OU SEPTIÈME COMMANDEMENT
PREMIÈRE INSTRUCTION
Du vol. — Ses diverses espèces. — Le simple vol ou larcin. — Vol par violence. — Vol d'empiétement. — Vol sacrilège. — Vol de négligence ou d'ignorance. — Fraudes et friponneries.
C est de Dieu que nous tenons le bien que nous avons. Mais non-seulement il nous raccorde avec une bonté toute
paternelle, il veut encore nous en assurer la tranquille
possession, en le mettant, pour ainsi dire, sous sa sauvegarde, afin que jamais personne n'ose s'emparer de ce qui ne lui appartient pas. C'est à ce dessein qu'il a porté le septième commandement, qui défend toute injustice faite au prochain dans ses biens de fortune, soit en les usurpant, soit en y causant volontairement du dommage ; et qui consacre ainsi de la manière la plus expresse le droi* de propriété, base essentielle de la paix et du bonheur de la société.
D. Que nous défend le septième commandement : Le bien d' autrui tu ne prendras, ni retiendras injustement ?
R. Il nous défend de prendre ou de retenir injustement le bien d'autrui.
a Vous ne déroberez point (4). » Voilà la loi formelle, intimée par le Dieu de toute justice : loi générale qui oblige tous les hommes, grands et petits, riches et pauvres. Ah ! c'est bien en ces jours de perturbation morale, où l'on s'efforce de bouleverser toutes les notions du juste et de l'injuste, où les vérités les plus simples, les plus élémentaires, les plus évidentes, les plus universellement reconnues, sont mises en doute, et audacieusement niées, qu'il nous faut, pour arrêter le torrent qui menace de tout envahir et de tout abîmer, proclamer de toutes nos forces cette loi fondamentale : Vous ne prendrez point le bien d'autrui. La loi du Seigneur va même plus loin; il y a un commandement particulier qui défond de désirer le bien d'autrui : Biens d'autrui ne convoiteras, pour les avoir injustement. N'est-ce pas une honte pour notre siècle, pour notre civilisation, qu'on puisse produire au grand jour ces doctrines absurdes, insensées, qui font trembler le sol de l'Europe sous nos pieds, par lesquelles on s'efforce de légitimer le vol, de pousser au pillage une multi-
CO Non furttrm faciès. Exod.. n. 15.
tude égarée, en excitant dans les classes pauvres et souffrantes la plus inflammable, la plus furieuse de toutes les passions, la cupidité ! Quoi ! celui qui a acquis ou augmenté son bien par de pénibles labeurs, par de longues économies, ne serait pas sûr de le posséder légitimement, n'en aurait pas la libre disposition, ne pourrait le léguer à ses enfants ou à ses amis ! Et un étranger pourrait lui en disputer la jouissance, et au besoin l'en dépouiller ! Où en serions-nous, si la conscience humaine pouvait être pervertie à ce point V Méfiez-vous des folles théories de ces faux philosophes, qu'on appelle communistes, dont les attaques directes ou indirectes contre le droit de propriété ne feraient qu'amonceler des ruines sur notre malheureuse patrie, si on ne leur opposait la digue sacrée des commandements de Dieu : Biens d autrui tu ne prendras ni retiendras injustement. Biens d'autrui ne convoiteras pour les avoir injustement *.
Remarquons : 1° Nul, ni riche ni pauvre, n'a le droit de s'approprier le bien d'autrui. Le pauvre peut bien exposer sa misère, et demander ce qui lui est nécessaire pour subvenir à ses besoins ; mais il ne lui est pas permis d'usurper le bien du riche ; et le riche, l'homme puissant, qui abuserait de son crédit pour s'emparer du bien du pauvre, serait à la fois coupable de vol et de cruauté ; et son péché serait par là plus odieux aux yeux du Seigneur, qui s'est expressément déclaré le protecteur des faibles et des petits (1).
2° Il est défendu de prendre injustement au prochain, non-seulement de l'argent, mais quelque chose que ce soit, meubles, denrées, provisions, vêtements, etc. Quelle que soit la propriété d'autrui, il faut la respecter.
3° Il est défendu non-seulement de prendre, mais encore de retenir injustement le bien d'autrui. Car tout
(l) Dominus custodit advenam, pupillum et viduam suscipiet. P««(- gxxv, 8.
bien mal acquis, ou qu'on ne possède pas à juste titre, doit être rendu à son légitime propriétaire. Le retenir, c'est faire tort à la personne à laquelle il appartient ; c'est continuer le vol, dont on s'est rendu coupable à son égard .
4° Il est défendu de prendre ou de retenir injustement, c'est-à-dire sans avoir droit, contre la volonté raisonnablement supposée des propriétaires. Il est clair qu'on ne pèche pas en prenant, ou en gardant ce qu'on acquiert par des voies légitimes. Pareillement, si on présume assura le consentement du maître, il n'y a point de péché. Ainsi une femme prend quelque chose de peu d'importance à son mari, sachant que, s'il était présent et qu'elle le lui demandât, il le lui donnerait, elle ne commet point de vol. Si encore quelqu'un, se trouvant dans une extrême nécessité, prend une chose qui lui est absolument nécessaire pour en sortir, il ne commet pas non plus de vol, quoique le maître de la chose ne veuille point y consentir, parce que, dans un tel cas, il n'est pas raisonnable de s'y opposer, à moins qu'il n'ait besoin lui-même de cette chose pour éviter le même péril. Supposez un homme poursuivi par des assassins ; ne serait-il pas ridicule de vouloir l'empêcher de se servir d'un cheval qui se trouverait sous sa main, sauf à lui à le rendre quand il serait hors de danger ?
Le vol est de sa nature un péché mortel. L'apôtre saint Paul met les voleurs au même rang que les impudiques et les idolâtres, et il leur déclare qu'ils ne posséderont pas le royaume de Dieu (!). Les lois civiles elles-mêmes les punissent avec sévérité, comme ennemis et destructeurs de la société. Le seul sentiment d'équité naturelle, que Dieu a gravé au cœur de l'homme, suffît pour taire regarder le vol comme une infamie ; et celui qui le com-
(i) Neque fures, neque avari, neque rapaces regnum Dei possidebuni. I. Cor., vi, 10.
met devient aussitôt l'objet de l'exécration publique. Les dIus impies eux-mêmes se font gloire de passer pour honnêtes gens; et ils se tiendraient pour gravement offensés, si on soupçonnait le moins du monde leur probité.
Cependant, pour qu'il y ait péché mortel, il faut que ie vol s'élève à une valeur notable. Car, si on ne dérobait qu'une chose de peu de conséquence, il n'y aurait que péché véniel, à cause de la légèreté de la matière. 11 en est du vol comme du poison pris en petite quantité, lequel ne donne pas la mort, bien qu'il soit toujours poison et qu'il conserve toute sa malignité. Ainsi le vol est toujours en lui-même une faute grave, quoique par accident il puisse n'être qu'une faute légère.
Mais quand est-ce que la valeur est assez notable pour constituer un péché mortel ? 11 est impossible de le déterminer d'une manière absolue. Plusieurs théologiens établissent pour règle qu'une valeur correspondante au salaire de la journée d'un ouvrier est une matière grave en ellemême. D'où il semble qu'on peut conclure qu'un vol ou un dommage causé soit à un riche, soit à un pauvre, qui se porterait à cinq ou six francs, peut-être même seulement à trois, suffit pour un péché mortel.
Quelquefois même une matière légère peut devenir grave à cause des circonstances, comme dans les cas suivants :
4° Si l'on volait à un ouvrier un instrument de peu de valeur, sans lequel, ne pouvant travailler, il souffrirait un dommage considérable. Ainsi, comme l'a très-bien remarqué saint Thomas, on pourrait se rendre coupable d'un péché mortel, en ne volant qu'une aiguille à un tailleur, qui n'en aurait pas d'autre et ne pourrait s'en procurer facilement, parce qu'on le mettrait dans l'impossibilité de gagner sa journée.
2° Si, par un petit vol, on donnait au prochain occasion de commettre un péché mortel, comme, par exemple, de jurer, de blasphémer, le prévoyant ou pouvant aisément le prévoir.
3° Quand on a l'intention de voler une chose considérable. Vous croyez, par exemple, prendre un louis, et il se trouve que ce n'est qu'un franc, vous êtes aussi coupable que si vous aviez «nlevé la pièce d'or. Vous vous introduisez dans une maison pour voler ; mais vous n'y trouvez rien à prendre ; vous n'en êtes pas moins criminel aux yeux du Seigneur, devant qui le désir est pris Dour le fait (I).
4° Quand on fait successivement plusieurs petits vols, soit à la même personne, soit à différentes, avec l'intention de s'enrichir ou d'arriver par là à une matière considérable, on pèche mortellement à chaque petit vol qu'on fait, parce qu'on a une intention gravement coupable. Nous devons ajouter toutefois que, pour constituer un péché mortel dans ces petits vols, surtout s'ils sont faits à différentes personnes, il faut une somme plus considérable que celle qui suffit, dans les cas ordinaires, pour une faute grave, parce que les personnes qui sont victimes de ces vols, en sont moins fâchées et en souffrent moins, que si on leur dérobait le tout en une seule fois.
Diverses sortes de vol.
On distingue diverses sortes de vol : le vol fait en secret ou simple larcin, le vol avec violence, le vol avec sacrilège, le vol par usurpation, le vol par négligence ou ignorance, le vol par fraude ou friponnerie. Nous allons parler de chacun de ces péchés.
Du simple vol ou larcin. Il consiste à dérober en secret le bien d'autrui, en prenant toutes ses précautions, et usant de certaines ruses, comme font, par exemple :
(1) Non eaim id quod furto ablatum est, sed mens furantis attenditur. D. Hieron. Comment, in Epist. ai Tit., vi, 2.
Les larrons , qui pénètrent dans les maisons avec de fausses clefs, ou en forçant les serrures.
Les filous, dont l'adresse s'exerce sur tous les objets à leur portée, et qui trouvent mille expédients pour s'emparer de ce qui ne leur appartient pas.
Les maraudeurs, qui courent les campagnes pour voler des fruits, du blé, du bois; qui coupent des arbres, soit pour brûler, soit pour faire des manches d'outils, ou autres usages ; et qui ne se gênent pas même pour choisir les plus droits et les plus beaux. Cependant, les pauvres qui coupent, pour leur propre consommation, dans les forêts des particuliers et à plus forte raison dans les forêts communales, le bois mort et le menu bois vert, tel que broussailles, genêts, et autres dont ils savent que les maîtres ne font aucun usage, ne pèchent point, parce que les maîtres sont censés ordinairement leur en faire la cession.
Les enfants qui, dans leur propre maison, volent à leurs parents. Il est certain que le fils n'a droit à rien, tant que son père est vivant : il est, dit saint Paul, sous la puissance de ses tuteurs et curateurs, jusqu'au temps marqué par son père (1). Le Sage nous assure que celui qui dérobe à son père et à sa mère et qui dit que ce n'est pas un péché, a part au crime des homicides (2). Cette parole peut paraître dure; mais elle s'explique naturellement par le désir de la mort de leurs parents, que ne manquent pas de concevoir ceux qui sont si impatients de posséder leur bien. Les enfants ne peuvent donc rien emporter de la maison paternelle, sans le consentement de leurs parents ; et, s'ils prennent quelque chose à leur insu, argent, grains, laine, meubles, outils, en un mot, quoi que ce soit, leur faute est d'autant plus grande que leurs parents sont plus
(1) Sub tutoribus et actoribus est, usque ad praefinitum tempus à pâtre. Gai., îv, 2.
(2) Qui sublrahil aliquid à pâtre suo, et à matre, et dicit hoc non esse peccatum, particeps homicidœ est. Trov., xxvm, 24.
pauvres; car, alors, ils ne violent pas seulement la justice, mais encore la charité, qui leur fait un devoir de subvenir aux nécessités de leurs parents, bien loin de leur enlever le peu qu'ils peuvent avoir.
Du reste, tant que les enfants ne sont pas en âge de se suffire à eux-mêmes, les parents sont obligés de fournir à leur entretien et à leur éducation ; et, s'il se trouvait des parents assez durs et assez déraisonnables pour leur refuser le nécessaire, ils pourraient alors, après avoir pris l'avis de leur confesseur, prendre ce qui leur est absolument indispensable, en ayant soin de ne pas dépasser les bornes de la stricte nécessité , ou d'un honnête entretien. Mais est-ce ainsi qu'en usent les enfants, qui ont cette mauvaise habitude de voler? Ils ne consultent ordinairement que leurs caprices; ils prennent tout ce qu'ils trouvent à leur convenance, afin de satisfaire leur passion pour le jeu, pour le luxe, pour la débauche ; ils font tort à la fois à leurs parents et à leurs cohéritiers, et ils sont obligés à restituer.
Les femmes, qui font des dépenses secrètes contre le gré de leur mari. Car la femme n'est maîtresse de rien, à moins qu'elle n'ait des biens paraphernaux. Elle n'a droit qu'à ce qui est nécessaire pour l'entretien de la maison et de la famille. Par conséquent, elle pèche contre la justice, si elle prend au delà de ses besoins, pour le jeu, pour de folles dépenses, pour satisfaire sa vanité ou celle de ses enfants.
Les veufs ou veuves qui, après la mort de leur conjoint, soustraient des ettets aux inventaires, et s'approprient ce qui ne leur appartient pas, en frustrant les héritiers légitimas.
Les domestiques, qui prennent du bien de leurs maîtres, soit pour faire de petits repas furtifs, soit pour donner à leurs amis, soit même pour faire des aumônes, soit encore parce qu'ils prétendent que leurs gages ne sont pas assez élevés, ou enfin pour quelque autre raison qu'ils puissent
alléguer, il n'appartient jamais à un domestique de se payer par ses mains, et d'évaluer par lui-même le prix de ses services; il faut qu'il s'en tienne à ce qui est convenu. Qu'ils ne disent pas qu'on les fait travailler plus qu'ils ne croyaient, que d'autres de leur condition gagnent plus qu'eux. Faites vos conventions, leur répondrai-je; demandez, si vous voulez, une augmentation de salaire ; mais jusque-là vous n'avez droit qu'à ce qui vous a été promis, et votre maître peut vous dire , comme le père de famille de l'Évangile: « Mon ami, je ne vous fais aucun tort; n'êtes-vous pas convenu avec moi d'un denier? Prenez donc ce qui vous revient et ne vous plaignez pas (I).» S'il était permis à un domestique de se faire justice à iuimême, ainsi qu'il l'entendrait, il n'y en aurait aucun qui ne jugeât son salaire insuffisant pour son travail; et il n'y aurait pas de maître dont le bien fût en sûreté.
Voilà divers cas de vols furtifs. Ceux qui les commettent n'ont qu'un seul souci, c'est d'échapper à l'œil des hommes; et ils ne songent pas que l'œil de Dieu est ouvert sur eux, et qu'il leur fera rendre compte de toutes leurs iniquités.
Vol par violence. Il a lieu lorsqu'on enlève le bien du prochain par force et sous ses yeux, comme font les voleurs de grand chemin, qui dévalisent les gens, qui demandent la bourse ou la vie. Ce péché est plus grave que le simple vol; il renferme une double injustice, parce qu'à part le bien qu'on enlève, il y a de plus des menaces ou de mauvais traitements2.
Vol d'oppression. Ne sont pas moins coupables que les voleurs, et peuvent être rangés dans la même catégorie, ces gens durs et sans cœur qui abusent de leurs richesses et de leur puissance pour pressurer te peuple, et lui extorquer tout ce qu'ils peuvent, par de criminelles exactions; qui s'efforcent de dépouiller la veuve et l'orphelin, en leur
(i) Amice, non facio tibi injuriant) ; nonne ex denario conveniali mecum ? Toile quod tuum est, et vade. Matlh., xx, 13.
intentant des procès ruineux; ces accapareurs maudits de Dieu et des hommes, qui, en temps de disette, entassent; les grains, pour les vendre ensuite au prix qu'ils veulent produisent une misère factice, et s'engraissent ainsi de la substance du pauvre (4). Tous ces gros, qui dévorent les petits, ne sont-ils pas aussi coupables que s'ils leur présentaient le pistolet sur la gorge ?
Vol par empiétement. Il se commet très-souvent dans les campagnes, où il n'est pas rare de voir des cultivateurs avides étendre leurs possessions au détriment des autres enlever et transporter les bornes d'un champ , d'une vigne, etc., sans songer qu'ils s'exposent ainsi aux terribles menaces que le Seigneur fit autrefois à Achab, roi d'Israël pour avoir voulu usurper la vigne de Naboth (2). Vous ne changerez point les bornes qu'ont posées vos prédécesseurs: tel est le commandement exprès que le Seigneur a intimé (3). De tout temps, on a regardé comme une espèce de vol tres-infâme de déplacer les limites des propriétés, pour s emparer, sans qu'il s'en aperçoive, d'une partie de l'héritage de son prochain. 0 gens aveugles et follement intéresses, qui cherchez toujours à vous agrandir, et même au mépris des lois de la justice, hélas! que vous servira-t-il à 1 heure de la mort d'avoir possédé de vastes terres * Vous n'en occuperez tout juste que ce qu'il faudra pour recevoir votre cadavre.
Vol sacrilège. Il consiste à voler une chose sacrée même dans un lieu profane, ou une chose profane dans un lieu saint (A). Il renferme un double péché, l'un contre la justice et l'autre contre la religion : contre la justice, parce qu'on s'arroge une chose sur laquelle on n'a aucun droit ;
(1) Qui abscondit frumenta, maledicetur in populis. Prov xi 56
(2) III. Reg., xxi.
(3) Non assumes et transfères terminos proximi tui, quos fixerum pnores in rosseisione fuâ. Veut, xix, 14.
(4) Sacrilegium commitlitur auferendo sacrum de sacro, vel non sacrum de sacro, sive sacrum de non sacro. Jus canonic.
contre la religion, parce qu'on manque de respect à la Divinité. Si la chose était de modique valeur, il y aurait toujours un double péché ; mais il ne serait que véniel, à cause de la légèreté de la matière, que les théologiens admettent dans le sacrilège, comme dans les autres péchés contre la justice.
A ce genre de vol se rapporte l'usurpation des biens des églises, des hôpitaux, la soustraction frauduleuse des revenus des fabriques, des legs pieux faits pour obits, pour l'entretien ou la réparation des autels, etc. On peut regarder ceux qui n'acquittent point ces legs, qui en détruisent les titres, comme des voleurs sacrilèges et de véritables bourreaux des âmes, qu'ils laissent peut-être souffrir en purgatoire, tandis qu'ils devraient abréger ou adoucir leurs tourment?, en se conformant à leurs intentions. C'est avec raison qu'on leur applique ces paroles du saint roi David : Ils mangent les sacrifices des morts (1) ; c'està-dire ils consument pour eux, ils dépensent peut-être en prodigalités, en banquets, des rentes laissées pour messes, aumônes et autres œuvres pies. Qu'en résulte-t-il ? Ils entassent ruines sur ruines (°2) ; ils causent la ruine entière de leur famille: père, fils, petit- fils, tous se damnent.
Vol de négligence. On s'en rend coupable, lorsqu'après avoir loué ses services et son temps, on ne travaille pas conformément aux stipulations qui ont été faites, et à raison du salaire qu'on reçoit. Ainsi, on peut accuser de ce genre de vol les domestiques, qui ne prennent pas soin des intérêts de leurs maîtres ; qui, à la campagne, laissent dépérir les bestiaux, faute de vigilance, ou n'en retirent pas tout le profit possible; ou bien encore, qui cultivent mal les terres, ce qui cause un préjudice notable par la diminution delà récolte; les journaliers, qui perdent le temps, qui travaillent lâchement, quand ils ne sont pas
(t) Comederunt sacrificia mortuorum. Psal., cv, 28. (2) Et multiplicata est in eis ruina. Psal., cv, 29.
sous les yeux du maître, ne songeant pas que diverses heures perdues font à la longue des journées entières, qu'ils volent à celui qui les paye. Ils pèchent aussi, quand ils sont à prix fait, s'ils travaillent vite et mal, pour gagner plus d'argent, sans prendre tant de peine.
On doit aussi ranger parmi les voleurs par négligence tous ceux qui, étant chargés d'une fonction publique ou particulière, en perçoivent les émoluments ou jouissent des honneurs qui y sont attachas, sans en remplir convenablement les obligations. Ils vont contre l'équité naturelle, et contre la règle de droit qui dit que, lorsqu'on a les avantages d'une place, il faut aussi en subir le fardeau (1).
Vol par ignorance, dans ceux qui exercent un emploi public, un état, comme celui, par exemple, de médecin, d'avocat, sans avoir la science et les qualités nécessaires pour s'en bien acquitter, ils sont strictement obligés de réparer tout le dommage, qu'ils causent par l'exercice de leur charge.
Vol par fraudes ou friponneries. Le Seigneur ne défend pas seulement le vol et ies injustices manifestes, mais encore toutes ces supercheries, tous ces détours, que la cupidité est si ingénieuse à inventer, et qu'on se pardonne si aisément pour grossir sa fortune, a Vous ne déroberez pas, » nous dit-il 2) ; et il ajoute presque aussitôt : a Que personne d'entre vous ne trompe son prochain (3). » De quelque manière que l'injustice se cache, Dieu la découvre et la réprouve. Mais nous aurons occasion de parler de ces diverses fraudes, dans les instructions suivantes, en parcourant les injustices qui se commettent dans les contrats et quasi-contratSc Indépendamment de la loi de Dieu qui condamne toute
(1) Qui sentit commodum, débet senlire et ont».
(2) Non facielis furtum. Levit., xix, il. (S) Née decipiet unusquisque proximum suum. Levit., m, IL
injustice, gravons-nous bien dans l'esprit cette maxime, que le bien mal acquis ne profite pas. On n'a qu'à voir ce qui se passe dans le monde, et on trouvera milie faits qui confirment cette vérité. Les uns donnent ce qui est à eux, a dit le Sage, et sont toujours riches, parce que Dieu récompense leur générosité, en répandant sans cesse sur eux de nouveaux biens; les autres ravissent le bien d'autrui et sont toujours pauvres (1). L'ouvrage du méchant ne sera point stable, a dit encore TEsprit-Saint. En effet, le Sev gneur se plaît à se jouer des desseins des hommes pervers, et à renverser leur fortune, alors même qu'ils la croient établie sur des fondements inébranlables. Mais la récompense est assurée à celui qui sème la justice (2). Quiconque montre dans toutes ses actions une exactitude scrupuleuse, une grande droiture du cœur et une probité sans tache, s'il n'amasse pas de grands biens, du moins il jouit des plus précieux de tous, qui sont la paix de la conscience, la grâce de Dieu, l'estime des hommes.
TRAITS HISTORIQUES
1. Le larcin est condamné par la loi de Dieu, je dis même par celle qui est gravée dans le cœur de l'homme, et que la plus grande corruption ne saurait venir à bout d'effacer. Car entre ceux même qui font le métier de voler, y a-t-il quelqu'un qui trouvât bon qu'on le volât quelque riche qu'il pût être et quelque pressante que fût la nécessité de celui qui en viendrait là ? Cependant, dit saint Augustin, j'ai été capable de former et d'exécuter le dessein de voler, et je l'ai fait sans \ être réduit par aucun besoin, mais par un goût criminel pour l'injustice, et par la dépravation d'un cœur qui prenait plaisir à s'engraisser de l'iniquité, puisque j'avais en abondance de ce que je dérobai, et que ce que j'avais était même beaucoup meilleur que ce qui me porta à commettre ce larcin. Aussi ce ne fut pas pour avoir ces divers objets et pour en jouir que je les volai, mais par le seul plaisir de voler et de pécher.
fl) Rapiunt non sua, etsemper in egestate sunt. Prov., xi, 24. (2) Impius facit opus instabile : seminanti autem justitiam merces fidelia. Prw.t », 18
432 KEUVIÉME LEÇON.
t! y avait près de notre vigne un poirier chargé de poires, elle» n'étaient ni fort belles ni fort bonnes ; cependant nous résolûmes de les voler, une troupe d'enfanls débauchés que nous étions; et, une belle nuit, après avoir bien joué et L'on copra, selon notre maudite coutume, nous allâmes secouer cet arbre et emportâmes tout le fruit. Nous en mangeâmes quelque peu, mais ce n'était pas pour le manger que nous l'avions volé; et, quand cela n'aurait dû aboutir qu'à le jeter aux pourceaux, nous étions contents d'avoir fait quelque chose qu'il ne fallait pas faire ; et ce que nous avions Tait, ne nous plaisait que par là. Quelle horrible dépravation du cœur! Et comment ai-je pu en être capable? Je n'aurais jamais été tenté de commettre ce larcin, si j'avais été seul. Oh! qu'on est ennemi de soimême, quand on est capable d'une amitié comme celle qui était entre ces enfants et moi ! A quoi une telle amitié peut-elle être prore qu'à produire les désordres les plus affreux? 0 jeux détestables, qui n'aboutissent qu'à faire naître l'envie de faire du mal à quelqu'un, sans qu'il en revienne rien, et même sans y être porté par aucun désir de vengeance ! Car, dès que quelqu'un de la troupe a dit : Allons, allons, faisons telle chose, il n'y en a pas un qui ne suive et qui n'ait honte de n'avoir pas perdu toute honte.
D. Auo., Conftss., lib. II, c. iv et ix
La religion est le plus sûr garant de la probité; et les hommes, qui craignent Dieu, sont les seuls de qui l'on n'ait rien à craindre.
Lorsque saint Éloi eut achevé les bâtiments de son monastère, à Paris, il s'aperçut qu'on avait pris un pied de terrain de plus que le roi n'en avait accordé. Pénétré de douleur et de remords, il vint se prosterner devant le prince, et lui demanda pardon avec beaucoup de larmes, comme s'il eût été coupable d'un grand crime. Dagobert, surpris et édifié, récompensa sa vertu, en doublant sa première donation. Après qu'Éloi se fut retiré, il dit : « Voyez combien sont c exacts et fidèles ceux qui suivent Jésus-Christ. Mes officiers et mes « gouverneurs m'enlèvent sans scrupule des terres entières, tandis « qu'Eloi tremble d'avoir un pouce de terre qui m'appartienne. »
Eist. de France.
Alfred, roi d'Angleterre, fit de ce pays, avant lui sauvage et agité de troubles continuels, un séjour de paix et de justice. La sûreté publique devint si grande, qu'ayant suspendu des bracelets d'or sur un chemin public, pour éprouver les passants, personne n'y toucha.
Dict. Hist.
Les crimes sont souvent produits par la pauvreté ; et, en faisant cesser l'une, on tarirait aussi la source des autres. Un fermier, portant sur son cheval un sac de farine, est attaqué
par un voisin qui, le bâton levé, lui demande en jurant sa farine. Le fermier saisit son homme au collet, le terrasse et lui dit : « Tu vois qu'il ne tiendrait qu'à moi de t'assommer. » — « Assomme, répond le voleur, assomme, ou donne-moi ta farine ; je meurs de faim, moi, mes enfants et ma femme. » — « Ah ! si tu meurs de faim, reprend Je fermier, c'est autre chose; mais je ne veux pag que tu sois voleur. Prends le sac, je t'en fais présent, je vais t'aidera le charger. Va-t'en, et ne dis mol. » — En rentrant dans sa maison, le fermier conte son aventure à sa femme, qui cache un pain dans son tablier et court le porter à la malheureuse famille. Le voleur redevient homme de bien; on lui donne de l'ouvrage, et il élève ses enfants dans de bons principes. Combien de malheureux, que la misère entraine dans le crime, cesseraient de le commettre, comme ce voleur, si ceux qui peuvent les secourir avaient la même charité quo le bon fermier dont nous venons de parler !
La charité triomphe des cœurs même les plus féroces, et en faisant du bien on s'épargne souvent beaucoup de maux.
Une pieuse dame de Montpellier, nommée Alexandra, avait la louable coutume de ne jamais refuser l'aumône à aucun pauvre. La réputation qu'elle s'était faite à cet égard, en attirait un grand nombre à sa porte ; et, quoiqu'elle n'eût d'autres revenus que les bénéfices d'un petit commerce qu'elle faisait, elle trouvait le moyen d'assister tous ceux qui se présentaient. Un jour qu'accompagnée de sa servante, elle traversait un petit bois, pour se rendre à un village voisin, où demeurait une de ses amies, elle vit sortir tout à coup du taillis un homme armé qui, saisissant la bride de son anesse, lui dit d'un Ion menaçant : La bourse ou la vie. La bonne dame, sans s'effrayer pour elle-même, s'attendrit sur le sort de ce malheureux, et, le regardant avec un air de bonté: « Ah! mon ami, lui dit-elle d'un ton touchant, il faut que vous soyez réduit à une fort grande pauvreté, puisque vous vous êtes déteiminé à prendre un parti qui, en vous attirant la colère de Dieu, vous expose sans cesse à toutes les rigueurs de la justice humaine. Je voudrais bien avoir de quoi pourvoir à tous vos besoins, et vous retirer de i'étal dangereux où vous vous trouvez ; mais je n'ai, hélas ! que dix-huit francs que j'avais pris pour faire mon voyage; je vous les offre d# bien bon cœur : tenez, l?s voilà. » Tandis qu'elle parlait ainsi, K voleur t'avait fixée attentivement; et, comme il avait cru la reconnaître, avant que de prendre l'argent, il vuuiut savoir s'il ne se trompait pas. 11 interrogea dune la damn sur son nom, sur sa demeure, sur sa profession ; et, lorsqu'elle eut répondu à toutes ses questions: « Malheureux que je suis I s'écria-t-il en se jetant aux pieds de la voyageuse, je ne vous ai jamais demandé l'a jmône que IV. 10
vous ne vous soyez empressée de me la donner. Vous n'avei cessé, pendant plusieurs années, de me faire du bien, et j'étais sur 1» point de vous faire du mal ! Ah ! croyez bien, ma bonne dame, que, si je vous ai arrêtée, c'est que je ne voas connaissais pas, car, quoique je ns prouve que trop que je suis un voleur, je ne suis pourtant pas un monstre •, et il faudrait l'être, pour faire volontairement de la peine à une personne aussi charitable que vous l'êtes. Aller donc, gardez votre argent, continuez votre route, et ne craignez rien. Je vous servirai moi-même d'escorte, jusqu'à ce que vous soyez sortie du bois: et, si quelqu'un vient vous attaquer, je vous défendrai au péril de ma vie. » En entendant ce langage extraordinaire dans la bouche d'un voleur, madame Alexandra fut encore plus touchée du malheureux état de cet homme ; elle lui en fil sentir le danger; elle lui exposa tous les motifs d'honneur et de religion qui pouvaient l'engager à en sortir; et, en lui faisant espérer de plus grands se^ cours pour l'avenir, elle lui présenta de nouveau les dix-huit francs qu'elle lui avait déjà offerts. .Mais, sachant qu'elle en avait besoin pour son voyage, le voleur ne voulut jamais les accepter; et ce ne fut qu'après avoir résisté longtemps qu'il consentit enfin à recevoir neuf francs, que la dame lui jeta en sortant du Lois.
Une jeune personne, s'étanl séparée un instant des gens de sa suite, puur faire une promenade sur une montagne, fui tout à coup arrêtée par un homme couvert de haillons, à la figure hâve et sinistre, qui se présenta à elle, un gros bâton à la main, et, sans autre compliment, lui demanda la bourse ou la vie. Elle recula d'abord, saisie de frayeur ; mais sa présence d'esprit et ses sentiments religieux la sauvèrent. Comme le brigand réitérait sa demande, elle répondil avec fermeté qu'elle ne donnait jamais rien aux gens qui ?'y prenaient de la sorte, et elle ajou'a : « Je te conseille de te retirer, parce que les personnes de rr.asuite, qui ne sont paséloignées, ront l'apprendre à ne pas arrêter les passants sur le grand chemin. » Elle eut lort cependant de parler ainsi, car elle s'aperçut que le baniit mettait une main dans sa poche pour en tirer un pistolet, el dés lors elle se crut perdue; mais, faisant toujours bonne contenance : « Arrête, scélérat, dit-elle, apprends que, bien que je ne sois qu'une femme, la mort n'a rien qui m épouvante... Mais permets qu'avant de mourir, je ilévoue mes derniers instants a Dieu, qui voit tout et entend tout. > En même temps, découvrant un crucifix qu'elle portait mujours sur elle : c C'est devant celte image céleste, contiûua-t-elle, qu'il faut que tu m'armches la vie » A ces mots, le malheureux recule, la regarde et pâlit. Encouragée à cette vue, elle s'approche de lui, et lui présentant son cœur sur lequel elle appuie 6on crucifix : « Frappe donc, lui dit-elle, homme vil et sans ;oi... Ma»s c'est sur Dieu même qu'il faut que tes coups se portent avant
de m'atteindre, car il ne sortira pas de celte place....* Elle attendait sa réponse, les yeux fixés au ciel , et la tête tournée du côté opposé à celui d où eile croyait recevoir le coup; mais quelle fut sa surprise de voir le brigand, écrasé sous le poids de son forfait, baisser la tête, tomber à ses genoux les mains jointes, lui avouer que ce n'était que la misère qui l'avait poussé au (-rime, et implorer avec larmes sa protection, qui lui fut généreusement accordée !
Annales littéraires, par M. de Gérando.
Dieu laisse souvent les méchants accomplir leurs sinistres desseins ; mais souvent aussi sa patience se lasse, et il les arrête au milieu de leurs œuvres.
Un très-riche banquier, garde national dans une légion de Paris, avait passé la moitié de la nuit en patrouille, et, venant de rentrer au poste accablé de. lassitude, il s'était étendu sur le lit de camp ; mais, n'étant point accoutumé à coucher sur la dure, il ne pouvait dormir. Après s'être inutilement tourné et retourné dans tous les sens : « Je suis bien bon, dit-il, de rester ici ; j'ai fait mes quatre heures de faction, mes deux heures de patrouille ; on n'a plus rien à me demander, je puis m'absenter, sans qu'on y trouve à redire. » Il sortit donc et gagna son logis. Muni d'une double clef et ne voulant réveiller personne, il ouv.re doucement la porte, avance à tâtons; mais, comme il entrait dans la seconde pièce, ses pieds rencontrent un obstacle, il perd l'équilibre et tombe. En cherchant à reconnaître dans les ténèbres quel objet se trouve si mal à propos au milieu de son passage, il croit sentir le corps d'un homme. Imaginant alors que ce peut être l'un de ses gens assez sujet à s'enivrer, il appelle, interroge; point de réponse. Il le secoue, lui soulève la tête, et n'a dans les mains qu'une masse de chair glacée, roide, pesante, énorme. Saisi d'épouvante, il se relève, se précipite, appelle ses domestiques; ils arrivent, on approche la lumière, et, à sa grande surprise, il voit étendu sur le parquet, ie cadavre de l'un des locataires de la maison, auprès duquel se trouvait une lampe éteinte.
Que signifiait cet étrange événement ? que s'était-il passé?
Ce locataire, sachant que le banquier devait être cette nuit-là de garde et espérant qu'il ne rentrerait pas avant le jour, avait voulu profiter de son absence pour puiser à sa caisse. 11 occupait dans le monde une position brillante; mais ses profusions, ses folles dé« penses allaient len faire déchoir; et, plutôt que de se perdre dans l'opinion de ceux qui le connaissaient, il avait préféré descendre au plus bas de fous les vices. 11 avait, non sans peine, déterminé sa femme à l'accompagner, et tous deux exécutaient leur dessein, lorsque Dieu, pour les punir, avait frappé un coup terrible. Attaqué d'une apoplexie foudroyante, l'un des criminels était mort subitement
Figurez-le-vous perdant l'usage de la parole, le corps agité de mouvements convulsifs, le visage gonflé par le sang qui s'y porte par torrents, les yeux hagards qui n'expriment plus rien, pas même la souffrance , et sa femme éperdue, ne sachant comment le secourir, forcée d'assister à son agonie et de le voir rendre le dernier soupir.
Que faire de ce lourd cadavre qu'elle ne peut remuer, qui reste là pour rendre témoignage, proclamer sa honte, et ia couvrir d infamie? La haine de sa famille, le mépris de tout le monde se dressèrent formidables devant elle, et elle s'enfuit épouvantée.
La main de Dieu s'appesantit aussi d'une manière fort visible sur deux fameux voleurs, David Ragois et Robert Maclou, qui avaient résolu de dévaliser la maison d'un juif usurier, nommé IsaacMavor. A cet effet, ils avaient loué un appartement, qui donnait en face de celui qu'occupait le riche usurier qu'ils, voulaient dérober. Il leur fallait jeter un pont de communication de leur fenêtre à une lucarne qui était à la rue opposée. Dans ce but, ils s'étaient procuré deux larges madriers qu'ils firent glisser, au moyen d'une poulie, de leur croisée jusqu'aux barreaux de fer qui garnissaient la lucarne. Après avoir ainsi fait leurs dispositions, l'un d'eux s'avança sur le pont, au milieu du silence et de l'obscurité de la nuit, tandis que l'autre faisait le guet. En moins de dix minutes, David eut enlevé trois barreaux ; il ne restait plus à forcer que le- contrevent, lorsqu'il dit à Robert de lui faire passer une pince. Robert monta sur le pont, il était moins hardi que David, el, se voyant à une grande hauteur audessus du sol, il sent ses jambes trembler, un frisson le saisit, et, perdant tout à fait l'équilibre, il tombe, et va se briser sur le pava
En même temps, soit que les cordes qui joignaient les madriers se fussent rompues, soit que le pont fût chassé de /'étroite saillie sur laquelle il était posé devant la lucarne, il tomba en deux pièces séparées, qui rebondirent avec un horrible fracas. David se tenait alors aux tronçons des barreaux de fer. Il demeura suspendu dans le vide. L'un des madriers, après avoir touché la terre, s'était subitement redressé et précipité, comme un bélier, contre la porte d'un magasin de pâtisserie, dont les profondes cavités rendirent un sourd mugissement; l'autre était allé, dn côté opposé, briser la devanture d'une Loutique et faire voler les vitres en mille éclats. Les maisons voisines furent ébranlées jusque dans leurs fondements, et les habitants, réveillés en sursaut, surpris, inquiets, courent aussitôt aux fenêtres. — Qu'est-ce donc? Qu'est-ce-donc? demanda-t-on de vingt endroits. —Un homme mort, moulu, tout écrasé, répondirent bientôt quelque» voix. ^ C'était un hideux spectacle : le cadavre se tenait en double, les reins brisés sur une borne, les pieds et la tête touchant la terre! U figure aplatie, le crâne ouvert et vide.
Tandis qu'on recherchait les causes de ce tragique événement, des plaintes qui semblaient arrachées par la souffrance, attirèrent l'attention, et, «n cherchant d'où elles pouvaient venir, on aperçut à travers les ténèbres, comme le corps d'un homme suspendu par le bras à la lucarnt d'Isaac Mavor, et s'agilant à cinquante pieds au-dessus du nive?u de la rue. C'était David Ragois; il avait, après que le pont se fut dérobé sous lui, fait d'incroyables efforts pour remonter sur la lucarne, y poser au moins le genou, afin de pouvoir ensuite, aidé de la lime qui lui était restée, forcer le contrevent et se sauver par l'appartement d'Isaac Mavor; mais la lucarne était extrêmement basse, l'embrasure peu profonde, et le contrevent le repoussait toujours. Par moments, il s'arrêtait, reprenait haleine, puis faisait de nouvelles tentatives. Peu à peu cependant il s'épuisait. Ses bras, appuyés sur la saillie anguleuse, se déchiraient à chacun de ses mouvements. Son sang coulaiten abondance. Il éprouvait dans la partie supérieure du corps d'horribles tiraillements.
Tant qu'il eut une lueur d'espérance, il supporta courageusement la douleur; mais, lorsqu'il se trouva sans forces, il poussa de lamentables gémissements, appela même du secours. — Non, non, crièrent quelques personnes, c'est un voleur, il mérite la mort, qu'il périsse. — Plusieurs, cédant à un sentiment d'humanité, voulurent aller prier Isaac Mavor de le secourir. Mais on les avertit qu'il était à la campagne. D'autres cherchèrent des échelles. Les plus longues ^'atteignirent pas à moitié de la hauteur. Quelques-uns enfin apportèrent de la paille et des matelas, qui furent étendus pour le recevoir ; et on lui cria de se laisser aller. Dans ce moment solennel qui devait décider de sa vie, la plupart frissonnaient et détournaient les yeux.
David Ragois était déjà presque mort. Soit qu'il eût volontairement lâché prise, soit que ses poignets affaiblis refusassent de le soutenir, il descendit; mais, au lieu devenir tomber sur les matelas, son corps, après avoir fait un ou deux tours sur lui-même, venant frapper l'enseigne d'un magasin d'épicerie, fut rejeté en arrière, et s'alla broyer sur le pavé, de l'autre côté du ruisseau. Il y avait de quoi frémir d'entendre ses os craquer et se rompre, et de les voir sortir à travers ses chairs. Sabathier dk Castres.
Quelque coupable que soit un voleur, la miséricorde de Dieu peut s'étendre sur lui, s'il a une douleur sincère de ses fautes.
Un fameux voleur d'Antioche, qui s'appelait Jonathas, se voyan» poursuivi à cause de ses crimes, vint se réfugier auprès de la colonne de saint Siméon Stylite et la tenait embrassée, en versant un torrent de larmes. Le saint lui demanda qui il était. Il répondit ' «Je suis le voleur Jonathas, qui n'ai jamais fait que du mal et qui
viens ici pour faire pénitence de mes péchés. » — c C'est aux pénitents sincères, dit Siméon, que le royaume de Dieu sera ouvert ; maii prenez garde de me tromper, et de retomber jamais dans vos crimes. » Les officiers de la" justice d'Antioche arrivèrent dans ce>jnoment,.et demandèrent par respect à saint Siméon de leur laissa prendre le scélérat Jonathas, ennemi public. — « Mes enfants, leur dit le saint, ce n'est pas moi qui l'ai fait venir ici ; celui qui l'y a amené est plus puissant que nous ; il assiste ceux qui sont touchés du repentir de leurs péchés : si vous pouvez entrer, enlevez-le ; pour moi, je ne saurais le faire, je crains celui qui me l'a envoyé. » — Ce discours épouvanta les archers, qui s'en retournèrent à Antioche, sans oser toucher au voleur Jonathas. Après qu'il fut demeuré sept jours, embrassant toujours la colonne de saint Siméon, il lui dit: « .Mon père, je voudrais m'en aller. » — c Vous êtes pressé, dit le saint, de retournera vos crimes. » — « Non, mon père, répondit-il, mais mon temps est accompli. » En achevant cette parole, il rendit l'esprit.
Vie des Pères du désert.
Lorsque les enfants montrent quelque penchant au vol, on ne saurait trop tôt les corriger.
Un jeune garçon de six ou sept ans, des environs de Sens, se présentait tout joyeux à son père. Il venait de la ville, et portait à la main un petit canon de cuivre. « Ah ! ah! mon garçon, lui dit son père, j'espère que tu as là un beau canon ; e't qui t'a fait ce cadeau ? »
— c Personne, c'est moi qui viens de l'acheter à Sens. » — « Et qui vous a donné de l'argent, s'il vous plaît? » reprit vivement îe père.
— c Papa, j'ai trouvé une pièce de vingt sous. » — c Et où lavezvous trouvée ?» — « Sur la cheminée de votre chambre. » — « Monsieur, lui dit le père, vous aurez du pain sec à dîner ; ce qui est sur la cheminée n'est pas perdu; et, quand il le serait, vous n'avez pas le droit d'en disposer. »
L'impiété philosophique a plusieurs fois essayé de trouver une morale indépendante de la religion ; mais tous ses efforts ont été inutiles. Sous notre première république, où des forcenés se déchaînaient avec tant de rage contre le christianisme, on faisait publier des catéchismes de morale où le nom de Dieu était effacé, et où l'on enseignait qu'il ne faut pas voler par ce seul motif qu'on peut l'être à son tour. L'Institut proposa un prix pour celui qui indiquerait les meilleurs moyens de fonder la morale d'un peuple. Cette tentative échoua. L'Institut ne put accorder de prix, parce que les concurrents, nayantpas osé lier la morale à ia religion, ne purent offrir qu'une morale inconsistante et sans appui. La religion est la clef de voûte <àe la société.
FI faut être dans un temps de dissolution et de délire comme le ï>ôtre, pour qu'on ait érigé et mis en action un paradoxe aussi révoltant que celui-ci : La propriété est le vol ; c'est-à-dire que celui qui jouit, à l'abri de toutes les lois, d'un bien quel qu'il soit, est convaincu de dépravation et de rapine, par cela seul qu'il possède. Toutes les idées de justice bouleversées, a dit l'illustre évêque de Chartres, et le bon sens outragé de la manière la plus indigne et la plus bizarre, ne suffisent-ils pas pour apprécier ce système et pour le frapper de la plus énergique réprobation? Nous" devons ajouter que l'audacieux novateur, qui n'a pas craint de dire que la propriété est le vol, n'a pas rougi non plus de prononcer le plus horrible blasphème qui puisse effrayer une conscience humaine, en disant que Dieu est le mal. Dans les idées de ces singuliers régénérateurs de la société, l'absurdité, la démence, l'impiété, le vol, le pillage, la cruauté se tiennent et se parent des beaux noms d'égalité et de fraternité. On est étonné qu'ils aient des prosélytes ; mais, a dit un illustre pape (1), quand les passions portent la bannière, on est sûr de voir une nombreuse procession. Le même pape, parlant des philosophes du xvme siècle, disait: « Ils permettent tout, excepté l'assassinat et le vol. » Nos communistes et socialistes modernes sont encore moins scrupuleux : ils permettent tout, même l'assassinat et le vol. Ils ont appelé béni et saint le poignard qui a égorgé le ministre de Pie IX (2) ; et, à leurs yeux, le pauvre qui envahit injustement le bien du riche, ne fait que rentrer dans ses droits; c'est, disent-ils, un honnête citoyen, qui répare les torts, qui résultent de l'inégale répartition des fortunes 1
DEUXIEME INSTRUCTION
injustices dans les contrats. — Injustices dans les ventes, dans les achats, dans les fermes et louages, dans les jeux.
Le contrat est une convention, par laquelle une ou plusieurs personnes s'obligent envers une ou plusieurs autres à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose (3). Nul doute que le contrat n'oblige en conscience ; car, s;.on pou-
11) Benoît XIV.
(2) M. Rossi.
(3) Coq. ci v., art. 1101.
vait impunément manquer à sa parole et violer les engagements qu'on a pris, on ne pourrait se fier à personne, et tout serait bouleversé dans la société.
Toute fraude ou tout dol dans les contrats est un péché contre la justice, plus ou moins grave, selon que la fraude est plus ou moins notable. On doit donc y apporter toute la bonne foi que demande l'équité. Mais, hélas! que de fraudes se commettent dans le monde! C'est afin de vous en préserver que le Seigneur lui-même, en divers endroits des saintes Ecritures, n'a pas dédaigné d'entrer dans les détails les plus minutieux. Nous devons donc en parler ici, et, à son exemple, nous allons énumérerles diverses fourberies, qui ont lieu le plus usuellement dans les conventions que les hommes font entre eux, telles que ventes achats, prêts, fermes, jeux, procès, testaments, contrats de mariage, et autres engagements.
Injustices dans les ventes.
On peut frauder dans les ventes de quatre manières : dans la substance, dans la qualité, dans la quantité ou dans le prix des marchandises.
1° Dans la substance, quand on livre une marchandise pour une autre; par exemple, vous croyez acheter des chandeliers en argent, et on vous en donne en cuivre argenté ; vous voulez de la toile, et on vous donne du coton ; vous desirez de bon drap, et on vous fait prendre une étoffe qui n'en a que la ressemblance. L'injustice est d'autant plus grande que la chose livrée vaut moins que celle qu'on demande.
2° Dans la qualité, quand on vend une chose mauvaise comme si elle était bonne, par exemple, une étoffe usée pour une étoffe neuve; quand on cache ou qu'on déguise les défauts de la marchandise, ou qu'on y fait des mélanges qui la gâtent. Exemples : Un cabaretier donnera du vin de son cru pour du vin étranger; ou bien, il mettra de l'eau
dans le vin, sans en diminuer le prix. Un marchand de bé tail usera de mille artifices, pour cacher les défauts de ses bêtes; il fera passer un cheval vieux pour jeune ; un autre rétif et poussif, comme s'il était parfaitement apte au service. Ce qu'il y a de bien déplorable encore, c'est que, pour se faire croire, on a recours à mille mensonges, on ne se fait aucun scrupule de jurer, de se parjurer, de faire mille imprécations; et puis, on vante son adresse; on se glorifie de ces détestables tromperies, comme d'une ingénieuse subtilité. Voilà comment se fait trop souvent le commerce : c'est à qui sera le plus fourbe, le plus adroit à duper les autres, sans être dupe soi-même. Mais si on trompe les hommes, qu'on y pense bien, on ne trompera pas le Seigneur qui déteste toute injustice (1).
3° Dans la quantité, quand on fait faux poids ou fausse mesure. « Vous n'aurez point, dit le Seigneur, deux poids, l'un plus fort et l'autre plus faible ; ni deux mesures, l'une plus grande et l'autre plus petite. Vous n'aurez qu'un poids juste, véritable, et qu'une mesure qui sera toujours égale, afin que vous viviez longtemps sur la terre que le Seigneur, votre Dieu, vous donnera (2).» « La balance trompeuse, est-il encore dit en un autre endroit, est en abomination devant le Seigneur; le juste poids est selon sa volonté (3). »
Malgré ces recommandations si formelles du Seigneur, malgré le cri de leur conscience qui leur reproche l'iniquité de leur conduite, que de marchands habiles à frauder ! Celui-ci a, comme on dit, l'adresse du pouce, pour diminuer un peu sur chaque aune ; celui-là sait, avec une dextérité parfaite, faire incliner la balance en sa faveur; cet autre tient ses marchandises dans un lieu humide, y met peut-
(1) Aversatur omnem injuslitiam. Deut., xxv, 16.
(2) Non habebis diversa pondéra, majus et minus... Pondus habebis justum et verum. Deut., xxv, 13.
(3) Statera dolosa abominalio est apud Dominum ; est pondui equum voluntas ejus. Prov., xi, 1.
être même de l'eau, pour en augmenter le poids ou le volume ; cet autre enfin, c'est un mesureur de blé qui sait tasser plus ou moins légèrement, et faire jouer la racloire selon ses intérêts. Ce serait un détail infini, si on voulait parler de tous les genres de fraude qui se commettent.
Mais, disent quelquefois ces fraudeurs, ce que je prends est si peu de chose ! Qu'est-ce qu'un demi-verre de vin sur un litre ; qu'est-ce qu'une poignée de grains par mesure ? qu'est-ce que quelques lignes sur une aune? — Si peu que ce soit, ce peu vous appartient-il? Et, d'ailleurs, à la longue, ces petites quantités ne forment-elles pas des sommes considérables? Je suppose, vous ne volez qu'une once par livre ; mais sur seize livres que vous vendez par jour, voilà trente livres par mois, voilà trois cent soixante-cinq livres par an. Et, si votre commerce est un peu étendu, s'il dure un certain nombre d'années, ne voyez-vous pas que vous entassez des sommes énormes? et de là que d'iniquités sur votre conscience ! Remarquez encore qu'à chaque fois que vous faites ainsi de petits vols, avec l'intention formelle d'acquérir par là une somme notable, vous péchez mortellement, à cause de votre intention perverse et de votre volonté persévérante dans le mal, qui renferme tous les torts à la fois. Marchands cupides, que vous servira-t-il de vous enrichir aux dépens d'autrui? Vous n'en serez que plus misérables aux yeux du Seigneur. Que si vous voulez vous mettre à l'abri de ses justes vengeances et rentrer en grâce avec lui, hâtez-vous de vous corriger et de restituer tout ce que vous avez injustement acquis. Comme dans ce cas il est difficile de connaître à qui l'on a fait tort, la meilleure manière de restituer est d'ajouter quelque chose en sus aux gens du quartier qui viennent acheter ; ce qui peut se faire, en augmentant les poids et mesures à proportion.
4° Dans le prix, quand on fait payer une chose plus qu'elle ne vaut. Sans doute, il n'est pas défendu aux marchands de se procurer un honnête bénéfice, c'est pour cela même qu'ils travaillent; mais il faut cependant qu'il y ait
toujours une juste proportion entre le prix et la valeur de la marchandise. Ce serait de leur part une tromperie manifeste, s'ils abusaient de la simplicité, de l'ignorance et du besoin des gens, pour leur vendre au-dessus du taux légal ou du taux moral, car ce sont là les deux sortes de prix sur lesquels il faut se baser.
On appelle taux légal celui qui est fixé par l'autorité publique, par le maire, le chef de la police, ou autres personnes ayant droit. Ce taux, étant juste, oblige en conscience, et donne aux acheteurs un droit strict que les choses ne leur soient pas vendues plus cher. Ainsi tout marchand, boucher, boulanger, etc., qui l'outre-passerait, se rendrait coupable d'injustice et serait obligé à restituer. Si cependant le prix légal était évidemment injuste, ou qu'il fût tombé en désuétude, il n'obligerait nullement; il faudrait alors suivre le prix vulgaire.
On. appelle taux moral ou vulgaire celui qui dépend du jugement des hommes, et qui se règle sur le cours ordinaire des marchés. On en distingue trois sortes : le prix haut, le prix moyen, et le prix bas. En général, et sauf quelques rares exceptions, on ne peut vendre au-dessus du plus haut prix, ni acheter au-dessous du plus bas. Mais il est fort difficile de déterminer la distance du prix suprême au moyen, et de celui-ci au prix bas. Plusieurs théologiens établissent, pour les choses ordinaires, qu'une denrée qui vaut cent francs, peut se vendre cent cinq au prix suprême, et s'acheter quatre-vingt-quinze au prix bas. Quant aux choses extraordinaires et de grand prix, il y a une plus grande étendue.
Chacun de ces prix a une certaine latitude , il peut Varier d'un jour à l'autre, selon le concours ou la rareté des acheteurs, selon l'abondance ou la disette des objets.
Les fraudeurs allèguent diverses excuses pour se justifier : On m'a *rompé moi-même, dira celui-ci, je ne pute pas être victime de l'injustice d'autrui. — Mais ne voyezvous pas que cette raison vous condamne ? Quoi ! vous ne
voulez pas être victime de l'injustice d'autrui, et vous voulez que d'autres le soient? Parce qu'on vous a volé vous voulez être voleur vous-même! Il est fâcheux pour vous, j'en conviens, d'avoir été trompé; mais il vaut encore mieux être dupe que fripon. A l'avenir, prenez mieux vos précautions; mais, dans aucun cas, il ne vous est permis de vous faire payer par des innocents ce que d'autres vous ont volé. Ne perdez jamais de vue ces maximes de saint Paul : La charité souffre tout (1). Ne rendez à personne le mal pour le mal (2).
Cet autre objecte que, s'il ne donne pas la quantité ou la qualité qu'on lui demande, après tout, il en donne pour l'argent, et que la chose qu'il livre vaut réellement le prix qu'on lui en présente. — A cela, je réponds que c'est une tromperie défendue aussi bien que les autres. Car enfin vous ne pouvez être seul juge dans votre propre cause. On vous offre tel prix et on veut telle marchandise. C'est à vous de voir si ce prix vous convient, car étant le maître de votre bien, c'est à vous de conclure ou de refuser le marché; mais vous ne pouvez pas sans fourberie substituer à la marchandise qu'on vous demande une autre de moindre valeur, sous prétexte qu'elle vaut le prix qui vous est offert. La loyauté doit être l'âme de toutes les transactions commerciales l.
Injustices dans les achata.
On s'en rend coupable
4° Quand on achète des choses qu'on sait ou qu'on doute avoir été volées, car alors c'est se rendre complice du vol. On doit se méfier des enfants et des domestiques qui, n'ayant aucun droit sur les biens de leurs parents ou maîtres, sont cependant quelquefois tentés d'emporter de la maison certains objets pour les vendre. Il est clair qu'ils
(1) Charitas omnia suffert. 1. Cor., nu, 7.
(2) Nulli malum pro malo reddentes. Rom., xii, 17.
INJUSTICES DANS LES CONTRATS. 4 4 fi-
ne peuvent transférer à Facheteur un droit qu'ils n'ont pas eux-mêmes. Celui qui a acheté une chose volée, est obligé de la rendre au vrai maître, en nature, si elle existe, et sa valeur, si elle n'existe plus; et cela, quand n?4me il ne pourrait pas recouvrer le prix qu'il en a donne, car il doit imputer la perte qu'il subit à sa propre faute. Bien plus, celui qui a acheté de bonne foi une chose volée, ne peut la retenir ; dès qu'il s'aperçoit du vol, il est obligé de la restituer au légitime propriétaire, car celui-ci a droit de réclamer son bien où qu'il soit, et on ne peut l'en priver sans injustice. On ne peut pas non plus exiger qu'il en rembourse le prix, puisque ce serait vouloir lui faire payer ce qui lui appartient déjà. Mais alors, me dira l'acheteur, ce sera moi qui perdrai mon argent, sans qu'il y ait cependant de ma faute. — Il est possible que vous le perdiez, et c'est un malheur auquel il faut vous résigner comme à tant d'autres afflictions que la Providence vous envoie, en pensant qu'il vaut mieux perdre son argent que son âme. D'ailleurs, tout espoir de rentrer dans vos fonds n'est pas perdu, puisque vous avez recours sur le voleur, qui est obligé de vous dédommager de tout le tort qu'il vous a causé. Cependant il est un cas où, en restituant au propriétaire l'objet volé, on a droit de se faire rembourser le prix qu'il à coûté : c'est lorsqu'il a été acheté dans une foire ou un marché, ou dans une vente publique, ou d'un marchand qui vendait des choses pareilles. La loi civile l'a ainsi décidé (1), pour favoriser le commerce, lequel souffrirait infailliblement, si on n'avait pas égard à la bonne foi de l'acheteur.
2° Lorsqu'achetant des choses qui appartiennent réellement au vendeur, on ne lui en donne pas un juste prix, parce qu'on se prévaut de son ignorance ou de sa nécessité. Si un homme se trouve forcé par le mauvais état de ses affaires de vendre un objet, c'est abuser de sa cruelle
(1) Cod. civ., art. 2280.
position, et pécher à la fois contre la justice et contre îa charité que de ne pas lui en payer la valeur- Que s'il ne connaît pas lui-même le prix de la chose qu'il veut vendre, il ne faut pas non plus abuser de sa simplicité, pour le tromper. Tout ce qu'on pourrait faire en ces rencontres, ce serait d'acheter au plus bas prix, jamais au-dessous.
3o Lorsqu'étant chargé d'acheter ou de vendre pour le compte de quelqu'un, on fait quelque profit illégitime. Ceux qui achètent ou vendent au nom d'un autre, le font ou comme amis, ou comme commissionnaires à gages, ou comme serviteurs pour leurs maîtres. Si comme amis, ils ne peuvent, sans injustice, rien retenir pour se compenser de leurs peines, puisqu'ils sont censés faire la commission gratuitement. Il n'y a rien de plus contraire à une amitié officieuse que la récompense et le paiement. Toutes les fois qu'on s'est chargé obligeamment d'une commission, sans rien stipuler pour ses peines ou pour son temps, on doit se contenter d'être remboursé de tous les frais qu'on a été obligé de faire pour l'exécution de cette commission, sans rien s'approprier au delà. Si celui qui a donné la commission, avait présumé qu'on se réservât quelque profit, il aurait pu la confier à un autre, ou la faire lui-même. Toute retenue qu'on ferait pour se payer, serait donc une violation de son droit, et par conséquent un vol. On ne doit jamais tromper, en se donnant comme ami, lorsqu'on a l'intention d'agir en mercenaire. D'après ces principes, un tailleur qui offre d'acheter l'étoffe d'un habit qu'on lui donne à faire, ne doit rien gagner sur le prix de cette étoffe ; il est censé s'être chargé gratuitement de cet achat, et uniquement en vue du travail qu'on lui fournit.
Les commissionnaires à gages ne peuvent rien prendre au delà du droit de commission , dont ils sont convenus. S'ils achètent au-dessous, ou s'ils vendent au-dessus du prix qui leur a été désigné, ils n'ont aucun droit à s'approprier ce surplus. A raison du salaire qui leur est payé, ils
sont obligés de prendre les intérêts de celui qui les emploie, avec le môme zèle que s'ils agissaient pour euxmêmes.
Les serviteurs, qui achètent ou vendent pour le compte de leur maître, ne peuvent retirer aucun profit pour eux, sans se rendre coupables de vol. Ils doivent leur travail, leurs soins, leur industrie au maître qui les gage, suivant les conventions qu'ils ont faites.
Injustices dans les fermes et louages.
Le bailleur pèche, s'il n'avertit pas le preneur des vices ou des défauts de la chose louée, qui en empêchent l'usage, ou qui peuvent le rendre dangereux ou même nuisible. Par exemple, vous n'avertissez pas que ce tonneau est gâté, que ce cheval est ombrageux, vous êtes responsables des dommages.
Le preneur pèche, et est obligé à restitution, s'il ne soigne pas en bon père de famille la chose louée, s'il l'emploie à tout autre usage que celui qui est convenu, s'il la laisse périr ou se dégrader par sa faute.
Parmi ceux qui louent leur travail et industrie, se rendent coupables d'injustice :
1° Les domestiques qui ne soignent pas le bien de leur maître ; qui font peu ou point d'ouvrage, quand ils ne sont pas surveillés; qui dépensent pour leur nourriture plus qu'il ne convient ; qui quittent avant le terme et sans aucune raison, laissant ainsi leur maître dans l'embarras ;
2° Les métayers, valets de ferme, bouviers qui laissent dépérir les terres, faute de culture, ou n'en retirent pas tout le profit qu'ils pourraient ;
3° Les bergers qui laissent le bétail s'échapper dans les prés, dans les champs, dans les jeunes taillis, et font ainsi quelquefois un tort immense à leurs maîtres, ou aux propriétaires voisins ;
4° Les journaliers qui emploient mal leur temps, met-
448 NEUVIÈME LEÇOir.
tant à leur ouvrage deux ou plusieurs journées, tandis qu'ils pourraient le fa>re en une, et veulent cependant être bien payés ;
5o Les moissonneurs, faucheurs, vendangeurs, qui, par négligence ou mauvaise volonté, font perdre les épis, le fourrage, ou les raisins ;
6° Les cheptel iers qui vendent à part, ou laissent, par leur faute, périr le bétail.
7° En général, tous les ouvriers à gages, qui ne tiennent pas leurs conventions et trompent la confiance de celui qui les paye.
Injustices dans les jenx.
Le jeu est une espèce de contrat ou de convention, par laquelle deux ou plusieurs personnes conviennent réciproquement de perdre ou de gagner, selon certaines règles, l'argent qu'elles exposent. Puisque l'occasion se présente de parler du jeu, nous allons donner quelques règles qui, sans se rapporter directement au septième commandement, n'en sont pas moins de la plus grande utilité pratique. Il est permis, quelquefois même utile déjouer à un jeu honnête, pour se délasser l'esprit de longues et sérieuses occupations. Mais le jeu doit être toujours un amusement, et jamais une spéculation ; il ne faut s'y livrer qu'avec une sage mesure et un noble désintéressement.
On ne doit jouer que de loin en loin, et ne jamais donner au jeu un temps considérable. Selon la belle pensée de saint Augustin, le jeu est comme une médecine qu'il ne faut prendre que pour le besoin seulement, ou lorsque les circonstances en font comme une espèce de devoir à l'égard d'un malade, d'un ami, ou d'un étranger, qu'il est de la politesse d'amuser quelques moments. Combien sont condamnables, et, je ne crains pas de le dire, méprisables, ceux pour qui le jeu est une affaire majeure, qui leur fait négliger les obligations de leur état, le soin
de leur salut, l'éducation de leurs enfants ! On peut d'ailleurs poser en principe que rarement un joueur de profession est honnête homme.
Il faut s'interdire les jeux de hasard, et spécialement ceux qui sont établis dans les rues, chemins, places ou lieux publics, que la loi civile défend expressément. Elle ordonne même la confiscation des tables, appareils, destinés à ces jeux, ainsi que des fonds, denrées, objets ou lots proposés aux joueurs (1). Qu'on fuie surtout, comme la peste, les brelans et les tripots où l'on ne joue, pour l'ordinaire, que par une avidité insatiable et dont le moindre danger est de mettre à sec sa bourse et de ruiner sa fortune. Que de fois n'y a-t-on pas laissé l'honneur, et, par une fatale conséquence, la vie ! et plût à Dieu que la perte de la vie du corps n'entraînât pas celle de l'âme ! Quant aux jeux de hasard, auxquels on se livre en particulier, pour entretenir la société, il n'y a rien qui les condamne. La coutume des gens honorables et vertueux, qui se les permettent dans leurs familles, les rend excusables.
Abstenez-vous de jouer gros jeu; car, si vous exposez une somme considérable, sera-ce pour vous une récréation et un délassement? Un jeu, où l'on est transporté du désir du gain et désespéré de la perte, peut-il être la source d'un plaisir pur et délicat? Celui qui gagne, s'il a un peu de sentiment, peut-il se réjouir à la vue du noir chagrin qu'éprouve celui qui perd? Oh S que de maux ont causés les gros jeux ! Que de fois ils ont porté le deuil, la désolation et le désespoir au sein des familles ! Régulièrement, on ne doit intéresser le jeu qu'autant que c'est nécessaire pour l'animer.
Ne jouez jamais avec des gens violents, jureurs, emportés ; et, si par hasard vous vous trouvez en contact avec quelques personnes de ce caractère, armez-vous d'une patience inaltérable, et quittez la partie, aussitôt que vous
(I) Cod. civ., art. 475, 477.
pourrez. Et vous-même, ne manifestez jamais une joie excessive, si la fortune vous est favorable, ni de la mauvaise humeur, si elle vous est contraire.
Jouez pour le plaisir et perdez noblement.
Voici maintenant les principales injustices, qu'on peut commettre dans les jeux :
1° Lorsqu'on refuse de payer ce qu'on a perdu. Les dettes d'un jeu, où tout s'est passé sans fraude, de bonne foi, et où l'égalité a été exactement gardée, produisent une obligation de conscience. Il est vrai que la loi civile ne donne point d'action pour ces sortes de créances (1); mais elle ne détruit pas le droit naturel, qui fait un devoir d'exécuter toute convention faite de bonne foi. C'est le sentiment des plus célèbres casuistes, et de tous ceux qui passent dans le monde pour gens d'honneur et de probité;
2° Lorsqu'on gagne de l'argent à des personnes qui, n'ayant pas la disposition de leur bien, ne peuvent l'aliéner, ni, par conséquent, l'exposer au hasard du jeu. Tels sont les mineurs, les femmes mariées qui, n'ayant pas de biens paraphernaux, joueraient l'argent de la communauté, contre le gré de leurs maris; tels encore les prodigues interdits, etc. On est obligé à restituer la somme gagnée à qui elle appartient, à moins qu'elle ne fût de peu de conséquence, auquel cas on peut raisonnablement présumer qu'elle a été accordée pour leurs menus plaisirs à ceux qui l'ont jouée ;
3° Lorsqu'on a usé de violence ou de menaces pour contraindre quelqu'un à jouer. On ne peut garder l'argent qu'on aurait ainsi gagné, parce que celui qu'on a forcé, n'a pas librement consenti à transférer le domaine de son argent, et qu'il n'y a pas de condition plus essentielle aux conventions que le libre consentement. Mais il faudrait
(1) Cod. civ., art. 1965.
raisonner tout autrement, si on ne l'avait attiré au jeu que par des sollicitations pressantes, quoique un peu importunes, parce qu'alors sa liberté n'aurait pas été lésée;
4° Quand on use de fraude ou de tromperie, soit en n'observant pas les règles du jeu, soit en se servant de cartes marquées ou de dés pipés, soit en découvrant par supercherie le jeu de son adversaire, ou en le manifestant par signes à ceux avec qui on est en société d'intérêts. Tout gain ainsi acquis doit être restitué, parce que nul ne doit profiter de sa fraude (1); c'est une règle du droit. Toutes les fois donc que, pour faire diversion à vos pénibles travaux, vous donnerez quelques moments au jeu, gardez-y la plus scrupuleuse loyauté. Être fripon au jeu, c'est une marque qu'on l'est, ou qu'on peut l'être, en toute autre circonstance. N'abusez jamais de la bonne foi des autres, de même aue vojas voulez qu'on n'abuse pas de la vôtre 2.
TRAITS HISTORIQUES
1. Un gain injuste, dit saint Augustin, est un gain de boue, qui souille la main de celui qui le reçoit (2). D. Aug.
Un émigré français, se trouvant obligé, en 1794, de passer un hiver dans un petit village de Westphalie, voulut acheter du bois, dont il avait grand besoin. Il voit passer un voiturier qui en conduisait ; il le marchande : celui-ci, voyant qu'il avait affaire à un étranger, lui vend trois louis ce qui valait tout au plus huit francs. Le marché fini, le voiturier se vante d'avoir leurré un étranger, dans un cabaret où il va déjeuner, en disant aussi que son bois était sa propriété et qu'il était maître d'y mettre le prix qu'il voulait, sans qu on y trouvât à -edire.
L'aubergiste, honnête homme, fut indigné de ceprocédé. Le déjeuner uni, le voiturier demande ce qu il doit. « Trois louis, » répond l'aubergiste de sang-froid.—*: Comment! trois louis pour un morceau de pain, un morceau de fromage et deux verres de bière !» — « Oui ;
(1) Nemini sua fraus patrocinari débet
(2) Lucrum luteum quod, cùm apprehenditur, manum inquinat D. Aug.
c'est mon bien, c'est ma denrée, je suis libre d'y mettre le prix qus je veux; si vous n'êtes pas content, allez cbez !e bourgmestre. > Cette proposition fut acceptée ; chacun explique sa cause, et, d'après les sentiments du voiturier, le juge prononce en faveur de l'aubergiste, qui reçut les trois louis, en donna huit francs au voiturier, et alla ensuite porter le reste au Français. Dict. d'Anecd.
Saint Gélase, solitaire, avait un excellent exemplaire de l'Ancien et du Nouveau Testament, que l'on plaçait dans l'église, en un endroit où il pût être !u de tous ceux qui n'en avaient point. Un solitaire étranger, Payant vu, le déroba et alla le vendre dans une ville voisine. Celui avec qui il était convenu du prix, le fit consentir à une condition : ce fui de le lui laisser pendant quelques jours pour l'examiner. Durant ce temps, il alla consulter saint Gélase qui se contenta de lui répondre : « Cet exemplaire est fort bon, et il vaut le prix qu'on vous en demande. » Le solitaire étant retourné pour demander la somme convenue, l'acheteur, pour la faire diminuer, lui dit : «L'abbé Gélase, à qui j'ai montré ce livre, m'a assuré qu'il était bon, mail qu'il était trop cher. » — « Ne vous a-t-il pas dit autre chose? » demanda le solitaire, et ayant appris que non. il fut touché d'un vif repentir, reprit le livre et le rapporta au saint vieillard, qui ne voulait pas le reprendre. Le solitaire le pressait avec les plus grandes instances, disant que de là dépendait le repos de sa conscience et la tranquillité de sa vie. « Je le reprends donc, répondit Gélase ; puisque de là dépend le repos de vos jours.» Le solitaire, plein d'admiration pour sa vertu, le conjura de lui pardonner et de le souffrir auprès de lui. Il y demeura jusqu'à la mort, dans l'exercice de la pénitence et de toutes les vertus. Vte des Pères du désert,
0 vous, qui faites le commerce, voulez-vous avoir de gros bénéfices, dites toujours la vérité. Césairerapporte(l) que deux marchands se confessaient toujours des mensonges qu'ils se permettaient dans leur état, sans jamais se corriger, et qu'ils étaient toujours pauvres. Le confesseur leur dit de ne plus mentir, et leur promit à cette condition de grands profits. Le succès vérifia sa prédiction. Les deux marchands, n'ayant plus que la vérité à la bouche, acquirent la réputation d'hommes de bonne foi, et gagnèrent plus en un an qu'ils n'avaient gagné en dix, quand ils ne cessaient de mentir.
Saint Liouobi.
Débauche mène à mal.— En l'année 1605, il y avaità Lille un riche négociant, qui se nommait Joseph Anessens. Il n'avait éprouvé dans sa vie que deux cuisants chagrins, dont l'un s'affaiblissait tous lesjours, c'était la perte de sa femme ; l'autre brûlait toujours : la cause
(1) Lib. III, c. lxxxvii.
en était dans le naturel et les inclinations mauvaises de son filt unique. Ce jeune homme, qui s'appelait Jean, n'avait que vingt ans ; et il était déjà tout corrompu. On lui attribuait les plus funestes habitudes ; les sociétés que tout le monde fuit, étaient celles qui avaient le don de lui plaire. Il s'enivrait, se battait dans les cabarets, empruntait à des usuriers, et l'argent qu'il se procurait ainsi, se perdait au jeu ou dans des orgies. Il dévorait ainsi en avance l'énorme successioi» qu* devait lui revenir. Le négociant ne vit d'autres moyens d'éviter les angoisses que son fils lui donnait, que de l'envoyer au delà des mers.
Le jeune homme, qui voyait une bonne somme d'argent pour le départ, un joyeux voyage, et une jolie pacotille à l'arrivée dans ie nouveau monde, se montra satisfait, et fit sans regret ses dispositions. Il partit bientôt pour Anvers, muni de lettres de recommandation ; et le vaisseau dans lequel on avait retenu sa place, mit à la voile. Le père, un peu soulagé, respira. Il prit des habitudes plus rassurées ; il se divertit avec ses vieux amis. Il y avait tout juste huit jours qu'il était débarrassé de son fils, lorsqu'il reçut, à quatre heures du soir, une lettre de son plus intime ami, Victor Casliau, qui lui mandait que, venant d'éprouver une faillite de cent mille florins, il lui en manquait dix mille pour faire face le lendemain au remboursement, et qu'il était compromis et déshonoré, s'il ne les lui envoyait pas dès le soir. — Assurez Victor, dit vivement Joseph Anessens au porteur de la lettre, que ce soir je lui remettrai moi-même ce qu'il demande, et qu'il peut y compter. Qu'il m'attende à souper, à sept heures.
Joseph n'avait pas chez lui toute la somme qu'il fallait, mais il l'eut bientôt rassemblée ; et, plus affecté de la peine de son ami que de sa fatigue, il arrangea les dix mille florins bien comptés en deux paquets, fit seller le petit cheval qu'il montait d'ordinaire, et se mit en route à six heures du soir, par une nuit bien sombre. Son ami demeurait dans le quartier le plus éloigné de la ville. Joseph venait de franchir sans encombre une ruelle isolée, et entrait dans la rue déserte où demeurait Victor Casliau. C'était le but de sa course. Il le croyait atteint, quand son cheval recula brusquement et faillit le renverser. Un homme l'avait saisi à la bride; et, présentant une arme nue, dont l'acier brillait dans l'obscurité, cet homme dit d'une voix sourde au négociant :
— Votre argent, ou vous êtes mort 1
Le vieux Joseph ne se piquait pas de vaillance. Tremblant d'effroi, il allait décrocher des arçons de la selle les deux sacs qu'il portait, lorsque tout subitement la pensée lui revint des embarras (Se son uni.
— S'il n'a pas les dix raille florins, il est perdu ; et, si je lui dis
que j'ai été détroussé, il prendra mon excuse pour un prétexte. Ces deux réflexions, qui se heurtèrent rapidement sur le cœur du négociant, lui donnèrent un instant d'énergie ; il leva brusquement son fouet, en assena un coup plein de vigueur à iravers la figure du bandit; e/ ce mouvement ayant forte le voleur a reçu! r ^ec un cri de douleur, le petit cheval bondit en une minute jusqu'à la porte de Victor, dont le marteau retentit sous la main de Joseph, de manière à faire trembler toute la maison. On ouvrit à la haie; on accueillit le négociant pâle et hors de lui; il conta en deux mots son aventure, et, pendant que tous les gens de la maison couraient à la recherche du voleur, il tira les florins, les remit a son ami et se jeta sur un siège. On lui fit un lit pour le rassurer.
— Comment pouvez-vous demeurer dans un quartier si désert ! -lit-il.
— Tous les quartiers sont dangereux la nuit, lorsqu'on porte de l'argent, répondit Victor. Mais je comptais sur vous, et vous eussiez pu venir demain matin.
— Vous n'eussiez pas dormi tranquille, répondit Joseph.
Son ami lui serra la main. Le vieux négociant reprit bientôt ses esprits, content de lui-même et de son intrépidité. On tarda peu à se mettre à table.
Deux domestiques vinrent annoncer qu'une patrouille du guei avait arrêté le voleur, lequel était à jamais reconnaissable, à la balafre que le fouet lui avait faite à travers le visage.
Le voleur coucha en prison, comme de juste On lui demanda son nom, sa bamle, ses complices, son pays; mais il ne voulut rien répondre.
Le lendemain matin, un officier municipal alla recevoir la déposition de Josep Anessens. La justice se mit a travailler sur le guet-àpens dont il avait failli être victime.
Le coup de fouet devenait un témoignage terrible. Le voleur, ne pouvant expliquer convenablement l'origine de la cicatrice qui ie défigurait, fui obligé d'avouer tout son crime, qu'il rejeta sur le besoin impérieux, sur le désespoir et sur l'ivresse. Mais c'était un vol de nuit, à main armée, avec tentative de meurtre ; en lui fit entendre qu'il ferait bien de se préparer à la mort. En ce tem^s-là, on ne montrait pas aux criminels l'intérêt encourageant, qu'on leur prodigue de nus jours.
Celui-là parut d'abord épouvanté, puis très-en) n. 11 demanda un confesseur. On lui amena un bon vieux franciscain, qui sonda avec patience les plaies de cette âme gangrenée et qui sortit tout décomposé.
En croyant l'agitation du religieux, on pensa bien qu'il savait, lui, le nom du coupable. On essaya de le décider à le due. — Un secret
déposé au tribunal de la pénitence ne m'appartient pas, répondil-ii; et je dois me taire.
Il alla pourianl trouver Joseph Anessens.
— Je viens vous prier, dit-il, de retirer votreplainte,s'ilenest temps encore, et de vous intéresser à l'homme égaré qui vous a attaqué le J2 décembre-,- il est repentant, il sent toute l'horreur de ses fautes; et il appartient à une famille honorable de cette ville. ..„
— Ah, vous le connaissez enfin! dit le vieux négociant rigide. iMoi, m'intéresser à lui ! jamais! Il faut que le vol soit puni. Mais puisque vous savez son nom, vous le direz.
— Je ne le puis, ce n'est pas à moi, c'est à Dieu même que ce jeune homme a parlé; la confession est scellée d'un sceau d'airain que Dieu seul peut rompre.
Joseph s'irrita ; il était peu théologien. Il cita le moine en justice, pour le contraindre à révéler ce qu'il savait. Les juges prononcèrent en faveur du religieux. Le secret fut gardé.
Les débats s'ouvrirent, et tout espoir fut perdu pour le coupable»
Cependant, quand pour la première fois, afin que l'affaire fût jugée selon les lois et la sentence légalement motivée, quand le vieux négociant parut en face du voleur, il changea de visage : il eut l'air de reconnaître avec effroi l'homme à la balafre. Il demanda à faire à son tour des révélations secrètes. Il fit des démarches ardentes pour étouffer l'affaire, il balbutiait, il répondait de travers, il ne quittait pas des yeux le voleur, qui cachait son visage dans ses mains. On voyait là quelque chose d'extraordinaire; mais rien ne put arrêter le cours de la justice. Le voleur fut pendu sur le grand marché de Lille.
Joseph Anessens mourut six mois après, ayant donné tous ses biens aux pauvres, et fondé un service de cent ans dans l'église Saint- Pierre, pour le repos de l'âme du pendu.
On cherchait à s'expliquer ces circonstances. On disait que Jean, qui ne reparut jamais, ne s'était pas embarqué à Anvers, et qu'on l'avait vu dans un cabaret de Lille, le soir du 12 décembre.
COLUN DE PLAJSCT.
Portrait des joueurs.
2. Un homme, rentrant dans son pays après une longue absence, raconta à ses amis que, dans un endroit où il avait passé, il avait vu une espèce d hommes, qui lui avait paru fort singulière Souvent, leur disait-il, ils demeurent assis autour d'une table, sans nappe et •ans aliments, jusque bien avant dans la nuit. Rien ne serait capable de les distraire; ils sont sourds et muets. De temps en temps, on entend sortir de leurs bouches quelques sons mal articulés, sans liai-
«on entre eux, qui ne peuvent signifier grand'chose et qui pourtant font rouler les yeux à une partie de ces gens-là, de ia manière la plus étrange. Je n'oublierai jamais les physionomies terribles, .fue j'ai eu lieu d'observer dans ces occasions. Le désespoir, la rage, quelquefois une joie maligne, mêlée d'inquiétude, venaien» s'y peindre tour à tour. «Mais, lui demandai'-on, quel est le but de ces malheureux ? Se soct-ils dévoués à travailler pour le bien public ?» — « Oh ! non. » — « Vous verrez qu'ils cherchent la pierre philosophale ! » — « Ce n'est pas cela, * — « C'est donc la quadrature du cercle ?» — « Encore moins. » — « Us sont donc là pour faire pénitence de leurs crimes ?» — « Vous vous trompez encore. » — « Vous nous parlez de maniaques ; que peuvent-ils donc faire? » — « Ils jouent.»
Les jeux de hasard furent dans tous les temps regardés comme le fléau des nations policées ; les peuples les plus sages dévouèrent au mépris ceux qui en faisaient une occupation sérieuse et continue, plutôt qu'un simple amusement momentané.
Les Romains avaient fait plusieurs lois sévères contre le jeu. — Pour déconcerter le parti de Catilina, et rendre la conjuration de ce citoyen perfide vraisemblable aux sénateurs, Cicéron n'imagina rien déplus fort que d'affirmer que le parti du rebelle n'était composé que de joueurs.
la passion du jeu pousse à toute sorte d'excès
Eugène Raguenaud était le fils unique d'honnêtes agriculteurs, qui s'imposèrent les plus rudes travaux et toute sorte de privations, pour lui donner une éducation soignée. Lorsque ses études furent terminées, ils renvoyèrent à Paris pour y apprendre l'architecture. Eugène eut le malheur d'y faire connaissance avec un jeune étudiant en médecine, nommé Albert, mauvais sujet si jamais il en fut, qui lui fit bientôt perdre tous les sentiments honnêtes, qu'il avait puisés au sein de sa famille. De grand matin, ils s'en allaient, bras dessus, bras dessous, à l'estaminet voisin, et n'en sortaient que bien avant dans la nuit, lorsque la fatigue ou l'ivresse les forçaient d'abandonner la place. Quelle vie, giand Dieu ! je ne dis pas pour un chrétien, mais même pour tout bomme qui conserve dans son cœur une ombre de délicatesse ! Le jeu de cartes ou le billard, le vin. l'eau-de-vie, des cigares, et toujours la même répétition, le jeu, le vin, l'eau-de-vie et des cigares* C'est là que d'indignes enfants dissipent en-un instant l'argent que leurs pères et mères gagnent si péniblement. C'est là que retentissent les jurements, les imprécations et les blasphèmes.
Eugène eut bientôt dépensé l'argent, que ses parents lui avaient donné. Il leur écrivit pour demander une nouvelle somme, dont il perdit bientôt une partie au jeu et dissipa l'autre en d'indignes
plarsirs. A mesure que le besoin se faisait sentir, il s'adressa à sa famille une seconde, une troisième, une quatrième fois, appuyant toujours ses demandes de nouveaux mensonges, et de nouvelles protestations de respect et d'amour filial. Ses parents furent assez aveugles pour vendre jusqu'à leur dernière pièce de terre pour subvenir, comme ils le croyaient, aux frais de son instruction, et se ruinèrent entièrement. Eugène Ragueneau trouva par bonheur une place avantageuse chez un libraire; mais sa paisible existence devint bientôt pour lui un fardeau accablant; ses passions, un moment assoupies par l'infortune, se réveillèrent avec fureur. Un jour qu'il venait de toucher pour son patron une somme de cinq mille francs, il osa l'exposer au jeu et la perdit. Quand il vit le coup fatal qui le livrait au déshonneur, sa figure devint blanche comme un plâtre, il resta les yeux demi-fermés, blême et immobile. Réveillé de sa stupeur il s'éloigna d'un pas chancelant. Arrivé sur le pont Notre-Dame il' fut accosté par Albert qui lui dit : « Et où vas-tu donc avec cet air boudeur? On dirait que tu crains de me regarder! Est-ce que tu m'en veux de l'avoir gagné cent misérables francs?... * Eugène ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage. « Ah! c'est loi, misérable, s'écriat-ilen le saisissant d'une main au collet de son habit, c'est' toi qui m'es venu chercher quand je vivais dans l'étude et la retraite- toi qui de ton haleine empestée, as soufflé sur l'avenir do bonheur qui s'ouvrait devant moi, et qui m'as donné tes désirs, tes goût?, tes passionstoi qui, non content de m'avoir avili, rendu méprisable à mes yeux, de m'avoir dépouillé de l'honneur, te jetais encore hier <m mon argent comme sur une proie, et ne me laissais que la mort ou l'infamie en partage; c'est foi ! Eh bien ! je ne te cherchais pas je ne songeais pas à toi, mais je rends grâce au Ciel de te rencontrer et de pouvoir enfin m'acquitter de tout ce que je te dois; tiens, continua- Ml, -voila ta récompense! » En même temps il lui déchargea un pistolet dans la poitrine. Albert tomba mort, horriblement mutiléet Eugène, s'élançantsur lepont.se précipita dans la Seine, au-devant de la machine hydraulique, dont les roues ramenèrent et montrèrent aes lambeaux ensanglantés aux oisifs, que l'explosion et sa chuta avaient attirés en cet endroit. Histoires morales.
Jacques-François Jogues de Boulanù, de la ville d'Orléans s'était livré dans sa jeunesse à la dissipation et aux plaisirs. - La pass'ion du jeu le dominait surtout, et il vivait habituellement à Paris pour v être plus libre, loin des yeux de sa famille. Les exhortations d'un père mourant commencèrent à faire impression sur lui et une m la die grave lui inspira la résolution de changer de conduite. Il rompre ses chaînes, renonça non-seulement au jeu et au luxe, mais à toutes les sociétés, el passa les vingt-cinq dernières années de sa vie dans 1?' 20
les exercices de la pieté, de la pénitence et de la miséricorde. Il fonda des écoles de charité, en dirigeait lui-même une, et se faisait un honneur d'instruire et de catéchiser les enfants, de les conduire à L'église *t de les former à la vertu. Essai historique.
Un riche habitant de la ville de Riom, voyant son fils s'ouhlier au jeu, ie laissa faire. Le jeune homme perdit une somme assez considérable : « Je la paierai, lui dit son père, parce que l'honneur m'est « plus cher que l'argent. Cependant, expliquons-nous. Vous aimei t le jeu, mon fils, et moi les pauvres ; j 'ai moins donné, depuis que je « songe à vous pourvoir ; je n'y songe plus ; un joueur ne doit point t se marier. Jouez tant qu'il vous plaira, mais à cette condition: je t déclare qu'à chaque perte nouvelle, les infortunés recevront de ma < part autant d'argent que j'en aurai compté pour acquitter de semt blahles dettes. Commençons dès aujourd'hui. » La somme fut sur-lechamp portée à l'hôpital, et le jeune homme ne s'avisa pas de récidiver.
TROISIÈME INSTRUCTION
Sui:e des injustices dans les contrats. — Injustices dans les prêts. — Prêt de consommation. — L'usure défendue. — Cas où Ton peut prêter à intérêt. — Injustices dans les contrats de mariage. — Dans les donations et testaments. — Dans les procès. — Dans les diverses professions.
Injustices dans les prêts.
Prêter, en général, c'est livrer une chose à quelqu'un, à la charge par celui-ci ou de rendre individuellement la même chose, ou d'en rendre l'équivalent, après un certain laps de temps. On distingue deux sortes de prêts : le prêt à usage et le prêt de consommation. Le prêt à usage a pour objet les choses dont onpeut user sans les détruire, sans les aliéner, comme, par exemple, un meuble, un cheval, un livre, etc. Dans ce contrat, le prêteur demeure propriétaire de la chose prêtée; il n'en transfère que l'usage à l'emprunteur, qui s'oblige à la lui rendre individuellement la même, au terme tixé. Ce prêt est essentiellement gratuit ; car si on exigeait quoi que ce soit, pour prix du
service qu'on rend par le prêt à usage, alors ce ne serait plub un prêt, mais un louage.
Le prêteur) à moins d'un besoin pressant et imprévu, ne peut retirer la chose prêtée qu'après le terme convenu, ou, à défaut de convention, qu'après qu'elle a servi à Tusage pour lequel elle a été empruntée. Lorsque la chose prêtée a des défauts tels, qu'elle puisse causer du préjudice à celui qui s'en sert, le prêteur est responsable, s'il connaissait les défauts et n'en a pas averti l'emprunteur (1).
L'emprunteur pèche contre la justice, s'il ne veille pas en bon père de famille sur la chose prêtée, s'il la laisse se détériorer par sa faute, s'il l'emploie à tout autre usage que celui prescrit par sa nature ou par la convention, s'il la retient au delà du terme assigné (2).
Le prêt de consommation ou simple prêt a pour objet les choses qui se consomment par l'usage qu'on en fait, comme le blé, le vin, l'huile, l'argent monnoyé, dont nous perdons la propriété et qui périt, en quelque sorte, par rapport à nous, sitôt que nous le dépensons (3). Par l'effet de ce prêt, l'emprunteur devient le propriétaire de la chose prêtée ; et c'est pour lui qu'elle périt, de quelque manière que cette perte arrive (4). Il est toujours obligé d'en rendre la valeur ou l'équivalent en espèce et qualité K Mais est-il permis, sans titre légitime et seulement en vertu de ce prêt, de recevoir en argent, denrées, travaux, ou quelque autre chose appréciable que ce soit, plus qu'on n'a prêté ? Ainsi, par exemple,vous avez prêté une mesure de blé,de vin, etc., pouvez-vous exiger qu'on vous en rende une mesure et demie ? Vous avez prêté cent francs, pouvez-vous exiger qu'on vous en rende cent cinq, cent dix, cent trente ? Ce serait une injustice criante ; ce serait le péché d'usure, un
(1) Cwde civil, art. 1888, 189t.
(2) Code civil, art. 1880 etsuiv.
(3) Ipso usu, assiduâ permutatione, quodam modo extinguitur. Instit,, lib. II, tit. iv, g 2.
(4) Code civil, art. 1893.
des plus communs, des plus griefs, et des plus difficiles à réparer.
L'usure est expressément défendue par la loi divine. Entre les divers passages de l'Écriture sainte qui la condamnent, en voici quelques-uns des plus expressifs. Quel est celui, demande le Prophète royal, qui méritera de monter sur la montagne sainte, et de se reposer dans les tabernacles du Seigneur? Ce sera celui dont la vie ert sans tache, qui observe la justice..., qui ne prête point son argent à usure (1). D'où il est aisé de conclure que l'usure nous rend indignes de voir la face du Seigneur, et nous exclut de son royaume. Le même prophète, voulant dépeindre une ville livrée au désordre, dit qu'on y trouve l'iniquité et l'injustice, et qu'on ne voit qu'usure et tromperie dans ses places publiques (2). L'homme juste, dit le prophète Ezéchiel, est celui qui ne prête point à usure, et ne prend rien au-dessus de ce qu'il a donné. Ensuite, faisant rénumération de plusieurs péchés qu'il appelle détestables et parmi lesquels il comprend l'usure, il se demande si celui qui exige qu'on lui rende plus qu'il n'a prêté, pourra vivre après ce crime. Non, certainement, répond-il aussitôt, mais il mourra, et son sang retombera sur lui (3). Il ne peut donc s'attendre à d'autre partage que la mort éternelle.
Mais écoutez le Seigneur lui-même ; il parle en vertu du domaine qu'il a sur tous les biens delà terre (4). Ne donnez point votre argent à usure, et n'exigez point de surplus pour les grains que vous aurez prêtés (5). Enfin Jésus- Christ, dans le saint Évangile^ veut bien que nous rendions
(1) Qui pecuniam suam non dédit ad usuram. Psal. xiv, 4.
(2) Non defecit de plateis ejus usura et dolus. Psal. liv, 12.
(3, Non vivel... morte morietur,.. sanguis ejus in ipso erit. Ezech.t xviii, 13.
(4) Ego Dominus Deus vester.
(5) Pecuniam tuam non dabis ad usuram, et frogum superabun» dantiam non exiges. Levit., xxv, 36.
service à nos frères qui sont dans le besoin ; mais il exige que ce service soit purement gratuit : a Prêtez votre argent, dit-il, pour soulager le prochain, et non pour en retirer du profit (1). »
Que si l'usure est défendue à l'égard de tout le monde, elle est beaucoup plus criminelle à l'égard du pauvre, dont Dieu se déclare expressément le protecteur. Quoi ! ce malheureux ouvrier, cet agriculteur, pour rétablir ses affaires, a besoin d'une certaine somme, et vous profitez de sa détresse pour le tenir à la gorge, pour lui arracher des intérêts exorbitants ! Pouvez-vous être étonné que la colère de Dieu tombe sur vous?
L'usure a été de tout temps regardée, et avec juste raison, comme la ruine des familles et un chancre qui ronge la société. Aussi les saints Pères et les Conciles emploientils les termes les plus énergiques pour la flétrir. N'est-il pas déraisonnable, disent-ils à l'usurier, de prétendre planter sans fonds et moissonner sans avoir semé(2) ? Ils appellent l'usure un bienfait trompeur, une humanité frauduleuse, une bienveillance funeste (3). Ils l'assimilent au vol, à la rapine (4). Us disent qu'elle est une chose infâme, un négoce honteux, un profit exécrable (5) ; que c'est une marque de la dernière dépravation que de se laisser aller à ce péché (6) : qu'il est déplorable que des hommes veuillent employer une voie si mauvaise pour s'enrichir (7); que par la on amasse plus d'iniquités que de richesses (8) ; que ceux qui
(1) Mutuum date, nihil indè sperantes. Luc, vi, 35.
(2) Sine terra plantas, sine satione métis? D. Basil., nom. in psal. xiv.
(3) Fallax beneficium, humanitas iraudulenta, damnosa benevolcnlia. D. Hilar., inpsal. xiv.
(4) D...Greg. Nyss., homil. i,in Eccles.
(5) D. Ambros., in Tob.
(6) D. Chrys., homil. 56, in Math.
(7) D. Ambr., de Tob., c. u.
(8) D. Basil., in ps. xiv.
4 62 NEUVIEME LEÇOK.
persévèrent dans ce misérable péché, méritent d'être chassés de l'Église (1).
Au lieu donc de vous laisser entraîner par cette détestable cupidité, qui ne songe qu'aux biens de la terre, entassez des trésors pour le ciel ; prêtez à usure au Seigneur, en soulageant le pauvre et l'indigent; et vous placerez votre argent non à cinq, non à trente pour cent, mais à cent pourcent: que dis-je? à cent pour un, puisque le Seigneur s'engage à vous donner, pour prix de votre charité, le royaume des cieux et la vie immortelle (2). Quel profit immense, dont vous jouirez pendant toute l'éternité !
Considérez encore, pour vous détourner de l'usure, qu'il vaut mieux posséder peu et être juste, que d'avoir beaucoup et être pécheur (3). Dans quels embarras inextricables se précipite celui qui s'enrichit par des voies indignes î Que de remords vont le déchirer pendant sa vie ! Et, à l'heure de sa mort, ira-t-il, pour des biens périssables, sacrifier son âme, son salut, son éternité ?
Mais, s'il veut rentrer en grâce avec Dieu, ne faudra-t-il pas qu'il restitue, et qu'il restitue jusqu'à la dernière obole? Or, n'est-il pas plus facile de ne pas usurper le bien d'autrui que de s'en dépouiller, lorsqu'on a acquis l'habitude de la jouissance ? Comment se décider à se réduire à une condition médiocre, à rentrer peut-être dans la misère, quand, par des usures, on est arrivé à l'opulence ? Que de réclamations, que d'invectives de la part d'une femme courroucée, de la part d'enfants cupides, qui s'imaginent qu'on les frustre d'un héritage qu'ils croyaient légitimement acquis. Cependant, il n'y a point à tergiverser, point de grâce à attendre de Dieu, sans une entière restitution.
(1) Conc. Elib., can. 26.
(2) Liberaliiatem pecuniâ vendis; vende, non veto,sedpro regno cœlorum. Ne parvum accipias operis hujusce pretium usuram centesimam, sed vitani immortalem. D. Chrysos., nom. 57.
(3) Meliùs est modicum justo super divitias peccatorum multa*. Psal. xxxvi, 16.
Supposé même que l'usurier ait une volonté assez énergique pour réparer ses torts, lui sera-t-il aisé, surtout s'il attend à l'article de la mort, de débrouiller le chaos de ses iniquités, de démêler la part qui revient à chacun de ceux qui ont été victimes de sa cupidité, et la part qui peut lui rester? Pourra-t-il se retirer de ce labyrinthe, où il se sera follement engagé? Ne faites donc jamais aucun gain illicite.
Vainement allégueriez-vous que vous n'avez point d'autre ressource pour vivre. Saint Augustin vous répond simplement qu'un voleur et un assassin pourraient en dire autant (1). Ce n'est pas en pratiquant l'injustice que nous devons soutenir notre vie, ni en offensant celui de qui nous tenons nos aliments. N'y a-t-il pas assez de placements honnêtes pour faire valoir son argent ? L'usure est proscrite par la loi divine ; cela suffit pour nous en faire abstenir 2.
J'ai dit que, dans le prêt, on ne pouvait rien exiger au delà de ce qui avait été prêté, sans un titre légitime; car il est deux cas reconnus par tous les théologiens, où l'on peut, sans blesser la conscience, prêter à intérêt.
Le premier est celui du lucre ou profit cessant, qui a lieu, lorsque, pour faire plaisir à quelqu'un, on lui prête une somme qu'on destinait à un commerce permis ou à l'achat d'un bien-fonds, duquel on espérait retirei quelque profit. Alors, on peut demander à être indemnisé de ce gain, dont on se prive en prêtant.
Le second est celui du dommage naissant, qui se rencontre toutes les fois qu'en prêtant aux autres, on souffre soi-même quelque perte. Ainsi, vous prêtez à un ami, à un voisin, cent écus que vous destiniez à éteindre une rente que vous êtes obligé de payer Voilà une perte effective que ce prêt vous cause. C'est ce qu'on appelle dommage naissant ; vous pouvez exiger en toute conscience d'en être dédommagé.
(1) Hog mihi et latro diceret, hoc et effraclor dicetet. D. 4u</.T iti p*. CÏXVIII.
îl peut se présenter d'autres cas douteux, pour lesquels il faut consulter son confesseur, ou toute autre personne éclairée. Il faut bien se garder de résoudre soi-même les difficultés, parce qu'on ne peut être juge dans sa propre cause. La cupidité est une mauvaise conseillère, qui aveugle l'esprit, qui endurcit le cœur, et trouve mille subterfuges pour se soustraire à la loi de l'équité naturelle.
Nous ne pouvons, toutefois, passer ici sous silence la loi civile, qui autorise un intérêt de cinq pour cent par an, en matière civile, c'est-à-dire dans les prêts qui ont lieu entre particuliers, et de six pour cent en matière de commerce, c'est-à-dire entre marchands et négociants. Est-elle un titre suffisant pour exiger et percevoir plus qu'on n'a prêté? De graves théologiens le pensent, parce que, disent-ils, les souverains, en vertu du haut domaine qu'ils ont sur les biens des particuliers, peuvent autoriser cet intérêt pour le bien commun de la société; et le Saint- Siège, comme l'indiquent plusieurs décisions récemment émanées de la congrégation du Saint-Office, semble incliner à ce sentiment. Mais c'est une question extrêmement délicate, sur laquelle l'Église ne s'est pas encore prononcée. Voilà pourquoi la Cour de Rome, tout en disant qu'il ne faut pas inquiéter ceux qui ont perçu ou qui perçoivent encore de ces sortes d'intérêts, exige-t-elle qu'ils soient disposés à se soumettre aux décisions ultérieures du Saint» Siège, s'il en intervient quelqu'une (1).
Injustices dans les contrats de mariage.
Cest manquer de probité que de tromper, afin de faire un meilleur mariage. Avant de contracter, on se vante de posséder plus de bien qu'on n'en a réellement; on emploie
(lj Décréta S. Congregationis S. Officii super sequentibus dubiis.
Q. 1*. Utrùm confessarius possit in conscienliâ denegare absolutionem presbyieris, qui cuniendunt legem principis esse titulum
toute sorte de ruses, pour faire paraître qu'on a une grosse fortune. Parmi le peuple, il n'est pas de si mince ouvrier qui ne prétende être riche; dans les classes aisées, on affecte d'étaler l'opulence ; on cache les dettes de la maison; on se fait faire de fausses quittances, de fausses donations ; et, le mariage une fois accompli, les créanciers se présen-
sufficientem percipiendi aliquid ultra sortem absque alio tilulo vel lucri cessantis, vel damni emergentis ?
Q. 2\ Utrùm debeat ?
R. Ad utrumque : non esse inquietandos quousquè S. Sedes decisionem definitivam emiserit, cui parati sint se subjicere ; adeôque nihil obstare eorum absolutioni in sacramento pœnitenti».
Die 31 aug. '.831.
Q. An pœnitentes qui moderatum lucrum solo legis titulo ex mutuo dubiâ vel malâ fide perceperunt, absolvi sacramentaliter possinî, nullo imposito restitutionis onere, dummodô de patrato ob dubiam vel malam fidem peccato sincère doleant, el filiali obedientiâ parati sint stare mandatis S. Sedis ?
R. Affirmative, dummodô parati sint stare mandatis S. Sedis.
Die 17 jan. 1838.
— Fidèles religioni catholicae addictissimi, qui nec peccandi periculo sese exponere, nec privari vellent lucro quod esset licitum, Rectorem adeunt interrogantes utrùm lucrum quinque pro cenlum, ut viget in Galliis juxtà legem civilem, sit licitum. Reclor respondet interrogantibus :
1» Quaestionem hanc diffîcillimam esse saepiùs agitatam, nondùm fuisse à Sanctà Sede definitam.
2" Illos posse intereà lucrum quinque pro centum percipere, dummodô ipsi futuris Sanctaî Sedis mandatis parère sint paratissimi.
— Humillimè postulat oralor, 1» utrùm sapienter et in tutâ conscientià agat? — 2o Ad quid tenealur, si temerè egerit?
R. In Congregatione Eminentissimorum ac Reverendissimorum S. R. Ecclesiae Cardinalium contra haîrelicam pravitatem, el generalium inquisitorum, habilà in conventu S. Mariae supra Minervam, iidem Eminenlissimi DD. cardinales, auditâ relatione suprascripli supplicia libelli unà cum Reverendissimorum DD. consultorum veto, dixerunt oratorem rectè se gessisse stando decretis hucusquè lalis à S. Scde.
Die il nov 185».
tent de toutes parts; et puis viennent les saisies, les procès, et avec eux la médiocrité, peut-être même la misère. De là naissent encore les haines, les malédictions. Le gendre ou la belle-fille s'emportent contre le beau-père ou la belle-mère qui l'ont trompé ; on croyait trouver le bonheur dans le mariage, et on y trouve l'enfer. Les parents ou entremetteurs, qui aident les futurs époux dans ces coupables manèges, se rendent responsables de toutes les suites fâcheuses, funestes même, que peut avoir une union mal assortie.
Injustices dans les donations et les testaments.
On pèche contre la justice, lorsqu'on fait des donations frauduleuses, au détriment de ses enfants ou de ses créanciers. Quiconque a des héritiers nécessaires, leur fait évidemment tort, s'il donne, soit par donation entre-vifs, soit par donation testamentaire, plus que la partie disponible. Pareillement, quiconque est obéré de dettes, ne peut faire de donations au préjudice de ses créanciers. Quand on a accepté une donation injuste, on est tenu de restituer à ceux qui souffrent le dommage.
Que d'injustices se font dans les testaments, ou à l'occasion des testaments ! Tantôt on en extorque par violence, par menaces, par refus de services, à de pauvres malades qu'on ne laisse pas maîtres de disposer de leur bien à leur gré. C'est un mari qui tourmente sa femme, une femme qui s'acharne contre son mari, pour en obtenir un testament favorable. Et ce testament, qui n'est pas essentiellement libre, qu'on n'extorque que par la persécution, est nul, et on doit restituer aux héritiers naturels tous les biens qui proviennent de cette voie criminelle. Tantôt, au contraire, on fait tous ses efforts pour empêcher une personne de faire son testament, on l'assiège de toutes parts, on ne la perd pas un instant de vue, afin que le notaire ne puisse avoir accès auprès d'elle. Et cela pourquoi? Parce qu'on
craint qu'elle ne dispose de son bien, ou qu'elle ne fasse un legs en faveur d'un parent, d'un voisin qu'elle aime. On craint des legs pieux, on craint des restitutions, et on ne voudrait point perdre la moindre partie d'un héritage ardemment convoité. Quand le testament est fait, on en épluche toutes les paroles, pour en éluder le sens; on cherche mille chicanes pour se dispenser de l'exécuter fidèlement ; et voilà comment on se damne, pour une misérable attache aux biens de la terre.
Injustices dans les procès.
Il est des gens qui ont la manie des procès, et semblent possédés par le démon de la chicane. A peine sortis d'une affaire, vite ils en cherchent une autre, peut-être même en ont-ils plusieurs à la fois sur les bras. Sans parler ici des haines, des médisances, des disputes qu'occasionnent les procès, ils donnent lieu à une infinité d'injustices. Sans doute, il n'est pas défendu aux chrétiens de faire valoir leurs droits devant les tribunaux ; car autrement l'iniquité triompherait, les vols et les fraudes auraient un libre cours, et les méchants jouiraient impunément du fruit de leurs rapines. Cependant, nous ne devons pas oublier que le Dieu que nous servons, est un Dieu de paix, et, par conséquent, il faut tenter toutes les voies d'accommodement et donner tous les délais raisonnables, avant d'en venir à une action judiciaire. En effet, souvent les procès ruinent même ceux qui les gagnent. Que de patrimoines absorbés par les frais de justice! De deux plaideurs, acharnés à l'issue d'un procès, l'un se retire nu et l'autre en chemise. Aussi a-t-on comparé les tribunaux à un buisson épais, où la brebis cherche à se mettre à l'abri des loups, et d'où elle ne sort pas, sans y laisser une partie de sa toison. Plaideurs, tâchez donc de vous accorder, vous y gagnerez sous tous les rapports. Vous y gagnerez temps, argent, paix, tranquillité, et vous vous mettrez à l'abri d'une infinité d'em-
barras, de colères, d'emportements qu'enfantent les procès. Suivez donc le conseil que Jésus-Christ vous donne de sacrifier votre manteau, plutôt que de plaider pour le retenir 3 (1).
Voyons maintenant quand est-ce qu'on fait tort dans les procès.
1° Lorsqu'on en intente ou qu'on en poursuit avec une injustice manifeste, par pure chicanerie; lorsqu'on* cherché mille difficultés pour les faire traîner en longueur; lorsqu'on fait des appels injustes.
2° Lorsque, dans les causes litigieuses, on use de faussetés, calomnies et autres moyens iniques, pour obtenir une sentence en sa faveur; quand on suborne les témoins; quand on séduit les juges; quand on produit des titres faux ou falsifiés; quand on enlève des papiers à la partie adveise. Que d'autres artifices, que de manœuvres infernales n'imagine-t-on pas pour venir à bout de ses desseins ! Et puis, quand le juge a parlé, quand on a usurpé le bien d'autrui, on en jouit tranquillement, sans remords, comme si c'était une acquisition légitime, cpmme si une sentence inique, surprise à la faiblesse ou à l'ignorance des hommes, pouvait mettre à l'abri des jugements de Dieu.
Un plaideur qui, dans quelqu'un des cas dont nous venons de parler, a gagné son procès, est obligé à la restitution tant du bien qui lui a été adjugé sans qu'il y eût aucun droit, que des frais qu'il a injustement causés à sa partie.
A l'occasion des procès, et d'après les principes que nous avons exposés, pèchent contre la justice et sont obligés à restitution : ■
Les juges qui, faute de science, de fermeté ou de prudence, rendent des sentences iniques, qui occasionnent des frais inutiles, qui se laissent gagner par des présents ou des sollicitations, ou influencer par l'autorité des riches et des
(l) Et ei qui vuli tecum judicio conlendere, et tunicam tuara tôlière, dimile ei et pallium. Math, v, 40.
puissants, et donnent lâchement leur voix pour sanctionner l'injustice. Malheur à vous, leur dit le prophète Isaïe, qui justifiez le méchant à cause de ses présents, et qui ne rendez pas à Pinnocent la justice qu'il a droit d'attendre * (1).
Les avocats, avoués, procureurs, qui poussent leurs clients à des causes injustes, ou les empêchent de s'accommoder quand elles sont douteuses ; qui embarrassent les affaires ; qui exigent des honoraires trop forts ; qui, par une ignorance ou une négligence coupables, font perdre une cause juste à leur partie, ou lui font gagner une cause injuste par intérêt, par malice, en tronquant les titres, en faisant de fausses citations, ou par tout autre moyen illicite.
Les huissiers, greffiers, qui multiplient les écritures, pour multiplier les frais; et généralement tous les gens de justice, qui malversent dans l'exercice de leurs fonctions.
Injustices dans les diverses professions.
Si nous pouvions parcourir tous les états qui sont en usage dans le monde, pour sonder ce qui s'y passe, que de mystères d'iniquité n'y trouverions-nous pas ! A cette liste de fraudeurs que nous avons commencée, et que probablement nous ne compléterons pas, nous ajouterons :
Les notaires qui, par ignorance ou par malice, passent mal des actes au préjudice des parties, ou y insèrent des clauses équivoques, source de procès ruineux; qui altèrent les titres ou passent des actes simulés, pour faire perdre le droit d'un tiers.
Les médecins, chirurgiens, qui donnent, par ignorance, des remèdes nuisibles, ou hasardent sans nécessité des remèdes douteux, et semblent ainsi se jouer de la vie des hommes; qui prolongent à dessein les maladies, pour s'enrichir aux dépens de la souffrance et de la douleur.
(1) Vae qui juslificatis impium pro muneribus, et justitiam justi aufertis ab eo. Is., v, 23.
Les apothicaires qui ne remplissent pas les prescriptions qui leur sont faites ; qui donnent de mauvaises drogues, incapables de produire aucun effet. Leur péché est d'autant plus grave qu'ils paralysent tout l'effort du médecin pour la guérisor» des malades, et peuvent même être cause de leur mort.
Les fonctionnaires publics, qui exigent de l'argent ou autre chose, pour faire ce dont ils sont obligés de s'acquitter par devoir de justice.
Les répartiteurs des tailles et autres impôts, qui déchargent les uns pour surcharger les autres.
Et, parmi les gens de métier,
Les tailleurs, qui achètent plus d'étoffe qu'il n'en faut, et retiennent ensuite les coupons.
Les menuisiers, qui masquent les vermoulures du bois avec des mastics.
Les meuniers, qui prennent sur les grains ou farines confiées à leur bonne foi.
Les cabaretiers, qui falsifient les vins ou qui donnent à boire outre mesure à des chefs de famille ivrognes, et coopèrent ainsi à la ruine de leur maison, à la désolation de leur femme et de leurs enfants.
Les cordonniers, qui donnent de la mauvaise marchandise.
Les cardeurs, tisserands, fileurs ou fileuses, qui volent La laine, et la tiennent dans un lieu humide ou la mouillent, afin que le poids s'y trouve.
Les teinturiers qui font de mauvaises teintures, qui brûlent les étoffes, ou les laissent pourrir.
Les maçons, qui ne soignent pas la bâtisse et ne songent qu'à dépêcher l'ouvrage , sans se préoccuper assez de la solidité.
Les forgerons, les serruriers, qui emploient du fer aigre pour du bon fer.
Les orfèvres, fondeurs, chaudronniers, étameurs, qui mêlent de la mauvaise matière avec de la bonne.
A. voir toutes les injustices et toutes les fourberies qui se commettent si fréquemment et de tous les côtés, ne dirait-on pas que la probité et la bonne foi sont bannies du commerce des hommes? L'habitant des villes est trompé par l'habitant des campagnes, qu'il trompe à son tour. Nous avons déjà dit que les enfants volaient à leurs parents, les femmes à leurs maris, les domestiques à leurs maîtres; et, d'un autre côté,
Les maris font souvent tort à leurs femmes, en laissant détériorer par leur faute les biens dotaux, ou en s'emparant des biens paraphernaux, sans vouloir les reconnaître»
Les pères font tort à leurs enfants, en refusant de leur livrer la portion de l'héritage qui leur revient, en favorisant les uns aux dépens des autres.
Les maîtres font tort à leurs domestiques, lorsqu'ils leur retiennent tout ou partie de leur salaire, sous des prétextes futiles; lorsqu'ils les font travailler au delà de leurs forces; lorsqu'ils les renvoient sans motif, avant le terme fixé.
Aussi entendons-nous de toutes parts les hommes s'imputer réciproquement des torts, et chacun se plaindre des vexations, des injustices, des fraudes qu'il éprouve, surtout dans ce siècle malheureux où la religion, qui est le plus solide, et nous pouvons le dire, le seul garant de la probité, va toujours s'afîaiblissant dans les cœurs; dans ce siècle où règne partout la fureur de thésauriser, où l'on ne veut que de l'argent, où Ton ne rêve qu'à l'argent! L'argent avant tout, l'argent avant la vertu, l'argent avant l'honneur !
A Dieu ne plaise cependant que je prétende qu'il ne se trouve point, dans tous les états, des hommes vraiment honnêtes, vraiment chrétiens, qui ont la crainte de Dieu, et s'éloignent de toute injustice. Il en est encore, et un grand nombre, qui n'ont point fléchi le genou devant le veau d'or, et dont la conscience ne pactise jamais avec aucun gain illicite. Mais, en même temps, n'a-t-on pas lieu de s'effrayer, à la vue de celte multitude d'iniqui-
4 72 NEUVIEME LBÇOH.
tés, qui souillent tous les états et toutes les conditions ? Terminons ^l'énumération des divers genres de vol qu'on peut commettre, par un autre auquel on ne pense guère, qui est cependant fort commun, et qu'on peut appeler le vol d'avarice et de dureté. On s'en rend coupable, lorsqu'on refuse l'aumône qu'on peut et qu'on doit faire ; car la loi naturelle et la loi divine nous en font un devoir strict et rigoureux. Nous n'avons, en effet, qu'à rentrer au dedans de nous-mêmes, pour sentir que nous devons faire aux autres ce que nous voudrions qu'on fit pour nous, si nous étions dans le besoin. Et ce sentiment naturel, qui nous porte à secourir nos semblables dans leurs nécessités, Dieu l'excite encore par les recommandations les plus formelles : a Ne frustrez pas, nous dit-il, le pauvre de son aumône, et ne détournez pas les yeux de sa misère (1). » Ainsi, nous montrer durs et impitoyables aux misères de nos semblables, c'est une espèce de vol à l'égard de Dieu, et à l'égard des pauvres, que nous devons regarder comme nos frères, comme nos membres, et une partie de nousmêmes. Les saints Fères vont encore plus loin, et ils disent que c'est une espèce d'assassinat (2). Et, en effet, mourir de faim, ou mourir par un coup de poignard, n'est-ce pas toujours mourir ? Que les heureux du siècle y songent sérieusement; qu'ils ne craignent pas de se dépouiller, pour soulager l'indigence, de quelques parcelles de ces biens, dont ils font si souvent un pernicieux usage, pour satisfaire leur sensualité, leurs folles passions. Qu'ils se mettent souvent devant les yeux le sort du mauvais riche, plongé dans l'enfer pour avoir eu un cœur de bronze à l'égard du pauvre Lazare. Que chacun donc fasse l'aumône, selon ses facultés. Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup ; et, si vous avez peu, donnez encore de ce peu.
(1) Fili, eleemojynam pauperis ne defraudes, et oculos mos ne transvertas à paupere. Eccli., îv, 1.
(2) Non pavisti, occidisti.
Oh ! qu'il est consolant de voir la charité régner dans une paroisse! Quel touchant spectacle surtout de voir des pauvres bienfaisants partager le morceau de pain grossier qui 1 es nourrit/ avec ae plus pauvres qu'eux, qui en sont tota* lement dépourvus. Du haut du ciel, le Seigneur les bénit, et il leur renara au centuple ce qu'ils auront donné pour son amour.
TRAITS HISTORIQUES
Prêtez avec plaisir, niais avec jugement
I. Il faut prêter au pauvre. Tobie ne fit aucune difficulté de prêter à Gabélus, qui se trouvait dans une urgente nécessité (1).
L'évêque de Gap, revenant de son château de Charance, rencontra nn paysan, qui lui parut fort triste. « Où allez-vous, mon ami? lui dit le prélat : vous me paraissez inquiet. » — « Hélas ! monseigneur, lui répondit le paysan, j'ai perdu un bœuf, c'est demain la foire; il faut le remplacer, je suis sans ressource. Mes voisins n'ont pas pu, ou n'ont pas voulu me prêter deux louis : je vais à une lieue d'ici voir un ancien ami, qui me rendra peut-être ce service. » — « Pourquoi aller si loin? dit alors l'évêque. Ne saviez-vous pas que vous aviez un ami plus près, qui ne vous refuserait rien? Deux louis ne vous suffiront pas; en voilà trois. Adieu, bonne foire. » Et le prélat de se hâter de continuer sa route. Le paysan court après en lui criant : « Mais, monseigneur, n'auriez-vous pas un morceau de papier et une écritoire? » — « Non, mon ami, lui répond l'évêque; nous n'en avons pas besoin, portez l'acte obligatoire dans votre cœur; votre quittance est dans le mien. » Reyre, Anecdotes.
Le cardinal d'Amboise avait fait bâtir un magnifique château, à la campagne. Comme cette superbe maison était trop resserrée et enveloppée de tous côtés par des possessions étrangères, un gentilhomme du cardinal crut faire sa cour à son maître, en déterminant on de ses amis à lui vendr.- une terre titrée, qui enclavait le plus le château. Le seigneur fut invité à dîner. Après le repas, le cardinal, l'ayant conduit dans un cabinet, ?ui demanda pour quel motif il voulait vendre sa terre. « Monseigneur, répondit le gentilhomme, c'est pour le plaisir de vous accommoder d'un bien si fort a votre bienséance. » — « Gardez votre terre répliqua le cardinal : c'est l'hé-
(i; Tob., 1, 17.
ritage de vos pères, le premier titre d'un nom illustre qu'ils vous ont transmis, et que vous devez conserver à vos descendants. Je préfère d'ailleurs un voisin tel que vous à toutes les commodités de mon château. » — « Monseigneur, reprit le gentilhomme, je suis trésaltaché à ma terre, et ce qu'il vous a plu de me faire observer me la rend infiniment plus précieuse; cependant j'ai une fille, un gentilhomme du village voudrait l'épouser : Je nom, la fortune, le caractère, tout me convient; mais il demande une dot que je ne puis absolument lui donner. J'ai considéré qu'en vendant ma terre, je pourrai faire le bonheur de ma fille, et placer avantageusement le restant de la somme pour moi. » — c Ce projet n'a rien que de raisonnable, répondit le cardinal; mais n'y aurait-il pas quelque moyen de marier votre fille, comme vous le désirez, et de conserver votre terre? Ne pourriez-vous pas, par exemple, emprunter à quelqu'un de vos aHiis la somme dont vous avez besoin, sans intérêt, et remboursable à des termes fort éloignés; économiser tous les ans quelque chose sur votre dépense, et vous trouver quitte, sans presque vous en apercevoir? » — « Ah ! monseigneur, s'écria le gentilhomme, où sont aujourd'hui les amis qui prêtent une pareille somme, sans intérêts, et remboursable à des termes fort éloignés? » — « Ayez meilleure opinion de vos amis, répliqua le cardinal en lui tendant la main; mettez-moi du nombre, et recevez la somme dont vous avez besoin, aux conditions que je viens de vous expliquer. » Le gentilhomme, tombant aux genoux de son bienfaiteur, ne put répondre que par des larmes à un procédé si noble; et le cardinal ne parut jamais si content, que d'avoir acquis un ami au lieu d'une terre.
L'École des mceurt.
Une scène touchante se passait, le 29 novembre 1849, dans le cimetière de Belleville. On venait d'inhumer un tonnelier nommé Perrot, lorsque l'un des ass-islants, en habit d'ouvrier, s'avança sur le bord de la modeste fosse, et s'exprima ainsi en sanglotant : « Mes amis, l'homme que vous venez de recouvrir de terre, n'a parlé à personne, durant sa vie, d'uRe bonne action qu'ii a faite. Eh bien ! moi, je vais vous en parler. Le pauvre Perrot, qui va reposer ici désormais, était, comme vous le savez, un ouvrier vivant au jour le jour, comme vous tous. Un soir, en revenant du travail, il rencontra un de ses amis, qui suivait tristement le même chemin que lui. Perrot l'aborde, le questionne sur les causes de sa tristesse, et apprend de lui que le lendemain ses meubles seront vendus en place publique, pour le paiement d'une dette à laquelle il ne pouvait faire face. — Viens chez moi, lui dit Perrot, j'ai là quatre cents franco, qui attendent leur emploi et qui ne peuvent en avoir un meilleur. Prends-les, et que personne n'en sache rien, pas même ta femme ni tes enfants. — L'ami accepta et fut assez heureux pour rembourser plus tard, pAr
petits à-compte, le brave Perrol. Celui-ci n'en a jamais rien dit a qiu que ce fût. Cet ami, mes chers camarades, c'est moi; c'est celui qui vient révéler ce secret sur cette tombe encore enlr'ouverte, et qui vous demande de raconter partout cette bonne action, pour honorer ia mémoire de Perrot. » Nous n'avons pas besoin de dire quelle impression produisit sur les assistants ce récit, que nous sommes heureux de reproduire. Univers, 21 novembre 1849.
2. Esdras adressait les plus vifs reproches aux Juifs, de ce qu'ils s'adonnaient à l'usure (1). Qu'il est difficile, même à l'heure de la mort, de se délivrer de cet amour exécrable des richesses! L'usure qu'on tire de l'argent est la mort de l'âme, a dit saint Léon (2).
Un fameux usurier, se voyant prés de mourir, fit appeler un confesseur. Celui-ci, ayant trouvé que tout son bien était acquis par la voie injuste de l'usure, lui dit qu'il fallait absolument restituer. Mais que deviendront mes enfants, dit le malade? — Le salut de votre âme doit vous être plus cher que la fortune de votre famille. — Je ne puis me résoudre à ce que vous exigez, reprit le moribond, et j'en courrai les risques. 11 se tourne vers la muraille de son lit, et meurt. Quelle mort! Combien elle doit faire trembler ceux qui ne doivent les biens qu'ils possèdent qu'à la fraude et à l'injustice!
Évites les procès*
3. Pour un procès, il faut trois sacs : sac de papier, sac de patience, sac d'argent. — On plaide pour la tonte d'une haie, le curage d'un fossé. Savez-vous de qui on fait l'affaire? De l'avocat et de l'avoué.
Saint Vincent de Paul, ayant été ordonné prêtre, aima mieux renoncer à une cure dont il fut pourvu, que de soutenir un procès avec un compétiteur qui revendiquait ce bénéfice.
On reprochait au célèbre poëte Racan de laisser détériorer toutes ses affaires, parce qu'il se livrait onlièremenl à la poésie. Ces reproches, souvent réitérés de la part de ses amis, le portèrent enfin à. prendre une exacte connaissance de ses biens. Il s'y appliqua, e* réussit tellement qu'il gagna trente procès. Mais, loin d'améliorer sa fortune, il se vit plus pauvre après tant de victoires. Ce qui donna lieu à ce vers :
Trente procès gagnés l'ont réduit à l'aumône.
(1) II. Esdr., v, 7.
(f ) Fenus pecuniœ funus est animse. D. Léo
47« NEUVIÈME LEÇOK.
M. Dulau, arche\êque d'Arles, porta la charité jusqu'à se gêner, jusqu'à s'imposer des privations pénibles, pour conserver la fortune de deux pères de famille de son diocèse, dont un procès ruineux semblait devoir dévorer tous les b:ens, s'ils se fussent obstinés à le poursuivre et à le faire juger. Il les fit d'abord appeler pour tâcher de les amener à une conciliation amicale, et il leur parla avec tant de raison, de sagesse et de bonté, il leur fil si bien sentir que les faibles avantages qu'ils avaient à attendre de leur procès, n'étaient rien en comparaison des perles énormes qu'il pourrait leur causer, que, malgré leur entêtement, ils consentirent à y renoncer. Mais ils déclarèrent en même temps, l'un après l'autre, que s'ils y consentaient, ce n'était qu'à condition que l'adversaire paierait tous les frais du procès, q»i étaient déjà très-considérables.
Cette difûculté, tout insurmontable qu'elle paraissait, ne rebuta pa3 la charité du prélat. Persuadé que les plaideurs ne seraient jamais assez généreux pour sacrifier l'intérêt à l'arrangement qu'il leur proposait, il se détermina à faire lui-même ce sacrifice, et, sous prétexte de l'examiner ou de la faire réduire, s'il était possible, il les pria de lui procurer la liste de ces frais qu'ils refusaient de payer. Un officier de justice la lui apporta, et, quoique la somme à laquelle ils s'élevaient montât assez haut, il la lui compta sur-le-champ, en lui recommandant le secret. Ensuite il fit venir successivement les deux plaideurs ; et, comme il leur assura à l'un et à l'autre qu'ils ne seraient obligés de supporter aucune des dépenses qu'avait occasionnées leur contestation, ils ne firent aucune difficulté de signer la transaction qu'il avait dressée, et qui, en sauvant leur fortune, rétablit entre eux la plus parfaite union. Reyre, Anecdotes.
L'esprit du christianisme avait fait naître une foule d'institutions qu'on regrette aujourd'hui. On en cite une, qui existait au dernier siècle, dans l'église de Saint-Michel, à Gand, et qui, ce nous semble, pourrait renaître. C'était une confrérie sous le patronage de saint Yves ou Yvoy, patron spécial des avocats; on l'appelait la confrérie de Saint-Yves. Il fallait, pour y être admis, être avocat inscrit, avocat distingué, avoir fait preuve de talent, et jouir, sous le rapport des mœurs, d'une réputation intacte. Chose surprenante ! cette confrérie tomba justement le jour même où l'église de Saint- Michel devnt le temple de la loi. C'est que la religion de 1795 n'avait pas besoin de toutes les vertus qu'exige le christianisme.
La confrérie de Saint-Yves n'était pas un vain mol. Chaque dimanche, le tiers des confrères, après la messe, se rendaient à la sacristie ; là, ils donnaient aux pauvres des consultations gratuites, lis se chargeaient gratuitement aussi de suivre les procès qu'ils instruisaient là, quelque longs, quelque graves, quelque dispendieux
qu'ils pussent être. La caisse de la confrérie faisait les frais de ces procédures ; et cent fois de pauvres gens ont obtenu justice, ce qu'ils eussent espéré en vain, sans les confrères de Saint-Yves. . "
C'était noble et beau ; et tous les ans, le jour de la fête du saint patron, un avocat de la confrérie montait en chaire, où, dans un discours latin, ii rappelait les services rendus dans l'année, pour engager les confrères à redoubler de charité et de zèle.
A une époque du dernier siècle, qui n'est pas bien précisée, plusieurs confrères se trouvaient dans la sacristie de Saint-Michel, recueillis, attentifs, occupés à écouter les récits des bonnes gens. Les uns réclamaient de petites sommes, grandes pour eux, qui étaient le salaire de plusieurs mois de sueurs, et qu'ils ne pouvaient se faire payer ; les autres, poursuivis pour fait de taxe ou de police, demeuraient sans défense, s'ils ne trouvaient pas un avocat, qui voulût, pour l'amour de Dieu et du bon saint Yves, plaider leur cause. De pauvres femmes exposaient leurs tristes griefs et leurs dissensions de famille, que les confrères accommodaient le plus souvent par de bons conseils. L'homme est méchant jusque dans la misère ; il est lâche, s'il n'est pas contenu. Il y avait des hommes rudes, qui cessaient de maltraiter leurs femmes, lorsqu'ils songeaient que les avocats de Saint-Michel étaient les appuis de tout opprimé, et qu'ils n'attendaient pas même les plaintes pour faire poursuivre l'époux brutal, le maître tyrannique, l'enfant dénaturé. Aussi ces avocats marchaient-ils entourés de tout le respect dont ils étaient dignes.
Or, le jour que nous indiquons d'une manière un peu vague, il se présenta, parmi les consultants, une femme dont les traits ne respiraient pas l'air natal de la pauvreté. On voyait que cette femme, qui paraissait avoir cinquante ans, mais qui en avait à peine quarante, était plutôt un chêne brisé qu'une humble plante.
Un membre de la confrérie, qui se nommait Pierre Mertens et qui n'avait que vingt-sept ans, s'approcha d'elle, i! lui demanda pourquoi elle avait besoin d'avis. L'infortunée, après avoir calmé les battements de son cœur, raconta avec quelque désordre les motifs de sa détresse.Elle était née Flamande ; mais elle avait épousé un négociant étranger. Craignant de voir sa dot hasardée dans les affaires de son mari, elle avait souhaité que cette dot fût employée en immeubles dans son pays; et un bien avait été acheté en son nom près de Gand ; ses appréhensions s'étaient réalisées. Entraîné par plusieurs faillites, son mari, depuis un an, avait disparu, emmenant leur seul enfant; et depuis elle n'en avait plus eu de nouvelles. Pendant ce temps-là, les créanciers avaient attaqué, saisi et mis en vente les biens de la pauvre dame, qui se trouvait tombée dans un abîme de profonde misère.
Elle s'était hâtée d'accourir; mais dépouillée d,$ tout, malade,
dévorée par la douleur, ne sachant comment arrêter la consom* mation de sa ruine, elle n'avait plus de ressource que la confrérie de Saint-Yves.
Mertens, après s'être fait détailler les circonstances des actes, acquit la conviction que les poursuites élevées contre les biens de cette jeune dame étaient injustes; car elle était toujours restée étrangère aux affaires de son mari. Il vit même dans la procédure à entamer une occasion favorable pour lui d'acquérir de la célébrité ; il rassura la cliente qu'il adoptait, lui promit de suivre chaudement ses intérêts, et se mit à l'œuvre dès le lendemain. Il consulta quelques-uns de ses confrères, plus anciens que lui au barreau; tous le confirmèrent dans l'opinion où il était qu'il ne pouvait manquer de gagner facilement et glorieusement sa cause. Il s'agissait d'une valeur de 40,000 florins, qui devaient rendre à la dame ruinée une douce et heureuse existence. Le confrère de Saint-Yves se sentit tellement convaincu du succès, qu'il offrit à la pauvre dame des avances d'argent. Elle put reprendre un logement plus décent et des vêtements convenables. Elle retrouva sa santé, en renaissant à l'espérance. Un seul chagrin lui restait: c'était le silence de tout ce qu'elle aimait sur la terre, son mari et son enfant.
Le procès ouvert contre les créanciers se poursuivit avec vigueur. Mais c'était une affaire compliquée; et, si elle paraissait facile et «ère aux yeux des bons avocats, elle n'en exigeait pas moins de l'habileté et du travail. Mertens, qui parlait aisément et qui brillait sans effort, était un peu ce qu'on appelle homme de plaisir, allant aux fêtes et fréquentant les sociétés. Mais, comme l'esprit ne donne pas les connaissances qui ne s'acquièrent que par l'étude, il se trompa. Les développements de la faute qu'il commit, seraient sans intérêt pour tout lecteur qui n'est pas avocat. Contre l'attente des amis de Mertens, tandis que les créanciers étaient fort adroitement défendus, il présenta mal ses moyens, expliqua les actes à demi, prit mal ses conclusions, et paya sa négligence et sa légèreté, en perdant cette eause qu'il se croyait certain de gagner, parce que les juges prononcent sur les faits qu'on leur expose et ne devinent pas. fe,. .
Ce fut pour le jeune avocat un coup de foudre. Aussitôt, comme par un enchaînement cruel, ses yeux s'ouvrirent; il comprit tous ses torts, il en fut écrasé. Il avait l'âme généreuse ; il prit sur-le-champ 8a résolution. Il courut chez un notaire, fit rédiger un acte en règle, par lequel il s'obligeait aune rente annuelle de 2,000 florins au profil de sa cliente. 11 le lui porta. — « C'est par ma faute que votre cause est perdue, lui dit-il ; ma fortune ne me permet pas de réparer tout d'un coup le mal que je vous ai fait ; mais je vous servirai la rente du bien qui vous est enlevé. » — En même temps il présenta l'«cte. La dame éperdue refusait de le recevoir. Il y eut alors entre
la cliente et l'avocat un assaut de désintéressement. Mertens ne triompha qu'en persuadant que le sacrifice ne le gênait point. C'était pourtant toute sa fortune. Mais il se proposait de travailler désormais. Il supprima de sa vie les réjouissances et les parties de plaisir; l'étude devint sou occupation unique et constante; il en recueillit le prix. Au bout d'un an, il avait doublé le revenu de son cabinet; au bout de cinq ans, on le citait comme un des premiers avocats de Gand.
Il payait exactement, tous les trois mois, à la dame, la pension qu'il lui avait faite, et toutes les semaines il l'allait voir: c'était sa distraction la plus fidèle, car dès lors il marchait accablé d'affaires, et sa réputation grandissait tous les jours.
Un soir, il arriva dans la ville de Gand un riche équipage, qui descendit à l'hôtel du Comte d'Egmont, auberge très-renommée à cette époque. On vil sortir de la voiture, soutenu par plusieurs domestiques, un gros homme, qui n'avait avec lui qu'une jeune fille de dixnuit ans, gracieuse, modeste, et belle comme un ange ; il retint les principaux appartements de l'hôtel, et fit savoir qu'il était Américain.
Le lendemain matin, il annonça qu'il désirait consulter un Avocat; et, comme il demandait le plus habile, le maître de l'hôtel alla chercher Mertens.
L'avocat, en entrant, fut frappé de l'aspect de Jenny. C'était le nom de la jeune étrangère. Il se remit comme il put, et salua le gves homme.
— Je voudrais, dit le père de Jenny, acquérir un domaine dans les environs de votre ville. — Aussitôt il désigna les biens même, qui avaient été cause du procès que Mertens avait perdu, et de la rente qu'il servait. — • Je liens absolument à celte propriété, reprit-?i ; combien croyez-vous qu'on en demande?
— Elle s'est vendue 40,000 florins, dit en soupirant l'avocat.
— Achetez-la cinquante mille, soixante mille, cent mille s'il le faut, répliqua l'Américain, j'y tiens absolument, je la veux tout de suite ; et je vous donne carte blanche.
Sur ce mot, il salue Mertens en disant : — J'attends ce soir votre réponse.
L'avocat revint le soir. On voulait de la propriété 60,000 florins, que le gros homme paya. Cet homme arrivait des Indes avec quelques millions. Ii avait acquilté toutes ses dettes, racheté maintenant tous ses biens, et il cherchait sa femme. Car, si vous ne l'avez pas deviné, c'était le mari de la pauvre cliente, qui retrouva enfin sa for* lune, son époux, et sa charmante fille. v «
Instruit de la conduite de Mertens, l'Américain émerveillé (ai donna Jenny, qui ne fit pas résistance et qui joignait à toute» se
grâces une dot d'un million. — Le mariage se fit à Saint-Michel : toute la confrérie de Saint- Yves fut de la noce. La moralité que les avocats peuvent tirer de cette histoire, c'est que la probité généreuse est un moyen de succès, qui, nous le répétons, du moins n'est pas usé- Collix de Plancy. Légendes.
Au moment même où nous écrivons, on parle beaucoup d'établir des avocats pour les pauvres. Nos législateurs réussiront-ils à faire à force d'argent ce que la chanté chrétienne opérait gratuitement? Nous en doutons.
QUATRIEME INSTRUCTION
De l'injuste détention du bien d'autrui. — Diverses manières dont on peut se rendre coupable de ce péché. — Obligation de payer ses dettes. — Dépositaires infidèles. — Des choses trouvées. — Ne causer du dommage à personne. — Neuf manières de coopérer à une injustice.
C'est un péché de voler, et c'est aussi un péché de retenir injustement le bien d'autrui. Parmi les injustes détenteurs, nous devons mettre en première ligne :
1° Les voleurs, les filous, les usuriers, les fraudeurs, tous ces hommes d'iniquité dont nous avons parlé. Ils ont péché en prenant le bien d'autrui, ils pèchent encore en le gardant. Et, par la mauvaise volonté où ils sont, ils aggravent et multiplient leur pèche chaque fois qu'ils pensent à teurs possessions injustes, sans vouloir les rendre.
2° C'est être injuste détenteur que de ne pas payer ses dettes. Il est des gens qui sont toujours disposés à emprunter, mais qui ne se pressent jamais de rendre ; ils se plaignent, comme si on leur portait préjudice, lorsqu'on réclame ce qu'on leur a prêté. Or, n'est-ce pas à la fois violer la justice et manquer de reconnaissance, que de faire tort à ceux qui nous ont rendu servie*1 ? Cependant que de mauvais payeurs ! Il en est qui poussent la malice jusqu'à nier leurs dettes; qui, selon la parole du Sage, paient en injures, en outrages, et rendent le mal pour Le