‹ Nouvelle explication du Catéchisme de Rodez (volume 3)Chapitre 20 sur 39 · DE L ÉTERNITÉ EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE L ÉTERNITÉ EN GÉNÉRAL

Cette effrayante perspective de l'Éternité, ces espaces infinis d'uiie durée sans bornes, révoltent les impies ; et il fut un temps, qui n'est pas encore bien loin de nous, où des hommes soi-disant philosophes, fiers de leurs lumières et enivrés de leur prétendu mérite, déployaient toutes les ressources de leur esprit et de leur imagination, pour prouver qu'ils étaient semblables à des animaux sans raison, se faisant ainsi les compagnons et les ém.ules des bœufs et des taureaux qui, après avoir ruminé pendant quelques années, périssent sans retour. Heureusement cette mode est passée ; et aujourd'hui les savants, comme le simple peuple, se font gloire de reconnaître que l'homme est immortel, et qu'après la destruction du corps, i'âme qui lui survit commence une vie nouvelle, qui ne finira jamais.

Cependant, comme les passions sont toujours les mêmes,

3t qu'étant si vivement en jeu dans cette question, elles i'efforcent d'y répandre des nuages, nous allons rapporter ci les principales preuves sur lesquelles repose notre croyance à la vie future. Nous en avons déjà' touché quelque chose, en parlant de Timmortalité de Tâme, à la cinquième leçon ; mais, le sujet étant des plus importants, lous ne devons pas négliger l'occasion qui se présente ici le le développer un peu plus longuement. Voici donc queljues-uns des arguments, qui nous démontrent la nécessité l'une vie à venir

10 La nature elle-même de nttre âme.

On conçoit très-bien qu'un assemblage d'éléments grossiers et matériels se désunisse et se décompose, et qu'ainsi e corps, étant poussière, retourne en poussière. Mais l'âme 3st une substance simple, immatérielle comme la pensée jui en émane. Qui jamais, en effet, s'est avisé de donner le l'étendue à la pensée ? Qui jamais s'est avisé de dire la noitié, le tiers ou le quart d'une pensée ? Or, ce qui n'est }as composé n'est pas susceptible de décomposition; ce jui n'a point de parties, ne peut périr par la dissolution de ;es parties. Donc le dogme de l'immortalité de l'àme est ine suite nécessaire de sa spiritualité ; donc la ruine du 3orps ne porte aucune atteinte à l'existence de l'âme, de nême que le déchirement d'un habit laisse dans son en» ;ier le corps qui en est revêtu.

2o L'infaillibililé delà sagesse divine, qui n'a pu donner à l'homme des désirs infinis, sans quelque objet capable de le« satisfaire.

Le cœur de l'homme, tourmenté par une multitude de désirs insatiables, est comme une espèce d'abîme qui absorbe, qui engloutit tout et ne dit jamais: c'est assez. Est-il dans le besoin, ses premiers vœux sont pour le nécessaire;

quand il a le nécessaire, il veut le superHu : et, après le superflu, il ambitionne tout ce qu'il y a de plus beau, de plus éclatant, de plus magnifique. Chacun, dans la sphère où Tordre de la Providence l'a placé, cherche t'oujours à grandir et à s'élever. Plus on gagne, plus on veut gagner ; plus on a de plaisirs, de richesses, d'honneurs, plus on en désire, sans que jamais ici-bas on puisse trouver le vrai bonheur. D'où vient donc que nous sommes ainsi ballottés de désirs en désirs, d'espérances en espérances, et que nous ne trouvons nulle part de quoi nous satisfaire ? Tous les autres êtres, heureux à leur manière, remplissent leur destinée. Le poisson nage content, au sein des eaux, sans envier le sort de l'oiseau qui fend lair ; et l'oiseau se réjouit de voler librement dans les espaces, sans penser qu'il y ait des créatures plus heureuses que lui ; et l'homme, l"homme seul^ n'est pas content des avantages temporels, qui cependant, au dire des impies, devraient être tout son partage ! Et Dieu n'aurait mis en son cœur ce désir insatiable de bonheur que pour se jouer de lui ! Mais, alors, où est la sagesse de Dieu ? où est sa bonté ? Ne nous aurait-il donné la raison que pour nous rendre plus malheureux? N'aurait-il donne à notre cœur une capacité infinie que pour le laisser dans un vide éternel? Non, non, ce bon Père n'en impose point à ses enfants ; et, puisqu'il n'y a rien dans ce monde de proportionné avec ce désir immense de bonheur, que nous sentons invinciblement au de» dans de nous-mêmes, nous sommes forcés de conclure que la terre n'est pas notre patrie, que nous sommes faits pour un monde invisible et éternel, où la multitude et la variété de nos désirs doivent trouver leur centre et leur parfait accomplissement.

30 L'infinité de la justice de Dieu, qui ne lui permet pas de traiter indifféremment l'bomme vertueux et le coupable.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur la société humaine et

monde moral, pour être frappé du désordre et de la nfusion qui y régnent. Quel est ici-bas le sort du vice et I la vertu ? D'un côté, voyez prospérer la voie des mvlants ; trop souvent, tout semble sourire à leuis vœux, ms humanité, sans toi, sans pudeur, ils se font un jeu ; Iromper les simples, d'opprimer les faibles, de s'enîhir aux dépens de leurs semblables; la ruse, Tintrigue,

fraude les conduisent à la fortune et aux honneurs, et i les voit, semblables aux cèdres du Liban, élever leur te altière contre le Dieu qu'ils déshonorent et blasphèent. D'un autre côté, que d'hommes vertueux qui souf- 3nt sur la terre et qui, après avoir vécu dans les exercices ! la piété et dans des traverses continuelles, meurent sans oir goûté un seul instant de bonheur ! Or, croyez-vous l'un même sort soit réservé aux premiers et aux seconds? loi ! les uns et les autres auront également tout perdu à mort! Et il n'y aura aucune différence entre le vice et la rtu, entre le crime du méchant et les bonnes œuvres du ste, entre la perversité de l'assassin et le dévouement i citoyen généreux qui expose sa vie pour ses compaotes, entre les turpitudes de l'impudique et la pureté des 3rges ! Quoi ! Dieu ne ferait pas plus de cas du just? qui idore, que de l'impie qui l'outrage ! Mais, alors, disons l'il n'y a plus de Providence ; disons qu'il n'y a plus ! Dieu. Car, s'il existe un Dieu, il faut qu'il soit juste, et ne peut être just*? qu'en rendant à chacun selon ses œues; et, puisqu'une expérience de tous les jours prouve le, dans cette vie, les bons ne sont pas récompensés,

les méchants punis, il faut, de toute nécessité, qu'il y t line vie future où justice soit faite à tous.

40 La foi du genre humain

Tous les peuples sans exception, an.ciens et modernes, )licés et barbares, qui ont reconnu un Dieu, ont admis

aussi, comme une suite nécessaire, la croyance à une vie à venir. 11 est vrai que cette croyance a été plus d'une fois dégradée parla superstition, les vices ou l'ignorance; qu'en certaines régions elle était plus obscure et plus vague, en d'autres plus développée et plus parfaite ; mais elle n'a ét^ nulle part inconnue. Chez les anciens, il est facile de la démêler au milieu des fables du polythéisme ; on l'a trouvée établie chez les sauvages des forêts américaines, et parmi les hordes de l'Afrique. Partout où il y a eu des hommes vivant en société, on a cru que, bien loin que tout se bornât à ce cercle étroit de la vie, il y aurait une vie future où chacun recevrait la récompense ou la punition de ses œuvres. Mais si l'homme, ainsi que le prétendent les impies, meurt tout entier comme la brute, s'il ne doit pas avoir d'autre destinée que son bœuf ou son âne, d'où a pu lui venir cette idée si extraordinaire de l'immortalité ? Comment cette idée, si opposée aux sens, si effrayante pour les passions, a-t-elle pu prévaloir sur toute la terre et se conserver au milieu des révolutions des empires, et de ce chaos d'erreurs où s'est perdu tant de fois l'esprit humain? Ah ! reconnaissons-le, c'est le doigt de Dieu qui l'a gravée dans le cœur de l'homme, d'une manière impérissable. Et quels arguments les apôtres du néant peuvent-ils apporter pour infirmer ce témoignage si constant, si uniforme de tout le genrehumain? Malheureux, ils n'ont d'autres raisons que leurs désirs, dit un Père de l'Église (i); on peut les défier d'arriver à la conviction. « Ils n'ont pas, ditBossuet,dequoi établir le néant auquel ils aspirent après cette vie, etcemisérable partage ne leur est pas même assuré (2). »

5° L'aulorilé de la ré\élatioD.

La raison humaine peut être faible et chancelante ; mais

(1) Magis optant quàm credunt.

(2) Bossuet, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague*

lafoilasoutient et réclaire de sa divine lumière. Un chrétien n*a besoin, pour croire, que de la parole de Dieu. Or, elle s'explique, de la manière la plus formelle, sur la vie à venir. « Dieu a créé Thomme impérissable, dit le Sage (l). » a Les méchants iront dans un supplice éternel, et les justes à la vie éternelle (2) .» Mais qu'est-il besoin de citer des textes ? La religion tout entière ne nous annonce-t-elle pas la vérité et l'éternité de la vie future ? Cette vie future n'a-telle pas été constamment l'objet de la foi et des désirs des patriarches, la source des consolations que les prophètes donnaient au peuple de Dieu, et le fruit de la venue de Jésus-Christ? Pourquoi ce divin Sauveur s'est-il incarné? pourquoi est-il mort? pourquoi est-il monté au ciel î N'est-ce pas pour nous ouvrir les portes de la bienheureuse immortalité? t'est par la prédication de la vie future, que les apôtres jettent les premiers fondements de la doctrine du salut, parmi les nations infidèles. C'est par là que saint Paul commence d'annoncer la foi devant l'Aréopage. « Nous sommes la race immortelle de Dieu, d dit-il à cette assemblée de sages; ailleurs, expliquant en détail les qualités des corps ressuscites à la gloire, il dit en toutes lettres que, de mortels et corruptibles qu'ils sont actuellement, ils deviendront incorruptibles, et qu'ils se revêtiront de l'immortalité (3). En un mot, tout le christianisme repose sur le dogme d'une vie future ; et renverser ce dogme, c'est renverser tout l'édifice de la religion ; c'est renverser le trône de Dieu lui-même.

Et que font les incrédules pour s'étourdir sur cette importante vérité ? Ils ressassent des sophismes mille fois réfutés ; ils se perdent en discours vagues, en suppositions

(1) Deus creavit hominem inexterminabilem. Sap., i, 23,

(2) Ibunl hi in supplicium aelernum, jusii aulem in vitam œternam. Math., txv, 46.

(3) Oportet corrupiibile hoc induere incorruplionem , et mortale hoc induere immortalitatem. I. Cor., xv, 53.

chimériques ; et, sur un misérable peut-être, ils hasardent leur éternité? 0 aveuglement ! ô folie!

Mais enfin, qu'on le croie ou qu'on ne le croie pas, qu'on y pense ou qu'on n'y pense pas, ce que Dieu a promis s'accomplira, et, bon gré, mal gré, chacun de nous s'achemine vers l'Éternité*. Prenons bien garde de ne pas faire fausse route, et, pour cela, soyons bien convaincus que ce n'est pas par les sentiers fleuris de la volupté, mais par le chemin de la croix qu'on arrive au royaume de Jésus-Christ. Mais en quoi consiste cette vie éternelle, c'est ce que nous allons maintenant examiner.

D. Qu'est-ce qui fait le bonheur des saints dans le ciel î R. C'est de posséder Dieu et d'être assurés qu'ils le posséderont toujours.

l'éternité bienheureuse.

n faudrait avoir non pas une voix humaine, mais le langage des anges, pour parler de la béatitude des saints. De tout ce que nous voyons en ce monde de plus beau, de plus aimable, de plus ravissant, rien n'approche des délices de la céleste patrie, rien ne peut nous en donner une idée. Saint Paul lui-même, ravi jusqu'au troisième ciel, et qui de là avait entrevu quelque chose de la gloire des élus, ne sait comment s'exprimer, et il se contente de dire que l'œil n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu, que le cœur le plus vif et le plus passionné ne peut, dans toute la fougue de ses désirs, se figurer rien de pareil à la félicité que Dieu prépare à ceux qui l'aiment (1) 2.

Cependant ne laissons pas que de porter un instant nos yeux vers ces brillantes demeures, où des trônes éternels et des plaisirs purs nous sont destinés; et, puisqu'il est impossible de les représenter avec des couleurs convenables,

(1) Quod oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor liominii âscendit. quae prâeparavit Deus iis qui diligunt illum. I. Cor., 11, 9.

que Tardeur de notre foi supplée à ce qui manque à nos expressions.

Bonheur du ciel, bonheur immense, bonheur parfait, où l'on est exempt de tous les maux, où Ton jouit de tous les biens. Là, plus de maladies, plus d'infirmités, plus de iouleurs ; la souffrance, la tristesse, les gémissements en )Ont bannis à jamais; là, plus de vieillesse, plus de caducité, plus de mort. Là, plus de troubles, plus d'inquiétudes, dIus de doutes, plus de tentations, plus de dangers; là, tout est joie, allégresse.

Le ciel, c'est le royaume de la paix, de la lumière, de la gloire ; les élus en sont pénétrés, investis de tous côtés. Le îiel, c'est une manne délicieuse, c'est un océan de plaisir, c'est un ravissement continuel.

Le ciel, c'est la satisfaction de tous les désirs, et saint Bernard le caractérise en quelques mots, en nous disant que le paradis est un lieu où rien ne se ti^ouve de ce que vous ne voulez pas, et oh se trouve tout ce que vous voulez. Mais je n'ai encore rien dit; tout cela n'est point le ciel.

C'est Dieu lui-même qui fait la félicité de ses élus; comme il le déclara autrefois de sa propre bouche à Abralam (1). Et, en effet, y a-t-il rien sur la terre, y a-t-il rien même au ciel qui puisse nous satisfaire, hormis vous, 6 le Dieu de mon cœur et mon partage pour l'éternité (2)? Or, ians le ciel, Dieu déploiera toute sa magnificence ; il oumra tous les trésors de sa bonté pour remplir, et au delà, l'immense capacité du cœur de l'homme et l'immense capacité de son esprit. Dans le ciel, nous verrons Dieu, nous l'aimerons, nous le posséderons : Videbimus, amabimuSj possidebimus, voilà en trois mots le bonheur des saints.

io Videbimus. Nous verrons Dieu, non pas comme en

(1) Ego ero merces tua magna nimis. Gen., xy, £.

(2) Quid mihi est iri cœlo , et à le quid vtlui super terram? Ptal. Lxxn, 25.

cette vie, à travers mille nuages, au milieu des ténèbres de la foi ; mais nous le verrons à découvert, face à face, tel qu'il est en lui-même (1). Nous verrons ce Dieu qui renferme tous les biens, toutes les beautés, tous les plaisirs. Nous verrons cette lumière pure, splendeur des splendeurs, qui forme le jour inaltérable de l'éternité. Nous verrons cette justice universelle d'où dérive toute justice; cette majesté, douce et ravissante, devant qui tout genou fléchit; cette beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle, qui fait le charme des élus. Or, si une légère trace de la gloire divine, imprimée sur le front de M-^ïse, suffit pour éblouir tout le peuple d'Israël ; si quelques traits de cette même gloire, que Jésus-Christ fit rejaillir sur son corps, suffirent pour effacer la clarté du soleil et faire tomber en extase les disciples du Thabor, que sera-ce de la voir pleine et entière, de s'en abreuver à longs traits, de s'y plonger en toute liberté? «Voir la face du Dieu vivant, dit saint Augustin, c'est le suprême bonheur ; c'est la joie de tous les anges et de tous les saints; c'est la récompense de la vie éternelle, la gloire de nos âmes, le contentement sans fin, en un mot, c'est le paradis de Dieu (2).»

2° Amabimus. Nous aimerons Dieu. Peut-on le voir, peut-on le connaître sans l'aimer? Nous aimerons Dieu, non pas comme aujourd'hui, d'un amour inconstant, faible, languissant, mais d'un amour fort, parfait, de l'amour le plus tendre et le plus ardent. Nous l'aimerons, sans jamais éprouver aucun dégoût, aucun ennui, sans jamais nous lasser de l'aimer, et, plus nous l'aimerons, plus nous voudrons l'aimer ; et nous l'aimerons, non pas par intérêt, mais pour le seul plaisir de l'aimer. Et, trouvant toujours en lui un fonds inépuisable de charmes et de beautés, nous Tai-

(1) Videbimus eum sicuti est. I. Joan., m, 2.

(2) D. Aug., Sohloq

DE LA VIE ÉTERNELLE. ï^^

merons avec des tendresses et des joies toujours nouvelles, et ce sera une vie toute d'amour ; ce sera toujours Tivresse de J'amour. 0 mon cœur, ô mon cœur, donc alors tu seras content!!! Maintenant si avide, si insatiable, et qui trouves si peu d'objets capables de te plaire, alors, mais seulement alors, tu seras pleinement satisfait, parce que tu t'attacheras au cœur même de Dieu.

3° Possidebimus. Nous posséderons Dieu. Quelle est la grande, Tunique passion des âmes justes sur la terre? C'est d'aimer Dieu et de s'unir à lui. Mais cette union, commencée ici-bas, se consommera dans le ciel. Nous le posséderons, ce Dieu de toute gloire et de toute beauté; nous serons à lui et il sera à nous. Nous le posséderons de la manière la plus noble, la plus parfaite, la plus intime; nous le posséderons avec toutes ses perfections, avec toutes ses amabilités; nous serons tout remplis de Dieu, tout pénétrés de Dieu, tout consommés en Dieu. Et, en le possédant, nous posséderons tout. Quel bien peut-on, en ell'et, désirer, qui ne se trouve dans 1p sein de Dieu? La lumière? Mais il en est le père? La sagesse? Il en est la source. La sainteté? Il en est le principe. La beauté? Mais quelle beauté comparable à celle de Dieu? La science? Il est le Dieu des sciences. Les richesses? Tous les biens sont à lui. Que peut-il donc manquer à celui qui vous possède, ô mon Dieu ! Dieu sera tout en tous (I); et saint Augustin, commentant ce passage, dit : a Dieu sera toutes choses à tous les Bienheureux, parce qu'il sera leur commun spectacle, leur commune joie, leur commune paix (-2). d

Enfm les Bienheureux, en possédant Dieu, seront assurés de le posséder toujours. Dans le ciel, l'âme souverainement heureuse peut dire en toute vérité, comme l'épouse des can-

(1) Ul sit Deus omnia in omnibus. I. Cor.^ xv, 28.

(2) Commune spectaculum erit omnibus Deus ; commune gaudium eril omnibus Deu.»» ; communis pax erit omnibus Deus. D. Aua., in ptalm. Lxxxiv

190 TttEiZiËME LEÇON.

tiques: a J'ai trouvé mon bien-aimé, il esta moi, et je n'appréhende pas qu'il m'échappe (1). » Dans le ciel, tout est éterno], la joie est éternelle, la paix éternelle, le bonheur éteriici; c'est une cité permanente, une gloire incorruptible, un héritage que rien ne peut détruire, une couronne que rien ne peut flétrir; en un mot, c'est le royaume de Jésus-Christ notre Seigneur, qui n'aura jamais de fin (2). Et voilà ce qui metle comble au bonheur de l'âme dans le ciel : c'est la ferme assurance que le Dieu dont elle jouit, en qui ne se trouve ni changement, ni la moindre ombre de vicissitude, sera son éternelle possession. Je suis certain, peut dire l'heureux habitant de ce fortuné séjour, que ni la vie ni la mort, ni le démon avec sa malice, ni l'enfer avec ses puissances, que rien au monde ne pourra jamais me séparer delà charité de Jésus-Christ, mon Dieu. Je suis certain que ni le temps ni la jouissance n'affaibliront jamais ma félicité. En effet, les Bienhem'eux seront toujours contents et toujours avides de contentement, toujours affamés et toujours rassasiés de bonheur. Le ciel est une fête, dont on ne se lassera jamais. Les joies de la terre, même les plus gi'andes, même les plus enchanteresses, finissent, à la longue, par devenir insupportables; point de spectacle si beau, dont on ne se fatigue ; point de concert si harmonieux, qui ne devînt un supplice, s'il fallait toujours l'entendre ; mais les joies du ciel sont toujours également agréables, également ravissantes, et, après en avoir joui des milliers et des mille milliers de siècles, on les trouvera toujours les mêmes et toujours nouvelles. 0 abîmes de la magnificence divine ! Océan de délices, où l'on puisera toujours, sans pouvoir jamais l'épuiser ! 0 heureuse patrie, repos ineffable ! 0 bonheur incompréhensible d'être immuablement affermi dans la justice, d'être intimement et invariablement uni à

(!) Inveni qnem diligil anima mea. Cant., ni, 4 (2) Cujus regni non eril finis. Symb. iVtc.

son Dieu ! Éternité, heureuse éternité ! qui me donnera des ailes, comme à la colombe, pour m'envoler dans tes sacrés parvis (1) ! 0 jamais! ô toujours ! parole désespérante pour les réprouvés; mais, ô parole douce. enivTante pour les saints î Toujours voir Dieu, toujours l'aimer, toujours le posséder, sans craindre jamais de le perdre ! 0 mon Dieu, faites que nous vous aimions beaucoup pendant cette vie, afin de mériter de vous aimer et de vous posséder pendant toute réternité^.

TRAITS HISTORIQUES

1. C'est cette pensée de l'Éternité qui portait les saints, à mépriser le monde et à travailler sans relâche à leur salut. Avec celle seule pensée, que d'âmes un saint Ignace de Loyola ne gagna-t-il pas à Dieul C'est avec elle qu'il fit l'heureuse conquête d'un saint Fran- Cois-Xavier, qui, alors à Paris, n'était occupé que de frivolités mondaines. « François, lui dit-il un jour, pensez que le monde est un « traître; il fait des promesses et ny est point tidéle. Mais, quand » même il tiendrait ses engagements envers vous, jamais il ne pourra « contenter votre cœur. Supposez, toutefois, qu'il soit satisfait, comt bien de temps celte satisfaction durera-t-elle? Peut-elle durer plus « que votre vie? Et, à la fin, qu'en emporlerez-vous dans l'éternité? « Un homme riche, en entrant dans l'autre vie, a-l-il conservé jamais « unt seule pièce de monnaie, ou un seul domestique pour le ser- « vir ? Un roi, partant pour l'autre monde, a-t-il jamais pris avec lui € un fil de pourpre, comme marque de sa dignité? » François, frappé de ces réflexions, dit au monde un éternel adieu, suivit saint Ignace, et devint lui-même uu grand saint.

Vanité des vanités, c'est le nom que donna Salomon à tous les biens d'ici-bas, après les avoir goûtés tous, comme il l'avoue luimême ! —Sœur Marguerite de Sainte-Anne, carmélite, fille de l'empereur Rodolphe II, s'écriait : c A quoi servent les royaumes à l'heure de la mort? » Quel vaste sujet de méditations ! Ligdori.

2. Si parfois il nous arrive d'être témoins de quelque fête ou divertissement profane, nous nous laissons facilement éblouir par de trompeuses apparences ; mais, sachons-le bien, toute la gloire da

(1) Ouis mihi dabit peunas sicut columbae? Pi>al. uv, 7.

i9i TREIZIÈxME LEÇO?î.

monde n'est que vaine fumée, en comparaison de la gloire descieux. -•> Sainl Fulgence était un jeune seigneur plein de talents, qui avait reçu une belle iducation : il fut placé comme gouverneur d'une province, et jouissait de la plus grande considération. Mais rien ne fut capable de lui faire perdre de vue le ciel, qui était l'unique objet de ses désirs. Un jour, il entra dans la ville de Rome, au moment où l'on faisait une réception magnifique au roi Théodoric. Ce roi était placé sur un trône élevé et richement décoré ; il était environné du sénat, de ses grands officiers, et de la cour la plus nombreuse et la plus brillante. Riches costumes, musique, etc., rien n'avait été oublié pour embellir la fête. Ce spectacle fixa un instant l'attention do saint Fulgence ; mais bientôt sa foi le détacha de la terre pour l'élever au ciel, et il se dit à lui-même : « Si Rome terrestre est si belle, si « ravissante, ornée par de pauvres et faibles mortels, que sera-ce de c la céleste Jérusalem? Si, dans cette vie périssable, les hommes « environnent d'un si grand éclat les partisans de la vanité et du € mensonge, que sera-ce du ciel, où Dieu lui-même déploie toute € sa puissance, pour procurer le bonheur à ceux qui ont mérité € a'y trouver une place par leurs vertus ? » Cette pensée l'attacha de plus en plus à l'accomplissement de tous ses devoirs.

Méthode pratique.

3. Les âmes pieuses et ferventes, soutenues par l'espérance du ciel, impatientes de s'unir à Dieu et de le posséder, ne font aucun cas des biens de la terre, bravent les tourments et la mort même.

Saint Philippe deNéri, qu'on voulut honorer du cardinalat, jeta en l'air l'insigne de cette dignité, en s'écriant : Le ciel ! le ciel! — Le martyr Pionius, allant au supplice, fut interrogé par ceux qui le conduisaient, pourquoi il marchait si gaiement à la mort. « Vous vous trompez, leur répondit-il, je vais non à la mort, mais à la vie. » — Quand saint Symphorien, encore jeune, était prés de subir le martyre, sa mère le rencontra : « Mon fils, lui dit-elle, on ne vous ôte pas la vie, on la change en une meilleure. » — Lorsque les amis et les disciples de saint Jérôme le virent attaqué d'une fièvre violente qui devait le conduire à la mort, ils lui témoignèrent la douleur qu'ils avaient de ce qu'ils allaient le perdre. Le saint, qui avait été si longtemps pénétré de la crainte des jugements de Dieu, leur dit d'un visage serein : « Vous venez sans doute m'annoncer qu'il faut partir. Que Dieu vous récompense de l'heureuse nouvelle que vous m'apportez ! Prenez part à ma joie, et soyez témoins de mon bonheur. Je vais enfin devenir libre, et je le serai pour toujours, » — Deo gra' Uas; grâces soient rendues à Dieu, s'écria saint Félix de Cantalice, quand le Seigneur lui eut révélé l'heure de sa mort. Sa joie était aexprimable ; il ne pouvait la renfermer en lui-même. Il se hâta de

porter cette heureuse nouvelle à tous les religieux de sa communauté, il les priait d'en remercier avec lui le Seigneur, il disait : c Je quitterai enfin la terre ; je vais mourir; je vais voir dans le ciel Dieu qui est mon tendre père. »

Le Seigneur, pour détacher encore davantage ses fidèles serviteurs dece bas monde, s'est plu à leur donner quelquefois un avantgoût de la félicité céleste, en les inondant de tant de délices, qu'elles ravissaient non-seulement les âmes, mais t-ncore les corps. Saint Philippe de Néri fut une fois enlevé dans l'air avec le siège auquel \l se tenait attaché. —Saint Pierre d'Alcantara fut aussi élevé de terre quoique, pour l'éviter, il tînt un arbre fortement embrassé. Or, si l'amour de Dieu opère, môme en celte vie, de si étonnants prodiges, que sera-ce lorsque, dans la céleste patrie, nous serons abîmés en Dieu!

Quelle n'est donc pas la stupidité de ces âm?s sensuelles qui , toutes préoccupées des avantages temporels, semblent mettre leur fin dernière dans ce monde et n'ont aucun souci de leur salut! La malheureuse Elisabeth, reine d'Angleterre, dit un jour :c Que Dieu me donne quarante ans de régne et je renonce au ciel ! » Elle les a passées sur le trône ces longues années; mais, maintenant qu'elle a quitté ce monde, que dit-elle ? Assurément, elle ne pense plus de la sorte. Oh I à quelle douleur n'est-elle pas en proie, en voyant qu'au prix de ce lemp.< qu'elle a régné, toujours dévorée de mille craintes et de mille soucis, elle a perdu, pour l'éternité, la couronne du ciel î Qu'elle eût fait plus sagement d'imiter cette autre Elisabeth de Hongrie qui, née comme elle sur les marches du trône, préféra un état d'humiliation aux honneurs que sa naissance lui avait destinés, el qui, ayant pris l'habit du Tiers-Ordre, mit toute sa gloire à servir les pauvres, dans un hôpital quelle avait fondé. Elle se repose actuellementdans le sein de Dieu ; ctl'autre.... Hélas! la justice divine a prononcé.

Pour nous, que l'exemple de celle-ci nous effraie! que l'exemple de celle-là nous encourage. Sachons tout perdre et tout sacrifier plutôt que de perdre notre Dieu. Tel fut le cri qui sortit unanimement de la bouche des habitants dllippone, un jour que saint Augustin, après leur avoir parlé du royaume des deux, leur dit : « Je suppose que Dieu vous promettra de vivre cent ans, mille ans même, dans l'abondance de tous les biens de la terre, mais à condition de ne jamais régner avec lui.... » — Non, non, interrompit rassemblée entière avec une sainte énergie; que tout périsse, et que Dieu nous re3t«« Pereant universa

TROISIÈME INSTRUCTION

L Élernilé malheureuse. — Preuves de ce dogme. — Objections des incrédules. — Malheur efifroyable des damnés. — Images et comparaisons.

D. Les méchants ne vivront-ils pas éternellement? R. Oui, ils seront toujours vivants, afin de souffrir éternel- Ji lement. *'

La vie des damnés n'est pas à proprement parler une vie, c'est plutôt une mort, et la plus cruelle de toutes les morts ^. C'est une mort immortelle, où l'on ne vivra que pour toujours mourir, et où l'on ne mourra jamais pour toujours souffrir. Aussi cette existence affreuse des réprouvés est-elle appelée dans nos livres saints la seconde mort (l).

Les impies consentiraient volontiers à reconnaître une éternité de bonheur pour les justes; mais quant à l'éternité des supplices, ils la nient, parce qu'ils ont intérêt qu'il n'y en ait pas; et ils rassemblent toutes les forces de leur esprit pour ne pas y croire, comme s'ils pouvaient par là calmer toutes les agitations de leur conscience. Mais ils ont beau faire, les oracles divins sont formels ; et leurs sophismes ne parviendront jamais à les détruire.

Comme il n'y a pas de dogme plus important, ni plus nécessaire pour la vie présente que celui d'une vie future, il n'y en a pas non plus qui soit plus clairement enseigné^ ni plus fréquemment répété dans la sainte Écriture. Ouvrez l'Ancien Testament : il y est dit ici a que le ver qui ronge les réprouvés ne mourra point, et que le feu qui les brûle ne s'éteindra point (2);» ià, « qu'ils souffriront toujours.

(1) Haec est mors secunda. Apoc, xx, 14.

(2) Vermis eorum non morietur, et ignis eorum non extinguetur. h\, XXIV, G(î.

sans jamais être consumés (1); » ailleurs, «que Dieu répandra, dans leurs chairs, le feu et les vers, afin qu'ils brûlent et se sentent déchirés éternellement...., qu'en vain ils appelleront la mort, que la mort s'enfuira loin d'eux (2). » Écoutez le saint précurseur, qui est venu rendre témoignage à la vérité; il compare les pécheurs à des pjiilles qui seront brûlées par un feu inextinguible (3). Mais écoutez surtout le juge suprême des vivants et des morts, qui prononce la foudroyante sentence : v Retirez-vous de moi, maudits. » Et pour aller où ? a Au feu éternel (4).» Il ne s'agit pas ici d'une longue durée de siècles, comme les impies voudraient se le persuader, mais de l'éternité tout entière. Dieu l'a dit: «Au feu éternel;» et sa parole est gravée dans l'Évangile en caractères plus lumineux que le soleil, en traits plus ineffaçables que ce qui est gravé sur le bronze ou l'airain. Et, pour qu'on ne puisse pas s'y méprendre, Jésus-Christ nous inculque cette vérité à plusieurs reprises : «Les méchants, nous dit-il en un autre endroit, iront dans un supplice éternel, et les justes à la vie éternelle (5). » Or, le ciel et la terre passeront, mais les paroles du Seigneur ne passeront point.

Après le divin Maître, les apôtres, dépositaires et fidèles interprètes de sa doctrine, nous la transmettent dans toute sa rigueur. « Les réprouvés, nous dit l'apôtre saint Paul, subiront la peine d'une mort éternelle (G).» Saint Jean, dans son Apocalypse, déclare que tous ceux qui auront adoré la bête et son image, ou porté son caractère dans la main ou sur le front, c'est-à-dire que tous ceux qui auront

(1) Luet ncc tamen consumetur. Job, xx, 18.

(2) Dabit enim ignem ut urantur, et senliant usqué in sem-

pilernum. Judith., xvi, 21. — Desiderabunt mori, el fugiet mors ab eis. Apoc, ix, 6.

(3) Palaîas comburet igni inextinguibili. Math., xiii, 12.

(4) Discedite à me, maledicti, in ignem aelernum. Math., xxv, 41.

(5) Ibunl hi in supplicium aelernum, justi autem in vitam œternam. Math., xxv, 46.

(G) Pœnas dabunt in intérim aeternas. II. Thess., i. 9.

abandonné la loi de Dieu^ pour suivre la con^uption de leui cœur, boiront le vin tout pur de la colère de Dieu, qu'ils seront tourmentés dans le feu et le soufre, et que la fumée de leurs tcorments s'élèvera dans les siècles des siècles (1).

Voilà donc l'arrêt lancé contre les malheureux réprouvés : «Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel;» arrêt irrévocable, arrêt sans modification : nous en avons pour garants l'immutabilité même de Dieu, sa véracité, sa sagesse, sa sainteté. Son immutabilité, parce qu'il n'a jamais varié; sa vérité, parce qu'elle demeure éternellement (2), et qu'aucun point de sa loi ne peut être eftacé; sa sagesse, parce qu'il ne peut livrer l'interprétation de ses oracles aux conjectures et au caprice des hommes ; sa sainteté, parce qu'il a juré au péché une haine éternelle, et qu'il ne peut, en aucune manière, s'empêcher de le détester.

En entendant ces terribles oracles de la vérité suprême, que devrait faire l'impie ? Renoncer au plus tôt à son impiété, changer de conduite et s'appliquer de toutes ses forces à éviter l'enfer avec ses tourments infinis. Que tait-il au contraire ? Il cherche à s'aveugler par les vains raisonnements de la sagesse humaine; il oppose Dieu à Dieu luimême; il s'attaque à ses deux principaux attributs, à cette justice plus élevée que les montagnes, à cette miséricorde que rien ne peut épuiser. Où est l'équité, demande-t-il d'abord, qu'un péché d'un moment soit puni d'un supplice sans fin ? Voilà le plus fort argument des incrédules contre la réprobation éternelle ; ils le croient même sans réphque. 0 esprits forts, ô superbes intelligences, disons mieux, petits serpents à tête folle, que vous faites pitié, quand vous vous dressez contre les vérités divines ! Mais voyez

(1) Bibet de vino irae Dei cruciabitur igné et sulfure

Apoc , XIV, 10. — Et fumus tormentorum eorum ascendel in ssecult sœculorum. Apnc, xiv, 10, 11.

(2) Veritas Domini manet in selernum, Psal. cxvi, 2.

DE l'Éternité malheureuse. i97

donc ce qui se passe aux tribunaux de la justice humaine. Est-ce sur la durée du crime qu'on mesure la peine ? N'estce pas, au contraire^ sur sa nature et sur son énormité ? Il ne faut pas beaucoup de temps pour forcer une serrure^ et voler une somme considérable ; il ne faut qu'un instant pour plonger le poignard au cœur d'un ennemi^ ou lui envoyer à la tète un aplomb meurtrier; et^ pour ces fautes d'un instant, le voleur, l'homicide, sont condamnés à une longue prison, aux galères perpétuelles, à la mort et à une infamie éternelle ; et, si les criminels qui ont violé les lois de la société civile, pour ces fautes d'un moment, pour ces attentats aussitôt exécutés qu'entrepris et commencés, sont traités si sévèrement, que doit-ce être de ceux qui outragent la Majesté divine, qui méprisent son culte et profanent ses lois les plus saintes?

Battu sur ce point, l'incrédule se tourne aussitôt d'un autre côté, et dit : Est-il possible que Dieu ne soit jamais touché du malheur des damnés, lui qui est si bon et si miséricordieux? Est-il possible qu'il les laisse toujours briàler dans le feu de l'enfer, et qu'il veuille se venger d'une manière si terrible ? — Oui, certes. Dieu est bon et miséricordieux, et sa loi tout entière nous le témoigne assez; mais c'est sa bonté, dit saint Jean Chrysostome, qui nous rend plus dignes de châtiment, en aggravant notre iniquité (1). C'est parce qu'il est bon et miséricordieux que saint Paul s'écriait : « 11 est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant (2).>) Il est bon, mais sajustice égale sa bonté; mais sa bonté n'est pas une molle indulgence à tolérer le mal et à le laisser impuni. Mais, dit Tertullien, c'est parce qu'il est souverainement bon, qu'il déteste souverainement le mal ; et qu'est-ce à l'égard de Dieu que d'avoir une souveraine horreur pour le mal, si ce n'est de le poursuivre sans relâche et d'en être l'implacable ven*

(1) D. Chrys., Uom ix, tu I ad Ccr.

i2)Ueb., 1,31.

geur(l)? Ainsi, d'après le raisonnement de TertuUien, si Dieu cessait un instant de condamner et de punir le péché, il ne serait plus bon de la manière qu'il l'est et qu'il le doit être. C'est donc avoir une fausse idée de la bonté divine, que de supposer qu'un jour le crime pourra être en paix avec elle. Serait-il vraiment bon, continue Tertullien, le Dieu qui rendrait l'homme méchant par l'assurance d'une rémission future (2) ? Nous concluons donc que la bonté de Dieu ne détruit pas sa justice, et que cette bonté, tant de fois ici-bas méprisée, outragée, se changera en une rigueur inflexible , qui se fera éternellement sentir aux réprouvés. Poursuivons l'incrédule dans tous ses retranchements, car cette vue d'un tourment sî:ns fin l'irrite; il veut^ à toute force, rompre ce frein salutaire qui enchaîne ses passions, et il demande comment il peut se faire que le feu qui brûle les damnés ne s'éteigne jamais, et quel sera l'aliment qui nourrira ces flammes vengeresses. — Eh qaoi ! après avoir mis en question la bonté et la justice de Dieu, voudrait-il encore mettre des bornes à sa pu issance infinie '! Mais voici ce que lui répond saint Jean Chrysostome : « Un feu, dites-vous, qui ne s'éteindra jamais, comment cela peut-il se faire ? Mais comment se fait-il que le soleil, qui est sous vos yeux, soit toujours ardent et qu'il ne s'éteigne jamais ? Un feu qui brûle sans se dévorer ?. . . . Mais rappelezvous le buisson de Sinaï (3). » Et qui pourrait croire que le Dieu, qui a tout créé de rien et qui soutient tout par un seul acte de sa volonté, manquera de force et de vertu pour soutenir l'activité des feux vengeurs, sans aliment et sans matière? Lui faut-il autre chose, pour l'entretenir à tout jamais, que le souftle de sa colère ?

(1) Quis enim boni auctor, nisi qui inimicus mali; et quis inimicus mali nisi qui expugnalor; quis autem expn{;nator nisi qui et punitor. Teriull. adv. Marc.

(2) Et illum bonum judicares, qui hominem malum faceret securitate delicli. TertulL adv. Marc.

(3J D. Chrys., Hom. xi. in Math.

DE l'Éternité malhelreuse 199

Comment peut-il se faire, objecte encore l'impie, que les damnés brûlent toujours sans jamais être consumés, et que le feu, qui détruit tout, ne les détruise pas? — Mais est-il donc difficile à celui qui a créé les corps fît les âmes de rendre incorruptibles les uns aussi bien que les autres, et de leur faire éprouver les plus violentes ardeurs des flammes de l'enfer, sans que jamais ils en reçoivent la plus légère altération ? N'est-il donc pas le Dieu d'une puissance infinie, qui a signalé la force de son bras par les prodiges les plus éclatants, qui a conservé autrefois les trois enfants hébreux dans la fournaise? Il saura aussi conserver les réprouvés au milieu de tant de causes de destruction, et continuer leur vie, pour qu'ils continuent leur supplice.

L'Eternité des peines de l'enfer est donc un fait certain, incontestable, que la révélation nous atteste en cent endroits. Mais je vais plus loin, et j'ajoute que l'esprit humain, abandonné à lui-même, a trouvé plusieurs raisons de convenance, qui nous prouvent la justice de cet arrêt irrévocable fulminé contre les pécheurs. Et, quoique les jugements de Dieu n'aient pas besoin de la justification des hommes, puisqu'ils se justifient assez par eux-mêmes, comme dit le Prophète (l), il ne sera pas cependant hors de propos d'en citer les principales, pourconfondre encore davantage les incrédules.

1° La mort fixe le cœur de l'homme dans un état immuable, soit de haine, soit d'amour pour Dieu. Les pécheurs, en quittant la vie, n'ont pas perdu pour cela l'amour du péché; leur volonté perverse et criminelle dure toujours. Ils n'auraient pas mieux demandé que de vivre éternellement sur cette terre, pour pécher éternellement. Or, leur attachement au péché étant en quelque sorte éternel, il ne faut point s'étonner que le châtiment n'ait point de fin, puisque la voionté de pécher n'a point eu de terme.

2° Et, cette raison-ci rentre un peu dans la première,

(i) JuJicia Domini vera, juslificata in semetipsa. Fsal.xwi, ; '.

c'est que tout péché mortei^ une fois qu'il est commiS;, ne peut être effacé que par une satisfaction convenable, ou par une rémission purement gratuite de la part deD.eu. Or, le pécheur, dans l'enfer, étant privé de la grâce, ne peut otirir au Seigneur une expiation digne d'être acceptée. Il n'y a en enfer qu'un repentir forcé, qu'un repentir sans vertu, sans mérite, qui laisse toujours subsister le péché. D'un autre côté. Dieu n'est pas obligé de se relâcher des droits de sa j ustice ; bien loin de là, il nous a expressément avertis du contraire. Donc les réprouvés seront toujours avec leurs péchés, sans pouvoir les effacer ; donc, à s'en tenir aux termes de la justice, éternellement coupables aux yeux du Seigneur, ils méritent d'être éternellement l'objet de ses vengeances.

3° C'est mie vérité universellement reconnue, dit saint Augustin, qu'il faut mesm'er la grièveté de la faute à la dignité de la personne qu'elle outrage. D'où il suit que le péché, s' attaquant à la Majesté infinie, a une malice infinie, et que, par conséquent, il mérite une peine infinie. Mais nul être créé n'est capable de porter une peine infinie dans sa rigueur; reste donc une peine infinie dans sa durée, que le pécheur subira pendant l'éternité tout entière, afin qu'il y ait, entre le châtiment et le crime, toute l'égalité possible.

4° Si vous ne pouvez vous résoudre à admettre l'Eternité de l'enfer, regardez donc le Calvaire. Il y a, dit saint Bernard, une liaison étroite entre le dogme terrible d'une éternité malheureuse et les satisfactions infinies de l'Homme- Di€u. Si le péché avait pu être expié par le supplice passager des créatures, qu'était-il besoin que Jésus-Christ mourût? Jésus-Christ, sur la croix, nous apprend que le réprouvé sera toujours dans l'enfer.

5° Ne serait-il pas contraire à la justice et à la sainteté de Dieu qu'un jour il mît sur la même ligne ceux qui l'ont servi et aimé, et ceux qui l'ont constamment méconnu et blasphémé, les âmes les plus pures et les plus innocentes

avec les plus grands scélérats, les bourreaux avec leurs victimes, Néron avec saint Paul, Judas avec Jésus-Christ? El voilà ce qui arriverait, en supprimant l'Eternité des peines; alors la haine que Dieu porte au péché ne serait plus éternelle ; blasphème aussi injurieux à Dieu qu'absurde aux yeux do la raison.

Mais, au lieu de tant raisonner, croyons fermement, sur la parole de Dieu, ce que nous assure le catéchisme, que les réprouvés seront toujours vivants, afin de souffrir éternellement. Et (piellesalïVeuses tortures n'auront-ils pas à endurer dans l'enfer ! Elles excèdent toute idée, tout sentiment. Car, dans ce séjour de désolation, dit un prophète, ils portent tout le poids de la colère du Seigneur. Peut-on s'imaginer rien de plus cruel que d'être plongé dans un étang de feu, d'être de toutes parts investi de feu ? Mais l'Éternité est le plus i;rand des supplices de l'enfer; si les peines de l'enfer pouvaient avoir un terme, quelque éloigné qu'il fût, l'enfer ne serait plus l'enfer, les damnés ne seraient plus souverainement malheureux, parce qu'ils ne seraient plus sans espérance. Pour les réprouvés, comme pour les élus du Seigneur, tout est éternel : éternel le feu qui les ronge, éternelle la prison qui les renferme, éternelle la vengeance qui les poursuit, éternels les démons qui les tourmentent, éternelle la rage qui les transporte, éternels les pleurs et les grincements de dents !

Encore s'ils pouvaient oublier, ne serait-ce que pour un moment, que leur supplice est éternel, ce serait pour eux un moment de calme et de repos; mais non, l'Éternité est toujours présente k leur esprit, sans les abandonner un seul instant, sans que jamais ils puissent s'en distraire. A chaque moment, dit TertuUien, ils soutiennent le poids de l'Éternité tout entière, et, selon la comparaison qu'on a souvent faite, l'Éternité est, à l'égard d'un répouvé, comme un globe immense sous la pesanteur duquel ce malheureux gémit; il ne le touche que par un point, et cependant il est accablé de toute sa pesanteur. Aussi entend-on con-

tinuellement, sous les voûtes de Tenfer, résonner ces deux mots terribles, qui dominent le bruit et le tumulte, et dans lesquels viennent se résumer toutes les douleurs; Toujours, jamais, jamais, toujours; toujours brûleret jamais ne se consumer! toujours agoniser et ne jamais expirer! Toujours des tourments et jamais de relâche, toujours de nouveaux supplices et jamais le moindre allégement 2!.... Éternité! Éternité ! quel mot! qu'il est court; mais qu'il donne à penser !... Éternité, qui pourra mesurer tes incommensurables abîmes? qui pourrasonder tes incompréhensibles profondeurs? Éternité ! Éternité !...

A cette seule idée, mon esprit s'éblouit, mes idées se confondent; j'ai beau parcourir, par mon imagination, des millions d'années et de siècles, je ne suis pas encore avancé d'un seul pas. L'Éternité tout entière est toujours devant moi. Non, non, il n'y a rien qui puisse nous expliquer et nous faire sentir, comme il faut, cette désespérante Éternité. Supputez dans votre mémoire tous les nombres imaginables, creusez dans votre imagination les suppositions les plus incompréliensibles, vous n'approcherez pas encore de l'Éternité. Figurez-vous, disent les Pères, qu'un réprouvé a souffert autant de millions d'années qu'il y a d'étoiles au firmament, d'atomes dans l'air, de grains de sable sur la terre, de gouttes d'eau dans la mer ; il n'a pas même fait un pas dans cette carrière interminable de souffrances; il se trouve aussi peu avancé qu'au premier jour; il ne fait encore que commencer. Figurez-vous qu'il est condamné à subir les peines de l'enfer jusqu'à ce qu'il aura noyé l'univers de ses lai'mes, supposé même qu'il ne puisse en répandre qu'une seule de mille ans en mille ans..i. Grand Dieu! quelle épouvantable durée de siècles! Cette pensée fait frémir... Hélas î Caïn n'en aurait encore versé que cinq ousix.Quede millions, que de millions de siècles n'aurait-il pas à souffrir, avant qu'il eût rempli de ses larmes l'espace que nous occupons, avant qu'il pût en inonder la terre, qu'il pût remplir cette immense étendue qui sépare la terre

du ciel; ce ne serait pas encore là l'Eternité. Et cependant il y aura un point dans l'Éternité^ où un damné pourra dire que si Dieu eut conservé ses larmes, supposé même qu'il n'en versât qu'une tous les mille ans, il en aurait noyé Tunivers. Dites donc tout ce que vous voudrez db l'Éternité, ajoutez, multipliez tant qu'il vous plaira; jamais vous ne pouiTCz la comprendre. iMais ce qu'il vous importe de savoir, ce que vous ne devez jamais oublier, c'est qu'une seule larme d'une véritable pénitence peut maintenant éteindre pour vous les feux de l'enfer. N'attendez donc pas, pour apaiser le Seigneur, que l'Eternité vous accable de son poids et vous écrase sans ressource. Tandis qu'il en eâ^ encore temps, mettez votre vie et votre salut en sûreté. Quelle que soit la multitude de nos crimes, les chemins de la miséricorde nous sont ouverts, et, pourvu que nous revenions à Dieu de tout notre cœur, nous aurons part aux joies célestes, qu'il a promises à ses élus.

TRAITS UISTORIQUF.S.

1. Sainte Thérèse étant un jour en oraison, Dieu voulut lui faire voir la place, que les dénions lui avaient préparre en enfer. Elle se crut donc un instant transportée dans ce lieu de tourmont.s, sans savoir comment cela lui était arrivé. L'entrée lui parut semblable à celle d'un four fort bas, fort serré et fort obscur; le terrain n'était que de la boue Irés-sale, d'une odeur insupportable, et pleine d'un grand nombre de reptiles venimeux. Elle se vit logée dans un creux fait dans la muraille, en forme de niche. « Là, dit-elle, je sentis mon « âme brûler d'un feu si horrible, qu'à graml'peine je pourrais le c décrire tel qu'il était, puisque je ne saurais même le concevoir. J'ai € éprouve, au rapport des médecins, les douleurs les plus insuppor- «: liibles que l'on puisse endurer dans celle vie, tant par la conirac- « tion des nerfs que de plusieurs autres manières; mais toutes cei < douleurs ne sont rien en comparaison de ce que je souffris alors. « Et ceU même est encore peu, si on le compare à l'agonib où s* « trouve l'àme. Il lui semble qu'on l'éloulTe, qu'on l'étrangle; et sot « affliction et son désespoir vont jusqu'à un tel excès, que j'entre- « prendrais en vain do le décrire. C'est peu de dire qu'il lui parai»

« sans cesse qa'on la déchire sans cesse, parce que ce serait ainsi € une violence étrangère qui lui viendrait ôter la vie, au lieu que * c'est elle-même qui se l'arrache et se met en pièces. Quant à ce « feu et à ce désespoir, qui sont le comble de tant d'horribles tour- ' ments, j'avoue pouvoir encore moins les représenter. Je ne savais

< qui me les faisait endurer; mais je me sentais brûler et comme

< hacher en mille morceaux. »

La sainte, en écrivant, six ans après, ce qu'elle avait souffert dans celte afficuse prison, en était encore tellement épouvantée, qu'il lui semblait que son sanof se glaçait dans ses veines. « Aussi, ajoule-t- « elle, quelques douleurs que j'éprouve, je ne puis me souvenir de « ce que je souffris alors, sans que tout ce que l'on peut endurer ici- € bas, ne me paraisse méprisable. Brûler en ce monde n'est rien, en

< comparaison de brûler en l'autre, » Cependant Dieu ne lui fit voir qu'une image d'une partie de l'enfer; ce qui donne lieu de croire que, dans toute sa réalité, il est mille fois pire que ceUe peinture horrible qu'elle en a tracée.

Sainte Thérèse, sa vie, c. xxxii.

C'était la crainte du feu de l'enfer qui encourageait saint Polycarpe à souffrir le martyre. Le proconsul lui dit: «Je vais t'exposer aux bêtes féroces, si tu ne renonces à Jésus-Chrisî. > — « Je ne les crains pas, répondit il; parles souffrances, j'arriverai à la couronne de justice. > — « Si tu méprises la dent des bêtes féroces, je te ferai consumer par le feu. » — « Vous me menacez d'un feu, qui brûle un instant et qui s'éteint aussitôt ; car vous ne connaissez point le feu du jugement futur et du supplice éternel, qui est réservé aux impies. Mais que tardez-vous? Faites-moi tout ce qu'il vous plaira. » Il prononçait ces paroles d'un ton plein de hardiesse et de joie, et le visage rempli de grâce, en sorte que le proconsul en était tout étonné. EusÈBE, Hist. eccl. 1. IV. c. xv.

En l'an 2S5, deux pieuses personnes, Domnine et Théonille, furent arrêtées comme chrétiennes, et mises en prison, en attendant l'arrivée du proconsul de Cilicie, nommé Lysias. Lorsqu'il fut arrivé, Domnine comparut, et Lysias lui dit ; c Vous voyez ce feu et ces instruments de supplice, qui sont préparés pour vous ; si vous voulez les éviter, venez et sacrifiez aux Dieux. » Domnine répondit : « Je ne crains que les tourments éternels et le feu qui ne s'éteindra jamais; et c'est pour ne pas y tomber que j'adore Dieu et Jésus- Christ, son Fils, qui a fait le ciel et la terre avec tout ce qu'ils renferment ; car, pour vos Dieux ce ne sont que des Dieux de bois et de pierre. » Lysias irrité dit aux bourreaux : « Dépoui Uez-la de ses habits ei frappez-la de verges. > Elle expira dans ce supplice, et son corps fut jeté dans le feu. Théonille comparut ensuite, et Lysias lui dit; ^ Vous voyez quels supplices attendent ceux qui refusent d'obéir. Je

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