II
Or, nous avons vu que, pour cela, la Méditation est le secours le plus efficace ; et, puisque le salut est offert à tout le monde, la Méditation, qui y conduit, est également à la portée de tout le monde.
Qu'on ne s'exagère donc pas les difficultés de cette sainte pratique. Elle ne demande pas de grandes lumières, un esprit cultivé; il suffit d'avoir un bon cœur et une raison saine, pour aimer Dieu et désirer son salut. Et que de fois n'arrive-t-il pas que Dieu communique ses secrets au petits, c'est-à-dire aux ignorants, tandis qu'il les cache aux savants et aux orgueilleux du siècle ! Le Saint-Esprit nous assure que le Seigneur se plaît surtout à s'entretenir avec les âmes simples (1). Toute la science de la Méditation consiste à s'anéantir devant la souveraine Majesté, à reconnaître humblement ses torts, à gémir sur la corruption et l'insensibilité de son cœur, à se soumettre avec résignation aux décrets de la Providence, à exposer ses besoins, comme un pauvre étale sa misère et ses haillons aux yeux d'un riche bienfaisant, à renouveler au Seigneur ses protestations d'amour et de fidélité, à rougir et à se confondre d'avoir si souvent promis et de se retrouver toujours infidèle, à se tenir en présence de Dieu dans l'immobilité du respect et du recueillement, comme un de ces paralytiques qu'on mettait sur le passage de Jésus, pour qu'il les guérit, ou comme un muet qui n'a point de langue pour s'exprimer. Or, qui ne voit que, pour produire ces pensées et ces aff^ections, il ne s'agit pas d'avoir un esprit fort élevé, ni de faire de beaux raisonnements, et que. Dieu voulant bien se contenter d'un pieux mouvement, d'un élan du cœur, d'un soupir, d'un gémissement, d'une aspiration vers lui, d'une plainte amoureuse, d'une réflexion sur sa loi, il n'est besoin pour cela que d'une intelligence fort ordinaire, telle qu'elle se trouve dans la plupart des hommes. Aussi, que de fois n'a-t-on pas vu une âme simple et innocente, sans culture et sans éduca-
(1) Cum simplicibus sermocinatio ejus. Prov., m, 32.
DE l/ORAISON MENTALE. 3lS
tion, mais avec un cœur pur et humble, avoir un don d'oraison excellent, et beaucoup plus de facilité pour tous les exercices de la vie intérieure que les hommes I^^ plus éclairés 2!
2' Prétexte. L'embarras des affaires. Que les religieux et les personnes séparées du monde, ou qui n'ont rien à faire, vaquent à la Méditation, à la bonne heure, dit-on quelquefois; mais, quand on est obligé de vivre dans un cercle continuel d'occupations pénibles, de gouverner une nombreuse famille, de soigner un ménage, de faire aller un commerce , de s'acquitter d'une charge , de remplir mille devoirs indispensables de civilité ou de nécessité, alors même qu'on aui\ait le goût de la Méditation, en a-t-on le loisir, et n'est-on pas obligé d'y renoncer t
Pour comprendre la faiblesse de ce raisonnement, revenons-en toujours au grand principe : quelle est l'affaire la plus importante ? N'est-ce pas le salut ? Toutes les autres donc doivent être subordonnées à celle-ci; et, si la Méditation est un excellent moyen, un moyen nécessaire pour travailler à sa sanctification et s'acquitter de ses obligations envers Dieu, n'est-on pas inexcusable de la négliger, quelque occupé qu'on soit d'ailleurs? Quand il s'agit dune éternité, on ne saurait prendre trop de précautions (1). C'est un axiome de morale chrétienne, encore plus clair que ceux de géométrie. Ah! si l'on était bien économe de son temps, si on ne le dépensait pas follement en conversations oiseuses, en parties de plaisir, en visites inutiles, on en aurait de reste pour les exercices de piété. Certes, vous n'êtes pas plus occupés que tant d'évêques illustres qui gouvernaient de vastes églises, que tant de rois eux-mêmes chargés de l'administration de puissants royaumes, et qui, cependant, trouvaient assez de temps pour méditer. Au surplus, pourquoi le temps vous est-il donné? Est-ce pour bâtir ici-bas une demeure permanente? Est-ce pour y faire fortune ? N'est-ce pas, au contraire, pour chercher les tré-
(I) Nulla salis magna securilas ubi periclilatuf seternilas, D Ben»*
sors célestes et vous rendre dignes du ciel ? Tout ce qui n'aboutit pas à cette fin surnaturelle, pour laquelle vous êtes cirées, n'est que vanité. Mais ce qui coupe court à toutes vos raisons, c'est que, si vous ne pouvez méditer dans le silence du repos, rien ne vous empêche de méditer au milieu de vos occupations domestiques ou de vos travaux champêtres. Tandis que vous emploierez votre corps à des choses matérielles, votre esprit et votre cœur peuvent très-bien s'appliquer à Dieu, bénir sa bonté, louer sa magnificence, implorer sa miséricorde. Tous les objets extérieurs qui se présentent à nos yeux, une plante, une fleur, la moindre créature, si nous nous recueillons un instant pour y faire attention, nous parlent de Dieu et nous invitent à l'aimer.
3« Prétexte, Les aridités et les distractions. Si je ne fais pas oraison, c'est qu'il m'est impossible de captiver mon esprit. J'ai une imagination si vive que, du moment où je voudrais la fixer à quelque objet, elle s'égare en mille pensées vaines, frivoles et même extravagantes. J'abandonne donc la Méditation, parce que je vois que j'y perds mon temps.
Pour réfuter ce prétexte, laissons parler saint François de Sales. Il vous dit que : a lors même qu'on ne s'occupefl rait pendant l'oraison qu'à chasser ou à repousser con- « tinuellement les distractions et les tentations, l'oraison a n'en serait pas moins bien faite, pourvu que les distrac- « tions ne fussent pas volontaires. Le Seigneur se contena terade vos bonnes intentions. Une once d'oraison, faite a au milieu des distractions et des dégoûts, vaut mieux « que cent li\Tes au milieu des consolations. Combien de a courtisans vont cent fois l'année en la chambre du prince, « sans espérance de lui parler, mais seulement pour être a vus de lui et lui rendre leurs devoirs ! Si Dieu ne juge fl pas à propos de nous introduire à ses entretiens, de- « meurons dans l'antichambre et faisons-lui nos révéren- « ces. Dimmobiles statues, placées dans les galeries des
DE l'oraison mentale. 817
c princes^ ne laissent pas que de leur faire honneur. Si « donc le Seigneur veut que nous soyons comme des staa tues en sa présence, contentons-nous de l'honorer a comme des statues (1). »
A ces paroles si douces et «i pieuses de saint François de Sales, je n'ajoute qu'une réflexion. Ou les distractions viennent d'une trop grande vivacité d'esprit, ou de quelque attache déréglée. Dans le premier cas, il faut se contenir, autant que l'on peut, et compter sur la miséricorde de Dieu, qui voudra bien avoir égard à notre faiblesse et nous tenir compte de notre bonne volonté. Dans le second cas, nous devons, avant tout, rompre ces affections désordonnées, qui sont le sujet de notre dissipation ; car le goût du monde, de ses biens passagers et de ses plaisirs, peut-il se concilier avec le goût des choses de Dieu? En quelque état que nous soyons, nous pouvons toujours être convaincus que nous ne perdrons jamais notre temps, en nous tenant humblement en la présence de Dieu, pour repasser ses bienfaits, lui payer le juste tribut de nos hommages et détester nos infidélités. Ne ferions-nous que dire, comme le saint roi David : « Seigneur, je ne suis devant vous qu'une bête de somme (2); » ou bien encore : a Mon âme est en votre présence comme une terre entièrement desséchée (3), » il aura égard à nos faibles efforts. Du reste, quelque ennui que nous éprouvions dans ce saint exercice, nous devons nous en consoler, en pensant qu'on fait oraison, non pour y goûter les douceurs de l'amour divin, mais pour piaule à Dieu, c'est-à-dire pour connaître ga sainte volonté et lui deniander la grâce de l'accomplir '.
Méthode on pratique de l'Oraison.
En voici une, également solide et aisée, tracée par saint François de Sales.
(1) Inifod. à la vie dévote.
(î) Ul jumenlum facius sum ad te. Psal. lxxii, 23.
(3) Anima mea sicot terra sine aquà tibi. Psal. cxlii. 6.
On divise l'oraison en trois parties : la Préparation^ la Méditation proprement dite et la Conclusion.
Préparation. Il y a trois actes à faire : !<> Se mettre en la présence de Dieu et adorer cette souveraine Majesté. 2" Se reconnaître indigne de paraître en sa présence, en disant comme Abraham : « Comment ossrai-je parler à mon Seigneur, moi qui ne suis que cendre et poussière ? » et faire, en conséquence, un acte de contrition pour se purifier de plus en plus de ses péchés, qui sont un obstacle aux communications de Dieu. 3° Implorer les lumières de TËsprit-Saint. Ces divers actes ne demandent que très-peu de temps.
Méditation proprement dite, l** On considère une
vérité du salut, ou un mystère de la religion, réfléchissant attentivement sur ce que Notre-Seigneur ou les Saints nous ont enseigné à ce sujet, ou les exemples qu'ils nous ont donnés. Il faut que ces vérités nous pénètrent bien, comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la laine qu'on veut teindre. Quand, à force de les voir de près, elles nous sont devenues familières et qu'on se les est, pour ainsi dire, incorporées, on laisse aller son esprit aux diverses considérations que la grâce inspire, imitant en cela les abeilles, qui s'arrêtent sur une fleur tant qu'elles y trouvent du miel, et qui passent ensuite à une autre. On peut s'aider utilement de quelques livres; et ceux qui ne savent pas lire, doivent méditer sur les fins de l'homme, la mort, le jugement, l'enfer et le paradis, et spécialement sur la mort, se figurant être à leur heure dernière, près d'entrer dans l'éternité. La vie et la passion de notre divin Sauveur sont aussi des sujets de méditation bien efficaces, pour nous faire avancer dans les voies de la sainteté. 2° On fait un retour sur soi-même, pour s'appliquer la vérité sur laquelle on médite. On compare sa conduite avec ses obligations, faisant une sérieuse réflexion sur son intérieur, pour voir si on a été fidèle à ses devoirs; on s'humilie à la vue de ses
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fautes, et on produit des affections conformes aux considérations qu'on a faites. 3° Il faut tirer du sujet qu'on a médité quelques conclusions pratiques pour laréformation de ses mœurs et le règlement de sa vie. On se dit, par exemple, à soi-même : Pour fruit de ma Méditation, je pratiquerai aujourd'hui tel acte de vertu, j'éviterai tel défaut. On doit avoir soin de se rappeler cette résolution dans le cours de la journée *.
Conclusion. Elle se compose de trois actes. 1'^ On remercie Dieu des grâces et des lumières qu'il nous a données durant l'oraison; 2o on promet d'observer fidèlement la résolution qu'on a prise; 3*^ on se met sous la protection de Dieu et de la sainte Vierge.
Tel est le précis de la méthode de saint François de Sales, approuvée par plusieurs souverains pontifes, que tant de saints ont mise en pratique, et dontles âmes pieuses ont tiré et tirent tous les jours un si grand profit.
0 mon Dieu, inspirez-nous le désir et le goût des vérités éternelles : c'est dans la méditation de votre loi sainte que s'enflamme le feu de la charité (1).
TRAITS HISTORIQUES
J. On à vu les p] us grands personnages se montrer fidèles au saisit exercice de la Médiialion, cl y puiser les forces et les lumières nécessaires pour sacquitter dignement de leurs devoirs.
En établissant Josué successeur de Moïse pour la conduite de son peuple, le Seigneur lui dit : c Que le livre de la loi soit toujours devant les yeux ; tu le méditeras jour et nuit, afin que tu gardes elqu'^ tu accomplisses toul ce qui est écrit : alors tu rendras ta voie droite
(I) In meditatione meâ exardescef 'çpis. Psal., xxxmii. 4.
et lu la comprendras (1). » On s'étoniiera peut-être qu'un général d'armée, comme Josué, chargé de toute la conduite d'un grand peuple et destiné à la conquête d'un pays rempli d'ennemis puissants, reçoive l'ordre de s'appliquer jour et nuit à la méditation de la loi de D^eu. Mais, si l'on veut bien se souvenir de tout ce qu'a fait Moïse, l'on reconnaîtra facilement que jamais prince n'accomplit de plus grandes choses que lui, et que jamais homme ne fut en même temps plus uni à Dieu et plus attaché à la Médilaiion de sa loi. Si l'on jette aussi les yeux sur Josué, on ne peut douter qu'il n'ait pratiqué trés-fidélement ce précepte d'avoir toujours dans la bouche et dans le cœur la loi divine, comme on le lui ordonnait; ell'onsera convaincu aussi que ses victoires et ses conquêtes ont eu quelque chose déplus éclatant que toutes celles de ces fameux conquérants si vantés dans les histoires profanes. C'est donc une erreur et un désordre de la raison corrompue de s'imaginer que cette Méditation de la loi de Dieu est incompatible avec les occupations des princes et des chefs des peuples, puisqu'on vit alors ces premiers chefs d'Israël, et plus tard le plus grand des rois, David, mettre leur gloire à faire de cette loi sainte leur continuelle étude, et que c'était même dans elle qu'ils découvraient toutes les règles de leur conduite et l'assurance de leur bonheur. De Sacy.
Le prince Eugène de Savoie, qui a immortalisé son nom par ses victoires contre les Turcs et ses batailles dans la longue guerre pour la succession d'Espagne, et que l'Autriche compte avec orgueil au nombre de ses généraux les plus heureux et de ses plus habiles ministres, a toujours montré pour la religion l'attachement le plus solide et le plus sincère. Il portait avec lui, au milieu de ses opéralions militaires, le petit mais inestimable livre de l'Imitation de Jésus-Christ, et le méditait dans les moments de calme et de réflexion.
Saint François de Borgia était véritablement un homme d'oraison. Après des heures entières de prière, il lui semblait ne s'être entretenu avec son Dieu que quelques instants. — Saint Thomas et saint Bonaventure reconnaissaient que c'était plus dans l'exercice de l'oraison que dans la lecture des livres, qu'ils avaient puisé les sublimes connaissances pour lesquelles ils ont mérité, l'un le surnom de Docteur angélique, et l'autre celui de Docteur sérr.phique. Dès que saint Thomas voulait découvrir le sens d'un texte difficile qu'il n'entendait pas, il se mettait en oraison, et il était bientôt éclairé sur ce qu'il désirait. — Le vénérable Jean Berkmans avait un goût tout particulier pour l'élude ; mais il ne permit jamais que l'étude empè' ehât son avancement spiritueL Abandonner l'oraison pour vaquer à
(I) Non recédât voiumen régis hujus ab ore.tuo, sed me taberis in ce diebus ac nociibus. Job., i, 8.
l'étude, c'est montrer que dans l'étude on ne cherche pas Dieu, mais soi-même.
Une religieuse, étant en oraison, entendit un démon qui se vantait d'avoir fait omettre la Méditation commune à une autre religieuse, et vit en esprit que le démon, encouragé par ce premier succès, la tentait encore de consentir à une faute grave. Elle était sur le point d'y tomber, si l'autre ne l'eût avertie à l'instant et préservée de la chute.
Pratique de saint Ligdori.
2. Le chrétien le moins instruit, s'il a l'amour de Dieu, peut prier et faire oraison aussi bien que les plus grands savants eux-mêmes. Une femme vraiment pieuse, mais de la classe des esprits les plus simples, demeurait dans une communauté de religieuses, et elle avait souhaité d'être logée dans une espèce de grenier très-étroit, par cette seuleraison qu'il avaitunelribunequidonnaitsurlechœur. Ellepassail lajournée à travailler; mais, à l'exemple des anciens solitaires, en travaillant de ses mains, elle se rappelait avec attendrissement toutes les grâces dont Dieu l'avait comblée, depuis qu'elle était au monde. € Je les compte l'une après l'autre, dit-elle avec simplicité; je trouve dans ces réflexions un charme inexprimable ; ces pensées m'occupent sans cesse. Du reste, ajouta-t-elle avec humilité, je ne sais pas méditer comme les religieuses ; je les vois dans leur chœur faire oraison; pour moi, je n'en sais point faire; je ne sais que repasser dans ma mémoire les bienfaits de Dieu.» Et, lorsque cette belle âme avouait avec naïveté sa prétendue incapacité de faire oraison et qu'elle donnait tant de louanges à celle des religieuses, on voit que TEsprit de Dieu avait appris à celte humble chrétienne une manière de prier, qui la rendait infiniment agréable à ses yeux.
Enseignement de la Religion.
Saint Ignace voyageait avec plusieurs de ses compagnons, chacun d'eux portait sur ses épaules un petit sac renfermant ce qui lui était le plus nécessaire ; un bon chrétien s'aperçut qu'ils étaient fatigués, et fut excité intérieurement à les soulager en se chargeant de leur fardeau. Il leur offrit ses services, et les conjura d'accepter l'offre qu'il leur faisait, comme s'il leur eût demandé une grande grâce; ils se rendirent à ses instances. Quand ils furent arrivés dans l'hôtellerie où ils devaient se reposer, cet homme qui les avait suivis, voyant que ces bons pères se mettaient à quelque dislance les uns des autres pour prier, se mit à genoux à leur exemple et il demeura en cet état, tant que les pères prièrent. L'espace de temps qu'on avait fixé de donner à l'exercice de l'oraison s'étant écoulé, ils se levèrent, et quelle ne fut pas leur surprise de voir que cet homme, sans lettres et peu instruit, avait prié comme eux pendant un temps considérable ! Ils la lui témoignèrent. « Qu'avez-vous fait durant tout c«
terap.s-!a ?» lui demandèrent-ils. Sa réponse les édifia beaucoup; il leur répondit : « Je n'ai fait autre chose que de dire : < Ceux qui c prient si dévotement sont des saints, et je suis leur bête de charge; t Seigneur, j'ai intention de faire ce qu'ils font ; je vous dis tout ce € qu'ils vous disent. » Ce fut, dans la suite du voyage, sa prière ordinaire, et il parvint, par cette voie, à un sublime degré d'oraison.
L'Heureuse Année.
Celui, diî sainte Thérèse, qui commence le saint exercice de l'oraison, doit s'imaginer qu'il entreprend de faire dans une terre stérile et pleine de ronces et d'épines, un jardin qui soit agréable à Dieu, qui seul peut arracher les mauvaises plantes, pour y en substituer de bonnes. Or, on doit croire que cela est fait, quand, après avoir bien résolu de pratiquer l'oraison, on s'y exerce et qu à l'exemple des bons jardiniers, on arrose ces nouvelles plantes, pour les empêcher do mourir et pour leur faire produire des fleurs, dont le parfum invite notre divin Maître à venir souvent se promener dans ce jardin, de manière qu'il prenne plaisir à considérer ces fleurs, qui ne sont autre chose que les vertus dont nos âmes sont parées. Mais, pour arroser ces fleurs spirituelles, il faut d'abord tirer de l'eau d'un puits ; ce qui demande beaucoup de travail de notre part. C'est là l'image de ceux qui commencent à faire oraison ; ils éprouvent beaucoup de peine à recueillir leurs pensées, qui courent habituellement d'objet en objet, comme leurs sens. Mais peu à peu Dieu fait tomber sur eux la pluie de ses grâces. Et alors c'est le maître même qui arrose, sans aucun travail de leur part, et qui nourrit les fleurs de leur âme, c'est-à-dire qui fait croître leurs vertus.
3. Un grand serviteur de Dieu disait qu'il avait été fidèle pendant quarante ans à faire oraison, sans y avoir jamais éprouvé aucune consolation intérieure, et que cet exercice lui avait été néanmoins très-utile. Je me réjouis et je bénis Dieu, ajoutait-il, de l'avoir servi, en quelque sorte, à mes propres dépens.
Saint François de Sales ne s'affligeait point des désolations, des aridités et des délaissements intérieurs, quand il en éprouvait. Il disait un jour à sa chère fille en Kotre-Seigneur, sainte Jeaniie-Françoise : « Je n'ai pas coulume de réflocliir si j'ai des consolations ou « des désolations. Quand le Seigneur me donne de bons sentiments, « je les reçois avec un profond respect et avec simplicité ; et, s'il ne « m'en donne pas, je ne m'en occupe point, et je me liens toujours « devant Dieu, avec une grande confiance, comme un petit enfant « d'amour. >
Sainte Thérèse raconte, avec cette candeur qui régne dans toute l'hiitoire de sa vie, le dégoût et l'ennui qu'elle eut plus d'une fois à surmonter dans ses méditations. « Il m'est, dit-elle, arrivé quelquefois, durant plusieurs années où je consacrais une heure à l'oraison de souhaiter avec tant d'ardeur d'en voir arriver la fin, que j'étais
DE l'oraison mentale. 3 23
pins attentive à écouter quand l'horloge sonnerait, qu'à poursuivre le sujet de ma Méditation ; et il n'y a point de pénitence, quelque rigoureuse qu'elle fût, que je n'eusse souvent préférée à la peine que je ressentais, lorsqu'il fallait me retirer pour prier. La tristesse que j'éprouvais alors en entrant dans l'oratoire, était si grande, que j'avais besoin, pour m'y résoudre, de tout le courage que Dieu m'a donné, et que l'on dit aller beaucoup au delà de mon sexe, quoique j'en aie fait un si mauvais usage. Mais enfin Notre-Seigneur m'assistait; car, après m'être fait cette violence, je me trouvais dans un plus graod calme, et dans une jouissance plus douce et plus paisible que bien des fois où j'avais senti de l'attrait pour la prière. »
Si les saints ont été éprouvés par de cruelles et désolantes aridités, d'autres fois aussi, ils ont trouvé dans l'exercice de la Méditation des douceurs inexprimables. Celles qu'y goûtait saint Philippe de Néri étaient si grandes que, ne pouvant se soutenir, il se couchait par terre et s'écriait : « C'en est assez, Seigneur, c'en est assez; je « vous prie de suspendre un peu le torrent de vos consolations, t Éloignez-vous de moi, Seigneur, éloignez-vous de moi; je suis un « homme mortel, et par conséquent incapable de supporter une telle « abondance de célestes délices. Je me meurs, mon Dieu, si vous ne t me secourez. » On l'entendait aussi dire souvent : « 0 mon Dieu, « puisque vous êtes si aimable, pourquoi ne m'avez-vous donné € qu'un cœur pour vous aimer? Pourquoi, du moins, ce cœur est-il « 81 petit et si étroit? > On croit, et le saint lui-même en était persuadé, qu'il serait mort d'un excès de joie, si, dans ces circonstances, Dieu n'eût modéré ou retiré ses consolations. Godescard.
4. Une seule Méditation sur la passion de Jésus-Christ, quand «lie est bien faite, vaut plus que si l'on faisait, pendant une année entière, de rudes pénitences, oa que si l'on récitait chaque jour tout le psautier. Albert lb Grand.
Saint Philippe de Néri, n'étant encore que simple étudiant n philosophie, se fit uaa îoi de pwi5er souvent aux souffrances de Jésus-Christ, et de méditer sur les péchés et l'ingratitude des homme»; aussi ne jetait-il jamaii les yeux sur un crucifix, sans verser un torrent de larmes.
C'est par la Méditation continuelle des souffrances du Sauveur que saint François d'Assise, saint François-Xtvier, sainte Brigitte sont parvenus à une sainteté si éminente.
Le grand serviteur de Dieu, Benoît-Joseph Labre, ne perdait pas de vue Jésus crucifié. Lorsqu'il voyait un crucifix, il disait à Jésus- Christ : « Ce n'est pas vous qui avez mérité d'être crucifié, c'est moi. « Cette croix ne devait pas être faite pour vous ; c'est moi qui dois là « porter, qui dois y être attaché. »
Le vénérable Palafox allait, par la pensée, se reposer successive-
menl sur les différents clous qui attachaient Jésus-Christ à la croix, à peu prés comme un oiseau va se reposer sur les branches d'un arbre. Là, il considérait, avec des sentiments d'étonnement et d'amour, l'afiFreux état où les péchés des hommes avaient mis son divin Maître , et il suçait avec dévotion le sang précieux qui était sur ses adorables plaies.
Un prêtre, à qui on avait dit qu'on jeune homme de la plus haute piété avait le don d'oraison dans un degré éminent, l'interrogea sur la manière dont il méditait. Il lui répondit : « C'est sur la passion de Notre-Seigneur Jésus-Chrisl que je fais presque toujours ma Méditalion, et c'est dans mon cœur que je la fais. Je m'imagine toujours, avant de commencer, que j'ai au dedans de moi Jésus-Christ et la sainte Vierge. Je m'adresse à Marie, à qui je donne habituellement le nom de ma bonne mère, et lui fais différentes questions auxquelles il me semble entendre qu'elle répond : ce qui excite mon amourpour son divin Fils, à qui je parle le plus respectueusement et le plus amoureusement que je le puis. Le temps que j'ai destiné pour méditer, s'écoule sans que je m'en aperçoive; et il arrive souvent que je ne puis perdre de vue, pendant la journée, l'état où j'ai considéré le matin mon aimable Sauwur. » Le prêtre, r^vi de ce que lui disait ce jeune homme, lui demanda quelles étaient les questions qu'il faisait à la sainte Vierge. Il le satisfit, en ajoutant : « Quand j'ai salué !a sainte Vierge, je lui dis : Ma bonne mère, quel est celui que je vois proche de vous, tout couvert d'horribles plaies et tout en sang? Quand :e serait le plus scélérat des hommes, pourraii-on n'être pas touché Je compassion !» — « C'est Jésus-Christ mon Fils,» me répond-elle. —
< Quoi ! c'est votre Fils, le Fils unique de Dieu, fait homme en vous. Qui est-ce qui l'a mis en cet affreux état ?» — Elle me répond : « Ce -ont les hommes, c'est vous, ce sont vos péchés. » — c Quoi 1 c'est moi qui ai traité ainsi le Fils de Dieu 1 Voilà ce que j'ai fait en péchant, oljîqueje suis coupable! Mais qu'est-ce qui aporté Jésus-Christàsouf- /rir ainsi ? Ne pouvait-il pas me punir et ne pas souffrir? » — Elle me répond : « Il a souffert très-volontairement ; c'est pour vous empé- .:her d'être précipité dans l'enfer qu'il a voulti souffrir jusqu'à cet excès; ce qui l'a déterminé à souffrir pour vous et à votre place, c'est l'amour et uniquement l'amour; il vous a aimé, et il s'est livré pour vous, afin de vous délivrer de l'esclavage du péché et de l'en- :er, et de vous obtenir une place dans le ciel ; il vous a mérité, par ses souffrances, les grâces dont vous avez besoin pour y arriver. » —
< 0 ma très-bonne mère ! dites-moi ce que je dois faire, je suis prêt à tout. » — Elle me répond : < Allez demander pardon à mon Fils, votre Sauveur, des péchés que vous avez commis; témoignez-lui votre reconnaissance de ce qu'il a fait pour vous de si grandes choses ; offrer° vous entièrement à lui par amour; promettez-lui de lui obéir et de ('imiter ; suppliez-le de venir sans cesse à votre secours. > — < Je vai»
alors à Jésus-Christ, et je fais tout ce que Ja sainte Vierge m'a cod- •eillé. » L'Heureuse Année.
CINQUIÈME INSTRUCTION
Défauts qui empêchent l'efficacité de la Prière. — Conditions pour qu'elle soit agréable à Dieu.
D'où vient que rien n'étant plus solidement établi par les principes de notre foi que l'infaillibilité de la Prière, elle produit néanmoins ordinairement si peu d'effets? Tous les jours, nous entendons des chrétiens se plaindre de l'inutilité de leurs Prières. Ils font, disent-ils, monter vers le Ciel les vœux les plus ardents ; ils invoquent Dieu du fond de leur cœur ; et Dieu semble n'avoir aucun égard à leurs supplications. Mais, leur répond saint Jacques, vous demandez et vous n'obtenez pas, parce que vous demandez mal (i). C'est à nous, et à nous seuls, qu'il faut nous en prendre si nos prières n'obtiennent pas leur effet. Dieu est toujours un père plein de bonté, riche en miséricordes, et qui, s'étant engagé formellement à accéder à nos justes demandes, prend encore plus déplaisir adonner que nous à recevoir. Le peu de succès de nos Prières vient donc de ce qu'elles ne sont pas accompagnées des conditions qui p«ii^ vent les rendre agréables au Seigneur. Dieu ne les exauce pas, ou à cause du mauvais état de celui qui prie, ou parce qu'elles sont vicieuses soit dans leur objet, lorsqu'on ne demande pas ce qui convient, soit en elles-mêmes, lorsqu'on ne prie pas de la manière que Dieu veut être priC Voilà les trois défauts les plus ordinaires de nos Prières. Saint Augustin les a exprimés dans ces mots : « Ou vous
(1) Petitis et non accipitis e6 qu6d malè petatis. Jac, iv, 3.
demandez étant dans l'habitude du péché, ou vous demandez de mauvaises choses, ou vous demandez mal. i Aut rnali petitis, aut mala petitis, aut malè petitis.
Mali petitis. Quand on est dans le péché et qu'on s'obstine dans Timpénitence, que peut-on attendre du Seigneur? Croyez-vous qu'un prince fût bien disposé à verser ses faveurs sur des hommes qui mépriseraient sa souveraineté, qui seraient en état de rébellion contre lui? Et les pécheurs qui outragent et blasphèment la bonté divine, quel droit ont-ils aux dons célestes? Ainsi, une des premières conditions et des plus indispensables pour rendre la Prière efficace, c'est l'état de grâce, c'est la pureté du cœur, ou le désir d'une prompte conversion. Dieu n'est certes pas obligé d'accorder ses dons à ceux qui sont ses ennemis, et qui veulent continuer de l'être . C'est ce qui perdit le ro Antiochus : il priait, nous dit la sainte Écriture, et l'on ne peut douter qu'il ne priât avec toute l'ardeur possible; mais il priait sans aucun regret de ses crimes (1). Au contraire, le prophète royal s'adressait au Seigneur avec confiance; et la principale raison qu'il faisait valoir pour se le rendre propice, c'était la justice de sa cause, la simplicité et la droiture de son cœur (2). Et c'est pour cela qu'il crie vers le Seigneur, assuré qu'il sera attentif à son humble supplication. Voulez-vous donc avoir part aux grâces d'en haut, commencez par vous purifier de vos souillures. Dieu n'écoute que la Prière de l'innocence ou du repentir; toute autre est indigne de lui; elle est même abominable à ses yeux, comme nous l'assure le Saint-Esprit (3). «La pureté du cœur, dit saint Jacques de Nisibe, est une Prière incomparablement plus excellente que toutes celles que nos
(1) Orabai scelestus Deum à quo non esset misericordiam consdcuiurus II. Mach., ix, 13.
(2) Exaudi, Domine, justitiam meam. Psal. xvi, 1. — Oculi ttti ▼ideant aequitales. Fsal. xvi, 2. — Igné me examinasti et non est inventa in me iniquilas. Psal. xvi, 3.
(3) Qui déclinai aures suas à me, ne audiat legem, oratio ejui erti exsecrabilis. Prov., xxviii, 9.
lèvres peuvent prononcer^ et le silence d'une âme pieuse en présence de la divine Majesté est mieux entendu de Dieu que les cris les plus perçants que nous puissions pousser vers lui. » Vainement donc on importune le Ciel de ses demandes, si on ne songe d'abord à mettre ordre à sa conscience ; et souvent, hélas ! c'est ce dont on se préoccupe le moins ; faut-il donc s'étonner qu'il y ait tant de prières sans effet*?
il/a/a /îe^eïzs. Imprudents que nous sommes, nous adressons au Seigneur mille vœux indiscrets, peut-être même criminels. Celui-ci demande à Dieu le gain d'un procès injuste, celui-là l'occasion de supplanter un rival, un autre la santé ou des richesses que Dieu prévoit devoir être des obstacles à son salut, par l'abus qu'il en ferait. Mais ces prétendus biens qu'ils convoitent, seraient pour eux de véritables maux. Il leur est plus avantageux de n'être pas exaucés; et, loin de s'en plaindre, ils doivent s'en féliciter avec saint Augustin, qui disait: « Je me réjouis, ô mon Dieu, de ce que vous m'écoutez dans l'ordre de mon salut, plutôt que de vous accommoder à mes désirs si faciles à s'égarer (1). »
Malè petitis. Il arrive bien souvent qu'on prie le Seigneur par routine, sans attention, sans respect, sans aucun désir d'être exaucé. Comment voulez-vous que Dieu nous entende, lorsque nous ne nous entendons pas nousmêmes? De telles Prières ne sont pas un acte de religion, mais un véritable péché (2). Elles offensent Dieu, bien loin de l'apaiser; et l'on sort plus coupable d'un exercice qui aurait dû servir à l'expiation de nos crimes. Si nous voulons obtenir infailliblement ce que notis désirons, n'omettons aucune des conditions nécessaires pour assurer le succès de notre Prière. Nous les réduisons à six, que nous allons développer.
i*» Une préparation convenable. C'est le Saint Esprit lui-
(1) Gaudeo quôd non audieris ad volunlatem, sed ad salutem. D. Aug.
(2) Oratio ejus fiât in peccatum. Psal. cviii, 7.
même qui nous la recommande (1). En effets pour peu qu'on réfléchisse qu'on va paraître devant le Dieu de toute majesté, on sentira la nécessité de se recueillir un instant pour bannir les pensées profanes, qui pourraient troubler notre imagination pendant ce saint exercice. On doit aussi implorer les lumières de TEsprit- Saint, à qui seul il appartient de nous inspirer ce que nous devons demander, et la manière dont nous devons présenter à Dieu nos demandes. Que si on se met en Prière, tout en ayant imagination pleine d'objets terrestres, et agitée par le souvenir d'amusements frivoles ou d'intérêts matériels, sera-t-on en état de s'occuper de Dieu dans le temps destiné à la Prière ? Est-il dans la nature de l'homme de passer ainsi subitement de la terre au ciel, du tumulte du monde au calme de l'oraison? 11 est donc évident qu'on doit rentrer en soi-même, et régler son cœur et tous ses sens, avant de commencer la Prière 2.
2" Une humilité profonde. Toutes les vertus nous élèvent vers le ciel, et frappent à la porte de la grâce ; mais c'est l'humilité seule qui nous l'ouvre et nous mène au trône de celui qui n'a été élevé si haut dans la gloire, que parce qu'il s'est anéanti lui-même. Cette humilité n'est autre chose qu'un abaissement intérieur, un aveu sincère de notre faiblesse et de notre misère, à la vue des grandeurs de Dieu. Que sommes-nous, lorsque nous paraissons devant le Seigneur pour le prier, si ce n'est de malheureux criminels qui ne méritent point de grâce, des Lazares tout couverts de plaies, de pauvTes mendiants qui demandent quelque petite aumône? Or, Dieu ne hait rien tant qu'un pamTC superbe (2), tandis que, au contraire, il donne sa grâce aux humbles. Leur Prière, dit le Saint-Esprit, perce les nues et attire les regards du Très-Haut (3).
(t) Ante orationem praepara animam tuam. Eccli., xviii, 23.
(2) Très species odivit anima mea... pauperem superbum. EecU.^ XXT, 3, 4.
(3) Oratio humiîianlis se nubes penelrabit,... et non discedet donec Altissimus aspicial. Eccli., xxxv, 21.
DB LA PRIfîRE. 329
Que ne fait-on paS; quand on veut obtenir quelque faveur d'un prince ou d'un puissant personnage? On n'a garde d'affecter en sa présence des airs de hauteur, et on ne croit pas aclieter trop cher ses bonnes grâces, en lui rendant toutes sortes d'hommages et de respects. A combien plus forte raison devons-nous nous humilier aux pieds du Très-Haut, devant qui nous ne sommes que cendre et poussière! C'est dans un esprit d'anéantissement profond, et tout pénétrés d'une religieuse frayeur, que nous devons parler à la souveraine Majesté, comme si nous étions au milieu de la cour céleste, devant le trône mêm.e de Dieu '.
Cette humilité intérieure doit se manifester au dehors, en faisant prendre à notre corps l'attitude la plus respectueuse. Ainsi nous devons prier :
A GENOUX, car étant aux yeux du Seigneur moins qu'un insecte, moins qu'un atome, si petits que nous nous fassions devant lui, nous ne nous mettrons j amais au niveau de notre bassesse et de notre néant. Aussi voyons-nous que tous les saints, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, ont pris cette posture pour attirer les miséricordes célestes. Daniel priait le visage collé sur la poussière (1 ); David nous engage à nous prosterner comme lui devant le Seigneur, et à faire éclater nos gémissements en face du Dieu qui nous a créés (2). Saint Paul nous dit qu'il fléchit le genou devant le Seigneur Dieu, Père de notre Sauveur Jésus-Christ (3). Et enfin, le grand modèle des chrétiens, Jésus-Christ, au jardin des Oliviers, se prosterna la face contre terre (4). Aussi l'usage universel de l'Église a été, en tout temps, de prier à genoux.
Les uains jointes. C'est la nature elle-même qui nous
(1) Quùmque adhùc loquerer et orarem,... et prosternerem precet meas in conspectu Dei mei. Dan., ix. 20.
(2) Venite, procidamus ante Deum, Pial. xciv, 6.
(.3) Flecto genua irea ad Patrem Domini noatri Jesu Christi. Ephes.,ni 14.
(4) l'rocidit in faciem suam. Math., xxvj, 89.
330 PREMIÈRE LEÇOIH
inspire ce geste, lorsque nous désirons vivement une chose. Cette attitude est d'ailleurs la plus favorable au recueillement.
Les yeux baîssés, comme des enfants ingrats et rebelles qui ne peuvent soutenir les regards d'un père justement irrité^ ou comme des criminels qui n'osent paraître devant leur juge. Ce n'est pas que nous ne puissions quelquefois élever nos yeux vers notre Père céleste; mais alors que ce soit toujours avec l'expression du repentir, de la confiance et de l'amour.
Telle est la posture que nous devons tenir habituellement dans nos Prières. Ne serait-il pas, en effet, de la plus haute inconvenance de parler à Dieu comme à un simple particulier^ en se tenant assis, ou couché, ou nonchalamment appuyé, en promenant ses yeux de côté et d'autre, en allant et venant? Oserait-on agir de la sorte à l'égard d'un roi de la terre ? Et on se croirait affranchi de toute gêne à l'égard de celui à qui nous devons un respect sans bornes !
Ce que nous venons de dire par rapport au maintien, ne s'applique qu'aux Prières d'obligation ; car une fois que nous avons payé à Dieu, par une attitude modeste et respectueuse, le juste tribut de louanges que nous lui devons, rien n'empêche que nous n'élevions de temps en temps notre esprit et notre cœur vers lui, et que nous ne lui adressions nos très-humbles Prières, debout ou assis, en travaillant, en voyageant, en nous levant, en nous couchant. Ainsi le saint roi David arrosait de ses larmes son lit, et s'y excitait aux plus vifs sentiments de componction (1). Une âme qui aime bien son Dieu, se plaît à s'entretenir avec lui dans une douce familiarité, à épancher son cœur dans le sien, et trouve à tout moment l'occasion de lui témoigner son amour. Et même, pour les Prières d'o-
(1) Laciymis Tneis stratum tneum rigabo... In cubilibus veitris compungimini. Psal vi, 7. — Psal. iv, 5.
bligation, si on ne peut les faire à genoux^ pour cause de maladie et d'infirmité, Dieu, qui a plutôt égard aux sentiments de l'âme qu'aux manifestations extérieures, se contentera de la bonne volonté, et daignera toujours prêter l'oreille à nos supplications, pourvu qu'elles partent d'un cœur humble et soumis *.
3° L'attention de V esprit. Elle est comme l'âme de la Prière, si bien que^ sans cette attention, la Prière est de nul effet, de même qu'un corps ne peut subsister sans l'esprit qui le vivifie. Et à qui devons-nous parler avec attention, si ce n'est à Dieu ? Quoi ! vous voulez que Dieu vous écoute, et vous ne vous écoutez pas vous-mêmes ! Vous voulez que Dieu vous exauce, et vous savez à peine ce que vous lui demandez ! C'est la voix de notre cœur qui monte vers le trône de Dieu, et non pas le vain son qui s'échappe de nos lèvres. Hélas ! que de gens n'apportent au saint exercice de la Prière qu'un esprit dissipé, plein de pensées mondaines, et offensent, par conséquent, le Seigneur, bien plus qu'ils ne l'honorent ! Car, selon la pensée de saint Césaire d'Arles (1), on adore l'objet dont on s'occupe en priant. Celui qui, durant la Prière, pense ou à un lieu d'assemblée ou à la maison qu'il fait bâtir, les adore plutôt que Dieu ^.
Ce n'est pas qu'on puisse être entièrement exempt de distractions. Notre imagination est si vive que nous ne pouvons pas la maîtriser ; et souvent, lorsque nous faisons le plus d'efforts pour l'appliquer aux vérités du salut, elle se remplit, comme à notre insu, des images trompeuses du monde. Mais ces distractions, tout à fait involontaires et inévitables, ne nous enlèvent pas le mérite de nos Prières. On n'est en faute que lorsqu'on ne prend aucun soin de captiver son esprit, et qu'on le laisse errer en liberté sur toute sorte d'objets. Voulons-nous nous tenir
(1) D. Caesar. Aiel. Serm. 88. n. 4.
s 32 PREMIÈRE LEÇON,
dans le recueillement et couper court, autant qu'il dépendra de nous, à ces distractions si ordinaires et pourtant si préjudiciables à la piété, entrons, d'après le conseil de Notre-Seigneur (1), dans le secret de notre cabinet, c'est-àdire dans la partie la plus intime de notre conscience, et là, après avoir fermé la porte de nos sens au bruit du monde, aux pensées terrestres, aux intérêts matériels, ne songeons plus qu'à la Majesté infiniment redoutable à qui nousparlons, et aux grâces que nous devons lui demander*. 4° La dévotion du cœur. Elle consiste à adresser nos demandes à Dieu, avec une grande ardeur et un désir véhément d'en obtenir l'effet. La Prière, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, est plutôt un cri du cœur qu'un son de la langue. Or, c'est l'ardeur de l'amour, dit saint Augustin, qui est ce cri du cœur (2). Comme notre Dieu est un feu consumant, il faut, si nous voulons qu'il nous entende, lui parler un langage tout de feu. De même que l'encens ne peut s'élever dans l'air ni exhaler aucune odeur, s'il n'est mis sur un brasier, de même la Prière n'a pas la force de monter jusqu'au trône de la Divinité, si elle n'est animée par la ferveur. Est-ce ainsi que nous prions ? N'apportons-nous pas tout au contraire à ce saint exercice une indifférence, une froideur mortelles? Et que pouvons-nous attendre de Prières faites par coutume, avec tiédeur, peut-être même avec dégoût ? En vérité, dit saint Jean Chrysostome, quand nous prions, c'est avec tant de négligence que nous avons l'air de craindre d'obtenir ce que nous demandons ; nous sonunes là comme des oisifs, qui n'ont rien à demander ni à désirer (3). On a beau réciter de longues oraisons, si on n'a aucun amour pour Dieu; si on ne désire pas ce
[\) Intra in cubiculum tuum, et, clause ostio, ora Patrem tuum.
C2'i Flagranlia charitatis clamor esi cordis. D. Au'g, in Psal. xxxvl (3) L). Chrysost Homil. 13. in Math.
qu'on demande, ce n'est qu'un simulacre dp prière ^.
ïy Une tendre confiance. Nous déûiT de nous-mêmes et nous confier en Dieu, voilà une des règles fondamentales de la morale chrétienne. Mais, par un déplorable renversement, il arrive souvent que nous comptons plus sur nousmêmes que sur Dieu, sur notre prudence que sur nos prières. Pour nous exciter à la confiance, la religion nous montre partout notre Dieu comme un père tendre et plein de miséricorde, qui a notre salut aussi à cœur que s'il en devait retirer quelque avantage. Il veut que, dans tous nos besoins, nous nous adressions à lui avec foi et sans aucune hésitation (1) ; et il s'est engagé, par le serment le plus solennel, à se rendre propice à nos vœux. Il se plaît à voir ses enfants mettre en lui tout leur trésor, et ne vouloir rien tenir que de sa bonté. Allons donc, avec confiance, nous prosterner au pied du trône delà grâce (2). Plus notre confiance sera vive, plus le succès de nos vœux est assuré*.
6*^ La persévérance. Dieu ne nous exauce pas toujours à la première demande que nous lui adressons ; il veut être pressé, sollicité, et, en quelque sorte, importuné. Comme une mère, pour éprouver l'amour de son enfant, se dérobe im instant à ses yeux, et puis va au-devant de lui, les bras étendus et le sein ouvert, ainsi Dieu semble d'abord fermer l'oreille à nos vœux, afin de les rendre plus ardents et de les récompenser ensuite par de plus grandes faveurs. Voilà pourquoi il nous recommande de prier toujours et de ne jamais nous lasser (3). Certes, ses grâces sont assez précieuses, pour que nous les demandions souvent et longtemps; et, comme l'a dit saint Bernard, il est indigne de cette haute Majesté de se laisser trouver, à moins qu'on ne la cherche avec assiduité et patience. Mais nous, orgueilleux que nous sommes, nous voudrions être exaucés, dès la
(1) Postufel in fide, nihil haesitans. /oc., i, 6.
(2) Adeamus ergô cum fiducià ad tronum graliae. Heb., iv, 16. (5) Oportel semper orare et nunquàm deficere. Luc. xviii, 1.
première Prière que nous adressons au Seigneur, et nous nous emportons en indécents murmures, pour peu que Dieu diil'ere de nous accorder ce que nous désirons, et nous finissons bientôt par tout abandonner. Mais quoi ! Dieu n'est-ii pas le maître de ses dons, et ne peut-il pas en disposer comme bon lui semble? Au lieu de nous plaindre, adorons ses salutaires lenteurs, et tôt ou tard il couronnera nos désirs.
Une autre raison qui nous montre la nécessité de la persévérance dans la Prière, c'est qu'ayant un besoin continuel de la grâce de Dieu, il nous faut, pour lobtenir, une suite continuelle de Prières; si nous cessons de prier. Dieu cessera aussi de nous accorder son secours, et nous serons vaincus par les tentations *.
Cette Prière continuelle est-elle compatible avec les diverses occupations de la vie? Voilà l'objection qui se présente naturellement. Mais remarquons bien que ce précepte de prier sans cesse, ne s'entend nullement de ces Prières expresses et vocales qu'on réciterait sans interruption. Pour prier, il n'est pas nécessaire d'articuler des mots; il y a une Prière intérieure qui consiste dans le désir de plaire à Dieu, de se conformer en tout à sa volonté, de marcher en sa sainte présence. Quand ce désir domine dans le cœur, alors on prie, quoiqu'on ne remue pas les lèvres. Ce n'est point l'acte extérieur de la Prière, mais l'habitude qui doit régner en nous. En ce sens, c'est prier que de travailler, tandis que ce serait une grossière illusion de négliger ses devoirs, sous prétexte de vaquer à la Prière. Avoir ses heures réglées pour les exercices de religion, et puis, dans le cours de ses occupations journalières, ne perdre jamais de vue le Seigneur, s'élever souvent à lui par des aspirations secrètes, et rapporter toutes ses actions àsa iloire, c'est lui offrir un sacrifice continuel de louanges et de Prières; c'est en cela que consiste la vraie et solide dévotion.
Pour fruit de cette instruction^ témoignons au Seigneur
notre vif regret pour les distractions et les irrévérences, dont nous nous sommes rendus coupables dans nos Prières passées; et conjurons ce Dieu de toute bonté de répandre et de fortifier en nous Tesprit de grâce et de Prière, afm qu'à Favenir nous puissions nous acquitter convenablement de nos devoirs envers lui, et mériter ces secours puissants qui nous assurent le salut *^.
TRAITS HISTORIQU&S
1. Quoique les païens fussent si peu instruits sur la Prière, c'était cependant leur opinion qu'on se rendait moins agréable à la Divinité par une prière arrangée avec art, que par un cœur pur et une vie innocente (1). Lorsque les prêtres étaient arrivés à l'aulel et que l'enceinte du temple était remplie de monde, lorsque le célébrant avait annoncé que tous allaient prier^ un des ministres subalternes, pour exiger de la part des assistants l'aveu de leurs dispositions saintes, demandait : « Qui sont ceux qui composent cette assemblée? » — < Des gens honnêtes, » répondaieni-ils de concert. — « Faites donc silence, » ajoutait le ministre, et alors on récitait les prières (2). On voit que les païens se jugeaient facilement bons et vertueux, tandis que dans le christianisme nous ne croyons jamais l'être par nous-mêmes. C'est l'aveu de nos misères qui est constamment sur nos lèvres. Nous savons que Dieu reçoit les pécheurs; mais il faut qu'ils désirent cesser de l'être, et que ce soit avec sincérité qu'ils demandent à Dieu la grâce de la conversion.
Méradlt, Enseign. de la Reîig.
i. t Débarrassez-vous un peu de tant de soins, dit saint Augus- € lin, et prenez un peu de temps pour penser à Dieu et vous re € poser en lui. Entrez dans le cabinet de votre cœur, et chassez-en € toutes choses à la réserve de votre Créateur. » — Saint François de Sales donnait au centre de son âme le nom de sanctuaire de Dieu, parce qu'il n'y avait autre chose que son âme et Dieu : c'était le lieu de sa retraite et son séjour ordinaire. De là, sa grande pureté, son admirable simplicité, sa profonde humilité et son union continuelle avec Dieu. — Saint Bernard avait coutume, avant la Prière, de se recueillir et de s'adresser à ses pensées, en leur disant : « Pensées étrangères, éloignez-vous ; je vous rappellerai en- « suite, si c'est la volonté de Dieu; je vais prier, il faut que je sois € avec Dieu, comme s'il n'y avait dans le monde que lui et moi. » L disait ensuite : « Seigneur, je vous offre cette Prière que je vais
(1) Plin., Panég,
(2) Plato, de Leg., lib. vu.
« faire aûn que vous exauciez le désir que j'ai de vous connaître 01 € de vous aimer. »
3. Voyez la dififérence que 1 Évangile nous fait remarquer entre la Prière du pharisien superbe et présomptueux, et celle du publicain humble et pénitent. L'un raconte ses vertus, l'autre déplore ses faiblesses ; le premier élève effrontément les yeux et les mains au Ciel, et, content de lui-même, il s'abandonne à la plus aveugle sécurité; le second se frappe la poitrine, en confessant ses fautes les plus secrètes, et il implore le secours de la miséricorde divine ,• la justice de l'un est confondue, tandis que l'autre est justifié. Il en sera de même d'une infinité de chrétiens Mais écoutons les propres paroles du Seigneur dans l'Évangile : « Deux hommes, dit-il, mon- € tèrent au Temple pour y prier : l'un était pharisien, l'autre était « publicain. Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi en lui-
< niême : Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis point « comme le reste des hommes, qui sont injustes, ravisseurs et adul- € téres, ni même comme ce publicain. Je jeûne deux fois la se-
< maine, je donne la dîme de tout ce que je possède. Le publi- € cain, au contraire, se tenant au loin, n'osait lever les yeux au € ciel, et se frappait la poitrine en disant : Mon Dieu, ayez pitié de € moi, qui ne suis qu'un pécheur. En vérité, je vous le dis, celui-ci « s'en retourna chez lui justifié, et non pas l'autre; car quiconque
< s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. »
Luc, xviii, 10.
On peut rapprocher de la Prière du pharisien celle d'un fameux mystique persan, nommé Abdalcader, que les Mahomélans révèrent comme un grand saint de leur religion, parce qu'il connaissait à fond la loi musulmane et qu'il l'observait dans toute son étendue. Voici ce qu'il disait à Dieu : « 0 Dieu tout-puissant, comme je ne t'oublie « jamais et que je te rends un culte perpétuel, de même daigne le « souvenir quelquefois de moi ! » Dict. IHst.
David en s'humiliant devant Saiil, pour se le rendre plus favorable , lui dit ces paroles : < Qui poursuivez-vous, ô roi d'Israël ? Vous poursuivez un homme qui n'est qu'un chien mort (1). » Plus tard. Dieu ayant élevé DavidsurielrônedeSaùl, lepetit-fîls de ce roi si superbe, nommé Miphiboseth, vint se prosterner devant David et lui dit: « Qui suis-je, moi, votre serviteur, pour que vous daigniex regarder un chien mort comme je suis ? » Voilà comme on s'abaisse devant les grands de la terre, pour mériter leurs bonnes grâces; et l'on serait fier à l'égard de Dieu ' — Dans l'Evangile, la Cananéenne se compare aussi à une chienne, mais à une chienne vivante, qui peut encore plaire à son maître ; elle se croit indigne du pain des enfants, mais elle prétend au moins aux miettes. Miphiboseth, aa
(1) Req., XIV, ift.
contraire, se compare à un chien mort, qu'on ne regarde qu'av« horreur; et il témoigne, lorsqu'il se réduit à cet état, qu'il se croit indigne des miettes mêmes. Sacy, II. Beg., cap. ix.
4. Voici la Prière bien touchante d'Esdras, lorsque, arrivé à Jérusalem avec celle pleine autorité que lui avait donnée le roi Anaxerxés, il travaillait de lout son pouvoir à y rélablir la religion dans toute sa pureté. Ayant appris les désordres affreux auxquels s'était livré le peuple d'Israël, il déchira son manteau et sa tuniqui- et s arracha les cheveux et la barbe. Ce n'était point un emportement et une impatience, mais un signe d'une douleur extraordinaire, conforme aux mœurs du temps Puis, s'étant mis à genoux et étendant ses mains vers le Seigneur, il dit : « Je suis dans la confusion, 6 mon « Dieu, et j'ai honte d'élever les yeux vers vous, parce que nos ini- « quités se sont multipliées par-dessus notre tête, et nos péchés sont € montés jusqu'au Ciel. Et nous sommes livrés, à cause de nos ini- « quités, nous, et nos rois et nos prêtres, en la main des rois de la « terre, et au glaive et à la captivité et au pillage. Et, après tous le» « maux qui sont venus sur nous, à cause de nos œuvres détestables, « vous, Seigneur notre Dieu, vous nous avez délivrés de nos enne- « mis, et ^'ous nous avez donné un abri en Juda et Jérusalem. « Et maintenant que dirons-nous, après tant de biens' Car nous t avons violé vos commandements. Serez-vous irrité contre nous. < jusqu'à nous perdre entièrement, sans laisser aucun reste de votre « peuple ? Vous nous voyez abattus devant vos yeux, dans la vue de t notre péché ; car, après cet excès, on n'ose se présenter devant « votre face (1).» On peut dire, d'une telle Prière, ce que saint Augustin disait autrefois à Dieu sur un semblable sujet (2) : Oublies Prières, Seigneur, exauceriez-vous, si vous n'aviez pas exaucé celle de ce prêtre prosterné dans votre temple, humilié profondément à vos yeux, et percé jusqu'au fond du cœur par le crime de ses frères, qu'il s'attribuait comme le sien propre?
Saint François de Sales se comportait, à l'extérieur et k l'intérieur, aussi dévotement, lorsqu'il priait en particulier, que lorsqu'il priait dans le saint temple en public. I^.lant toujours alors dans une posture très-religieuse, il avait les yeux fermés ou modestement baissés. afin d'être plus recueilli. Frappée de la sainteté et de la bonté de Dieu, son âme ne cessait de se répandre en saintes affections. On ne pouvait le voir en cet état, sans l'admirer et sans être touché de pieux sentiments. Dans le temps des sécheresses spirituelles, il se considérait devant Dieu comme une statue placée dans un appartement, parce que c'est la volonté de son maître qu'elle y soit. « 0 mon Dieu 1 disait il, je suis ici pour vous plaire, je ne désirs que cela. »
(1) Esdr., 1. 1, c. IX.
(t) Quas tu preces audis, si bas non exautlis? D. Aug, 1* iS
Saint Jacques le Mineur conltacta à ses genoux la duicté de la peau du chameau par son assiduité à la prière. — Sai.it Barlhélemi fléchissait le genou devant Dieu, cent fois le jour et cent fois la nuit. — Pareillement saint Albert, religieux de Crespin, faisait tous les jours cent cinquante génuflexions, et récitait à chacone VAve Maria. Surids.
5. Cassien, qui vivait dans le V siècle avec les solitaires de l'Egypte et de la Thébaïde, en rapporte ce qui suit : « Lorsque ces saints hommes, dit-il, s'assemblent pour la Prière, tout le monde garde un si profond silence, que, bien qu'il y ail un grand nombre de personnes, on croirait néanmoins qu'il n'y a dari> l'église que celui qui se lève pour chanter le psaume au milieu des autres. On n'entend personne cracher, ni tousser ni se moucher; ils évitent avec le plus grand soin le moindre bruit, qui pourrait troubler ou distraire quelqu'un de leurs frères. CASS.,lib il,cap. xetxi.
Saint Jean Climaque, abbé du Mont-Sinaï, rapporte qu'ayant Uh jour remarqué un religieux, qui priait avec une attention si grande qu'on aurait dit qu'il pariait à quelqu'un, il voulut en savoir la raison : « Mon père, lui dit ce religieux , ma coutume est, au commencement de l'office, de rappeler toutes mes pensées et de leur erier, après les avoir ainsi assemblées: « Venez toutes adorer Jésus- Chrisl, notre roi et notre Dieu, et vous prosterner devant lui. »
Quatrième Degré.
Saint Dominique faisait ses prières avec tant de recueillement, qu'un jour, une pierre s'étant détachée de la voûte de l'église et lui ayant frisé l'oreille, son attention n'en fut nullement troublée. 11 en réveillait la feneur par difiFérentes postures, se tenant tantôt à genoux, tantôt debout, tantôt prosterné à terre, tantôt les mains jointes, tantôt étendues en forme de croix ou élevées vers le ciel. Il ne demanda jamais à Dieu aucune grâce particulière qu'il ne l'obtînt, tant ta prière était fervente.
6. Sainte Lutgarde était parvenue à la plus grande attention dans la Prière, en imitant Abraham. Lorsque ce saint patriarche allait sacrifier ?on fils, il laissa au bas de la montagne ses serviteurs, l'âne et tout ce qui n'était pas nécessaire pour le sacrifice , en leur disant : € Je vous reprendrai à mon retour (!)• » Celte servante de Dieu la-ssait toutes les affaires de son ménage, de sa famille, hors de l'égl se et de son oratoire ; et alors elle priait sans distraction; elle se sentait le cœur tout enflammé de l'amour de Dieu ; elle disait encore qu'il fallait, pour pouvoir bien prier, imiter les Hébreux. Lorsqu'ils sortirent «le l'Egypte, ils noyèrent tous leurs ennemis dans les eaux de la mer Kuuge, parce qu'ils voulaient les empêcher d'aller offrir des sacrifices au vrai Dieu dans le désert ;
(Ij Pûgiauàm adoraverimus, revertcmur ad voo. Gen., xxii, 5.
et nous, disait-elle, nous avons l'eau bénite à la porte de l'église, pour noyer nos pensées vaines el inutiles, qui veulent nous empêcher de prier. Traité sur le Pater.
Celui qui était chargé de la conduite spirituelle de saint Louis de Gonzague. lui faisant rendre compte de son intérieur, l interrogea sur l'article des distractions. « Avez-vous souvent des distractions pendant loraison, > lui demanda-l-il ? Après s'être examiné quelques instants, il répondit: c Si on réunit celles que j'ai eues, dans le cours de six mois, j'en ai eu environ pendant l'espace de temps qu'il faut pour dire un Ave, Maria. * C'est une chose bien admirable ; mais il faut savoir qu'il ne négligeait rien pour tarir en lui la ^ource des distractions. Il s'appliquait continuellement à mortifier tous ses sens, et il n'occupait jamais son esprit que de pensées propres à le perfectionner dans la piété et dans les sciences de son état.
Il faut être parvenu à un haut degré de sainteté pour pouvoir se rendre à soi même cet heureux témoignage, qu'on n'a pas de distractions dans ses Prières. Tel se flatte d'en être exempt, dont la Prière n'est peut-être qu'une distraction continuelle. Saint Bernard, étant un jour en voyage, fut atteint par un homme de la campagne; il lia avec lui conversation, et la lit bientôt tomber sur un sujet religieux, afin d'être utile à son compagnon de voyage ; et il lui demanda, entre autres choses, s'il aimait bien le bon Dieu. Ce à quoi il répondit incontinent : « Je m'en flatte, et je l'aime de tout mon cœur. » — € Le priez-vous bien, poursuit le saint, le priez-vous avec attention ?» — « Oh ! jamais je n'ai de distraction, » re|)artil-il. Saint Bernard vit bien que cet homme ne comprenait pas ce que c'était que d'être distrait; et, touché de son ignorance, voici l'expédient qu'il employa pour l'éclairer. « Eh bien, mon ami, lui dit-il, convenons d'une chose : si vous êtes en état de réciter le Pater sans distraction, je vous donne le cheval sur lequel je suis monté. » Aussitôt voilà notre homme qui commence le Pater, plein de confiance que le cheval était à lui; mais il n'était pas encore à moitié qu'il s'arrêta, et, s'adressani au saint, il lui demande : « Me donnerez-vous aussi la bride ? » Saint Bernard lui dit : « Ni l'un ni l'autre, puisque vous voilà distrait. » Alors cet homme ouvrit les yeux et comprit qu'il avait ignoré jusque-là ce que c'était que prier avec attention.
7. Les saints priaient avec tant de ferveur qu'on les a vus quelquefois comme hors d'eux-mêmes, et transportés dans le sein de Dieu. On rapporte de saint Dominique, dans le temps où il donnait une mission à Castres, qu'il fut un jour invité à dîner par l'abbé de Saint-Vincent. Son sermon fini, il resta à prier dans 1 église, sans penser au soin de son corps, comme cela lui arrivait ordinairement. L'heure du repas venue, l'abbé l'envoya chercher par un clerc. Celuici prit U roule de l'église, où il savait devoir le trouver plutôt que partout ailleurs. Il l'y trouva effectivement ; mais il était ravi en
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extase, sans mouvement et élevé de plusieurs coudées. Il le considéra longtemps en cet état, et n'osa s'approcher de sa personne qao lorsque, étant revenu à lui, il fut redescendu doucemeni à terre.