PARDON DES INJURES
rabïe. On l'a vu maintes fois frappé par un enfant, son parent, moins âgé que lui; quelquefois il levait la main : « Vois, disait-il, je suis
plus fort que toi; mais je ne veux pas te battre » Ayant été envoyé
au petit séminaire de Montmorillon, il ne tarda pas à s'y distinguer par les plus aimables qualités, qui le rendirent également cher à ses maîtres et à ses condisciples. On eut bientôt lieu de reconnaître combien le nouvel élève était maître de lui-même, dans une de ces occasion» imprévues, qui semblent faites pour déconcerter la patience la mieux exercée. Son jeune parent, qui l'avait suivi à Montmorillon, reçut un jour un coup assez violent. Pressé par la douleur, il se mit à poursuivre l'agresseur qui, se sentant le plus faible, ehercha son salut dans la fuite. Charles par hasard se rencontra sur le chemin et saisit le coupable. Il versa des larmes sur la douleur &e son petit ami ; mais, non content de ne pas maltraiter l'auteur du mal, il s'opposa à tout acte de vengeance de la part de l'offensé qui, animé comme il était, avait besoin d'être contenu et rappelé à la loi du pardon des injures. Souv. des petits séminaires.
Pendant les malheureuses journées de juin 1848, qui ensanglantèrentla capitale de la France, le général Damesme, à peine âgé de quarante ans, après avoir gagné son grade en Afrique, fut blessé mortellementpar un insurgé, qui lai tira dessus, à bout portant, du fond d'une cave. Le général interrogea le docteur sur la gravité de sa blessure, et comme celui-ci ne répondait rien, s'étanl recueilli un instant, il adressa à Dieu cette prière : « Mon Dieu, vous savez combien j'au- « rais été heureux de vivre encore pour apprendre à mon fils à « vous aimer, et à servir la France ; mais que votre volonté soit « faite I » Se tournant ensuite vers la sœur de charité, qui lui prodiguait ses soins : « Ma sœur, lui dit-il, il faut que vous me rendiez « un service. Voilà cinq francs, veuillez, je vous prie, faire dire deux « messes, l'une pour celui qui a eu le malheur de m'assassiner, « l'autre pour moi. »
Il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour pardonner à ses ennemis ; il suffit d'avoir de l'élévation dans l'âme et de la noblesse dans les sentiments. Avant que la religion eût, en quelque sorte, divinisé le pardon des injures par le plus grand de tous les exemples, combien de beaux traits en ce genre l'histoire ancienne ne nous oSfret-elle pas ? On y voit des philosophes, des sages, des rois mêmes, grands par leurs exploits, par leurs victoires et par leurs conquêtes, qui devaient, ce semble, être plus sensibles à tout ce qui pouvait blesser leur réputation ou nuire à leur gloire, souffrir avec une patience admirable les injures et les outrages sans les punir, comme Us le pouvaient facilement.
Des ambassadeurs d'Athènes, étant venus se plaindre à Philippe,
roi de Macédoine, de quelque acte d'hostilité, ce prince, à la fin dt l'audience, leur demanda s'il pouvait leur rendre quelque service. « Le plus grand service que tu puisses nous rendre, lui répondit l'un d'eux, c'est d'aller te pendre. » A ces mots, sans s'émouvoir, quoiqu'il vît tout le monde justement indigné : c Dites à vos maîtres, répliqua-t-il, que ceux qui osent dire de pareilles insolences, sont bien plus hautains et moins pacifiques que ceux qui savent les pardonner. > — César, qui serait peut-être le plus grand homme de l'antiquité, s'il avait eu moins d'ambition, ne témoigna aucun ressentiment des épigrammes sanglantes de Catulle. Après la guerre civile, il pardonna à tous ses ennemis, regrettant que Caton, en se donnant la mort, lui eût envié la gloire de lui pardonner.
École des mœurs.
On a beaucoup préconisé l'action d'Antisthène, qui, ayant eu le visage meurtri de coups par un furieux, se contenta d'écrire sur son front le nom de celui qui l'avait maltraité; peut-être avait-il dessein, comme le remarque saint Grégoire, de le rendre plus odieux, en divulguant sa brutalité. Un chrétien eût mieux fait : il aurait tout oublié. D. Grec, adv. Juiian.
Ce n'est pas seulement par grandeur d'âme que nous devons pardonner; notre propre bonheur nous y invite. Que de peines ne s'épargne-t-on pas en pardonnant! — Aristippe, qui était brouillé avec Eschine, le philosophe, le rencontrant un jour : « Jusques à quand, lui dit-il, serons-nous si sots que de nous haïr l'un l'autre? »
Les suites de la haine et de la colère sont souvent effroyables. — Deux hommes se détestaient mutuellement ; l'un d'eux étant au lit de la mort, son confesseur voulut qu'il se réconciliât avec son ennemi. Le malade y consentit; mais l'autre, en se retirant, laissa échapper ces mots : « Il a attendu, pour se réconcilier, le temps où il ne pourrait plus se venger. > Le moribond, qui les entendit, s'écria : « Ah! si j'en réchappe, tu verras si je sais me venger. » La colère l'enflamma tellement qu'il expira aussitôt.
TROISIEME INSTRUCTION
De l'homicide spirituel ou scandale.— Diverses manières de causer du scandale. — Enormilé de ce péché. — Obligation de le réparer.
D. Comment fait-on perdre au prochain la vie de l'âme? R. Par le scandale, qui fait perdre au prochain la vie de la grâce, en le portant au péché.
Le scandale est un véritable homicide spirituel , puisqu'il tue l'homme dans sa partie la plus nobie et la plus précieuse, c'est-à-dire dans son âme; et, quoique cet homicide ne frappe pas les sens, il n'en est pas moins réel. En effet, que fait le pécheur scandaleux? En poussant au péché quelqu'un de ses frères, il attente à la vie de son âme ; et, bien qu'il ne puisse pas la détruire entièrement, puisqu'elle est de sa nature immortelle, il la détruit cependant, autant qu'il est en lui, en la privant de la grâce de Dieu, qui fait sa gloire, sa beauté et sa vie. Il la met aux yeux de Dieu dans un véritable état de mort, la rendant aussi hideuse qu'un cadavre et digne de tous les feux de l'enfer. C'est donc être homicide de l'âme du prochain que de le porter au péché mortel, de même que c'est être homicide de son âme propre, que de commettre soi-même une faute grave. Hélas! que d'homicides qui ne croient pas l'être, qui s'estiment exempts de tout péché sur le cinquième commandement, parce qu'ils n'ont pas trempé leurs mains dans le sang de leurs frères. Pécheurs, qui que vous soyez, ah ! s'il vous est arrivé d'attenter à la pureté et à l'innocence d'une âme rachetée par le sang de Jésus- Christ , vous avez été aussi barbares que corrompus ; vous avez été du nombre de ces hommes de sang, que le Prophète royal voulait tenir constamment éloignés de lui (1).
D. Qu'est-ce que le scandale ?
R. Le scandale est une parole, une action, ou une omission, qui, étant mauvaise ou paraissant l'être, porte le prochain à offenser Dieu, ou du moins est capable de l'y porter.
On appelle scandale tout ce qui peut être pour le prochain une occasion d'offenser Dieu. Tout péché, quel qu'il soit, peut être un sujet de scandale, dès lors qu'il se produit au dehors, et qu'il est de nature à porter au mal ceux qui en sont témoins. Il n'v a que les fautes commises en
(1) Viri ganguinum, declinate âme. Psal. cxxxvin, 19.
secret, ou uniquement par pensée ou par désir, qui ne puissent pas être un sujet de scandale, parce qu'elles ne donnent à personne ni occasion ni exemple de péché.
Il n'est pas toujours nécessaire, pour se rendre coupable de scandale, que l'action que Ton fait, soit mauvaise ; il suffît qu'elle ait l'apparence du mal, et que, par là, elle soit capable de porter au péché ceux qui la voient ou qui en ont connaissance. C'est ce qui a fait dire à saint Paul que tout ce qui est permis n'est pas expédient, et qu'il faut s'abstenir de toute mauvaise apparence (1). 11 est certaines choses indifférentes, qu'on doit éviter, si l'on prévoit que des personnes faibles ou ignorantes en prendront sujet d'offenser Dieu. Assurément, au temps des apôtres, il n'y avait aucun mal à manger des viandes offertes aux idoles; car nous savons, disait saint Paul, que l'idole n'est rien. Cependant, continuait ce grand Apôtre, si d'en manger c'est pour les simples un scandale, je me garderai bien d'y jamais toucher (2).
Il n'est pas nécessaire non plus, pour être coupable de scandale, qu'on ait effectivement entraîné le prochain au mal ; il suffit que l'action qu'on a faite ait été de nature à l'y porter. Votre frère a pu résister à la tentation; il a vu le piège tendu à son innocence et il l'a évité. Son âme n'a pas reçu le coup mortel, c'est fort heureux pour lui; mais vous le lui avez lancé, vous êtes donc coupable de scandale.
On peut scandaliser le prochain d'une infinité de manières :
l» Par paroles, quand on tient des propos contre la religion ou contre les bonnes mœurs. Il ne faut souvent qu'un mot pour affaiblir la foi, et même pour l'éteindre dans l'esprit de ceux qui nous écoutent ; il ne faut souvent qu'un mot pour allumer dans les cœurs le feu des voluptés
(1) Ab omni specie malâ abstînete vos. I. Thess., v, 22.
(2) Si esca scandalizat fratrem meum, cames non manducabo in «lernum. I. Cor., tiii, 13.
profanes, et pour salir les imaginations par mille fantômes impurs. — Mais je n'y entends pas malice ; c'est un petit mot pour rire. — Quoi ! rire en donnant la mort aux âmes î C'est un rire diabolique.
Quand on se vante du mal qu'on a fait, ou même de celui qu'on n'a pas fait, dans l'intention d'y porter les autres.
Quand on détourne des pratiques de religion, en inspirant les funestes maximes du monde. Vous jeûnez, vous gardez l'abstinence, vous allez à confesse. Ah! disent les impies, quelle simplicité ! c'est bon quand on est vieux ; mais la jeunesse est la saison des plaisirs. Usons du bel âge ; il sera toujours temps de servir Dieu. — Quels ravages ne fait point cette morale empestée !
Quand on tourne en ridicule les personnes pieuses, les traitant de bigotes, blâmant leurs exercices spirituels, méprisant leurs airs modestes. Par là, on refroidit leur zèle, * on les dégoûte de la piété ; et on empêche ceux qui en tendent de tels discours de s'adonner eux-mêmes à la dévotion.
Quand on donne de mauvais conseils comme, par exemple, de voler, de désobéir, de se venger, ou de faire toute autre chose défendue. N'est-ce pas tuer l'âme de votre frère que de l'engager à oublier le Seigneur, à mépriser ses devoirs? S'il cède à vos criminelles suggestions, il perd la grâce de son Dieu, il perd son âme, et vous êtes cause de sa perte.
Quand on donne des commandements injustes, comme ces pères dénaturés ou ces maîtres pervers, qui ordonnent à leurs enfants ou domestiques de commettre l'iniquité, de les aider à assouvir leur vengeance ou leurs brutales passions ; ils sont les meurtriers et les bourreaux de ceux qu'ils devraient diriger dans les voies du salut.
Quand on adresse à quelqu'un de lâches flatteries pour approuver ses fautes, le rendant ainsi plus audacieux à commettre le mal. Les adulateurs sont une peste; ils
83l° SEPTIÈME LEÇON.
tuent les âmes, en les engageant à se complaire dans le bourbier de leurs vices.
Quand, par de criminelles sollicitations, on pousse quelqu un au péché, comme ceux qui portent les autres à s enivrer, a voler, à s'associer à des commerces usurairescomme ces êtres vils et abjects, qui se font un barbare plaisir de séduire l'innocence, de donner à de jeunes enfants des leçons d'iniquité; qui s'efforcent d'initier des cœurs novices à la science infâme du mal. Leur art infernal s'acharne sur les âmes; mais tous ces traits envenimés qu ils lancent, retombent sur eux-mêmes.
Que de scandales causés par la langue! Que de morts elle donne. La langue, dit saint Jacques, est un monde d iniquités; c'est un mal qu'on ne peut arrêter; elle est pleine d'un venin mortel (1). Nous pouvons appliquer à ceux qui, par leurs mauvais discours, entraînent les âmes dans l'abîme de la perdition, ces paroles d'un prophète : « Tu as parlé, maison d'Israël, et tu as tué un grand nombre d'hommes dans la ville, et tu as rempli ses rues de cadavres (2). »
2° Par actions. Cette espèce de scandale a lieu toutes les fois qu'on fait, en présence de témoins, quelque chose qui peut induire le prochain à pécher. Car l'homme est naturellement porté à imiter ce qu'il voit faire aux autreset le mauvais exemple qu'on donne, sert à accréditer le vice et à diminuer l'horreur qu'il doit inspirer. Or, que de scandales d'action dans le monde !
On en voit partout et de toutes manières.
Scandales d'action dans les familles. Pères et mères qui, au lieu de former vos enfants à la piété, leur donnez au contraire, l'exemple de la violence, des jurements, des
(1) Lingua... universitas iniquitatis... plena veneno monifero. Jacob., m, 6.
fectis ^zecT* °CCidlStiS in Urbe hâc' et '"plevistis vias ejus inler-
blasphèmes, de l'ivrognerie, de toute sorte de désordres ; Od bien qui leur inspirez le goût du luxe, de la vanité, qui les conduisez aux bals, aux spectacles, aux fêtes mondaines, vous auriez certainement horreur de tremper vos mains dans leur sang; et cependant vous êtes les meurtriers de vos enfants chéris; et comment les tuez-vous? Par- votre mauvaise vie, par vos mauvais exemples. Vous ne leur avez, ce semble, donné la vie du corps que pour leur ôter celle de l'àme (4).
Scandales d'action de la part des grands et des puissants du siècle, qui, parce qu'ils sont élevés en dignité, se croient tout permis, et dont la vie licencieuse exerce une si triste influence sur leurs inférieurs. En effet, l'exemple de ceux qui sont élevés au-dessus des autres, fait beaucoup plus d'impression sur les esprits. Il semble ôter au crime la honte que la nature lui a attachée, afin de le mettre en gloire (2). Voilà pourquoi nos livres saints font entendre les plus terribles anathèmes contre les magistrats et les princes, dont la conduite déréglée est la ruine de la piété du peuple et un encouragement au désordre, a Montagne empestée, qui corromps toute la terre, leur dit le Seigneur, me voici la foudre à la main contre toi, je vais te réduire en montagne de combustion (3). »
Scandales d'action de la part de ceux qui aident et favorisent les autres en des choses mauvaises, comme, par exemple, en avertissant, en écrivant, en portant des lettres, en prêtant leur maison pour des entrevues, des danses, des jeux dangereux. Complices des iniquités d'autrui, au lieu
(1) Quomodô occidunt? Malè vivendo, malum exemplum praebendo. Qui in conspeclu populi malè vivit, quantum in illo est, eum à quo attenditur occidit. D. Aug ., apud Conc. Aquisgranense, tan. 12.
(2) Desinunt probro esse purpurata crimina. D. Cyprian., serai. de Spect.
(3) Eccè ego ad te, mons pestifer, qui corrumpis universam terrain, dabo te in montem combuslionis. Jerem., li, 25.
d'arrêter leurs noirs desseins, ils leur facilitent les moyens de les accomplir; ils les aident à s'enfoncer dans l'âme le trait mortel qui les tue, et qui leur donne aussi la mort à eux-mêmes, en les faisant participer aux crimes des autres. Scandales d'action de la part de ceux qui composent, impriment ou vendent des livres contre la religion ou contre les mœurs, qui sèment ainsi la corruption, et font des milliers de victimes.
Scandales d'action de la part des peintres, statuaires ou graveurs, qui abusent de leur talent pour faire des images ou des statues indécentes et contraires à la pudeur. Scandales d'action aussi de la part de ceux qui les exposent dans leur maison, et font ainsi des murs de leurs appartements autant de pierres de scandale.
Scandales d'action de la part des cabaretiers et de ceux qui tiennent des maisons de jeu, où se rassemblent les débauchés, les libertins, la lie du peuple, pour s'enivrer, se quereller, et se livrer à toute sorte d'abominations.
Scandales d'action de la part de ces gens sans pudeur qui sont l'opprobre de toute une paroisse, qui affichent ouvertement l'impiété et le libertinage; de la part de ces tilles ou femmes éhontées, dont les airs immodestes et les parures indécentes allument quelquefois dans des cœurs innocents des feux qu'on ne peut éteindre, dont les yeux, pleins d'adultère et plus meurtriers que ceux du basilic' causent mie infinité de morts.
3° Par omission. Sans rien faire, par le seul silence, on peut se rendre coupable de scandale. Ainsi les parents, qui négligent l'éducation de leurs enfants, qui ne leur donnent jamais l'exemple de la prière,de la sanctification des dimanches, de l'assistance à la messe; les maîtres ou supérieurs quelconques, qui laissent leurs subordonnéscroupir dans le vice, sans les avertir, sans les corriger quand ils font mal; tous ceux qu'on ne voit jamais remplir aucun devoir religieux par cela même qu'ils ne font pas le bien auquel ils sont obligés, sont des pécheurs scandaleux.
Ces diverses sortes de scandale que nous venons d'énumérer, portent directement ou indirectement le prochain au mal, et proviennent d'une chose mauvaise qu'on fait soi-même. Mais nous avons dit qu'il y avait une autre espèce de scandale, dont on pouvait être cause -en faisant une action indifférente ou même bonne : scandale qui procède uniquement de l'ignorance, de la faiblesse, ou même de la malice de celui qui est scandalisé. Voici quelques règles que nous devons donner à ce sujet :
1° Lorsqu'on prévoit qu'en faisant une action indifférente, on scandalisera quelqu'un, il faut s'en abstenir, si on le peut sans inconvénient, parce que la charité nous fait un devoir d'empêcher, autant qu'il dépend de nous, l'offense de Dieu et la ruine spirituelle du prochain. Ainsi cette femme, cette jeune personne sait qu'en allant à telle maison, d'ailleurs honnête, à telle promenade, à telle réu- * nion, elle sera un sujet de mauvaises pensées, de mauvais désirs pour quelqu'un en particulier, elle doit rester chez elle ou diriger ailleurs ses pas. J'ai dit : si on le peut sans inconvénient, car si on avait une raison majeure d'agir autrement, si on ne pouvait se dispenser, par exemple, d'aller à telle maison, à tel endroit, sans éprouver pour soi un grave dommage, alors on ne ferait qu'user de son droit, et tant pis pour celui qui se scandalise.
2° On est aussi obligé de s'abstenir, à moins d'une cause raisonnable, d'une action bonne, mais qui n'est point de précepte, si on prévoit qu'en la faisant, le prochain, par sa faiblesse, en prendra occasion d'offenser Dieu. Ainsi une femme, qui sait qu'en se livrant à certains exercices de dévotion, elle fournira à son mari une occasion de jurer, de blasphémer, doit s'en abstenir, à moins qu'il ne dût en résulter pour elle un grave dommage spirituel, parce que le salut de son âme doit passer avant toute autre considération.
3° Mais, pour éviter le scandale des faibles, on ne doit jamais omettre ce qui est de nécessité de salut, ni faire ce
qui est prohibé par la loi naturelle. Ainsi il n'est jamais permis de mentir pour éviter des colères, des blasphèmes, etc.
4° On ne doit jamais omettre une bonne action pour éviter le scandale pharisaïque qui naît, non de la faiblesse ou de l'ignorance, mais uniquement de la malice de celui qui se scandalise, et qui tire son nom de ces juifs pharisiens qui, par une jalousie et une malice insignes, prenaient occasion de pécher même des paroles et des actions les plus saintes de Notre-Seigneur. Pour éviter un tel scandale, on n'est tenu à aucun sacrifice ni spirituel ni temporel : autrement les méchants pourraient se jouer des bons, et empêcher toute bonne œuvre. Cependant, il serait convenable de différer à un autre moment une bonne action, qui ne serait que de conseil évangélique, pour ne pas fournir à quelqu'un une occasion de péché, encore qu'A ne péchât que par sa propre malice.
D. Est-ce un grand péché que de causer du scandale?
R. Oui, le scandale est un si grand péché, que Notre-Seigneur a dit qu'il vaudrait mieux être jeté avec une pierre au cou au fond de la mer, que de scandaliser le moindre des fidèles.
Pour bien démontrer toute l'énormité du scandale, considérons-le par rapport au prochain, par rapport à Dieu, et par rapport à celui qui s'en rend coupable.
1° Par rapport au prochain, qui en est la victime. N'estce pas assez faire sentir la malice du péché de scandale que de dire qu'il tue les âmes? L'homicide des corps fait horreur. Si quelqu'un, vous présentant un poignard, vous disait : Va le plonger dans le sein de ce frère, de ce voisin, de ce compagnon, de cet ami, vous reculeriez d'épouvante. Mais l'assassin ne fait que déchirer le corps, sans pouvoir pénétrer jusqu'à l'âme, tandis que l'homme de scandale blesse mortellement l'âme elle-même, et lui
arrache cette vie surnaturelle que Yon recouvre si difficilement, quand on Ta perdue. Le scandale est donc un péché encore plus monstrueux que l'assassinat, à cause de la noblesse et de l'excellence de l'âme, qui l'emporte mille fois sur le corps et pour le salut de laquelle nous devrions sacrifier, non-seulement la vie, mais mille vies, si nous les avions.
D'ailleurs, tremper ses mains dans le sang d'un homme, c'est lui faire une injure atroce sans doute ; c'est une barbarie révoltante. Mais après tout, si cet homme est en état de grâce, le meurtrier, en l'envoyant au ciel, ne fait qu'accélérer son bonheur. Mais donner la mort à une âme par le scandale, c'est l'arracher aux embrassements de Dieu ; et, si elle n expie pas le péché qu'on lui fait commettre, c'est la précipiter en enfer, où elle criera éternellement vengeance contre le malheureux qui l'a séduite.
0 pécheurs scandaleux, c'est donc avec raison que la sainte Écriture vous appelle des hommes de sang. Assassins des âmes, vous êtes plus abominables, plus perfides, et beaucoup plus à craindre que ceux des corps. Car ceux* ci au moins avertissent quelquefois de leurs desseins, et, comme ils s'annoncent par l'éclat de leur fureur, on peut se prémunir contre leurs coups ; mais vous, c'est tranquil' lement et de sang-froid que vous donnez la mort à l'âme; vous mordez, comme le serpent, dans le silence, et vous présentez le poison dans une coupe ornée de fleurs. Plus coupables que Caïn, vous perdez votre frère, en lui faisant connaître la funeste science du mal (1). Entendez donc le Seigneur, qui vous reproche votre crime, qui vous dit : « Le sang de ce pauvre Abel, de cette âme innocente que vous avez corrompue, que vous avez fait mourir, en lui ôtant le vie de la grâce, crie vengeance contre vous. Puis-je la lui refuser (2)? Sachez que je vous rends responsable de la
(1) Peribit in fi rm us in tuà scientiâ frater. I. Coi , vm, 11.
(2) Vox sanguinis fratns tui Abel clamât ad me. Gen., i¥, 10.
perte de cet infortuné, que vous avez perverti : sang pour sang, âme pour âme (1).
2° Par rapport à Dieu. En tuant les âme?, le pécheur scandaleux ruine les desseins de miséricorde que Dieu a sur les hommes; il détruit, autant qu'il est en lui, le fruit de la rédemption. Pourquoi, en effet, le Fils de Dieu estil descendu du ciel sur la terre ? N'est-ce pas pour chercher et sauver ce qui était perdu (2) ? Tel a été le but de ses travaux, de sa passion, de son agonie, de sa mort. Et, lorsqu'un Dieu s'est fait victime de sa charité pour sauver les âmes, un chrétien ose en faire les victimes de sa brutalité pour les damner ! 0 ciel ! ô terre ! s'écrie ici Tertullien avec une sainte indignation, attentat horrible ! barbare cruauté du pécheur scandaleux ! il anéantit tous les amoureux desseins du Sauveur; il rend inutile l'effusion de son sang adorable !
Qu'un chrétien n'ose se déclarer pour Jésus-Christ, c'est une lâcheté ; mais qu'il s'élève contre Jésus-Christ, qu'il conspire avec le démon pour perdre les âmes, n'estce pas le crime le plus épouvantable ? Et le scandaleux se fait le suppôt de Satan ; il se fait l'instrument de sa malice pour peupler l'enfer, comme si Satan n'était pas assez fort ni assez habile par lui-même. L'homme de scandale est un véritable démon incarné, et c'est le Seigneur qui le stigmatise de sa propre bouche, par cette foudroyante expression. a Retire-toi de moi, Satan; car tu es pour moi un sujet de scandale, » disait-il à celui de ses apôtres qui voulait s'opposer au mystère de sa croix (3). Or, cette hideuse qualification ne convient-elle pas également à tous ceux qui, par leurs discours ou leurs mauvais exemples, ruinent dans les âmes la vertu de sa parole, les opérations de sa grâce, le fruit de ses souffrances? Et maintenant, disons-le avec
(1) Sanguinem autem ejus de manu tuà requiram. Exech., ni, 18.
(2) Venit Filius hominis quaerere et salvum facere qood perierat. lut., xix, io.
13; Vade retrô, Satana, scandalum es mihi. Math., xvi, 23.
douleur, que de démons de ce genre ne voit- on pas tous les jours ! Que de précurseurs de l'Antéchrist (1) ! Ils semblent s'associer à tous les desseins de l'esprit infernal, et, ce que souvent il ne pourrait faire lui-même avec tous ses artifices, ils se chargent de l'exécuter. Hélas J combien d'âmes couleraient les jours les plus heureux, dans la simplicité et l'innocence, si un misérable scandaleux ne leur apprenait des horreurs, que l'Apôtre défend de nommer !
3° Par rapport à celui qui s'en rend coupable. Ceux qu'il précipite dans l'enfer, l'entraînent avec eux dans leur chute, et, après avoir été l'instrument de leur perte, il sera le compagnon de leur malheur. Comment, en effet, Notre- Seigneur pourrait-il le recevoir dans sa gloire, lui, le principal et le premier auteur du mal, et laisser dans l'enfer l'âme qu'il aurait séduite? Alors, cette âme n'aurait-elle pas sujetde se plaindre à Dieu et de lui dire : « Quoi ! Seigneur, ce méchant homme, sans lequel je ne vous aurais peut-être jamais offensé, aura part à vos faveurs, et vous me repousserez toujours, moi qui n'ai fait que cédera ses perfides suggestions ! Il a été l'instigateur du crime, en serai-je seul la victime ? 0 Dieu, si vous êtes juste envers moi, n'êtes-vous pas trop indulgent pour lui ? Après avoir anéanti en moi les heureux fruits de votre grâce, est-il possible qu'il les recueille lui-même?» Mais non ; ils tomberont tous deux dans l'abîme : et là, ô pécheurs scandaleux, ces âmes pures et innocentes, que vous aurez perverties par vos paroles et par vos exemples, d'autant plus furieuses qu'elles connaîtront mieux la malice de votre cœur, le noir venin de vos flatteries, la cruauté de vos caresses, s'acharneront contre vous et vous diront sans cesse, en poussant des hurlements de rage et de désespoir : a C'est toi, misérable, qui nous as perdues. »
Malheur donc à celui par qui arrive le scandale (2) ! I
il) Et nunc antichristi multi facti sunt. I. Joan., h, 18. (2) Vae homini illi per quem scandalumvenil! Math., xvh, 7. IV. „ 15
33 8 SEPÏ1ÈM1 LEÇON.
vaudrait mieux pour lui que la terre s'ouvrît sous ses pieds, qu'il fût englouti dans l'abîme, que de peivertir des âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ. Gai, s'il tombait en enfer, du moins ses tortures y seraient moins cruelles, parce qu'il ne serait point chargé de ces affreux homicides, qu'il commet en scandalisant ses frères. Tel est l'oracle formel de Jésus- Christ : a II vaudrait mieux pour lui être jeté au fond de la mer avec une pierre au cou, que de scandaliser le moindre des fidèles. » Remarquez bien qu'il ne s'agit pas d'être une occasion de chute et de scandale pour toute une ville, pour une famille entière, mais qu'il suffit de porter au mal un de ces petits, qui croient en lésas-Christ et pour lesquels cet adorable Sauveur a témoigné une si vive tendresse. Les ravir à son divin cœur pour les prostituer à Satan... est-il un crime plus capable d'allumer le courroux céleste * ?
Quoique le scandale soit un péché mortel de sa nature, nous devons cependant dire, pour ne rien exagérer, qu'il peut devenir pèche véniel, par défaut d'advertance pleine et de consentement parfait, et par légèreté de matière.
Si l'on est obligé, sous peine de damnation, de réparer les dommages temporels qu'on a causés au prochain, il y a une obligation encore plus étroite de faire ce qu'on peut pour reparer les maux spirituels où on l'a engagé. Mais ici se présentent les plus grandes difficultés. Comment, en effet, rendre à ces âmes qu'on a perdues, la grâce, l'innocence, ia pureté, l'amitié de Dieu ? Comment les arracher à l'enfer, si elles ont eu le malheur d'y tomber avant de se réconcilier avec le Si igneurt Comment arrêter tant de désordres dont on aura ete le principe, qui se propagent avec la plus grande rapidité, qui survivent à la mort de celui qui en a ete le premier auteur, et infectent une longue suite de générations? Car le scandale est une espèce de pèche originel, qui se multiplie par une malheureuse fécondité, qui se perpétue par une funeste immortalité. Le scandale, et ceci doit encore servir à nous en démontrer
DU SCAJiDALE. 339
l'énormité, le scandale est l'affreux assemblage de tous les crimes, dont il est la source, l'instrument et le modèle jusqu'à la fin des siècles. Or, un mal de cette nature, n'estil pas le plus souvent irréparable ? Que doit donc- faire le pécheur scandaleux? S'il ne peut réparer tout le mal qu'il a fait, du moins qu'il s'applique à arrêter, autant qu'il dépendra de lui, les malheureux effets de ses scandales ; et voici quelques moyens, que nous pouvons lui suggérer pour cela :
1° Qu'il déplore dans l'amertume de son cœur l'affreux malheur qu'il a eu d'entraîner les autres au péché, et qu'il s'en humilie profondément devant Dieu, le conjurant avec la plus vive instance de ressusciter par sa grâce les âmes qu'il a eu le malheur de tuer, et de guérir celles qu'il a blessées.
2° Que sa vie soit désormais un sujet continuel d'édification, par son exactitude à la prière, aux saints offices, à la fréquentation des sacrements.
3° Qu'il s'efforce par ses conseils, par de pressantes exhortations, de ramener dans la bonne voie les complices de ses désordres ; qu'il ne rougisse pas de leur dire : c< Nous nous sommes égarés loin du droit chemin (1), et c'est moi qui vous ai entraînés dans les sentiers du vice. Maintenant venez, louons ensemble le Seigneur; et réjouissons-le par la pureté et la sainteté de nos mœurs, autant que nous l'avons contristé par nos dérèglements. »
4° Qu'il tâche de gagner à Dieu autant d'âmes qu'il peut lui en avoir ravies, et qu'il devienne ainsi l'apôtre de la vérité, de la vertu, après s'être fait l'apôtre de l'erreur et du vice ; si le succès ne couronne pas ses désirs, du moins te Seigneur lui tiendra compte de ses bonnes intentions et des pieux efforts de son zèle a.
Ah ! Seigneur, n'est-ce pas assez de nos propres pécnés, sans nous charger encore de ceux d'autrui? Plutôt que de
(i) Erravimus in via. Sap., v, 6.
jamais ravira aucun enfant de Dieu le précieux trésor de son innocence, plutôt que d'être le meurtrier de son âme., que ma langue s'attache à mon palais, et que mon bras se dessèche et tombe ! 0 mon Dieu, purifiez-moi des fautes que j'ai commises personnellement, que mon orgueil me cache ou que la dissipation a effacées de mon souvenir ; et pardornez-moi aussi celles que j'ai fait commettre à mon prochain (4).
TRAITS HISTORIQUES
I. Les mauvais conseils et les mauvais exemples sont les causes le*
plus ordinaires de scandale.
Jols, roi de Juda, fut un prime accompli, tant qu'il suivit les sages avertissements du grand prêtre Joïada, qui Pavait fait monter sur le trône de ses pères; mais, après la mort de ce pontife, s'étant laissé corrompre par les conseils pei licieux de ses flatteurs, il commit de grandes fautes, qui attirèrent d B grands malheurs sur lui et sur son peuple, au point que ses servilet rs conjurèrent contre lui et le tuèrent.