‹ Nouvelle explication du Catéchisme de Rodez (volume 2)Chapitre 44 sur 55 · DE LA RÉPARATION DU DOMMAGE · texte numérisé non relu

DE LA RÉPARATION DU DOMMAGE

maître de l'objet brisé, dégradé ou écrasé. Le cas serait différent, si on avait agi avec légèreté ou étourderie ; on serait d'autant plus inexcusable que la faute serait plus grande.

J'ai dit : avant la sentence du juge. Gar il est des cas, où les tribunaux condamnent à la réparation d'un dommage causé par une action qui n'est point criminelle devant Dieu ; et nul doute qu'on ne soit tenu d'obéir à une sentence fondée sur un motif de bien public, et dont le but principal est de rendre les hommes vigilants et plus précautionnés par rapport aux choses d'autrui.

D. N'y a-t-il que ceux qui ont pris et qui retiennent injustement le bien d'autrui, ou qui lui ont causé eux-mêmes quelque dommage, qui soient obligés à restituer ou à réparer le dommage?

R. Tous ceux qui ont coopéré à une injusti-ce, sont encore obligés à restituer ou à réparer le dommage causé au prochain, le plus tôt qu'ils le peuvent.

Quand on tient la main aux fripons, aux voleurs, on se rend complice de leur crime. On se ferait grandement illusion, si on se croyait exempt de faute, parce qu'on n'a pas fait soi-même le coup. Lorsqu'on a contribué d'une manière efficace au vol ou au dommage causé, ce serait une vaine excuse de dire : Moi, je n'ai rien fait ; moi, je n'ai rien pris, donc je ne suis tenu à rien. Le Seigneur condamne non-seulement ceux qui font le mal, mais encore ceux qui l'approuvent. Saint Thomas a renfermé dans les deux vers suivants les diverses manières, dont on peut coopérer aux injustices des autres :

Jusgio, consilium, consensus, palpo, recursus, Participans, mutuç non obslans, non manifestais.

Ordonner, conseiller, consentir et flatter Receler, avoir part, ajoulez-y se taire, Et ne pas empêcher, ne pas manifester ; C'est ainsi qu'en neuf cas au vol on coopère.

Dans les six premiers cas, on coopère positivement à l'injustice, parce qu'on influe sur le dommage par une action positive, physique ou morale ; dans les trois derniers, on y coopère négativement, en s' abstenant de faire ce qu'on devrait pour empêcher le dommage.

Exposons brièvement les principes qui regardent ces neuf sortes de coopérateurs.

Jussio. Ordonner le dommage pour son intérêt. Celui pui commande une injustice, est le principal auteur et la principale cause du dommage ; l'exécuteur n'est que l'instrument de sa malice. S'il se trouve donc des pères, des mères, des maîtres ou supérieurs quelconques, assez méchants pour donner à leurs enfants, domestiques, ou inférieurs, des ordres injustes, pour leur dire, par exemple: Mon fils, va-t'en couper ce bois; va cueillir ces fruits; garçon, tâche de t'emparer aujourd'hui de tel meuble de mon voisin; va faire tel dégât dans son jardin, etc.; ils assument sur eux toute la responsabilité du mal qui est fait, et de plus ils sont coupables du péché de scandale, en portant les autres à une mauvaise action. Il y a pour eux obligation évidente de réparer . même avant l'exécuteur, tout le tort qui a été causé, par suite de leurs ordres iniques.

Consilium. Conseiller des injustices, comme si on disait, par exemple, à un enfant: Tu n'as pas d'argent; mais que tu es simple ! ne sais-tu pas aller fouiller dans l'armoire de ton père ? — A une femme : Vous vous plaignez de n'avoir pas de quoi vous habiller assez proprement; mais ne savez-vous pas vendre en cachette quelques sacs de blé, quelques paquets de fil ou de chanvre ? — A un domestique : Ton maître ne te paie pas assez ; mais ignorant, sot que tu es, n'as-tu pas sous la main de quoi te payer toi-même ? Va, ton maître est assez riche ; tu ne lui feras pas beaucoup de tort. Quelquefois on donne des conseils où la vengeance se môle à l'injustice : Ah ! si un tel m'avait fait telle chose, à moi, comme j'irais la nuit ravager son champ; comme j'empoisonnerais son troupeau;

DE LA RESTITUTION. 4Sî

comme j'irais piller les fruits de son verger, etc. Quiconque, par ses conseils, prières, exhortations ou promesses, excite quelqu'un à porter du dommage à un autre, contracte l'obligation de réparer, à défaut de l'exécuteur. Car celui-ci, étant la cause principale du dommage, est tenu le premier à la réparation.

Ceux qui, par le devoir de leur charge, sort obligés de donner des conseils, comme les jurisconsultes, procureurs, casuistes, se rendent responsables de tous les mauvais effets qui peuvent en résulter, si, par ignorance, prévention, ou faute d'un examen suffisant, ils occasionnent des procès ou autorisent quelque injustice.

Consensus. Consentir à une action injuste, quand on est obligé par devoir de s'y opposer. Ainsi les juges, les membres des assemblées dont les délibérations se prennent à la pluralité des voix, ne doivent jamais appuyer de leur suffrage, ni approuver même tacitement une injustice. Lorsque, par complaisance, par faiblesse, pour ne pas déplaire aux autres, ils se rangent du parti de l'iniquité, iis contribuent au mal qui se commet, à peu près comme plusieurs voleurs contribuent au meurtre ou au vol d'un voyageur.

Palpo. Pousser à l'injustice par ses applaudissements, louanges, flatteries, ou même par des railleries ou des reproches, comme qui dirait : Oh ! que vous seriez adroit et fin, si vous parveniez à supplanter un tel, à tromper tel autre ! Ou encore : Quoi ! vous seriez assez sot et assez lâche pour ne pas vous emparer de ce bien, quand cela vous est si facile ?... Oh ! le beau coup que vous allez faire !... Vraiment, je voudais bien avoir votre adresse, etc. Souvent la raillerie ou la flatterie est plus puissante pour porter au mal, qu'un mauvais conseil ou un ordre donné. Adulateurs perfides, promoteurs de l'iniquité, vous devez réparer tout le dommage, qu'on peut raisonnablement supposer être résulté de vos détestables flatteries.

Recursus. Receler les objets volés ou donner asile aux

voleurs. Il ne se commettrait pas tant d'injustices, parce que les voleurs ne seraient pas si hardis, s'il n'y avait pas de receleurs. Qu'il ne vous arrive donc jamais de garder chez vous des choses que vous savez avoir été volées ; et même, pour peu que vous soupçonniez que ce qu'on porte dans votre maison est le fruit de l'injustice ou du larcin, vous ne devez pas le recevoir. En général, méfiez-vous de ces enfants, de ces domestiques, de ces femmes, qui viendraient fréquemment confier à votre garde des grains, des meubles, des vêtements ; il y a tout lieu de se douter que ce sont autant de soustractions frauduleuses, qu'il vous est défendu défavoriser. Méfiez-vous de tous ceux qui, à l'occasion d'un inventaire de meubles, ou d'une saisie pour cause de louage, de faillite ou de banqueroute, viendraient porter ou cacher chez vous de la vaisselle, du linge, ou autres effets. Ce sont apparemment autant de vols, pour lesquels vous serez tenu à restitution, si le voleur lui-même ne restitue pas. Car lui tenir la main, c'est vous obliger solidairement avec lui à toutes les suites de sa faute.

Participans. Participer à une injustice, et cela, comme l'a remarqué saint Thomas, peut avoir lieu de deux manières : 1° en obtenant sa part de la chose volée, in prœdâ; 2° en aidant à faire l'action préjudiciable au prochain, in crimine. Celui qui, après le vol commis et auquel il n'a contribué en rien, obtient une portion, est seulement obligé à restituer cette portion. Mais celui qui participe au crime, ou à l'action même du vol ou du dommage, soit immédiatement en faisant lui-même avec d'autres l'action mauvaise, soit médiatement en fournissant, par exemple., de fausses clefs, des instruments pour forcer les serrures, en prêtant ou tenant une échelle pour escalader, en faisant le guet pendant que les autres volent, celui-là est obligé, au défaut des autres, à la restitution, alors même qu'il n'aurait pas profité du vol.

Mutus. Favoriser par son silence une injustice, qu'on est tenu d'empêcher par le devoir de sa charge, ou par

une convention expresse ou tacite. Tel un domestique, qui voit qu'on pille son maître, qu'on lui fait tort dans les ventes et les achats, et qui ne dit rien ; c'est un chien muet qui manque de fidélité.

Non obstans. Ne pas s'opposer à l'injustice, quand on y est obligé par devoir. Telsles pères de famille, les maîtres, qui n'empêchent pas leurs enfants, ou leurs domestiques, de voler, de frauder, etc. C'est un consentement tacite qu'ils donnent à leurs friponneries.

Non manifestons. Ne pas faire connaître les malfaiteurs, quand on en est chargé d'office. Tels les officiers publics, les magistrats, les gardes, qui doivent veiller à la répression des crimes et des délits, s'ils ne les dénoncent pas, quand il y a lieu ; tels encore les témoins, qui refusent en justice de découvrir ce dont ils ont connaissance.

Les coopérateurs négatifs, dont nous venons de parler , dans les trois derniers cas, violent évidemment la justice envers leurs commettants, qui ont un droit strict sur l'action qu'ils ne font pas.

Voilà les principales manières de faire tort au prochain, directement ou indirectement. Ces neuf sortes de coopérateurs sont obligés solidairement, c'est-à-dire les uns au défaut des autres, à réparer la totalité du dommage causé. Ceux qui ont été la cause principale du dommage, sont les plus obligés à la réparation ; et voici l'ordre dans lequel on peut les ranger pour la restitution : 4° ceux qui ont profité de la chose dérobée ; 2° ceux qui ont commandé l'action mauvaise; 3° ceux qui l'ont exécutée. Viennent ensuite les autres , selon le degré d'influence qu'ils ont eu sur le dommage.

Quant à ceux qui, n'étant pas obligés par état de prendre les intérêts d'un autre, n'empêchent pas un dommage considérable qu'on lui cause, quoiqu'ils puissent le faire sans grande difficulté, ils pèchent, il est vrai, contre la charité, mais non pas contre la justice, et ils ne sont tenus, par conséquent, à aucune restitution.

49 A NEUVIÈME LEÇOH.

TRAITS HISTORIQUES

I. Le meilleur garant que l'on puisse avoir de la probité dof hommes, dit Montesquieu, c'est la religion. — Gabélus fut trèsexact à payer Tobie (I). David paya aussi exactement Areuna (2).

Un paysan de la haute Provence devait huit francs de rente annuelle à un habitant d'un pays éloigné. Il s'était écoulé plus de trente ans, et le débiteur n'avait plus entendu parler du créancier, lorsque, dans un voyage du côté de Digne, le fils de ce créancier, possesseur de l'obligation du paysan, se fait indiquer sa demeure. Il hésite toutefois si, pour cet argent qu'il croit perdu sans retour, il se détournera de son chemin ; il y avait d'ailleurs prescription dans la dette. Il faisait ces reflexions, en arrivant à la chaumière du bon homme. Il entre. L'air était froid ; c'était au commencement des soirées d'hiver; il voit, non sans émotion, un vieillard octogénaire, assis au milieu de son foyer, entouré d'une nombreuse famille d'enfants et de petits-enfants, qu'il instruisait des premiers principes de la religion, et qui paraissaient l'écouter avec un respect plein de tendresse. L'étranger se nomme. Le vieillard, transporté de joie, l'embrasse les larmes aux yeux. « Ah ! monsieur, lui dit-il, vous êtes le fils d'un brave homme; je mourrai content de vous avoir vu, et de m'être acquitté ; mais vous partagerez notre repas frugal. > Il n'y eut pas moyen de s'en dispenser. Ce repas, composé de laitage et des fruits de la saison, fut véritablemenlpatriarcàl, et toute la famille en partagea l'allégresse. Mais quelle fut la surprise du créancier, lorsqu'à la dernière sanlé qu'il porte à son hôte, celui-ci se lève, va détacher de l'intérieur de la cheminée un vieux sac de cuir, suspendu à une corne de bœuf, et revient lui demander combien il y a de temps qu'il est son débiteur ! « Je l'ignore, lui dit le créancier. » — « Et moi aussi, répliqua le vieillard. Je crois néanmoins qu'il y su près de quarante ans ; mais comme, le jour anniversaire de la créance, j'ai versé régulièrement la somme dans ce sac de cuir, comptez, monsieur, combien de fois huit, vous saurez le nombre des années. > Il se trouva dans le sac trois cent vingt livres.

2. Une personne apporta un jour à l'abbé Jean, qui était économe d'un monastère dans le désert de Scété, quelques figues d'une beauté admirable. L'abbé chargea aussitôt deux jeunes religieux d'aller de sa part offrir ces fruits en don à un vieillard infirme, qui s'était retiré au fond du désert. Ces jeunes hommes se mirent en chemin, pour

(1) Tob., vu, 6.

(2; II Reg., xxnr, 24.

aller à la cellule du vieillard ; mais il survinttout d'un coup une nuée si épaisse, qu'ils perdirent la trace d'un petit sentier qu'ils devaient suivre. Ayant erré, tout le jour et toute la nuit, dans la vaste étendue du désert, ils furent enfin accablés de la fatigue d'un si pénible voyage, et tourmentés si cruellement de la faim et de la soif, qu'ils s'agenouillèrent pour prier Dieu et expirèrent dans cet état. On trouva les figues auprès d'eux : ils n'y avaient pas touché, tant un dépôt leur paraissait une chose sacrée. Dict. d'Education.

Yn particulier devait porter, à un jour déterminé, une somme de 30,000 francs chez un notaire, pour une acquisition qu'il avait faite. On lui dit qu'un missionnaire prêchait, à quatre heures, dans une église devant laquelle il devait passer pour se rendre à la demeure du notaire.. 11 prend une voiture, dans laquelle il met les 30,000 francs, et va, vers les trois heures, près de l'église, chez un homme, dont la probité ne lui était pas suspecte et qu'il voyait souvent. Il lui dit: «Permettez-moi de déposer chez vous quelques sacs d'argent; il y a 30,000 francs, que je reprendrai après le sermon. » — «Ouvrez celte armoire, quand vous reviendrez, vous reprendrez ce que vous y aurez mis. » — Après le sermon, celui à qui appartenait l'argent, revint chez celui à qui il l'avait confié, et, après lui avoir fait l'éloge des talents du missionnaire et rapporté certains traits d'éloquence qui l'avaient frappé, « il est temps, lui dit-il de reprendre mes écus. » — « Quels écus H m'en avez-vous confié? » — «Sans doute, répliqua-t-il, il y a 30,000 francs, je les ai mis là, en lui montrant l'armoire. » — « Si vous les avez mis là, lui dit l'autre, cherchez-les et prenez-les, s'ils y sont. » — 11 se lève, va à l'armoire, cherche et n'y voit aucun sac d'argent. Il pensa d'abord que c'était pour le tenir quelques instants dans l'inquiétude ; mais il reconnut bientôt, au ton de celui à qui il parlait, qu'il ne plaisantait point qu'il se fâchait, et que c'était un fripon.

— « Pour qui me prenez-vous ? lui disait-il ; sortez de chez moi, vous n'avez rien apporté ici. Vous me parlez de 30,000 francs ; allez les chercher chez celui à qui vous les avez remis. » — Il fallut bien se retirer.

Ce n'est pas chez le notaire qu'il alla, mais chez un de ses amis, étroitement lié avec le prédicateur, qui, par un coup de la Providence, arriva presque au même instant. — « Votre sermon, qui m'a bien fait plaisir, lui dit-il, m'a coulé bien cher, 30,000 francs. » — 11 raconta son histoire, et, un quart d'heure après, le missionnaire sortit, jn disant qu'il allait revenir. Il alla tout de suite chez celui à qui on avait remis l'argent en dépôt, et lui dit: « Je viens chercher les 30,000 francs que M... vous a remis, il y a trois heures, et que vous avez nié avoir reçu. Vous avez cru n'avoir point de témoin ; j'en ai un à vous produire, oui, un témoin qui vous a vu. » Au raot de

témoin, le coupable fut troublé, devint pâle, et ensuite rougit. » Restituez, ou vous êtes perdu sans ressource; ce témoin, ajouta-t-il, en tirant un crucifix de dessous son manteau, c'est Jésus-Christ, c'est voue Dieu! Si vous ne restituez pas, vous allez perdre, dès aujourd'hui, votre réputation, et vous périrez éternellement. » Celui que la vue de l'or avait séduit, avoua le fait; il avait caché les sacs dans une autre pièce de sa maison ; il les remit entre les mains du missionnaire, qui les fit porter aussitôt à celui qui avait perdu l'espérance de les recouvrer. Lettres édifiantes.

3. Vous avez trouvé un sae où il y a de l'argent, dit saint Augustin, cet argent n'est pas à vous, vous êtes obligé de le rendre ie plus tôt qu'il vous est possible ; toutes les excuses sont frivoles , il n'y a qu'une sordide avarice qui puisse les faire valoir (1). Cet illustre docteur racontait à ce propos un trait admirable de générosité.

Un homme pauvre, qui était portier à Milan chez un maître de pension, trouva un sac où il y avait environ deux cents pièces d'argent. Cet homme, se souvenant de ce que la loi ordonne en pareil cas, n'ignorait pas qu'il était obligé de rendre cet argent; mais il ne savait à qui. Pour s'en informer, il afficha dans les lieux publics un écrit pour avertir ceux qui auraient perdu de l'argent, de venir en tel lieu et de s'adresser à un tel. Celui qui l'avait perdu, allait de tous côtés déplorant son sort; dès qu'il eut aperçu et lu cette affiche, 11 vint trouver cet homme qui, de peur de lui donner ce qui appartenait à un autre, voulut avoir des preuves suffisantes: il lui demanda commentétait le sac, s'il était cacheté, la quantité et le nombre des espèces. Ayant reconnu la vérité par ses réponses, il lui rendit ce qu'il avait trouvé. L'autre, plein de joie, lui offre vingt de ces pièces en reconnaissance de sa bonne foi ; ce pauvre homme les refusa : là-dessus, celui qui avait perdu l'argent, lui en offre dix, ce pauvre les refuse encore ; l'autre le prie d'en recevoir au moins cinq, ce pauvre homme les refuse toujours ; l'autre, fâché de ce qu'il ne voulait rien recevoir, lui jeta le sac tout entier : « Je n'ai rien perdu, dit-il, si vous ne voulez rien recevoir. » 0 mes frères, s'écrie saint Augustin, quel combat! quelle dispute! quelle contestation! Le monde en est le théâtre, Dieu en est le spectateur. Enfin ce pauvre nomme fut obligé de recevoir ce que l'autre lui offrait, ne pouvant s'en défendre; mais il le donna tout aussitôt aux pauvres, et n'en remporta rien chez lui. D. Acg., serm. 19, de Yerb. Âpost.

Un président au parlement de Rouen, ayant reçu avis, par un orfèvre de celte ville, que deux couverts d'argent, à ses armes, avaient été déposés chez lui, le fit venir. Ce sont deux pauvres artisans, dit

(1) Non excusât ignorantia, si non dominetur avr-iiîia.

l'orfèvre, qui ont trouvé ces couverts dans une rue, et ils sont venus me les apporter, pour les remettre au propriétaire, qu'ils ont présumé que je connaîtrais ; au surplus, ils n'ont voulu aucune récompense, disant qu'ils ne faisaient que leur devoir; j'ai cependant exigé d'eux leurs noms et leurs demeures. Amenez-les-moi, dit le président, et pesez les couverts avant de me les apporter. Le.* artisans s'étant rendus aux ordres du magistrat: « Braves gens, leur dit-il, je veux reconnaître votre probité ; tenez, voici le prix r}es couverts que vous avez trouvés ; et que cette récompense vouy engage à être toujours aussi honnêtes. » Bérenger, Vertus du Peuple, t. I.

Un barbier chinois, qui était chrétien, se promenait dans les rues de Pékin, en s'annonçant, comme ont coutume de de le faire en ce pays, les gens de son état. Il trouva une bourse, qui renfermait vingt pièces d'or; c'était une petite fortune pour lui. Sans éprouver cependant à ce sujet la moindre tentation, il avertit tous ceux qui se trouvaient à sa portée, leur demandant si cette bourse était leur bien. Personnelle la réclamant, il joignit à toutes jambes un cavalier, qui marchait un peu en avant. « N'avez -vous rien perdu?» lui dit- il en l'abordant. Le cavalier, ayant mis la main à sa poche, répondit avec inquiétude: — « J'ai perdu vingt pièces d'or dans une bourse. » — « N'en soyez pas en peine, reprit le barbier, voilà votre argent, rien n'y manque. » Le cavalier, ainsi remis en possession de sa bourse, témoigna son admiration de la délicatesse du barbier. «Qui êtes-vous? lui dit-il ; comment vous appelez-vous? d'où êtes-vous ?» — « Il importe peu que vous sachiez qui je suis, comment je m'appelle, et d'où je suis. Il suffit de vous dire que je suis chrétien, et un de ceux qui font profession de la sainte loi ; elle défend non-seulement de voler ce qui se cache dans la maison, mais encore de retenir ce que l'on trouve par hasard, quand on peut savoir à qui il appartient. » On rapporte que le cavalier fut si touché de la pureté de cette morale, qu'il courut sur-le-champ à l'église des chrétiens, pour se faire instruire des mystères de la religion. La pauvreté du barbier ajoutait, il est vrai, à la beauté de son action ; mais cette action n'était cependant que l'accomplissement d'un précepte rigoureux du christianisme. - Lettres édifiantes.

4. Ce ne sont point ceux qui endurent le mal, mais ceux qui le font, qui sont véritablement à plaindre; et, pour me servir ici des expressions d'un homme vertueux de ces derniers temps, il vaut mieux être opprimé qu'oppresseur. — Un malheureux, qui haïssait un saint abbé, nommé Etienne, mit le feu à la grange de son monastère. On vint lui en apprendre la nouvelle, en criant: « Malheur, malheur à vous, Etienne ; tout votre blé est brûlé ! » Ce saint , sans s'émouvoir, répondit : « Malheur, ah ! bien plutôt malheur à celui qui y a mis 1« feu ! »

« Je suis content de la manière dont tu as conservé mes arbres, » disait le propriétaire d'une forêt au paysan qu'il avait chargé de la garder. « Ah ! monsieur, lui répondit cet homme simple, ce n'est point à moi que vous en avez l'obligation, c'estàM. le curé ; ce qu'il dit dans ses prônes, garde mieux que tout ce que je puis faire ici. »

Pour peu qu'on ait la conscience délicate, on s'abstient de porter au prochain le moindre préjudice. — Saint Éphrem, dans sa concision, s'accuse de deux fautes, qu'il appelle des crimes, qu'il avait commises dans son jeun, âgeet sur lesquelles il gémit, tant que dura ta vie. La première avaitélé d'avoir, en jouant, chassé la vache d'un ▼oisin sur des montagnes où elle avait été dévorée par des bêtes ft-roces ; la seconde, d'avoir une fois douté si la Providence s'étendait à toutes nos actions. — Un jour que le dauphin, père de Louis XVI, chassait avec le roi dans les environs de Compiègne, son cocher voulait traverser une pièce de terre, dont la moisson n'était pas encore levée. S'en étant aperçu, il lui cria de rentrer dans le chemin. Le cocher lui observa qu'il n'arriverait pas à temps au rendez-vous. «Soit, répliqua le prince, j'aimerais mieux manquer dix rendez-vous que d'occasionner pour cinq sous de dommage dans le champ d'un pauvre paysan. »

Un jour que Louis XVI était à la chasse avec ses frères, ces deux jeunes princes, entendant sonner la mort du cerf, avaient dit au cocher de se hâter, et, pour obéir à leurs ordres, le cocher allait traverser un champ de blé ; mais le dauphin lui cria de prendre la route ordinaire, en ajoutant : « Ce ble ne nous appartient pas. >

CINQUIÈME INSTRUCTION

De la restitution. — Combien elle est difficile. — Prétextes qu'on allègue pour s'en dispenser. — Restituer sans délai. — A qui fautil restituer ? — Ne pas faire tort au prochain.

D. A quoi sont obligés ceux qui ont pris ou qui retiennent injustement le bien cTautrui?

R. Ils sont obligés de le restituer, de se confesser et de faire pénitence de leur péché.

Il en est du vol comme de tous les autres péchés . il faut s'en confesser; c'est une obligation rigoureuse. Il faut aussi en faire pénitence , et cette pénitence doit être d'au-

tant plus sévère que l'injustice commise a pu devenir la source d'une infinité de maux, de colères, de blasphèmes , de jurements, de malédictions, de haines envenimées, quelquefois même de meurtres. Mais, ce que le vol a de particulier et ce qui le rend plus dangereux pour le salut éternel , c'est qu'outre la pénitence et le repentir sincère de la faute , il faut encore , pour rentrer en grâce avec Dieu, la restitution du bien mal acquis ou la réparation du dommage causé , quand même on n'en aurait aucunement profité.

L'obligation de restituer est fondée sur les premiers principes de la loi naturelle, et rien au monde, excepté une impuissance réelle, nepeuten dispenser. Pointde pardon pour celui qui ne veut pas rendre ce qu'il a pris injustement ; fit-il toutes les pénitences possibles, point de salut pour lui. Le péché n'est point remis, si on ne rend l'objet volé, voilà la règle inflexible, invariable (l). Que doit faire le pécheur, s'il veut sincèrement se convertir? Qu'il renonce à son péché, qu'il fasse pénitence , répond le prophète Ezéchiel; mais aussi qu'il accomplisse la justice; et, lorsqu'il aura rendu ce qu'il retient injustement, lorsqu'il aura restitué le bien d'autrui qu'il a pris, alors seulement il vivra, alors il échappera à la mort éternelle (2). Tobie était si convaincu de l'obligation étroite où l'on est de restituer le bien mal acquis, qu'ayant un jour entendu crier un chevreau dans sa maison, il craignit aussitôt que sa femme ne l'eût dérobé, parce qu'il savait bien que l'état de pauvreté , où il se trouvait, ne lui permettait pas de l'acheter, et il lui ordonna sur-le-champ de le rendre à son maître, parce qu'il ne nous est pas permis, disait-il, de manger ou de toucher une chose qui aurait

(1) Non remittitur peccatum, nisi restituatur ablatum. D. Aug., epist. 54, ad Maced.

(2) Si pignus restituent, rapinamque reddiderit, vitâ vivet et non raorietur. Ezech,, xxxm, 14.

500 NEUVIEME LEÇOK.

été volée (1). Rendez donc à tous ce qui leur est dû, vous recommande le grand Apôtre (2). Et, avant lui, le divin Maître avait dit : a Rendez à César ce qui est à César1 (3). »

Celui qui refuse de restituer, pèche évidemment contre le septième commandement, parce qu'en retenant sans raison le bien de son prochain, il ne lui fait pas moins de tort qu'en le lui volant. Un confesseur ne peut donc lui donner l'absolution; il en est manifestement indigne, puisque, au lieu de détester son péché, il persévère dans la volonté de pécher.

Mais qu'il en coûte de se dessaisir du bien mal acquis ! Rien de plus facile que de se l'approprier, et rien de plus difficile que de se décider à le restituer. En le possédant, on s'habitue à le regarder comme son bien propre ; et on dirait que c'est arracher aux injustes détenteurs une partie d'eux-mêmes, que de les obliger à renoncer au fruit de leurs rapines. Parlez-leur de la nécessité de se réconcilier avec le Seigneur, ils pourront manifester quelques bonnes intentions ; mais leurs meilleurs désirs s'évanouissent, dès qu'il s'agit de remplir ce devoir de stricte justice. Ils mettent dans la balance leur âme avec quelques pièces de métal, et ils donnent la préférence à celles-ci, qu'ils ne pourront cependant emporter avec eux dans la tombe, qu'ils seront obligés de laisser à leurs enfants, avec la malédiction de Dieu sur cet héritage injuste, qui leur fait encourir à eux-mêmes la damnation éternelle. Voulez-vous garder le bien d'autrui à ce prix 2 ?

Voici quelques-uns des prétextes les plus spécieux, que la cupidité invente, pour éluder le devoir de la restitution.

J'ai une maison à soutenir, dira ce père de famille, et, si je restitue, que deviendra ma femme ? que deviendront

(1) Reddite eum dominis suis, quia non licel nobis aut edere ex furto aliquid, aut contingere. Tob., n, 21.

(2) Reddite omnibus débita. Rom., xm, 7.

(3) Reddite ergô quse sunt Caesaris Caesari. Math. , xxn, 21.

mes enfants? — Et vous, si vous ne restituez pas, que deviendrez-vous? Quelle folie de vouloir se damner, pour laisser des enfants dans l'aisance ! Ce n'est pas par l'injustice que vous devez pourvoir à vos besoins et à ceux de votre famille, mais en modérant votre dépense, en retranchant sur votre luxe, en travaillant assidûment, en vous renfermant dans les bornes du nécessaire. Quand on n'est parvenu à la fortune que par des fraudes et des injustices de toute espèce, la crainte de déchoir de son état ou de ruiner sa famille ne peut être une excuse valable. Rien n'est plus juste que de rentrer dans son premier état, d'où l'on n'est sorti que par des voies iniques 3.

Celui à qui j'ai fait tort est assez riche ; je dirai des prières, je ferai célébrer des messes et distribuer des aumônes pour le bien de son âme. — Mauvais subterfuges ; quelque riche que soit celui que vous avez volé, il a droit à son bien, et la restitution de ce que vous lui avez pris doit se faire à lui seul. Elle ne peut se faire aux pauvres que dans quelques circonstances particulières, comme lorsqu'il est impossible de reconnaître celui qu'on a lésé ou ses héritiers. D'un autre côté, le Seigneur ne veut pas être honoré par des rapines (1). L'aumône est sainte, sans doute ; mais faites-la de votre propre bien; le sacrifice de la messe est excellent, mais Dieu rejette l'offrande du bien dérobé. Croyez-vous par hasard qu'il soit comme un juge prévaricateur, qui se laisse corrompre par des présents ? Ce qu'il demande avant tout, c'est la justice. Priez donc, jeûnez, faites des aumônes, tant qu'il vous plaira; mais sans restitution, votre péché subsiste toujours, et votre pénitence est fausse (2).

Mais ce que j'ai pris est de peu d'importance. - Qu'importe? ces injustices, si petites qu'elles vous paraissent,

(1) Non \«lt Christus rapinâ nutriri. D. Chrysost.

(2) Si res aliéna... cùm reddi possit, non redditur, noa agitur pœnitentia, sed finaitur. D. Aug., epist. xv, 3.

n'en sont pas moins des injustices. Pourquoi le Seigneur, dans le saint Evangile, récompense-t-il le bon serviteur? Pour avoir été fidèle en de petites choses (1). Un homme intègre évite les moindres torts, en quoi que ce soit. Et, prenez-y garàe, ces infidélités que vous regardez comme si légères, retomberont peut-être un jour sur vous comme un poids terrible qui vous écrasera. Si cependant l'objet dérobé était réellement d'une mince valeur, on ne serait obligé à le restituer que sous peine de péché véniel.

Mais, dans ces petits torts que j'ai causés, je n'ai fait que suivre la coutume, l'exemple des autres. — Croyez-vous donc que les usages d'un siècle pervers puissent prévaloir contre la règle éternelle de la justice? que le vol cesse d'être vol, parce qu'il deviendra plus commun? Si vous êtes véritablement persuadé que vos fraudes sont justifiées par l'usage, pourquoi donc vous cachez-vous en les commettant ? Pourquoi seriez-vous fâché qu'on les découvrît? Et, si c'est sur vous que tombe l'injustice, si ces prétendus usages tournent à votre détriment, n'êtes-vous pas le premier à les condamner? *

Mais ce legs dont on m'a chargé est trop fort ; il réduit

de moitié mon héritage. — Est-ce à vos dépens qu'il a été fait ? Vous recevez une large part à un bien dont on aurait pu vous priver, et vous murmurez, parce que vous n'avez pas le tout ? Et, parce qu'on a été généreux à votre égard, vous vous croyez permis d'être injuste et ingrat !

Mais on me retient injustement mon bien ; ne puis-je pas retenir celui d'autrui? — C'est comme si vous disiez : Il y a des voleurs, donc je puis être moi-même voleur. Vous êtes à plaindre, si vous souffrez l'injustice ; mais, en commettant L'injustice vous-même, vous rendriez votre sort plus déplorable, parce que vous seriez criminel.

Il est rare, extrêmement rare, qu'il soit permis de se payer par ses mains, en usant de ce qu'on appelle compensation

(1) Quia super pauca fuisti fîdslis. Math., xxv, 21.

occulte. Il faudrait pour cela qu'on se trouvât dans un besoin urgent, et qu'il n'y eût aucun autre moyen d'obtenir satisfaction. Encore on ne devrait en ce cas rien faire sans conseil.

Mais en restituant je ferai connaître ma faute, je passerai pour voleur.- — La religion ne demande qu'une chose, c'est que justice soit faite, et non pas que vous vous déshonoriez. Mais vous pouvez facilement sauver votre honneur et éviter la honte de vous découvrir vous-même, en remettant entre les mains d'un tiers discret, d'un homme de confiance, ou même, si vous l'aimez mieux, de votre confesseur, ce que vous êtes obligé à restituer; ils le feront parvenir à qui de droit. De cette manière, vous êtes quitte devant Dieu, et votre honneur n'est nullement compromis devant les hommes.

Je ne demanderais pas mieux que de restituer, dit-on encore ; mais je ne le puis, je suis dans une gêne extrême; à peine j'ai de quoi vivre pour moi et pour ma famille. — Comme à l'impossible nul n'est tenu, cette excuse peut être bonne, pourvu qu'on n'en abuse pas; car, pour être, dispensé de restituer, il faut une impuissance réelle. Encore même l'obligation n'est que suspendue ; et il faut être dans la disposition de rendre aussitôt qu'on pourra, sinon le tout, parce que, peut-être, on n'en aura jamais la faculté, du moins une partie, ne fût-ce qu'en mettant de côté un franc ou même un scu par semaine. On sent que celui qui ne se donnerait aucun mouvement, qui ne ferait aucun effort pour amasser de quoi payer, qui voudrait ne rien retrancher de son luxe, de ses plaisirs, montrerait par là qu'il persévère dans son iniquité, et serait tout à fait indigne de pardon.

L'obligation de restituer passe aux héritiers; car en succédant aux biens du défunt, ils succèdent aussi à ses charges ; et il est clair qu'un père voleur ne peut transmettre à ses enfants la propriété d'une chose qu'il ne possédait pas lui-même légitimement. Les enfants, je veux bien le

supposer, n'auront coopéré en rien à ses larcins ; mais, en héritant de ses biens, ils hériteraient de ses crimes, si, dès l'instant qu'ils connaissent l'injustice, il ne se mettaient en mesure de la réparer. Et même, s'ils ont lieu de soupçonner que le bien qui leur est transmis, provient d'une mauvaise origine, ils sont obligés d'éclaircir leurs doutes et de s'en rapporter à la décision d'hommes sages et expérimentés, qui examineront les difficultés, selon les règles delà morale chrétienne. Mais qu'il est dangereux, mais que c'est une triste chose d'être l'enfant ou l'héritier d'un fripon ou d'un usurier ! On a beau se représenter que tout ce qu'on en reçoit, n'est qu'un présent empoisonné, on fait tous ses efforts pour étouffer les remords delà conscience ; et, si parfois on sent de bonnes intentions renaître au dedans de soi, on recule toujours devant les difficultés inextricables qu'on trouve à démêler le bien légitimement acquis d'avec celui qui est le fruit de l'injustice; et là-dessus on jouit tranquillement du bien d' autrui, et Ton se damne 4.

Non-seulement il faut restituer, mais encore il faut restituer sans délai. Il en est qui diffèrent toujours : oc A la mort, disent-ils, je restituerai tout; j'en chargerai mon héritier. » — 0 gens aveugles et cupides ! songez donc que la mort peut vous surprendre au premier moment, et que vous risquez de tomber en enfer, les mains chargées de vols et de rapines, et le cœur infecté par votre folle attache aux biens de la terre. Songez que, si vous ne vous pressez pas de restituer, vos héritiers se presseront encore moins que vous. C'est un fruit corrompu que vous leur laissez, qui les corrompra eux-mêmes ; et, en vous perdant, vous les entraînez dans votre perte. Songez que ne pas restituer, dès qu'on le peut, c'est retenir le bien d'autrui contre son gré, c'est blesser l'équité, c'est commettre une injustice continuelle, de telle sorte qu'à chaque occasion de restituer qui se présente et qu'on rejette, à chaque fois qu'on pense à la possession injuste, sans se mettre en

peine de s'en décharger, on commet un nouveau péché.parce qu'on s'obstine dans le mal, parce qu'on manque de faire une chose à laquelle Dieu oblige. Songez que plus vous différez, plus vous accumulez vos dettes. Car, si le créancier souffre quelque dommage par suite de vos délais, vous devez lui en tenir compte ; vous devez lui rendre non-seulement la chose volée, mais encore tout le profit qu'il en aurait légitimement tiré. Songez que celui à qui vous devez restituer est peut-être dans le besoin , peut-être dans la misère, et que c'est une cruauté de le laisser souffrir, en le privant de ce qui lui appartient. Songez enfin que la restitution, étant un devoir dont on s'acquitte avec beaucoup de peine, en la différant sans nécessité, on risque de ne jamais l'accomplir. Lorsque la restitution est en matière grave et qu'on la diffère pendant un temps notable, c'est un péché mortel contre la justice. Mais quel espace de temps faut-il pour constituer ce péché mortel ? On ne peut établir ici rien de fixe ; quelques théologiens exigent un mois à peu près^ d'autres moins. Il faut avoir égard non-seulement à la longueur du temps et à la quantité de la matière, mais principalement au dommage que souffre du délai celui à qui doit se faire la restitution. Le mieux est de s'en tenir à la règle, qui est de restituer aussitôt qu'on le peut.

A qui faut-il restituer ?

A celui qu'on a volé ou lésé, car chaque chose doit être rendue à son maître, et c'est à celui qui a souffert le préjudice qu'est due la réparation. Si ïa personne lésée n'existe plus, votre dette n'est pas pour cela éteinte ; c'est à ceux qui tiennent sa place, à ses enfants ou héritiers, que vous devez restituer. Peut-être ignorent-ils ce qui leur est dû, et ne peuvent par conséquent le réclamer ; mais vous le savez, et vous devez leur faire tenir tout ce qui 'eur revient. Si, malgré toute votre diligence, vous rie pouvez découvrir celui à qui vous avez fait tort ni ses ayants cause, aiors il faut restituer entre les mains des pauvres, ou emiv. 27

ployer le bien volé en œuvres pies, parce que l'intention présumée de celui qu'on a fraudé, est qu'on fasse le meilleur usage possible de son bien. Mais ce n'est qu'autant qu'on a fait les perquisitions les plus exacte?, sans aucun succès, pour découvrir le légitime propriétaire, qu'on peut se libérer de cette manière. Autrement on s'expose, si le maître vient à se présenter, à être obligé de payer une seconde fois. De même, si on a fait la restitution par mégarde à une personne à qui elle n'est pas due, on est obligé de la faire de nouveau à la personne qui seule y avait droit, car ce n'est pas celui qui a souffert l'injustice qui doit être victime de la méprise. Quant aux marchands, qui ont fait ton au public par de faux poids ou de fausses mesures, c'est aussi au public qu'ils doivent restituer; et ils peuvent prendre pour cela les moyens dont ils ont usé pour frauder, faisant à leurs chalands, comme nous l'avons déjà dit, le poids plus fort ou la mesure plus longue, ou bien diminuant le prix de ce qu'ils vendent jusqu'à concurrence de la somme qu'ils peuvent avoir volée.

Puisqu'il est si nécessaire de restituer le bien d' autrui et qu'il est si difficile de le faire, le plus aisé et le plus sûr est de ne le point prendre. Qu'il ne vous arrive donc jamais de commettre aucune injustice, et si, par le passé, vous avez à vous reprocher quelque faute de ce genre, hâtez-vous de la réparer. Car la sentence est déjà portée contre ces hommes avides et rapaces qui, semblables aux païens, font leur Dieu de leur or et de leur argent, et s'y attachent comme à leur dernière fin (1). L'Apôtre leur déclare qu'il n'y a point de ciel pour eux (2). Et, dans cette vie, jouiront-ils en paix du fruit de leurs rapines? Qu'ils ne s'y attendent pas, car le bien mal acquis porte malheur. Il trouble l'injuste ravisseur par des remords continuels;

(1) Simulacra genlium argentum et aurum., Psal. cxiii, 14.

(2, iSeque fures, neque rapaces regnum Dei possidebu.it. 1. Cor.?

Yl,9.

il lui crie sans cesse : «Rends, ou tu es damné. » De plus, l'expérience confirme que, bien loin de profiter à celui qui le possède, il fond, pour ainsi dire, entre ses mains, sans qu'il s'en aperçoive; c'est un feu qui se réduit en fumée, et consume en outre ce qui appartient au ravisseur. Car, dit saint Grégoire de Nazianze, celui qui veut garder le bien d'autrui, non-seulement le perdra, mais il sera dépouillé encore du sien propre (1). 0 vous donc, qui avez péché contre ce commandement, craignez que, par suite de votre négligence à réparer vos torts et de votre fol attachement à des biens périssables, qui ne sont après tout qu'un morceau de boue, craignez que la malédiction de Dieu ne s'attache à votre maison, selon la parole d'un prophète, et qu'elle ne la mine et ne la consume entièrement avec tout ce qu'elle renferme (2). Craignez surtout que la mort ne vous surprenne, avant d'avoir satisfait à vos obligations. Ah ! quel désespoir, s'il faut paraître au tribunal de Dieu, avec une conscience chargée d'iniquités! Quel désespoir d'avoir perdu son âme, pour des biens qui valent si peu ! Les véritables richesses sont celles qui nous suivent par delà le tombeau ; ce sont les biens de la grâce, qui nous font obtenir la faveur de Dieu et les récompenses de l'éternité.

D. Pourquoi devons-nous éviter de faire tort à notre prochain?

R. Parce que Dieu nous le défend, et que nous ne devons pas faire aux autres ce que nous ne voulons pas qu'ils nous fassent.

Dieu étant le souverain maître, nous devons respecter la défense qu'il nous fait de porter atteinte à la propriété d'autrui ; et cette défense, il l'a invinciblement gravée au

(1) Qui opes iniquas possidet, etiam opes suas amittet. D. Greg. Naz.

(2) Haec est maledictio super faciem omnis terr»... et véniel ad domum furis et consumet eam. Zach,, v, 34.

fond même de notre conscience. Est-il, en eftet, quelqu'un qui ne comprenne parfaitement qu'il doit éviter de faire aux autres ce qu'il ne veut pas qu'on lui fasse à luimême ? Tel est le principe général de justice et de charité, qui doit nous diriger dans toutes nos actions. N'ayons jamais deux poids et deux mesures, l'un pour nous et l'autre pour nos frères ; mais, étant les membres d'un même corps, gardons les uns envers les autres une parfaite fidélité. La justice en toutes choses et envers tous, voilà l'héritage le plus précieux. Il vaut mieux n'avoir qu'une modique fortune et pouvoir en jouir en toute sûreté de conscience, que de se voir maître de grandes possessions acquises par de mauvaises voies (1). Soyons fidèles à Dieu, soyons justes à l'égard de nos frères, et, quoique pauvres sur la terre, et même, parce que nous aurons été pauvres sur la terre, nous n'en serons que plus riches dans le ciel (2).

Oh ! s'il pouvait s'établir partout, cet aimable règne de l'équité, que de crimes disparaîtraient de la face de la terre ! Quelle douceur dans le commerce des hommes ! Le riche et le pauvre, le maître et le serviteur, l'ouvrier et le propriétaire, tous remplis d'une mutuelle confiance, vivraient tranquilles, sans craintes et sans discussions.

TRAITS HISTORIQUES

I. Zachée, chef des publicains, cherchait à connaître Jésus. Apprenant par quel endroit le Sauveur devait passer, il courut aussitôt, et monta sur un sycomore pour le voir, sans que la foule y mît obstacle, parce qu'il était fort petit. Jésus, en le voyant, lui dit: « Zachée, hâtez-vous de descendre, il faut que je loge aujourd'hui dans votre maison. » Ces paroles que lui adressa le Fils de l'homme, qui était \enu pour chercher et pour sauver ce qui était perdu, pé-

(1) Meliùs est modicum justo super divitias peccatorum multas. Psal. xxxvi, 16.

(2) Jusli autem haereditabunt terram, et inhabitabunt in seeculum saeculi super eam. Psal. xxxvi, 29.

nétrèrent son cœur et le convertirent parfaitement. Docile à la grâce, Zachée descendit aussitôt, reçut Jésus avec joie, et lui montra, par les paroles qu'il lui adressa, que sa conversion était sincère et qu'il venait de devenir un digneenfant d'Abraham. « Seigneur, lui dit-il, « je m'en vais donner la moitié de mon bien aux pauvres; et, si j'ai c fait torî à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui en rendrai quatre t fois autant. »

Saint Louis fit faire des recherches pour découvrir si les rois, ses prédécesseurs, avaient fait quelque tort, soit aux communautés, soit aux parliculiers, afin de réparer l'injustice qu'ils auraient commise. — Avant d'entreprendre son premier voyage à la terre sainte, il fit publier qu'il était prêt à réparer tout le tort que ses officiers avaientfait. — Lorsqu'il apprit que les Sarrasins s'étaient trompés, à leur désavantage, de dix mille livres sur la somme qu'il devait payer pour sa rançon, il leur fit compter ces dix mille livres, avant son départ.

Un des plus beaux exemples de pénitence, que nous offrent les fastes de la religion, est celui que donna autrefois un seigneur du Languedoc, nommé Ponce de Lovèze. Après avoir fait pendant longtemps la terreur de ses voisins et le fléau de toute la contrée, il fut tout à coup si touché de la crainte des jugements de Dieu, qu'il résolut de faire une pénitence aussi éclatante que l'avaient été ses crimes, et changea aussitôt de vie et de conduite.

Il fit annoncer que tous ceux qui avaient à se plaindre de ses vois et de ses injustices, eussent à se trouver à Pignerol, dans les premiers jours de la semaine sainte, qui était proche.

Il s'y rendit le jour indiqué, et trouva un grand nombre de personnes, qui étaient dans le cas d'obtenir de lui des restitutions. Il commença par se prosterner aux pieds de chacun d'eux, en leur demandant pardon ; puis leur rendit en même nature ce qu'il avait pris en argent, denrées, bétail et fruits de toute espèce. Il leur semblait retrouver les choses mêmes qu'ils avaient perdues; leur joie égalait leur surprise ; son nom, qui avait été si longtemps l'objet des malédictions publiques, ne fut plus prononcé qu'avec admiration. Compe tout le monde s'en retournait content, Ponce aperçut dans la foule un paysan de son voisinage, qui n'avait rien réclamé. « Pourqaoi,. « mon ami, iui dit-il, ne me demandes-tu rien, tandis que je satis- « fais tous les autres? — Moi, seigneur, répondit le paysan, bien « loin de me faire du tort, vous m'avez toujours protégé contre mes t ennemis. — Ne te souvient-il pas, reprit Ponce, d'avoir perdu de c nuit ton troupeau en un tel temps ? Ce fut moi qui le fis enlever. — « Je vous le donne volontiers, répliqua le paysan, qui se souvenait « à peine de cette perte, depuis longtemps réparée. » Mais Ponce 1 obligea à recevoir un autre troupeau.

2. Les biens d'aulrui s'incorporent à nous comme notre propre sang, et se tirer du sang, pour en donner à autrui, est un acte pénible et qui coûte beaucoup à accomplir. L'expérience nous Je fait voir tous les jours : des vols innombrables se commettent; mais combien voit-on de restitutions? Un certain ermite eut un jour une vision : il. vit Lucifer qui, assis sur son trône, demandait à un démon pourquoi il avait tardé si longtemps à rentrer en enfer. Celui-ci répondit qu'il s'était arrêté à tenter un voleur, pour l'empêcher de restituer. Lucifer dit alors : « Infligez une pénitence à cet imbécile; à quoi bon, lui dit il, perdre tout ce temps? Ne sais-tu pas a;ue celui qui prend le bien d'autrui, ne le rend jamais? »

3. Un homme fort riche, qui ne s'était enrichi que par des injustices criantes, était dangereusement malade ; il savait que la gangrène était déjà à ses plaies, et néanmoins on ne pouvait le déterminer à restituer. Toutes les fois qu'on lui parlait de restitution, il répondait : Que deviendraient mes trois fils? ils seraient dans la misère. Un ecclésiastique, à qui l'on raconta la réponse qu'il faisait, dit: Si quelqu'un lui annonçait que j'ai un excellent remède pour guérir de la gangrène, il demanderait à me voir, et j'espère que je pourrais l'engager à restituer. On ne différa point de lui annoncer qu'un ecclésiastique respectable avait un remède infaillible. — Priez-le de venir me voir au plus tôt, dit le malade. Il ne différa point d'y aller, et fut fort bien accueilli. — Le remède est immanquable, dit l'abbé; il est simple, et ne vous fera pas souffrir; mais il est cher, trèscher. — Coutât-il deux mille, et même dix mille francs, qu'importe? répondit-il. En quoi consiste t-iî ? — Tout le remède consiste à faire fondre, sur les endroits gangrenés, de la graisse humaine d'une personne vivante; il n'en faut pas beaucoup. Si vous trouvez quelqu'un qui, pour dix mille francs, veuille se laisser brûler une main, pendant un qu .rt d'heure, il y en aura assez. — Le malade dit en soupirant : Je crains bien de ne trouver personne qui le veuille. — Voici un moyen, dit l'ecelésiastique, d'avoir quelqu'un qui y consente : faites venir votre fils aîné, il vous aime, il doit être votre héritier ; dites-lui : Vous pouvez sauver la vie à votre père, si vous consentez, pour me guérir, à vous laisser brûler une main. Dans le cas qu'il refuse, faites la proposition au second, en vous engageant à le faire votre héritier, et, s'il refusait, le troisième acceptera sans doute, pour avoir l'héritage. — La proposition fut faite successivement aux trois frères, qui la rejetèrent. «Mon père y nense-t-il?» dirent-ils, en se retirant d'auprès de lui. Ce fut alors que l'ecclésiastique lui dit : « Ne seriez-vous pas bien insensé de consentir à perdre votre corps et votre âme, et dêtre tourmenté dans le feu éternel de l'enfer, pour des enfants qui ne veulent pas, pour vous

DE LA RESTlTUllOH. &M

guérir et vous sauver la vie, endurer le tourment du feu delà terre l'espace d'un quart d'heure ? Quelle serait votre folie ! :> — Le malade répondit: « J'avais tort, vous m'avez ouvert les yeux; qu'on aille chercher le notaire. Je vous prie de me confesser. » — Il prit le moyen de réparer, aussi bien qu'il put, ses injustices, sans avoir égard à ce que deviendraient ses enfants.

Un autre homme, également fort riche, dont la plus grande partie des biens avait été acquise injusiement, tombe malade et sent qu'il est frappé d'un coup mortel. II rentre sérieusement en lui-môme, appelle un confesseur zélé et qui avait des lumières. B après ses avis, il prépare un testament propre à réparer ses injustices. Le notaire reçoit le testament, dans lequel le malade charge ses héritiers de restitutions et d'aumônes considérables.

Mais, malheureusement, sa femme en fut instruite; elle accourut, accompagnée de ses jeunes enfants, qui versaient des larmes ; elle se lamentait, en répétant : « Que vont-ils devenir ? » Son mari était faible, et elle avait sur lui de l'ascendant. Il fut attendri, ébranlé, et il succomba à la tentation. Cette femme, peu sensible à la perte éternelle de son mari, obtint qu'il révoquât le testament et qu'il en fît un nouveau, où il ne fut question ni d'aumônes ni de restitution. A peine ce nouvel acte fut-il passé, que ce malheureux, déchiré par les remords et plein de fureur, succomba à ses maux. Il se livrait au désespoir, lorsqu'il rendit le dernier soupir. Où est et où sera

éternellement son âme?

La Sausse, Explication du Catéchisme de l'Empire.

On cite un trait à peu près semblable du comte Don Olivarez. Se voyant sur le point de mourir, il fit appeler un prêtre pour se réconcilier avec Dieu. Il sembla d'abord manifester d'excellentes dispositions. « Je ne vous cacherai rien, mon père, lui dit-il ; mes actions, mes pensées les plus secrètes, vous saurez tout. Dieu, peut-être, se laissera toucher par cette humiliation volontaire. » Tant qu'il ne s'accusa que de fautes ordinaires, la comtesse, son épouse, qui, sans que le confesseur y fit attention, s'était mise à portée d'entendre, le laissa parler ; mais lorsque, pour la première fois, il prononça les mots de vol et de poison, elle se hâta de l'interrompre. « Eh ! qui donc avez-vous volé? Qui avez-vous empoisonné? Depuis longues années nous vivons ensemble, vous paraissiez n'avoir pour moi nul secret, et pourtant vous ne m'aviez jamais laissé soupçonner de pareils crimes. M'auriez-vcus trompée jusqu'à présent, ou bien me tromperiez-vous en ce moment? »

Soit qu'il fût choqué de se voir interrompu, soit que l'hypccrisie de cette question le révoltât, Don Olivarez ne put contenir le mouvement de colère, qui vint gonfler son cœur.

« Quand on est en face de la mort, répondit-il, on n'a plus in»

térêt à tromper personne ; je dis vrai, et vous le savez bien. C'est moe »mi d'enfance, mon compagnon d'études, Alonzo de Mondova que jai assassiné; je lui ai ravi sa fortune. Ses enfants s'en vont maintenant d'une porte à l'autre demandant du pain, cherchant un asileils^me maudissent, et leur malédiction m'accable. >

Consternée de ses paroles, la comtesse se leva, feignit d'ajuster la couverture qui d'un côté touchait à terre, et, prenant une voix affeo tueuse : t Mon ami, dit-elle, nous sommes toujours assez coupable* aux yeux de Dieu. Il ne faut pas qu'un sentiment de repentir mal entendu vous porte à confesser des fautes, qui ne sont nas les vôtres. Ve vous ai toujours connu bon, sensible. Certainement, vous n'avei jamais trempé vos mains dans le sang d'un ami; vos richesses ne sont les dépouilles de personne. Rétractez ce que vous venez de dire. »

Un sourire sardonique vint effleurer les lèvres de Don Olivarez, Il tendit la main à la comtesse, et fixa sur elle ses regards mourants. B

« Vous trouvez donc que je n'ai pas assez fait pour attirer la colère divine! ïous craignez que la sentence, qui sera prononcée contre moi, ne soit pas assez rigoureuse ! Vous voulez que je dissimule encore, que je parte, la conscience chargée d'un nouveau sacrilège \ Il n'en sera pas ainsi, j'ai pris la résolution d'avouer mes fautes 7% je la tiendrai. Oui, je me suis emparé des biens d'Alonzo de Mondova; tu ne dois pas l'ignorer, car tu m'as aidé à contrefaire sa signature, à fabriquer le faux testament que nous avons substitué au véritable. Oui, je suis le meurtrier d'Alorao de Mondova, tu ne dois pas l'ignorer, car tu lui tenais la tête, lorsque, au lieu d'un breuvage salutaire, je lui présentais la coupe empoisonnée. »

La comtesse chancelait. Elle dégagea vivement la main que tenait son mari, se retourna, et, levant fièrement la tête : « Monsieur dit- -11e au confesseur, il n'y a dans cela rien de vrai; son mal tro'uble sa raison ; tous ces crimes sont imaginaires ; vous n'avez plus à confesser qu'un malade en délire; pressez-vous de lui administrer les sacrements; cet accès est trop violent pour qu'il y résiste »

En achevant ces mots, elle s'éloigna, prit un siège, et alla s'asseoir a l autre extrémité de la chambre, dans l'embrasure d'une fenêtre de manière à cacher le trouble qui l'agitait. Les efforts qu'avait faits' Don Olivarez, l'indignation dont il s'était senti animé, le feu qu'il avait mis dans son discours, et le dernier coup que venait de lui porter la comtesse, l'avaient jeté dans un état d'épuisement trèsvois.n de la mort. Il semblait n'avoir plus la force de prononcer une parole, et se tenait haletant, la tête renversée sur son oreiller II fallait se hâter; les moments étaient précieux. Le confesseur mit en usage, pour lui inspirer une contrition parfaite, tout ce que lui sug-

géra le désir de sauver son âme. Ce n'est pas assez, lui dit-il, de se repentir d'avoir offensé Dieu; il ne suffit pas d'avoir en horreur le mal que vous avez fait. Autant que possible, il faut encore le réparer. Tout le bien que vous possédez ne vous appartient pas ; rendez à qui il appartient ce qui n'est pas à vous.

— Que je rende, mon père! A qui donc? Alonzo de Mondova est mort, il n'a plus besoin de rien.

— Et ses enfants?

— Ses enfants!... Don Olivarez réfléchit un instant, et puis il ajouta : La misère doit maintenant leur sembler moins dure. Ils étaient si jeunes, quand ils ont tout perdu l

— Vous n'en êtes pas moins obligé de restituer ce que vous leur avez pris; la simple équité vous en fait un devoir; Dieu l'exige, vous l'ordonne; et vous ne voudrez pas mourir en lui désobéissant.

— Non, mon père, je ne veux pas lui désobéir; mais ne pensezvous pas qu'il serait également satisfait si, au lieu de restituer, je fondais une chapelle, un couvent, un hôpital?

— Dieu est juste, mon enfant! il ne se laisse point séduire, parce qu'on lui offre une part dans les dépouilles. Faites de votre bien de» fondations pieuses, elles lui seront agréables ; n'en faites pas du bien des autres, elles lui déplairaient.

— Que je rende !... répéta Don Olivarez, comme se parlant à luimême. Si vous saviez, mon père, ce qu'il m'en a coûté pour acquérir et conserver ce que je possède ! Je n'étais pas né pour le crime, pour le meurtre, pour le vol: quels terribles combats il a fallu me livrer, avant de m'y résoudre ! Et ensuite quels regrets, quels remords m'ont poursuivi, déchiré ! Pas un moment de relâche ; nuit et jour, durant quinze ans, des mendiants et un cadavre devant les yeux! Et vous voulez que j'abandonne une fortune achetée par tant de sacriGces ! que je lègue à mes enfants la misère!... Voyons, pensez-y, mon père, il doit exister un moyen d'apaiser Dieu, en conservant mon bien à mes enfants ; des messes, par exemple ?

— Des messes n'allégeraient pas vos peines, si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous n'obteniez pas le pardon que vous souhaitez. Songez, mon enfant, aux récompenses qu'il réserve dans l'autre vie à l'homme qui aura sur la terre accompli ses volontés. Le ciel avec toutes ses félicités sera son héritage; songez aux châtiments qu'il prépares celui qui aura résisté à ses saintes volontés. Des châtiments, préparés par un Dieu irrjjlé, ne vous feraient-ils pas trembler? Vous ne sauriez, sans crime, vous soustraire à l'étroite obligation de rendre ce qui n'est pas à vous. Le sort de vos enfants vous inquiète! mettez votre confiance en Dieu : sa providence ne les abandonnera pas. Et d'ailleurs ne vaut-il pas mieux sauver votre âme que de la perdr» pour vos enfants? »

Les considérations, que l'approche de la mort rendait plus puissantes, commençaient à faire impression sur l'esprit d*01ivanz. « Eh

bien, mon père, je me soumets, puisque Dieu l'ordonne, je »

Une main posée sur sa bouche l'empêcha d'achever. C'était la main de la comtesse.

Assise dans l'embrasure d'une fenêtre, cette femme, \es yeux fixes, la bouche béante, l'oreille tendue, recueillait avec avidité tout ce qui se disait : l'indignation, la colère sortaient de son cœur et débordaient sur son visage. En proie à la plus vive anxiété, tant qu'elle avait vu son époux indécis, elle s'était contenue, dévorant avec impatience ce que ses paroles soulevaient en elle de crainte et de douleur cuisante ; mais, quand elle vit que la grâce triomphait enfin de sa résistance, elle s'élança, et vint, pâle, furieuse, mettre obstacle à la détermination que prenait son mari.

Don Olivarez la regarda et parut épouvanté. * Madame, lui dit le confesseur, m'interrompre de la sorte dans mon saint ministère, vous opposer aux bonnes intentions de votre époux, c'est manquer au plus sacré de vos devoirs, c'est compromettre le salut de son âme.

Elle ne répondit pas; mais, en s'adressant à Don Olivarez : « N'aunez-vous pas, lui dit-elle du ton le plus calme, d'autre manière de me faire vos adieux! Ne sauriez-vous autrement me quitter? Me couvrir de honte en partant! Me déshériter, moi qui ai toujours été bonne pour vous, soumise à vos volontés ! En vérité, monsieur le comte, j'attendais une tout autre séparation.

— Vous venez de l'entendre, mon amie, c'est Dieu qui l'ordonne. Je dois réparer le mal que j'ai fait, je ne puis rendre la vie à Alonzo de Mondova ; mais je ne dois pas laisser ses enfants dans le besoin ; je dois... »

La comtesse n'attendit pas que cette phrase fût terminée. Rapide comme l'éclair, elle se précipita hors de la chambre, revint en courant, et, portant dans ses bras deux jeunes enfants, les jeta plutôt qu'elle ne les posa sur le lit de son mari, et, lui soulevant la tête pour les lui montrer :

— Et ceux-là, lui demanda-t-elle, à qui sont-ils? Quel en est le père?... C'est vous, qui voulez leur ravir ce que vous ne sauriez emporter ! Regardez-les, et dites s'il n'est pas de toute justice que, pour expier vos fautes, ils s'en aillent avec moi lutter contre la faim et demander l'aumône ? Quelle âme compatissante aura pitié de îafemme et des enfants de Don Olivarez? Quelle porte s'ouvrira devant la femme et les enfants de Don Olivarez, cet homme qui prépare des breuvages empoisonnés, et s'engraisse de la substance de sa \ieiime? En mourant, c'est l'infamie et la mort que vous nous laissez, que vous laissez à ces enfants ! Emportez-les, ils seront moins à plaindre,»

Elle laissa retomber la tête du comte et s'assit auprès du lit. Son extrême violence l'avait comme épuisée. Tout cela avait été fait et dit avec tant de promptitude, et avait tellement interdit le confesseur, qu'il ne put y mettre la moindre opposition. Aussitôt qu'il fut un peu revenu de l'espèce de stupeur dans laquelle il était plongé : c Dieu, dit-il au comte, est infiniment bon ; c'est lui qui sera le père de vos enfants, qui pourvoira à leurs besoins. Loin de le*, déshonorer, la restitution que vous allez faire intéressera en leur faveur. Ne tremblez donc pas pour eux, songez plutôt à votre âme que vous allez rendre à Dieu, et au tribunal devant lequel vous allez vous présenter : vous n'aurez personne pour vous y défendre. Jésus-Christ, dont voici l'image, Jésus-Christ mort pour vous sur la croix, et qui vous sollicite en ce moment de ne pas résister à sa grâce, à ses inspirations, Jésus-Christ lui-même refusera d'intercéder pour vous, si vous refusez de réparer le mal que vous avez fait. Hâtez-vous donc, mon enfant, hâtez-vous de rendre ce qui ne vous appartient pas. » Don Olivarez n'entendait plus; il balbutiait quelques mots inintel< ligibles, parmi lesquels on distinguait ceux-ci : « Pauvres enfants!... Ils sont innocents!... Non... Non..., ils ne doivent pas expier mes crimes... Le prêtre redoubla ses instances, ses prières, et dit tout ee que Dieu lui inspira de plus persuasif; tout fut inutile. Un instant après, Don Olivarez ouvrit les yeux, considéra le Christ que le confesseur lui présentait: « Qu'est-ce? » demanda-t-il. — « C'est Jésus-Christ, qui vous conjure d'avoir pitié de votre âme. » — « Ah!... je croyais voir le cadavre d'Alonzo de Mondova ! » Il ferma les yeux et soupira fortement. La comtesse aussitôt se leva, lui enlr'ouvrit les paupières, lui posa la main sur le cœur. — « Il est mort, » s'écria-t-elle d'un accent de triomphe. Et, prenant ses enfants dans ses bras, elle sortit et laissa le confesseur pleurer seul, et demander à Dieu pour son mari une faveur qu'il n'osait espérer.

Pensex-y bien des gens du monde.

Saint Ignace, après sa conversion, fut obligé de quitter Paris, pour aller respirer l'air natal afin de rétablir sa santé. La vue des lieux, où il avait mené une vie mondaine, lui inspira la pensée de renouveler ses anciennes pén.tences. Il prit un rude ciîice, se ceignit les reins d'une grosse chaîne de fer, et maltraita son corps, toutes les nuits, avec d'autant plus de rigueur que sa santé était rétablie. Mais, pour n'être pas inutile au prochain, il se mit à enseigner la doctrine chrétienne aux enfants. Il avait dans son enfance dérobé des fruits dans un jardin, où il était entré avec ses camarades. Un pauvre homme avait été faussement accusé de ce larcin, conduit en prison et condamné à réparer le dommage. La première fois qu'Ignace parla au peuple, ii déclara publiquement que c'était lui qui était l«

coupable, il demanda pardon de sa faute, et, pour dédommager le pauvre homme qui entendait son discours, il lui abandonna deux métairier qui lui appartenaient. Il- ajouta que cette réparation avait été une des principales causes de son voyage. Vie du Saint.

Rarement un confesseur doit donner l'absolution, avant que le bien mal acquis soit restitué. — Un riche négociant retenait cent pièces d'or volées. 11 alla se confesser. Le confesseur exigea la restitution, et refusait de l'absoudre, avant qu'elle fût exécutée. Le négociant promit de s'en acquitter aussitôt qu'il rentrerait chez lui ; néanmoins il n'en fit rien, et cette promesse, renouvelée ensuite plusieurs fois, ne s'accomplissait jamais. Enfin le confesseur lui dit : « Maintenant si vous voulez l'absolution, allez me chercher la somme, autrement je ne vous absous pas. » Alors le négociant se décide et revient effectivement remettre l'argent volé entre les mains de son confesseur.

4. Il n'arrive que trop souvent qu'on néglige d'acquitter les obligations de conscience d'un testateur. — Un usurier prés de mourir fut obligé par son confesseur à restituer tout ce qu'il possédait injustement. Le malade fil appeler quatre personnes, et consigna entre leurs mains son argent et ses effets mal acquis, afin qu'elles se chargeassent de restituer. Le confesseur, rentré dans sa maison, eut, pendant sa prière, la vision d'un démon qui se désolait de s'être vu arracher l'âme de cet usurier. Mais parut bientôt un autre démon qui dit au premier : c Imbécile, tu te plains ! ne comprends-tu pas qu'en perdant une âme, tu en gagnes quatre? Occupe-toi de ces quatre que tu auras sans peine. » Saint Liguobi.

Page 1