ÉDUCATION DE LA JEUNESSE. 27 S
t vous consolez ma mère. » Cette prière de l'amour filial et fraternel arriva jusqu'à celui qui frappe, qui guérit et qui ressuscite... et l'enfant fut sauvé.
Et, un jour, l'officier dit adieu à sa mère, en lui révélant le vœu qu'il avait fait. « Voilà mon épée, lui dit-il, vous la donnerez à « Henri, quanti i* sera plus grand, il pourra peut-être s'en servir; « moi, je vais tenir ce que j'ai promis pour racheter sa vie. J'enseic gnerai aux enfants de son âge à aimer Dieu, leur mère, leur pays, c la vertu et l'innocence.» La mère jette ses bras autour du cou de son fils aîné; elle l'embrasse, le bénit. Oh ! c'était bien lui qu'elle aimait alors davantage. Elle fil tout ce qu'elle put pour le retenir auprès d'elle; mais il partit pour accomplir son vœu... 11 est aujourd'hui frère de la doctrine chrétienne ; et quelquefois, quand ii passe dans les rues, des jeunes gens le regardent, ôtent leur cigare de leur bouche, se mettent à ricaner, à croasser comme des corbeaux, et à l'appeler ignorontin. Alors l'ancien officier dit tout bas ces paroles : « Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font! »
Après toutes les révolutions, qui ont relâché les liens de la morale et interverti le cours des idées, on ne peut s'empêcher de regretter ces corps enseignants, Jésuites, Oratoriens, Doctrinaires, uniquement occupés de recherches littéraires et de l'éducation de la jeunesse. L'ambition et la cupidité n'entraient point dans leurs calculs. Entièrement étrangers au monde, ils ne mêlaient à leurs fonctions aucun intérêt humain; et ils se conciliaient bien mieux l'estime, 18 respect et la confiance de leurs élèves que nos professeurs modernes. Ceux-ci, vivant au milieu du monde qui leur impose ses exigences tyranniques, ne peuvent produire tout le bien que leur cœur pourrait d'ailleurs méditer. Ils ont des devoirs de famille à remplir, des rapports de société à cultiver, leurs propres affaires à diriger: quel temps peut-W leur rester à consacrer à l'éducation morale de leurs élèves? « L'Europe savante, a dit Chateaubriand , a fait une perte irréparable dans les Jésuites; l'éducation ne s'est jamais bien relevée depuis leur chute. »
Du reste, pour mieux apprécier les résultats de l'éduca'icn qu'on reçoit dans nos lycées et de celle qu'on donne dans les maisons ecclésiastiques, nous allons laisser parler un homme qui a éprouvé l'une et l'autre, M. de Lamartine, qu'on ne peut regarder comme suspect sur cette matière. A l'âge de douze ans, il fut envoyé dans une pension qui semblait offrir assez de garanties sous le îapport des principes religieux. Voici la peinture qu'il nous en fait:
« Elle était peuplée de deux cents enfants inconnus, railleurs, méchants, vicieux, gouvernés par des maîtres brusques, violents et intéressés, dont le langage mielleux, mais fade, ne déguisa paj
an seul jour à mes yeux l'indifférence. Je les pris en horreur. Je vis en eux des geôliers... Les jeux de mes camarades m'attristaient; leur physionomie même me repoussait. Tout respirait un air de malice, de fourberie et de corruption, qui soulevait mon cœur. L'impression fut si vive et si triste que des idées de suicide, dont je n'avais jamais entendu parler, m'assaillirent avec force. Je me 'souviens avoir passé des jours et des nuits à chercher par quels moyens j^e pourrais m'arracher une vie, que je ne pouvais pas supporter. Cet état de mon âme ne cessa pas un seul moment, tout le temps que je restai dans cette maison. >
il parvint enfin à se faire chasser, après qu'on l'eut tenu deux mois au cachot, pour le punir d'une tentative d'évasion. Sa mère le conduisit au collège deBelley, dirigé par les Jésuites.
c En y entrant, je sentis en peu de jours la différence prodigieuse qu'il y a entre une éducation vénale, rendue à de malheureux enfants, pour l'amour de l'or, par des industriels enseignants, et une éducation donnée au nom de Dieu et inspirée par un°religieux dévouement, dont le ciel seul est la récompense. Je ne retrouvai pas là ma mère ; mais j'y retrouvai Dieu, la pureté, la prière, la charité, une douce et fraternelle surveillance, le ton bienveillant de la famille, des enfants aimés et aimants, aux physionomies heureuses. J'étais aigri et endurci; je me laissai attendrir et séduire. Je me pliai moi-même à un joug, que d'excellents maîtres savaient rendre doux et léger. Tout leur art consistait à nous intéresser nous-mêmes aux succès de la maison, et à nous conduire par notre propre volonté et par notre propre enthousiasme. Un esprit divin semblait animer du même souffle les maîires et les disciples. Toutes nos âmes avaient retrouvé leurs ailes et volaient, d'un élan naturel, vers le bien et vers lo beau. Les plus rebelles eux-mêmes étaient soulevés et entraînés par le moinement général. C'est là que j'ai vu ce que l'on pouvait faire des hommes, non en les contraignant, mais en les inspirant... Nos maîtres ne faisaient pas semblant de nous aimer, ils nous aimaient véritablement, comme les saints aiment leur devoir. Ils commencèrent par me rendre heureux, ils ne tardèrent pas à me rendre sage. La piété se ranima dans mon âme. Elle devint le mobile de mon ardeur au travail. Je formai des amitiés intimes avec des enfants de mon âge, aussi purs et aussi heureux que moi. Ces amitiés nous refaisaient, pour ainsi dire, une famille.»
.Vi. de Lamarr;ne, tout en disant qu'il n'aime point l'institut des Jésuites, nojs assure cependant que ces excellents maîtres resteront toujours dans sa mémoire, comme des modèles de sainteté, de vigilance, de paternité, de tendresse et de grâce pour les élèves; et il est embarrassé pour en trouver de plus dignes de toucher avec des mains pieuses l'âme délicate de la jeunesse.