DE LA CALOMNIE. &K
Jamais la douce gaieté de sainte Thérèse ne se démentit, pas même au plus fort des orages ; la calomnie ne l'altéra jamais. « Bon, boni c disait-elle, si ceux qui disent tant de mal de moi, me connaissaient « mieux, ils en diraient bien davantage. » On eut beau essayer de répandre des nuages sur ses mœurs, elle ne fit qu en rire, el la seule vengeance qu'elle se permit, fut de prévenir, par toute sorte de bons offices, tes personnes qui étaient les plus ardentes à lui susciter des Chagrins. God., 15 oct.
En effet, le seul moyen de triompher de la caloran:e, c'est de la dédaigner.
L'empereur Théodose le Grand écrivit à Ruffin, préfet du prétoire: c Si quelqu'un parle mal de notre personne ou de notre gouverc nement, nous ne voulons pas le punir. S'il a parlé par légèreté , c il faut le mépriser ; si c'est par folie, il faut le plaindre ; si c'est une « injure, il faut lui pardonner. »
Quelqu'un rapportant à un homme de bien qu'on disait du mal de lui : Je vivrai de telle sorte, répondit-il, que l'on n'y ajoutera point de foi.
Un faux bruit ne dure guère, dit saint Jérôme, et la conduite que l'on mène est toujours la meilleure apologie de la conduite que l'on a menée. Il n'est pas possible de parcourir la carrière de cette vie, sans y recevoir quelque atteinte de la médisance ; et la vaine consolation des méchants a toujours été de dire du mal des hommes. Mais la flamme qu'allume la médisance s'éteint bientôt, quand elle n'est pas entretenue par les défauts de notre vie.
D. Hieron , epist. 39, adv. errores Joan. Plularque, uns l'excellent traité qu'il a fait sur l'utilité qu'on peut retirer de ses ennemis, dit à ce sujet : « Lorsqu'on nous calomnie, la * fausseté de 1 imputation ne doit pas nous porter à rester tranquilles; « mais il faut alors examiner en quoi nous avons pu y donner lieu, t ou lui prêter de la vraisemblance, et tâcher de s'abstenir, dans la « suite , des discours et des actions qui donnent occasion à de faux c jugements. »
Je fais plus de cas, disait Cicéron, du témoignage de ma conscience que des discours du public. Cicer. epist. ad Altic. 28, 1 XII. C'est la vérité qui me condamnera ou qui me justifiera, dit ^ainl Grégoire de Nazianze, qui me rendra heureux ou malheureux. Quant à l'opinion des autres, elle m'est aussi étrangère que les songes qu'ils font en dormant. D. Greg., oral. 27.
0 vous tous , qui avez à souffrir de la part de ces langues de vipère qui s'acharnent contre vous , mettez votre espérance en Dieu, et faites le bien (t). Au dernier jour, où toutes choses se verront
(1) Spera in Domino et fac bonitatem. Psal. xxvi 3.
comme en plein midi , il produira votre justice comme une lumière éclatante, et la marquera, selon l'expression de Tertullien, comme avec les rayons du soleil même (1).
Saint François de Sales écrivait à l'évêque de Belley en ees termes : c On vient de m'avertir de Paris qu'on déchire mes vêtements de la < belle manière '/mais j'espère que Dieu me les raccommodera, de c sorte qu'ils seront meilleurs qu'ils n'étaient, si cela est nécessaire « pour son service. »
CINQUIÈME INSTRUCTION
De la flatterie. — Trois cas où elle est péché mortel. — De& jugements, doutes et soupçons téméraires. — Causes et remèdes des jugements téméraires. — De la violation du secret ou de l'indiscrétion. — Des mauvais désirs.
D. Qui sont ceux qui sont coupables du péché de flatterie? R. Ceux qui approuvent par des louanges les mauvaises actions de leur prochain.
Approuver ceux qui se conduisent mal, lorsque, au contraire, on devrait leur faire sentir leur tort, et s'efforcer de les retirer du vice par de sages remontrances, n'est-ce pas les encourager et les confirmer dans leurs égarements ? N'est-ce pas faire l'office de Satan, et s'attirer ainsi la malédiction don* parle le prophète, quand il dit : « Malheur à vous qui dites que le mal est bien, et que le bien est mal (2). » Cependant, combien de personnes qui tiennent ce détestable langage ! Des jeunes gens entretiennent des fréquentations dangereuses, et on les flatte, en disant : Ne faut-il pas que jeunesse passe ? N'est-ce pas la saison des amusements ? Quelqu'un nourrit dans son cœur une haine mortelle, et il parle de ses projets de vengeance : C'est bien, lui dit-on ; à votre place, nous en ferions bien
0) Et educet quasi lumen justitiam tuam, et judicium tuum lanquàm meridiem. Psal. xxxvi, 16.
(2) Va qui dicitis malum bonum et bonum malum. /*., ▼, 20.
davantage. On est à table, et on s'excite mutuellement à boire jusqu'à l'ivresse, et on se dit l'un à l'autre : Quel mal y a-t-il à cela? Ne faut-il pas noyer de temps en temps ses soucis dans le vin ? L'ivrogne trouve des flatteurs, l'impudique en trouve, le paresseux en trouve. Ainsi le pécheur est loué dans tous les désirs de son âme, et le méchant est approuvé (1).
Voici les divers motifs pour lesquels on se porte à ce vice. On flatte :
Par ambition. On brigue quelque emploi, et, pour l'obtenir, il faut plaire à un homme puissant, capter sa bienveillance, et on encense tous ses caprices.
Par intérêt. On a besoin de gagner les bonnes grâces de quelqu'un, de s'associer à son commerce, à ses entreprises, de s'assurer sa protection ; et on vante ses défauts, son orgueil, son avarice; tout est bien en lui; il n'y a rien à reprendre.
Par respect humain. On craint les railleries, si on ne parle comme les autres; et on loue extérieurement des choses que la conscience réprouve.
En vue de nuire. On en veut à quelqu'un, et, pour mieux l'attirer dans ses pièges, on lui adresse des paroles flatteuses ; et ces paroles, plus douces que l'huile et le miel, sont en réalité des dards, qui font les plus cruelles blessures (2).
La flatterie, dans toute la force du mot, est une bassesse du cœur, bien funeste , puisqu'elle tend, par ses exagérations mensongères, à corrompre les hommes, en leur inspirant, soit de l'orgueil, soit du relâchement dans leur zèle à bien faire. Pourquoi donner de nouvelles forces à l'amour-propre, qui n'est déjà que trop à craindre?
Les petites flatteries, que l'on adresse à quelqu'un en
(1) Laudatur peccalor in desideriis animae suae et iniquus benedicilur. Psal. x, 3.
(2) Molliti sunt sermones ejus s^pcr oleum, et ipsi sunt jacnla. Puai, uv, 22.
forme de compliment, ne sont ordinairement que vénielles. Mais il est trois cas, dans lesquels la flatterie est péché mortel :
1° Quand on loue quelqu'un à dessein de lui nuire, comme Saùl, qui promettait à David, dans les termes les plus flatteurs, de lui donner sa fille aînée en mariage ; et, en même temps, il voulait le perdre, en l'exposant à la fureur des Philistins; comme les Pharisiens, qui disaient à Notre-Seigneur : «Nous savons que vous êtes juste et sincère, et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité; » et, tout en proférant ces paroles, la jalousie et la rage dans le cœur, ils cherchaient les moyens de lui arracher la vie.
2° Quand on loue quelqu'un pour une faute notable qu'il se propose de commettre, comme un vol, un parjure, une impudicité. Quoi ! vous oseriez vanter l'habileté, la force de cet homme, pour l'engager à se venger? sou adresse, pour le porter à voler? son bon ton, ses belles manières, pour l'engager à tendre des pièges à l'innocence? Quelle lâcheté et quelle perfidie!
3° Quand on loue quelqu'un pour'une faute grave qu'il a commise, et qu'on l'entretient ainsi dans un vice, donl une correction charitable le retirerait. N'est-ce pas conniver à tous les désordres d'un pécheur, que de lui donner une fausse paix, par une conduite ou des discours trop complaisants? David témoigne sa juste indignation contre cette sorte de flatteurs, quand il demande à Dieu que les méchants ne répandent poinï sur sa tête leurs parfums pernicieux (1). Quels parfums plus pernicieux que les louanges criminelles, dont tout l'effet est d'applaudir au vice, el d'engager le pécheur à y persévérer (2)?
On peut comparer la flatterie à un venin mortel, détrempé dans de l'huile ou du miel, qui tue souvent et le
(1) Oleum peccatoris non irapinguet caput meum. Psaî. cxr , 5. £2} Oleum peccatoris falsa laus adulatoris. Aug.
flatteur et celui qu'il flatte ; et saint Augustin a eu sujet de dire de la langue des flatteurs qu'elle est plus cruelle que la main meurtrière (4).
C'est une espèce de flatterie que de faire entendre aux malades qui sont en danger de mort, qu'ils n'ont rien à craindre. On n'ose les effrayer, et, au lieu de les engager à pourvoir à leur salut, et à profiter du temps qui leur reste, pour se préparer au grand voyage de l'éternité, on leur dit que le péril est éloigné, que demain il sera encore temps de se confesser ; et cependant la mort arrive ; et, par ces flatteries criminelles, on leur a fermé toutes les voies de la miséricorde. Fidèles amis, parlez avec sincérité; et, au lieu d'endormir ceux que vous aimez dans une funeste sécurité, exhortez-les à chercher leurs véritables remèdes dans la réception des sacrements.
Règles à suivre : Louez sobrement, et seulement dans les occasions où l'honneur de la vertu le demande. Pénétrez-vous bien de cette vérité de l'Esprit-Saint que « celui qui tient à son ami un langage flatteur et déguisé, tend un filet à ses pieds (2). »
N'aimez pas à être flatté ; ne ressemblez pas à ces insensés dont parle le Prophète, qui veulent qu'on leur dise toujours des choses agréables (3). Un vrai chrétien aime la vérité, aime à connaître ses défauts 4.
Cherchez à être loué de Dieu, et à mériter ces paroles si douces et si consolantes qu'il vous adressera au dernier jour : « Venez, mes bien-aimés, possédez le royaume que je vous ai préparé (4). »
D. Qui sont ceux qui font des jugements téméraires?
(i) Magis persequitur lingua adulatoris quàm manus mterfectoris. Aug., inpsal. lxx.
(2) Homo qui bia-ndis, ficlis sermonibus loquitur amico suo, reîe expandit gressibus ejus. Prov., xxix, 5.
(3) Loquimini nobis placcntia. Psal. xxx, 10.
(4) Venile, benedicli , possidcte paratum vobis rcgnum. Maih.t xxv. 3i.
R. Ceux qui, sur de légères apparences, jugent mal des actions de leur prochain.
Le jugement téméraire consiste à penser mal du prochain sans aucun fondement, ou sans fondement suffisant. Et voilà pourquoi on rappelle téméraire, parce qu'il y a témérité à avoir de mauvaises idées sur le compte d'autrui, sans raison valable. Par exemple, on vient de vous voler, et aussitôt vous jugez que c'est votre ami un tel. votre voisin un tel, qui est l'auteur du vol. Quelle raison avez-vous de penser ainsi? Aucune. Donc vous jugez témérairement. Pareillement encore, vous décidez hardiment que telle personne vous veut du mal, et sur quoi vous appuyez-vous? Sur des bruits vagues, sur des apparences trompeuses, sur les rapports faux ou exagérés d'un médisant, d'un envieux, d'un menteur ; vous jugez témérairement.
Évitons avec le plus grand soin le jugement téméraire, parce que
1° Il est injurieux à Dieu. En effet, juger est un droit essentiel de la souveraineté de Dieu, droit inaliénable, droit même incommunicable, quand il s'agit de juger des intentions des hommes. Le cœur humain est un sanctuaire, où Dieu seul a le droit d'entrer, parce que seul il peut pénétrer dans les plus secrets replis des consciences. Ses ministres mêmes, qu'il a chargés de nous diriger au tribunal de la pénitence, ne peuvent juger que sur le témoignage du coupable, et quiconque devant eux ne s'avoue pas criminel, est par là même réputé innocent. Mais que fait celui qui se laisse aller au jugement téméraire ? Il usurpe en quelque sorte la juridiction de Dieu, en s'immisçant dans les secrets des consciences, où il n'a rien à voir ; il attente à la souveraineté de Notre-Seigneur, auquel le Père éternel a donné tout pouvoir de juger (1). A moi
(1) Omne judicium dédit Filio. Joan., v, 22.
seul, dit le Seigneur, appartient le jugement ; à moi seul de sonder les cœurs. Nous manquons de deux choses nécessaires pour juger : la connaissance et l'autorité. Qui êtes-vous, dit saint Paul, pour juger le serviteur d'autrui? Il n'appartient qu'à son maître de l'absoudre ou de le condamner (1).
2° Il fait tort au prochain, parce qu'il blesse à la fois la justice et la charité. Et d'abord la justice ; en effet, notre prochain a droit à notre estime, tant qu'il n'a pas fait d'action évidemment mauvaise. Nous nous croirions coupables, si, par une médisance, nous lui faisions perdre l'estime des autres ; comment pourrions-nous nous croire innocents, en lui ôtant la nôtre ? Donc le jugement téméraire et le mépris qui le suit, est une injustice manifeste. Il blesse aussi la charité, car cette vertu ne soupçonne pas le mal (2). Elle l'excuse, alors même qu'il est évident; et, bien loin de sonder les intentions, elle les croit toujours bonnes.
3° Il est pernicieux à celui qui le forme. Criminels que nous sommes, nous avons besoin de la miséricorde du Seigneur. Or, est-ce le moyen de l'obtenir, que de juger les autres ? Ne jugez pas, nous dit Notre-Seigneur, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés (3). Le divin Sauveur nous a expressément avertis qu'il nous jugera de la même manière que nous aurons jugé les autres (4) , et le jugement sera sans miséricorde pour celui qui n'aura point fait miséricorde (5).
.11 ne faut pas confondre les jugements téméraires avec
(1) Tu quis es, qui judicas alienum servum? Domino suo stat ant cadit. Rom., xiv, 4.
(2) Non cogitât malum. 1. Cor., xm, 5.
(3) Nolite judicare et non judicabimini; nolite condemnare et non condemnabimini. Luc, vi, 37.
(4) In quo enim judicio judicavcritis, judicabimini. Math., vu, 2.
(5) Judicium sine misericordiâ illi qui non fecit misericordiam, Jacob., il, 13.
les doutes et les soupçons. 11 y a doute téméraire, lorsque l'esprit est tenu en suspens par diverses raisons de part et d'autre, sans qu'il puisse prendre parti ni pour ni contre. Il y a soupçon téméraire lorsque , sur quelques légères apparences qui ne sont appuyées sur aucune probabilité , on est porté à croire qu'une personne a dit ou fait quelque chose de mauvais, quoiqu'on ne puisse assurer rien de positif. Il y a jugement téméraire lorsque, sur de légers indices , ou sur des raisons incapables de déterminer un homme prudent , on juge et l'on croit effectivement qu'une personne a dit ou fait quelque mal. Les doutes, soupçons et jugements ne sont pas téméraires, lorsqu'ils sont fondés sur quelque raison plausible. Ainsi, vous voyez entrer une personne dans un mauvais lieu ; vous jugez qu'elle a quelque mauvaise intention, la conjecture est raisonnable; et, si vous pensez mal de cette personne, c'est qu'elle en donne un juste sujet.
Pour l'ordinaire, il n'y a que péché véniel à consentir à des doutes ou à des soupçons téméraires, désavantageux au prochain, pourvu que ces doutes ou soupçons ne tombent que sur des fautes communes, car alors ils ne blessent pas gravement la réputation de la personne qui en est l'objet. Mais il y aurait péché mortel, s'ils tombaient sur quelque péché très-grave, ou s'ils procédaient d'une haine forte, et qu'on les entretînt par malice dans son esprit.
Le jugement téméraire, en matière légère, n'est que péché véniel; en matière grave, il est péché mortel. Remarquons toutefois que, même en matière grave, il n'est que véniel, 1° lorsqu'il n'y a pas pleine délibération ou consentement parfait; 2° lorsqu'il n'est pas notablement téméraire, parce que les motifs qu'on a de juger, sont presque suffisants.Les personnes d'une conscience timorée sont souvent tourmentées de scrupules, par rapport aux jugements téméraires; elles doivent présumer n'y avoir pas consenti, parce que, le plus souvent en elles, ils ne viennent que d'une vivacité d'imagination, sans que la volonté y ait part.
ïl ne faut pas confondre avec les jugements téméraires ceux que sont obligés de porter les pères et mères, les maîtres et autres supérieurs, sur la conduite des personnes confiées à leur sollicitude. Il peut leur arriver de formei des jugements faux, sans qu'ils soient téméraires, parce qu'ils doivent se défier et présupposer tout le mal qui peut se commettre, afin de l'empêcher. Ce serait négligence de îeur part de ne pas juger, de ne pas condamner des désordres auxquels ils sont tenus de s'opposer. Il est extrêmement important pour eux d'acquérir un sage esprit d'observation, qui soit également éloigné et d'une humeur soupçonneuse, et d'une trop grande simplicité , qui pourrait être duperie. Il est aussi permis de former des doutes, quand il s'agit d'éviter un dommage , ou de prendre des mesures pour se mettre à couvert d'un mal qui pourrait arriver. Par exemple , vous avez reçu dans votre maison un inconnu; vous pouvez, sans juger qu'il est un voleur, pourvoir à la sûreté de votre bien , comme s'il l'était réellement. La charité nous défend de juger sans raison; mais elle ne nous commande pas de nous laisser tromper.
Causes et remèdes des jugements téméraires.
Le penchant, qu'on sent à juger témérairement des autres et à tourner en mal leurs intentions, provient
1° De la malignité du cœur ; et ce doit être pour nous un grand sujet de crainte et d'humiliation. En général, les bons pensent aisément le bien, les méchants supposent toujours le mal. L'homme, qui marche dans une mauvaise voie, a dit l'Esprit-Saint, s'il est insensé, croit tous les hommes insensés (1). L'homme sujet au vin croit que personne ne peut s'en passer; l'impudique se figure qu'on ne peut vivre dans la chasteté ; l'avare ne peut comprendre qu'on puisse donner aux pauvres une partie de son bien;
(Il Stultus,cùm ipse insipiens su, omnes stultos aeslimat. Eccli.* X, o.
le voleur croit que tout le monde lui ressemble. On voit les choses en mal, parce qu'on a l'œil mauvais.
2' De la précipitation. On ne se donne pas la peine de réfléchir, d'examiner les choses de près, et on pense an mai sur quelques légers indices, sur de vaines imaginations, sur quelques mots qu'on aura entendus en passant. Dieu ne se presse pas de juger. En voici une preuve frappante. Sodome s'était souillée de toute sorte d'abominations , et le bruit de ses crimes était monté jusqu'au trône de la justice divine. Que fit cependant Je Seigneur ? Se hâta-t-il de condamner les coupables? Écoutez-le parler, et voyez les mesures que sa sagesse lui fait prendre , non pour donner plus de poids à son jugement, dit saint Bernard, mais pour servir de modèle aux nôtres. « Le péché de ce peuple crie vengeance, dit-il, et j'apprends qu'il a mis le comble à ses iniquités. Mais ce n'est pas encore assez pour moi, je descendrai, j'irai, je le visiterai moi-même. Avant de prononcer comme juge, j'éclaircirai les faits comme témoin (i). » Certes, il n'était pas besoin d'une recherche fort exacte, pour découvrir les désordres de Sodome et de Gomorrhe. Les habitants de cet abominable pays avaient pris plaisir à publier eux-mêmes leurs infamies; ils s'étaient efforcés de mettre le vice en honneur, et se faisaient gloire de ce qui devait les couvrir de confusion (2). D'ailleurs rien n'est caché aux yeux du Seigneur, et il connaissait mieux les crimes de Sodome que ceux-là mêmes qui les commettaient. Néanmoins, avant de prononcer l'arrêt de condamnation contre des hommes si publiquement infâmes et si désespérément méchants, Dieu semble vouloir peser exactement toutes choses; il dissimule, en quelque sorte, ce qu'il voit; il examine tout avec la plus grande attention. Pourquoi tant
(1) Descendais et videbo utrùm clamorem qui venit ad me corapleverint. Gen., xvm, 21.
(2) Peccalum suum, quasi Sodoma, prsedicaverunt. ls., m, J>»
de précautions dans un Dieu qui connaît tout? Il s'agit déjuger, de condamner. Et nous, nous décidons, nous jugeons, nous condamnons sans examen, sans délai, sans pitié.
3° De la prévention. Combien de fois n'entend-on pas dire : Telle personne me déplaît singulièrement; je ne puis la souffrir; sa présence m'est insupportable. Qu'avez-vous donc a vous plaindre d'elle ? Elle ne vous a rien fait; et, quoique vous ne puissiez articuler aucun grief contre elle, vous ne laissez pas que de lui supposer mille fautes, mille défauts, n'est-ce pas là une injuste prévention?
4° D'une espèce de manie qu'ont certaines personnes de vouloir passer comme ayant l'esprit plus fin , plus subtil que les autres, de savoir lire à l'instant sur les visages, dans les regards, et deviner le fond des cœurs. « Je le vois bien, un tel est un fourbe et un hypocrite; celui-ci m'a l'air d'un débauché, et celui-là d'un voleur. » Déplorable illusion, qui devient à chaque instant une occasion de chute et d'erreur !
5° De la haine, de la jalousie, de la cupidité, et de mille autres motifs secrets, qu'on se déguise quelquefois à soimême (1).
Les meilleurs moyens pour éviter les soupçons et les jugements téméraires sont :
1° D'en arracher du fond de son cœur les racines , c'està-dire les causes que nous venons d'énumérer.
2° De détourner ses yeux et sa pensée des autre? , pour ne s'occuper que de son propre amendement. C'est le caractère d'un homme vraiment sage , qui se replie sur luimême, comme le monde tourne sur ses pôles (2). Rentrez donc au dedans de vous, examinez-vous, jugez-vous. La connaissance de vos misères, la vue de vos fautes, arrêtera les jugements que vous seriez tentés de porter sur autrui.
(1) Hoc vitium vel superbise est, vel invidentiœ. D. Aug., de serm. Dom. in monte, vi, 18.
(S) Sapiens ut mundus intra se volvitur. Senec
3° De ne jamais censurer une action bonne, sous prétexte qu'elle part d'une intention mauvaise. Ce serait vouloir pénétrer le fond des cœurs, inpénétrable aux anges mêmes ; ce serait ressembler à l'aspic , qui convertit en poison les herbes les plus salutaires.
4° De s'accoutumer à interpréter en bonne part les actions indifférentes. 11 vaut mieux se tromper en jugeant favorablement, que de ne point se tromper en jugeant malignement. Voici une parole mémorable d'un évêque : « Si une action avait cent visages, il faudrait toujours la regarder par le plus beau. »
5° D'excuser toujours les actions évidemment mauvaises, ou sur la violence de la tentation, ou sur quelque surprise, ou sur l'ignorance , afin d'imiter en ce point celui qui pria son Père de pardonner à ses bourreaux, lui disant qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
Que la charité règle tous les mouvements denotre oœur, toutes les pensées de notre esprit, toutes les paroles qui sortent de nos lèvres; et, suivant le conseil de l'Apôtre, gardons-nous bien « de juger avant le temps, jusqu'à ce a que vienne le Seigneur, qui éclairera les ténèbres les plus a épaisses, et découvrira le fond des cœurs; et alors chad cun recevra de Dieu la louange qui lui est due3 (1). »
De la violation du secret ou de l'indiscrétion.
Le huitième commandement prohibe les péchés de la langue, et tout ce qui peut blesser le prochain dans sa réputation ou dans son honneur; c'est encore l'enfreindre que de trahir les secrets.
On appelle secret ce qui n'est connu que d'une seule personne, ou d'un petit nombre de personnes. On en distingue de deux sortes, le secret naturel et le secret conven-
(1) Nolite a'nte tempus judicare, quoadusqué ven;at Dominus, qui et iliuminabit abscondita tenebrarum, et manifestabit consilia cordium, et tune laus erit unicuique à Deo. I. Cor., iv, 5.