DU SECOND COMMANDEMENT
tous les siècles... Je chanterai des hymnes au nom du Seigneur très-haut ; je chanterai votre nom, ô mon Dieu, par mes cantiques (1). » Prononçons-le avec confiance et amour, comme des enfants bien nés, qui se plaisent à célébrer le nom de leur père. Prononçons-le surtout avec une vive foi dans nos peines et nos afflictions, parce que notre principale ressource est dans ce nom sacré (2). Lorsque nous sommes dans quelque embarras, dans quelque danger, le premier mouvement de notre cœur, c'est de l'invoquer; et ce cri : Mon Dieu! ô mon Dieu! qui s'échappe alors presque involontairement de nos lèvres, atteste notre faiblesse et le besoin que nous avons du secours d'en haut.
Autant c'est une coutume sainte et louable de prononcer le nom de Dieu avec respect et dévotion, autant c'est un péché hideux de le déshonorer, en l'associant à des paroles de fureur, de vengeance, de blasphème, ou à des discours ridicules, indécents, déshonnêtes; et même, sans pousser la malice si loin, on n'est pas exempt de faute, lorsqu'on le prononce à tout propos, sans aucune nécessité, dans les jeux et les divertissements, par manière d'exclamation, pour témoigner sa surprise ou autres causes futiles. Ne prodiguez pas ce nom divin à chaque parole, vous dit la sainte Ecriture (3). Le Seigneur n'excuse pas de péché quiconque prononce son saint nom en vain 4 (4).
On peut déshonorer le nom de Dieu de trois manières : par des jurements, par des blasphèmes, par des impréca» ( tions. Nous allons nous occuper successivement de chacun de ces points.
(1) Magnifîcate Dominum mecum, et exallemus nomen ejus in idipsum. Psal. xxxiu, 3.— Confitebor Domino,.. . et psallam nomini Domini Allissimi. Psal. vii, 18. — Laudabo nomen Dei cura cantico. Psal. lxviii, 35.
(2) Adjutorium noslrum in nomine Domini. Psal. cxxm, 8.
(3) Nominatio Dei non sit assidua in ore tuo. Eccli., xxiu, 10.
(4) Nec enim insontem habebit Dominus eum qui assumpseri nomen Domini sui frustra. Exodr, xx, 7.
Des jurements.
D. Qu'est-ce que jurer?
R. C'est prendre Dieu à témoin de ce que nous disons ou promettons.
Jurer, c'est invoquer le nom de Dieu, en témoignage delà vérité qu'on affirme. Il ne peut y avoir de parfaite société parmi les hommes qu'autant que nous ajoutons foi aux paroles les uns des autres. Mais hélas ! tout homme est menteur, a dit le Sage, ou du moins exposé à mentir ; voilà pourquoi on se méfie si souvent et avec raison du témoignage, des hommes. Pour appuyer ce témoignage incertain et douteux, il est souvent nécessaire de recourir au témoignage de Dieu qu'on ne peut soupçonner ni d'erreur ni d'imposture. Que fait donc celui qui jure ? Il s'adresse à Dieu lui-même ; il l'interpelle comme garant de ce qu'il dit ou promet. C'est comme s'il disait : Ce n'est pas à mes seules paroles que je vous prie de vous en rapporter ; ce n'est pas non plus le témoignage d'un simple mortel comme moi que j'invoque ; c'est le témoignage de Dieu, qui sait tout, qui voit tout, qui lit dans le secret de mon cœur ; c'est Dieu lui-même, que je conjure de confirmer ce que j'avance. Que ce grand Dieu méjuge et me confonde, si je ments. Voilà ce que le serment exprime, quelle que soit la formule que l'on emploie. Car il y a diverses manières de jurer. Ainsi o
1° C'est un jurement exprès et formel que de s'adresser directement à Dieu, comme quand on dit: Je jure par Dieu, je prends Dieu à. témoin, etc .
2° C'est encoreun jurement que d'attester soit les saints comme si on disait: Par saint Jacques, par saint Denis, etc; soit les choses sacrées telles que l'Évangile, l'Église, les croix, les reliques, etc.; soit encore les choses profanes, dans lesquelles brillent d'une manière spéciale la toute-puissance ou ta bonté de Dieu, comme quand on jure par le ciel.
par la terre, par son âme; c'est ainsi que Moïse jura en disant au peuple d'Israël: « le prends aujourd'hui à témoin le ciel et la terre (1) ; » soitentin quelque chose que cesoit, parce que Dieu est Fauteur de toutes, et que c'est attester Dieu par ses créatures. Voilà pourquoi saint Augustin dit que celui qui jure à faux par une simple pierre, est vraiment parjure (2).
3° On peut jurer sans proférer aucune parole, en faisant un signe convenu, comme, par exemple, lever la main, la porter sur les saints Évangiles, la mettre sur son cœur. C'est comme si on disait : J'atteste le Dieu qui règne làhaut, ou dont la parole infaillible est consignée dans ce livre divin, ou qui voit dans le fond de mon âme.
En général, on jure toutes les fois qu'on prononce des paroles qui, par elles-mêmes, expriment un jurement, ou qu'on fait des signes qui, d'après l'usage reçu, marquent qu'on a l'intention de jurer.
Il est certaines locutions assez fréquemment employées, qui ne sont pas par elles-mêmes des jurements, à moins qu'on n'ait, en les proférant, l'intention formelle de jurer, car la malice de ces sortes de paroles dépend principalement de l'intention. Ainsi dire : En conscience, sur mon honneur, ma foi, par ma foi, foi d' honnête homme, ce n'est pas jurer, parce qu'on entend simplement dire par là qu'on mérite d'être cru, comme étant homme de conscience, homme d'honneur. Mais si par ces mots : Ma foi, par ma foi, on entendait désigner expressément la foi divine, il y aurait un vrai serment, parce que ce serait assurer ce qu'on dit par le témoignage de Dieu, qui a révélé les vérités de la foi. Dire: Vrai comme le jour ; vrai comme le soleilm'éclaire, c'est une comparaison et non un serment. Pareillement dire : Devant Dieu, Dieu sait si je dis vrai, Dieu con-
(1) Testes hodiè invoco cœlum et terram. Deut., îv, 26.
(2) Qui per lapidem falsum jurât, perjurus est. I Aug.} serm. de Vêrbis Apost.
naît ma pensée, ce n'est pas encore jurer, lorsqu'on n'emploie ces expressions que comme de simples affirmations, sans avoir l'intention d'appeler Dieu en témoignage; mais c'est prononcer beaucoup trop légèrement le nom de Dieu. Quant à ceux qui disent : Vrai comme il y a un Dieu, vrai comme Dieu m'entend , sans avoir cependant l'intention de faire un serment, ilsne jurent pas, mais ils profèrent unblasphème. Car, alors même que les faits seraient les plus avérés, quelle témérité de mettre en comparaison les vérités de la terre, qui ne sont après tout que vanité, avec la grande vérité de l'existence de Dieu. On ne saurait trop recommander de s'abstenir de ces diverses façons de parler peu respectueuses pour la Divinité, et qui peuvent donner du scandale à ceux qui les entendent.
Il ne faut pas confondre les jurements avec les jurons, c'est-à-dire avec certains mots grossiers tels que ceux de B, de F, dont les gens mal élevés assaisonnent leur conversation. Ce n'est passeulementla religion quiles proscrit, mais encore la bonne éducation. On ne doit pas cependant les taxer de péchés mortels, parce que le plus souvent ceux qui les prononcent n'y entendent pas malice. Mais, pour peu qu'on se respecte soi-même et qu'on respecte les personnes à qui on parle, il faut s'en abstenir absolument.
Il en est qui ont la détestable habitude de dire : Mort- Dieu. Tète-Dieu, et autres choses semblables. Hélas ! comme on se joue du nom adorable de Dieu. Ces personneslà, quoiqu'elles ne fassent pas pour l'ordinaire un vrai serment, parce qu'elles n'en ontpas l'intention, sont néanmoins très-condamnables, parce qu'elles donnent à Dieu un corps qu'il n'a pas, ou qu'elles outragent la sainte humanité de Jésus-Christ. Leur langage est scandaleux et tout à fait indigne d'un chrétien, et, lorsque c'est par colère ou par impiété qu'elles prononcent ces jurements blasphématoires, on ne peut douter qu'elles ne commettent une raute très-grave. Il n'y a que la légèreté ou le défaut d'attention qui puisse les excuser. Encore sont-elles gran-
dément coupables dans le principe d'avoir contracté cette malheureuse habitude, et doivent-elles faire tous leurs efforts pour s'en corriger.
Les mots : Pardi, mardi, cadédis, ventrebleu, etc., ne sont que les diminutifs ou l'abbréviation des premiers. Ainsi dénaturés, ils ne signifient rien aux yeux de ..beaucoup de personnes qui n'en connaissent pas l'origine, et on ne peut, par conséquent, leur en faire un grand crime. Il convient pourtant de se les interdire par respect pour le Seigneur, et aussi par ce sentiment de religion qui nous défend les paroles inutiles, et, à plus forte raison, les parole: inconvenantes et mal sonnantes pour les oreilles pieuses.
il y a quatre sortes de serment : 1° le serment d'affirmation, par lequel on assure la vérité d'une chose passée ou présente; 2° le serment de promesse, par lequel on s'engage à l'égard du prochain pour l'avenir ; 3° le serment de menace, qui consiste à jurer contre quelqu'un avec menace de le punir, s'il ne fait pas telle ou telle chose, comme s' un père dit à son enfant : « Par Dieu, je te tue, si tu ne reviens vite; » 4° le serment d'imprécation, par lequel on s'engage à quelque peine, en cas que l'on mente, prenait Dieu non-seulement pour témoin, mais encore pour vengeur, comme si l'on disait : « Que Dieu me punisse, si je ne fais pas telle chose; que je meure sur ma place; sur ma part du paradis, etc. »'Dans le serment d'affirmation, on pèche quand on assure une fausseté ; dans le serment de promesse, c'est pécher que de promettre ce qu'on n'a pas intention de tenir. Quant aux menaces, c'est un pèche que d'en faire d'injustes, et à plus forte raison de les faire avec serment. Enfin le serment par exécration est le plus grief de tous, dit saint Augustin (1).
Cependant, bien loin que le serment soit mauvais de sa nature, il est très-permis, pourvu qu'il soit fait dans les
(1) Jurare per exsecrationem, gravissimum jurandi genus. Z). Aug., inpsal, vu.
circonstances convenables. Car Dieu n'a pas dit : « Vous ne jurerez point; » mais : a Vous ne jurerez pas en vain. » En mettant dans notre cœur cette inclination naturelle qui nous porte à le prendre pour témoin de la vérité de nos paroles, il nous fait entendre par là que le serment bien fait est louable ; que c'est même un acte de religion par lequel nous rendons hommage à Dieu, comme étant la vérité souveraine et infaillible, la source et l'origine de toute vérité. Dieu lui-même nous engage à jurer par son nom adorable ; mais il veut que le serment soit accompagné d'une crainte religieuse (1). Aussi voyons-nous les saints, tant de l'ancienne que de la nouvelle loi, ne pas se faire scrupule de recourir au serment. Abraham fit jurer son serviteur par le Seigneur Dieu du ciel et de la terre qu'il ne prendrait aucune des filles des Chananéens, pour la faire épouser à son fils {%. David jura par le Seigneur Dieu que Salomon son fils régnerait après lui, et qu'il serait assis sur son trône (3). Cet illustre prophète nous assure que le Seigneur lui-même a juré par son propre nom, et qu'il ne rétractera pas son serment (4). Enfin nous avons l'exemple de Jésus-Christ qui, pour établir notre confiance, particulièrement dans la prière, a daigné, dit saint Paul, ajouter à sa parole la garantie du serment, afin qu'appuyés sur ces deux points inébranlables, nous ayons une ferme espérance, nous tous qui attendons les biens promis. Ainsi le jurement n'est pas toujours condamnable ; il est même diane d'éloge, lorsqu'il se fait dans l'ordre (5).
11 est vrai que le Seigneur a dit dans le saint Évangile qu'il ne fallait jurer en aucune sorte, ni par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu, ni par la terre, parce qu'elle est
(1) Dominum Detim tuum timebis, ac per nomen iliius jurabifc Deut., vi, 13.
(2) Gen., xxv, ^ô.
(3) f. Reg., i, 17.
(4) Psal. cxix, 4.
(5) Laudabuntur ornnes qui jurant in eo. Psal. lxii, 10.
son marchepied, ni par Jérusalem, parce que c'est la ville du grand roi (1). Mais, par ces paroles, il n'entendait certainement pas proscrire tout serment ; il défendait seulement de jurer en aucune sorte pour des choses vaines ; et par là il voulait condamner Terreur des Juifs, qui s'étaient figuré qu'il leur était permis de jurer en toute occasion, et pour les causes les plus futiles ; erreur qui ne règne encore que trop chez un certain nombre de chrétiens, qui semblent se faire une gloire de remplir tous leurs discours de jurements, et tombent ainsi dans une infinité de fautes qui les exposent aux coups les plus terribles de la justice divine (2).
D. Quand est-ce qu'il est permis de jurer? R. Quand la chose que nous jurons est véritable, juste et nécessaire, et que nous jurons avec révérence.
Vérité, discrétion, justice, »voilà les trois conditions que doit réunir le serment, pour être permis. Le Seigneur les a marquées lui-même par la bouche du prophète Jérémie : « Vous jurerez avec vérité, avec discrétion, avec justice, en disant : Vive le Seigneur; et les nations béniront le Seigneur et publieront ses louanges (3). »
Vérité. Il faut qu'on soit moralement sûr que la chose qu'on jure est vraie, ou qu'on ait l'intention d'accomplir ce que l'on promet.
Justice. Il faut que la chose que Ton promet avec serment, soit bonne et honnête.
Discrétion. Il faut qu'on jure par nécessité ou pour quelque cause gra*re, et avec respect pour le nom de Dieu.
D. Qui sont ceux qui pèchent contre ce commandement?
(1) Math., v, 34.
(2) Vir multùm jurans implebitur iniquitate, et non discedet de iomo illius plaga. Eccli., xxm, 12.
(3) Jurabis, vivit Dominus, in veritate, et in udicio et in justitiâ- Jerem., iv, 2.
R. Ceux qui jurent contre la vérité, contre la justice, sans nécessité ou sans respect.
Le défaut de vérité rend le jugement faux et en fait un parjure: le défaut de jugement le rend indiscret et téméraire; le défaut de justice le rend inique.
D. Qui sont ceux qui jurent contre la vérité? R. Ceux qui assurent avec serment une chose qu'ils savent ou doutent être fausse.
La vérité est comme la boussole, qui doit diriger le chrétien dans ses actions et dans ses paroles. Dieu est la vérité, il aime la vérité, il est le protecteur de la vérité; jamais donc il ne peut être permis de jurer pour affirmer le mensonge. On peut jurer contre la vérité de plusieurs manières :
1° En donnant pour vraie une chose que l'on sait être fausse, ou pour fausse une chose qu'on sait être vraie. Par exemple, on vous met au serment pour une dette ; on vous demande : Devez-vous telle somme? Et vous répondez non, malgré le sentiment intérieur de votre conscience, qui vous crie que vous êtes réellement débiteur; évidemment vous jurez contre la vérité.
2° En donnant comme certaine une chose sur laquelle on a des doutes. Par exemple, vous assurez avec serment que votre frère vous a volé un sac de blé, ou qu'il a détourné tel objet d'une succession qui allait vous échoir, et, loin d'en être certain, vous n'avez à cet égard que quelques présomptions; vous péchez, puisque vous donnez comme sûr ce que vous savez bien ne l'être pas.
3° En promettant avec serment une chose qu'on n'a pas dessein de tenir. Par exemple, vous jurez à votre ami ou à quelqu'un de vos serviteurs que vous lui ferez tel cadeau, et, tout en le flattant par de belles paroles, vous pensez intérieurement qu'il n'aura rien ; vous jurez contre la vérité
4° On pourrait même jurer contre la vérité tout en disant la vérité : par exemple, vous assurez avec serment une chose réellement vraie, mais que vous croyez fausse ; vous péchez!, parce que vous parlez contre votre conscience, parce que votre intention, de laquelle le péché dépend, est d'appeler Dieu en témoignage d'une fausseté. Ne parlez donc jamais que selon votre connaissance ; que votre langage soit toujours la pure expression de vos pensées. Donnez pour certain ce qui est certain, pour douteux ce qui est douteux ; et gardez^vous bien d'assurer surtout avec serment ce dont vous n'tëtes pas vous-même parfaitement sûr a.
D. Comment appelez-vous un jurement fait contre la vérité?
R. On l'appelle un parjure.
On se parjure, comme nous l'avons déjà dit, toutes les fois qu'on affirme avec serment un mensonge ou ce qu'on croit être un mensonge. Le parjure est un péché très-grave. En effet, n'est-ce pas faire à Dieu l'injure la plus sensible que de recourir à lui qui est la vérité souveraine, pour qu'il atteste une fausseté, et qu'il s'en rendb en quelque sorte complice? N'est-ce pas abuser de son nom de la manière la plus abominable, que de vouloir le faire servir à la fourberie, à l'imposture, à l'iniquité? Quel est celui d'entre nous, qui ne regarderait comme un très-grand affront d'être appelé faux témoin ? Tout homme qui a quelques sentiments d'honneur, s'indigne à l'idée d'une telle qualification. A plus forte raison, Dieu doit-il se tenir outragé de ce qu'on ose le faire passer comme auteur ou fauteur d'un mensonge, « Vous ne vous parjurerez point en mon nom, vous dit-il dans la sainte Écriture ; vous ne souillerez point le nom de votre Dieu (1). »
(1) Non perjurabis in nomme meo , nec pollues nomen Dei tui. Levit.. xix, 12.
Non-seulement le parjure fait injure à Dieu en attaquant sa véracité suprême, il fait encore le plus grand tort à la société, dont il rompt le lien le plus solide. En effet, la religion du serment est le plus sûr garant que nous puissions avoir de la fidélité des hommes; c'est aussi l'assurance la plus ferme que nous puissions donner de notre parole, qu'il rend inviolable et sacrée, en faisant intervenir Dieu lui-même, comme témoin de nos engagements et comme vengeur de ceux qui manqueraient de respect à la foi jurée. Ainsi détruire la religion du serment, fouler aux pieds des engagements consacrés, en quelque sorte, par le témoignage d'un Dieu, outre l'injure qu'on fait à Dieu, c'est tromper ses semblables de la manière la plus indigne; c'est troubler le commerce de la vie, en excitant des méfiances, des haines, des querelles; c'est détruire la société, en la rendant, autant qu'il dépend de soi, impossible.
C'est parce qu'on a été de tout temps convaincu de l'importance du serment et de son inviolabilité, que le parjure a toujours été regardé, chez tous les peuples, comme un crime digne d'horreur et de toute la sévérité des lois. Les Egyptiens poussaient la rigueur à cet égard jusqu'à le punir de mort (1). De nos jours encore, on méprise comme un fourbe celui qui manque à sa simple parole; mais celui qui fausse son serment, ne mérite-t-il pas l'exécration publique ? Et cependant, hélas ! que d'âmes livrées à l'iniquité, qui trafiquent honteusement de la foi du serment ! Que de suborneurs sacrilèges, qui achètent les consciences à prix d'argent! Que de faux témoins, qui se vendent au plus haut enchérisseur! Que d'esprits pervers, qui trahissent indignement la religion, la vérité, la justice, pour un vil intérêt, pour une lâche complaisance ! Bien qu'on sache que le jurement est un acte formidable de religion, on ne se fait aucun scrupule de l'enfreindre, et le parjure se montre, de tous côtés.
(1} Diodor. de Sic, i. I.
Parjures sont ces ouvriers, qui promettent avec serment de terminer leur ouvrage à une époque fixe, quoiqu'ils ne se sentent pas en état de tenir leur promesse; parjures, ces débiteurs qui vous assurent par tout ce qu'il y a de plus sacré qu'ils paieront sous peu de jours, la semaine prochaic?,etc., quoiqu'il sachent très-bien qu'ils ne seront pas encore en état de se libérer; parjures, ces marchands qui protestent et jurent que l'objet qu'ils vous vendent, leur a tant coûté, qu'il est sans défaut, de première qualité, et débitent mille autres mensonges, pour mieux faire valoir leur marchandise ; parjures, ces habitué? des cabarets et des cafés, qui, échauffés parle vin et les liqueurs, parlent de tout, assurent mille choses sur la foi du serment, sans se mettre le moins du monde en peine, si ce qu'ils disent est conforme à l'exacte vérité ; parjures, ces enfants coupables qui, pour éviter un reproche justement mérité, prennent le ciel et la terre à témoin, jurent leur Dieu et leur âme qu'on les accuse à tort, et vomissent toute sorte d'imprécations, pour établir leur prétendue innocence ; parjures, ces fonctionnaires publics, ces magistrats de divers ordres, qui, après s'ôtre engagés sous la foi du serment à remplir leur emploi avec justice, avec exactitude, avec impartialité, ne se font ensuite aucun scrupule des plus criantes prévarications ; parjures, ces époux qui, après s'être promis, au pied des saints autels, une fidélité inviolable, un amour éternel, semblent ensuite se faire un jeu de leurs infractions aux promesses les plus solennelles. Combien d'autres cas de parjure ne pourrais-je pas encore citer ! Que de gens qu'on voit toujours disposés à prêter toute sorte de serments, qui semblent changer de conscience d'un jour à l'autre, et, sans foi comme sans pudeur, anathématisent le lendemain ce qu'ils encensaient la veille !
Le parjure est toujours péché mortel, bien même que ce soft en matière légère, ou par raillerie, ou même encore pour une bonne fin. L'attestation de la Divinité est tou-
i4 CINQUIÈME LEÇON.
jours grave, infiniment redoutable, et on ne doit jamais se la permettre, de propos délibéré, pour confirmer une chose fausse, de quelque nature qu'elle soit. Bien plus, moins la chose est importante, plus on fait injure à Dieu; n'est-ce pas se jouer de lui que de mêler son nom si saint et si terrible à des futilités, à des plaisanteries trompeuses ? Alors même qu'on attendrait d'un parjure les résultats les plus avantageux, on ne peut en aucune manière y recourir, parce que c'est toujours une abomination de vouloir faire servir celui qui est la vérité par essence à confirmer un mensonge, si léger qu'on le suppose. Ainsi, dans quelques circonstances qu'on se trouve, quelques raisons qu'on puisse alléguer, c'est toujours un grand péché de jurer à faux (1).
De ce que nous venons de dire il suit que, non-seulement on doit éviter soi-même le parjure , mais qu'il faut bien encore se garder d'y porter les autres. Quand bien même on serait en droit d'exiger le serment d'un adversaire, il faudrait s'en abstenir si on prévoyait qu'il dût se parjurer. Le parjure, dit un illustre docteur, se donne la mort; mais vous qui le forcez à jurer, vous lui aidez à enfoncer le poignard dans son sein (2).
La vérité , voilà donc la première et la plus importante des règles que le Seigneur nous a prescrites, par rapport au serment ; la vérité , cette lumière céleste qui doit être aussi la lumière de notre esprit, le guide de notre coeur. Celui qui la chérit comme elle le mérite, ne cesse jamais de la suivre, même contre son intérêt.
TRAITS HISTORIQUES
1. Vous ne pardonneriez pas a votre esclave, dit saint Jean Chrysostome, de proférer le nom de son maître sans respect, sans l'ac-
(1) Gravissimuro peccatum est falsum jurare. D. Aug., epist. 89.
(2) Ille suo perjurio se perimit ; sed ille manum se interficientil premit. D, Aug., de Verb. Apost.
compagner d'une qualification honorable : poùvez-vous vous permettre à vous-même de prodiguer indifféremment le nom du Maître des anges, et de l'outrager par vos irrévérences (1)? Cependant, ajoute Salvien, on traite souvent le nom sacré du Dieu Sauveur avec tant de mépris^ ju'il semble qu'on le regarde comme tout à fait vide de sens (2).
Fénelon avait gravé bien avant dans l'âme du duc de Bourgogne les idées de Dieu, de sa présence, du respect qui lui est dû, et il raconte lui-même un fait qui prouve combien ces vérités avaient laissé une impression profonde dans le cœur de cet enfant. Son maître le pressait un jour de lui avouer quelque chose, et il le lui demanda devant Dieu; à ce mot l'enfant, quoique transporté par la colère, fut comme vaincu par l'autorité de ce prand nom. « Eh bien, puisque vous mêle demandez ainsi, s'écria-i-il, je ne puis désavouer ce que j'ai fait. » Essai historique sur l'influence de la relig.
€ Le discours de celui qui jure souvent, a dit l'Esprit-Saint, fera dresser les cheveux à la tête; et, à ces mots horribles, on se bouchera les oreilles (3). » En effet, toutes les âmes élevées immolent à leur profond méprisées bouches ignobles et ces lèvres grossières, qui ne s'ouvrent jamais plus volontiers que pour profaner le saint nom de Dieu. Mais la charité chrétienne s'applique à les corriger.
Un charretier trouvant un jour sur son passage Claude Bernard, connu sous le nom du Pauvre-Pi'élre, lui donna un grand soufflet, en jurant le nom de Dieu. « Mon ami, lui dit le bon prêtre, donnem'en un second, et ne jure plus. » Ce grand serviteur de Dieu ne pouvait entendre sans horreur la profanation du nom du Seigneur, et il employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir, pour réprimer cette abominable coutume.
Un enfant de dix à onze ans a donné, dans ces derniers temps, une preuve non moins touchante de sa foi. Il avait le bonheur d'être formé à la vertu par de pieux instituteurs, et il était docile à leurs leçons. Un jour qu'il rentrait chez lui, après la classe, un peu plus tard que de coutume, son père en colère l'en reprit vivement en jurant le nom de Dieu. Le pauvre enfant, tout déconcerté d'avoir donné lieu à es blasphème, se jeta à genoux et lui dit: « Mon papa, je vous en prie, battez-moi, mais ne jurez plus. » Le père interdit, en voyant l'horreur que témoignait cet intéressant enfant, profita de la leçon et
(1) D. Chrys., de Gen.,hom.7.
(T) Nihil jam penè vanius quàm Christi nomen esse videatur. Salvi.
(8) Loquela multùm jurans horripilalionem capiti slatuet. Eccli^