DE L'ESPERANCE ET DE LA PRIÈRE
PREMIÈRE INSTRUCTION
L'Espérance, sa nécessité, ses motifs, ses qualités, ses effets. — Grâces que Dieu nous a promises. — Dans quelles circonstances il faut faire des actes d'Espérarce.
Nous voici arrivés à la seconde vertu théologale, TEspérance, source féconde de toute sorte de bonnes œuvres, remède à toutes les maladies de Tâme, et le plus solide soutien de notre vie. On peut la comparer à une chaîne suspendue au trône de Dieu : tant qu'on s'y tient fortement attaché, on peut s'élever au séjour du bonheur; mais malheur à qui lâche prise ; il tombe infailliblement au fond de Tabîme.
D. Qu^cst-ce que TEspérancet
R. L'Espérance est un don de Dieu» par lequel nous attendons avec une ferme confiance les biens que Dieu nous a promis.
Nous disons 1* que cette vertu est un don de Dieu, car nous ne pouvons pas l'acquérir par nos propres forces, et il faut que Dieu la répande dans nos âmes, a Toute grâce
DE rESPERA>'CE- 263
excellente, dit saint Jacques, tout don parfait vient d'en haut, et descend du Père des lumières (i). »
2° Cette vertu nous fait espérer en Dieu, comme la Foi nous fait croire eu lui, ei conune la Charité nous le fait aimer; et, par conséquent, elle a Dieu pour objet immédiat, aussi bien que la Foi et la Charité.
3" Par cette vertu nous attendons, non pas les biens périssables de ce monde, tels, par exemple, qu'une maison, un héritage temporel, un emploi lucratif et honorable, car alors ce ne serait qu'une espérance purement humaine , mais les biens infmis de l'éternité, et la possession même de Dieu, qui seul peut faire notre béatitude.
4" Les biens que Di^'u nous a promis et les moyens de les acquérir, nous les attendons par l'Espérance chrétienne, avec une parfaite confiance, c'est-à-dire sans le moindre doute, sans la moindre hésitation, parce que notre Espérance s'appuie sur la bonté toute-puissante de Dieu.
L'Espérance repose sur la Foi, sans laquelle elle ne peut exister, ou bien elle ne serait qu'une vaine présomption ; elle accompagne aussi nécessairement la Charité, qui ne peut-être ni sans la Foi ni sans l'Espérance, de sorte qu'il y a entre ces trois vertus une connexion essentielle.
L'Espérance est d'une nécessité indispensable pour le salut. Pour arriver à Dieu, dit le grand apôtre, il faut d'abord croire qu'il existe, et ensuite croire qu'il récompense ceux qui le cherchent (-2). De même donc qu'on ne peut •»ller à Dieu sans croire à la vérité de son existence, de même aussi on n'ira jamais à lui, sans espérer en sa bonté. De plus, si c'est faire injure à Dieu que de ne pas croire à sa parole, n'est-ce pas encore l'outrager que de se défier de ses promesses ? Cependant combien de clirétiens, parmi
(1) Omne datiim opiimum, el omne donum perfectum, deiursùm e»t^ descendens a Paire luminum. Jac. i, H.
(2) Oportet acctnleninm ad Deum credere quia esl, el quôd inquireDlibus se remuneraïur sit. ïleb., xi, 6.
ceux-là même qui ne sont pas entièrement plongés dan* le vice, n'ont qu'un fantôme de cette vertu ! Car la véritable attente de ^a béatitude céleste renferme le détachement de ce monde, et le désir de s'unir à Dieu. Or, que de gens semblent mettre toutes leurs espérances ici-bas, ne s'occupent que des choses présentes, ne pensent presque jamais à la vie future, n'en entendent parler qu'avec ennui, et ne font rien pour la mériter * !
D. Sur quoi est fondée notre Espérance ?
R. Sur la promesse de Dieu qui ne peut nous tromper, sur sa toute-puissance, sur sa miséricorde inflnie et sur les mérites de Jésus-Christ.
Notre Espérance repose sur les motifs les plus forts et les plus puissants. Aussi, selon la parole de saint Paul (1), elle sert à notre âme comme d'une ancre ferme et assurée, qui la rend inébranlable au milieu des troubles et des agitations de cette vie. Elle est appuyée :
lo Sur les promesses de Dieu, promesses qu'il nous a mille fois exprimées dans les saintes Écritures, nous annonçant, et par lui-même et par la bouche de ses prophètes, et, en dernier lieu, par son Fils Jésus-Christ, la grâce, la sanctification, la gloire, et la félicité suprême à laquelle il nous destine. Promesses immuables, infaillibles; car Dieu pourrait-il manquer à sa parole ? Le supposer serait un blasphème. Et, comme pour nous donner plus d'assurance a voulant, dit saint Paul, montrer aux héritiers de son royaume la fermeté immuable du dessein de sa miséricorde et de sa bonté, il a interposé la foi du serment (2), afin qu'étant appuyés sur la parole et le serment de Dieu, deux choses inébranlables par lesquelles il est impossible que Dieu nous trompe, nous ayons une puissante consola-
(1) Qaam sicut anchoram habemus animae tutam ac firmam.
(2) Interposuit jusjurandum. Heb., vi, 17.
DE l'espérance. J«6
lion, nous qui avons mis notre refuge dans la recherche et la conquête des biens éternels et invisibles, qui font Tobjel de notre Espérance. »
2° Sur la toute-puissance de Dieu, Les hommes promettent beaucoup et tiennent peu, soit parce qu'ils sont fourbes et artificieux, et que leur cœur dément en secret les paroles de bienveillance qu'ils ont à la bouche ; soit parce qu'ils sont légers, inconstants; et que souvent leurs idées de la veille ne sont plus celles du lendemain ; soit enfin, parce qu'ils sont faibles, impuissants, et qu'il ne dépend pas toujours d'eux de tenir les engagements qu'ils ont contractés. Or, Dieu est la vérité même ; le ciel et la terre passeront ; mais ses paroles ne passeront point. De plus, il est tout-puissant, il n'a qu'à vouloir et tout se fait, et rien ne peut résister à sa volonté. Comment donc pourrait-il ne pas tenir les promesses qu'il nous a faites ?
3" Sur sa miséricorde infinie. Dieu est tout-puissant, Dieu est infiniment bon; peut-il y avoir de plus solide fondement à notre Espérance ? Sa bonté le porte à nous promettre le ciel ; sa toute-puissance nous garantit l'exécution de sa promesse. Je suis donc sûr de me sauver, pourvu que je ne mette pas obstacle aux desseins de sa miséricorde. Tout dépend de moi; Dieu ne me manquera pas; l'essentiel est que je ne manque pas à Dieu : si je me perds, si je n'obtiens pas le royaume éternel que le Dieu de bonté m'a promis, ce sera par ma faute ; ce sera parce que je m'en serai rendu tout à fait indigne. Quel motif pressant de demander sans cesse à Dieu cette fidélité de correspondre à ses grâces, qui est elle-même une grâce et de laquelle dépend mon salut éternel ! Enfant ingrat et dénaturé que celui qui renonce à l'héritage paternel, pour satisfaire quelque penchant vicieux, quelque pission crmiinelle !
A*^ Sur les mérites de Jésus-Christ. Quelle plus grande preuve de sa bonté et du désir qu'il a de notre salut, Dieu pouvait-il nous donner, que de nous envoyer son Fils unique Notre-Seigneur Jésus-Christ? Après cela, peut-il nou' II. 12
refuser quelque chose, ou plutôt ne nous a-t-il pas tout donné, en nous donnant Jésus-Christ (i) ? Ce divin Sauveur ayant sacrifié son corps et répandu son sang pour nous procurer la vie éternelle, que ne devons-nous pas attendre de ses mérites infinis, sollicitant en notre faveur la bonté de Dieu? De nous-mêmes, nous ne pouvons rien , car nous ne sommes que faiblesse, ignorance et péché; mais avec Jésus-Christ nous pouvons tout; par Jésus-Christ, nous obtiendrons infailliblement tout ce que nous demanderons au Père céleste; et nos mérites, si faibles qu'ils soient, unis à ceux de Jésus-Christ, ne seront pas indignes d'être présentés à la Majesté suprême. Bien plus, par la vertu du sang divin qui se répand sur nous, nous sommes, en quelque sorte, transformés en Jésus-Christ; c'est Jésus-Christ qui prie en nous, qui opère en nous, et, par là, nous devenons dignes de la faveur divine et des récompenses promises aux élus. Allons donc avec confiance au trône de la grâce, afin d'y recevoir miséricorde et d'y trouver grâce et secours (2).
Qualités de l'Espérance.
Elle doit être
4° Ferme. Quand c'est un Dieu qui nous promet le bonheur, un Dieu tout-puissant, un Dieu infiniment bon, un Dieu qui nous a donné la plus forte preuve de son amour, en sacrifiant pour nous son Fils unique, comment pourrions-nous ne pas être assurés de notre salut éternel? Je sais quel est celui en qui je me confie, disait saint Paul, et je suis certain qu'il est assez puissant pour me sauver
(1] Quomodô non etiam cum illo omnia nobis donavil. Rom., ▼111, 32.
(2) Adeamus ergô cum fîduciâ ad tronum gratiae, ut misericordiam consequamur et gratiam inveniamus in auxilio opportuno. Eib., IV, 16.
au grand jour (1). Ainsi^, quelle que soit rénormité de nos crimes, la fougue de nos passions, la violence de nos tentations, nous ne devons jamais désespérer. Pécheurs^ quand vous seriez plongés dans les plus profonds abîmes du vice, vous pouvez encore vous relever; Dieu est toujours prêta exaucer le cri de votre repentir, car sa bonté surpasse infiniment votre malice, et il aime à la faire briller avec un éclat extraordinaire, en favorisant de ses grâces ses plus grands ennemis. Sa puissance, qui vous a tiré du néant, peut également vous tirer du bourbier de vos crimes, et faire de vous un ange, pourvu que vous ne résistiez pas à ses desseins. Que votre cœur ne chancelle donc jamais dans la confiance en la miséricorde du Seigneur, car c'est une vérité incontestable que tous vos péchés, si multipliés qu'on les suppose et si hideux qu'ils soient en eux-mêmes, comparés aux mérites de Jésus-Christ , sont moins qu'une goutte d'eau dans l'Océan (2).
Quant à vous, justes, que la fragilité humaine entraîne à bien des fautes, à bien des misères, vous devez sans doute les déplorer et vous en humilier devant le Seigneur; mais bien loin de vous décourager et de vous laisser abattre, redoublez d'ardeur parmi les difficultés, parmi les assauts les plus furieux de l'ennemi (3). Soyez toujom's fermes comme le roc au milieu des vagues, et immobiles dans la confiance que vous devez au Seigneur, qui ne permet jamais que ses fidèles serviteurs soient tentés audessus de leurs forces, et qui couronnert ^^t ou tard votre générosité et votre constance.
^"^ Mêlée de crainte . Car si elle est certaine et exempte de toute inquiétude du côté de Dieu, qui ne peut manquer à ses promesses, elle est fort incertain, par rapport à nous^ si exposés à manquer à nos devoirs et qui y nian-
(1) Scio enim cui credidi. II. Tim., i, l2.
(2) Ubi abundavit deliclum, superabundavit gratia. Rom., v, 20,
(3) Viriliter agile, ei confortetur cor vestrum, omncs qui speratia in Domino. Psal. xxx, 25.
quons si souvent en effet. Dieu^ il est vrai, ne nous abandonnera jamais le premier; mais c'est le pécheur qui l'abandonne et le fuit. Et, comme nous pouvons à chaque instant faillir, il faut qu'à la pleine et légitime confiance que nous avons en Dieu^ se joigne un juste sentiment de défiance de nous-mêmes. Aussi nous est-il recommandé d'opérer notre salut avec crainte et tremblement (1). Savons-nous, en effet, si nous sommes dignes d'amour ou de haine? Savons-nous si nous persévérerons dans le bien, si nous marcherons toujours, sans encombre et d'un pas assuré, dans le sentier étroit de l'innocence et de la vertu? Que celui qui est debout, dit saint Paul et qui se croit ferme, prenne bien garde de ne pas tomber (2). Cette crainte salutaire, si souvent recommandée dans la sainte Écriture, est l'antidote de la présomption, comme la confiance en Dieu est l'antidote du désespoir. Bien loin d'affaiblir notre Espérance, elle se concilie trèsbien avec elle et en est une marque assurée, selon cette parole du prophète royal : a Ceux qui craignent le Seigneur, espèrentenlui(3).» En deux mots, défiance denous-mêmes, confiance en Dieu; voilà ce qui constitue la vertu d'Espérance. Ces deux perfections, dit saint Bernard, sont comme les deux pieds de Dieu. Baiser l'un sans l'autre, ce serait ou une trompeuse sécurité ou un désespoir déplorable (A).
3° Accompagnée de bonnes œuvres. Espérer le ciel et ne rien faire pour le gagner, ce ne serait pas là l'Espérance chrétienne, mais une lâche présomption. Aide-toi, le Ciel t'aideia, dit le proverbe. Et, en effet. Dieu ne nous sauvera pas malgré nous; il nous appelle à lui, il nous aide
(1) Cum metD et tremore vestram salutam operamini. Philip. i n, 12.
(5) Oui se existimat stars, videat ne cadat. I. Cor., x, 12.
(3) Qui liment Dominom speraverunl in Domino. Psal. cxvm, 2.
(4) Quorum allerum sine altero osculari vel temeraria securilaj •et, vel desperatio futfienda. D Dem. Serm da Magdal.
même à marcher; mais si nous le fuyons, si nous le repoussons, comment pourrons-nous arriver à la béatitude qu'il nous destine? Et voilà l'aveuglement fatal, dans lequel vivent tant de chrétiens. Nul ne veut renoncer à sa part du Paradis; mais où sont ceux qui travaillent pour le mériter? Pleins d'ardeur pour leurs plaisirs et pour leurs intérêts temporels, ils croupissent dans une honteuse apathie pour leur âme, pour le ciel, pour Dieu ; et ils disent qu'ils veulent se sauver ! Toute Espérance sans conversion , sans amour de Dieu, est une pure illusion. Espérez en Dieu, dit le Prophète, mais en même temps laites le bien (1).
Bdets de l'Espérance.
On peut dire de ceiU. vertu qu'elle est la corne d'abondance, d où les anciens poètes avaient feint qu'il naissait toute sorte de fruits les plus délicieux.
i^Èlle nous console dans nos maux. A combien de rudes épreuves nous sommes exposés en cette vie ! Fatigues, peines, travaux, inquiétudes, alarmes, injustices, persécutions, maladies, afllictions de toute espèce, voilà quel est le tissu de nos jours : la iouleur, sous mille formes diverses, est en ce bas monde n< tre partage. Mais, malgré les maux qui fondent sur lui , le véritable chrétien conserve toujours un calme et une paix inaltérables, parce qu'il sait que tout lui vient également de la main de Dieu, les disgrâces comme la prospérité , et que tout doit contribuer à son salut. 11 dit, comme saint Paul ; a Je souffre; mais je ne suis pas abattu (2), » parce qu'il sait que le temps de la tribulation passera bientôt; qu'une peine légère, endurée pour l'amour de son Dieu, lui procurera un poids immense de gloire; qu'un jour viendra où Dieu lui-même essuiera ses larmes et le fera entrer en participation de ses ineffables
(1) Spera in Oomino et fac bonitatem. Psal. xxxvi, L (2^ Patior, seJ non confundor. II. Tim., i, 12.
(lélijces. Il reçoit même les coups les plus terribles de la Providence comme des grâces de prédilection, qui lui fournissent le moyen d'expier ses fautes et de graver en sa personne, d'une manière plus parfaite, l'image adorable du Sauveur, et qui l'approchent ainsi de plus en plus du terme heureux auquel il aspire ; par où nous voyons encore que non-seulement l'Espérance chrétienne allège les peines de cette vie, mais qu'elle y fait de plus trouver de la douceur et une sainte joie, en montrant aux âmes fidèles que leurs souffrances leur donnent tout autant de traits de ressemblance avec Jésus crucifié, et leur assurent un plus haut degré de gloire dans le ciel *.
2° Elle nous soutient dans nos tentations. Il nous en vient de toutes parts , du côté du monde qui est plein de scandales, du côté du démon toujour acharné à notre perte, du fond de notre propre nature et de notre chair si dépravée par le péché, si portée à la corruption et que nous avons tant de peine à soumettre à l'esprit. Mais tous ces ennemis du salut, si impétueux que soient leurs efforts, ne pourront rien contre un cœur véritablement animé de l'Espérance chrétienne. Mon Dieu est ma lumière et mon salut, se dit-il à lui-même ; qui p)urrais-je craindre? Le Seigneur est le protecteur de ma vie; qui pourrait me faire trembler (i)? Et il repousse avec un courage intrépide les assauts les plus rudes, parce que le combat finira bientôt et que la récompense sera éternelle.
3« Elle 710US détache de cette vie. En effet, aux yeux de l'Espérance chrétienne, nous ne sommes que des étrangers et des voyageurs sur la terre, et nous nous acheminons à chaque pas vers le ciel, qui est notre véritable patrie. Cette attente d'une vie à venir, d'une vie éternellement heureuse, nous désenchante de tout le faux brillant des vanités du siècle, et nous dégage de toutes les affections
(1) Dominus illuminatio mea, quem limebo ? Dominus prolector vilae raeae, à quo irepidabo. Psal. xivi, 1,
DE l'espérance. ÎTl
séduisantes qui nous corrompent. Insensé qui se plaît dans son exil, qui voudrait y bâtir une demeure permanente ! Enfants de Dieu, appelés à le voir, à le posséder sans fin, comment pourrions-nous nous complaire dans la boue de ce siècle, au milieu de ce monde rempli de malice et de corruption ! Entendons ici la voix du Prophète qui nous crie : a Enfants des hommes, jusques à quand aimerez-vous la vanité et poursuivrez-vous le mensonge (1)? » Ouvrez vos yeux fascinés par les mille bagatelles de ce monde; élevez vos cœurs appesantis par de dangereuses affections. Le bonheur n'est que là-haut, au sein de Dieu 3.
4° Elle nous anime au service de Dieu. D'où vient que nous sommes si tièdes et si languissants, quand il s'agit de rendre au Seigneur le culte que nous lui devons? C'est que nous perdons de vue la récompense éternelle promise à la vertu. Voyez ce que font les marchands pour un gain temporel, les militaires pour un honneur passager, les laboureurs pour une récolte incertaine, les savants pour une science fastueuse : à quels travaux ils se livrent ! que de peines et de dégoûts ils surmontent ! Et nous, chrétiens, qui avons un royaume éternel à conquérir avec tous les trésors de l'immortalité, cette attente des biens futurs ne serait pas capable d'exciter notre zèle et d'enllammer notre courage ! La récompense étant si grande et si au-dessus de nos mérites, craindrons-nous de faire quelques efforts pour la mériter? C'est cette Espérance du ciel qui soutenait les martyrs dans les terribles combats de la foi, qui leur inspirait une force invincible et leur faisait braver toute la cruauté des tyrans. C'est cette Espérance du ciel qui a porté tant de vierges chrétiennes, tant de fervents solitaires, tant de saints pénitents, à fouler aux pieds les plaisirs et les honneurs du siècle, pour mener une vie cachée en Dieu. Et, si nous voyons encore tant de généreux
(1) Ut quid diligiiis vanitatem et quœrilis mendacium ?P«ai. iv, S.
2TÎ PREMIÈRE LEÇON.
chrétiens se conserver purs au milieu de la contagion du monde, fermes au milieu des scandales, zélés au milieu de rindifférence universelle, luttant courageusement contre le respect humain, contre le torrent de la licence et de l'impiété, contre les faiblesses de leur propre cœur, c'est l'Espérance des biens éternels qui les anime. Désirons comme eux le ciel, et comme eux nous travaillerons à nous en rendre dignes.
Tels sont les salutaires effets de TEspérarxoe chrétienne. En quelque état que l'homme se trouve, dans la prospérité comme dans l'adversité, elle le rend toujours content, parce qu'il se résigne à la volonté de Dieu et qu'il se confie en sa miséricorde. Oui, le juste affligé et patient est toujours heureux, autant du moins qu'on puisse l'être en ce bas monde, parce qu'il trouve dans ses espérances les prémices et l'avant-goût des félicités éternelles.
Ici remar([uons la beauté de l'Évangile et la miséricordieuse tendresse de notre Dieu, qui nous fait un devoir d'une vertu si consolante, d'une vertu qui trouve, pour ainsi dire, sa récompense en elle-même, par les douceurs dont elle inonde notre âm( ; et encore, après cela^ Dieu nous récompense d'avoir esj >éré !
D. Quelles sont les grâces que Dieu nous a promises? R. La vie éternelle, et les secours dont nous avons besoin pour y arriver.
1° Ijx vie éternelle. Voilà la sublime fin, pour laquelle nous sommes créés; voilà le terme de notre pèlerinage. Quelle promesse plus magnifique, plus capable de nous enflammer d'amour. Dieu pouvait-il nous faire? Il nous montre en perspective, pour prix de nos efforts et de nos mérites, un bonheur sans fin, le bonheur dont il jouit luimême, et auquel il veut bien nous associer. 0 paradis, ô bien-aimé séjour, ô félicité suprême, on a dit de vous des choses merveilleuses; et tout ce qu'on en peut dire ou
penser est encore mille foif au-dessous de la réalité ! L'œil n'a point vu, dit le grand apôtre, l'oreille n'a point entenduj l'esprit de l'homme n'a jamais compris, son cœur n'a jamais senti ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment (1). Portons sans cesse nos regards vers cette céleste patrie^ où des torrents de joie et de volupté couleront sur nous, où l'esprit, le cœur, la raison, toutes nos facultés, ici-bas soumises à tant d'épreuves, seront amplement satisfaites et trouveront un contentement parfait, à l'abri de toute vicissitude, où la possession, la seule vue de Dieu nous remplira d'un charme ineffable, d'une paix sans trouble, de délices sans mélange, d'une gloire éternelle et infinie. Si nous étions bien pénétrés de ces vérités, ferionsnous grande estime du monde et de ses trompeurs attraits? Oh que la terre me semble vile et méprisable, quant je regarde le ciel (2) ! disait un grand saint *.
2' Les secours dont nous avons besoin pour y arriver. Quoique faits pour le ciel, de nous-mêmes nous ne pourrions jamais y parvenir, si Dieu ne nous y portait sur les ailes de sa miséricorde et de sa bonté. Mais il a pitié de notre faiblesse, et il nous ménage avec une sollicitude VTaiment paternelle tous les moyens nécessaires à notre sanctification. Grâces intérieures et extérieures, saintes pensées, célestes désirs, lumières qui éclairent notre esprit, pieux mouvements qui dirigent notre volonté, instructions salutaires, bons exemples, force et courage pour persévérer dans le bien, il nous accorde toute sorte de faveurs, sans aucun mérite de notre part, et il suffit que nous y coopérions pour arriver à l'éternelle béatitude qu'il nous a promise. Dieu ne nous refuse donc rien de ce qui a rapport à notre salut ; il nous donne la grâce et la gloire, tant il a de bonté pour nous (3) !
(1) Quod oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominia ascendit, qHse prœparavil Deus iis qui diligunt iilum. I. Cor., n, 9.
(2) Quàm sordet tellus, quùm cœlum aspicio!
(d) Graliam el gloriam dubit Dominus. Psal. lxiii, \2.
Quand devons-nous faire des actes d'Espérance?
Il en est des actes d'Espérance comme de ceux de Foi et de Charité; car ces trois vertus sont également indispensables;, et;, en quelque sorte, inséparables. Nous devons donc produire des actes d'Espérance souvent dans le cours de la viC;, à l'exemple du voyageur qui, tout le long du chemin, tourne de temps en temps ses yeux et ses pensées vers le but de son voyage. S'il n'y pensait jamais, pourrait-on dire qu'il désire sincèrement y parvenir ? Et, si nous ne pensions jamais au ciel, si nous ne témoignions jamais au Seigneur le désir d'y arriver, ne serait-ce pas une preuve que nous en faisons peu de cas? et par là même ne serait-ce pas nous en rendre indignes ? Les bons chrétiens ne manquent donc jamais de faire des actes d'Espérance, du moins dans leurs prières journalières. II n'y a d'ailleurs rien de plus propre à nous faire avancer dans la voie du salut, que de ranimer notre confiance en Dieu.
Mais à part cette obligation générale de faire des actes d'Espérance, il est des circonstances particulières où nous devons en produire. Les principales sont :
1' Quand on a atteint Vâqe de raison et qu'on est suffisamment instruit de la sublime fin, à laquelle Dieu nous destine. Alors nous devons y tendre de toute l'ardeur de notre âme, témoigner à Dieu notre désir d'y arriver, et lui exprimer notre confiance en l'infaillibilité de ses promesses.
2° Quand on se prépare à recevoir quelque sacrement. C'est une bonne disposition et un acte agréable au Seigneur que de s'abandonner alors, avec une entière confiance, à sa divine conduite. C'est surtout quand il s'agit de se réconcilier avec Dieu, que la vertu d'Espérance, comme l'a défini le concile de Trente, est absolument nécessaire pour obtenir la justification.
3° Dans les tentations de désespoir, car on guérit les
DE l'espérance. Î75
contraires par les contraires,, les vices par les vertus. Vous sentez-vous donc abattu, découragé par le souvenir de vos péchés et par le sentiment de votre faiblesse, vite, ayez recours à Dieu. Dites comme le Prophète : « Je mets ma confiance dans le Seigneur(l); vous êtes, Seigneur, mon refuge, ma ressource et mon appui (2). » Et aussitôt, vous sentirez votre courage renaître, et la pusillanimité fera place à la force et à la générosité.
4o Dans les épreuves et les adversités. Si le monde nou^ délaisse, si la fortune nous trahit, si de faux amis nous trompent, si la santé nous abandonne, si la mort frappe des personnes chères à notre cœur, redoublons alors de confiance en Dieu, nous consolant des privations présentes par Tattente des biens iuturs.
5° A l'article de la mort. C'est au moment où le voyageur approche de son terme , que son ardeur se réveille. Il se réjouit de l'heureux succès de son voyage ; il va se reposer de ses fatigues. Comment se fait-il donc que, sur les portes de l'éternité, l'homme soit si souvent dans la crainte et le trouble ? C'est que les prévarications de sa vie et la crainte des jugements de Dieu reliraient; les terreurs de la mort l'assiègent, et le démon, alors plus acharné à sa proie, s'efforce de le jeter dans le désespoir. En ce moment décisif, que le pécheur ne perde jamais de vue les miséricordes infinies du Seigneur. Il a pardonné au bon larron sur la croix, et il ne rejettera jamais l'humble prière d'une âme pénitente. Courage donc etconliance! Tant qu'il vous restera un souffle de vie, la porte du salut vous est ouverte, les sacrements de l'Église vous sont offerts ; recevez-les avec foi et amour, et tous vos péchés vous seront remis. Les personnes, qui assistent les mourants sur leur lit funèbre, doivent leur suggérer des actes d'Espérance; car, souvent affaissés par la maladie, ils sont
(1) In Domino confido. Psal. x, U
(î) Dominus forliludo mea et refugium mcum et liberator meus. Psal. XVII, 3.
incapables d'en produire par eux-mêmes. Pour bannir les terreurs de la mort et de l'enfer, qui pourraient les désespérer, il est bon de faire entendre souvent à leurs oreilles quelques-unes de ces pensées du roi-prophète. « J'espère en vous, Seigneur, et mon espérance ne sera pas confondue (1). » — a 0 mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains (2). »
TRAITS HISTORIQUES
1, L'Espérance est la goutte cordiale, que Dieu a jetée dans notre coupe, pour ôter à la boisson de la vie ce qu'elle a d'amer.
Quel? plus excellents modèles d'Espérance pourrions-nous proposer que les justes et les patriarches de l'ancienne loi, qui ont espéré en Dieu contre toute espérance. Ils ont attendu et désiré avec la plus vive ardeur, pendant des milliers d'années, l'effet des promesses divines, se regardant comme des étrangers et des voyageurs sur la terre; car ils soupiraient après une meilleure patrie, qui est la patrie céleste. Ils sont morts, dit saint Paul, sans recevoir les biens que Dieu leur avait promis ; mais ils les ont vus et comme salués de loin, et, enfin, aux jours marqués par la divine Providence, ils ont obtenu raccomplissemenl de leur bonheur.
Soutenu par la vertu d'Espérance, Vîoé, divinement averti de ce qui devait arriver et craignant le courroux céleste avant qu'il éclatât, bâtit l'arche pour sauver sa famille, et, lorsqu'il vit tout le monde périr, bien loin de s'affaiblir dans son espérance, il s'attacha invinciblement aux promesses divines.
De Noé, celte même Espérance a passé à Abraham, Isaac et Jacob, qui ont vécu dans la même attente des biens, que Dieu leur promettait en la personne de celui qui devait sortir de leur race, et dans Isquel il devait un jour bénir tous les peuples de la terre. Le grand objet de la religion des Juifs a été d'attendre la délivrance du genre humain par le Messie, qui devait venir au temps fixé par les conseil» éternels.
2. Qui jamais fut plus affligé que Job ? Accablé de toute sorte de maux, dépouillé de ses biens, privé de ses enfants, frappé d'ulcères an tout son corps, outragé et calomnié par ses meilleurs am^s, et
^1) In te, Domine, speravi; non confundar in œternum. Psal. XIX, 2.
(2) In manus tuas^ Domine^ commendo spiritum meum. PsaL &XX, 6.
pour comble de douleur, insulté par sa propre femme, cet homme admirable se fortifie de plus en plus dans lEspérance et la confiance qu'il a en Dieu. Croyez-vous donc, dit-il lui-même, en me voyant dans cet état affreux qui me réduit presque à déchirer ma propre chair avec mes dents, et à vouloir prodiguer ma vie par le désir que j'ai à toute heure de mourir, croyez-vous que ce soit par impatience et par désespoir? Non certes. Quand bien même Dieu me tuerait, je n* laisserais pas d'espérer en lui (!)• Et que lui importent aprAs l^utles souffrances de celte vie ? c Je sais, dit-il en un autre endroit, que mot Rédempteur est vivant et que je ressusciterai au dernier jour; je sais que je serai revêtu de celte même chair, que je reverrai mon Dieu de mes propres yeux. C'est là l'espérance que.i'ai, et qui reposera toujours dans mon cœur (2). »
Tobie montra la même grandeur d'âme, dans les diverses affliclioni qui vinrent l'assaillir. Étant devenu aveugle, ses parents et ses amis le raillaient de sa manière de vivre, et lui disaent: « Où est votre Espérance, pour laquelle vous faisiez tant d'aumônes et vous ensevelissiez les morts? » Mais il leur répondit, en les reprenant: t Ne parlez point de la sorte ; car nous sommes les enlanis des saints, et nous attendons cette vie, que Dieu doit donner à ceux qui ne violent jamais la fidélité qu'ils lui ont promise. » Et ains: il demeura ferme et immobile dans la crainte du Seigneur.
3. Saint Bernard, étant atteint d'une maladie dangereuse, eut une vision dans laquelle l'esprit tentateur s'efforça de le jeter dans le désespoir, en lui reprochant ses péchés avec l'exagération dont il est capable. Mais le saint, au lieu de se troubler, triompha heureusement de cette attaque, et dit à Satan : « J'avoue que de moi même je c ne suis pas Qij;ne des grâces de Dieu, et que je ne puis, par mes «propres mérites, obtenir le royaume de cieux. Mais Jésus-Clirisl < l'a conquis par ses souffrances, et il a bien voulu me transférer « tous ses droits. C'est par ce don de sa pure libéralité que je regarde « avec confiance le trône céleste comme une chose qui m'appartient > A celle réponse l'ennemi du salut se retira tout confus, et saint Bernard revint à lui-même, comblé des plus douces consolations.
Vie de st. Bern.par Guill. dest. Thierri.
4. Animé par la vue du ciel, où il espérait entrer, saint Etienne reprochait aux Juifs leur obstination et leur aveuglement, avec une force et une sagesse à laquelle ils ne pouvaient résister. Ils subornèrent donc des gens, pour leur faire dire qu'ils l'avaient entendu blas-
(1) Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo. Job., xiii, 15.
(2) Scio enim quôd Redemptor meus vivit, et in novissimo die <!• terra surrecturus sum, et rursùm circumdabor pelle meà, el in &51 nu meâ videbo Deum meum. Job., xix, 25, 26.
phémer contre Moïse et contre Dieu. lis émurent le peuple, les sénateurs et les scribes, et, se jetant sur lui, ils l'entraînèrent au conseil. Là, tandis que tous les yeux étaient fixés sur le généreux athlète de la foi, son visage parut majestueux et tout brillant de lumière comme celui d'un ange. Tant était vive l'impression de la gloire future dont il était rempli ! Malgré les cris de fureur qui s'élèvent de toutes parts contre îui, il parle avec une sainte hardiesse. « Têtes dures, dit-il aux JuifS; hommes incirconcis de cœur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit. •» A ces paroles, ils entrèrent dans une rage qui leur déchirait le cœur, et ils grinçaient des dents. Mais toute la malice des hommes ne peut rien contre le juste, qui n'a de pensées et de désirs que pour la céleste patrie. Etienne, levant les yeux, s'écrie : « Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout, à la droite de son Père. » Alors ils se jetèrent sur lui et le lapidèrent.
Saint Symphorien, d'une illustre famille d'Autun, joignait une grande connaissance des belles-lettres à celle de la religion. 11 était à la fleur de l'âge et universellement estimé pour ses belles qualités, lorsqu'il fit le sacrifice de sa vie, par l'Espérance de la vie future. Ayant marqué son horreur pour le culte des idoles, il fut condamné à êire décapité. Comme on le conduisait hors de la ville pour être exécuté, sa mère, qui le regardait passer, lui cria avec un courage digne de la mère des Machabées : « Mon fils, mon cher fils Symphorien, souvenez-vous du Dieu vivant, et soyez ferme jusqu'à la fin. Élevez votre cœur en haut, et regardez celui qui règne dans le ciel. On ne vous Ole point la vie; on ne fait que vous la changer en une m«illeure ; le chemin est étroit et difficile, mais il est court.» Ce saint jeune homme, animé par ce discours enflammé de sa mère, consomma son martyre avec beaucoup de joie. RuiNAnT. Act. des mart.
Alexandre le Grand, sur le point de partir pour sa célèbre expédition d'Asie, distribua presque toutes ses richesses entre ses capitaines etse.? soldats. « Que vous reste-til donc. Seigneur?* lui dit alors Perdiccas. — « L'espérance,» répondit-il.— « Elle nous sera commune avec vous, » lui répliqua Perdiccas; et il lui rendit son présent. — Eh quoi î si la seule perspective d'une vaine gloire animait ainsi ces généreux guerriers et les portail à se dépouiller de tout, pour se rendre invincibles, que ne devons-nous pas faire, nous qui n'avons pas simplement un royaume terrestre à conquérir, mais un royaume immortel ? Pourquoi tant s'attacher aux frivolités de ce monde? l'Espérance chréiif-nne ne doit-elle pas nous suffire ? Quoiqu'il puisse lui arriver de fâcheux, <îuelcjue perte qu'il essuie, un chrétien est tou jours assez riche, tant que l'Espérance lui reste.
On aime à voir Les grands génies, les sommités de la science, au milieu de la gloire qui les environne, tourner leurs regards vers félicita des élus. Dernièrement, dans une réunion de plusieurs per-
ionnages de distinction, qui eut lieu chez le préfet de la Manche, à cause de la bénédiction de sa chapelle, l'évêque de Coutances, apercevant l'illustre astronome Lo Verrier, s'empressa de lui jffiir ses félicitations bien sincères sur la découverte savante, qui a j^ndu son nom si célèbre dans toute l'Europe. — « 3Ionsieur, dit le prélat, on ne peut pas dire de vous comme de beaucoup d'autres, que vous vous êtes élevé jusqu'aux nues, ce serait inexact. Vous avez fait bien plus, vou-3 vous êtes élevé jusqu'aux astres. » — « Monseigneur, ce n'est pas assez, répondit l'illustre interlocuteur, je veux encore monter plus haut, et je médite une entreprise beaucoup plus importante. » — Tous les membres de la société, moins surpris qu'attentifs, attendaient l'annonce d'une nouvelle découverte astronomique, lorsque M. Le Verrier, s'inclinant gracieusement vers Monseigneur, lui dit avec cette noble simplicité, qui est le cachet du vrai mérite : « Je l'avoue. Monseigneur, j'ai l'ambition de m'élever au-dessus des astres; je veux aller au ciel, et j'espère que Votre Grandeur, pour faciliter mon entreprise, ne me refusera pas le secours puissant de se» prières. » Ami de la Relig. 9 novembre 1847.
DEUXIÈME INSTRUCTION
La Prière. — Sa nécessité comme devoir de religion, et comme moyen d'obtenir la grâce.
D. Qu'est-ce que la prière?
R. C'est une élévation de notre âme à Dieu, par laquelle nous lui rendons l'hommage qui lui est dû, et nous lui demandons les biens qui nous sont nécessaires.
Le grand, le premier moyen de sanctification que nous a donné le Père céleste, celui qui nous fait obtenir tous les autres, et qui est, pour ainsi dire, l'âme et la base de toute religion, c'est la Prière. C'est en elle que les saints ont toujours mis l'espérance du salut. Elle est, nous disent-ils, a un trésor inépuisable, une source de richesses, an port qui met à l'abri des tempêtes, une garantie assurée de paix et de bonheur (1). » Elle est « le cri du cœur, la respira-
(1) D. Chrysost. Deincomprehensib. Dei, orat. 5.
lion de Vknie, la marque nécessaire de la vie spirituelle, Tunion de l'homme avec son Dieu (1). » Mais, pour plus de clarté et de précision, nous dirons avec le catéchisme que la prière est :
lo Une élévation a? iiotre âme à Dieu. En effet, par la Prière, l'âme s'arrache à ce tourbillon d'affaires humaines, d'intérêts matériels, pour s'occuper de la seule chose véritablement nécessaire, de son salut, de son éternité. Elle quitte donc ce bas monde, elle prend son essor, et s'élance jusqu'au sein de Dieu, afin de lui exposer ses besoins, de lui payer le juste tribut de sa reconnaissance, et de s'entretenir, en quelque sorte, cœur à cœur avec lui. Les saintes pensées, les pieux sentiments sont comme les deux ailes avec lesquelles elle s'envole vers son divin époux, et comme les deux bras dont elle l'embrasse. Par là, nous pouvons déjà voir quelle est l'excellence de la Prière : elle nous met en communication avec la Majesté suprême; elle nous fait jouir de ses plus précieuses faveurs; elle est donc la plus digne occupation de l'homme.
2° Par la Prière nous rendons à Dieu l'hommage qui lui est dû. Dieu étant notre créateur, notre père, notre maître, notre juge, nous devons adorer ses grandeurs infinies, le remercier de ses bienfaits continuels, nous humilier sous sa puissance, espérer en sa bonté, et craindre les terribles effets de sa justice. Or, la prière nous tait entretenir avec lu- un saint commerce d'adoration, de louanges, de reconnaissance, d'amour, de gémissements sur nos fautes, de confiance en son éternelle miséricorde, et elle est, pour ainsi dire, le fonds du culte que nous devons à sa Divinité. Aussi le prophète royal compare-t-il l'ilme qui prie à un luth, à une harpe, parce que ses accents sont comme une douce mélodie qui se mêle au concert des anges, pour rendre honneur et gloire au Très-Haut (2).
(1) D. Aufj., in l'sal. xxxvii. — D. Joan. Climac. Grad. xxviii.
(2) Exsurge , glona mea, exsurge, psalterium et cilhara. Tsal. LVI, U.
30 Par la Prière, nous demandons à Dieu les biens qvÈi nous sont nécessaires. Quoique, sous le nom générique de Prière, on entende tous les actes et tous les sentiments de religion, cependant, à proprement parler, la Prière n'est autre chose qu'une ardente et respectueuse demande que Ton fait à Dieu de quelque faveur. Avant que l'homme fût dégradé par le péché, sa prière n'était que louange et action de grâces. Adam, dans le paradis terrestre, ayant en abondance tout ce qu'il pouvait désirer, n'avait pas besoin de gémir, ni de crier vers le Seigneur ; il n'avait qu'à bénir l'ineffable bonté de son créateur, qu'à chanter continuellement l'hymne de la reconnaissance (i). Mais depuis notre chute, remplis de misères, sujets à mille maux, faiblesse et néant de tous côtés, ne devons-nous pas nous adresser au suprême dispensateur de tous les dons, à celui-là seul qui est notre force et notre refuge, qui nous console dans nos peines, nous soutient et nous encourage dans nos épreuves, et nous accorde, si nous les lui demandons, des grâces proportionnées à tous nos besoins. Ainsi, prier, c'est demander à Dieu ce qu'il jugera nous être convenable (2).
D. Est-il nécessaire de prier?
R. Oui , c'est un devoir des plus indispensables de notre religion.
Puisque la Prière, ainsi que nous l'avons déjà dit, est un chant de gloire à Dieu, un hommage à sa Majesté suprême, et en même temps un humble aveu de notre faiblesse et le cri de notre misère, il est aisé d'en conclure qu'elle est tout à la fois pour nous un de^ oir et un besoin. L'honneur que nous devons rendre à Dieu et la
(t) In paradiso nos clamabas , non gemebas , sed ianJabas D. Aug.
(2) Oralio est pelitio decentium à Deo. D. Joan. Damasc, Parall, lib. II, c. XV.
charité, que nous nous devons à nous-mêmes, nous en font une obligation également indispensable.
Et d'abord Thonneur, que nous devons rendre à Dieu, nous impose l'obligation de prier. En effet, la foi et la raison nous montrent au-dessus de nous un Être souverainement parfait, auteur et conservateur de tout ce qui existe, qui a créé le monde par la force de sa parole, qui le soutient par la toute-puissance de son bras, et qui le gouverne par les secrets ressorts de sa providence; un Dieu souverainement bon, qui fait également luire son soleil sur le juste et l'impie, qui nourrit avec une bonté paternelle toutes ses créatures, qui ouvre sa main et remplit tout être vivant de ses bénédictions; un Dieu souverainement saint, qui aime essentiellement la vertu, qui a horreur du vice et qui destine, par conséquent, les plus magnifiques récompenses à ceux qui le servent et l'honorent, et les plus terribles châtiments à ceux qui l'outragent et se révoltent contre lui. La foi et la raison nous disent également que ce grand Dieu, indépendant de tout ce qui existe et se suffisant entièrement à luimême , n'a tiré du néant ce vaste univers que pour sa globe, et qu'il n'a créé les hommes en particulier que pour avoir des adorateurs en esprit et en vérité. Donc le premier devoir d'un être intelligent et raisonnable est de rapporter à Dieu tout ce qu'il en a reçu, de lui faire hommage de tout ce qu'il est. Puisque Dieu est l'auteur de notre existence, le souverain roi, le seul vraiment grand, \Taiment puissant et terrible, il s'ensuit nécessairement que nous devons adorer sa majesté incompréhensible, exalter sa magnificence, reconnaître son empire absolu sur toutes les créatures, lui soumettre tous les mouvements de notre cœur, toutes nos actions, toute? nos pensées, nous humilier devant son trône éternel, et lui demander pardon de nos fautes.
Or, c'est par la Prière que nous pouvons remplir tous ces devoirs. C'est la Prière qui adore, qui aime, qui es-
père, qui rend grâces ; c'est la Prière qui nous prosterne aux pieds du Seigneur, qui répand nos cœurs en sa sainte présence, et qui nous pénètre des plus vifs sentiments de crainte, de respect, d'amour et de componction ; c'est la Prière qui ranime notre foi, qui affermit notre espérance, qui enflamme notre charité; je dis plus : elle est l'aliment indispensable de ces trois vertus fondamentales; et, par conséquent, autant il est nécessaire de rendre au Très-Haut ces divers hommages, autant l'est-il de recourir à la Prière, qui les renferme tous et sans laquelle ils ne pourraient subsister.
Quel impie donc qu'un homme qui ne prie pas! C'est un enfant dénaturé, qui ne fait aucun cas du plus tendre et du plus aimable de tous les pères ; c'est un ingrat, qui jouit continuellement des bienfaits de son Dieu, sans que le souvenir de ces bienfaits arrache du fond de son cœur un sentiment de reconnaissance et d'amour; c'est un sujet rebelle, qui lève un front audacieux et refuse de payer le tribut à son souverain, qui ne daigne pas même le saluer, quoiqu'il soit continuellement en sa présence, et qui le brave par une indifférence presque aussi insultante qu'un mépris formel. Pourrait-on croire que l'habitude de ne pas prier fût empreinte de traits si noirs? Et cependant cet affreux désordre n'est-il pas commun dans le malheureux siècle où nous vivons ? Que de chrétiens, infidèles au devoir de la Prière, qui vivent au gré de leiu-s passions , sans désirs pour le ciel, sans crainte pour leur destinée éternelle, comme s'ils ne reconnaissaient pas de Dieu, et que, vil amas de poussière et de boue, ils dussent descendre tout entiers dans la tombe ! Hélas ! ils sont pires que les païens, car ceux-ci ne manquaient pas d'honorer leurs Divinités fabuleuses par des sacrifices et d'humbles supplications. Et des chrétiens méconnaissent et oublient le Dieu véritable ! Mais par là ils se dégradent et s'abrutissent eux-mêmes. Écoutez saint Jean Ghrysostome : « Refuser à Dieu ce tribut, lui témoigner peu
284 PREMIiiHE LEÇON.
fl d'empressement à jouir de ses entretiens, c'est renoncer f à la vie et au sentiment et se ranger soi-même parmi « les animaux sans raison * (1).
Pour nous, si nous aimons réellement le Seigneur, si nous sommes pénétrés de respect pour sa grandeur et sa majesté infinies, soyons exacts à lui rendre le culte d'honneur, de louange, d'actions de grâces, qui lui est dû à tant de titres. Eh quoi ! lorsque nous voyons les enfants du siècle s'incliner devant les rois et les grands de la terre, et se livrer à toutes sortes de démonstrations de zèle, de dévouement, de fidélité, d'amour, nous, enfants de Dieu, rougirions-nous de nous prosterner devant celui qui est le roi de l'univers et le dominateur de tous les dominateurs du monde (2) !
Mais, dit l'impie, nous sommes si petits à l'égard de Dieu ; qu'a-t-il besoin de nos hommages ?
Assurément, Dieu n'en a pas besoin pour lui-même ; et que lui importent nos sacrifices et nos prières? Qu'on l'honore ou qu'on le dédaigne, il est toujours souverainement grand, souverainement parfait, souverainement heureux. Ce n'est donc pas pour lui-même, c'est pour nous que son culte est établi ; c'est parce que nous sonmies continuellement sous sa dépendance, que nous avons besoin de l'adorer et de l'invoquer. Tout petits que nous sommes, il veut bien prêter l'oreille au concert de nos louanges et à nos humbles supplications; et, quoiqu'il puisse très-bien s'en passer, cependant il les exige et pour nous-mêmes et pour sa gloire ; et il ne peut se dispenser de les exiger, parce qu'il est dans l'ordre que l'enfant soit soumis à son père, et la créature à son Créateur. Aussi le premier commandement qu'il intime à l'homme est celui- €\ : «Tu adoreras le Seigneur ton Dieu (3). » Ne suffit-ilpas d'ailleurs que nous le connaissions, pour qu'aussitôt
(I) D. Chrysost . de Oral., Hom. 1.
(2^ Rex regiim el Dominus dominanlium. I. Tim., vi, !&
(3) Dominum Deum tuum adorabis. ifat/i., iv, 10.
DE LA PBIÈRE. 28 S
notre pensée se porte vers lui, et que notre cœur s'attache à ses amabilités infinies ? Le prier, l'aimer, le bénir, le glorifier, c'est pour une âme bien née la plus douce des obligations.
Il y a deux manières de prier, a dit saint Basile : la première, qui est la plus noble, consiste à glorifier Dieu et à s'humilier soi-même. C'est celle dont nous venons de parler. La seconde consiste à demander des grâces (I). Voilà pourquoi nous avons dit que la prière n'est pas seulement un devoir de religion par rapport à Dieu, mais encore un devoir de charité par rapport à nous-mêmes ; et le sentiment de notre impuissance et de notre faiblesse suffit pour nous en convaincre. En effet, l'homme tout entier n'est que ténèbres, misère et néant ; et, de lui-même, il ne saurait former un désir, ni concevoir une pensée digne des regards de Dieu. Nous avons donc besoin de la Prière :
jo Pour obtenir la grâce. C'est une vérité de foi que, sans la grâce, nous ne pouvons rien faire pour le salut. a Sans moi, vous ne pouvez rien, » a dit Jésus-Christ (I); mais, d'un autre côté, la Prière est Tunique moyen d'obtenir la grâce ; donc elle est d'une nécessité égale à celle du sa>lut. 11 est vrai, ainsi que l'a remarqué saint Augustin, qu'il y a des grâces que Dieu nous accorde, s<ins que nous les lui demandions, comme, par exen pie, la vocation à la foi, parce qu'on ne peut pas demander ce qu'on ne connaît pas encore. Quant aux autres grâces, dans le cours ordinaire de sa Providence, Dieu ne les accorde qu'à ceux qui les lui demandent. C'est donc une nécessité de prier ; et, dans la Prière, nous trouvons un trésor inépuisable de dons célestes, une sourre abondante de toute sorte de biens. La Prière est comme la respiration du chrétien, qui, par sa
(1) Duplex est orandi modastalter situs est in glorificatione cum homilitate ; aller verô, qui huic inferior est, io peliUone. D. Bas. Const. Monast.
(2) Sine me nihil poleslis facere. Joan. xv 5
vertu, fait sortir du cœur l'air corrompu du siècle, pour y attirer Tesprit vivifiant de la grâce (1).
■^o Pour connaître le bien. N'ayant de notre propre fonds que mensonge et péché, nous nous laissons éblouir par les frivoles avantages de ce monde, et aveugler par Tamourpropre ; nous nous faisons illusion sur nos propres défauts, nous trouvons le moyen d'être toujours contents de nousmêmes, sans nous mettre en peine de contenter le Seigneur, sans prendre aucun soin de nous instruire de retendue de nos devoirs, et des maximes de la religion que nous avons le plus besoin de connaître. Or, c'est dans la Prière que Dieu nous éclaire sur nos véritables intérêts, qu'il ouvre les yeux de notre intelligence et nous montre le chemin du seul bonheur solide, qu'on ne peut goûter que dans la vertu, a La Prière, dit saint Jean Chrysostome (2), » est à l'âme ce que le soleil est au corps. Le malheur de l'aveugle est de ne pouvoir jouir de la douce clarté du jour; et le malheur, bien plus déplorable encore du chrétien, est de se priver, en ne priant point, de la lumière qui s'attache à la Prière. Alors il erre au gré de ses passions, et il court infailliblement à sa perte 2.
3° Pour faire le bien. En effet, quoique Dieu ne nous commande rien d'impossible, nous n'avons pas toujours le pouvoir prochain et immédiat de faire toute sorte de bien; mais nous avons toujours le pouvoir de prier, et, par la Prière, d'obtenir les grâces nécessaires pour faire quelque bien que ce soit. Par conséquent, si nous manquons de prudence, de sagesse, de force, de zèle, si nous n'avons que du dégoût pour la religion et les saintes pratiques de ia vertu, à qui la faute ? A nous-mêmes. Que ne demandons-nous à Dieu les grâces nécessaires pour nous acquitter de nos devoirs? Nous voudrions être chastes, tempérants, doux, miséricordieux; mais c'est la Prière qui conduit à la pratique de ces vertus. C'est la prière, qui nous
(1) Os meum aperui et altraxi Spiritum. Fsal. cxviii.
(2) D. Cbrys., de Orat.,Hom. 1.
assure et nous facilite raccomplissement de nos obligations; et, du moment où elle vient s'établir dans une âme, elle apporte avec elle la haine du vice et Tamour du souverain bien. Si donc nous sommes si dénués de vertus, si stériles en bonnes œuvres, si esclaves de nos passions, c'est que nous ne prions pas ou que nous prions mal. Les Pères et tous les maîtres de la vie spirituelle nous enseignent unanimement que, pour savoir bien vivre, il faut savoir bien prier (1).
4° Pour persévérer dam le bien. Continuellement assaillis de tentations, et portés au mal par un penchant naturel, nous avons un besoin absolu du secours de Dieu. Comment, en effet, nous soutenir au milieu de tant de pièges qui nous environnent ? Ici-bas, mille objets séducteurs s'offrent k nos yeux : la volupté nous entraîne, les richesses nous corrompent, l'affliction nous abat, la prospérité nous enfle, la pauvreté nous aigrit et nous irrite, tout n'est que tentation en nous et autour de nous. Quel espoir de salut peut-il nous rester, si, du fond de notre misère, nous n'élevons nos mains suppliantes vers le Très- Haut, afin qu'il nous revête de sa force, et qu'il dirige lui-même notre course au milieu des écueils de la vie. De plus, quand les attaques de l'ennemi de notre salut sont violentes, les grâces ordinaires ne nous suffisent pas pour y résister, il faut de plus des grâces spéciales, que nous ne pouvons obtenir que par la Prière. Aussi le Sauveur, pour prémunir ses disciples contre la terrible tentation qui allait les assaillir pendant sa passion, leur déclara qu'il n'y avait que la vigilance et la Prière qui pussent les empêcher d'y succomber. Hélas! ils négligèrent cet avis de leur maître, et ils firent la plus horrible des chutes *.
Quant à la persévérance finale, qui est le complément de toutes les grâces, bien qu'elle ne soit due à personne,
(1) Benè novit rectè vivere, qui rectè novil orare, Inier Strm, D. Aug., Serm 55, tn app.
et que nous ne puissions aucunement la mériter par nousmêmes, comme renseigne le concile de Trente (1), cependant Dieu ne la refuse jamais à celui qui la lui demande par une fervente Prière. Voulez-vous donc persévérer dans la grâce de Dieu jusqu'à la mort, priez et ne vous lassez jamais de prier. Dites constamment au P>eigneur : « 0 mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir (2) ; sans votre assistance, je vais tomber et je suis perdu. »
D'après ce que nous venons de dire, il est aisé de voir que la Prière n'est pas seulement le partage de certaines âmes plus pures et plus saintes; c'est un devoir commun imposé à tout chrétien, aux parfaits comme aux imparfaits, aux savants comme aux ignorants, aux simples comme aux plus éclairés. En quelque état qu'on se trouve, dans la santé comme dans la maladie, au faîte des grandeurs comme dans l'abîme, dans la bolitude comme au milieu du monde, dans la paix comme dans le trouble, dans la tristesse comme dans la consolât' on, il suffit d'avoir un cœur et un esprit, poiu* que nous nous sentions obligés d'aimer Dieu, de le louer, de recourir à lui dans nos besoins, de lui rendre grâce des faveurs qu'il nous accorde, et de ne rien négliger pour en mériter de nouvelles.
Mais la Prière est spécialement nécessaire aux pécheurs. Quand on a eu le malheur d'offenser Dieu et d'encourir sa disgrâce, on se trouve dans l'état le plus déplorable, et sous les coups de la vengeance divine. Le pécheur ne peut faire un seul pas pour s'y soustraire, et il est dans une impuissance absolue d'expier par lui-même ses fautes, et de retourner à Dieu. On peut le comparer à un paralytique qui, perclus de tous ses membres, n'a plus que l'usage (le la parole pour exposer sa misère et demander
(1) Trid., sess. VI, c. xiii.
(t) Domine, ad adjuvandum me feslina. Psal. lx.ix, 2.
du secours. La Prière est donc son unique ressource. Mais, avec elle, il a un moyen assuré de fléchir le courroux céleste. Qu'il s'avoue coupable, qu'il implore le pardon, et aussitôt le Seigneur est porté à l'indulgence, tant sa bonté est grande ! Oh ! qu'il soit à jamais béni, disait le saint roi David, ce Dieu de grâce et de miséricorde, qui ne m'a pas enlevé l'esprit de Prière, et qui me Ta laissé comme un gage infaillible de sa tendresse (1). Ce fut par la Prière, encore plus que par la force de ses armes, que ce pieux monarque triompha de ses ennemis. Ainsi, nous triompherons de nos passions et de nos habitudes les plus invétérées. Voyez les Ninivites : ils apaisèrent le Seigneur par le jeijne et par d'humbles et ardentes supplications ; et bientôt la ville entière fut renouvelée, et les haillons de sa misère firent place à la plus riche parure. Voyez cette fameuse pécheresse de l'Evangile, l'opprobre de son sexe et le scandale de Jérusalem par ses honteux dérèglements : elle s'humilie aux pieds du Sauveur, et aussitôt elle obtient la grâce du salut.
Que ceux donc qui sont éloignésdu Seigneur, reviennent à lui, dans toute la sincérité de leur âme. S'ils avaient perdu un objet précieux, quel empressement ne mettraientils pas à le retrouver ! Et la grâce de Dieu et le ciel ne sontils pas dignes de leurs recherches? Pécheurs, ne cessez donc de prier, jusqu'à ce que vous soyez rentrés en grâce avec Dieu. Dites comme le publicain : a Seigneur, soyezmoi propice (2) ; » ou comme l'enfant prodigue : « Seigneur, je ne suis pas digne d'être mis au nombre de vos enfants; mais, du moins, traitez-moi comme un de vos mercenaires * (3). »
Enfin, la Prière est nécessaire aux justes pour se for- Ci) Benedictus Deus qui non amovit orationem meam et misericordiam suam à me. Psal. lxv, 20.
(2) Propitius esto. Luc , xviu, \-'.
(3) Jàm non sum dijynus vocari lilius tuus; fac me sicut unum de niercenariis mis. Luc., xv, jO.
tifier dans le bien^ pour se préserver des embûches du démon/ pour avancer dans les voies de la perfection. Les Saints nous représentent la Prière comme la nourriture de l'âme (l). Si elle néglige cette divine nourriture, elle ne tarde pas à défaillir. Voilà pourquoi le prophète royal, bien qu'il eût la douce confiance d'être agréable aux yeux du Seigneur, ne laissait pas que de s'adresser à lui avec la plus vive ferveur ; et sa justice et sa sainteté étaient même la grande raison qu'il faisait valoir, pour obtenir une protection toute spéciale, a Gardez mon âme, disait-il à Dieu, parce que je suis saint ^ (2). » En un autre endroit, il disait aussi : « 0 mon Dieu, ne me confondez pas avec les gens méchants et pervers (3). »
Donc tout nous prouve la nécessité de la Prière, la nature de l'homme, sa misère, ses besoins continuels, sa dépendance du Très-Haut; et, s'il néglige un devoir si sacré, il fait injure à son Dieu et il se perd lui-même.
TRAITS HISTORIQUES
1, Partout l'homme prie. Quelle que soit sa croyance, il éprouve la besoin d'élever ses regards, de tourner ses pensées vers l'infini, eX d« chercher des forces et des consolations dans la bonté toule-puissanle du Créateur.
La conduite des Turcs peut faire rougir beaucoup de chrétiens. Où qu'ils se trouvent, à pied, à cheval, debout, couchés, à bord d'un vaisseau, soit qu'ils vendent, achètent, écrivent, soit qu'ils racontent, lisent, s'amui^ent ou s'ennuient, en un mol, quoiqu'ils fassent, ils n'ont pas plutôt entendu la voix perçante qui jaillit des minarets, qu'aussitôt ils étendent leur tapis, tombent à genoux et prient. Jamais, à l'heure voulue, ils ne manquent à ce devoir d'adoration et de reconnaissance. Quel est le chrétien, quel est le catholique assez lélé pour quitter la table et aller dire sa prière? Aucun boû musul-
(1) Alimonia mentis. D. Anton., Ilom. cvi.
{2} Cuslodi animam meam, quoniam sanclus sum. Psal. lxizv. 2,
(3) Discerne causam meam de gente non sanciâ. Psal. xiu, i.
man ne se fait scrupule de rentrer dans sa chambre et d'interrompre ainsi le meilleur e.i le plus délicat des repas. On le voit encore, l'œil fixé dés le matin sur l'Orient à peine rosaire, épiant le premier éveil de l'astre, dépliant son lapis avec un soin merveilleux, Bipassant un quart d'heure dans celle situation. Le fanatisme les aveugle; mais si une fausse religion a des sectateurs si fervents, n'est-ce pas une chose indigne que le christianisme, que le vrai culte du Seigneur trouve tant d'âmes tièdes et lâches ?
Les premiers chrétiens, comme il est dit aux Actes des Apôtres, ^persévéraient dans la communion de la fraction du pain et dans let prières (1). La première et la principale de leurs occupations était la Prière ; ils employaient toutes sortes de moyens pour n'interrompre que le moins possible l'application de leur esprit à Dieu et aux choses célestes. Ils priaient en commun le plus qu'ils pouvaient, persuadés que ^lus de personnes s'unissent ensemble pour demander à Dieu les mêmes grâces, plus elles ont de force pour les obtenir. Les Prières publiques, où ils assistaient le plus , étaient celles du malin et du soir, que nous appelons aujourd'hui Laudes et Vêpres. On les exhortait à consacrer ainsi le commencement el la fin de la journée, et à ne point s'en excuser pour les occupations temporelles, qui ne doivent être que l'accessoire des spirituelles. Ils priaient encore plusieurs fois le jour, el même pendant la nuit. Enfin , pour renouveler plus souvent l'attention à Dieu et approcher le plus qu'ils pouvaient de l'oraison continuelle, ils faisaient des prières particulières à chacune de leurs actions. Ainsi tous les travaux, comme le labour, les semailles, la moisson et la récolte des fruits, commençaient el finissaient par des prières. On priait en commençant à bâtir une maison ou à l'habiter, à faire une pièce d'étoffe ou un babil, ou à s'en servir, et ainsi de toutes les autres chosts les plus communes. La salutation, au commencement d'une lettre ou dans les autres rencontre», n'était pas seulement un témoignage d'amitié, mais une prière.
Fleury, Mœurs des Chrétiens.
Quelle fidélité, quelle exactitude au devoir sacré de la Prière nont trouvons dans tous les saints de l'Ancien Testament! Nous citons, entre cent autres, le trait suivant :
Les princes et les grands de Babylone, jaloux de la gloire de Daniel, que Darius avait dessein d'élever à la dignité de premier ministre, fi.-en\ porter un édit, qui punissait de mort tous ceux qui adresseraient une prière à tout autre, fût-il Dieu ou homme, qu'au roi seul. Quoique celle loi fût impie en elle-même et qu'elle n'eût été faite que contre Daniel, il n'y eut néanmoins que Daniel qui cruf
(l) Erant autem persévérantes in doctrinâ aposlolorum, et communicalione fraclionis nanis, et orationibus. Âct.^ ii, 42,
n'y pouvoir obéir. Ce saint Prophète, comme les courtisans l'avaienl prévu, préférant les ordres de Dieu à ceux des hommes, ne laissa pas d'ouvrir, selon sa coutume, trois fois le jour, les fenêtres de sa chambre du côté de Jérusalem, et de fléchir les genoux, pour adorer son Dieu et lui faire ses prières ; ses ennemis qui l'observaient, le déférèrent au roi comme un rebelle. Ce prince tâcha de le délivrer de leurs mains; mais ils insistèrent fortement et lui représentèrent que, dès que le roi avait fait un arrêt, il ne pouvait plus le rétracter; qu'il fallait donc, selon sa déclaration, que Daniel fût jeté dans la fosse aux Hors, pour y être dévoré. La faiblesse de ce prince fut plus grande que le désir qu'il avait de conserver Daniel ; il le fit donc jeter dans la fosse. Mais les lions, quoique affamés, ne lui firent aucun mal. La grandeur de ce prodige Irappa le roi, qui fit précipiter dans la fosse les accusateurs de Daniel ; et ces malheureux furent dévoré» en un instant.
Daniel, sorti de cette fosse, bénit Dieu qui avait fermé la gueule des lions, et apprit par là, dit saint Jérôme, à ceux que le Seigneur délivre de leurs ennemis, à le remercier de la protection qu'il ilaigne leur accorder. Le péché a des dents de lion, dit l'Écriture, et il imprime ses morsures, non sur le corps, mais sur l'âme. Tous ceux que Dieu préserve du péché, sont délivrés encore plus que Daniel de la fureur des lions. Royaumont.
Jean de Castro, si célèbre par les victoires qu'il remporta en diverses occasions sur les Mahomélans et les Indiens, qui venaient attaquer les possessions des Portugais, ne rougissait pas, lors même qu'il était environné de nobles et d'une cour nombreuse, de se mettre à genoux, quand il rencontrait une croix plantée par les missionnaires, en signe des conquêtes qu'ils faisaient à Jésus-Christ , et de l'adorer humblement. C'est à cette piété que l'on attribuait les fréquentes victoires qu'il remportait, avec des poignées dhommes, sur des armées nombreuses d'ennemis du nom chrétien et de la croix. Il mourut entre les bras de saint François Xavier, qui eut la consolation, dit l'auteur de sa vie, de voir mourir un grand du monde avec 'es sentiments d'un saint reltgieux. Maffée, Hist. Ind. lib. 13.
2. La Prière est la porte par laquelle le Seigneur nous fait passer ses grâces, disait sainte Thérèse. Si celte porte reste fermée, qu'allons-nous devenir? Hélas! ajoutait-elle, j'en ai fait l'expérience: j'eus le malheur d'abandonner la Prière mentale, et je devenais toug les jours moins chrétienne. Si je n'eusse repris ce saint exercice, j'é^ Uis perdue.
L'abbé Pambonrepondaitàceux qui venaient lui demander des conseils : « Donnez-moi le temps d'y penser. » Il se mettait au plus tôt en prière; et, si le Seigneur l'éclairait, il faisait part des lumières qu'il avait reçues d'en haut; sinon, il refusait de donner son avis. Saint l^n^ce, qui ne s'appuyait que sur la sagesse divine, ne se dé-
DE LA PRIfiRE. 29 3
terminait jamais, dans les affaires de quelque importance, sans les avoir auparavant recommandées à Dieu dans la prière.
3. Sainte Marie Égyptienne, s'étant convertie, fut continueilemer.l agitée, pendant l'espace de dix-sept ans, d'horribles tentations ; et elle fut toujours victorieuse dans les assauts que lui livra l'esprit impur, parce qu'elle ne cessa point alors de prier le Seigneur. Ce fut aussi par ce moyen que sainte Marguerite de Cortone ne retomba point , malgré la vivacité de ses passions et les tentations continuelles , que lui occasionnait le souvenir si dangereux de ses anciens désordres.
4. Saint Romuald était d'une famille très-honorable. Ses parents, beaucoup plus remplis des maximes du monde que de ceJles de Jé~ «us-Christ, le firent élever dans la mollesse et lui inspirèrent de bonne heure le goût des plaisirs. Une pareille éducation ne pouvait manquer d'avoir de très-mauvaises suites. Aussi, le jeune Romuald se laissa-t-il entraîner par la Tougue impétueuse de ses passions. Cependant l'état de son âme l'inquiétait, et, de temps en temps, il formait la résolution de faire quelque chose d'éclatant pour la gloire de Dieu. Si, lorsqu'il était à la chasse, il se trouvait au milieu d'un bois solitaire, son cœur se sentait touché et attendri ; il s'arrêtait aussitôt pour prier, et s'écriait avec transport: « Heureux les anciens ermites d'avoir choisi de telles habitations? Avec quelle tranquillité ne devaient-Ils pas servir le Seigneur, étant ainsi éloignés du tumulte du monde! » Ses prières lui obtinrent la grâce d'une bonne et solide conversion. A l'âge de vingt ans, il entra dans le monastère de Classe, aitué à quatre milles de Ravenne. L'esprit de ferveur et de componction dont il était animé, lui fit goûter des douceurs ineffables dans les plus pénibles exercices de la mortification. Chaque jour, il se sentait de plus en plus pénétré de la crainte et de l'amour de Dieu. Les bons exemples qu'il avait sous les yeux , joints aux instructions qu'un lirère convers, chargé de le servir, lui donna sur l'éternité et sur le mépris du monde, le détachèrent entièrement du siècle ; il y renonça donc pour toujours, et demanda en plein chapitre à être reçu dans l'Ordre en qualité de pénitent.
^. Tous les saiiHB ont non-seulement recommandé la Prière, dans leurs écrits et leurs discours, et en ont exalté les avantages, mais ils ont tous été des hommes de prière, et ils en ont fait leur principale occupation, persuadés qu'elle était la source de la grâce et la clef qui ouvre le ciel. Citer la conversion des uns, la persévérance des autres, louer l'héroïsme auquel sont parvenus un grand nombre d'entre eux, c'est faire l'éloge de la Prière, puisque ce n'est que par elle que ces prodiges ontélé opérés. — Saint Antoine disait que c'était par la Prière qu'il avait triomphé de tous les pièges du démon ; il goûtai! tant de douceurs dans ce saint exercice, que souvent, après y avoir passé les nuits entières, il se plaignait de ce que le soleil , par se« rayons, venait le matin troubler le saint commerce qu'il avait avec son
Dieu.— Que n'apasdilsaintBonaventureàlalouangede la Prière! Ses € fruitsprécieuxsoni premièrement d'éclairer noire esprit et de toucher € notre cœur ; ensuite elle nous fortifie dans la foi , elle rend le calme c à notre âme, elle purifie notre conscience, elle rend notre entende- « ment spirituel, elle nous donne un courage invincible, elle nous « inspire la véritable sagesse. » Il avait coutume de dire qu'il avait plus appris au pied du Crucifix, dans la Prière, que dans les livres.
Science pratique.
Saint Cajétan consacrait à la Prière huit heures par jour. — Sainte- Marguerite reine d'Ecosse, et saint Élienne roi de Hongrie , passaient presque toute la nuit en prière, — Sainte Françoise donnait à la Prière tout le tempsque les obligations de son état lui laissaient libre. — Saint Louis de Gonzague , étant encore très-jeune , faisait chaque jour une heure et quelquefois deux heures d'oraison . — On peut dire que sainte Magdeleine de Pazzi vivait d'oraison.— Il y a eu des saints, comme saint Philippe de Néri et saint François de Sales, qui étaient toujours en oraison, et de qui on pouvait dire qu'ils la faisaient dans 'e temps même qu'ils s'occupaient d'affaires sérieuses.
L'Heureuse Année.
TROISIÈME INSTRUCTION
Suite de la nécessité de la Prière. — Son efficacité. —Prétextes qu'on allègue pour s'en dispenser.
La Prière ! la Prière ! voilà le cri de notre faiblesse ; voilà aussi le cri de notre religion. L'Évangile nous la recommande en mille endroits, et il nous la montre toujours comme la compagne inséparable de la piété, de telle sorte que le chrétien, s'il veut remplir sa vocation, est nécessairement un homme de prière.
Priez, nous dit Jésus-Christ (1); et, remarquez-le bien, ce n'est pas un simple conseil qu'il nous donne; c'est un commandement formel qu'il nous intime, et il le répète, et il le confirme en différents endroits : a II faut.... » Ce mot n'indique pas seulement un devoir de convenance ou
(1) Orale. Math., xxvi, 41.
de surérogation, mais bien une nécessité absolue. « Il faut toujours prier, et ne jamais s'en lasser (1). » Demandez, dit-il ailleurs, et on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez à la porte et Ton vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, et qui cherche, trouve ; et on ouvrira à celui qui frappe (2). »
Sans doute. Dieu n'a aucun besoin de nos Prières pour connaître ce qui nous est nécessaire, et il aurait pu répandre sur nous ses dons, sans aucune sollicitation de notre part. Mais alors nous eussions été exposés à en faire peu d'estime; nous aurions profité des grâces d'en haut, sans penser à la main libérale qui nous les distribue. Dieu a voulu nous attachera lui par le lien de la Prière. Étant la bonté infinie, il ne désire rien tant que de se communiquer aux hommes, et de les combler de ses biens; mais, pour les tenir sous sa dépendance, afin qu'ils ne perdent jamais de vue son pouvoir et sa libéralité, il veut qu'on le prie; il veut, ajoute saint Grégoire, qu'on l'importune et qu'on lui fasse une sorte de violence par la Prière.
A la force de ses paroles, Jésus-Christ joint l'autorité de ses exemples. Certes, il n'avait aucun besoin de prier, puisqu'il possédait en son adorable personne tous les trésors de la science et de la sagesse ; et cependant, après avoir employé le jour aux travaux pénibles de son ministère, il consacrait les nuits à la Prière (3). Fuyant le tumulte du monde, il se retirait dans la solitude ou au sommet des montagnes, afin de prier avec plus de liberté (4). Et, la veille de sa mort, au milieu des plus cruelles angoisses, plus il souffrait, plus il priait (5). Jésus-Christ
(t) 9ponet semper orare et non deficere. Lue.j xviii, 1.
(2) Petite et accipietis, quaerite et invenielis, pulsate et aperietur vobis. Math., vu, 7.
(3) Eut pernoctans in oratione. Luc, vi, 12.
0) N<?etibus exiens morabalur in montem qui vocatur OlivelL lue, XXI, 37.
(6) Factus in agoniâ, prolixiùs orabat. Luc, xxii, 43.
priait^ mais ce n'était pas pour lui ; c'était donc pour nous^ pour l'expiation de nos fautes. Or, comme l'a trèsbien dit saint Cyprien, s'il priait, lui qui n'avait jamais commis de péché, à combien plus forte raison des pécheurs doivent-ils prier !
Les apôtres se sont fait un devoir d'imiter leur divin Maître. Leurs écrits sont pleins d'exhortations à la Prière : G Priez sans relâche (1). » Et ils se livrent eux-mêmes avec ardeur à ce saint exercice, le regardant comme une de leurs plus importantes fonctions (2). Au milieu de leurs travaux et de leurs sollicitudes continuelles, au fond des cachots, en face de leurs persécuteurs, leur refuge et leur consolation est dans la Prière.
La Prière est donc un des premiers devoirs imposé par Jésus-Christ à tout fidèle ; et on ne peut l'omettre, pendant un temps considérable, sans se rendre coupable d'un péché grief. Pour nous faire mieux sentir cette obligation de prier Dieu et de se recommander à lui, les saints Pères et les théologiens nous assurent que la Prière n'est pas seulement nécessaire de nécessité de précepte, mais encore de nécf^sité de moyen, c'est-à-dire qu'il est absolument impossible à celui qui ne prie point de se sauver, puisque nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce, et que Dieu n'accorde la grâce qu'à la Prière.
Ef&cacité de la Prière.
Elle a tout pouvoir sur le cœur de Dieu, et sa force est telle qu'on peut dire, en toute vérité, qu'elle surmonte l'Invincible, qu'elle enchaîne le Tout-Puissant, et qu'elle le contraint, en quelque sorte, à nous faire miséricorde (3).
(1} Sine intermissione orale. I. Thess., v, 17.
(2) Nos autem orationi et minisleiio verbi instantes erimus. Aet., VI, 4.
(3) Oratlo vincil invincibilem, ligat omnipolentem. D. Bem. — Misericordiam extorquet. Tertuil. Apol. iv.
ff Elle est, dit encore saint Jean Climaque^ la réconciliation de rhomme avec Dieu^ la médiation de la rémission des offenses, le rempart contre les misères et les afflictions de cette vie, l'extermination de tous nos ennemis invisibles (1); » et, pour tout dire en un mot avec Tertullien, a elle est une toute-puissance suppliante (2). » Saint Chrysostome va même jusqu'à dire qu'elle rend la parole de l'homme aussi puissante et même plus puissante que la parole de Dieu. Aussi puissante, car de même que Dieu a fait toutes choses d'une seule parole (3), de même l'homme n'a qu'à parler et à demander, et tout lui est accordé (4). Plus puissante en quelque sorte, puisque Dieu en commandant ne se fait obéir que de simples créatures, au lieu que, par la vertu de la Prière, Dieu, tout-puissant qu'il est, obéit, selon l'expression de l'Écritui'e, à la voix de l'homme (5).
Que d'exemples de l'efficacité de la Prière les livTes saints ne nous offrent-ils pas ! Les Israélites ont prostitué leur encens au veau d'or, et voilà que le courroux du Ciel va fondre sur eux ; mais Moïse prie, et sa prière désarme le bras du Tout-Puissant. Plus tard, de nouveaux crimes provoquent la vengeance du Seigneur; la foudre est déjà partie, et le peuple d'Israël va être entièrement exterminé; mais Aaron prie, et sa prièie arrête les ravages du feu céleste. Au temps d'Élie, le ciel semble être devenu d'airain, et ne donne ni pluie ni rosée. Mais ce saint Prophète, qui était, dit l'Écriture, un homme semblable à nous, devient, par ses prières, maître de la nature ; il ouvre et il ferme le ciel à son gré. Ezéchias prie, et la santé lui est rendue; Esther et Judith prient, et elles sauvent le peuple de Dieu; Daniel prie, et sa Prière ferme la gueule des lions; Su-
(!) D. Joan Climac. Grad. 18.
(2 Omnipotenlia supplex. TertuU.
(3) Dixit, el fada sunt. Psal. xxxii, 2.
(4) Quodcuir.que volueritis peletis el fiet vobis. Joan., xy, 7, (6) Obedienie Deo voci hominis. Jos., x, H.
sanne prie, et son innocence est reconnue; la Cananéenïïe prie, et elle obtient la guérison de sa fille. Mais nous serions infini, si nous voulions raconter tous les her.reux effets, disons mieux, les prodiges de la Prière. C'est par elle que plusieurs illustres serviteurs de Dieu ont combattu les rois les plus puissants et défait leurs armées, car ils savaient, par l'exemple de Moïse, a que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent (1). » Combien de fois enfin n'a-t-on pas vu les prières des justes guérir les malades, ressusciter les morts, détourner les fléaux, sauver les villes et les empires! L'univers tout entier, selon la remarque d'un ancien auteur, ne subsiste que par les prières des saints * (2).
Ce n'est pas tant pour nous faire obtenir des prospérités temporelles que la Prière est puissante; elle nous enrichit surtout des ^Tais biens, qui sont ceux de la piété et de la vertu. Les li\Tes saints nous la représentent tantôt comme un bouclier, tantôt comme un casque ou une cuirasse, qui nous met en état de résister aux traits des princes des ténèbres, des esprits de malice (3). Et puis, par les doux rapports qu'elle nous fait entretenir avec la Divinité, elle bannit de notre cœur l'amour des vains plaisirs ; elle nous remplit d'une douce paix, et fait couler en nous les bénédictions célestes; elle épure et ennoblit tout notre être. Ces magifiques effets, la Prière les produit infailliblement, pourvu qu'elle soit revêtue des conditions nécessaires.
Cette efficacité de la Prière est fondée :
1" Sur la bonté de Dieu. Il y a dans l'Être infiniment bon un mouvement secret, qui le porte à communiquer aux autres les biens renfermés dans son essence divine (4). C'est un soleil, qui ne cherche qu'à répandre sa lumière ; c'est une plénitude immense, qui tend sans cesse à remplir
(1) Bossuet, Oratson funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche.
(2) Sanctorum precibus stal mundus, Rufin. Prœf. invitas Pat. (8) Ephes., \i, 11. — I. Thess.,v, 8.
(4) Bonum communicativum sut. D. Thom-
tous les vides. Nous n'avons donc qu'à ouvrir notre cœur par la Prière^ et il nous comblera de toute sorte de faveurs, comme il nous l'assure lui-même (1).
2° Sur la fidélité à ses promesses. Sa parole est expresse : a Demandez et vous recevrez.... Oui Je vous dis en vérité, et je vous jure que vous obtiendrez tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom (2).» Or, Dieu est fidèle, dit l'Apôtre (3), et il ne peut manquer à sa parole. Si donc nous sommes pauvres en biens spirituels, à qui pouvons-nous nous en plaindre, sinon à nous-mêmes? Ne nous moquerions-nous pas, et à bon droit, d'un mendiant, qu'un homme riche voudrait pourvoir de toutes choses, à la seule condition qu'il les demanderait, si ce mendiant voulait néanmoins rester dans sa pauvreté plutôt que de demander ce dont il a besoin? C'est une folie, dirionsnous, et c'est aussi la nôtre, puisque Dieu est disposé à enrichir ceux qui l'invoquent {A).
3** Sur les mérites de Jésus-Christ. Peut-elle être appuyée sur un fondement plus solide ? Notre divin Sauveur nous a cédé tout le prix de son sang; il n'est donc rren que nous ne puissions obtenir par la vertu infinie de ses mérites. Le Père éternel nous doit tout, puisque Jésus- Christ, son divin Fils, a tout gagné pour nous. Après cela, pourrions-nous douter de l'effet de nos prières?
Que la Prière habite donc continuellement sur nos lèvres; et, pour que nous y soyons constamment fidèles, réglons tellement nos occupations de la journée, qu'elle en soit une des plus importantes.
Cependant telle est l'apathie que nous avons pour les choses du ciel, qu'un grand nombre de chrétiens semblent ne faire aucun cas de la Prière, et passent des jour-
(1) Dilata os tuum,et implebo illud. /»., lx\x, U.
(2) Joan., XIV, i3.
(3) II. Thess., m, 3.
(4) Dives in omnesqui invocant illum. Rom., k, 15,
nées, des semaines, hélas ! peut-être des années entités, sans se livrer à un si saint et si salutaire exercice.
Je n'ai pas le temps, dit celui-ci ; les affaires m'absorbent, le soin de ma famille, de mon domaine, de mon commerce, demande toute mon application ; à peine puisje un instant respirer. — Mais, de grâce, songez donc que Taffair^ la plus importante pour vous, c'est votre salut ; songez que le temps ne vous est donné que pour y travailler, que la plus digne, ou plutôt la seule digne occupation de rhomme, c'est de se préparer à son éternité, et que tout le reste, en comparaison de l'affaire du salut, n'est que bagatelle et amusement d'enfant (1). De plus, soyez de bonne foi, ne trouvez-vous pas assez de temps pour tout, pour le travail et le repos, poiu" le jeu et les divertissements, pour des conversations inutiles et même dangereuses? Vous en trouvez même assez pour offenser le Seigneur. Comment donc osez-vous dire que vous n'avez pas le temps de prier ^ ?
Moi, dit celui-là, je suis bien convaincu de la nécessité de la Prière; mais je ne sais point prier, et je vois que j'y perds mon temps. — Mais quoi? la Prière demande-t-elle un grand effort d'esprit ou d'imagination? Est-ce par l'élégance du discours, par des paroles étudiées que vous pouvez plaire au Seigneur? Ah! si vous sentez bien les besoins infinis de votre âme, vous ne serez pas embarrassé pour les exprimer. Certes, on n'a pas besoin d'apprendre à un malade comment il doit solliciter sa guérison, à un pamTe comment il doit implorer la charité publique, à un malheureux comment il doit se plaindre. La vue de leurs misères, la douleur qui les presse, le désir d'être soulagés leur fournit assez d'expressions. Consultez votre cœur, voyez les faiblesses et les plaies de votre âme, sondez l'abîme de votre corruption, et les paroles ne vous manqueront pas pour vous humilier devant le Seigneur, pour dé-
(1) Majorum nugae negotia Tocantor. D. Aug,
plorer vos fautes^, pour solliciter sa miséricorde ; et alors, au lieu de vous plaindre que vous n'avez rien à dire en présence d'un Dieu à qui vous avez tant à demander, vous vous plaindrez plutôt de ne savoir par où commencer '.
Un troisième m'objecte qu'il n'a ni attrait ni goût pour la Prière, et, en conséquence, il croit pouvoir s'en dispenser comme d'un devoir onéreux, comme d'une gêne inutile. — Mais, parce qu'une obligation est pénible, est-ce une raison pour la rejeter? Dieu ne nous commande pas la Prière à cause du plaisir que nous pouvons y trouver, mais parce qu'elle est une nécessité de notre nature, un besoin de notre âme ; et, si nous n'avons que du degoùt pour ce saint exercice, c'est que nous sommes trop attachés aux choses de la terre ; c'est que nous n'aimons pas Dieu; et l'amour du monde, comme une fièvre brûlante, nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Commencez donc par purifier votre cœur, par briser ces chaînes de vos convoitises, qui vous enfoncent dans le limon des affections terrestres, et alors, au lieu de fuir le Seigneur, vous vous plairez à converser avec lui. Mais, sachez-le bien, ce n'est que par la Prière, et par la persévérance dans la Prière, qu'on peut mériter ces douceurs et ces consolations célestes, qui en sont le fruit et la récompense *.
On pourra dire encore qu'on n'ose prier le Seigneur à cause de la grièveté et de la multitude de ses crimes; la honte qu'on en ressent ferme la bouche, et on craint de paraître devant lui. Tentation terrible, qui pourrait conduire au désespoir ! 0 pécheurs, ne voyez-vous pas que c'est le démon, jaloux de conserver sa proie, qui s'efforce de vous fermer tout accès auprès du Seigneur? C'est précisément à cause de vos péchés, que vous avez un plus grand besoin de miséricorde. Allez donc à ce Dieu de toute bonté qui, bien loin de repousser celui qui avoue ingénument ses fautes, l'accueille avec tendresse et ne tarde pas à
exaucer sa prière. Car quiconque demande obtient (1). Remarquez-le bien, le Seigneur dit : Quiconque, omnis, soit juste, soit pécheur s.
Conjurons le Seigneur de ranimer en nous l'esprit de Prière ; l'âme, qui en est dépourvue, est comme une place démantelée, ouverte de toutes parts aux attaques de Tennemi du salut, et elle tombe bientôt en ruine. Heureuse, au contraire, celle qui prie \ Elle expie ses fautes, elle s'enrichit des plus précieux trésors de la sagesse, elle s'approche de la Majesté divine, elle porte sur son front le glorieux caractère des élus.
TRAITS HISTORIQUES
1. Il n'eût fallu que dix justes, dans Sodome et Gomorrhe, pour sauver ces villes criminelles. Voici ce que le Seigneur dità Abraham : « Le cri de Sodome el de Gomorrhe s'est multiplié, et leur péché s'est aggravé devant moi. Je descendrai, etje verrai s'ils ont accompli en leurs œuvres la clameur venue jusqu'à moi.» Abraham s'approchant du Seigneur lui dit : « Perdrez-vous l'innocent avec le coupable ? S'il y avait cinquante justes dans la ville, les extermineriez-vous avec les autres? Ne pardonneriez-vous pas plutôt à toute la ville, en faveur des cinquante justes qui s'y trouveraient? Il est loin de vous de perdre le juste avec l'impie, et de traiter l'innocent comme le coupable; cela n'est point de vous : ceiui qui juge toute la terre pourrait-il ne pas rendre justice ?» Le Seigneur dit : « Si je trouve en Sodome cinquante justes , je pardonnerai à toute la ville à cause d'eux. Abraham répondit, disant : < Puisque j'ai commencé, je parlerai encore à mon Seigneur, quoique je ne sois que cendre et poussière. S'il y avait cinquante justes moins cinq , feriez-vous périr toute la ville, parce qu'ilyenaurailcinqde moins?» El le Seigneur lui répondit : « Jenela détruirai point, si j'en trouve là quarante-cinq.» Abraham lui parla encore, disant : « E» s'il s'en trouve là quarante, que ferez-vous ?» Et il répondit : « Je ne la détruirai point à cause des quarante » — « Je vous prie, Seigneur, de ne vous point fâcher, si je parle encore ; peut-être il n'yen aura que trente.» Le Seigneur dit: «Je ne le ferai point, si j'en trouve là trente. » Puisque j'ai commencé, dit encore Abraham, je parlerai à mon Seigneur : « s'il ne s'en trouvait que vingt? » Le Seigmrur dit : c Je ne la détruirai point à cause de ces vingt.» Abraham
(1) Omnis qui petit accipit. Math., vu, 8.
dit : «Je vous prie, Seigneur, de ne vous point fâcher, si je parle encore cette fois : peut-être n'y en aura-t-il que dix. » Le Seigneur dit : «Je ne la détruirai point K cause di' ces dix.» Et le Seigneur disparut, quand il eut cessé de parler à Abraham, et Abraham retourna en sa demeure. Bientôt après le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe le soufre et le feu du ciel ; et il détruisit ces cités et toute la contrée qui les environne, et tous les habitants des villes et toutes les plantes de la terre.
Traduction de M. de Genodde.
Les Israélites étant campés à Raphidim, les Amalécites vinrent les attaquer. Moïse dit à Josué: «Choisissez des hommes, et allez combattre contre Amalec. Pour moi, je me tiendrai sur le haut de la colline, ayant en main la verge de Dieu.» Josué fit ce que Moïse lui avait dit, et il combattit contre Amalec. Mais Moïse, Aaron et Hur montèrent sur le haut de la colline. Et, lorsque Moïse tenait les mains élevées, Israël était victorieux; et, lorsqu'il les abaissait un peu, Amalec avait l'avantage. Cependant les mains de Moïse étaient lasses et appesanties ; c'est pourquoi ils prirent une pierre, et l'ayant mise sous lui, il s'assit; et Aaron et Ilur lui soutenaient les mains des deux côtés. Ainsi, ses mains ne se lassèrent point jusqu'au coucher du soleil. Josué mit donc en fuite Amalec, et fit passer son peuple au fil de l'épée. Exode 17, 8.
I\Ioïse, sur la montagne, tenant les mains étendues pour implorer le secours du ciel , est une image admirable dont les saints se servent, pour nous enseigner à prier utilement et à repousser toutes les attaques du tentateur. Dans celte situation, il représentai! Jésus-Christ crucifié; car nos prières sont rejelées, si elles ne se font au nom de Jésus-Christ et si lui-même ne les offre à Dieu. Mais, appuyées sur la vertu de sa croix, elles mettent en fuite Amalec, c'est-à-dire le prince des démons, avac tous ces esprits pervers, qui s'acharnent à notre perte et nous font continuellement la guerre.
Vers le commencemenv du X» siècle, les Hongrois vinrent assiéger la ville d'Augsbourg. Saint Ulric, qui en était alors évêque, avait eu soin de l'environner de bonnes murailles et d'y faire construire des fortsen divers endroits, pour la mettre à l'abri des incursions des Barbares. Mais toutes ces précautions n'auraient pas sauvé la ville, si elle n'avait eu le bonheur d'avoir à sa tête un saint pasteur. Au plus fort du danger, Ulric, semblable à Moïse sur la montagne, levait les mains au ciel, qu'il tâchait de fléchir par des supplications publiques ; ses prières furent exaucées. Les Barbares, saisis tout à coup d'une terreur panique, levèrent le siège et s'enfuirent avec beaucoup de confusion. Ils furent rencontrés et taillés en pièces par Othon, que le pape couronna empereur en 962.
Saint Sabas , un des plus célèbres patriarches de l'ordre monastique, en Palestine, travaillait le jour en priant et veillait une partie
de la nuil. H n'interrompait son travail que pour lever les mains an ciel, et ne prenait de repos que pour empêcher la nature de succomber. Le démon essaya plusieurs fois de l'effrayer, en lui apparaissant sous la forme de différentes bêtes féroces ; mais il le mit en fuite par la Prière. Il eut la douleur de voir quelques moines de sa laure se révolter contre lui. Alors Sabas se retira secrètement, en disant qu'on pouvait résister aux démons, mais qu'il fallait céder aux hommes, par amour de la paix. Il alla vers le désert de Scythopolis, jt entra dans une caverne, où un lion faisait sa demeure. L'animal vint à minuit, et, trouvant le saint endormi, il le prit doucement avec les dents par le bord de sa robe, pour le traîner dehors. Sabas se réveilla et ne fut point effrayé, à la vue du lion. Il se mil même à réciter tout haut l'oflace de la nuit. Le lion sortit alors de la caverne. Il y rentra lorsque le serviteur de Dieu eut fini sa prière, et le prit de nouveau par le bord de sa robe, pour le traîner dehors. Sabas lui adressa la parole, et lui dit que la caverne était assez grande pour les loger tous deux. A ces mots, l'animal s'en alla et ne revint plus. — Une sécheresse, qui affligea la Palestine pendant cinq ans, fut suivie d'une famine générale dans le pays. Sabas eut recours à la Prière, et il eut de quoi pourvoir aux besoins de ses monastères. A la fin , il obtint du Ciel une pluie abondante, qui répandit une joie universelle dans la Palestine. — Un jour que l'empereur Justinien traitait en sa présence quelques affaires qui le regardaient, Sabas le quitta à l'heure de tierce pour aller prier. Jérémie, son compagnon, lui représenta que ce qu'il faisait ne convenait pas au respect dû à la majesté impériale « Mon fils, lui dit-il , l'empereur faiî son devoir, et nous devons faire le nôtre. » Celte réponse prouve jusqu'à quel point il était fidèle à l'accomplissement de ses devoirs. Il mourut, plein de mérites, le 5 décembre 1632, à l'âge de quatrevingt-quatorze ans. GODESCARD.
2. Pour condamner cette l&cheté des chrétiens, qui regrettent toujours le temps qu'ils donnent aux exercices de piété, que de beaux exemples l'histoire nous fournit! Citons d'abord notre grand roi, saint Louis. Il consacrait chaque jour plusieurs heures aux pratiques de religion ; et , comme on lui reprochait d'y employer trop de temps, il répondit avec douceur : * Les hommes sont étranges : on me < fait un crime de mon assiduité à la Prière; on ne dirait mot, si € j'employais les heures que j'y donne à jouer aux jeux de hasard, € à courre la bêle fauve, ou à chasser aux oiseaux. » — Ayant acquis de Baudoin II, empereur de Constaniinopîe, la sainte couronne d'épines de Notre-Seigneur, ainsi que plusieurs autres reliques, pour les placer honorablement, il fit bâlir dans son palais, à Paris, une cliapelle célèbre, connue depuis sous le nom de Sainte-Chapelle. C'était le lieu ordinaire où le saint roi vaquait aux exercices de piété, y passant quelquefois les nuits en prière. On l'eût pris
pour un ange prosterné devant le Très-Haut, lorsqu'il étah au pied des autels ; tant son recueillement était profond. Mais le temps qu'il donnait à l'oraison, ne fut jamais au préjudice de son peuple. Louis élaiv trop convaincu que toute piété qui nuit à l'accomplissement de ses devoirs, est une piété fausse. Vellt, T. V.
Allred-le-Grand, roi et législateur d'Angleterre, un des plus grands princes qui aient honoré le trône, dans la distribution qu'il fit de son temps, trouva le moyen de vaquer à tout, aux afifaires, à l'élude et à la Prière. Il divisa les vingt-quatre heures du jour en trois parties égales, l'une pour les exercices de piété , l'autre pour le sommeil, la lecture et la récréation, et la troisième pour les soins de son royaume. Comme il n'y avait point encore d'horloges, il fit faire six cierges qui brûlaient chacun quatre heures, et ses chapelains l'avertissaient tour à tour, lorsque l'un des quatre était congumé. A la fleur de son âge et au plus haut point de sa gloire, il avait fait vœu de garder fidèlement celte distribution de temps, et il n'y manqua jamais. Ce grand roi mourut l'an 909, regretté comme un père et comme un héros par son peuple. Jamais prince n'eut plus d'affabilité pour ses sujets et plus de valeur contre leurs ennemis, et peut-être n'y eut-il jamais de preuve plus frappante de ce que peut la religion sur les rois et les peuples, pour la gloire et la prospérité des États. Un historien, Henri Spelman, transporté d'une espèce d'enthousiasme, le peint ainsi : « 0 Alfred ! la mer- « veille et l'étonnement de tous les siècles ! si nous réfléchissons c sur sa piété, nous croirons qu'il a toujours vécu dans un cloître ; « si nous pensons à ses exploits guerriers, nous jugerons qu'il n'a « jamais quitté les camps ; si nous nous rappelons son savoir et ses « écrits, nous estimerons qu'il a passé toute sa vie dans un collège; t si nous faisons attention à la sagesse de son gouvernement et aux « lois qu'il a publiées, nous serons persuadés que ces objets ont été € son unique élude. » Biographie Universelle.
Au milieu des embarras da trône, Stanislas, roi de Pologne et plus tard duc de Lorraine, savait se ménager le temps dont il avait besoin pour ollrir ses hommages au Roi des rois, et il ne donnait pas moins de deux heures chaque jour à ses exercices de piété. Il composa et rassembla dans un môme volume manuscrit différentes prières pour son usage. « Selon que le temps me permettra, dit-il, € de prolonger mon oraison, je jetterai un coup d'œil, le malin, sur € les affaires que j'aurai à traiter pendant la journée. 3e réfléchirai « sur ce que j'aurai à faire, et plus encore sur ce que j'aurai à évi-
€ ter Le soir, pour me préparer une heureuse nuit, j'aurai soin
« de me tourner vers Dieu, de lui marquer ma reconnaissance, de « lui demander ses lumières pour reconnaître mes fautes, d'en faire c tous les jours la recherche par un examen, quelque court qu'il soit, « de lui en demander pardon, ©i de former la résolution de les évi-
c ter avec le secours de sa grâce. , Quelle sagesse, quelle piété dan, w règlement de v.e ! Que n'est-il adopté et suivi par tous les chré' ùens! Bientôt leur conduite serait entièrement différente de ce qu'elle ''l' r. Al». T , . ^'^^ d'Éducation.
3. Le célèbre Lanfranc s'était entièrement adonné à l'étude des sciences humaines, et s'était acquis par là une grande réputationmais 11 avait négligé l'affaire de son salut. Passant un jour par une forêt pour aller à Rouen, il fut arrêté par des voleurs qui, lui ayant 6te tout ce qu'il avait, lui lièrent les mains derrière le dos, lui banderent les yeux, et le laissèrent dans des broussailles épaisses éloigne du chemin. En celle extrémité, ne sachant que devenir, il s'abandonna a une profonde tristesse, et il déplorait son malheureux sort La nuit étant venue, il rentra plus sérieusement en lui-même et il voulut prier Dieu; mais il ne le put, parce qu'il ne l'avait point appris. Alors 11 dit : c Seigneur, j'ai tant employé de temps à l'élude « que ; y ai use mon corps et mon esprit, et je ne sais pas encore « comment je dois vous prier. Délivrez-moi de ce péril, et, avec votre « secoijrs, je réglerai tellement ma vie que je pourrai vous servir et « ne m attacher plus qu'à vous. > 11 y avait, dans un si savant homme une Ignorance que nous devons remarquer : il paraissait croire que' pour prier Dieu et chanter ses louanges, il était besoin de formules particulières. Tl ne savait donc pas que c'est le cœur qui prie • et en effet, la prière qu'il adressait alors à Dieu, était de sa part un vif desir d être délivré de l'extrémité à laquelle il se trouvait réduit et des lors une vraie prière que Dieu exauça. Des voyageurs qui passérent, le délièrent et le ramenèrent dans le chemin. II les pria de lui montrer le plus pauvre monastère qu'ils connussent dans le pays Ils lui parlèrent de l'abbaye du Bec, fondée par le vénérable Helluin Uuand Lanfranc arriva, il trouva ce saint occupé à bâtir un four où U travaillait de ses mains, t Que désirez-vous, > dit Helluin»- c Je veux être moine, . répondit Lanfranc. L'abbé lui fit donner le livre de la règle, lui dit de la lire, comme saint Benoît ordonne de le faire aux postulants. Lanfranc, l'ayant lue tout entière, dit qu'avec l'aide de Dieu 11 observerait tout ce qu'eUe contenait. L'abbé, sachant qui il était et d ou il venait, lui accorda sa demande. Lanfranc se prosterna et baisa les pieds de l'abbé, dont il admira l'humilité et la gravité Lanfrrjjc devint plus tard archevêque de Cantorbéry, en Angleterre. . , . . V, T, ^"*' ^cc/^f. liv. 69, art. 72.
4. Le vénérable Berchmans, interrogé sur la manière dont il se comportait, dans le temps où il éprouvait des dégoûts pendant la Prière, répondit : Je prie, je m'occupe, je prends patience.
Saint Philippe de Néri disait qu'il était très-utile, dans le temps des sécheresses et des désolations intérieures, de se figurer qu'on était comme un mendiant en la présence de Dieu et des saints, et de demander successivement l'aumône spirituelle, tantôt à Jésus-Christ.
tantôt à la sainte Vierge, tantôt à son ange -gardien, et tantôt à tel oo tel saint, à peu prés comme les pauvres demandent l'aumône corporelle à ceux qu'ils savent pouvoir la leur fa.ire.
5. Quelque chargé qu'on soit de crimes, Dieu ne rejette jamais un cœur rontrit et humilié. Nous pourrions citer un nombre infini de Magdeleines, d'Augustins, plongés dans toute sorte de désordres, et dont le Seigneur a daigné accepter le repentir avec la plus grande bonté. Nous nous bornerons aux deux traits suivants. — Saint Jean-de-Dien, fondateur de l'Ordre de la charité, avait été d'abord soldat. Entraîné par le mauvais exemple de ses camarades, il avait insensiblement perdu la crainte de Dieu, et les avait imités dans leurs désordres. Lorsqu'il eût quitté le service de Dieu, il commença à apercevoir l'abtme où il était plongé; et il avait déjà bien travaillé à réparei ses crimes, lorsque la divine Providence, qui voulait de lui de grandes choses, lui fournit le moyen d'aller entendre le vénérable Jean d'Avila, prêtre d'une grande sainteté, et le plus célèbre prédicateur d'Espagne. La parole de Dieu ébranla toute son âme; il était si touché qu'il n'était pas maître de sa douleur ; il versait un torrent de larmes eî remplissait l'église de ses cris et de ses lamentations. Il détestait publiqueme.it sa vie passée, se frappait la poitrine et demandait tout haut miséricorde pour les péchés qu'il avait commis. Il s'adressa ensuite à Jean d'Avila qui, )ar son zélé et par «a prudence, seconda ses heureuses disnositions ; et celui qui avait été un soldat débauché, devint, en peu de temps, un grand saint et le fondateur d'un Ordre, qui a rendu et qui rend encore de grands services à la religion et à l'humanité.
La demoiselle Gauthier, dont la première partie de la vie avait été aussi scandaleuse que la seconde fut édifiante, perdit son père à l'âge de dix-sept ans. Se trouvant alors sans fortune et les personnes qui auraient dû pourvoir à sa subsistance, ayant refusé de le faire, elle entra au théâtre, non sans quelque répugnance; mais elle s'y accoutuma d'autant plus facilement, qu'elle y acquit en peu de temps la plus grande célébrité. En vain alors une parente vertueuse s'efforeet-elle de la rappeler à un genre de vie plus analogue à l'éducation qu'elle avait reçue : elle rit de ses remontrances. Ivre de l'encens de la mu'.titude, elle vit dans les plaisirs et l'opulence; elle plaît au monde, et le monde lui plaît : cela lui suffit. « Avant de songer an c paradis futur', dont sa cousine lui parle, elle veut, dit-elle, jouir « du paradis actuel où elle se trouve bien ; et, si jamais elle se con- « reriit, ce ne sera pas du moins avant quirante-cinq ans. » Cependant elle n'en a pas encore trente, lorsque la grâce parle à son cœur et lui fait éprouver des inquiétudes. Elle va entendre une messe, «es inquiétudes augmentent; elle fait dire une messe, elle est encore plus tourmentée. Elle prend la résolution d'entendre tous les ioors la messe; le remords alors la suit partout. Fidèle néaomcios à
une pratique si peu connue dans son étal, elle se rend exactement tous les matins à léglise, el le soir on la voit au théâtre. Les gen» de sa profession la raillent sur sa dévotion : elle sent qu'ils ont raison et qu'on ne peut servir deux maîtres. Sur le point de se décider, elle éprouve les plus rudes combats. Enfin, la grâce triomphe ; sa résolution est prise; elle rompt brusquement toutes ses liaisons, el laisse Paris dans l'étonnement de sa retraite. Elle entra chez les Carmélites de Lyon, où elle édifia par toutes les vertus d'une fervente religieuse.
Ces deux exemples prouvent surabondamment que la grâce n'abandonne jamais entièrement les âmes les plus égarées, et que, si enfoncé qu on soit dans le vice, on peut toujours revenir à la verta, lorsqu'on est fidèle à suivre ses inspirations.
QUATRIÈME INSTRUCTION-
Deux sortes de Prières. — Oraison mentale. — Sa nécessité. — Futilité des prétext3s qa'on allègue pour s'en dispenser. — Méthode facile d'Oraison.
D. Est-ce de cœur ou de bouche qu'il faut prier?
R. On peut prier de cœur sans remuer les lèvres, mais ce n'est pas prier comiTie il faut que de réciter des prières où le cœur n'a point de part.
On distingue deux sortes de Prières : la Prière mentale et la Prière vocale. La Prière mentale ou de Tesprit, qu'on appelle encore oraison ou méditation, est un entretien de ITime avec Dieu, sans le ministère du corps. La Prière vocale se fait de bouche, en y joignant néanmoins Tattention - j de l'esprit, sans laquelle la Prière ne serait qu'un vain murmure des lèvres, de nulle valeur devant Dieu. Nous sommes obligés de prier de bouche et de cœur, parce que Dieu, étant le créateur et le maître de toutes nos facultés, exige également l'hommage de nos lè\Tes. Quant à la méditation proprement dite, elle est un des exercices les plus avantageux de la piété clirétienne ; et, si elle n'est pas d'une
DE l'oraison mentale. 809
absolue nécessité, en ce sens qu'on doive la faire tous les jours et à des heures réglées, du moins est-il nécessaire de penser souvent aux vérités du salut et de s'en nourrir fortement l'esprit. Nous allons, dans cette instruction, traiter spécialement de la Prière mentale ou méditation.
Notre Dieu, qui sonde les cœurs et les reins, n'a pas besoin que notre bouche articule des mots, pour connaître nos besoins et nos sentiments. Il comprend parfaitement le langage de l'âme, ce cri intérieur, ces gémissements inénarrables qui s'élèvent jusqu'à son trône, sans qu'aucune parole nous serve d'interprète auprès de lui. On peut donc prier sans ouvrir la bouche, sans faire entendre aucun son; il suffit pour cela de diriger vers le Ciel ses pensées, ses désirs, ses espérances; c'est ce que nous appelons Prière mentale ou Oraison. Cette Prière ou Méditation est l'ouvrage de l'esprit et du cœur ; de l'esprit qui s'applique à la considération de quelque vérité du salut, du cœur qui produit des affections pieuses, et forme de bonnes résolutions. Or, que la Méditation soit nécessaire pour travailler efficacement au salut, c'est ce qu'il nous sera très-facile de démontrer.
1° Quand on veut réussir dans une affaire importante, hérissée de difficultés, traversée par des ennemis puissants et artificieux, on y pense longtemps, on prend bien ses mesures, on combine ses moyens pour écarter les obstacles, pour triompher de toute résistance. Mais quelle affaire plus importante que celle du salut, où il s'agit d'un bonheur ou d'un malheur éternel? Et aussi quelle aff'aire plus difficile? Il faut combattre contre les faiblesses et la corruption de son cœur, se vaincre soi-même, résister aux scandales du siècle, dompter la chair qui se révolte contre l'esprit, lutter sans cesse contre le monde et 'e démon acharnés à notre perte. Or, pouvons-nous nous promettre un heureux succès, au milieu de tant de difficultés, sans de sérieusea réflexions sur nous-mêmes, sans une attention particuUère à observer toutes nos démarches, à découvrii
et à déjouer les artifices et ies complots de nos ennemis ? Un plaideur qui veut gagner un procès, un négociant qui veut augmenter sa fortune, un général qui veut remporter la victoire, ont leur esprit continuellement occupé du but qu'ils se proposent. Et nous prétendrions arriver au ciel, sans y penser! Quel aveuglement! quelle folie! Or, c'est dans ia Méditation qu'on prépare ses armes pour les combats de la Foi^. qu'on s'encourage soi-même et qu'on s'affermit dans la bonne voie.
2' Pour arriver au ciel, il faut connaître Dieu, non pas d'une manière vague et superficielle, mais pénétrer, autant qu'il est possible à la faiblesse de notre nature, dans l'intimité de son être et nous faire la plus haute idée de ses perfections. Pourrons-nous, en effet, nous attacher inviolablement au Seigneur et le servir avec fidélité, si nous ne le connaissons bien, si nous ignorons ce qu'il a fait pour nous et combien nous lui sommes redevables? Et comment acquérir cette connaissance en quelque sorte pratique de Dieu et de ses mystères, si ce n'est par la Méditation ? C'est en réfléchissant sur sa majesté suprême, sur ses amabilités infinies, sur la douceur de sa loi et la sévérité de ses jugements, qu'on apprend à l'adorer, à le craindre, à l'aimer. Aussi Dieu lui-même nous engage-t-il à prendre un temps convenable, à faire trêve, pour quelques instants, aux embarras des affaires, aux préoccupations de la terre, afin de nous appliquer à la considération de ses grandeurs (1). Que si on sert le Seigneur avec tant de lâcheté, si on ne se fait aucun scrupule de l'offenser, c'est qu'on ne pense pas à lui, c'est qu'on ne le connaît point (2). Ainsi, l'ignorance de Dieu est la source de presque tous les désordres qui désolent la terre, et le défaut de méditation est la source de cette ignorance.
3" La science la plus utile, après celle de Dieu, c'est la
(t) Vacate et videle quoniam ego sum Deus. Psal. xlv, 11, (2) Pater jusle, mundus te non cognovit. Joan., xvii, 2ô.
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connaissance de soi-même. Que je vous connaisse, ô mon Dieu, ^t que je me connaisse, telle était la prière continuelle de saint Augustin (1). Il semble de prime abord que rien n'est plus facile que cette connaissance de soi-même, et cependant rien déplus inconnu à la plupart des hommes que leur propre cœur; et Ton peut dire qu'ils sont de véritables étrangers chez eux-mêmes. Or, pour combattre sa passion dominante, ses habitudes perverses, pour se corriger de ses défauts, pour remédier à tous les maux de son âme, quel besoin n'a-t-on pas de s'étudier soi-même ? Ne faut-il pas sonder ce fonds de corruption que nous portons au dedans de nous, pour nous on humilier et nous défier de notre faiblesse ? Ne faut-il pas descendre jusque dans les plus secrets replis de notre conscience, pour en réparer le désordre? Et voilà ce que Ton fait par la iMéditation. Que si on ne fait jamais aucune réflexion solide, on vit au hasard et on arrive aux portes de l'éternité, sans avoir rien fait pour se rendre heureux.
A" Ce n'est pas assez de connaître Dieu et de se connaître soi-même, il faut de plus, pour faire son salut, connaître ses obligations et ses devoirs, afin de pouvoir les remplir exactement. Or, ce n'est que par la Méditation que nous pouvons acquérir cette connaissance exacte et parfaite de la loi de Dieu et des obligations qu'elle nous impose. C'est en l'étudiant, en y pensant souvent et assidijment qu'on se pénètre bien de son utilité, de sa beauté, de son excelfence, et qu'on s'anime à l'observer jusque dans ses moindres détails. Aussi le prophète royal ne recommande-t-il rien tant que la Méditation continuelle de la loi de Dieu.
Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui méditent jour et nuit les commandements du Seigneur ! Alors ils servent Dieu fidèlement, et le cherchent de tout leur cœur (2). » Au contraire, sans l'oraison mentale, on n'a aucun goût Dour la
(1) Noverim te, noverim ne. D. Aug.
(2) Beati qui scrulanlut leslimonia ejus ; in lolo corde exquirunt eum. Psal. cxviii. 2.
parole de Dieu, on l'oublie facilement et on Tenfreint même dans les points les plus essentiels. C'est ce que déplorait le prophète Jérémie par ces paroles si souvent citées : a La terre est dans la désolation, parce que personne ne pense, parce que personne ne réfléchit (1). » On ne se remet jamais sous les yeux la grandeur des récompenses que Dieu promet à ceux qui garderont ses commandements, ni les peines épouvantables dont il menace ceux qui seront assez audacieux pour les transgresser; et, dès lors, il semble qu'on n'est plus retenu par aucun frein, et on se plonge avec emportement dans les plaisirs les plus déréglés. Sainte Thérèse ne craignait pas de dire que celui qui renonçait à Toraison mentale, devenait bientôt semblable à une bête ou à un démon.
La pratique de la Méditation ne nous est pas moins avantageuse que nécessaire. Elle est non-seulement bonne, excellente en elle-même, mais encore le principe de tout le bien que nous pouvons faire, comme nous l'assure saint Augustin (2). Elle sert de flambeau à notre âme, d'oeil à notre conduite, de guide à nos démarches; elle purifie, conune dit saint Bernard, nos pensées, modère nos passions, perfectionne nos œuvres, corrige nos défauts, règle nos mœurs, et met un ordre convenable dans tous les mouvements de notre vie, tant intérieurs qu'extérieurs (3). Enfin, elle anime notre foi et enflamme notre charité. Aussi, l'âme qui se livre à ce saint exercice, sacrifie volontiers au Seigneur tous les plaisirs de la terre, tous les appétits grossiers, et ne soupire qu'après les biens éternels. Elle s'élance vers le ciel, dit saint Clément d'Alexandrie; elle est sur un char qui la transporte jusque dans le sanctuaire de Dieu.
C'est parce qu'ils étaient intimement convaincus de
(1) Desolatione desolata est terra, qaia nullus est qui recogitet .«orde. Jerem., xii, 11.
(2) Intellectus cogitabundus est principium omnis boni. D, Âug,
(3) D. Bern., de Consider., lib. I, n. 6, 7.
rimporlance de la Méditation que tous les saints en ont fait un si grand usage, et que tous nous la recommandent comme à 1 envi. Saint Bernard pense que celui qui ne médite point, n'a pas horreur de lui-même, parce qu'il ne se connaît pas. Suarez, auteur d'un grand nombre d'excellents ouvrages, disait : « Je donnerais tous mes livres pour un quart d'heure d'oraison. » Renoncera l'oraison mentale, dit sainte Thérèse, c'est se précipiter dans l'enfer de soimême, sans avoir besoin des démons. Elle ajoutait encore: « Promettez-moi de faire chaque jour un quart d'heure d'oraison, et moi je vous promets le ciel *. »
Cependant le monde est plein de préjugés contre cet exercice si utile et?i nécessaire de la vie chrétienne. L'ennemi de notre salut, sachant très-bien les grands avantages que nous pouvons en retirer, ne manque pas de nous suggérer mille vains prétextes, pour nous en détourner; et telle est la prévention d'un grand nombre de chrétiens sur ce point, que le seul nom de méditation leur fait peur.
|er Prétexte. La difficulté de faire oraison. Certains, par une fausse modestie, se persuadent que la Méditation est pour eux un exercice trop relevé, qu'il ne peut être que le partage des âmes les plus parfaites et les plus avancées dans les voies de la spiritualité.
Certes, si pour faire oraison, il fallait, comme saint Paul, être ravi jusqu'au troisième ciel, ou, comme Moïse, être placé sur la montagne sainte, au milieu d'une nuée de gloire, et voir Dieu face à face ; s'il fallait parvenir à quelqu'un de ces états sublimes où Dieu a élevé quelquefois ses fidèles serviteurs, on pourrait s'excuser sur sa faiblesse, et dire que ce sont là de ces dons rares et excellents que le Saint-Esprit n'accorde qu'à certaines âmes privilégiées. Mais, sans prétendre à ces grâces extraordinaires, ce qui serait une véritable présomption, ne faut-il yas s'occuper de son salut, y penser sérieusement, aviser auxmeilleurs moyens de réussir dans cette grande aflaire?