‹ Nouvelle explication du Catéchisme de Rodez (volume 2)Chapitre 48 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

55 ï DIXIÈME LEÇON.

parler, la médisance. Il est bien des choses qu'il faut laisser ensevelies dans l'oubli, ou couvrir du manteau de la charité. Et n'est-ce pas un cruel plaisir que celui qui porte certaines gens à s'acharner toujours contre les autres? Est-il arrivé à un voisin, à un ami, à une personne de leur connaissance, quelque accident fâcheux, capable de leur faire tort dans l'estime publique, les voilà aussitôt empressés à disséminer la triste nouvelle, a Vous ne savez pas, disent-ils, un tel a fait ceci ; tel autre a fait cela ; celui-ci est un vindicatif, un voleur ; celui-là est un ivrogne, un libertin... Cet homme, l'auriez-vous cru ? est mal dans ses affaires... Ce jeune homme commence à se déranger... Cette femme, oh! que je la plains! elle a un bien mauvais mari; et ce mari, comment peut-il vivre avec une telle femme?... Un tel, a trouvé un parti avantageux ; ah ! s'il connaissait tout ce qui en est de sa future !» Et ce slangues de vipère vont partout dévoiler les hontes cachées, répandre la chronique scandaleuse; il n'est rien qu'elles ménagent.

En mal prendre, c'est-à-dire interpréter en mauvaise part les bonnes actions de quelqu'un. C'est ce que faisaient les Pharisiens, qui accusaient le Sauveur de n'aller avec les Publicains et les pécheurs que pour avoir occasion de faire bonne chère avec eux. A l'exemple de ces ennemis du Seigneur, il est une infinité de gens qui censurent tout, qui voudraient faire passer les meilleures choses pour des œuvres de ténèbres. Parce que leur œil est méchant et voit tout de travers, ils s'imaginent que tous les autres sont méchants. Si l'action qu'ils veulent attaquer, est évidemment bonne, ils empoisonnent l'intention. Exemples : — Cet homme, cette femme fréquentent les sacrements; mais ce n'est qu'hypocrisie. Cette personne fait d'abondantes aumônes, c'est ostentation. Cette femme, cette jeune personne vivent retirées du monde, c'est qu'elles ne pouvaient y faire bonne figure, etc. — Mauvaises langues, indices manifestes d'un mauvais cœur

Nier, c'est-à-dire désavouer le bien que d'autres disent du prochain. Vous entendez faire l'éloge d'une personne, et aussitôt vous vous inscrivez en faux contre ce qu'on dit en sa faveur. Cet homme, dira-t-on en votre présence, est bien rangé dans ses affaires; il est fort honnête; il s'est converti ; il soigne bien ses enfants ; et vous reprenez aussitôt : Vous l'avez bien trouvé, l'honnête hommu ! il ne vaut pas plus que tant d'autres ; quand il est sage, c'est l'occasion qui lui manque de suivre son penchant au plaisir; et ses enfants, je les connais, et, si vous les connaissiez comme moi, ils perdraient dans votre estime. — Mais, malheureux que vous êtes, pourquoi effacer l'impression avantageuse qu'on donnait de votre frère ? Si ce qu'on dit de lui est vrai, vous êtes un calomniateur ; et, si c'est faux, quel intérêt avez-vous à détromper ceux qui penseront bien de lui?

Amoindrir, c'est-à-dire affaiblir la bonne estime qu'on peut avoir des autres, en répandant du doute sur leurs bonnes qualités. On loue la probité, le désintéressement, le zèle, l'application, les succès de quelqu'un, et vous ajoutez aussitôt : « On le vante plus qu'il ne le mérite; tout ce qu'il fait n'est pas d'or. » Quoi ! la bonne idée qu'on a des autres, la regarderiez-vous comme un larcin fait à votre propre considération ? On le dirait, vraiment, à voir l'empressement avec lequel vous jetez des nuages sur ce qu'il peut y avoir d'avantageux à votre prochain. Mais, prenez garde, votre malice percera ; et vous risquez de vous faire connaître pour un orgueilleux et un jaloux.

Taire. On peut médire même sans proférer une parole ; car il est un silence malin, qui tourne au détriment d'autrui, de telle sorte que, sans rien dire, on peut faire beaucoup de mal. Ainsi, par exemple, on vous interroge sur les bonnes qualités ou sur les défauts d'une personne, avec qui l'on sait que vous avez des liaisons étroites, et vous affectez de ne rien répondre : votre silence équivaut évidemment à un désaveu des bonnes qualités de cette per-

sonne, et à une approbation formelle de ses défauts. On charge quelqu'un, en votre présence, d'un grief assez grave, dont vous le savez parfaitement innocent; au lieu ae prendre son parti, vous vous taisez; votre lâche silence nous rend complice de la médisance. On dira sur le 'compte de quelque autre bien des choses qui seront à sa louange, et vous qui le connaissez parfaitement, vous ne dites rien; ou bien encore, par un coup de tête, un clin d'oeil, un sourire mystérieux, un air de mécontentement, ou tout autre geste malin, vous témoignez que vous êtes d'un avis différent : il est aisé de voir que votre silence, ou la contenance que vous prenez, met les imaginations enjeu ; on conjecture que la personne n'est pas digne des éloges qu'on lui donne; on supposera même quelquefois beaucoup plus de mal que vous n'en aurez pu dire ; voilà donc une manière de médire qui, pour être plus déguisée, n'en est pas moins nuisible. Il arrive aussi quelquefois que, n'osant décrier soi-même quelqu'un, on fait adroitement tomber la conversation sur lui, afin de faire dire aux autres ce dont on craint de parler soi-même. Par là on se rend responsable de toutes les médisances dont on est cause.

Louer faiblement. Le serpent de la médisance a inventé mille criminelles industries, pour noircir la réputation du prochain. On rougirait d'attaquer quelqu'un ouvertement et sans artifice. Que fait-on alors? On couvre sa malice du fard d'une feinte modestie, ou du masque de quelque louange apparente. On fait un mélange fallacieux des bonnes et des mauvaises qualités des autres, et on ne parle de ce qu'il y a de bon que pour en prendre occasion de dévoiler ce qu'il y a de mauvais. — Cet ouvrier est adroit, dit-on, mais il n'est guère scrupuleux sur l'article de la justice. Cette fille aime le travail, mais qu'elle est orgueilleuse ! — D'autres fois on s'interrompt au milieu de ses louanges par de criminelles réticences : — C'est un excellent caractère, mais... C'est un bon cœur, mais. . Il a de l'esprit, mais... C'est un brave homme d'ailleurs, mais on ne

sait pas tout... On pourrait bien dire autre chose, mais la charité demande qu'on se taise... — Charité fausse î louanges hypocrites! Tous ces mais, qu'on lance malicieusement, donnent à penser plus de mal qu'il n'y en a dans le vrai, et ne servent qu'à rendre l'effet de la médisance plus sûr et plus pernicieux. Lnfin, il en est qui s'aveuglent jusqu'au point de médire, en quelque sorte, dévotement ; ils gémissent sur les désordres de celui-ci, ils déplorent les écarts de celui-là, comme s'ils étaient chargés de réformer le genre humain. Eh ! de grâce, que chacun s'occupe de soi ; que chacun s'applique à se corriger de ses propres défauts, et alors tout n'ira que mieux dans ce bas monde. Si le péché de votre frère vous afflige, dit saint Jérôme, pourquoi tous ces détours ? pourquoi en entretenir le public? Que Dieu seul soit témoin de votre tristesse (1). Voyons maintenant quelle est la grièveté du péché de détraction. Parler mal des autres, soit par médisance, soit par calomnie, c'est un péché mortel de sa nature. Les détracteurs, a dit saint Paul, sont haïs de Dieu (2) ; et ce grand apôtre comprend expressément ce vice parmi les plus grands péchés, qui excluent du royaume céleste. «Ne vous y trompez pas, dit-il, ni les impudiques, ni les avares ni les voleurs, ni les médisants, n'entreront point dans îe royaume de Dieu (3). » Ce péché odieux attaque en face ia charité, et il est entièrement opposé à ce grand principe de la loi naturelle, qui nous fait un devoir de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit. Voilà pourquoi saint Jacques a dit que médire de son frère c'est détruire la loi (4). Mais pour faire mieux ressorti la malice de ce péché, nous ajoutons qu'il renferme un

(1) D. Hieron., tn psal. cxxix.

(2) Delractores Dco odibilcs. Rom., î, 30.

(3) Nolite errare : ncque fornicarii, neque molles, neque fures, neque avari, neque ebriosi, neque maledici regnum Dei possidebunL 1. Cor., 7i, 10.

(4) Qui detrahit fratri, detrahit legi. Jacob., iv, 11.

triple caractère d'injustice, de cruauté, et de lâcheté. lo D'injustice, parce qu'il enlève au prochain un bien précieux, je veux dire l'honneur, que tout le monde doit préférer aux richesses, et que beaucoup de personnes, également sages et généreuses, préfèrent à la vie même! Un médisant, un calomniateur est donc plus criminel qu'un voleur, qui dérobe de l'argent ou des denrées; car une bonne renommée vaut infiniment plus qu'un trésor (1). 2° De cruauté. Les dents du détracteur sont des flèches et des armes empoisonnées, et sa langue est un glaive meurtrier (2). D'un seul coup, il fait trois blessures : il se blesse lui-même, parce que, par sa propre malice, il perd la charité, qui est la vie de son âme; il blesse celui dont il médit, en flétrissant sa réputation ; il lui fait une plaie profonde, qui lui déchire le cœur, qui lui brise les os. en le plongeant dans le chagrin et l'amertume (3). Il blesse celui qui 1 "écoute, en le rendant complice de son crime, en lui inspirant son poison par les oreilles.

3° De lâcheté. N'est-ce pas une lâcheté que d'attaquer un homme, qui n'est pas en état de se défendre ? qui, étant absent, ne peut parer les coups qu'on lui porte? Et cette lâcheté est d'autant plus noire, que souvent on attaque une personne, dont on n'a reçu aucune offense, dont on n'a aucunement à se plaindre. Aussi l'Écriture sainte nous assure-t-elle que le détracteur a toute la perfidie et tout le venin du serpent, qui se glisse et mord sourdement (4). Les saints Pères, voulant nous inspirer la plus vive horreur de ce vice, ont accumulé sur la tête du médisant les traits les plus hideux. Ils nous disent que c'est un vrai suppôt de Satan, parce qu'il s'emploie à lui gagner des

(1) Melius est nomea boaum quàm divitiae multae. Prov., xxn, I.

(2) Dentés eorum arma et àagittœ ; et lingua eorum «rladius a'cutus. Psal. lv, 5.

[t) Plaga autera lingnaD comminuet ossa. Eccli., xxvm, 21. [4] Si mordeat serpens in silentio, nihil eo minus habet qui occul delrabit. Eccii., x, 11.

âmes (1) ; que ce cruel ennemi du genre humain se sert de lui, comme d'une flèche empoisonnée, pour tuer ceux qu'il veut perdre (2) ; qu'au lieu que le lion épargne le lion et que le loup ne se repaît pas d'un autre loup, le détracteur s'efforce de dévorer les hommes, ses semblables (3). Comme il semble ne faire aucun cas des vertus et des bonnes qualités de ses frères, pour se repaître en quelque sorte de leurs vices et de leurs défar.ts, on peut dire avec saint Basile qu'il est semblable à ces oiseaux de proie, qui laissent de côté les fleurs de la prairie et les fruits délicieux des vergers, pour aller, dans quelque endroit infect, s'acharner sur un corps tombé en pourriture. Ses yeux sont comme ceux du hibou, que l'éclat du jour blesse et que les ténèbres réjouissent. Son esprit est comme un répertoire de tout ce qui se fait de mal dans le lieu qu'il habite ; son cœur est comme un cloaque où tout ce qu'il y a d'immondices va se jeter ; sa bouche est comme un sépulcre ouvert, qui exhale une infection capable de corrompra les âmes les plus pures ; enfin sa langue est pire que l'enfer, en ce que l'enfer ne tourmente que les méchants, au lieu qu'elle afflige aussi les bons 2 (4).

Il est des circonstances qui peuvent diminuer le péché de médisance ; ainsi il peut n'être que véniel 1° à raison de la légèreté de la matière, si la faute ou le défaut qu'on révèle est de peu de conséquence, et ne fait pas grand tort à la réputation de la personne attaquée; 2° par défaut de consentement parfait, comme lorsque, par imprudence, par démangeaison de parler, sans aucune mauvaise intention, on manifeste quelque chose de désavantageux au prochain.

(!) Ipis snnt propriè advocati diaboli. Hug. cardin., de Delract.

(2) Detraclôr, mortifera sagilla, eîLissa de pharetrâ Satanœ. Laur. Just., de Ducipl, c. xxn.

(3) Lco leoni parcit; lupus lupum non comedit ; solus detractor sibi similcs devorare saîagit. D. IJcrn. Senen.t serin. 29.

(4) Uuiis potiùs infernus quàm illa. Eccli., xxvin, 26.

Mais il est aussi des circonstances qui peuvent rendre édisance plus criminelle; ainsi elle est plus ou moins griève :

Selon la nature des choses que l'on dit; plus le mal qu'on dévoile est grand, plus le péché est grave.

Selon la qualité des personnes qu'on attaque. Telles choses qui ne sont pas fort préjudiciables à la réputation d'un homme du commun, nuisent beaucoup à celle d'un supérieur, d'un magistrat, d'un prêtre. Qu'on dise d'un militaire qu'il s'est battu en duel, d'un ouvrier que c'est un menteur, de telle autre personne qu'elle est avare, orgueilleuse, irascible, ce n'est pas là ordinairement blesser leur réputation d'une manière notable. Mais ces défauts, appliqués à une personne qu'on doit respecter, peuvent suffire quelquefois pour constituer une matière grave. En général, plus la personne dont on médit est élevée en dignité, plus l'injure qu'on lui fait augmente.

Selon le nombre des auditeurs de la médisance : il y a autant de médisances distinctes que de personnes présentes ; et plus celles-ci sont nombreuses, plus la diffamation se multiplie, se propage et se perpétue.

Selon les suites plus ou moins funestes que peut avoir !? médisance : un coup de langue peut ruiner le commerce d'un marchand, faire renvoyer un domestique, enlever le travail à un ouvrier, priver quelqu'un d'un emploi, empêcher une personne de s'établir, etc.

Selon le motif qui anime le détracteur. Ne dirait-on que des choses légères sur le compte d'autrui, la faute est grave, si on est poussé par un violent sentiment de haine ou de vengeance, si on a l'intention formelle de porter un préjudice notable.

Toutes ces circonstances, pouvant être considérablement ravantes, doivent être exprimées en confession.

On ne doit pas médire des morts, non plus que des vi vants ; car, bien qu'ils soient sortis de ce monde, ils ne laissent pas que de vivre dans la mémoire des hommes, et

ils ont toujours droit à la réputation qu'ils s'étaient acquise pendant !eur vie. De plus, ne semble-t-il pas que toute la malignité des hommes devrait expirer à la vue d'un cercueil ? Et c'est là quelquefois qu'elle s'exerce avec plus de fureur. A peine la cloche funèbre annonce-t-elle le trépas de quelqu'un, qu'on se croit tout permis; mille propos malins courent sur son compte, on l'attaque ouvertement i a Ah ! quel ivrogne ! Ah ! quel voleur ! Si celui-là entre en paradis, tout le monde pourra y aller. » Ou bien, on prend le ton d'une fausse commisération : « Dieu lui pardonne, dit-on; c'était un grand pécheur, il a fait toutes sortes de choses en sa vie; mais enfin à tout pécheur miséricorde, etc..» L'injure qu'on fait au défunt rejaillit sur ses parents et sur ses amis, auxquels elle peut nuire gravement.

Votre prochain a des défauts ; qui est-ce qui n'en a point? Votre prochain a fait des fautes; qui est-ce qui en est exempt? La charité couvre tout de son divin manteau. Quant à ces langues empestées qui déchirent la réputation d'autrui, elles ne loueront jamais Dieu ; et, pendant toute l'éternité, elles seront abreuvées du fiel et de l'amertume qu'elles se plaisent à répandre.

TRAITS HISTORIQUES

La huitième plaie d'Egypte, qui est celle des sauterelles, est l'image de la médisance. En effet, ce vice s'attache d'ordinaire aux vertus les plus pures, comme les sauterelles et les insectes semblables attaquent les fruits les plus excellents. Sacy, Exod., c. x. -

Le tableau de la Calomnie, fait par Apelles, est mis au nombre des excellents ouvrages de ce grand peintre. On y voyait la Calomnie erprésentée en grand avec tous ses accompagnements. La Crédulité y figurait avec de grandes oreilles, et tendant la main à la Calomnie qui s'approchait. Aux deux côtés de la Crédulité, étaient l'Ignorance et le Soupçon ; celle-là sous la figure d'une femme aveugle, celle-ci comme un homme d'une figure assez renfrognée, marquant quelque secrète inquiétude , mais néanmoins représenté avec un tel art que,

par sa contenance, il semblait s'applaudir d'avoir découvert quelque chose de caché. Au milieu du tableau, en face de la Crédulité, paraissait la Calomnie, comme une femme très-belle et lrès-ajustée; mais irritée, ayant le regard farouche et les yeux ardents de colère. Elle portait de la main gauche un flambeau allumé, et, de la main droite, elle traînait un petit enfant, qui implorait par ses cris les secours dû Ciel.... Elle -était précédée de l'Envie , sous la forme d'un homme maigre et sec, dévoré de ses propres chagrins, et elle était suivie de deux femmes, qui semblaient prendre soin de ses ornements et de ce qui regardait son service. Dans une distance qui permettait encore de distinguer les objets, on voyait la Vérité qui semblait marcher vers l'endroit où était la Calomnie ; et, derrière la Vérité, était le Repentir, sous un habit lugubre.

Il est facile d'entendre ce que signifie chaque partie de cet excellent tableau. La Calomnie, qui déchire l'Innocence et qui porte partout un feu dangereux , n'est reçue que par une sotte et malicieuse crédulité; et cette crédulité ne vient que de l'ignorance ou du soupçon. Le calomniateur ajuste tout ce qu'il dit par le moyen de l'imposture, et il se sert de la flatterie pour s'insinuer dans l'esprit de celui qui écoute. Mais la vérité paraît tôt ou tard, qui découvre la malice du mensonge, et il ne reste à la calomnie qu'un cuisant repentir, qui fait son partage et son tourment. Nuits parisiennes, page 19. Marie , sœur de Moïse , le plus doux de tous les hommes, comme parle l'Ecriture, ayant murmuré contre son frère, le Seigneur descendit dans une colonne de nuée, et, se tenant à l'entrée du Tabernacle, il dit à Marie et à Aaron son frère, qui était complice du même crime : c Pourquoi n'avez-vous pas craint de parler désavantageusement de Moïse, mon serviteur? » Sa colère s'alluma ensuite contre eux, et il se retira avec la nuée. Marie fut aussitôt frappée de ièpre dans tout son corps: punition, dit saint Éphrem, qui nous apprend combien est horrible le crime de la médisance. Cette maladie extérieure et apparente est l'indice de la contagion intérieure que ce vice produit dans L'âme. Kum., xn. — D. Ephr., Centra detract

La* religion stigmatise le médisant et le calomniateur, en les marquant au front de i'épithète méritée d'assassin. Ils ne versent pas, il est vrai, le sang; ils n'ôtent pas la vie du corps ; mais ils font des aleasures à l'honneur ; ils détruisent la vie morale. L'homme à la réputation duquel ils s'attaquent, déchiré par leurs discours, objet désormais de défiance et d'opprobre , n'existe plus dans l'estime de ses concitoyens ; et sa carrière, dégradée, semée d'hum^iations et de honte, est mille fois pire que le tombeau

Quelquefois même la calomnie, après avoir versé ses poisons, se baigne réellement dans le sang de ceux qu'elle a diffamés.

Doeg, courtisan de Saùl, calomnia le grand prêtre Achimélech; il le fit passer pour un rebelle, parce qu'il avait exercé l'hospitalité envers David. La justification d'Achirnélech fut pariaite ; il eût persuadé tout autre qu'un homme aigri et prévenu par la jalousie. Le roi, pour toute réponse , dit aux archers qui l'environnaient : « Tournez vos armes contre Achimélech et les prêtres du Seigneur qui L'accompagnent , et tuez-les, car ils sent d'intelligence avec David. » Mais les officiers du roi ne voulurent point porter leurs mains sur les prêtres du Seigneur. Alors Saiil dit à Doeg: «Vous, Doeg, aile**, et jetez-vous sur ces prêtres. » El Doeg, lduméen, de calomniateur devenu bourreau, se tournant contre les prêtres, se jeta sur eux e* en tua en ce jour quatre-vingt-cinq, qui portaient l'éphod de lin. Est-ce assez de sang pour un seul jour, et répandu par la main d'un seul homme? Non , Doeg alla ensuite à Nobé, qui était la ville d'où étaient ces prêtres, et il fit passer au fil de l'épée, hommes, femmes, et les plus petits enfants, sans épargner ceux même qui étaient à la mamelle.

2. Les Sages de l'antiquité avaient parfaitement compris la difformité de ce vice. Selon Pythagcre (1), « un coup d'épée est moins sensible qu'un coup de langue. Le premier ne blesse que le corps, et le dernier perce l'âme. » —Le philosophe Charondas voulait que les calomniateurs fussent condamnés à être conduits par la ville, couronnés de bruyère, comme les derniers des hommes. Les Pères de la prétendue réforme n'étaient pas si scrupuleux. « Pour ce qui est « des Jésuites, qui sont nos plus grands adversaires, disait Calvin, il c faut les faire périr, ou, si cela souffre trop de difficultés, il faut les « chasser, ou du moins les accabler d'impostures et de calom- « nies (2). » Nous voyons tous les jours que ce mot d'ordre est encore parfaitement suivi; jamais religieux n'onl été si indignement calomniés que les Jésuites.

Quelquefois le calomniateur est lui-même la première victime de son crime. Du nuage de la calomnie, qui a obscurci pour un moment la réputation de Susanne, est sortie la foudre qui a écrasé les vieillards, ses calomniateurs. — Quelle dut être la honte de la femme de Putiphar, lorsque l'innocence de Joseph fut si solennellement reconnue, lorsqu'elle vit qu'en voulant nuire au jeune esclave, elle avait contribué à le faire monter sur les premiers degrés du *rône d'Egypte ! Merault.

(i) Apud Stob., serm. 135.

(2) Voici, pour ceux qui pourrrient suspecter notre citation, le texte même' du réformateur ; il est clair : Jesuitœ verà, qui se maxime opponunt nobis, aut necandi; aut, si hoc commode fieri non potest, ejiciendi; aut cette mendaciis et calumniis opprimendi. Calyîk., apud Becan., aphor. 15, De modo propagandi Calvinismum.

Le Saint des saints n'a pas été à l'abri de la calomnie. A chaque page de l'Évangile, nous voyons que les Juifs, et surtout les principaux d'entre eux, les docteurs de la loi et les pharisiens, le chargeaient d'injures, voulant le faire passer pour un gourmand et un ivrogne, pour un homme possédé du démon et qui usait de magie pour faire de? prodiges; ils le traitaient de blasphémateur, de perturbateur du repos public, d'ennemi de César. Ils ne se lassèrent point de le décrier, jusqu'à ce qu'enfin ils eurent arraché contre lui une sentence de mort à h faiblesse de Pilate.

Les disciples ne pouvaient être mieux traités que le maître.

Le secret des mystères, que les premiers chrétiens étaient obligés de garder, pour ne pas les exposer à la profanation, devenait contre eux un grand sujet de calomnie; car on se cache plus souvent pour le mal que pour le bien, et il n'était que trop notoire que, dans les autres religions, la plupart des mystères que l'on cachait avec tant de soin, n'étaient que des infamies, comme dans les cérémonies de Cérès et de Cyhèle. La prévention, où l'on était contre les chrétiens, faisait aisément présumer que ce qu'ils tenaient si secret, était quelque chose de semblable.

Ainsi se répandit cette fable, que les chrétiens, dans leurs assemblées nocturnes, tuaient un enfant pour le manger, après l'avoir fait rôtir, l'avoir couvert de farine, et trempaient leur pain dans son sang; ce qui venait manifestement du mystère de l'Eucharistie mal entendu. On disait encore qu'après leur repas commun, où ils mangeaient et buvaient avec excès, on jetait un morceau à un chien attaché à un chandelier, que ce chien en sautant renversait la seule lampe qui les éclairait, et qu'ensuite, à la faveur des ténèbres, ils se livraient à toute sorte d'abominations. Les Juifs furent les principaux auteurs de ces calomnies; et, quelque absurdes qu'elles fussent, le peuple les croyait, et l'on était réduit à s'en justifier sérieusement.

On accusait encore les chrétiens d'être ennemis de tout le genre humain et de la puissance romaine en particulier, de se réjouir des calamités publiques, de s'affliger du bon succès des affaires, et de souhaiter la ruine de l'empire; tout cela sur le fondement de ce qu'ils disaient de la vanité de toute grandeur temporelle, de la fin du monde et du jugement, et peut-être sur le rapport indiscret ou malicieux de ce qui est prédit dans l'Apocalypse touchant la punition de Rome idolâtre et la vengeance que Dieu ferait un jour du sang des martyrs. Ce qui confirmait cette calomnie, c'est qu'ils ne prenaient point de part aux réjouissances publiques, qui consistaient en des sacrifices, en des festins et des spectacles pleins d'idolâtrie et de dissolution. Au contraire, ils affectaient de passer ces jours-là dans l'af fiction et dans la pénitence, en vue des péchés innombrables qui s'y commettaient.

On empoisonnait jusque leurs vertus. La charité, qu'ils avaient les uns pour les autres, était une conjuration. Les noms de frères et de sœurs qu'ils se donnaient, étaient interprétés en mauvaise part, parce qu'en effet les païens en abusaient pour la débauche. Leurs aumônes passaient pour des moyens de séduire les pauvres et les attirer à leur cabale, pour un effet de l'avarice des prélats, afin d'amasser dans les églises de grands trésors, dont ils pussent disposer. Leurs miracles étaient, disait -on, des maléfices et des impostures de ma#ie.

Les persécutions mômes étaient un sujet de haine contre les chrétiens. On supposait qu'ils étaient criminels, puisqu'ils étaient partout traités en criminels; et on jugeait de la grandeur de leurs crimes, par la rigueur des supplices. Mœurs des Chrét.

Les méchants, négligeant la poutre qu'ils ont dans l'œil, cherchera une paille dans les yeux des autres; ils regardent comme un soulagement dans leurs remords que personne ne soit saint, que les justes soient calomniés, et que la multitude des pécheurs s'augmente et se perde de concert. D. Hier., Epist. ad Asel.

Saint Grégoire Thaumaturge faillit être victime d'une infâme calomnie. Du lemp? qu'il faisait ses études à Alexandrie, sa conduite était si régulière que ses condisciples devinrent jaloux de sa vertu, qu'ils regardaient comme une censure de leurs dérèglements. Ils se servirent pour se venger du ministère d'une abominable créature, qui osa intenter contre lui la plus hideuse accusation. Mais les soupçons, qu'on commençait à former sur son innocence , furent bientôt dissipés. A peine celle qui l'avait calomnié , a-t-elle reçu l'argent qu'on lui donne pour cet effet , que le malin esprit s'empare d'elle ; renversée par terre, elle pousse d'affreux hurlements, sa bouche écume, elle s'arrache les cheveux, et l'on découvre, dans l'agitation violente où elle est, tous les signes d'une véritable possession. Grégoire, touché de commisération, invoque le Ciel en sa faveur, et elle est délivrée sur-le-champ.

La vie exemplaire, que mena saint Louis dès son adolescence, n'empêcha pas la calomnie de l'attaquer. On jugea de lui par le commun des hommes; et, le voyant beau, bien fait, à l'âge de dix-neuf ans, pouvant tout ce qu'il voulait, on n'imaginait point qu'entouré des charmes du monde, il pût conserver son innocence; on disait qu'il •'abandonnait à des plaisirs criminels, qu'il avait des intrigues secrètes, et que la régente, sa mère, contente de gouverner, ne faisai' pas semblant de s\ n apercevoir. Ces bruits injurieux firent une telle impression dans le public, qu'un bon religieux, poussé d'un zèle indiscret, en fit une vive réprimande à la reine. L'innocence est toujours humble, toujours modeste. « J'aime le roi mon fils , répondit

« Blanche avec douceur; mais si je le voyais près de mourir et que, « pour lui sauver la vie, je n'eusse qu'à lui permettre d'offenser Dieu, « le Ciel m'est témoin que, sans hésiter, je choisirais de le voir périr, < plutôt que de le voir encourir la disgrâce de son Créateur par un « péché mortel. »

On aurait de la peine à trouver dans les siècles passés un ministre de Jésus-Christ , qui ait été plus persécuté , plus profondément humilié; plus rassasié d'opprobres et d'infamies, que M. Boudon, grand archidiacre d'Évreux. Calomnié auprès de son évêque par des hommes qui ne pouvaient lui pardonner sa piété et ses vertus, parce qu'elles étaient une censure continuelle de leurs désordres, M. B u~ don fat déposé et interdit. Il se vit dans l'état où son divin maître se trouva pendant sa passion. Toutes les voies de la douleur s'ouvrirent pour lui, toutes celles de la consolation lui furent fermées ; trahi par les uns, abandonné par les autres, méprisé de tous, il fut un but que nulle flèche n'épargna. Il ne paraissait dans les rues que ceint du bandeau de l'ignominie. On le montrait au doigt, on le chargeait d'injures, on lui prodiguait les plus grossières épithètes ; la plupart évitaient son approche comme celle d'un chien enragé. On en vint jusqu'à faire le signe de la croix devant lui comme devant un démon, et à lui jeter de l'eau bénite comme à un possédé. Si cette conduite toucha l'archidiacre, ce ne fut que parce qu'elle offensait Dieu, en blessant la justice. Pour lui, il y trouvait son compte , parce qu'il y trouvait de quoi souffrir. Modèle accompli de patience et d'abandon à la divine Providence, il n'ouvrit pas une seule fois la bouche pour se plaindre ; il ne dit pas un seul mot pour sa justification , et demeura huit années sous le poids de la calomnie, content et joyeux d'avoir quelque ressemblance avec son divin maître.

L'innocence de M. Boudcn fut enfin reconnue. Il fut démontré que, de toutes les accusations intentées contre lui, il n'y en avait pas une qui ne fût le fruit de l'envie et de l'imposture. Son plus grand ennemi lui demanda pardon de ses excès ; et L'évoque d'Évreux, ouvrant enfin les yeux à la lumière, non-seulement rendit à son archidiacre ses premiers pouvoirs, mais il crut devoir le dédommager de les peines, en lui donnant des marques d'estime et d'affection. Il honora de sa présence plusieurs de ses prédications, et voulut que, tant qu'il demeurerait à E reux, il n'eût point d'autre table que la sienne.

C'est ainsi que Dieu justifia son serviteur ; et ce fui avec un véritable plaisir que ceux qui aimaient la religion, le virent, comme avant sa disgrâce, exercer son zèle et dans l'adminis'ration de la pénitence et dans toutes les chaires du diocèse. Collet, F u de M. Boudon.

Saint Vincent de Paul, cet homme digne de l'admiration de tous les siècles, fut aussi atteint par la calomnie. Un juge, chez qui il demeurait, l'accusa d'un vol de quatre écus. Il décria le saint parmi

ses connaissances et ses amis. Vincent de Paul, peu frappé d'une accusation aussi ridicule, se contenta df> nier le fait et de dire tranquillement : Dieu sait la vérité. Pendant les six ans que ce faux soupçon pesa sur lui, il ne dit rien autre chose pour sa défense et ne laissa point échapper la moindre plainte. Le véritable voleur finit par se découvrir lui-même.

Saint François de Sales fut également attaqué dans sa réputation par un libertin qui était irrité contre lui , parce qu'il avait voulu détourner du crime une femme coupable. Il supposa donc une lettre de ce saint prélat à cette femme de mauvaise vie. Il contrefit trèsbien son écriture et son style ; il y parlait le langage de la plus infâme passion ; et cette calomnie fit des dupes sans nombre. On le regarda comme un hypocrite abominable ; le saint souffrit patiemment celte inculpation; mais deux ans après, le coupable, bourrelé de remords, avoua sa faute, et désira qu'on donnât toute la publicité possible à sa rétractation.

Celui qui médit hautement est semblable à un chien qui aboie et qui mord.

Il sufûi d'un médisant pour faire battre une ville.

Veillez donc sur vos parole?, mettez un sceau à vos lèvres, ô vous pour qui la charité n'est pas un vain mot. Respectez la réputation de ▼os frères, autant que vous respectez leur vie.

QUATRIÈME INSTRUCTION

Prétextes allégués pour excuser la détraction. — Cas où l'on peut dire du mal du prochain sans médire. — Péché de ceux qui écoulent la médisance. — De la réparation de la médisance et de la calomnie. — Préservatifs contre la détiaction. — Consolation aux victimes de la calomnie.

Dans le monde, on semble se faire un jeu de la médisance; elle est comme l'àme et l'assaisonnement de presque toutes les conversations. Une triste expérience fait voir que ceux-là même qui prennent soin de rendre leui vie irréprocl table sur tout le reste, tombent dans ce désordre, comme dans le dernier piège du démon. Trouvezmoi, dit saint Jacques, un homme qui ne pèche point par

la langue, et je vous le donne pour un saint (1). Le grand nombre des médisants rend ce péché plus déplorable; mais il n'en diminue pas la gravité. Voyons aujourd'hui les prétextes les plus ordinaires, qu'on allègue pour excuser la détraction.

1er Prétexte. Ce que je dis, c'est sous le sceau du secret; et je puis compter sur la discrétion de la personne à laquelle je le confie. — Mais pourquoi recommandez-vous le secret, vous répond saint Chrysostome ? Vous sentez donc que vous faites une chose répréhensible (2) ? Pourquoi révéler un fait que vous voulez que d'autres cachent? Votre bavardage n'invitera pas les autres à garder le silence. Le vrai moyen que le secret ne soit pas violé, c'est de le garder d'abord soi-même. Qu'arrive-t-il le plus souvent? C'est que ces funestes confidences volent de bouche en bouche, deviennent bientôt des bruits publics, et peuvent ruiner les réputations les mieux établies. Comme l'oiseau s'enfuit, comme l'hirondelle s'envole de tous côtés, ainsi la médisance se répand avec une vitesse extrême (3). Supposé même qu'elle s'arrête à la personne à laquelle on la confie, n'est-ce pas toujours un mal de diffamer quelqu'un dans l'esprit de cette personne?

2e Prétexte. Je n'ai aucune mauvaise intention; Dieu me garde de chercher à nuire au prochain ! c'est par hasard et selon que l'occasion se présente, que je prononce des paroles de médisance. — Ce qui se dit sans mauvais dessein, ne se dit pas toujours sans péché. Quoique vous n'ayez pas formé une résolution expresse de médire, votre langue n'en porte pas moins son coup; et la réputation de votre frère n'en est pas moins flétrie.

3* Prétexte. Il faut bien parler de quelque chose; on ne

(1) Si quis in verbo non offendit, hic perfectus est vir. Jacob., m, 3.

(2) D. Cbrys, homil. 3, ad pop.

(3) Sicut avis ad alia transvolans, et passer quô libet vadens, sic maledictum. Prov., xxvm, 2.

peut pas toujours s'entretenir de la pluie et du beau temps; ne peut-on pas sans méchanceté entamer le chapitre du prochain? — Est-ce qu'il manque des sujets de conversation ? Saint Paul vous indique pour matière de vos discours les psaumes, les hymnes, les cantiques spirituels (1). Vous pouvez encore vous communiquer vos travaux, vos projets pour l'avenir, etc. Que si vous désirez tant vous entretenir sur le compte du prochain, choisissez de préférence ses bonnes qualités; louez ce qu'il y a de bien en lui; proposez-vous de suivre ses bons exemples. Mais que tous vos discours, ajoute le grand Apôtre, soient assaisonnés du sel de la discrétion (2). Or, la discrétion se trouve-t-elle dans les entretiens qui blessent la charité? 4e Prétexte. Il est bien permis de rire un instant, de s'amuser. ___ Je le sais, aux yeux de certaines gens, la médw sance n'est qu'un passe-temps, qu'une espèce de plaisanterie, qu'une manière dé faire valoir leur esprit. Décrier le prochain, faire ressortir tous ses défauts, cela s'appelle tourner agréablement les choses, avoir le don de la conversation. Je vous accorde, tant que vous voudrez, que la médisance puisse vous divertir; mais faut-il rire, faut-il s'amuser aux dépens de la charité, aux dépens de la réputation d'autrui? Généralement parlant, la médisance, rebut des sages, n'est que l'esprit des sots ; et, comme on l'a dit, elle est le talent de ceux qui n'en ont pas. Quant aux médisances fines et délicates, elles ne sont que plus dangereuses; en piquant plus ingénieusement, elles piquent plus au vif; et on les croirait innocentes, parce qu'elles fournissent l'occasion d'exercer la subtilité de son esprit! Mais une fieche, pour être effilée, en est-elle moins mortelle 1 Et le poison cesse-t-il d'être poison, parce qu'on le mêle à une liqueur agréable?

(i) Docentes et commonentes vosmetipsos in psalmis hymnis et canticis spiritualibus. Colos;., m, 1G.

(2) Sermo vesier semper in gratiâ sale sit conditus. Ce1 ., iv, 6.

5e Prétexte. On médit de moi, on ne m'épargne pas; je pais bien rendre la pareille. — Est-ce là l'exemple que Jésus-Christ vous a laissé? Quand on l'a chargé d'injures, il n'a point répondu par des injures; quand on l'a maltraité, il n'a point fait de menaces (l). 11 vous commande de bénir ceux qui vous maudissent, de prier pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient (2).

6e Prétexte. Celui dont je médis, est déjà diffamé par quelque autre crime. — Quoiqu'une personne ait perdu la réputation sous certains rapports, elle peut la conserver sous d'autres. Parce qu'un homme sera débauché, vous croiriez-vous en droit de dire qu'il est voleur? Si cependant quelqu'un était tellement déshonoré, qu'il fût censé avoir renoncé à toute crainte de Dieu et à toute estime des hommes, il n'y aurait que péché véniel à révéler quelque vice grave sur son compte, parce que cette manifestation n'augmenterait que légèrement son déshonneur.

7e Prétexte. Le crime dont je parle est déjà connu. — Dans ce cas-ci, il peut se faire qu'il n'y ait point de péché. Ainsi, lorsqu'un crime est public de notoriété de droit, c'est-à-dire par une sentence juridique portée contre le coupable, on peut en parler partout, parce que le juge, en condamnant le criminel, a l'intention et le droit de le priver de sa réputation, en quelque lieu que ce soit, afin qu'il serve d'exemple et de frein aux malfaiteurs; c'est nécessaire pour le bien public. Pareillement, si le crime est connu de notoriété de fait, c'est-à-dire d'un si grand nombre de personnes qu'il est moralement impossible qu'il reste caché, on peut encore en parler, sans blesser la justice ni la charité. Mais si le crime n'était connu que d'un petit nombre de personnes, il y aurait médisance aie

(1) Qui, quùm malcdiceretur, non maledicebat; quùm pateretur, non comminabatur. 1. Pet., n, 23.

(2) Benefacite bis qui oderunt vos, et orale pro persequenlibus eî calumnianlibus vos. Math., v, 44.

DE LA MÉDISANCE. 57 i

divulguer. On ne doit pas non plus divulguer un crime dont la mémoire est déjà effacée. Lorsqu'un coupable a recouvré sa réputation, soit par le laps du temps, soit par la pénitence ou la correction de ses mœurs , la lui enlever de nouveau, en parlant de son crime à ceux qui l'ignorent, c'est lui faire une grave injustice.

Il est certaines rencontres où non-seulement on ne pèche pas en découvrant les fautes d'autrei, niais où Ton pécherait, au contraire, en ne les découvrant pas. Ainsi, ce serait manquer de charité que de ne pas les révéler, lorsque cela est nécessaire ou pour prévenir un désordre public, ou pour empêcher un mal particulier fort considérable. En effet, si la charité fait un devoir de découvrir à qui l'ignore l'infection d'un lieu empesté où l'on pourrait trouver la mort, ou de dévoiler à un médecin le mal secret d'un malade qui, appréhendant la violence des remèdes, le tient caché, à combien plus forte raison nous obligé-telle à manifester une faute quand le bien public, ou le bien particulier, soit du coupable,- soit d'un tiers, le demandent? Nous nous devons à la société, à la patrie, à nos amis, à tous nos semblables ; et quel mauvais cœur que de demeurer indifférent au mal qui les menace, et de ne rien faire pour le conjurer! Si donc vous voyez des enfants abuser de la trop grande liberté qu'on leur laisse, pour se livrer au mal, non-seulement vous pouvez, mais vous devez révéler leurs fautes à leur parents , maîtres ou surveillants, afin qu'ils y mettent ordre, si toutefois vous pouvez faire cette révélation sans de graves inconvénients. Vous savez que des jeunes gens ont des liaisons suspectes, vous les faites connaître à leurs supérieurs pour qu'ils y apportent obstacle ; vous vous êtes aperçu que telle compagnie est dangereuse à quelqu'un de vos amis, vous l'engagez à l'éviter ; c'est charité et non médisance, car vous n'avez oas pour but de dénigrer le prochain; vous vous proposez uniquement de corriger le coupable, ou d'obvier au péché et aux suites fâcheuses qui peuvent en résulter. Toutes les

fois que le bien spirituel ou temporel de quelqu'un de nos frères le demande, nous ne devons pas hésiter à faire connaître la vérité. C'est la faute des méchants, si elle tourne à leur confusion. Ne serait-ce pas un scrupule fort singulier que de laisser triompher l'injustice, pervertir les cœurs, périr les âmes, opprimer l'innocence, plutôt que de dévoiler leurs sinistres complots, leurs infâmes machinations ?

Voici encore trois cas où l'on peut dire du mal du prochain, sans médire :

1° Pour se justifier, quand on est injustement accusé. On peut alors se trouver dans la nécessité de dévoiler certaines fautes du prochain; il faut le faire sans aigreur et sans méchanceté.

2° Pour demander conseil dans une situation embarrassante. Il faut s'adresser à une personne sage, prudente, expérimentée, et ne se permettre de révélations que ce qui est absolument nécessaire.

3° Pour donner soi-même conseil en certaines circonstances. Par exemple, on vous demande des renseignements sur une personne; si vous remarquez que c'est par pure curiosité et sans aucun but valable qu'on vous interroge, très-certainement vous devez taire tout ce que vous saurez de désavantageux sur le compte de cette personne. Mais il s'agit d'un domestique à louer, d'un mariage à contracter; et un parent, un ami, vous consultent. Vous êtes autorisé à dire la vérité telle qu'elle est. Vous ne pouvez pas inventer du bien sur le compte de quelqu'un dont on n'aurait à dire que du mai. Mais il faut toujours exiger de ceux à qui vous vous ouvrez ainsi confidentiellement, un secret inviolable ; et, si vous prévoyez que, malgré votre recommandation, ils iront divulguer ce que vous leur direz, de manière à porter préjudice à la personne au sujet de laquelle ils vous interrogent, alors contentez-vous de leur dire tout simplement que vous n'avez pas de conseil à leur donner.

Mais, qu'on y prenne bien garde, lorsqu'il y a nécessité cle découvrir les défauts ou les fautes cachées du prochain, il ne faut le faire que par un motif de pure charité et avec une grande prudence. Sans ce tempérament de charité et de prudence, on se blesserait soi-même en voulant guérir les autres. La charité oblige de ne rien révéler de désavantageux sur le compte d'autrui, ni pr.r haine, ni par vengeance, ni par manière d'entretien, mais dans la seule vue ou de l'amendement du coupable, ou du bien public, ou du bien particulier de celui à qui la révélation est faite. La prudence consiste à ne pas augmenter le mal qu'on rapporte, à ne pas interpréter en mauvaise part ce qui peut souffrir excuse, à ne pas donner l'incertain pour certain, à ne révéler qu'aux personnes intéressées ou à celles qui peuvent porter remède au désordre f,

C'est participer au péché du détracteur que d'écouter avec plaisir la médisance. Les mauvaises langues se tairaient bientôt, s'il n'y avait personne pour les écouter. Saint Bernardin de Sienne dit qu'autant on écoute de médisants, autant on introduit de démons par ses oreilles (1). Saint Bernard déclare qu'il est difficile de décider lequel des deux est le plus coupable, ou de celui qui médit ou de celui qui écoute volontiers la médisance (2). Au lieu donc d'applaudir le détracteur, par des paroles, par des sourires malins, par des gestes ou des interrogations qui ne font que l'enhardir au mal, suivez le conseil que vous donne l'Esprit-Saint ; « Bouchez-vous les oreilles avec des épines (3). Ces épines, comme l'explique saint Paulin, sont la crainte de Dieu et de sa justice, qui empêche d'écouter les médisants. Mettez aussi, comme vous le dit encore le texte sacré, une porte et une serrure à votre

(1) Quot detractores audis , tôt in auribus daemones recipis. D. Bern. Senen., serm. 23.

(2) Detrahere aut detrahentem audire utrum damnabilius Bit non facile constat. D. Bern.} de Çonsid., I. II, c. xm.

(3) Sepi aurem tuam spinis. EccJt., xxviii, 28.

bouche, afin qu'il n'en sorte aucune parole qui puisse leur indiquer que vous consentez à leurs méchants discours (1). En général, on doit éviter la société des médisants, comme s'ils exhalaient un air empesté (-2). Quand on se trouve en compagnie de quelqu'un qui attaque la réputation d'autrui, on doit s'opposer autant qu'on le peut à sa malice, soit en le reprenant ouvertement, si l'on a autorité sur lui ; soit en l'avertissant charitablement, si c'est un égal et qu'on puisse prévoir que l'avis lui sera profitable ; soit en détournant adroitement la conversation ; soit enfin en faisant paraître une contenance sévère, un air affligé ou distrait. Car, de même que l'aquilon chasse la pluie, de même aussi un \isage triste, un silence grave confond et dissipe la médisance (3). On peut encore arrêter le mauvais effet de la médisance, en représentant aux détracteurs que peutêtre ils sont mal informés ; en prenant le parti du malheureux qu'ils déchirent ; en disant tout le bien qu'on sait de lui, pour le mettre à couvert des traits envenimés qu'on lui lance, comme on serait bien aise de recevoir des autres, en pareille circonstance, le même bon office. Après avoir épuisé ces moyens, s'ils ne réussissent pas, le meilleur parti qu'on ait à prendre, c'est de se retirer, dès qu'on le peut convenablement.

Nous remarquerons ici que ceux qui, par crainte, par taiblesse de caractère, n'osent pas témoigner qu'ils ne prennent pas plaisir à entendre médire, bien que la médisance leur déplaise intérieurement, peuvent ne pécher que véniellement. Les plus coupables sont ceux qui écoutent la médisance par malignité, à cause de la haine qu'ils portent à celui dent on médit ; ceux qui excitent les autres à médire en se joignant à eux, en témoignant leur joie, en les provoquant par des questions indiscrètes ; ceux qui, étam

(1) Ori tuo facito ostia et seras. Eccli., xxviii, 28.

(2) Cum detractoribus ne commisceans. Prov., xxiv, 21.

(3) Ventus aquilo dissipai pluvias, et faciès tristis linguam detrahentem. Prov., sxv, 23.

obligés par état d'empêcher la médisance, la tolèrent par une complaisance criminelle.

Si vous avez entendu une parole contre votre prochain, vous dit l'Esprit-Saint, faites-la mourir en vous ; c'est-àdire ensevelissez-la dans votre mémoire, comme dans un sépulcre, afin de ne plus vous en souvenir, ou du moins de ne jamais la découvrir à d'autres. Il faut 'qu'elle soit à votre égard comme si vous ne l'aviez jamais entendue (1). Mais, à cause delà légèreté de l'esprit humain et des inclinations malignes de notre cœur, que cette retenue est rare et difficile ! Combien de personnes pour qui ce qu'elles ont appris de défavorable au prochain, est un poids qui les accable, jusqu'à ce qu'elles s'en déchargent en le redisant! Il en est qui s'oublient jusqu'au point d'aller raconter la médisance à celui-là même qui en a été l'objet. — Vous ne savez pas, un tel a dit ceci, un tel a dit cela de vous ; c'est dans telle maison que je les ai entendus. Les auriez-vous crus capables de parler ainsi sur votre compte ? — Malheureux rapporteurs, on peut vous comparer à ces Furies sorties des enfers, que les anciens nous représentaient secouant des serpents, et une torche à la main, au milieu des villes, pour y allumer le feu de la guerre. Vous jetez la division dans les familles, vous envenimez les haines, vous rompez les liens de l'amitié la plus sainte, vous faites l'office du démon qui, dès le commencement du monde, a soulevé l'homme contre Dieu, Caïn contre Abe\, et qui, dans la suite des siècles, a semé la discorde entre une infinité de personnes. Aussi êtes-vous expressément maudits du Seigneur (2), parce que vous troublez la paix qui doit régner entre les enfants de Dieu. Il y a six choses que le Seigneur hait; mais il déteste surtout la septième: c'est la malice de celui qui sème la zizanie

(1) Audisti verbum adversùs proximam tuum ? commoi iatur in te. Eccli., xix, 10.

(2ï Susurroet bilinguis maledictus. Eccli., xxviiî, 1S.

entre les frères (1). Doivent se prémunir contre ce vice, les domestiques qui, pour s'attirer les bonnes grâces de leur maître, sont tentés de lui raconter tout ce qu'ils savent de leurs compagnons; les ouvriers, ]es journaliers, les couturières qui, allant travailler de maison en maison, trahissent les secrets des familles, en rapportant tout ce qui s'y passe, tout ce qu'on y dit, déchirent la réputation des uns et des autres, et traînent la proie contre laquelle ils s'acharnent partout où ils vont 2

De la réparation de la médisance et de la calomnie.

Si on est obligé de réparer le dommage causé au prochain dans les biens de la fortune, à plus forte raison fautil réparer le tort qu'on lui a fait dans sa réputation et dans son honneur. Pour obtenir le pardon de la détraction, il ne suffit pas de s'en confesser, on doit encore satisfaire à la personne qui en a été victime. C'est une obligation fondée sur le droit naturel, et, par conséquent, si indispensable, que toutes les puissances du ciel et de la terre ne sauraient en décharger. Qui ne volt, en effet, que la réputation étant un bien plus précieux que les richesses, il y a encore moins de raison d'exempter de la réparation les détracteurs que les voleurs? Cette réparation doit se faire le plus tôt possible; plus on retarde, plus le péché augmente, parce que la diffamation va toujours croissant, et que la personne diffamée en souffre toujours davantage.

Mais comment réparer le tort fait à la réputation d'autrui par la détraction ? Voici la marche qu'on doit suivre, quand on se trouve dans ce cas fâcheux.

Si la diffamation provient d'une médisance, c'est-à-dire si le fait, qu'on a raconté audétriment du prochain est vrai, on ne peut pas dire qu'il est faux, car le mensonge n'est jamais permis ; il faut alors prendre une voie détournée, et

(1) Septimum detestatur anima ejus, qui séminal inter fretres discordias. Prov., vi, 19.

dire, par exemple, qu'on a eu tort de s'exprimer ainsi sur le compte de cette personne, qu'on a parlé trop légèrement ou par passion. On peut encore saisir avidement toutes les occasions qui se présentent de faire son éloge, afin d'effacer la mauvaise opinion qu'on a donnée d'elle. Enfin on doit s'efforcer d'arrêter les progrès de la médisance, en priant ceux qui l'ont entendue de ne pas la répandre.

Si la diffamation provient d'une calomnie, c'est-à-dire si le mal qu'on a dit du prochain est faux, il faut se rétracter devant les mêmes personnes qui ont entendu cette calomnie. On est obligé en toute justice de confesser que c'est par erreur, par malignité, ou pour toute autre cause qu'on a imputé à son frère une faute dont il n'était pas coupable. Quelque humiliant que puisse être cet aveu, il ne faut pas hésiter à le faire, dût-on passer soi-même pour un menteur ou un faux témoin, parce que, lorsqu'on a dénigré quelqu'un, on est obligé à réparer l'honneur qu'on lui a injustement enlevé, même aux dépens de sa propre réputation. C'est bien dur, dira-t-on peut-être, de se diffamer soi-même. Mais il est bien plus dur pour celui que vous avez calomnié, de se voir déshonoré par la malignité de votre langue ; et, si vous aviez été vous-même victime de la calomnie, ne l'exigeriez-vous pas, cette réparation? Du reste, prenez tous les moyens que vous voudrez pour ménager votre réputation ; mais que justice soit faite au prochain.

Si la diffamation a causé à la personne diffamée quelque dommage dans les biens de la fortune, on est obligé de le réparer. Ainsi, par votre mauvaise langue, vous aurez peut-être empêché un domestique de se louer, un journalier d'avoir de l'ouvrage, une jeune personne de s'établir, un marchand de vendre ; vous êtes responsable de toutes les suites funestes que peut avoir votre méchanceté. Mais ici, quel embarras ! quelles sommes souvent à restituer ! Ah ! qu'il eût mieux valu se taire !

Qu'il est difficile encore de rétablir la réputation d'au-

Page 1