AMOUR DE LA PURETÉ. 3ÔT
alarmée à la vue du moindre danger, et qui craignait jusqu'à l'ombre du mal.
Un songe qu'eut Grégoire dans sa plus tendre jeunesse, et dont il sous a laissé en vers une élégante description, contribua beaucoup a lui inspirer de tels sentiments. Pendant qu'il dormait, il crut voir deux vierges du même âge et d'une égale beauté, vêtue" d'une manière modeste, et sans aucune de ces parures que recherchent les personnes du siècle. Elles avaient les yeux baissés en terre, et le visage couvert d'un voile, qui n'empêchait pas qu'on n'entrevît la rougeur quo répandait sur leurs joues une pudeur virginale. « Leur vue, dit-il, me remplit de joie, car elles paraissaient avoir quelque chose au dessus de l'humain. Elles, de leur côté, m'embrassèrent et me caressèrent comme un enfant qu'elles aimaient tendrement ; et, quand je leur demandai qui elles étaient, elles me dirent, l'une, qu'elle était la Pureté, et l'autre, la Continence, toutes deux les compagnes de Jésus-Christ, et les amies de ceux qui renoncent aux plaisirs de la chair, pour mener une vie céleste. Après, elles s'envolèrent au ciel, et mes yeux les suivirent leplus loin qu'ils purent.* Tout cela n'était qu'un songe, mais qui fit un effet très-réel sur son cœur. Il n'oublia jamais cette image si agréable de la chasteté, et il la repassait avec plaisir dans son esprit. Ce fut, comme il le dit lui-* même, une étincelle de feu qui, s'enllammant de plus en plus, l'embrasa d'amour pour une continence parfaite.
Ils avaient un grand besoin, lui et Basile, d'une telle vertu pour se soutenir au milieu des périls d'Athènes, la ville du monde la plus dangereuse pour les mœurs, à cause de ce concours extraordinaire de jeunes gens, qui s'y rendaient de toutes parts et qui y apportaient chacun leurs vices. « Mais, dit saint Grégoire, nous eûmes le bonheur d'éprouver, dans cette ville corrompue, quelque chose de pareil à ce que disent les poëtes d'un fleuve, qui conserve la douceur de ses eaux, au milieu de l'amertume de celles de la mer. Nous n'avions aucun commerce d'amitié avec les méchants; nous ne connaissions à Athènes que deux chemins, l'un qui nous conduisait à l'église et aux saints docteurs qui y enseignaient; l'autre qui nous menait aux écoles et chez nos maîtres de littérature. Pour ceux qui conduisaient aux fêtes mondaines, aux spectacles, aux assemblées, aux festins, nous les ignorions absolument. »
Il semble que des jeunes gens de ce caractère, qui se séparaient de toute société, qui n'avaient aucune part aux plaisirs et aux divertissements de ceux de leur âge, dont la vie pure et innocente était une censure continuelle du dérèglement des autres, devaient être en butte à tous leurs compagnons, et devenir l'objet de leur haine ou du moins de leur mépris et de leurs railleries. Ce fut tout le contraire : leur vertu était si pure et leur conduite si sage et si mesurée,
qu'ils s'attirèrent généralement l'estime, l'amour, le respect de ions leurs condisciples. C'est ce qui parut d'une manière bien éclatante, lorsqu'on ^ .pprit qu'ils songeaient à quitter Athènes, pour retourner dans leur patrie. La douleur fut universelle; les cris et les plaintes retentissaient de toutes parts ; les larmes coulèrent de tous les yeux ; les Athéniens allaient perdre, disaient-ils, tout l'honneur de leur ville et la gloire de leurs écoles.
Je ne sais s'il est possible d'imaginer un modèle plus pariait pour les jeunes gens que celui que nous venons d'exposer à leurs yeux, où l'on trouve réunis tous les traits qui rendent la jeunesse aimable et estimable : noblesse de sang, beauté d'esprit, ardeur incroyable pour l'étude, succès merveilleux dans toutes les sciences, manières polies et honnêtes, modestie étonnante au milieu des louanges, une piété et une crainte de Dieu que les mauvais exemples ne firent qu'accroître et fortifier. Nos fameuses écoles n'ont rien à envier aujourd'hui à celles d'Athènes, ni pour l'éclat de l'enseignement ni pour la corruption des mœurs. Puissions-nous y voir, au moins, beaucoup de Basiles et de Grégoires !
Quel jeune homme encore plus accompli que saint François de Sales ! et quel ardent amour n'eut-il pas toute sa vie pour la pureté ! Du temps qu'il faisait son cours de droit à Padoue, les étudiants, qui étaient fort corrompus et qui s'appliquaient par leurs séductions à faire perdre l'innocence aux nouveaux venus, lui tendirent les pièges les plus dangereux. Ils l'engagèrent, par une malice noire, dans une visite avec eux chez une personne de mauvaise vie, sans qu'il la connût; et, se retirant les uns après les autres, sous divers prétextes, ils le laissèrent tout seul avec elle. François, ne pouvant se défaire autrement de ses artifices et de ses caresses, lui cracha au visage et lui jeta un tison à la tête. Ses compagnons firent encore, mais fort inutilement, d'autres tentatives, qui lui servirent pour se tenir incessamment sur ses gardes, et lui firent redoubler ses mortifications.
Baillet, 29 janv.
2. Saint Louis de Gonzague étant allé à Turin pour y visiter le duc de Savoie, parmi les gens de qualité qui le vinrent voir, il se présenta un vieillard âgé de plus de 70 ans, qui osa énoncer en sa présence des maximes pernicieuses et corrompues. Louis ne put les entendre sans en être indigné, et, s'abandonnant à son zèle : « Quoi! n'avezvous pas honte, dit-il au vieillard, de tenir, à votre âge, de pareils discours, <>t d'enseigner le libertinage à la jeunesseT Avez-vous donc oublié ce mot de saint Paul : Les mauvais discours corrompent let bonnes mœurs (1)? » Après ces paroles, prononcées avec beaucoup
(1) Conumpunt bonos mores colloquia prava. I. Cor.., xv, 33.