DES SPECTACLES
t vous à l'amphithéâtre; mais vous ne disposerez pas de mon esprit « ni de mes yeux, qui ne prendront assurément aucune part au specc tacie; aussi, j'y serai comme n'y étant point; et, parce moyen, je a me mettrai tout à ia fois au-dessus de la violence que vous me « faites et de la passion qui vous possède. »
Mais Àlipe eut beau dire, ils l'emmenèrent; et, pendant que tout l'amphithéâtre était dans le transport de ces barbares plaisirs, Alipe défendait à son cœur d'y prendre part, et se tenait las yeux fermés, et plût à Dieu qu'il se fût aussi bouché les oreilles I Car, ayant été frappé d'un grand cri que quelque chose d'extraordinaire avait excî té, sa curiosité l'emporta, et ne voulant voir seulement que ce que c'était, il ouvrit les yeux ; et c'en fut assez pour faire à son cœur une plaie bien plus mortelle que celle qu'un des combattants venait de recevoir. Ce fut par là que ce cœur, où il y avait bien plus de présomption que de force, et qui était d'autant plus faible qu'il avait compté sur lui-môme, au lieu de ne rien attendre que de Dieu, se trouva blessé tout d'un coup; la cruauté s'y glissa dans le même moment que ce sang qu'on venait de répandre, frappa ses yeux, et, bien loin de les détourner de ce qui se passait, il les y tint attachés, buvant la fureur à lonys traits sans s'en apercevoir, et se laissant enivrer à ce plaisir barbare et criminel. Ce n'était plus ce même homme qu'on avait traîné là par force ; c'était un homme de même trempe que tous ceux qui assistaient à cette scène horrible, et un digne compagnon de ceux qui l'y avaient conduit ; le voilà attaché au spectacle comme les autres, mêlant ses cris avec les leurs, s'échauffantet s'intéressanl comme eux à ce qui se passait; enfin il sortit de là avec une telle ardeur pour les spectacles qu'il ne respirait plus autre chose, et que non-seulement il était prêt à y retourner avec ceux qui l'y avaient mené, mais qu'il en était plus entêté qu'aucun et qu'il y menait les autres.
On trouverait difficilement, dans l'histoire de l'Église, un sacrifice plus généreux que celui qu'a fait naguère une jeune fille nommée Marie. Elle gardait son troupeau sur le penchant d'une vallée que longe la route d'Inspruck à Milan, et chantait un beau cantique à la Vierge, àa patronne. L'un des directeurs du grand théâtre de Milan, qui passait en ce moment sur la route, n'eut pas plutôt entendu la voix de la jeune Tyrolienne, qu'il descendit aussitôt de sa voiture, et, accompagné d'une dame, s'avança vers un champ de genêts pour entendre de plus près. 11 fut ravi de cette voix mélodieuse ; jamais sur son théâtre ne s'était fait entendre une voix si suave et si étendue tout à la fois. Comprenant tout le parti que /'art pourrait tirer de cette voix que la nature avait enrichie de tant de sharmes, il s'avance vers la ieune fille et lui demande son nom. celui de sa
mère, qu'elle s'empresse de lui donner. Voulez-vous me conduire vers votre mère ? lui dit-il. — Et mon troupeau, qui ie gardera, monsieur?— Abandonnez au loup votre troupeau, lui dit l'étranger, je vous le paierai cent fois, mille fois. — Que voulez-vous donc à ma mère ? continua Marie, qui commençait à s'eiTrayt-r. p— La retirer de la nrsére, en vous mettant vous-même sur la route de la fortune, en vous faisant la première cantatrice du théâtre ds Milan. — Peuton faire son salut. sur votre théâtre? — Je ne le crois pas, car j'ai toujours entendu dire qu'on s'y perd, en damnant les autres. — Ne comptez pas sur moi, mun brave monsieur; je crois que le bon Dieu et ma sainte patronne me donneront le courage de préférer le salut de monâme à tout ceque vous pourriez me promettre. — Le directeur, voyant qu'il naval rien à gagner auprès delà jeune fille, se rendit au hameau de la mère, et n'eut pas de peine à faire agréer sa proposition. Le traité était comme conclu. qu;ind Marie arriva des champs.
Ni les vives sollicitations de sa mère, ni ies magnifiques promesses du directeur ne purent lui arracher un consentement formel : on lui donna la nuit pour faire ses réflexions. Le brillant avenir qu'on avait déroulé devant les yeux de Marie fut ce qui l'occupa d'abord; elle ne songeait pas aux diamants qui devaient rehausser sa beauté, à la gloire ]ui l'attendait; mais elle pensait que sa vieille mère ne serait plus réduite aux pénibles fatigues des champs. Mais, si elle accepte, elle foule aux pieds les vœux de son baptême. La lutte dut être bien grande!... Marie passa toute la nuit à prier: elle s'adressa à Dieu, à son bon ange, à sa patronne, à sa propre conscience, et chacune de ces réponses fut : Ne consens pas , tu quitterais Jésus pour retourner à Satan. Le matin arrive; elle déclare qu'il lui est impossible d'accepter. La mère pleure, elle gronde, elte se fâche ! Marie reste inébranlable. — Je veux user démon autorité, ma fille, lui dit la mère, je ne te donne qu'une heure pour faire tes préparatifs ; je pan, et il faut que tu me suives, ou je t'emméri" de force! — Ma mère, répond notre bel ange, tous les autres sacrifices que vous pourrez me demander me seront chers, et je vous les ferai a\ec une joie aussi grande que l'amour que j'ai pour vous; mais je ne puis sacrifier mon éternité, et j'espère que Dieu me pardonnera ma désobéissance. — Retire-toi, lui dit la mère qui ne pouvait plus contenir sa colère, et ne me force pas encore à abréger ce délai, que je l'ai donné pour le préparer à partir.
Marie passa dans une pièce voisine, et ce fut là qu'elle accomplit la résolution qu'elle avait prise la nuit. Ayant souvent entendu dire que la perte des dents incisives change entièrement la voix, en lui faisant perdre une partie de sa force et de sa douceur, elle s'approche d'une fenêtre, et se brise deux de ces dents contre l'angle de la pierre. Quand elle revient près de sa mère, elle paraît plutôt heu-