DU SUICIDE
que, passant sur la place publique, ses yeux égarés se fixèrent par hasard sur une maison. Il y avait au-dessus de la porte une inscription, dont voici le sens : « 0 toi, pour qui ton existence est un fardeau, cherche à faire du bien; la vertu saura te faire aimer la vie. » Il s'arrête un moment, et songe qu'il y a dans son voisinage un menuisier, honnête homme et pauvre, resté veuf depuis peu avec beaucoup d'enfants. « J'étais fou, dit-il, de livrer ma succession à d6s héritiers avides, qui auraient ri de ma sottise ; j'en veux faire un plus digne emploi. » 11 se chargea de l'éducation des enfants du malheureux menuisier, et il eut la satisfaction de les voir tous répondre à ses soins. Il goûta la joie la plus douce, au milieu d'une famille dont il était devenu le père et dont il était tendrement chéri. Il avoua souvent qu'il n'aurait jamais cru qu'il y eût tant de plaisir à faire celui des autres ; il vécut longtemps, et vécut toujours heureux. Reyrb, Anecdotes.
3. Les plus vaillants hommes de l'antiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers? César envoya-t-il jamais un cartel à Caton, ou Pompée à César pour tant d'affronts réciproques? Rousseau. ,
Thémistocle ayant eu un différent avec Eurybiade, ceïui-ci leva la canne sur lui ; c'était bien là l'occasion d'un duel : l'Athénien lui répondit avec sang-froid : « Frappe, mais écoute.» Eurybiade, touché de la modération de Thémistocle, écouta en effet, et se rendit à ses raisons. - Rollin, Hist. anc.
Saint Romuald était d'une famille très-honorable; ses parents, beaucoup plus remplis des maximes du monde que de celles de Jésus-Christ, le firent élever dans la mollesse, et lui inspirèrent de bonne heure le goût des plaisirs. Une pareille éducation ne pouvait manquer d'avoir de très-mauvaises suites; aussi le jeune Romuald se laissait-il entraîner par la fougue des passions. Cependans l'état de son âme l'inquiétait, et, de temps en temps, il formait la résolution de faire quelque chose d'éclatant pour la gloire de Dieu. L'événement malheureux que nous allons raconter, fut le moyen dont Dieu se servit, pour briser entièrement sa chaîne et pour achever sa conversion.
Serge, son père, homme qui faisait peu de cas de la religion, avait eu dispute avec un de ses proches, pour quelque intérêt temporel. Il résolut de terminer la querelle, en appelant son parent en duel, et il exigea de son fils qu'il fût de moitié dans l'exécution de son affreux dessein. Celui-ci, effrayé d'une telle propDsition, la rejeta; mais sur la menace que lui fit son père de le déshériter, il consentit à assister au combat, seulement en qualité de spectateur. Serge «ut l'avantage, et mit à mort son adversaire. Romuald, alors
<gé de vingt ans, fut saisi d'horreur à la vue de ce qui variait de se passer, et il se regarda lui-même comme coupable de l'homicide qui avait été commis, et alla l'expier par une rigoureuse pénitence.
Le comte Emmanuel de Gondi, seigneur non moins V.lustre par ses vertus et sa piété que par sa naissance et ses services, reçut un jour, ou crut avoir reçu un insigne affront d'un seigneur de la cour. Sa vertu et sa délicatesse de conscience se brisèrent contre cet écueil si funeste à tant d'autres. La gloire de sa maison, le souvenir du courage invincible du maréchal de Retz son père, le haut rang qu'il tenait lui-même dans le royaume, tous ces motifs se présentèrent à son imagination et le déterminèrent à laver, dans le sang de son ennemi, l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu. Les duels, quoique défendus récemment encore par Henri IV, sous peine de lèse-majesté, étaient alors si communs qu'à peine s'en faisait-on scrupule. — Saint Vincent de Paul était précepteur du fils du comte de Gondi. Ce saint homme apprit a\ec la plus profonde douleur la funeste résolution que le comte venait de prendre, et supplia le Seigneur d'en empêcher l'exécution.
Profitant du moment où M. de Gondi venait d'assister à la messe : c Souffrez, lui dit-il en se jetant à ses pieds, souffrez que je vous dise « un mot en toute humilité. Je sais de bonne part que vous avez < dessein d'aller vous battre en duel. Mais je vous déclare, de la « part de mon Sauveur que vous vînez d'adorer, que si vous ne « quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur « toute votre postérité. » Après ces paroles, auxquelles l'onction de la charité donnait une nouvelle force, Vincent se retira comm: un homme accablé à la fois de tristesse et d'horreur. 11 n'en fallut pas davantage; la conscience parla, et le général Gondi laissa la vengeance à celui qui s'en est réservé le droit à lui seul.
Le vénérable M. Olier, fondateur de la compagnie de Saint- Sulpice, s'efforça aussi d'opposer une digue à la fureur des duels. 11 forma une pieuse association de gentilshommes éprouvés par leur valeur et leurs services, et obtint d'eux qu'ils prissent la résolution de ne donner comme de n'accepter aucun défi; et il voulut qu'ils missent leur promesse sous la protection du ciel, et qu'ils le fissent publiquement, et avec une solennité qui servît à les soutenir contre des tentations périlleuses. Le jour de la Pentecôte, 18 mai 1G5J, ils prononcèrent hautement dans la chapelle du séminaire de Saint-Sulpice, et remirent ensuite au curé, munie de leurs signatures, une déclaration et protestation dans la forme la plus précise et la plus authentique ; ils s'y engageaient à ne donner ni à n'accepter aucun appel, et à ne point servir de seconds dans les duels où d'autres se trouveraient engagés. Cet exemple donna une impulsion, que le* homraes les plus sages secondèrent à l'envi. Le roi voulut crue le§
officiers de sa maison adhérassent à la déclaration des vertueux associés, et plusieurs mesures furent successivement prises, pour imprimer à cet acte solennel plus de force et d'autorité et pour ensourager ceux qui voudraient y adhérer. Le préjugé parut quelque temps affaibli, et la voix de la religion et de la raison, secondée par quelques exemples de sévérité, rendit moins fréquentes les provocations en duels. Picot, Essai.
Gustave-Adolphe, roi de Suède, ayant été averti que deux officiers allaient se battre en duel, alla les trouver accompagné du bourreau, auquel il ordonna en leur présence de pendre sur-le-champ celui qui survivrait à l'autre. Ils n'eurent plus envie de se battre, et, depuis ce moment, dans son armée, on n'entendit plus parler de duels.
DEUXIEME INSTRUCTION
Autres actes extérieurs défendus par le cinquième commandement. — Sentiments intérieurs de haine, d'envie, de vengeance, égale- * ment prohibés.
D. Ne pèche-t-on contre ce commandement que quand on ôte la vie au prochain ?
R. On pèche encore contre ce commandement, quand on le frappe, quand on le blesse, quand on le maudit, quand on l'injurie, quand on le querelle, quand on se met en colère contre lui.
Il ne faut pas s'en tenir à la lettre du commandement, et croire qu'il ne condamne que l'homicide . Ce crime est sans doute le plus grand mal qu'on puisse faire au prochain dans son corps; mais Dieu, en le prohibant, défend aussi, par une suite naturelle, toute attaque injuste à la personne d'autrui. Ainsi l'ont entendu tous lesdocteurs (1). Et le divin Maître s'en explique de la manière la pins formelle, dans son admirable discours sur la montagne. Voici
(I) Omnia nocumenta quae in personam proxiini referunlur, intelligunlur prohiberiin homicidio, sicut in principaliori.Z). Thom., 2,2, q. 22, ad. 2.
ses propres paroles : a Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point; et quiconque tuera sera condamné par le jugement. Et moi, je vous dis : Quiconque s'irrite contre son frère, sera condamné par le jugement; et celui qui dira à son frère raca, sera condamné par le conseil ; et celui qui lui dira insensé, sera condamné au feu de l'enfer ( 1 ) . »
On pèche donc contre le cinquième commandement : Quand on frappe, quand on blesse son prochain injustement ; et la faute est d'autant plus grande que les coups ou blessures sont plus considérables, ou que* la personne à qui on fait ces mauvais traitements, est plus digne de respect. Ainsi, vous frappez quelqu'un avec violence, de manière à lui crever un œil, à lui casser un bras, une jambe, à lui faire une blessure profonde, à le mettre dans l'impossibilité de vaquer à ses occupations, voilà une faute trèsgrave. Vous donnez un soufflet à une personne respectable, c'est un outrage sanglant. Vous osez porter la main sur votre père, votre mère, ou autres ascendants, c'est un attentat énorme. Vous frappez un prêtre, un religieux, c'est un attentat sacrilège, et un cas réservé auquel est attachée l'excommunication. Vous frappez un vieillard, une personne faible, malade, c'est une brutalité qui n'a pas de nom. Quelle cruauté aussi de la part des maris, qui battent leurs femmes î Ils ne devraient être plus qu'un dans la même chair; et cependant que de funestes divisions éclatent au sein des ménages! Que d'épouses infortunées sont tous les jours victimes des emportements, de la barbarie de celui qui devrait être leur appui, leur protecteur, et qui se fait leur tyran et leur bourreau !
A part l'injure et le mal que les coups et les blessures font à la personne du prochain, ils peuvent encore lui causer du préjudice dans ses biens; et alors la raison, le bon
(1) Omnis qui irascitur fratri suo, reus erit judicio. Qui autem dixerit, fatue, reus erit gehennae ignis. Math., v, 22.
6ens dictent qu'il faut le dédommager de toutes les pertes qu'il a essuyées. La religion en fait un devoir exprès,, et voici comment l'Ecriture s'exprime à ce sujet : « Si un homme en frappe un autre, il sera obligé de le dédommager pour le temps où il n'aura pu s'appliquer à son travail, et de lui rendre tout ce qu'il aura dépensé pour les remèdes et les médecins (1). »
J'ai dit qu'il était défendu de frapper quelqu'un injustement. Car il est bien clair qu'un père, une mère ne pèchent pas en châtiant leurs enfants. Ils seraient, au contraire, coupables si, faute de les corriger, ils les laissaient contracter de mauvaises habitudes et se livrer au vice. Mais, dans le cas même où ils sont obligés d'user de ce moyen fâcheux, il faut que la charité, et non la colère, arme leur bras. S'ils n'agissaient que par passion, haine, ou vengeance, ils ne feraient qu'irriter leurs enfants, au lieu de les rendre meilleurs.
Mais ne peut-on pas repousser par la force un injuste agresseur? — Sans doute, il est permis de se mettre à l'abri de ses coups, de faire tout ce qu'on peut pour échapper à ses atteintes, de le mettre autant qu'on peut dans l'impuissance de nuire ; mais on ne peut rendre blessure pour blessure, soufflet pour soufflet : ce serait alors se venger, ce qui est défendu, comme nous le dirons bientôt.
Et ceux qui nous Font tort dans nos biens ou dans notre honneur, ne peut-on pas les battre? — Que ce serait peu connaître l'esprit de Jésus-Christ et de son Évangile! Il n'aurait tenu qu'à lui de faire tomber le feu du ciel sur ceux qui le maltraitaient, et qui vomissaient contre lui les injures les plus atroces. Cependant avec quelle patience ne les a-t-il pas supportés? Exemple admirable qu'il a donné à tous les chrétiens ! Toutefois, si vous voulez une réparation pour ce qu'on a dit ou fait contre vous, adressez-
(1) Si rixati fueiïnt viri, et perçussent alter proximum suum,... i Opéras ejus et impensas in medicos restituât. Exod., xxjf 18.
vous aux tribunaux, car il ne vous est pas permis de vous faire justice par vous-mêmes. Mais sachez bien que le propre d'une âme noble et généreuse, c'est de tout oublier et de tout pardonner ; et que le partage d'un vrai chrétien, c'est de souffrir persécution pour la justice. Dans cent livres de procès pas une once de charité, disait saint François de Sales. Supportons-nous les uns les autres, et c'est ainsi que nous accomplirons la loi de Jésus-Christ (1).
On pèche encore contre le prochain :
Quand on le maudit. Les malédictions sont un langage infernal, qui ne doit pas être connu des enfantsdeDieu. Que jamais donc ne sortent de votre bouche ces paroles abominables, par lesquelles on se déchaîne contre quelqu'un, et on le dévoue à toute sorte de malheurs. Rappelez-vous que saint Michel, le chef des anges fidèles, n'osa pas maudire Lucifer, alors même qu'il se révoltait contre son Créateur ; il se contenta de lui dire : « Que Dieu exerce sur toi son pouvoir (2) !» A son exemple, au lieu de ces imprécations malheureusement troo fréquentes, accoutumez-vous à dire : Que Dieu te bénisse ! que la grâce de Dieu t'accompagne ! et autres paroles semblables. Toutes les malédictions graves, lancées contre le prochain et accompagnées du désir formel qu'elles se réalisent, sont autant de péchés mortels. Il n'est pas nécessaire que ce désir dure longtemps; il suffit pour pécher gravement que, pendant un moment et avec une délibération entière, on souhaite la mort ou un grand malheur.
Quand on l'injurie. Jesus-Christ condamne au feu de l'enfer ces langues empestées, qui distillent contre le prochain le venin de leur malice, qui le traitentd'insensé,ou lui donnent toute autre qualification méprisante et outrageuse (3). Que penser donc de ces pei sonnes, qui se répan-
(1) Aller alteriui onera portate, et sic adimplebitis legem Christi. Gai, vi. 2
(2) imperet tibi Dominus. Jud., ix.
(S) Qui dixeril fratri soo, fatae,reiis erit gehennae ignis. Math. ,▼, 22,
DES HAINES ET QUERELLES. ait
dent en invectives contre leurs semblables, les traitent d'imposteurs, de fourbes, de voleurs, etc., et qui voudraient, dans la fureur qui les possède, épuiser contre ('objet de leur haine tout le vocabulaire de la médisance et de la calomnie ? Ce sont évidemment des gens qui n'ont ni religion ni éducation. Sans parler des principes de la morale chrétienne, l'honnêteté toute seule leur ferait un devoir d'être plus réservés. Pour vous, fuyez ces langues diaboliques; et, si quelquefois vous êtes obligés d'avoir quelques relations avec elles, évitez avec le plus grand soin tout ce qui pourrait les irriter.
Mais que faire, lorsqu'elles vous accablent de leurs traits malins, et quelquefois même sans que vous leur ayez donné aucun sujet de plainte ? Vous est-il permis de leur répondre par des injures ? Non certes, si vous voulez être dignes de Jésus-Christ, et marcher sur ses traces. On a dit contre lui des choses bien plus affreuses que toutes celles que vous pourrez entendre, et il a été comme un agneau qui n'ouvre pas la bouche devant celui qui le tond (1). Le véritable disciple de Jésus-Christ souffre les injures et n'en dit point. Et quel mérite y a-t- il à se tenir en repos, à ne dire rien d'offensant à qui ne vous blesse pas ? Les païens en font autant (2). Pour vous, chrétiens, soutenez la gloire de votre nom par une patience inaltérable ; allez même plus loin : réjouissez-vous d'avoir occasion de souffrir quelque chose pour l'amour de Jésus-Christ, parce que vous obtiendrez ainsi une grande récompense dans le ciel (3).
Quand on le querelle. La paix est le plus précieux de tous les biens. Vivez en paix avec tout le monde, vous dit l'Apôtre (4). Quel mauvais caractère que celui de ces personnes
(i) Affnus coram tondente se obmutescet. Is., lui, 7.
(2) Nonne ei Ethnici hoc faciunt. Math., v, 47.
(3) Cùm persecuti vos fuerint, et dixerint ornne malum adversùm vos mentieutes propter me, gaudete et exultate, quoniam merces vesi:a copiosa est in cœlis. Math., v, 11.
{i) Cura omnibus hominibus pacem habenles. Rom., xu, 18.
difficiles, hargneuses, intraitables, qui ne peuvent s'accommoder de rien, qui cherchent dispute à tout le monde, qui jettent toujours sur les autres les torts dont elles sont la première cause ! Éloignez-vous d'elles au plus vite ; dites-leur comme Abraham à Lot : a Qu'il n'y ait point de dispute, je vous prie, entre vous et moi, entre mes bergers ou mes serviteurs et les vôtres, parce que nous sommes frères ; mais plutôt séparons-nous. Si vous allez à gauche, je prendrai la droite ; si vous choisissez la droite, je prendrai la gauche. » Mais c'est un voisin, une voisine, un mari, une épouse que vous ne pouvez quitter. Alors vous n'avez qu'une ressource, la douceur, la patience. Ne dites mot àceluiqui commence à s'irriter, il sera forcé de vous laisser tranquille. La patience m'échappe, dites-vous. C'est que vous n'y êtes pas assez exercé ; c'est que vous ne la demandez pas à Dieu avec assez de ferveur : il faut la pratiquer toujours et envers tous. Qu'il y ait entre vous tous, dit le prince des apôtres, une parfaite union de sentiments, une bonté compatissante, une amitié de frères, une charité indulgente, accompagnée de douceur et d'humilité (1).
Quant à ces hideux spectacles, qu'on voit quelquefois aux foires, dans les cabarets, dans les rues, sur les places publiques, de gens qui se vilipendent les uns les autres, et se disent les injures les plus grossières, ne dirait-on pas des bêtes féroces qui s'entre-déchirent ? Ne dirait-on pas des réprouvés ou des démons, qui hurlent et vomissent des torrents de fiel et de flammes ? Et ceux qui les encouragent, qui attisent le feu de la discorde, ceux qui aiment à repaître leurs yeux de ces scènes scandaleuses, ne sont-ils pas eux-mêmes bien coupables ?
Nous ne saurions ici déplorer trop vivement ces rixes de commune à commune, de paroisse à paroisse, qui ensanglantent quelquefois les jours de marché ou de fête votive,
(l) Omnes unanimes, compatientes, fraternitatU amalores, miséricordes, modesti, humiles. I. Pet., m, 8.
et qui, sans parler de l'offense de Dieu, portent le deuil dans les familles, et conduisent sur les bancs des cours d'assises des jeunes gens plus inconsidérés que méchants, Pourquoi ces funestes rivalités ? 0 insensés ! pourquoi vous acharner ainsi contre des frères, et pour les plus frivoles motifs ? N'êtes-vous pas tous enfants de la grande famille de Dieu ?
Quand on se met en colère contre lui. Quiconque se met en colère contre son frère, est condamné au jugement de Dieu(l). Au jugement même des hommes, quelle idée a-t-on de la colère? On la regarde avec raison comme une folie, passagère, il est vrai, mais enfin comme une folie (2). Un homme emporté a plus l'air d'une bête féroce que d'un homme. C'est, dit le Sage, un lion déchaîné, qui porte partout la frayeur et le désordre.
11 est cependant une colère juste, raisonnable, dont . parle le Prophète royal, quand il dit : « Mettez-vous en colère et ne péchez pas (3). » Elle n'est autre chose que l'ardeur du zèle pour la gloire de Dieu et le salut de nos frères. Car il ne faut pas être tiède et lâche, quand il s'agit de défendre m cause du Seigneur ; et, lorsqu'on y tient réellement, on se sent ému d'une sainte indignation contre tout ce qui peut y porter atteinte. Mais cette colère ne va jamais jusqu'à transporter l'homme hors de lui-même, jusqu'à mettre des paroles injurieuses dans sa bouche ; elle est tempérée par la sagesse et la discrétion ; et, tout en tonnant contre les erreurs et les crimes, elle couvre les personnes du manteau de la charité.
La colère est toujours criminelle, quand elle a pour prin cipe l'emportement, l'impatience, l'amour de soi-même. Si donc vous êtes d'un caractère facile à enflammer, accoutumez-vous à vous vaincre, à vous posséder. Quand on
(1) Omnis qui irascitur fratri suo, deus erit judicio. Math,, v, 22.
(2) Ira furor brevis est. Horat., 1. I, epist. 2.
(3) Irascimini, et nolitc peccare. Psal , v, 5.