PARDON DES INJURES
L'empereur Sigismond faisait de même. Laurent, prince palatin, lm témoignait son étonnement de ce qu'au lieu de faire mourir ses ennemis vaincus, il les comblait de grâces : « Ne fais-je pas mourir mes ennemis, disait-il, en les rendant mes amis? » ^
Vers le commencement du dernier siècle, il y avait à Toulouse un jésuite, nommé Cayron, que son zèle et sa charité faisaient regarder, dans toute la ville, comme le père des pauvres et l'asile des malheureux. Quoique son état le privât de toute ressource, il en trouvait toujours pour les soulager ; il y avait peu de riches qui ne se fissent un devoir de contribuer à ses bonnes œuvres par leurs aumônes. Il était pourtant attentif à ne pas abuser de leur charité ; mais un jour qu'une femme désolée vint lui annoncer qu'on venait de mettre son mari en prison, qu'il lui restait quatre enfants à qui elle ne pouvait donner du pain, et que, si on ne lui rendait pas celui qui en gagnait, en payant la dette pour laquelle il était détenu, elle ne pouvait plus s'attendre qu'à périr de désespoir et à voir mourir ses enfants de faim, le charitable jésuite, attendri jusqu'aux larmes, crut devoir se permettre de paraître indiscret à cette occasion; et, quoiqu'il eût déjà fait depuis peu une quête, il se décida à en faire tout de suite une autre pour le prisonnier. Il alla donc solliciter de nouveau les dons des âmes charitables, en particulier ceux d'un riche négociant qui, à une humeur brusque, joignait un grand fonds de religion et un cœur extrêmement compatissant. Malheureusement, il l'aborda dans un moment où il venait de recevoir une lettre par laquelle on lui annonçait une faillite, qui lui faisait perdre une somme considérable. Le père Cayron, qui ignorait ce désastre, lui exposa avec un ton humble et touchant, le sujet de sa visite. « Quoi! vous voilàencoreî lui répondit le négociant avec un air sombre et bourru ; oh ! c'en est trop. » — « Ah! si vous saviez, Monsieur?» — «Je neveux
rien savoir Retirez-vous. » — « Mais que deviendra donc cette
pauvre famille ? Ah ! je vous en conjure, ajouta le jésuite, en s'approchant et en le pressant... » Le négociant, tout occupé de son malheur et comme hors de lui-même, se retourne aussitôt avec emportement et lui donne un soufflet. Le père Cayron, insensible à cet outrage, ne fait paraître aucune émotion; mais, présentant l'autre joue à celui qui venait de le frapper, il lui dit d'un ton calme et tranquille : «Tenez, Monsieur, donnez-m'en un second, pourvu que vous m'accurdiez quelque secours pour la pauvre famille que je voudrais soulager. »
Frappé de ces paroles, et surtout de l'héroïque imperturbabilité de l'homme de Dieu, comme d'un coup de foudre, le négociant demeure, quelque temps interdit; puis, entraîné par un mouvement subit . « Venez avec moi, » dit-il au père Cayron, en le prenant par la main. Il le conduit dans la pièce où était son coffre-fort, il l'ou-
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vre en sa présence, et lui dit, en lui montrant les pièces d'or et d'ar gent qui y étaient renfermées : c Prenez tout ce que vous "voudrai je vous le permets. »- «Je ne prendrai, Monsieur, que ce que votre chante vous portera à me donner, lui répondit le jésuite.* A ces mots, Je à négociant enfonce ses deux mains dans un sac rempli d'écus, il en prend tout autant qu'elles peuvent en contenir et les met dans le chapeau du père, en lui recommandant d'en venir prendre d'autres, lorsqu'il aurait distribué ceux-là. Le jésuite se retira transporte de reconnaissance et de joie ; mais il se garda bien de raconter a qui que ce fût l'aventure qui lui était arrivée. Ce fut le négociant lui-même qui la fit connaître, aimant mieux avouer sa faute que de laisser dans l'oubli un acte de charité aussi héroïque que celui dont il avait été témoin. Son aveu ne lui fit point tort dans l'esprit du public, et on lui pardonna son emportement en faveur de sa générosn* W« Reyrb, Anecdêtes.
Les Souvenirs des petits séminaires nous offrent plusieurs traits d'enfants, en qui la charité, la douceur, la tendresse de cœur est d'autant plus admirable qu'elle s'allie à la faiblesse tt à la fougue de l'âge. — Edmond de Lange, du petit séminaire de Saint-Acheul, réunissait toutes les qualités aimables qui concourent à relever les charmes de l'innocence dans un enfant bien né et élevé avec soin. Un jour, un de ses condisciples, avec lequel il jouait, lui porta par maladresse un coup, qui lui fit entre l'œil* droit et le nez une légère blessure. Quelqu'un ayant eu la faiblesse de chercher à lui inspirer des pensées d aigreur et de ressentiment contre celui qui l'avait frappé, en fut accueilli d'une manière qui le couvrit de confusion. Non content de cette première victoire, Edmond alla sur-le-champ trouver l'auteur de sa blessure ; le voyant triste et inquiet, il s'efforça de le consoler, et ne le quitta qu'après lui avoir donné tous les témoignages de la plus tendre amitié.
Charles de Pichard, né à Chenérailles, près de Guéret, avait reçu de la nature les plus heureuses dispositions. L'ingénuité, la sincérité, la candeur faisaient le fond de son caractère. Sa douceur était inalté^
(1) Il y a eu un père Cayron, originaire de Rodez, où il professa avec beaucoup de distinction. Nous croyons, non sans fondement, qu'il est le même dont il est question dans le trait que nous venons de citer. Il devint recteur du collège de Toulouse et supérieur de la maison professe de cette ville. Il jouit pendant sa vie d'une grande réputation de vertu et de piété. Il fut un des plus ardents promoteurs de la canonisation de saint François Régis, et mourut lui-même en odeur de sainteté. Il opéra plusieurs miracles qu'on lit dans sa biographie, publiée à Avignon par le père Serane, eu