéissance consiste à exécuter d'une manière convenable leurs justes commandements ; et vous la leur devez évidemment, puisque, par le salaire qu'ils vous donnent, ils achètent vos services et le droit de vous commander. Ce serait donc une véritable injustice que de leur désobéir, et la faute serait d'autant plus grande que le tort qui en résulterait pour vos maîtres, serait plus considérable. Par exemple, vous employez au jeu, aux amusements, à des conversations frivoles, le temps que vous devez consacrer au travail; ou bien encore, vous mettez cinq ou six heures pour faire un ouvrage pour lequel il faudrait tout au plus une ou deux heures; c'est une injustice manifeste, et vous êtes obligés à une restitution proportionnée au dommage que vous avez causé.

Pour accomplir ce précepte de l'obéissance dans toute son étendue, il faut que les domestiques obéissent, comme

(I) Servi, obedite per omnia dominis carnalibus. Coloss., m, 20.

le leur recommande l'Apôtre, dans la simplicité du cœur et dans la crainte de Dieu (1), travaillant, non pas seulement afin de plaire à leurs maîtres, mais surtout en vue de plaire à Dieu. Cette vue de la foi rend l'obéissance plus prompte, plus vive, et aussi plus agréable et plus douce.

11 faut encore qu'ils obéissent promptement, sans délai ni murmures, s'efforçant de faire plaisir à leurs maîtres, autant que possible, de s'accommoder à leur humeur, à leurs inclinations, de s'assujettir à leurs heures, évitant de les contredire ; et cela, autant pour leur propre tranquillité que par respect pour l'autorité de leurs maîtres. Que de paroles dures, de reproches, de traitements fâcheux les domestiques s'épargneraient, s'ils savaient retenir leur langue !

Il faut enfin qu'ils obéissent en tout et partout (2). Pourvu que la chose qu'on leur commande soit juste et raisonnable, ils doivent l'accomplir, sans examiner srelle est dure ou agréable, pénible ou aisée. Mais si leurs maîtres avaient la témérité de leur ordonner des choses contraires à la loi de Dieu ; s'ils voulaient les employer à des œuvres d'iniquité, les faire servir d'instruments à leurs vengeances, à leur rapacité, à leur libertinage, dès lors qu'ils ne les écoutent plus ; dans ces cas, l'obéissance serait un crime, et la résistance est un devoir. On ne doit jamais offenser la Majesté suprême, pour plaire à un maître icibas, ce maître serait-il le plus redoutable de tous les potentats, puisque celui-là est beaucoup plus à craindre qui. fait trembler tous les rois (3). Mais, à part cette exception, les domestiques doivent à leurs maîtres une obéissance entière, car ils n'ont pas engagé leurs services pour faire leur volonté, mais la volonté de ceux qui les payent. Par consé-

(1) in simplicitate cordis timentes Deum. Coloss., m, 22,

(2) Per omnia,... timentes Deum. Coloss., m, 22.

(3) Terribili apud reges terrse. Ps. lxxv, 12,

quent, ils pèchent, lorsqu'ils s'acquittent nonchalamment ou avec mauvaise grâce de ce qui leur est enjoint, lorsqu'ils répondent avec hardiesse et insolence, lorsqu'ils se fâchent et s'emportent, se croyant toujours surchargés.

Pour leur alléger le fardeau, souvent si pénible, de l'obéissance, saint Augustin leur propose l'exemple de Jésus- Christ, qu'il fait parler ainsi à un serviteur : a Apprends « de moi, mon ami, à servir ton maître, puisque j'ai bien « voulu me soumettre à servir des méchants. En effet, de « qui le Seigneur a-t-il souffert tant d'outrages dans sa « passion, que de la part de ses serviteurs ? Qu'étaient-ils « autre chose que de méchants serviteurs ? Car, s'ils n'a- « vaient été méchants, ils n'auraient pas traité leur maitre « comme ils le firent. Si donc le Seigneur du ciel et « de la terre a bien voulu s'assujettir à des indignes, n'est- « il pas juste qu'un homme ne fasse pas difficulté de « servir, avec affection et de bonne volonté, un autre a homme comme lui, quand bien même il serait mé- € chant (l)?»

3° Le service. C'est pour servir leurs maîtres qu'ils ont engagé leur temps et leur travail ; ils doivent donc s'acquitter soigneusement de la fonction qu'on leur confie, et remplir leur tâche avec zèle et ardeur. S'ils se laissaient aller à une coupable négligence, ils n'auraient pas droit à la totalité du salaire qui leur a été promis. Mais comment doivent-ils servir leurs maîtres? Écoutez, serviteurs: le grand Apôtre, qu'il ne faut jamais se lasser de citer sur cette matière, va vous i'apprendre : « Ne les servez pas seulement, vous dit-il, lorsqu'ils ont l'œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes ; mais faites de bon cœur la volonté de Dieu, comme étant les serviteurs de Jesus-Christ, et servez-les avec affection, regardant en eux le Seigneur, et non les hommes, sachant que chacun, qu'il soit libre ou esclave, recevra de Dieu la

(i) D. Aug. , in psal. cxxiv.

récompense du bien qu'il aura fait (1). » Pesez bien ces paroles.. Saint Paul vous recommande

1° De servir vos maîtres, non pas avec répugnance, et comme si vous ne souilliez qu'à regret l'état où la divine Providence vous a placés, mais avec affection (2), ayant pour eux et pour ce qui les regarde un véritable attachement, et faisant de leur intérêt le vôtre propre. Dans une maison où les domestiques sont bien pénétrés de ce qu'ils doivent à leurs maîtres, ils se réjouissent des profits qui leur arrivent, et ils se regardent comme lésés eux-mêmes par les pertes qu'ils éprouvent.

2° De les servir, non pas seulement lorsqu'ils ont l'œil fixé sur vous et que vous ne pouvez vous dispenser de leur obéir, sans encourir leur disgrâce ou des mauvais traitements, mais alors même qu'ils ne pourraient s'apercevoir de vos infractions aux ordres qu'ils vous ont donnés (3). Il veut que vous les serviez en tout temps, en tout lieu, absents ou présents, sans contrainte, sans dissimulation et sans fraude, vous acquittant de votre devoir de bon cœur et en toute simplicité. 11 condamne, par conséquent, ces mauvais serviteurs, qui ne travaillent avec activité que lorsqu'ils sont sous les yeux du maître. Mais le maître vient-il à s'éloigner, les voilà aussitôt qui passent le temps à rire, à folâtrer ou à dormir. Peut-être aussi travaillent-ils pour leur profit personnel ou au profit de quelque autre, à l'insu et contre le gré de leurs maîtres. Gagnent-ils ainsi leur salaire ? Non certes, mais ils le volent. Et, lorsque la perte du temps est notable ou souvent renouvelée , ils pèchent gravement et sont obligés de réparer tout le dommage que les maîtres en souffrent. S'ils perdent habituellement une ou deux heures par jour, quelle somme de

(1) Non ad ocnlos servientes, quasi hominibus placer.ïc , sed ut servi Christi, facientes voluntalem Dei. Ephes., vi, 6. *'2) Cum bonâ voluntate servientes Ephes., vi, 7. (3) Non ad oculum servientes. Ephes., vi, 5

restitution n'auront-ils pas à faire au bout d'une ou de plusieurs années !

3° De les servir avec une crainte respectueuse, considérant en leur personne Dieu lui-même, dont ils sont l'image par l'autorité qu'ils tiennent de lui. Voilà ce qui relève la condition des domestiques aux yeux de la foi. Ils ne sont pas tant les serviteurs des hommes que les serviteurs de Jésus-Christ. Servir un homme pourrait leur paraître chose vile ou peu honorable ; mais c'est Jésus-Christ qu'ils servent, puisque c'est Jésus-Christ qui les a assujettis à cet état et qu'il veut y être servi par eux, leur promettant lui-même la récompense (1). Souvent ils ont affaire à des maîtres ingrats, qui n'ont pour eux aucune affection, qui s'imaginent que tout leur est du et qu'ils ne doivent rien à personne; mais Jésus-Christ les dédommagera amplement des peines et des privations qu'ils auront subies pour son amour, en les admettant dans son royaume céleste K

4° La fidélité. Est-il fidèle? Voilà la première chose dont on s'enquiert au sujet d'un domestique. Tant il est vrai que c'est là une qualité essentielle, fondamentale, qu'un maître exige avant tout de ceux qu'il admet à son service. Cet article mérite de la part des domestiques une attention particulière. Qu'ils soient bien persuadés que, sans fidélité, iis sont perdus, même humainement parlant, parce que personne ne voudra les admettre dans sa maison. Aussi le grand Apôtre veut-il qu'on les exhorte vivement à être soumis à leurs maîtres, et à ne rien détourner de leur bien, mais à témoigner en tout une entière fidélité, afin que leur conduite fasse révérer à tout le monde la doctrine de Dieu notre Sauveur 2 (2).

Cette fidélité consiste

4° A ne rien dérober. Le larcin est toujours détendu;

{J)Scienîesqu?!d à Domino aceipietis retributionem. Coloss., m, 24. (S) Non fraudantes, sed in omnibus fidem bonam ostendentes.

r«f.,u,io.

mais le vol domestique a un degré de malice spéciale, qui le rend plus condamnable et le fait plus sévèrement punir par toutes les lois divines et humaines. En effet, outre Tinjustice, il renferme un indigne abus de confiance^ cmi dénote une âme basse et lâcne. Un maître, qui a droit de compter sur son domestique, ne se tient pas en garde contre lui comme contre un étranger ; il ne peut avoir toujours les yeux sur lui, et il lui livre en quelque sorte tous ses biens. La moindre infidélité de sa part est donc un vio» lement de la bonne foi.

Mais ce que je prends, dites-vous, est si peu de chose. — A force d'y revenir, ces petits riens font des sommes considérables ; et, si peu que cela soit, quel droit avez-vous de vous l'approprier ? Les plus grands voleurs commencent par de petits larcins et finissent par l'échafaud. Ce n'est pas une demi-fidélité que vous devez à vos maîtres, mais une fidélité entière et inviolable.

Mais je ne suis pas assez payé ; le travail que je fais vaut au delà de ce qu'on me donne. — C'est possible, je vous l'accorde ; mais votre maître ne tient-il pas ce qu'il vous a promis? Ne peut-il pas vous dire : N'êtes-vous pas convenu avec moi de telle somme (1)? Prenez donc ce qui vous appartient, et sachez vous en contenter. A l'avenir, faites de meilleurs arrangements, si cela vous plaît; cherchez une autre place ; mais, en attendant, il ne vous est permis de rien prendre, à l'insu de votre maître, sous quelque prétexte que ce soit. Et, prenez-y bien garde, il y va d'abord du salut de votre âme, caria loi morale, sauf quelques cas extrêmement rares et dont vous ne devez pas vous faire le juge, vous défend de vous compenser furtivement de vos travaux; et, dès que vous êtes librement convenu de votre gage, toute retenue est un vol. Il y va de votre honneur^ car, si ces petites infidélités viennent à être découvertes, comme cela arrive tôt ou tard, toutes les portes vous

(1) Nonne ex denario convenisli mecum ? Matth., xx, lô.

seront bientôt fermées ; personne ne voudra vous recevoir dans sa maison, et vous serez partout méprisé et haï comme un voleur.

2° A ne rien prodiguer. Un serviteur fidèle doit être comme un bon économe, qui doit ménager le bien de son maître, le faire fructifier et prendre garde que rien ne se gâte et ne périsse. Il évite donc avec le plus grand soinies dépenses inutiles, et veille aux intérêts du maître comme aux siens propres. Si la négligence en ce point est grave, et si les choses qu'on laisse périr, forment une matière notable, c'est un péché mortel contre la justice.

3° A empêcher qu'on ne fasse du tort aux maîtres. Bien loin de prêter la main aux larcins ou aux fraudes des autres domestique*, un serviteur fidèle s'y oppose de toutes ses forces, et avertit au besoin le maître. Ceci regarde surtout les domestiques, qui sont spécialement chargés desatfaires de la maison et qui ont l'intendance sur lus autres. En général, une injustice qu'on voit, qu'on tait et qui blesse un tiers, on la commet soi-même ; nul, s'il n'est fripon, n'aime à tolérer les friponneries. Ces principes, vrais d'homme à homme, sont bien plus rigoureux encore dans la liaison étroite de serviteur à maître.

A0 A ne pas divulguer ce gui se passe dans la famille. La discrétion est un point essentiel de la fidélité. Un domestique sage et prudent doit, en quelque sorte, n'avoir ni oreilles pour entendre ce qui se dit dans la maison, ni yeux pour voir ce qui s'y passe, ni langue pour en parler. S'il doit garder fidèlement le bien de ses maîtres, à plus forte raison doit-il être réservé pour ce qui touche à leur honneur et à leur réputation. Selon une expression qu'un nsage journalier consacre, la vie intérieure de chacun doit être murée. Pourquoi donc, ô domestiques prévaricateurs, tourmentes rar une fatale démangeaison de parlei, iriezvous initier le public à toutes les querelles d'un ménage., entretenir les uns et les autres des différends qui peuvent •urverir entre les époux, des écarts de leurs enfants, du

mauvais état de leurs affaires? Pourquoi ne pas garder làdessus le plus profond silence ? Souvent Jes domestiques de diverses maisons, dans leurs mutuelles confidences, se révèlent les défauts de leurs maîtres, s'excitent à la haine, à la révolte, ou bien encore trahissent le secret des con* versations les plus intimes; et, après avoir prêté l'oreille à la médisance ou à la calomnie, rapptrtent à leurs maîtres tout ce qui a été dit sur leur compte, quelquefois même en l'exagérant, et allument ainsi le (lambeau de la discorde entre les familles. Que de fois un mot lâché mal à propos a été comme une étincelle qui allume un affreux incendie (1) ! Les domestiques, qui dénigrent leurs maîtres de manière à leur porter un tort notable dans leurs biens ou dans leur réputation, ou qui sont cause, par leur mauvaise langue, qu'ils ne peuvent ensuite trouver d'autres serviteurs ou qu'ils n'en trouvent que de mauvais, pèchent mortellement 3.

Voici encore quelques cas d'injustice, dont les domestiques peuvent se rendre coupables et contre lesquels ils doivent se prémunir; car souvent pour eux la tentation est très-forte, et il faut bien qu'ils se gardent d'y succomber. Ils manquent de fidélité, si, dans les achats qu'ils sont chargés de faire, ils retiennent quelque argent ou autre chose, sans le consentement exprès ou tacite de leurs maîtres; si, dans le travail qui leur est assigné, ils se font suppléer par d'autres qu'ils payent ensuite aux dépens des choses de la maison ; s'ils font l'aumône, non avec leur propre bien, mais avec celui de leurs maîtres; si, contre leur consentement, ils font boire et manger des étrangers; s'ils donnent furtivement aux autres domestiques des denrées qui leur étaient spécialement confiées; s'ils font de petits repas en cachette; s'ils s'approprient pour eux ou pour d'autres les restes de certains aliments, des vins, U-

(1) Ecce quantus ignis quàm magnam silvam incendit! Jacob.) m. S.

queurs, café, fruits, etc.; si, enfin, avant le terme convenu, ils quittent leurs maîtres sans raison lé itir contre îe gré de ceux-ci. Ils sont obligés de les inden de tout le dommage, qu'ils leur causent par leur sortie anticipée.

Serviteurs, soyez fermement attachés à vos devoirs; sans doute, votre condition est pénible, on ne peut en disconvenir; car l'homme étant né pour être libre, tout assujettissement lui est difficile. Mais ne savez-vous pas que chaque état en ce monde a ses peines, ses soucis, ses embarras? et peut-être ces maîtres, ces riches, ces heureux du siècle dont vous êtes tentés d'envier le sort, sont plus à plaindre que vous. 11 n'y a qu'une chose qui puisse adoucir les misères de cette vie, c'est la pensée de Dieu c'est l'esprit de la foi, c'est l'attente de la bienheureuse immortalité. Elevez donc vos désirs vers la céleste patrie ■ regardez Dieu, regardez Jésus-Christ dans la personne de vos maîtres. Non, non, ce n'est pas un homme que vous servez; c'est le Roi des rois, c'est le Roi immortel de tous les siècles ; et vos actions les plus simples et les plus viles comme, par exemple, de garder les troupeaux, de laboure/ de vous occuper des affaires In ménage, si vous avez soin de les rapporter à Dieu et de les faire en état de grâce, ont plus de prix aux yeux du Seigneur, que les faits les plus éclatants et les plus vantés des grands de la terre, qui n'agissent ordinairement que pour une vaine fumée de gloire. Ainsi, dans cette humble obscurité à laquelle vous vous résignez, parce qu'il a plu à la divine Providence de vous y placer, Dieu fixe sur vous des regards de complaisance, tandis qu'il dédaigne les superbes. Et il viendra un jour, où toutes les distinctions de rang et de naissance seront abolies, où il n'y aura ni riches ni pauvres, ni maîtres m serviteurs, où tous les hommes, réduits à une égalité parfaite devant celui qui ne fait acception de personne, seront jugés selon leurs œuvres. Alors la vertu seule sera honorée et récompensée; et, si vous. aimez le

Seigneur, si vous le servez fidèlement, vous verrez ramper à vos pieds ceux dont le fol orgueil vous accable aujourd'hui de mépris. En attendant ce nouvel ordre de choses, qui mettra chacun à sa place et que la foi vous montre au delà du temps, courage, serviteur bon et fidèle; remplissez votre devoir avec honneur, sans oublier jamais la fin surnaturelle pour laquelle vous êtes créé; contentez vos maîtres sur la terre, et le Maître suprême, qui récompense infiniment les plus faibles services, vous fera entrer dans sa gloire (•!).

Maîtres et serviteurs , voulez-vous avoir moins de sujet de vous plaindre les uns des autres, édifiez-vous mutuellement par de bons exemples ; soyez sincèrement religieux.

Maîtres chrétiens, la première condition que vous devez exiger de ceux qui entrent à votre service, c'est qu'ils aiment et qu'ils pratiquent la religion. Ne laissez jamais mettre le pied chez vous à un domestique blasphémateur, ivrogne, débauché ; c'est une vipère, que vous introduiriez dans votre maison. Pouvez-vous espérer d'être bien servi par un valet ou une servante, qui ne veulent pas servir Dieu? Seront-ils fidèles à un maître terrestre et charnel, ceux qui ne sont pas fidèles à Dieu? S'ils vous volent, s'ils vous pillent, s'ils pervertissent vos enfants, vos autres domestiques, ne vous en prenez qu'à votre imprudence et à votre aveuglement. Hélas ! que de maux causés dans les familles par des domestiques impies et corrompus ! Et cependant, avant de les recevoir chez soi, a-t-on soin de s'informer s'ils ont de la religion? On prend des renseignements sur leur aptitude, sur leurs talents, sur leur habileté; on parle même quelquefois de moralité; mais de piété, mais de pratiques religieuses sans lesquelles une probité purement humaine est si exposée à faiblir, il n'en

(I) Euge, serve bone et fideiia; intra in gaudium Domini lui. Math.,\iv, 23.

iv, il

est pas question. Un tel est robuste et laborieux, tel autre a une taille et une figure avantageuses, c'est assez, dit-on, il fera pour moi; et à combien de cruels mécomptes on s'expose ! C'est des serviteurs méchants et pervers que le Seigneur a dit qu'ils sont les plus grands ennemis de leurs maîtres (1).

Et vous, serviteurs, avant de vous engager, sachez chez qui vous allez, et préférez toujours les familles où l'on craint le Seigneur, où vous aurez toute facilité pour l'accomplissement de vos devoirs religieux. Si vous savez que le maître que l'on vous propose, est un impie et un débauché, pourquoi vous mettre en rapport avec un tel homme? Pourrez-vous résister à la contagion de ses mauvais exemples? Oh ! que déjeunes gens doux, modestes, pieux, ont vu toutes leurs vertus se flétrir, pour être entrés dans de^> maisons où Dieu n'était point connu ! Que de jeunes filles se sont perdues au service de maîtres dissolus, qui ont tendu des pièges à leur innocence! Avec de tels maîtres peut-on être heureux? peut-on être content? Et peut-on espérer de les contenter, eux dont les passions n'ont ni frein ni règle, et qui voudraient rendre tous leurs subordonnés victimes de leurs caprices ? Fuyez donc comme un joug honteux tout engagement qui pourrait être préjudiciable aux intérêts sacrés de votre âme. Ne vous laissez pas séduire par l'appât d'un gros salaire ; il vaut mieux gagner moins que d'exposer son salut; ou plutôt c'est tout gagner que de gagner le ciel.

TJUITS HISTORIQUES.

I. On trouve dans Eliëzer, serviteur d'Abraham, toutes les qualités qui font le bon domestique. Chargé de la mission très-délicate de choisir une épouse au fils de son maître, il traita cette affaire avec tut de prudence, qu'il vint à bout de donner pour épouse à Isaac, Hcbecca, également recommandable par sa sagesse, par sa beauté,'

(I) Inimici hominis domestici ejus. Math., x, 35.

par sa modestie, par la crainte du Seigneur que ses parents lui avaient inspirée dès sa plus tendre jeunesse. Il fallait avoir beaucoup de confiance dans un serviteur, pour se reposer sur b*\ d'une négociation de cette importance. Mais Eliézer ne trompa poinf l'idée qu'avait eue de lui son maître. 11 entra parfaitement dans ses intentions, et exécuta tous ses ordres. Abraham lui avait confié de grandes richesses, des bracelets, des pendants d'oreilles d'un grand prix, des vases d'or et d'argent et de riches vêtements ; il en fit des présents de la part de son maître à Rébecca, à ses frères, à sa mère ; et, au milieu de tous les biens qui étaient à sa garde, sa fidélité ne fut jamais tentée. On remarque facilement dans sa conduite tous les sentimenîs que saint Paul tâche d'inspirer aux serviteurs envers leurs maîtres. Il sert Abraham dans la simplicité et dans la plénitude de son cœur. Toute sa joie et toute son attention est de lui plaire. Il est tel, étant loin de lui, que s'il le voyait devant ses yeux. Le profond respect qu'il a pour lui, est joint à une affection très-sincère ; il honore Dieu en sa personne ; et il croit servir Dieu en le servant (1). Que si Eliézer obéissait à Abraham, non-seulement comme un excellent serviteur obéit à son maître, mais comme un fils très-bien né respecte et aime son père, Abraham, de son côté, non-seulement le traitait avec une modération pleine de douceur, mais encore le considérait *et l'aimait comme s'il eût été son fils. Gen., xxv.

L'état de domesticité a été, en quelque sorte, honoré par les saints patriarches Jacob et Joseph. Le premier, s'étant mis au service de Laban, travailla avec un zèle infatigable à augmenter son bien. Aussi il ne craignait pas de lui dire : « Vous savez de quelle manière je vous ai servi, et comment votre bien s'est accru entre mes mains ; vous aviez peu de chose, avant que je fusse venu avec vous ; et présentement vous voilà devenu riche.» Faisant ailleurs le récit de tous les travaux qu'il avait soutenus, il dit : « J'étais brûlé par la chaleur pendant le jour, et transi de froid pendant la nuit, et le sommeil fuyait de mes yeux. » Gen., xxix, 40.

Joseph, ayant été conduit en Egypte, fut vendu à Puliphar, général les troupes de Pharaon. Quel trésor pour Puliphar d'avoir dans sa maison un esclave aussi zélé et aussi fidèle que Joseph ! Aussi lui donna-t-il une autorité entière, lui confiant toutes choses, et voulant que rien ne se Ht que par son ordre. Gen., xxxix, 2S.

L'écuyer de Jonalhas a été un parfait modèle de l'obéissance que les inférieurs doivent à leurs supérieurs. Ce fidèle serviteur était si attaché au prince que Dieu lui avait donné pour maître, qu'il ne distinguait en aucune sorte les commandements qu'il pouvait faire, se

(1) Ephes., vi, 5,6,7.

montrant prêt à tout, et ne se réservant que le soin de savoir ce qu'il désirait : « Faites, lui disait-il, tout ce qu'il vous plaira; allez où vous voudrez, je t )us suivrai partout (1). >

Quand Dieu veut glorifier une âme, il la prend souvent dans les conditions les plus humbles; il la fait passer par la pauvreté, par le mépris, par la fatigue, et il l'élève si haut, du fond de ces abaissements, qu'il la propose en spectacle aux anges et aux hommes. Il l'appelle Baylon, Dule, Julie, Zite; leurs tnaîtres superbes sont oubliés depuis longtemps, et les noms de ces domestiques sont invoqués et célébrés par un culte solennel, dans l'Église universelle

Saint Pascal Baylon, né en iôîO, à Torre-Hermosa, petit bourg du royaume d'Aragon, de parents pauvres, mais vertueux, fut obligé de seloueren qualité de berger.Chaqueobjet qui se présentait à ses yeux, servait à exciter sa foi et sa dévotion A l'a?pect des beautés de la campagne et d'un ciel étoile, il s'élevait jusqu'à Dieu, qu'il contemplait et bénissait dans toutes ses œuvres. On le voyait souvent prier à genoux, sous quelque arbre, à l'écart, tandis que son troupeau paissait sur les montagnes. Son maître, qui avait de la piété, lui marqua la joie qu'il ressentait de lui voir mener une vie si édifiante ; il lui proposa même de l'adupter pour scn filset de le faire son héritier. Mais Pascal Baylon, qui ne soupirait qu'après les biens du ciel, craignit que ceux de la terre' nefussentun obsiacleàsa félicité. 11 refusa donc avec modestie la faveur qu'on lui offrait, aimant mieux rester dans son premier état. Il croyait par là acquérir plus deconformité avec le Sau\eur, qui était venu sur la terre non pour être servi, mais pour servir. Le saint ne se ci ut pas dispensé de l'aumône dans sa pauvreté ; il la faisait autant qu'il était en lui, et prenait, pour assister les malheureux, sur ce qu'on lui fournissait pour sa subsistance. Il leur donnait une partie des petites provisions qu'on lui envoyait dans les champs. La réputation de sa vertu était telle qu'on ne Darlait de lui que sous le nom du saint berger. Quelque amour (, j'it ctt pour sa profession, il ne laissa pas d'y trouver des difûcultés yui l'en û >oûlèrcnt peu à peu. Il ne pouvait, malgré toute sa vigiU tce, empêcher les chèvres qu'il gardait, d'aller quelquefois sur le terain d'autiui; c.a fut cause qu'il en abandonna le soin. Il prit ui autre troupeau; mais il trouva, en même »-mps, de nouveaux su 3ts de peine. Quelques-uns de' ses compagnons étaient dans l'habiv.de de jurer, de se quereller et de se battre. Il avait beau leur fair. des remontrances sur l'indignité de leur conduite; ils ne voulaient pas l'écouter, ei persistaient dans leurs désordres. Il forma donc le projet de les quitter, pour ne pas

(1) Fac omnia quae placent animo tuo ; perge quô capis, et ero tecum ubicumquè *olueris. '• Reg., xiv, 7.

participer à leurs ciimes ; et, rompant tout commerce avec le monde, il entra dans un couvent de franciscains, en qualité de frère convers.

Saint* Dule naquit à Nicomédie en Thrace. Ses parents, pauvres mais chrétiens, relevèrent dans la crainte de Dieu. Devenus infirmes et avancés en âge, ils se trouvèrent dans l'impossibilité de gagner leur vie. DuU, n'ayant d'autre moyen de Les assister que d'entrer au service, prit ce généreux parti. Ses parents approuvèrent sa résolution ; et, après lui avoir parlé de ses devoirs à l'égard de ceux qui deviendraient ses maîtres, ils la laissèrent aller, sous la protection de Dieu seul, chercher une condition convenable.

Dans les assemblées des chrétiens, où elle se rendait exactement, Dule avait remarqué une dame, qui lui paraissait infiniment recommandable, et au service de laquelle elle aurait voulu s'engager. Elle se présenta donc à cette personne, lui exposa la nécessité où elle se trouvait, et s'offrit à être sa servante. L'offre fut agréée, et Dale dut quitter la maison où elle avait été élevée, pour entrer dans sa nouvelle condition. Sa maîtresse était chrétienne; son maître, soldat romain d'un grade élevé, était païen. L'instant de la séparation fut un douloureux sacrifice pour le cœur de cette enfant si attachée à ses parents ; mais elle trouva un adoucissement à sa peine, dans la pensée qu'elle pourrait les secourir et leur procurer une vieillesse à l'abri rîu besoin. Ces secours ne tardèrent pas à leur arriver. Dule portait à son père et à sa mère une partie des aliments destinés à elle, et dont elle se privait pour eux. Bientôt sa maîtresse, informée et touchée de cet acte de piété filiale, lui permit de leur donner les restes de sa table. Outre celle assistance journalière, Dule ne manquait pas d'offrir encore ses gages à ceux qu'elle aimait plus qu'elle-même. Elle était heureuse de leur joie. Tout semblait lui en promettre la durée ; ses maîtres avaient conçu pour elle une entière confiance et une grande estime; Dule sentait dans son cœur la ferme résolution d'en mériter la conlinuation par une exactitude et un dévouement persévérants. Riais Dieu la réservait pour de grands combats et de grands triomphes. Un jour que sa maîtresse était allée à l'assemblée des chrétiens, le maître de la maison, épris d'une passion coupable pour sa servante, ténia de la séduire par des présents et de magnifiques promesses. Dule, saisie d'horreur et tremblante, rejeta bien loin ces honteuses propositions ; elle n'hésita pas un instant à préférer son devoir à la créature et aux volupté*. Elle comprit dès lors que sa verlu était en danger dans cette maison, et elle résolut de se retirer, si une nouvelle tentative se répétait encore. Pourtant, sans rien dire à sa maîtresse, elle continua son service comme de coutume.

Cet homme sutsecontenir pendant quelque temps ; mais un libertin ne renonce pas si tôt à la proie qu'il voudrait saisir. Bientôt il renouvela ses criminelles sollicitations. Il se présente à Dule et menaça dt

la taer. si elle ne consent à ses infâmes désirs. Dule répond qu'elle est chrétienne, et que sa religion défend l'adultère. Le maître insiste et menace avec plus d'emportement qu'auparavant ; Dule ne se laisse point intimider par ces menaces furieuses ; elle repousse le crime avec fermeté; et, se rappelant ces paroles du Sauveur: « Ne craignez e point ceux qui peuvent tuer le corps; craignez celui qui peut * perdre le corps et l'âme dans l'enfer (1), > elle prit le parti de quitter à l'instant même le service et la maison de son maître. Ce monstre, transporté de fureur, saisit son épée, et étend mourante à ses pieds l'héroïne chrétienne.

Si jamais une servante se trouve exposée au danger de perdre sa vertu et son honneur, que sainte Dule soit son modèle. Qu'elle sache conserver son innocence, au prix même de sa vie.

Sainte Julie vint au monde, à Carthage, dans le ve siècle. Ses parents étaient d'une des meilleures familles de cette ville. Carthage ayant été prise par Genséric, elle fut vendue comme esclave à un marchand nommé Eusébe; il était païen. Julie servit son maître avec beaucoup de fidélité, et supporta avec une patience admirable toutes les peines de sa condition ; elle alla même jusqu'à aimer son état par amour pour Jésus-Christ. Après s'être acquittée de tous les ouvrages de la maison de son maître, les moments qui lui restaient, elle les employait à la prière et à la lecture des livres de piété. Elle jeûnait et se mortifiait beaucoup. Son maître, qui l'aimait sincèrement à cause de sa \vriu, l'exhortait à prendre soin d'elle. Eusèbe l'ayant emmenée avec lui dans un voyage qu'il fit en France, ils arrivèrent dans une île où les habitants faisaient une fête à leurs dieux. Sainte Julie ne voulut pas y assister. Félix, gouverneur de cette île, en ayant été instruit, demanda à Eusèbe qui était cette fille. Eusébe répondit : « C'est une chrétienne, je n'ai jamais pu la faire changer de religion; du reste, je ne veux pas me décider à la renvoyer, tant elle est exacte à remplir son devoir.» — « Echangez-la-moi, reprit le gouverneur, et je vous donnerai quatre de mes meilleurs esclaves. » — « Tout votre bien ne suffirait pas pour la payer ce qu'elle vaut, et je me déferais de ce que j'ai de plus précieux pour la conserver. » Le gouverneur ne s'en tint pas là, il fit boire Eusèbe; et, tandis qu'il dormait, il fit enlever Julie, et lui promit de la mettre en liberté, si elle voulait renoncer à sa religion. Cette sainte fille rejeta la proposition en disant: « Je suis heureuse, tant que je sers Jésus-Christ, et rien au monde ne sera capable de me forcer à l'abandonner. » Le gou- \erneur irrité lui fit arracher les cheveux, et la fit mourir ensuite au

(1) Nolite timere eos qui occidunt corpus , animam autem non possunt occidere; sed potiùs timele eum qui potest et animam et corpus perdere in gebennam. Math., x, 28.

milieu des plus cruels supplices. — Admirez le courage de sainte Julie et son horreur pour le péché. Elle aima mieux être esclave, servir un maître païen, et mourir au milieu des plus terribles tourments, que de consentir à offenser Dieu.

La Bonne Année.

Dans âe xvn« siècle, une fille d'une humble condition a mérité par ses vertus d'être associée aux noms les plus recommandables. Ar~ melle Nicolas, née près Ploërmel, fut prévenue, dès sa jeunesse, des plus abondantes bénédictions, et déploya dans un état obscur des trésors de grâce et de mérite. Elle était domestique ; mais son recueillement continuel, son attention à la présence de Dieu, sa douceur, sa soumission pour ses maîtres, son exactitude à remplir tous ses de* voirs, sa patience dans les maladies, sa piété vraie et profonde, tout la rendait un sujet d'admiration pour ceux qui la connaissaient.

Picot, Essai.

On trouve quelquefois dans le cœur des dom< stiques des sentiments si nobles et si généreux, qu'ils peuvent faii e honte à ceux qui ont reçu une éducation plus soignée. — Un ancien chevalier de Saint-Louis, réduit à la misère la plus extrême, choisit Paris pour sa retraite, comme un séjour plus propre à cacher à tous les yeux son nom, son indigence et ses malheurs. 11 se loge dans un grenier, n'ayant pour tout mobilier qu'une botte de paille, pour habit que quelques tristes lambeaux de son ancien uniforme, pour société, pour compagnie, que dirai-je enfin? pour ami, qu'un vieux domestique qui lui était attaché depuis longtemps.

Un jour, ce militaire dit, les larmes aux yeux, au seul témoin de sa douleur, au seul confident de ses peines : « Mon ami, tu vois ma « misère, tu la partages depuis trop longtemps; éloigne-toi pour « jamais du plus infertuné des hommes, va chercher une condition « plus heureuse; il me restera encore le regret de ne pouvoir ré- « compenser tes services. Va, fuis ton malheureux maître.... — Ah ! t mon cher maître, s'écria ce fidèle serviteur fondant en larmes et « se jetant à ses pieds, me croyez-vous assez lâche pour vous abanc donner dans l'adversité, lorsque j'ai éprouvé vos bienfaits datîi t votre ancienne prospérité ! Non, je ne vous quitterai point; mon « industrie, mon zèle et mon inviolable attachement me fourniront « des ressources, pour soulager notre commune indigence. »

Qui pourrait peindre l'admiration et l'attendrissement de ce maître affligé *, 11 embrasse tendrement ce serviteur généreux, et lui dit :

Le Ciel n'a point encore épuisé sur moi tous les traits de son « indignation ; puisse-t-il te récompenser de si nobles senti- « ments ! »

Ce domestique, plein de joie et de confiance, eut recours aux

moyens que son zèle etson affection lui suggérèrent ïl apportai, long

les jours ce qu .1 avait reçu des charités publiques, et il n\Lt j mai plu sausfau que lorsqu'il pouvait acheter un peu de vin pour son maître : . Bénissons la Providence, disait-il en rentrant, elfe nous a < favoris aujourd'hui. , Il lâchait d adoucir, par le récit de ce de" lorT T"L dC plUS CUPieUX' lasituati™ P^ible et douloureuse

fut arrA^n , , Un J°cUr- J°Ur falâl !- Ce vertueux domestique fut arrête par la police. Sa vigueur, sa bonne constitution le firent regarder comme un de ces gens oisifs, livrés à toute sorte de vices •charge a 1 Ltat et à la société. On le présenta au l.eutenant générai de . police: ce magistrat l'interrogea. Le domestique, sans se déconcerter, lu. répondu avec cette mâle et noble assurance qu'inspire une conscience irréprochable ; il lui demanda comme une grâce de vouloir b.en 1 entendre en particulier, ayant un secret important à lui communiquer. Le magistrat y consentit.

« Je ne doute point, lui dit alors ce brave homme, que vous ne « m accordiez votre protection, lorsque je vous aurai fait part du mo- « tif de ma conduite. » Il l'instruisit alors de tout ce qui se passait entre son maître et lui; le magistrat fut attendri et envoya aussitôt un exempt chez le vieux chevalier de Saint-Louis, pour s'assurer si on lui ava.t dit la vérité. L'exempt trouva en effet ce malheureux guerrier étendu sur une botte de paille; il rendit compte au lieutenant général de police de ce qu'il avait vu : celui-ci en parla au roi qui accorda une pension à l'officier, et une au vertueux domestique' Un jeune homme, nommé Pierre, âgé de dix-huit ans, qui avait été nourri aux Enfants trouvés de Paris, étant allé à Amiens un traiteur de cette ville, qui 'e vit par hasard, le prit chez lui par pure commisération, pour lui apprendre la cuisins. Peu de temps après un créancier de ce traiteur le poursuivit avec tant de vivacité, que lé traiteur prit le part, de vendre son argenterie pour le sat'isfaire. Pierre, en étant instruit, va trouver M. de Fransure, colonel au corps royal d'artillerie, s'engage dans le régiment d'Auxonne, et porte son engagement à son maître, en lui disant : « Il y a longtemps que ) ai envie de servir le roi, et de vous prou/cr, mon cher maître que je ne suis pas ingrat. Prenez le prix de mon engagement, pour'vous aider a acquitter votre dette. » Le traiteur et sa femme fondent en larmes, embrassent tendrement le jeune homme et veulent l'engager a reprendre son argent. Mais tout fut inutile. Pierre, en partant n emporta que leurs regrets, et la satisfaction de leur avoir témoigne sa reconnaissance, autant qu'il l'avaU pu. La conduite de la plupart des jeunes gens est maintenant si contraire à celle de ce jeune homme que nous avons cru devoir leur citer cet exemple pour leur servir de leçon. S'il ne les corrige pas, il pourra du moins les faire rouffir de leur ingratitude. ïi^E, Anecdotes.

5. La vertu et la fidélité trouvent toujours leur récompense.

Frédéric le Grand, traversant une antichambre, trouve le page de service endormi, et aperçoit une lettre décachetée, qui sortait de sa poche. Curieux d'en savoir le contenu, le roi la tire et l'ouvre. Il y trouve ies remerctments d'une mère, à qui ce fils avait fait passer une partie de ses appointements, argent qui lui était fort utile dans l'indigence où elle était; et elle terminait, en disant que sa piété filiale serait récompensée de Dieu. Le roi rentre dans son cabinet, prend un petit sac rempli de ducats, et revient le glisser doucement avec la lettre dans la poche du page ; il s'éloigne ensuite, et sonne assez fort pour éveiller le dormeur qui arrive. « Vous avez l'ouïe bien dure, monsieur le page, » lui dit le roi. Le jeune homme balbutie quelques excuses, et, dans son embarras, il met sa main dans sa poche : sentant quelque chose de sonnant, il tire le sac avec un tremblement involontaire. Une pâleur soudaine vient le saisir, il regarde le roi, et verse des larmes en abondance, c Qu'avez-vous ? > dit le prince. — « Ah ! sire, on veut me perdre ; je ne sais d'où me vient cet argent, » et en même temps il se jette aux genoux du prince. — c Mon ami, dit Frédéric tout ému, les biens vous viennent en dormant ; envoyez cet argent à votre mère ; saluez-la de ma part, et dites-lui que je prendrai soin d'elle et de vous. »

3. Dans quels tourments le bavardage n'a-t-il pas mis plusieurs domestiques ! Combien ont perdu leur place pjur une indiscrétion ! Un jeune homme, étant entré au service d'un seigneur du voisinage, obtint un jour la permission d'aller voir ses parents. Il commençait

à raconter qu'il y avait un grand bruit au château, parce que Sa

mère lui mit aussitôt la main sur la bouche et lui dit : c Charles, pas un mot de plus sur ce qui se passe au château. Ce qui arrive dam la maison de votre maitre, ne doit jamais être connu au delà de la porte. Un serviteur qui rapporte, est toujours un serviteur infidèle; il trahit la confiance que son maître a en lui. »

A l'époque où les troupes étrangères envahirent notre territoire, rien n'était arrêté, dans les conseils de la coalition, sur la manière dont elle devait agir envers la France. Ce n'étaient pas encore des alliés de Louis XVIII, qui marchaient vers Paris pour y rétablir le trône des Bourbons ; c'était l'Surope entière, qui voulait se vengersor la France des cruautés dont es armées de Bonaparto s'étaient souillées, principalement en Autriche et en Espagne. Les mauvais traitements, les violences, et que quefois la mort, accompagnaient l'entrée des ennemis dans lesviller et les villages de nos frontières. Les pays occupés par les Prussiens curent principalement à souffrir de l'invasion étrangère. Un domestique, du nom de François Callabouche, donna ep sette occasion une grande preuve de fidélité à ses maîtres,

2 30 SIXIÈME LEÇOK.

et de son respect pour la virginité d'une jeune fille . Le château, dans lequel il servait, était situé en Champagne, près d'un village entouré de bois. La disposition des collines environnantes ne permettait de découvrir les troupes, qui venaient y prendre leur logement, qu'au moment où, arrivées à la dislance d'un quart de lieue au plus, elles paraissaient au sommet des hauteurs qui dominaient le village.

M. le baron de S*** habitait le château avec sa fille, âgée de dixliuit ans. La beauté de cette jeune demoiselle l'exposait à bien des dangers, au milieu d'une campagne, où les excès des soldats ne pouvaient être réprimés par la modération des généraux." Aussi, M. le baron de S*** avait-il fait préparer à l'extrémité de son habitation un appartement secret, dans lequel en entrait par une porte cachée, et qui n'était connue dans !e château que de lui, de sa fille et de François Callabouche.

Un jour, que M. le baron de S***, qui exerçait les fonctions de maire, fut appelé loin de chez lui pour les besoins de sa commune, mademoiselle de S4**, un livre à la main, se promenait dans le parc du château , dont les murs s'étendaient jusqu'au pied des collines qui ceignaient le village. Tout à coup elle aperçoit, à quelques cents pas de distance, une troupe de cavaliers ennemis, se dirigeant vers le village. Effrayée, elle s'empresse de regagner le château, et traverse en courant les allées du jardin. Malheureusement, le chef des cavaliers avait aperçu cette jeune fille, et, meltant son cheval au galop, il était arrivé assez à temps dans la cour, pour voir qu'elle entrait au château. Il commande qu'on ouvre les portes, parcourt tous les appartements; et, ne découvrant pas mademoiselle de S***, qui s'était réfugiée dans la chambre secrète, il offre à François une bourse remplie de ducats, s'il veut lui dire où s'est cachée la jeune demoiselle qu'il a vue entrer à l'instant. Le paysan, dans sa simplicité, croit pouvoir mentir à un Prussien. 11 lui répond qu'il n'a vu entrer aucune femme, et que depuis le matin il est demeuré seul au château. L'officier tire son sabre, menace de le lui plonger dans le corps s'il persiste dans son refus, et ne peut rien obtenir du fidèle domestique. Le reste de la troupe arrive; d'autres officiers, apprenant qu'une jeune et jolie femme est entrée dans la maison, renouvellent sur François les mauvais traitements par lesquels ils espèrent vaincre sa discrétion. On connaît la punition barbare en usage parmi les soldats du Nord ; on y condamne l'infortuné serviteur. Cet homme héroïque expire sous les coups, sans vouloir trahir par un seul mot le secret de sa jeune maîtresse, et sauve ainsi sa pudeur de la brutalité de ces barbares. Les Domestiques Chrétiens.

Dans une petite ville du midi de la France existait, avant la révolution, une famille noble et riche. Rose, pauvre enfant que la charité de madame d'Aigremont avait recueillie, s'était attachée à son

iervice. C'était une de ces familles patriarcales, où la piété était ea honneur, où tous les devoirs de religion étaient exactement remplis. Rien de plus touchant que le tableau de ce ménage, où les domestiques, se réglant sur l'exemple de leurs maîtres, menaient une vie vraiment exemplaire. Aussi étaient-ils pour M. et madame d'Aigremont des enfants, du second ordre il est vrai, mais des enfants dont le bonheur était l'objet d'une sollicitude toute paternelle. Les bons procédés des maîtres entretenaient leur zèle, pendant la durée du service; et, quand la vieillesse ou les infirmités les rendaient inhabile? à la fatigue, les bienfaits des maîtres venaient encore assurer ou adoucir leur sort. Dans une aussi sainte famille, Rose, croissant chaque jour en vertu, s'attacha tendement à ses maîtres, qu'elle aimait presque à l'égal de ses pareats.

Cependant M. d'Aigremont avait un fils, entré de bonne heure dans la carrière des armes, et dont l'éducation n'avait pu, par conséquent, être surveillée de près. Léger et dissipé, le jeune Charles avait pris à son service un domestique, que l'inconduite de son maître avait engagé à se mal conduire à son tour. Indiscret dans ses propos, hardi dans ses regards, comptant sur l'or que ses viles complaisances obtenaient de Charles ou qu'il ne se faisait pas faute de dérober au besoin , ce domestique était devenu l'assemblage de tous les vices. La révolution ayant éclaté, le misérable ne rougit pas de dénoncer son maître. Charles et son père, dont les biens furent confisqués, périrent sur l'échafaud, et le domestique infidèle, engraissé de leur sang et de leur fortune, étala son insolence, pendant que madame d'Aigremont, déchue de son rang et de son opulence, cachait ses larmes et sa misère, dans un réduit obscur. Cette pauvre veuve abandonnée de tout le monde, trouva un ange consolateur dans son ancienne servante. Elle manque d'un abri, Rose partage avec elle la petite chambre, qu'elle a louée du produit de ses épargnes. Rose a perdu ses parents, et madame d'Aigremont passe pour sa mère aux yeux des persécuteurs .. Dans le fait, ne l'a-i-elle pas toujours été, et la servante chrétienne n'est-elle pas digne d'être sa fille ? Elle manque de nain, Rose travaillera pour lui en procurer. Mais Ross n'était pas seule ; tous les domestiques de madame d'Aigrement se cotisaient, pour payer à leur ancienne maîtresse la dette de la reconnaissance.

Madame d'Aigremont recouvra, après la Terreur, les débris de sa fortune. Il ne lui restait plus d'enfants ; elle voulut adopter sa bienfaitrice. Mais la jeune servante, habituée à une condition dont l'apparente humilité ne lui cachait pas le mérite, ne permit pas qu'une autre main que la sienne servît sa bonne et respectable maîtresse. « Laissez-moi, lui dit-elle, le bonheur que je goûte- Ce que j'ai fait, j'ai dû le faire; ma condition me plaît; de grâce, ne m'en

2 52 SIXIÈME LEÇOS.

tirez pas. Rose honora donc cette condition, où Dieu l'avait placée, tant que madame d'Aigremont vécut. Ce n'est qu'après la mort de sa maîtresse qu'elle abandonna le service. Un legs, qu'elle accepta comme un souvenir des bontés de madame d'Aigremont, et non comme la récompense d'une fidélité à laquelle elle se croyait obligée par état, lui permit d'achever «a vie dans l'aisance. Rose ne se démentit pas un moment; libre du service des hommes, elle se consacra tout entière au service de Dieu. Le domestique de Charles, gorgé de richesses, mais le cœur chargé d'un doubie assassinat, mourut dans le désespoir. La servante chrétienne, le front toujours serein, le sourire sur les lèvres, alla rejoindre sa bienfaitrice qui l'appelait à partager son bonheur.

SEPTIÈME INSTRUCTION

Devoirs des instituteurs et institutrices. — Devoirs des écoliers.

— Devoirs des pasteurs. — Devoirs des fidèles envers leurs pasteurs. — Devoirs des supérieurs civils envers leurs subordonnés.

— Devoirs envers les supérieurs temporels. — Devoir important du citoyen : aller aux élections.

Devoirs des instituteurs et des institutrices envers leurs élèves.

Elever les enfants, leur enseigner les premiers principes de la morale avec les éléments des sciences, c'est une des fonctions les plus nobles et les plus saintes; mais elle demande, de la part de ceux qui en sont chargés, les soins les plus assidus et les travaux les plus pénibles. Ils tiennent la place des parents, qui leur ont confié ce qu'ils ont de plus cher; et il faut aussi qu'ils aient une affection de père, une affection de mère pour ces tendres enfants, l'objet de leur sollicitude, afin de développer en eux ces premières semences de vertu que Disu a mises dans leurs âmes. Dans l'impossibilité où nous sommes d'énumérer ici toutes les vertus d'un bon maître, nous nous bornerons aux suivantes :

4° Le zHe pour instruire leurs élèves; ce qui suppose

u'ils possèdent bien eux-mêmes ce qu'ils doivent enseigner. Un précepteur est obligé, même par justice, d'apporter le plus grand soin aux études et aux progrès de ses élèves. Il faut qu'il prépare bien sa classe; qu'il ne manque jamais de la faire, sans une cause légitime ; qu'il lui donne toutie temps fixé par les règlements, sans jamais l'abréger, hors certains cas très-rares ; enfin, qu'il emploie les meilleurs moyens pour faire profiter ses élèves. Il doit encore se faire tout à tous, petit avec les petits, c'est-à-dire se conformer à leur manière d'entendre les choses et de les goûter.

Ce ne sont pas seulement les lettres et les sciences profanes, que les instituteurs doivent apprendre aux enfants ; il faut aussi qu'ils leur enseignent la première et la plus importante de toutes les sciences, qui est celle d'aimer et de servir le Seigneur. Qu'ils leur expliquent donc les éléments de la foi ; qu'ils les habituent à bien faire la prière du matin et du soir, à assister aux saints offices avec respect, à se confesser au moins une fois par mois. Qu'ils leur inspirent l'horreur du mal, la crainte de Dieu, le désir du salut ; qu'ils les exercent à la pratique des vertus chrétiennes ; qu'ils leur apprennent à honorer leurs parents, à respecter les vieillards, à s'aimer et se supporter les uns les autres, enfin à être sobres, humbles, modestes dans leurs paroles, dans leurs regards, et dans leur maintien. Ces vertus sont l'ornement qui sied !e mieux à la jeunesse; c'est là sa plus belle couronne (1). Un maître qui prend à cœur le perfectionnement moral de ses élèves, n'a pas toujours besoin de leur adresser des exhortations directes pour étudier et se bien conduire; mais qu'il soit bien pénétré lui-même de l'esprit de Dieu, et il trouvera mille occasions de glisser dans ces jeunes esprits des réflexions

(1) Ornamen'a jovonilia sunt castitatem tueri, humilitaiem non ispernari , diligeie verecundiam. Ilsec est corona gratiarum, D. Ambr., de Olfic, 1. I, c. xvn.

pieuses, des maximes de sagesse, qui feront d'autant plus d'impression qu'elles couleront, pour ainsi dire, de source, et qu'elles auront été moins prévues.

2U La patience à supporter les désagréments et les dégoûts qui peuvent se rencontrer dans leur emploi. Il faut qu'ils sachent compatir à la faiblesse de la raison et de l'âge des enfants, ainsi qu'à la légèreté de leur esprit et à leur inexpérience; qu'ils ne se lassent jamais de leur répéter souvent et très-longtemps les mêmes choses, et toujours avec bonté et affection, pour les inculquer dans leur mémoire, quelque ennui qu'ils puissent y trouver. Qu'ils se gardent donc bien de les rebuter par des paroles offensantes et grossières, de les traiter avec brusquerie, de les frapper. Rien de plus honteux à un précepteur que de se livrer à l'emportement, de vomir des outrages, de crier, de tempêter avec un visage hideux, un air furibond, les lèvres tremblantes, le front ridé (1). Rien de plus honorable pour lui, que de se faire aimer et craindre tout ensemble, mais plus aimer que craindre.

Cette patience ne doit pas dégénérer en faiblesse ou en une molle condescendance, qui ferait tolérer les désordres, au lieu de les réprimer. Si aimable et si utile que soitia douceur, il faut aussi de la fermeté pour corriger et p our vaincre certains caractères difficiles, récalcitrants, opiniâtres, paresseux. C'est un heureux mélange de douceur et de fermeté, qui procure au maître l'autorité qui est l'âme du gouvernement, et qui inspire aux disciples le respect, c'est-à-dire le lien le plus solide de l'obéissance et de la soumission. Il faut donc faire aux enfants toutes les remontrances convenables, et même les punir quand il en est besoin, de manière cependant que, dans les réprimandes ou les punitions, il ne paraisse jamais rien de dur

(!) Nihii esifœdius praeceptore furicso, qui torvo vnlla, trementi* bus labiis, rugatâ. fronîe, clamore perstrepitat. D. Hieron., in re?/. àlonach.

ni qui ressente la passion, mais qu'on y voie éclater une gravité de père;. une compassion pleine de tendresse, et que l'élève comprenne très-bien que c'est par une espèce de nécessité qu'on en use de la sorte à son égard.

3° La vigilance. Un maître doit veiller d'abord sur luimême, sur ses paroles, pour qu'il ne lui en échappe aucune d'inconvenante; sur ses manières, pour qu'il ne s'en permette jamais de singulières, de ridicules qui lui attireraient îe mépris; sur ses affections, ayant une égale bonté pour tous les élèves, sans prédilection, sans attention particulière pour aucun, à moins qu'il n'y ait un motif évident de sagesse ou de nécessité. Surtout dans la distribution des places, des récompenses, il faut qu'il ait uniquement égard au mérite, sans jamais user de partialité.

Il doit veiller ensuite sur ses disciples, se regardant comme leur ange gardien, chargé de mettre à l'abri de toute atteinte le précieux trésor de leur innocence. Les enfants n'ont ni assez de lumières pour en connaître la valeur, ni assez de prudence pour le conserver, ni assez de force pour résister aux puissantes attaques du monde, du démon et de la chair, qui s'efforcent de leur enlever ce don céleste, d'un prix inestimable; c'est au maître aies préserver de tout danger. Qu'il veille sur la conduite des élèves, sur leurs relations entre eux, sur leurs jeux, sur leurs amusements; et, s'il s'en trouve quelqu'un de vicieux, capable de corrompre les autres, et qu'il n'ait aucun espoir de le corriger, qu'il n'hésite pas à le renvoyer. Qu'il veille sur leurs livres, ne leur en laissant jamais aucun qui soit contre la foi ou contre les mœurs. Qu'il veille sur eux à l'église, afin de les contenir dans la modestie et le respect qu'exige la sainteté du lieu. En un mot, un bon maître a l'œil à tout, au bon ordre de sa classe, aux progrès de ses élèves, à la sanctification de leur âme; rien n'échappe à sa sollicitude.

4° La piété. Remarquez-le bien, je dis : la piété et non pas cette vague religiosité, dont s'affublent de nos purs tant de gens qui se font un métier de la noble profession

d'élever la jeunesse. Ils savent très-bien qu'il répugnerait à des familles chrétiennesde confier leurs enfants à des instituteurs sans foi, dans la crainte très-bien fondée qu'ils ne fussent aussi sans mœurs. Voilà pourquoi la religion, dont intérieurement ils ne se soucient guère, devient, dans leur langage seulement, la première base de touie bonne éducation. C'est la formule indispensable de tous les prospectus. L'athée, le matérialiste, le libertin la négligent moins peutêtre que l'homme sincèrement religieux. Et, après avoir jeté cet appât à la crédulité publique, ils semblent avoir acquis le droit de ne plus parler de religion. Que peut devenir la moralité des enfants entre les mains de pareils instituteurs? Pour former l'esprit et le cœur des élèves, il faut dans celui qui les instruit une piété solide, sincère, éclairée, qui se manifeste par des pratiques religieuses, faites sans ostentation, mais aussi sans respect humain. Les enfants apprennent plus par les yeux que par les oreilles ; et les bons exemples enseignent la religion et la morale plus que les belles paroles. Qui ne connaît la subtilité des enfants ? C'est avec une curieuse jalousie qu'ils épient la conduite de leur maître. Voudront-ils se soumettre au joug importun du devoir, s'ils s'aperçoivent que le maître ne s'y soumet pas lui-même? Parlez à un enfant de religion sans la pratiquer, il arrivera de deux choses l'une : ou il croira que l'importance que vous attachez à la religion est une importance factice, et alors, tous vos discours deviendront pour le moins inutiles ; ou il croira ce que vous lui dites bon pour son âge et non pour le vôtre, et il sera naturel qu'arrivé à l'âge viril, il se hâte d'abandonner des pratiques qu'il regardera comme puériles. Mais qu'un maître soit sincèrement religieux, et ses leçons produiront les fruits les plus heureux ; il formera de bons chrétiens, et, par conséquent, de bons pères de famille, de bons citoyens, de bons magistrats, de bons militaires, de bons négociants, etc.. selon les diverses professions où il plaira à la divine Providence de les appeler. Donner le bon exemple

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