VIE CACHÉE DE JÉSUS. 33S
pftp.tier lui-même. Pouvait-il nous donner une leçon plus frappante d'humilité ? Pouvait-il mieux contenir les ardeur? de notre amour-propre et réprimer cet empressement^ qui nous porte à nous produire devant le monde, à rechercher Testime et les applaudissements du monde ? Quel exemple pour ceux qui aiment la gloire et l'éclat^ qu'un Dieu solitaire et volontairement caché aux yeux des hommes ! Que ceux qui se croient toujours placés au-dessous de leur mérite, qui se plaignent que leurs emplois ne répondent pas à leurs talents, disons mieux, à leur orgueil, aillent dans la maison de Joseph et de Marie; qu'ils y voient travailler Jésus, oseront-ils encore murmurer? Que ceux qui sont obligés d'exercer pour vivre un art mécanique, se consolent et se réjouissent, Jésus-Christ est avec eux; Jésus-Clirist est de leur corporation, il a travaillé comme eux, et par là il a honoré le travail des mains, il en a fait un moyen de pénitence et un sujet de sanctification. Que tous les ouvriers apprennent de lui à ne pas travailler uniquement pour un intérêt passager, mais à louer Dieu tout en vaquant à leur ouvrage, à chanter des psaumes et des cantiques; et alors ils ressembleront à Jésus-Christ, qui ne cessait jamais de s'entretenir dans le secret de son âme avec son Père ; et, en même temps qu'ils gagneront leur subsistance sur la terre, ils se feront un trésor dans le ciel.
Oh ! si toutes les familles ressemblaient à la sainte famille de Nazareth, si tous les enfants prenaient Jésus pour modèle, si tous les pères étaient comme Joseph, et toutes les mères comme Marie, quel spectacle enchanteur offrirait alors la terre ! Il n'y serait plus question de querelles, de haines, de jalousies ; mais, chacun saintement occupé, chacun travaillant au bien commun, on verrait partout la paix, Vinnocence et le bonheur. Enfants, soyez doux, humbles, modestes, soumis, appliqués au travail ; que votre demeure la plus chère soit 1 habitation de vos parents ; que votre compagnie la plus agréable soit celle de vos parents. Pères^ soyez justes, pieux, fervents à l'exemple de Joseph; et
836 HUITIEME LEÇOxN.
VOUS, mères, retracez par votre conduite les vertus av Marie, son zèle pour la gloire de Dieu, sa soumission aiix ordres de la Providence ; aimez vos enfants, mais aimezles pour Dieu, en vue de plaire à Dieu, pjur en faire de véritables enfants de Dieu. Enfin, tous, qui que vous soyez, conduisez-vous en bons chrétiens, et alors, malgré la pau- \Teté et les misères de cette vie, saintement résignés à la volonté divine, vous bénirez le Seigneur ; les consolations célestes se répandront sur vous, et vous éprouverez que la charité, comparée dans l'Écriture à un or pur, vaut plus que tous les trésors de la terre.
TRAITS HISTORIQUES
1. L'Évangile ne nous offre aucune particBlarité sur la faite et le
séjour de la Sainte Famille en Egypte ; mais il en est quelques-unes que la Iradilion nous a conservées, et que nous nous plaisons à citer ici.
Après un voyage de cent quarante lieues, les fugitifs atteignirent Héliopolis, la ville natale de Moïse, où leur peuple avait fondé une colonie. A la porte de cette ville, dont la population se composait en grande partie d'Égyptiens et d'Arabes idolâtres, était un arbre majestueux auquel les Arabes établis sur les bords du Nil rendaient une sorte de culte. A l'approche de la Sainte-Famille, cet arbre abaissa lentement et gracieusement ses rameaux ombreux , comme pour saluer le jeune maître de la nature, que Marie portait dans ses bras. Et, s'il faut en croire Pallade et un grand nombre d'écrivains pieux, au moment où les divins voyageurs passaient sous les arceaux de la porte principale d'Héliopolis, toutes les idoles d'un temple voisin tombèrent la face contre terre. Joseph et Marie ne firent que traverser Héliopolis et se rendirent à Matarieh. OasiNi, Hist. de la Vierge.
On voit à Matarieh un sycomore antique que la plupart des éirangers viennent visiter. Il est surtout cher aux chrétiens , parce que, daprèû la tradition, la Sainte-Famille venait souvent se reposer sous son ombrage. Cn grand nombre de personnes ont pris plaisir à graver leur nom sur l'écorce de cet arbre majestueux, dont l'aspect produit des impress'ons d'autant plus vives qu'il rappelle à la piété chrétienne le» souvenirs les plus propres à l'émouvoir. Lp général Kléber, apr^ la tjcioire d'Héliopolis, voulut visiter en pèlerin l'arbre de la Sainte -Fa-
VIE CACnÉE DE JÉSCS. 3c 7
mille, et y écrivit son nom sur l'écorce d'une des branche». Le baron Géramb, qui l'a visité en dernier lieu, a cueilli quelques petits rameaux de cet arbre hospitalier, qu'il a emportés comme une relique précieuse.
A cinquante pas au delà, dit le baron Géramb, que nous allons oiter ici textuellement, nous vîmes la fontaine de la Vierge, qui, d'après la iradilion, est due à un miracle. Dieu la fit surgir du sein de la terre pour désaltérer l'enfant Jésus, Marie et Joseph, dans un pays brûlé par les ardeurs du soleil, où les plus rudes tourmenla uu voyageur sont la faim et la soif. L'eau de cette fontaine est donc douce et agréable; celle de toutes les autres est saumâlre et de mauvais goût. Je sais bien que si je racontais celle merveille à un philosophe, il en rirait. De quoi ne rit pas un philosophe.' J'en ai connu qui riaient même de la justice de Dieu. Quant à moi, sans prétendre qu'un tel fait mérite la même créance, que si je le voyais consigné dans nos livres saints, je ne puis m'empêcher d'y remarquer une liaison, un rapport sensible avec les événements qui l'ont précédé. Il était si naturel que Dieu fît pour son Fils, pour Marie, pour Joseph, ce qu'il n'avait pas dédaigné de faire par l'entremise de Moïse, à la montagne d'Horeb, pour un peuple murmurateur et ingrat; et l'idée de la Sainte-Famille accablée de lassitude, se soulageant à l'onde pure d'une source qu'elle doit à la Lon.é de celui qui l'a fait avertir miraculeusement par un ange de fuir en Egypte, pénétre si profondément mon cœur, que je ne saurais résister au mouvement qui me porte à le croire. Mon âme se sent attirée, élevée vers le ciel par la considération de ce bienfait; et, trouvant son bonheur à écouter la voix d'une tradition que ne dément aucun récit contraire, plutôt que les raisonnements d'une orgueilleuse et sèche incrédulité, elle admire, elle loue, elle bénit, et se répand en actions de grâce.
De Géramb, Pèlerinage à Jérusalem.
2. Faute de détails sur la vie privée de Notre-Seigneur, nous en donnerons quelques-uns fort intéressants sur l'humble maison de Nazareth qu'il a bien voulu habiter, s'y occupant aux plus humbles travaux. Cette sainte maison, si longtemps honorée de la présence d'un Dieu , fut en grande vénération du vivant même des apôtres. La pieuse impératrice sainte Hélène la fit entourer d'une église, la plus belle qu'il y eût en Orient. Cette église a été plusieurs fois ravagée par la fureur des Musulmans, et il n'en reste que quelques débris. Au temps des croisades, saint Louis eut le bonheur de communier au pied d'un autel élevé tout près d'une colonne indiquant l'endroit où le Verbe s'était fait chair dans le sein de Marie. Voici comme les historiens racontent ce fait.
« Il arriva, la veille de l'Annonciation de Notre-Dame, à Cana de Galilée, portant sur sa chair un rude cilice; de là, il alla au moat I. 16
3 3S ULITIEMË LEÇON.
Thabor, el vint le même jour à Nazareth. Sitôt qu'il aperçut de loin celte bourgade, il descendit de cheval, et se mil à genoux pour adorer de loin ce saint lieu, où s'était opéré le mystère de notre Rédemption. Il marcha jusque-là à pied, quoiqu'il fût extrêmement fatigué, el qu'il jeûnât ce jour-là au pain et à l'eau. 11 y fit célébrer le lendemain tout l'office divin, c'est-à-dire matines, la messe et les vêpres. Il communia des mains du légat, qui y fit, en cette occasion, un sermon fort touchant, de sorte que, selon la réflexion que fait le confesseur de ce saint prince, dans un écrit qui nous a appris ce détail, on pouvait dire que, depuis que le mystère de l'Incarnation s'était accompli à Nazareth, jamais Dieu n'y avait été honoré avec plus de dévotion et d'édification qu'il le fut ce jour-là. » Daniel, Hist. de France.
Quand la Galilée fut entièrement tombée sous le joug des Mahométans, Dieu ne voulut pas que l'auguste maison de Nazareth demeurât exposée aux profanations des Barbares, el il la fit transporter, par le ministère des anges, d'abord en Dalmalie, el puis de là, dans la Marche d'Ancône, sur la colline qu'elle occupe aujourd'hui. Elle a pris le nom de Notre-Dame de Lorette, à cause qu'elle fut déposée au milieu d'un bois appartenant à une pieuse el noble veuve, nommée Lauretta. Les pèlerins y affluent de toutes les parties de l'univers; el les plus grands princes l'ont enrichie de leurs dons.
« Le miracle de la translation de la maison de la sainte Vierge est aussi clairement constaté qu'il est possible de le désirer. Sans parler de l'autorité de la tradition et de l'autorité du fail en lui-même, qui laisse difficilement supposer une supercherie, la seconde translation est alteslée par un saint canonisé, le bienheureux Nicolas de Tolentino. l'une des gloires de Tordre de Saint-Augustin. Les chrétiens apprécieront la valeur d'un tel témoignage; il n'en est point de valable pour quiconque voudrait le récuser. Ni le temple magnifique, où les fidèles vont vénérer et toucher ce miracle, ni le saint sacrifice qu'on y célèbre tant de fois tous les jours , depuis tant de siècles, ni la vraie dévotion d'une multitude de saints et de grands hommes, ni le trésor de grâces et d'indulgences que le sainl-siége a, presque sans interruption, profondément ouvert en ce lieu béni, ne pourront, je le sais bien, convaincre ces esprits forts (ou faibles), qui vivent au milieu dos merveilles de la création, sans vouloir reconnaître que le Dieu créateur de toutes choses peut faire encore des miracles que leur intelligence ne s'explique pas. Pour nous, catholiques, l'Église nous laisse sur ce point liberté complète; nous pouvons douter, mais il nous est doux de croire. Oui, cela non-seulement nous est doux; mais encore cela nous est aisé. Il ne nous vient pas à l'esprit que Dieu veuille tromper notre piété ni notre amour. S'il n'avait point ordonné à ses anges d'apporter au cœur du monde catholique cette maison, qui fut le théâtre du premier mystère de notre salut, il au-
rait su en faire disparaître la trompeuse image; et autant il lui serait aisé d'anéantir un vain simulacre, autant, sans doute, il lui a été facile de donner à notre vénération ces pierres saintes, du moment qu'il entrait dans ses impénétrables desseins d'abandonner aux Infidèles le sol, autrefois béni, qui les avait d'abord portées. »
Louis Veuillot, Rome et Lorette
SIXIÈME INSTRUCTION
Baptême de Notre-Seigneur. — Son jeûne dans le désert. — Prédication de l'Évangile. — Excellence de 1» doctrine chrétienne. — — Miracles de Jésus. — Sa saint^.té.
D. Que fit-il ensuite?
R. A l'âge de trente ans il fut baptisé par saint Jean-Bapliste ; il jeûna ensuite pendant quarante jours et quarante nuits dans un désert, et employa le reste de sa vie à prêcher l'Évangile.
Avant de commencer sa divine mission, Jésus-Christ attendit sa trentième année, conformément à Tusage des Juifs, qui n'entraient qu'à cet âge dans les fonctions publiques. Quand le moment fut venu de se montrer enfin aux hommes, et de leur annoncer sa doctrine, il voulut s'y préparer par le baptême de Jean, et par un jeune de quarante jours dans le désert.
Il y avait déjà quelque temps que saint Jean annonçait rapproche du royaume des cieux, c'est-à-dire la venue du Messie. Il se tenait dans le désert, sur les rives du Jourdain, où il baptisait et prêchait le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés. Toute la ville de Jérusalem, toute la Judée^ les pharisiens, les publicains. Les soldats euxmêmes, couraient vers lui pour entendre ses exhortations; et, confessant leurs péchés, ils recevaient son baptême. L'estime qu'on avait conçue de sa vertu et de sa sainteté était
telle, que plusieurs le regardaient comme le Christ, le Sauveur promis. Mais Jean leur disait : « Je ne suis que la voix qui vous crie de lui préparer la voie ; il en est un autre parmi vous, que vous ne connaissez pas, qui est plus puissant que moi, et à qui je ne suis pas digne de délier le cordon des souliers : c'est lui qui vous donnera le baptême de TEsprit-Saint et du feu. »
Le baptême de Jean, comme il le disait lui-même, n'était qu'un baptême d'eau, c'est-à-dire une pure cérémonie sans force et sans vertu. Ce n'était qu'une espèce d'initiation à la pénitence, et une disposition à recevoir la rémission des péchés. Il ne pouvait donc être que l'ombre et la figure du baptême de Jésus-Christ, lequel seul, sous le symbole de l'eau, répand dans les âmes l'Esprit-Saint, qui est un feu divin, les purifie de toutes souillures et les fait briller d'un éclat céleste. C'est ainsi qu'on purifie les diverses choses en les faisant passer par l'eau ou par le feu.
Quoique Jésus n'eût aucun besoin de baptême ni de pénitence, cependant il vint de la Galilée sur les bords du Jourdain, pour recevoir le baptême de Jean. N'est-ce pas une chose bien étonnante que la première sortie de Jésus- Christ ait été pour se faire baptiser par son serviteur? Le saint précurseur reconnut, au milieu de la foule, le Messie promis, son maître et son Sauveur; et alors quelle fut sa joie et en même temps sa surprise ! a Quoi ! disait-il à Jésus, c'est moi qui devrais recevoir le baptême de vous, et vous venez à moi! » Il se défendait donc de le baptiser; mais Jésus lui dit qu'il le laissât faire pour le présent, que Pordre du Ciel le demandait, et alors Jean ne résista plus.
Pourquoi Notre-Seigneur a-t-il voulu être baptisé par sain Jean ? Nous pouvons en donner trois raisons :
1* Afin de contribuer, par son exemple, à la ferveur et à l'édification du peuple, et d'accréditer le baptême de Jean, qui était très-utile pour porter les hommes à la pénitence, sans être pourtant d'une nécessité absolue. C'est ainsi qu'uD chrétien pieux ne néglige pas certaines dévotions popu-
laires, certaines associations religieuses, qui^ n'étant pas d'une obligation rigoureuse, sont néanmoins très-propres à entretenir et à fortifier l'esprit de foi et de ferveur.
2° Afin de sanctifier et de consacrer en quelque sorte, par Tattouchement de sa chair virginale, les eaux qu'il destinait à devenir la matière du baptême qu'il devait instituer, et afin de préparer ainsi les hommes à croire à l'efficacité de ce sacrement.
3 ' Afin d'être en tout et partout un modèle d'humilité. C'est pour cela qu'il a voulu se confondre avec les pécheurs, et recevoir comme eux le baptême de la pénitence. Et nous, souillés de tant d'iniquités, nous sommes cependant remplis d'orgueil; et, tandis que Jésus-Christ va s'incliner devant saint Jean, nous rougissons d'aller au tribunal sacré nous prosterner aux pieds du ministre de la réconciliation.
Au moment où Jésus-Christ sortit des eaux, une grande merveille s'opéra : les cieux s'ouvrirent au-dessus de sa tête, comme pour marquer que c'était là le lieu de son origine, et que lui seul était la voie par laquelle nous pouvions y monter. Le Saint-Esprit descendit sur lui en forme de colombe, pour indiquer la réconciliation du genre humain avec Dieu, de même qu'autrefois une colombe annonça la paix au monde, après le déluge. En même temps on entendit une voix qui disait : « C'est ici mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis pies complaisances. » C'était le Père éternel qui proclamait hautement la divinité de son Fils, pour donner du poids à sa doctrine et nous en inspirer l'amour et la pratique.
De semblables prodiges ne se sont-ils pas opérés à notre baptême? Alors aussi les cieux se sont ouverts au-dessus de nos têtes, le Saint-Esprit nous a été communiqué, nous sommes devenus les frères, les membres de Jésus-Christ, et le Père éternel nous a mis au nombre de ses enfants chéris etbien-aimés. Mais avons-nous profité de ces précieux avantages?
3 4â HDITIËME LEÇON.
Plein du Saint-Esprit, qui s'était reposé sur lui sous la figure sensible d'une colombe, Jésus quitta le Jourdain et s'enfonça dans le désert. Sans doute il voulut nous montrer par là que, pour conserver la grâce du baptême, il fallait fuir le monde et ses scandales. Ainsi éloigné de tout commerce avec les hommes, et ne s'entretenant qu'avec son Père, il pleurait nos péchés, et méditait le grand ouwage de la rédemption du genre humain. Sur le point de Tentreprendre, il jeûna pendant quarante jours et pendant quarante nuits, sans prendre aucune nourriture. Prodige étonnant, dont il ne s'était vu que deux exemples depuis le commencement du monde, d'abord Moïse,, le promulgateur de la loi, puis Élie, le chef des Prophètes. Or, il convenait que ce prodige se renouvelât dans la personne de celui qui venait accomplir la loi et les Prophètes. C'est pour honorer le jeûne de Notre-Seigneur que l'Église a institué le carême. Profitons de ce temps de pénitence pour nous unir à Jésus-Christ, en mortifiant la chair par de pieuses rigueurs. Mais il est encore un jeûne de toute la vie, que nous devons pratiquer en évitant constamment toute délicatesse et toute sensualité, en réprimant nos inclinations perverses, en un mot, en contenant nos désirs dans les bornes de la loi de Dieu.
La retraite, le jeûne, la prière, la méditation, voilà la préparation que Jésus-Christ voulut apporter aux exercices de sa vie publique. Que cet exemple ne soit pas perdu pour ceux qui se disposent à embrasser un état, à se charger d'un emploi; qu'ils aient soin d'avance de consulter le Seigneur, dans le silence et la solitude, et d'implorer les lumières et les grâces qui leur seront nécessaires pour bien s'acquitter de leurs devoirs.
Il serait à désirer que chaque chrétien suspendît, tous les ans, tout commerce avec le siècle, par une retraite de quelques jours, pour méditer à loisir, loin du tumulte et de la
dissipation du monde, sur les bontés de son DieU;, et déplorer les misères de son âme. Mais une solitude habituelle, indispensable, que nous devons nous former tous au fond de notre cœur, c'est d'en fermer l'entrée aux idées et aux vices du siècle, d'en détester les maximes, d'en fuir les pompes et les spectacles dangereux; c'est de veiller continuellement sur nos sens. Sans ce recueillement intérieur, comment conserver la grâce de Dieu? comment résister aux tentations de l'ennemi ?
Enfin, Jésus-Christ, qui devait être à la fois notre Sauveur et notre législateur (l), commence à remplir le ministère d'enseignement pour lequel il était venu. Au sortir du désert, il rentre dans la Galilée; mais, sans se fixer en aucun lieu, il va seul, à la manière des prophètes, j arcourant les villes et les bourgades, et y préchant TÉvangile du royaume de Dieu. Il se rend dans les synagogues, il prononce des discours dans le Temple, il harangue de grandes multitudes, et, sans faire acception de personnes, il instruit également les pau\Tes et les riches, les puissants et les faibles, les savants et les ignorants. En tous lieux et de toutes manières, il épanche sa science et sa sagesse, et toujours il parle dans la vertu du Saint-Esprit .
Ce n'est pas un orateur qui s'efforce d'orner ses discours des fleurs d'une éloquence mondaine ; ce n'est pas un philosophe qui disserte longuement et par des raisonnements serrés; c'est un homme qui parle comme jamais homme n'a parlé, qui dit des choses que personne n'a jamais dites, et qui les dit comme personne ne les dira jamais. Il annonce, avec la plus grande simplicité, les dogmes les plus sublimes; il se contente d'exposer sa doctrine et veut qu'on le croie sur parole. En un mot, il parle comme il convenait au sou-
(1) Dominus judex, Dominus legifer et rex nosler. Is., xxxni, 22.
34 4 HLIIIÉME LEÇON.
verain arbitre de l'univers^ à celui qui est le maître et le docteur des nations.
Quelle élévation dans ses mystères! On le voit plein des secrets de Dieu; mais il en parle naturellement et sans aucune emphase, comme étant né au milieu des splendeurs des Saints, et entièrement familiarisé avec la gloire de Dieu.
Quelle sagesse dans ses maximes^ qui sont d'une admirable simplicité et cependant d'un sens profond, proportionnées à toutes les intelligences et faciles à se graver dans la mémoire ! a Que sert-il à l'homme de gagner l'univers entier^ a s'il vient à perdre son âme?... La bouche parle del'abona dance du cœur... A chaque jour suffit son mal, etc. »
Que ses paraboles sont à la fois touchantes et instructives! On déteste les abominables excès de l'impureté dans l'enfant prodigue, et, lorsqu'on voit le père de famille qui le reçoit avec tant de bonté, après ses égarements, on est tout attendri à la vue des miséricordes du Seigneur, si indulgent envers les pécheurs qui reviennent à lui. Le roi qui invite aux noces de son fils les pauvres et les malheureux, nous montre l'immense charité de Dieu, qui admet tous les hommes à son banquet sacré. On ne peut s'empêcher de bénir la divine providence, qui appelle dans tous les siècles ses élus au salut, quand on voit le père de famille qui envoie des ouvriers à toute heure à sa vigne. Dans toutes ces paraboles, la douce persuasion qui coulait des lèwes du Sauveur, s'insinue agréablement dans nos esprits, et nous montre la règle de nos devoirs ou les desseins secrets de Dieu sur nos âmes. Aussi l'Évangile nous dit que tout le monde admirait les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche, et plus d'une fois les femmes de Jérusalem, ravies de l'entendre, s'écrièrent : a Heureux le sein qui vous a porté ! Heureuses les mamelles qui vous ont allaité (i)! »
Quelle finesse dans ses réponses aux questions insidieuses que lui adressent ses ennemis! Comme il découvre subtile-
ii) Beatus venter qui te portavit et ubera quœ suxisti. Luc. xi, 27.
l»RÊDICATION DE JÉSUS-CHRISl . S4&
ment leurs noirs desseins ! On lui amène une femme surprise en adultère^ pour qu'il la juge. Mais il voit bien qu'on va le taxer de cruauté, s'il la condamne à être lapidée, comme le portait le texte de la loi; et, d'un autre côté, s'il l'absout, on criera contre lui qu'il est infracteur de la loi de Moïse, a Que celai d'entre vous, qui est sans péché, lui jette la première pierre (4). » Et il leur ferme ainsi à tous la bouche. Faut-il payer le tribut à César, oui ou non? lui demande-t-on encore. S'il répond ouvertement oui, on l'accusera de ne pas aimer son pays, de vouloir qu'il reste toujours asservi au joug de l'étranger. S'il dit que non, on le traitera de rebelle aux autorités établies. Jésus-Christ prend une pièce de monnaie et demande : « Quelle est cette effigie? » — c( De César, d lui dit-on.— « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, » réponditil aussitôt (2). Voilà comment il lisait dans le cœur de ses ennemis, et savait habilement rejeter sur eux la confusion qu'ils lui préparaient.
Que sa morale est pure ! Il n'est point de passion qu'elle flatte, point de penchant déréglé qu'elle autorise, point de vice qu'elle ne proscrive, point de vertu qu'elle ne commande; elle détruit le mal jusqu'en sa racine, en condamnant même les pensées mauvaises et les désirs criminels. Tous ses préceptes ont un caractère de divinité, qui d'abord vous frappe et vous étonne.
Jusqu'à Jésus-Christ , on avait cru que c'était un grand bonheur de vivTe dans l'abondance, de posséder beaucoup de richesses, et Jésus-Christ a dit : « Heureux les pauvres (3) ! »
Jusqu'à Jésus-Christ, on s'était toujours fait un point d'honneur de venger les injures; on regiu-dait comme une lâcheté de les oublier, et Jésus-Christ a dit : a Heureux les
(î) Qui sine peccalo est vestrûm, primus in illaro lapidera miltat. Joan., viii, 7.
(2) Roddite ergô quw sunt Caesai is Casari el quae «uni Dei Dto. Moi^., XXII, 21.
(3) Beati pauperes. Math., v. 2.
846 DLITIÈME LEÇON.
doux ! heureux les pacifiques (1) ! » Et il a commandé nonseulement de pardonner à ses ennemis^ mais de les aimer, mais de leui faire du bien^ et il a dit : « Si quelqu'un vous frappe sur une joue, présentez-lui l'autre ; donnez votre robe à celui qui veut vous enlever votre manteau (2). »
On avait toujours regardé comme le propre d'une âme noble et élevée , d'aspirer aux honneurs et aux dignités du siècle; on cherchait à faire paraître ses talents, à briller aux yeux des hommes; et Jésus-Christ a dit : a Apprenez de moi à être humbles (3). »
On avait toujours couru après les plaisirs, après les amusements du monde, et Jésus-Christ a dit : « Malheur à vous qui riez (4-) ! »
On cherchait avec la plus grande activité tous les moyens de flatter sa chair ; partout régnait la mollesse la plus efféminée ; et Jésus-Christ a dit : a Que celui qui veut être mon disciple, se renonce lui-même , qu'il porte sa croix et me suive (5). » Il s'est toujours déclaré ouvertement l'ennemi des passions, et, comme l'appelle TertulHen, le destructeur de la volupté (6). En un mot, fuir l'éclat et la grandeur, trouver sa gloire dans l'humilité, se vaincre soi-même, mener dans un corps mortel une vie angélique, ne vivre que pour Dieu, l'aimer par-dessus toutes choses, aimer le prochain comme soi-même, tel est le précis de la morale évangélique. Quelle perfection' quelle sainteté î Jamais les hommes avaient-ils entendu rien de pareil ? Jamais la philosophie s'est-elle élevée à une telle hauteur?
Cependant, malgré l'excellence de cette doctrine et la su-
(1) Beali miles Beali pacifici. Math., v, 4, 9.
(2) Si quis te perçussent in dextram maxillam (uam, praebe illi e\ alteram. Math., v, 39.
(3) Discite à me quia mitis sum, ethumilis corde. 3Iath., xi, 29.
(4) Vae vobis qui ridetis. Luc, vi, 25.
(5) Si quis vult venire post rne, abneget semetipsum, el loUat crueem suam et sequatur me. Math., xvi, 24.
(6) Jugulator vcluplatis. Tertul
blimité de ses préceptes, on n'y trouve rien d'excessif; Jésus-Christ ne commande rien d'impossible, et, par sa gi^âce, il adoucit ce qui semble difficile. « Mon joug est doux, nous dit-il, et mon fardeau est léger (1). d Aussi cette loi sainte a-t-elle fait et fait-elle encore tous les jours les délices de tant d'âmes pieuses, qui la trouvent plus précieuse que l'or et l'argent, plus agréable que le miel (2). Jésus-Christ n'at-il pas, en effet, promis à tous ceux qui l'observeront fidèlement le repos de l'âme et la paix de la conscience (3) ?
Afin de porter plus efficacement les hommes à devenir meilleurs en pratiquant la vertu, Jésus-Christ n'a pas basé sa morale sur les froids raisonnements de la sagesse humaine, sur de vaincs théories de bien-être temporel , mais sur la volonté de Dieu, qui est le souverain législateur, et sur la certitude des peines et des récompenses d'une autre vie (4). Aux méchants les supplices de l'enfer, aux justes les délices du paradis. Voilà comment Jésus-Christ a rallumé le feu sacré de la vertu presque éteint dans l'âme de tous les peuples. Et qui pourrait ne pas admirer les heureux effets que ses divins enseignements ont produits ? Portés par ses disciples dans toutes les nations, ils ont régénéré le monde ; la corruption a fait place à la chasteté; la barbarie à la douceur, à l'humilité, à la charité chrétiennes; et la terre s'est étonnée de voir des vertus, dont jusque-là elle n'avait pas eu même l'idée.
Bien différent des scribes et des pharisiens, Jésus-Christ {)arlait comme ayant autorité (5), c'est-à-dire comme étant
<«(1) Jugum enim meum suave est etonus meum levé. Math., xi, 30.
(2) Desiderabilia super aurum et argentum, dulciora super mel et favum. Psal. xviii, il.
(3) Invenietis requiem animabus veslris. Math., xi, 29.
(4) Ibunl hi in supplicium œternum, jusli aulem in viiam osiern.am. ilath., XXV, 46.
(5) Erat enim docens eos sicul potestatem habens. Math., vu, 29.
envoyé de Dieu pour instruire les peuples, et il proavait la divinité de sa mission et la vérité de sa doctrine par des œuvres tout à fait extraordinaires, qui dénotaient en lui un pouvoir surnaturel. Presque tous ses pas sont marqués par quelque prodige : il rend la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets; il redresse les boiteux, il guérit les paralytiques, il calme les tempêtes, il nourrit avec quelques pains plusieurs milliers d'hommes , il marche sur les eaux, il chasse les démons, il ressuscite les morts; le ciel, la terre , les mers, les éléments, tout est soumis à sa voix.
Ses miracles sont d'un ordre particulier et d'un caractère nouveau. Ce ne sont point des prodiges dans le ciel, tels que les Juifs les demandaient (1). Jésus-Christ n'était pas venu p our contenter une vaine curiosité ; il ne faisait rien par estent ation, car son but n'était pas de surprendre, d'étonner les hommes, mais de les secourir, de les consoler, de les sanctifier. Ses miracles étaient donc des œuvres de miséricorde, de bienfaisance et de charité. On lui amenait, dit saint Mathieu, tous les malheureux affligés de maladies et de souffrances diverses, des démoniaques, des lunatiques, des paralytiques, et il les guérissait ; il passait partout en faisant le bien (2).
Pour opérer ces merveilles, il n'avait pas besoin de longs préparatifs, ni de grands efforts, ni d'aucun instrument. D'un mot, il commandait à la mort : « Lazare, sors du tombeau (3); » aux maladies : a Je le veux, soyez guéri (4) ; » aux démons : « Sors de cet homme, esprit immonde (5) ; » et la mort relâchait sa proie , les malades recomTaient la santé, et les démons s'enfuyaient épouvantés. Quelquefois d'un regard, d'un geste, par la seule im position des mains, il faisait les œuvres les plus extraordinaires; le seul attou*
(1) Math., VI, I.
(2) Pertransiil benefaciendo. Act., x, 38.
(3) Lazare, veni foras. Joan,, ii, 43.
(4) Volo, mundare. Math., viii, 3.
(h) Kxi, «piritus iramunde. Marc.^ y, %.
chement de ses habits suffisait pour guérir des maladies incurables, et, tandis que tout le monde en était dans Tétonnement, lui seul n'était pas étonné.
La puissance miraculeuse n'était pas en lui une vertu passagère et transitoire, mais une vertu de tous les jours et de tous les instants; le principe de ses merveilles étant en lui-môme, il les reproduisait en tous lieux , en tout temps, autant de fois qu'il voulait.
Enfin, ce n'était pas dans l'ombre qu'il agissait; ses miracles ne sont pas de ces laits obscurs, clandestins, dont on ne peut citer qu'un petit nombre de témoins affidés (1). C'est au grand jour que Jésus-Christ faisait éclater sa puissance, au milieu des villes de la Judée et de la Galilée, sur les places publiques, dans le Temple, quelquefois à l'époque des fêtes solennelles, à la vue d'une multitude immense. Ses ennemis les plus acharnés ont vu les marveilles qui s'échappaient de ses mains, et ils n'ont pu les nier *.
Quel est donc cet homme qui commandait en maître à toute la nature? N'est-ce pas un grand prophète et plus qu'un prophète? Qui hésiterait à reconnaître ici le Fils de Dieu? Ses vertus portent évidemment l'empreinte d'une vertu divine. Faut-il s'étonner que la foule s'attachât continuellement sur ses pas, et que le nombre de ses disciples augmentât tous les jours?
A l'éclat de ses miracles, à la sublimité de ses leçons, Jésus-Christ a joint l'héroïsme de la vertu, soit afin que la divinité de sa mission fût hors de tout doute, soit pour servir de modèle à la plus haute perfection. Il n'a rien commandé qu'il n'ait pratiqué le premier. Rappelez-vous ici les principaux traits de sa vie : quel amoiu* pour Dieu! quel zèle pour la gloire de son Père et pour la sanctification des
(1) Neque enim in angulo quidquam horum gestum est. Àct,, XXVI, 26.
50 nUITIEME LEÇOK.
hommes ! Il passe les nuits en prières ; son unique désir es d'étendre le royaume de Dieu, et sa principale nourriture, ainsi qu'il le dit lui-même, c'est de faire la volonté du Père céleste qui l'a envoyé.
Quelle pureté dans ses mœurs! quelle aimable modestie ! quel désintéressement ! Il passe sa vie, vierge et pauvre, loin du faste des palais, de l'eniwement des fêtes et de toutes les jouissances du monde. Une fois, cinq mille hommes témoins de ses miracles veulent le proclamer roi, et il s'enfuit dans la solitude. Une autre fois, les habitants de Jérusalem le reçoivent en triomphe, et jonchent de palmes et de leurs manteaux le chemin par où il passe ; mais bientôt il s'échappe du milieu d'eux et se retire dans la campagne.
Et sa bonté, qu'elle est touchante ! Il accueille affectueusement les pamTes et les malheureux , il les console et les nourrit. 11 ne dédaigne pas d'entrer dans la maison des pécheurs, de s'asseoir à leur table, de converser familièrement avec eux. Mais, indulgent sans faiblesse, il ne flatte pas les passions des hommes, et il s'élève fortement contre les vices des scribes et des pharisiens, sans craindre d'encourir leur haine.
Trouvez, si vous le pouvez, une vertu dont il n'ait donné l'exemple, et qu'il n'ait poussée au plus haut degré ; trouvez une bonne qualité qu'il n'ait eue ; signalez une action, une parole, un geste qui dénote en lui la moindre imperfection. Lui seul a pu dire, à la face de tout l'univers , sans crainte d'être démenti : «Qui de vous me reprendra de péché (l)?»
Et puis, quand viennent les jours de la tribulation, quelle patience dans les opprobres, quelle constance au milieu des plus affreux tourments! Pas une excuse pour attendrir ses juges, pas un regTct pour toucher ses bourreaux ; il souffre sans plainte, sans murmure, mais aussi sans faste, sans ostentation; il ne cherche Doint à braver ses perséciÉeurs, mais à les convertir.
(1) Quis ex vobis arguet me de peccato? Joan., viii, 46.
Enfin, quelle magnanimité ! Un de ses disciples le trahit par un baiser perfide^ et il lui donne le doux nom d'ami; un autre le renonce, et il jette sur lui un regard plein d'amour; ses bourreaux s'acharnent contre lui, et, tandis qu'ils le clouent à la croix, il laisse tomber sur eux le plus généreux pardon !
Erudits du siècle , savants dissertateurs, fouillez dans l'histoire ; citez, si vous le pouvez, un homme, un sage qui ressemble à Jésus-Christ, une vie qui se rapproche de la vie de Jésus-Christ? Mais toute vertu, toute science, toute sagesse pâlit et s'efface devant la vertu, la science, la sagesse de Jésus-Christ. Chrétiens, quelle gloire pour nous de marcher sur les traces de ce grand modèle ! Faisons donc tout ce qu'il nous commande, et que son Évangile soit Tunique règle de notre conduite 2.
TRAITS HISTORIQUES
1. Nous pouvons lire dans les saints Évangiles les miracles opérés par Notre-Seigneur ; ils y 'sont racontés avec un ton de vérité, qui d'abord saisit lame et entraîne la conviction. Nous nous contenterons de rapporter ici la guérison de l'aveugle-né et la résurrection de Lazare.
Jésus sortait du Temple avec ses apôtres, lorsqu'il rencontra sur son chemin un homme aveugle de naissance. Comme il paraissait le regarder avec attention, ses disciples lui demandèrent : « Maître, est-ce à cause de ses péchés, ou bien à cause de ceux de ses parents, que cet homme-là est né aveugle? » — « Non, répondit Jésus, ce n'est ni pour ses péchés, ni pour ceux de ses parents que Dieu a voulu que cet homme soit né aveugle , mais aûn que les merveilles de la puissance divine éclatent en lui. » — Ayant dit ces mots, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec sa salive, et en frotta les yeux de l'aveugle. — « Allez, lui dit-il ensuite, et lavez-vous à la piscine de Siloé. » — L'aveugle y alla, et, s'y étant lavé, ses yeux s'ouvrirent, et il retourna chez lui plein de joie. Le bruit d'une guérison si miraculeuse s'étant répandu', on accourut de toutes parts pour s'en assurer. Les voisins de l'aveugle et ceux qui l'avaient vu cent fois leur demander l'aumône, se disaient les uns aux autres : t N'est-ce pas là cet homme qui était assis à la porte du Temple et qui mendiait ?» — « C'est luimôme, disaient les uns; mais non, assuraient les autres, c'est quel-
qu'un qui lui ressemble. > Et l'aveugle disait : « C'est moi-même. » On ne pouvait donc douter de la réalité du miracle ; mais comment s'élait-il opéré? Les Juifs, ennemis de Jésus, prennent à ce sujet toute sorte d'informations. Ils font venir l'aveugle, ils le pressent de questions, et il répond toujours avec une admirable simplicité : « Cet homme, qui s'appelle Jésus, a détrempé de la terre avec sa salive, il m'en a frotté les yeux, et m'a dit : Allez aux bains de Siloé et lavez-vous. J'y suis allé, je m'y suis lavé, et je vois (1 ) . » Et ils lui demandèrent : « Où est cet homme-là.' » et il répondit : < Je n'en sais rien. »
Après ce -premier interrogatoire, les Juifs ne se tinrent pas pour satisfaits ; ils conduisirent l'aveugle guéri aux pharisiens, pour s'enquérir auprès de ces hommes, qui étaient en grande réputation de science et de L.-xinleté, de ce qu'il fallait penser de ce miracle et des conséquences qu'on en devait tirer. Chez les pharisiens , c'était un parti pris de perdre Jésus, et de lui imputer à crime ses plus belles actions. Ils interrogent donc l'aveugle et lui. demandent comment il a recouvré la vue. Et l'aveugle, charmé de rendre gloire à son bienfaiteur, répond en trois mots : « Il m'a mu de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. > Cette déclar&tion était nette et précise; le miracle était évident; et il y eut une grande division dans l'assemblée, les uns soutenant que, puisque îe fait était incontestable, on devait nécessairement en conclure que celui qui l'avait opéré était l'envoyé de Dieu; et les autres persistaient toujours à le regarder comme un imposteur, et voici la pitoyable raison qu'ils en donnaient : € Cet homme-là, dirent-ils, ne vient pas de Dieu, puisqu'il ne garde pas le sabbat. » En effet, c'était un jour de sabbat que Jésus- Christ avait fait de la boue avec de la poussière et sa salive, et c'était un péché très-grave aux yeux de ces rigides observateurs de la loi, qui ne pouvaient souffrir que Jésus fît du bien à un homme le jour du sabbat, tandis qu'ils ne se seraient pas fait scrupule, en ce même jour, de faire du bien à une bête en la retirant d'une fosse où elle serait tcmbée. Cependant leur conscience, accablée par l'évidence d'un si grand miracle, criait plus fort que leurs raisonnements, et ils adressèrent à l'aveugle une seconde question, qui dénotait bien leur embarras. — « Et toi, lui demandèrent-ils, que penses-tu de cet homme qui t'a ouvert les yeux? » Et il répondit sans hésiter: — € C'est un prophète. » Poussés à bout, les pharisiens s'efforcent de jeter des doutes sur le fait de la guérison, et, pour le nier avec quelque ombre de vraisemblance, ils citent à leur tribunal le père et la mère de l'aveugle-né , espérant obtenir d'eux la déclaration que leur fils n'avait jamais été aveugle. Cet étalage d'enquéies et d'interrogations ne fit que briller davantage la vérité qu'ils voulaient
(1) Et abii et lavi, et video. Joan. ix. ih.
obscurcir. — « Est-ce là votre fils ? » demandèrent-hs d'un ton qui marquait assez leur mauvaise disposition ; « est-ce là voire fils, que vous dites être né aveugle? Comment donc voit-il maintenant? » — c Nous savons bien que c'est là notre fils, repondirent les parents, nous savons aussi qu'il est né aveugle ; mais comment voit-il maintenant et qui lui a rendu la vue, c'est ce que nous ne savons pas. Vous pouvez l'interroger lui-même, il est en âge de vous répondre. >
Les parents de l'aveugle n'ignoraient pas de quelle manière le miracle s'était opéré ; mais ils n'eurent pas le courage de dire la vérité tout entière, parce qu'ils craignaient les Juifs, qui avaient menacé de chasser de la synagogue, c'est-à-dire d'excommunier quiconque reconnaîtrait Jésus pour le Christ, Les pharisiens appelèrent donc une seconde fois l'aveugle-né , et, voyant qu'ils étaient parvenus à intimider les parents, ils crurent aussi pouvoir obtenir du fils une réponse un peu plus accommodée à leurs sentiments. Se donnant donc un grand air de religion : « Rends gloire à Dieu, lui dirent-ils, c'est-à-dire reconnais que c'est à Dieu seul que tu dois ta guérison, et que Jésus ne t'a rien fait ; car nous savons que cet homme est un pécheur. > — « Si c'est uu pécheur , reprit l'aveugle, je n'en sais rien ; tout ce que je sais, c'est que j'étais aveugle et que je vois maintenant. » — « Que t'a-t-il donc fait? Comment l'a-t-11 ouvert les yeux? » Mais l'aveugle voyant la malice des Juifs qui voulaient lui faire répéter ]es mêmes choses, sans avoir dessein d'y ajouter foi, leur répondit avec une entière liberté : c Je vous i'ai déjà dit et vous l'avez entendu, pourquoi me le demandez-vous une seconde fois P Est-ce que vous auriez envie d'être ses disciples? » — c Sois-le toimême, lui dirent-ils avec fureur et en l'accablant de malédictions; pour nous, nous sommes les disciples de Moïse, nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; quant à Jésus, nous ne savons d'où il est, ni de quelle part il vient. » — t Et voilà justement ce qu'il y a d'étonnant, répondit l'aveugle, c'est que vous autres, pharisiens, qui vous piquez d'être savants et qui êtes nos docteurs, vous ne sachiez pas d'où vient cet homme, qui a eu le pouvoir de m'ouvrir les yeux. Quant à nous, pauvres ignorants, nous croyons que Dieu ne donne pas aux pécheurs le pouvoir de faire de telles merveilles. Ceux qui les opèrent ne peuvent être que les amis de Dieu, et encore de quel miracle s'agit-il entre nous? D'un prodige sans exemple depuis l'origine des siècles. Car, depuis que le monde existe, on n'a jamais ouï dire que personne ait ouvert les yeux à un aveugle-né. Si cet homme n'était point envoyé de Dieu, aurait-ii pu faire rien de semblable? » Et les Juifs, hors d'eux-mêmes : c Va, lui dirent-ils, lu eâ vjn malheureux, tu n'es que péché dès le ventre de ta mère, et tu t'avises de nous faire la leçon! » et ils le mirent à la porte. Jésus ayant appris qu'ils l'avaient honteusement chassé , s'empressa de le chercher, et.
l'ayant trouvé il lui dit : < Croyez-vous au Fils de Dieu ? > — « Que
est-il, répondit l'aveugle, afin que je croie en lui?> — « C'est moimême qui vous ai guéri et qui vous parle actuellement, > lui dit le Sauveur. Et l'aveugle, transporté de joie, s'écria : c Oui, Seigneur, je le crois, » et, se jetant à ses pieds, il l'adora (1). Ce trait si louchant, et dont la force n'a jamais pu être ni éludée, ni infirmée par l'envie et la méchanceté des Juifs, ne suffirait-il pas, à lui seul, pour nous prouver la céleste origine de notre divin Sauveur? A l'exemple de cet aveugle, qui rendit gloire à Jésus, hardiment, constamment et avec une entière conviction (2), ne rougissons jamais de faire hautement profession de notre foi.
Lazare ayant été attaqué d'une maladie violente, ses sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Cependant Jésus ne se pressa point d'aller à son secours; il attendit même qu'il fût mort et enterré, afin que les pharisiens et les docteurs de la lui, qui avaient refusé de croire la guérison de l'aveugle-né, ne pussent douter aucunement de la vérité du miracle qu'il ferait en retirant Lazare d'entre les mort». 11 y avait donc quatre jours que Lazare était dans le tombeau, lorsque Notre-Seigneur arriva chez lui; et il trouva réunis dans la maison beaucoup de Juifs, qui étaient venus voir Marthe et Marie pour les consoler de la mort de leur frère. Marthe dit à Jésus avec la plus vive confiance : « Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort; mais je sais que, maintenant encore, Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » Jésus lui répondit : « Votre frère ressuscitera. » Marthe lui dit : « Je sais qu'il ressuscitera au temps de la résurrection, au dernier jour. > Jésus lui répartit : « Je suis la résurrection et la vie ; et celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra.» Marie vint aussi se jeter aux pieds de Jésus, et lui dit comme sa sœur : « Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort. > Jésus voyant qu'elle pleurait et que les Juifs, qui étaient avec elle, pleuraient aussi, frémit en son esprit et se troubla lui-même et il leur dit : c Où l'avez-vous mis? » Ils lui répondirent : « Seigneur, venez et voyez. » Alors Jésus pleura. Et les Juifs dirent entre eux : « Voyez comme il l'aimait. > Mais il y en eut aussi quelques-uns qui dirent : « Ne pouvait-il pas empêcher qu'il mourût, lui qui a ouvert les yeux à un aveugie-né. » Jésus, frémissant donc derechef en lui-môme, vint au sépulcre ; c'était une grotte, et on 'vaitmis une pierre par-dessus. Jésus leur dit : « Otez la pierre. » Alarthelui dit : c Seigneur, il sent déjà mauvais; car il y a quatre laurs qu'il est là. » Jésus lui répondit : « Ne vous ai-je pas dit que si vous croyiez, vous verriez la gloire de Dieu? » Ils ôtérent donc la
<1) Et procidens adoravit eum, Joan., ix, 38, <5) Libéré, constanter, veraciler. D.Cyril.
pierre, et Jésus, levant les yeux en haut, dit ces paroles : « Slon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé. » Pour moi, je savais que vous m'exaucez toujours ; mais je dis ceci pour ce peuple qui m'environne, afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé. » Ayant dit ces mots, il cria à haute voix : « Lazare, sortez du tombeau. > Et, à l'instant même, le mort sortit ayant les pieds et les mains liés de bandes, et le visage enveloppé d'un suaire. Alors Jésus leur dit : « Déliez-le et le laissez aller. » Plusieurs donc d'entre les Juifs qui étaient venus voir Marthe et Marie, et qui virent ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Joan., cap. xi.
Et comment, en efiFet, ne pas se rendre à la vérité après un si grand m.^acle? Après une preuve si manifeste de sa puissance divine, comment ne pas regarder Jésus-Christ comme le vrai Messie?
2. Frappés des hautes vertus de Jésus-Christ et des belles actions de sa vie, des empereurs païens ne purent s'empêcher de lui rendre hommage. Adrien voulut lui élever un temple ; Alexandre Sévère lui offrait des sacrifices dans son palais ; et, tandis que ces idolâtres étaient pleins de vénération pour le nom et la personne de Jésus, on a vu des chrétiens apostats, soi-disant philosophes, l'attaquer avec une audace effrénée et vomir contre lui tout ce que la brutalité et la rage peuvent enfanter d'impie et de dérisoire. Mais, comme tout ce qu'ils ont écrit contre le Christ et son Église n'est qu'un tas de mensonges, de calomnies et de blasphèmes, nous croyons qu'il suffit de leur adresser, pour toute réfutation, ces paroles d'Origéne : ♦ Il est fort inutile de répondre à des propos qui ne présentent que des outrages, et qui ne différent en rien de ceux que les crocheteurs tiennent sur les places. »
Il est plus intéressant de voir ce que pensait, sur Jésus-Christ et son Évangile, le plus grand homme des temps modernes, l'empereur Napoléon. Certes, nous n'avons pas la prétention d'en faire un dévot; car l'on sait fort bien qu'à parlées solennités d'apparat commandées par les intérêts de sa politique, les pratiques religieuses, pendant le cours de sa vie agitée, furent à peu prés nulles. Mais, quand il se vit seul sur son rocher de Sainte-Hélène, la piété de ses premières années lui revint au cœur. Il puisa, dans la lecture assidue du Nouveau Testament et de l'Imitation de Jésus-Christ, la patience et la résignation. Le foudre de guerre devint un agneau ; et l'empereur Napoléon, après avoir ordonné lui-même et fait disposer tous les apprêts de la cérémonie religieuse, termina son orageuse carrière par une mort édifiante et vraiment chrétienne. Voici donc quelques-unes des paroles échappées de sa bouche, lorsqu'il vit, pendant les longues journées de sa captivité, toutes ses illusions se dissiper une à une pour faire place à la véri'4
« L'Évangile possède une vertu secrète, je ne sais quoi d'elfica'<» une chaleur qui agit sur l'entendement et qui charme le cœur : oq éprouve à le méditer ce qu'on éprouve à contempler le ciel.
€ Le Christ ne varie pas, il n'hésite jamais dans son enseignement, et la moindre affirmation de lui est marquée d'un cachet de simplicité €l de profondeur qui captive l'ignorant et le savant, pour peu qu'ils y prêtent leur attention.
« Une fois maître de notre esprit, l'Évangile captive notre cœur. Dieu même est notre ami, notre père et vraiment notre Dieu. L'âme séduite par la beauté de l'Évangile ne s'appartient plus. Dieu s'en empare tout à fait ; il en dirige les pensées et toutes les facultés ; elle est à lui.
€ Quelle preuve de la divinité du Christ! Avec un empire aussi absolu, il n'a qu'un seul but, l'amélioration spirituelle des individus, lapureté de la conscience, l'union à ce qui est vrai, la sainteté de l'âme.
« 11 n'y a pas de Dieu dans le ciel, si un homme a pu concevoir et exécuter avec un plein succès le dessein gigantesque de dérober pour lui le culte suprême, en usurpant le nom de Dieu. Jésus est le seul qui l'ait osé ; il est le seul qui ait dit clairement, affirmé imperturbablement lui-même de lui-même : Je suis Dieu Comment donc un
Juif, dont l'existence historique est plus avérée que toutes celles des temps où ii a vécu, lui seul, fils d'un charpentier, se donne-t-il tout d'abord pour Dieu lui-même, pour l'Être par excellence, pour le Créateur de tous les êtres ? Il s'arroge toutes les sortes d'adoration. Il bâtit son culte de ses mains, non avec des pierres, mais avec des hommes. On s'extasie sur les conquêtes d'Alexandre. Eh bien ! voici un conquérant qui confisque à son profit, qui unit, qui incorpore à lui-même, non pas une nation, mais l'espèce humaine. Quel miracle ! L'âme humaine, avec toutes ses facultés, devient une annexe de l'existence du Christ. Et comment? Par un prodige qui surpasse tout prodige. Il veut l'amour des hommes, c'est-à-dire ce qu'il est le plus difficile au monde d'obtenir, ce qu'un sage demande vainement à (juelques amis, un père à ses enfants, une épouse à son époux, un frère à son frère, en un mot, le cœur : c'est là ce qu'il veut pour lui, il l'exige absolument, et il réussit tout de suite. J'en conclus sa divinité »
L'empereur se tut, et, comme le général Bertrand gardait également le silence: < Vous ne comprenez pas, reprit l'empereur, que Jésus- Christ est Dieu? Eh bien! J'ai eu tort de vous faire général I »
kXCELLENCE DE L'ÉVANGILE. 35 7
SEPTIEME INSTRUCTION
L'Évangile, livre divin. — Fausses idées des Juifs sur le Messie. — Les souffrances de Jésus nous font connaître la grandeur de Dieu, l'énormité du péché, le prix de notre âme. — Fruit de la mort de Jésus-Christ.
D. Que veut dire ce mot Évangile ?
R. Il signifie bonne nouvelle.
L'Ange l'avait proclamé du haut des airs : « Je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le peuple un grand sujet de joie (1). » Bonne et heureuse nouvelle, en effet, que celle qui nous apprend la venue du Messie, la naissance de notre Sauveur ! Les hommes ne gémiront plus dans l'esclavage du péché ; le jour de leur déli\Tance est enfin arrivé.
On donne plus particulièrement le nom d'Evangile aux quatre livres qui contiennent les dogmes, les mystères, les préceptes, les maximes de THomme-Dieu, les faits et les merveilles de sa vie. Li\Tes divins, écrits avec une admirable candeur, avec une simplicité inimitable ; on y sent quelque chose de surnaturel qui étonne et ravit. Point de discussions philosophiques, point de phrases d'une éloquence étudiée, tout y est sans effort et sans apprêt. Les Évangélistes ne savent qu'exposer purement et simplement les faits ; ils racontent les miracles les plus étonnants sans commentaire, sans aucune réflexion, sans aucune préparation pour disposer les esprits à les croire, pour résoudre les difficultés, et éclaircir les doutes qui peuvent se présenter. Ils pai^ent das tourments que Jésus-Christ a soufferts, sans aucun mouvement de colère ou d'indignation contre les persécuteurs. On voit aisément qu'en eux, c'est la vérité qui parle, la vérité nue et sans ornements, la vérité qui ne s'appuie sur aucune preuve, sur aucun raisonnement, parce qu'elle sent
1) Evangelizo vobis gaudium magnum. Luc., ii, 10.
sa force et qu'elle n'a besoin que de se montrer pour être aussitôt reconnue.
Croyez donc à l'Évangile ; c'est Jésus-Christ lui-même qui nous le dit à tous (1). Juifs aveugles, qui n'avez pas voulu reconnaître votre Sauveur, croyez enfin à l'Évangile, et vous y verrez l'accomplissement des figures et des prophéties, et il vous sera impossible de ne pas adorer Jésus- Christ.
Schismatiques, hérétiques, de quelque secte que vous soyez, vous faites semblant de croire à l'Évangile, il est vrai ; mais croyez-y réellement, et vous y verrez qu'il faut se soumettre à lÉglise, et vous vous réunirez dans le sein de cette bonne mère.
Déistes, sceptiques, philosophes de toute espèce, croyez à l'Évangile, et il vous sera facile de connaître que tous vos systèmes ne sont qu'illusion et folie, et vous verrez cesser vos doutes et vos perplexités, et vous conviendrez que l'Évangile seul a de quoi convaincre et s'assujettir tout esprit raisonnable.
Pécheurs endurcis, croyez à l'Évangile, et bientôt vous ferez pénitence, et vous briserez ces chaînes honteuses qui vous attachent à l'iniquité.
Ames tièdes et lâches, cpoyez à l'Evangile, et vous sentirez une noble ardeur se réveiller au dedans de vous, et rien ne vous coûtera pour plaire à Dieu etmérher sa grâce.
PauvTcs, malades, affligés, désespérés, qui que vous soyez, croyez à 1 "Evangile, et vous y trouverez un remède à vos rnaux, une consolation dans toutes vos peines.
L'Évangile, c'est le livre de tous les états, de toutes les conditions. Lisez-les, ces pages admirables, et vous vous sentirez doucement entraîné vers Dieu, vers Jésus-Christ votre Sauveur et votre maître ; et, après les avoir lues, vous voudrez encore les relire, et vous y découvrirez un charme toujours nouveau.
(1) Crédite Evangelio. Marc, i, 13.
MYSTÈRE DE LA RÉDEMPTIO>f. 359
Daai yfcgiise, c'est la coutume de se tenir debout pendant îa lecture de l'Évangile, pour marquer qu'on doit être prêt à marcher dans la voie de ses préceptes et à suivre les règles de piété qu'il nous trace. — Aux messes solennelles, on porte des cierges allumés à côté du livTe des Evangiles, pour marquer que la parole de Jésus-Christ a été la lumière du monde *.
D. Quelle est donc cette bonne nouvelle que Jésus-Christ est venu annoncer aux hommes ?
R. C'est qu'il venait satisfaire pour eux et les réconcilier avec Dieu.
Que pouvait-il y avoir de plus heureux pour la terre que la venue du Réparateur, qui devait briser la tête du serpent, triompher de l'enfer, effacer les péchés des hommes, et leur rendre tous leurs droits à l'héritage céleste? Cette bonne nouvelle ne devait-elle pas porter la joie dans tous les cœurs, et être accueillie avec la plus vive reconnaissance ? Les Juifs surtout, dépositaires des anciens oracles, les Juifs qui savaient que les temps de la Rédemption du genre humain étaient arrivés, et qui voyaient les œuvres, vraiment divines, par lesquelles Jésus-Christ signalait sa présence, n'auraientils pas dii les premiers accourir en toule à sa suite, le saluer comme le Messie promis, et se ranger parmi ses disciples ? Cependant il n'en tut pas ainsi ; un petit nombre seulement d'àmes simples et dociles à sa grâce crurent en lui. Mais presque tous les Juits étaient imbus de fausses idées sur le Messie ; ils se le représentaient comme un roi puissant qui aurait de belles et triomphantes armées, de riches et superbes palais, qui rappellerait et surpasserait les beaux jours du règne de Salomon, qui rendrait Jérusalem toute brillante d'or et de pierreries, et la Judée, la première nation du monde. Chimériques espérances, qu'ils appuyaient sur des textes mal interprétés de l'Écriture ! Aussi, quand ils virent le Sauveur Jésus qui, dans une si basse fortune, dénué de lout, n'ayant pas même où reposer sa tête, prenait néanmoins
la qualité de Messie, ils en furent scandalisés ; et, malgré les preuves évidentes qu'il donnait de son origine céleste, ils le méprisaient et ils disaient : o N'est-ce pas là le fils d'un artisan (l)? »
Les scribes surtout et les pharisiens étaient furieux contre lui, parce qu'il démasquait leur hypocrisie et dévoilait leurs vices. Us firent donc tous leurs efforts pour le perdre: ils calomniaient ses intentions les plus pures, tournaient à contre-sens ses paroles, attribuaient ses miracles à une vertu diabolique, l'accusaient d'être un blasphémateur, un infracteur de la loi de Moïse, un séditieux, un perturbateur du repos public. Ainsi, le plus saint et le meilleur de tous les hommes, celui qui était la sainteté et la bonté même, fut le plus haï et le plus persécuté, jusqu'à ce qu'enfin ses ennemis le firent mourir comme un infâme malfaiteur. N'est-ce pas encore ainsi que le monde s'acharne tous les jours contre la vertu et l'innocence ? Que de fois l'homme juste et pieux est injurié, calomnié, méprisé, tandis que le méchant prospère et triomphe !
D. Gomment Jésus-Christ a-t-il satisfait à Dieu pour nos péchés, et comment nous a-t-il réconciliés avec lui î
R. En souffrant comme homme la mort que nos péchés méritaient, et en donnant comme Dieu un prix infini à ses souffrances.
Depuis la malheureuse chute de notre premier père, le genre humain gémissait dans l'esclavage de Satan; le péché nous avait, en quelque sorte, vendus tous à la justice divine, et dévoués aux coups terribles de ses vengeances (2).
Nulle créature n'était capable de réparer l'injure infinie que le péché avait faite à Dieu ; nul, dit le Psalmiste, ne pouvait se racheter de lui-même, ni rendre à Dieu le prix de son âme (3). Vainement les honunes, dans le cours des
(1) Nonne hic est fabri filius? Math., xiii, 56. (2; Venumdali sub peccato. Rom., vu, 14.
(3) Non dabit Deo placationem suam, nec pretium redemptionis animae suae. Psal. xlviii, 7.
siècles, avaient cherché des victimes pour les subroger à îeur place; a ils multipliaient sans fm leurs holocaustes^ dit l'Apôtre, et toujours leurs péchés demeuraient sur eux (1). » Quand même ils auraient immolé tous leurs troupeaux par des hécatombes, ils ne pouvaient offrir à Dieu que des sacrifices indignes de ses regards. Car il est impossible que la vie des bêtes paie pour la vie des hommes ; la compensation n'est pas suffisante. Us n'avaient donc rien d'eux-mêmes et de leur propre fonds, qui fût capable d'égaler la réparation à l'offense. Toutes leurs actions, toutes leurs souffrances n'étaient d'aucun mérite devant Dieu, et, par conséquent, ils étaient dans une impossibilité absolue de satisfaire à son inflexible et rigoureuse justice. Le péché ne pouvait être expié ni détruit que par une victime d'un prix infini; il fallait un Dieu pour apaiser le courroux d'un Dieu ; il fallait un homme pour satisfaire pour les hommes ; donc un Homme- Dieu pouvait seul opérer le grand ouvrage de la Rédemption.
Et le Fils de Dieu, ô spectacle étonnant! spectacle de charité, auquel nous ne de\Tions jamais penser sans verser des larmes ! le Fils de Dieu s'est mis à la place des pécheurs! Mais quoi ! l'innocent sera-t-il puni pour les coupables ? le juste pour les impies? et le Père éternel consentira-t-il à un pareil échange? Oui, le Père y consent par un excès de bonté, et voilà jusqu'à quel point un Dieu a aimé le monde (2) ! Dans le mystère de notre salut, qui est le chef-d'œuvre de sa sagesse, il veut glorifier à la fois sa justice et sa miséricorde; il veut bien pardonner aux hommes, mais sans rien relâcher des rigueurs de sa justice, afin de n'autoriser, en aucune manière, la licence de pécher.
Ainsi Jésus-Christ, l'innocent, le juste, le saint par excellence, a consenti à porter sur son corps tous nos péchés (3),
ri) Heb.,x, 1.
(2) Sic Deus dilexit mundum. Joan., m, 16.
(3) Peccata nostra pertulit in rorpore suo. I, Pet., ii, 24,
Son pcre l'en a chargé (1); il en a été aœablé ; et^ selon l'expression énergique de saint Paul, il s'est vu réduit à être, en quelque sorte, la personnification du péché et le péché même (2). Or, en cet état, le Père ne le reconnaît plus pour son Fils; il ne voit en lui, selon une expression de Tertullien, qu'un homme de péché ; et, comme la mort, d'après l'Apôtre, est le prix et le salaire du péché, il faut qu'il la subisse, et avec la mort tous les supplices que mériterait le péché, s'il se produisait en substance. Alors la justice divine sera pleinement satisfaite.
Ici, considérons un instant les tourments que cette victime innocente a endurés pour notre amour. Voyez-le, ce divin Sauveur, dans le cours de sa passion ; représentez-vous les diverses circonstances de cette horrible tragédie. Que de larmes versées dans le jardin des Olives ! que de sang répandu, dans le prétoire, sous les coups de la flagellation ! que de suerrs sous le pesant fardeau de la croix ! quel amas terrible de maux inouïs ! Trahi par un de ses disciples, renié par un autre, abandonné de tous, chargé d'indignes chaînes, li\Té à toute la malice de ses ennemis, il est un objet de risée comme s'il était un imbécile et un fou, et un objet de fureur comme s'il était un scélérat. On l'accable d'injures, on lui crache au visage, on lui arrache les cheveux et la barbe, on le frappe à grands coups, a Les pécheurs, nous dit-il lui-même par la bouche d'un Prophète, ont fabriqué, ont forgé sur mon dos (3) ; » ils y ont frappé comme les forgerons frappent sur une enclume. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'y a en lui rien de sain. Tous ses sens ont eu leur supplice particulier. Pour expier nos discours licencieux, ses oreilles sont percées de cris outrageants; pour réparer notre sensualité et notre intempé-
(1) Posait Dominus in eo iniquitatem omnium noslrûm.Is., lui, 6.
(2) Eum, qui non noverat peccatum, pro nobis peccalum fecit. II, Cor., V, 21.
(î) Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores. Ptal. cxviii, 3.
MYSTERE DE LA REDEJtfPTION. 36 î
rance, sa bouche est abreuvée de fiel et de vinaigre ; ses yeux fondent en pleurs^ à cause de la licence de nos regards; ses pieds et ses mains sont transpercés de gros clous, à cause du mauvais usage que nous faisons des nôtres ; son chef sacré est couronné d'épines, pour expier notre orgueil; tout son corps est brisé, broyé, moulu sous les coups, à cause de nos iniquités. Enfin, c'est un homme de douleiu-s, frappé de Dieu, en butte à tous les traits de la vengeance céleste, jusqu'à ce qu'il consomme son sacrifice sur un infâme poteau 2.
D. Comment s'appelle le mystère de Jésus-Christ souffrant et mort pour nous ? R. Le mystère de la Rédemption.
C'est par ses souffrances et sa mort que Jésus-Christ nous a délivrés de la captivité de Satan. Mais é4ait-il nécessaire, pour la rédemption du monde, que le Fils de Dieu souffrît toutes ces indignités ? Non, sans doute ; d'une seule action, d'une seule parole, d'un seul de ses soupirs, il aurait pu racheter les hommes, de même que d'un seul mot il avait créé Tunivers. Mais ce qui était plus que suffisant pour notre déli\Tance, ne l'était pas assez pour contenter pleinement son amour pour nous et son zèle pour la gloire de son Père (1). Et il s'est assujetti aux opprobres et aux supplices les plus cruels pour signaler sa charité sans pareille, pour nous faire comprendre ce qui de soi-même était incompréhensible, ce que nous n'aurions jamais bien compris sans lui, je veux dire, la grandeur de Dieu, l'énormité du péché, le prix de notre âme.
lo Qu'est-ce que Dieu ? Certes, le spectacle de la nature, notre propre raison, et les livres saints nous en donnent des idées grandes et sublimes. Mais la passion du Sauveur
(1) Haec sufficiebant redemptioni , sed non satis erant amori 0. Chrysol.
3 64 nUlTlEME LEÇON.
nous en dit bien davantage ; elle nous montre, comme à découvert, la grandeur et la majesté du Très-Haut ; elle nous dit que Dieu est un être pour la gloire duquel il a fallu qu'un Homme-Dieu s'humiliât, un être si excellent qu'il ne peut être dignement honoré que par im Dieu, et par un Dieu qui s'immole pour reconnaître sa grandeur ! Est-il rien de plus fort ? et ne devons-nous pas nous anéantir en face de ces incommensurables abîmes de la Divinité?
2° Qu'est-ce que le péché ? Vous dire que c'est un mal affreux qui a causé la ruine de l'homme, qui a bouleversé l'univers, attiré sur la terre mille fléaux, allumé les feux éternels de l'enfer, c'est capable sans doute de vous en inspirer l'horreur. Mais vous dire que c'est un mal, pour l'expiation duquel il a fallu qu'un Dieu-Homme se fît anathème et devînt un sujet de malédiction (l), n'y a-t-il pas là de quoi vous étonner et vous confondre? 0 vous donc qui regardez le péché ^omme une faiblesse très-pardonnable, comme une impétuosité de la nature, une saillie de la concupiscence, comme un léger oubli, un rien, considérez le divin Rédempteur ! Si, comme il le pouvait, il s'était contenté d'une seule action, d'une seule parole pour expier le péché, la facilité du remède animait pu vous laisser quelques doutes sur la grièveté du mal. Mais voyez un Dieu traité comme un ver de terre, et mourant au milieu des plus affreux supplices, et comprenez enfin la malice et l'énormité du péché, et ne vous étonnez plus de la rigueur des jugements de Dieu contre les pécheurs. Le Calvaire vous explique clairement l'enfer ; car, si le Fils, si l'innocent est ainsi traité, que sera-ce de l'esclave et du coupable (2)? Si nous ne perdions pas de vue les souffrances et les humiliations de notre Sauveur, jamais nous ne pourrions nous résoudre à commettre un seul péché.
3" Qu'est-ce que notre âme? C'esi un cresor cacne;. c est
(1) Faclus pro nobis malediclum. Gai., m, 13.
(2) Si in viridi ligno hœc faciuni, in arido quid fiet? Luc, xiui, 81.
MYSTERE DE LA RÉDEMPTIOiN. 365
un or très-fin dans la boue; la chair qui l'environne nous empêché de remarquer sa juste valeur. Mais reconnaissez, ô hommes, ce que vous êtes et quelle est votre grandeur. Élevez-vous, ô mon âme, dit saint Augustin, élevez-vous au-dessus du monde et de toutes les choses les plus rares, les plus précieuses, les plus merveilleuses du monde; montez sur le Calvaire, considérez le Fils de Dieu, voyez couler son sang : voilà ce que vous valez (1); vous avez été achetée à un prix infini et inestimable (2). Pour vous avoir, pour vous posséder, un Dieu n'a point cru trop donner, ni être trop prodigue que de se sacrifier lui-même. Non, non, ajoute saint Augustin, ne croyons pas être peu de chose, nous qui sommes d'un si grand prix aux yeux du Père éternel, qu'il nous a achetés sur le Calvaire avec le sang de son propre Fils (3). Et cependant, quel cas faisons-nous dn notre âme ? A peine si nous y pensons. Et, après que Jésus- Christ a daigné la racheter au prix de son sang, nous poussons l'aveuglement et la folie jusqu'à la revendre au démon pour un vil intérêt, pour un plaisir d'un moment. Ah ! rougissons de notre conduite, et, nous jetant désormais entre les bras de la miséricorde divine, rappelons-nous que nous ne sommes plus à nous-mêmes, mais au Dieu qui nous a sauvés (4).
D. Quel a été le fruit de la mort de Jésus-Christ? R. Le fruit de la mort de Jésus-Christ a été la réconciliation des hommes avec Dieu.
fl Lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été « réconciliés avec lui par la mort de son Fils (5). » C'est Jésus-Chî^ist qui a été le médiateur de cette nouvelle al-
(t) Erige te, anima... tanli vales. D. Aug. inps. 102, n. 6.
(2) Pretio empti estis magno. I, Cor., vu, 23.
(3) Tara caroa estimât, ut... unigeniti sui pretiosum sanguinem fondât. D. Aug. Serm. 216, n. 3.
(4) Non estis veslrî. I, Cor., vi, 19.
,(5) Cùm inimici essemus, reconciliali sumus Deo per mortem Filit ejus. Rom., v 10
liance, et c'est avec son propre sang qu'il a signé notre réconciliation et notre paix, a Ses opprobres, dit saint Jérôme, ont effacé les nôtres; ses liens nous ont mis en liberté; sa couronne d'épines nous a valu le droit de prétendre au diadème de la gloire immortelle ; et ses plaies nous ont rendu la santé (1); » enfin, sa mort nous a rendu la vie en abolissant tous nos péchés (2). Au plus fort de ses douleurs, il combattait contre les puissances infernales ; il les désarmait et les forçait de relâcher leur proie (3). Voilà comment nous avons été arrachés à Tempire de Satan. Esclaves que nous étions de Tenfer et du péché, nous sommes redevenus enfants de Dieu, héritiers du royaume de Dieu, et les bénédictions célestes ont commicncé à couler sur nous avec plus d'abondance que jamais. Car la rédemption a été nonseulement entière et complète, mais encore surabondante (4). Comment cela? C'est que le prix du sang d'un Dieu est infiniment au-dessus de toute la malice du péché; c'est que les mérites d'un Dieu étaient plus que suffisants pour racheter non-seulement un monde, mais mille mondes. Nous avons donc, en Jésus-Christ, reçu le pardon, recouvré la vie, la grâce, la liberté, enfin tout ce que nous avions perdu par la jalousie du démon, et de plus grands avantages encore, parce que la miséricorde du Seigneur est infinie, et qu'il nous a rachetés de la manière la plus généreuse et la plus magnifique (5).
(1) Opprobria ejus nostrum absluJêre opprobrium; vincula ejus nos liberos fecerunt; coronâ spineâ capilis ejus, diadema regni adepti sumus; vulneribus ejus sanati sumus. D. Hier, in cap. xiv Marc.
(2) Et vos, cùm morlui essetis in delictis convivificavil donans vo- Lis omnia delicla. Col., ii, 4.
(3) Exp.jlians principatus et potestates. Colos., ii, 15,
(4) Ubi abundavit delictum, superabundavit gratia. Rom., v, 20. (5; Quia apud Dominum misericordia et copiosa apud eum f-
demplio. Fs. cxxix, 7.
lïYSTÈRE DE LA RÉDEMPTION. 367
TRAITS HISTORIQUES
I. De tout temps le» chrétiens ont eu le plus grand respect pour les sainta Évangiles; et ce sentiment, que les apôtres avaient inspiré aux premiers fidèles, dés l'origine de l'Église, était tellement ccm mun qu'il était connu des païens eux-mêmes, comme le prouve le trait suivant.
En l'an de Jésus-Christ 200, saint Spérat ayant été pris avec quelques autres chrétiens aussi fermes que lui dans la foi, ils furent tous conduits à Saturnin, proconsul d'Afrique, qui les exhorta à reconnaître les dieux de l'empire pour sauver leur vie. Spérat lui répondit hardiment qu'ils n'adoraient que le vrai Dieu, qui était Jésus Christ, etqu'ils étaient prêts à mourir pour lui avec joie. Alors le proconsul, touché de leur générosité, leur parla avec plus de modération, et dit à Spérat : « Quels sont ces livres que les chrétiens ne lisent qu'en les adorant? » Spérat lui répondit que c'étaient les quatre Évangiles de Jésus-Christ, les épîtres de saint Paul, et toute l'Écriture sainte inspirée de Dieu. Baron, ad ann. 200, no 2.
Saint Milles, évêque de Suse, désirant voir les lieux saints et les serviteurs de Dieu que leurs vertus rendaient célèbres, se mit en route pour aller à Jérusalem et à Alexandrie. Il ne porta avec lui que le livre des Évangiles. Son voyage fut véritablement un voyage de piété, de pénitence et de recueillement. Lorsqu'il fut arrivé à Séleucie et à Ctésiphon, il y trouva beaucoup de confusion et de désordre parmi les chrétiens. Le mal venait de l'orgueil et de l'arrogance d'un certain Papas qui, par sa conduite irrégulière, avait excité un schisme. On tenait alors un synode à Séleucie, pour réformer les abus introduits dans la discipline et pour entendre les plaintes que plusieurs évoques formaient contre Papas. Saint Milles lui parla avec beaucoup de force et de liberté. ^ Insensé, lui répondit Papas avec colère, vous voulez m'instruire, comme si je ne savais pas mon devoir ?» Le saint, prenant le livre des Évangiles qu'il portait avec lui, le mit sur la table; puis s'adressant à Papas, il lui dit : c Si vous rougissez d'apprendre votre devoir de moi, qui suis un misérable mortel, apprenezle du moins du saint Évangile. » Papas, ne se possédant plus de rage, frappe le livre de sa main, en s'écriant : « Parlez, Évangile, parlez. » Milles, effrayé de ces paroles impies, reprend le liva, et, après l'avoir appliqué respectueusement sur sa bouche et ses yeux, il dit à Papas ; « L'Ange du Seigneur vous punira de l'outrage que vous avez tait à la parole de vie. La moitié de votre corps restera sans mouvement, et vous n'en mourrez point ; vous vivrez encore quelques années., pour
être un exemple subsistant de la justice divine. » A l'instant, une paralysie attaqua la moitié du corps do Papas, et il tomba par terre.
Jos. AssÉMANi, Bibl. orient.
Saint Thomas d'Aquin ne lisait jamais l'Évangile qu'à genoux. — Saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, toutes les fois qu'il le prenait entre ses mains, le baisait respectueusement. — C'est ce que font tous les jours les prêlres à la sainte messe ; après avoir lu le saint Évangile, ils le baisent. Cette pieuse pratique, nous devons l'imiter chacun en notre particulier.
2. C'est pour rendre nos souffrances plus douces que Jésus-Christ a voulu souffrir lui-même. Notre-Seigneur le dit expressément à sainte Thérèse. Un jour qu'elle était dangereusement malade ; il lui apparut tout couvert de plaies, et il lui fit entendre ces mots : « Regarde, ma fille, ce que j'ai souffert pour toi, et considère si tes peines peuvent être comparées aux miennes. » Depuis cette époque, la sainte avait coutume de dire, lorsqu'elle était affligée de quelque infirmité : « Quand je pense en combien de manières le Seigneur a souffert, lui qui était tout à fait innocent, je ne sais comment je pourrais me plaindre de mes souffrances. >
Sainte Liduvine eut à souffrir pendant trente-huit années grand nombre d'infirmités, la fièvre, la goutte aux pieds et aux mains, l'esquinancie et des plaies sur tout son corps ; mais, comme elle avait toujours devant les yeux les douleurs de Jésus-Christ, elle était toujours gaie et contente. Elle désirait encore souffrir le martyre pour le nom et la gloire de Jésus. Un jour qu'elle soupirait après cette grâce, elle vit une belle couronne, mais qui n'était pas encore achevée ; elle comprit que c'était pour elle qu'elle était préparée ; c'est pourquoi désirant qu'elle fôt complète, elle pria Dieu d'augmenter ses douleurs. [1 l'exauça et lui envoya des soldats, qui aux injures ajoutèrent les mauvais traitements et la frappèrent cruellement. Ensuite elle vit un ange tenant la couronne achevée, qui lui dit que ses dernières souffrances y avaient mis les pierres précieuses qui y manquaient; et, peu de temps après, elle expira. Saint Liguori.
Les saints connaissaient tellement le prix des souffrances endurées pour l'amour de Dieu, que non-seulement ils les supportaient avec patience, mais qu'ils les recherchaient avec la plus grande avidité. Nous aurions à ce sujet des choses ineffables à dire. Le trait suivant suffira pour nous donner une idée du bonheur que certaines âmes privilégiées trouvaient à souffrir.
Saint ^rwnçois d'Assise allait à Pérouse, à Sainte-Marie des Anges, ayant pour compagnon de voyage un des siens, nommé Léon. L'hiver était rigoureux, le ciel âpre et dur; le froid les faisait cruellement souffrir en route. Léon marchait en avant de quelques pas; saint François qui suivait derrière, appelant tout à coup son compagnon :«Mon
frère Léon, dit-il, quoique les frères mineurs soient de bon exemple et présenlent le modèle d'une vie religieuse, notez bien ceci pourtant, et, s'il se peut, inscrivez-le sur vos tablettes : Nous n'avons pas une parfaite joie. »
Après avoir fait encore un peu de chemin, il appela de nouveau Léon : « Mon frère, dit-il, quand même quelqu'un de nous rendrait la vue aux aveugles, la parole aux muets, l'ouïe aux sourds, le parfait usage des jambes aux boiteux ; quand même il rappellerait Je sentiment et la vie dans des membres déjà froids; quand même il décou''':irait sur quoi roulent les plus secrètes pensées d'au'rui ; quand il apaiserait les tempêtes, calmerait les mers irritées, et marcherait sur les eaux les plus profondes sans mouiller ses pieds; écrivez pourtant et notez bien ceci : Là n'est point une joie parfaite. >
Peu d'instants après, l'appelant de nouveau : « Frère Léon, si quelqu'un de nous savait les Ijmgues de tous les peuples, possédait toutes les sciences, pouvait connaître et prédire^l'avenir, pénétrer au fond de toutes les consciences ; écrivez pourtant que cela n'est point une joie parfaite. »
Comme ils continuaient leur route, saint François cria de nouveau : € Frère Léon, si quelqu'un de nous parlait la langue des anges, savait le nombre et le mouvement des étoiles, les vertus variées des plantes, les trésors cachés de la terre; s'il avait exploré la nature, les qualités des oiseaux, des poissons et de tous les autres animaux, toutes les merveilles des plantes et des arbres, des eaux et des sources, comme de tous les hommes, écrivez pourtant et notez avec soin que la joie parfaite n'est point là; mon frère, elle n'y est pas. »
Il se tut pendant un petit bout de chemin ; bientôt reprenant la parole : « Frère Léon, quand quelqu'un de noire Ordre saurait prêcher avec tant de force qu'il appellerait de toutes parts les Barbares aux mystères chrétiens, écrivez cependant, ce n'est point là la grande joie. »
Cette manière nouvelle d'exhortation dura presque deux milles. Mais le compagnon de saint François, étonné de celte allocution singulière : < Mon frère, dit-il, je vous en prie par le divin amour, si rien de ce que vous avez dit n'est une joie complète, expliquez-moi donc ce que c'est que la joie véritable. »
Saint François lui dit alors nettement : «Si arrivés à Sainte-Marie des Anges tout trempés, frissonnant de tous nos membres et presque gelés, souillés de boue, mourant de faim ; si, dis-je, après une route si pénible, frappant à la porte et demandant à entrer, nous recevions d'un portier au visage rébarbatif, à la parole dure, ces compliments : Qui êtes-vous ? Des vagabonds, des coureurs, pillant l'aumône réservée aux indigents ; et qu'en même temps on nous fermât la porte, on noua laissât dans les neiges presque morts de faim et de froid, eh bien! si tout cela, si ce refus, si ces outrages étaient supportés par nous,
frère Léon, d'une âme tranquille, sans murmure, pour la cause de Dieu, si nous rapportions tout à la volonté de Dieu, si nous pensions en nous-mêmes : voilà pourtant que ce portier nous a donné nos litres, nous a salués comme nous le méritons , remercions Dieu qui a permis que nous fussions reçus comme nous devons l'être : voilà, mon frère, quelle serait la parfaite joie ; celle-là, je vous conseille de l'écrire. C'est bien lajoie parfaite que vous avez demandé à connaître. »
t Que si nous persistons à demander l'hospitalité à la porte du couvent, et que le portier, poussé à bout, mêle aux injures des soufflets et ajoute, en place de bon accueil, ces paroles : « Loin d'ici misérables, allez chercher un gîte où vous voudrez, vous ne coucherez point ici ; * que si nous supportons toutes ces choses patiemment et même avec joie pour l'amour du Christ, ô frère Léon, écrivez, écrivez, du mieux que vous pourrez, que c'est là la véritable, la solide joie. »
« Si la faim nous presse de telle sorte que, ne pouvant nous éloigner delà, il nous soit également impossible d'aller ailleurs, à cause des ténèbres de la nuit, et que de nouveau nous nous mettions à frapper et à crier, joignant aux supplications les larmes, mais toujours vainement, jusqu'à ce que le portier tout bouillonnant de colère accoure, nous broie avec un bâton noueux, et nous couche par terre dans la neige et dans la boue, et qu'alors tous ces outrages de paroles et de coups, ce froid et cette faim, cet abandon de tout le monde, cette exclusion universelle, nous les supportions avec mansuétude et avec joie, les regardant comme un grand gain et voulant les souffrir, et bien d'autres encore pour Jésus-Christ, oh ! là, oui, bien là, certamement, est la véritable joie. »
« 0 frère Léon, parmi tous les dons du Saint-Esprit, que le Christ a coutume de faire aux siens, le plus important, c'est de se vaincre soi-même, de dévorer les affronts, les outrages, les coups, les injures. Pouvoir, au nom du Christ, garder le silence, se contenir, souffrir, c'est là le commencement, c'est là le motif de la plus solide joie, car de tout ce que j'ai rappelé de toutes ces sciences, de tous ces talents admirables, nous ne pouvons en tirer aucune gloire, cela n'est point à nous, mais à Dieu ; ce n'est point de nous que cela vient. Qu'avezvous donc que vous n'ayez reçu? Si donc vous l'avez reçu, pourquoi vous en glurifler, comme si vous ne l'aviez point reçu ? »
« Mais être accablé de toute sorte d'afflictions et de misères, et cependant ne point répandre sa bile, ne point rompre la patience, voilà ce que les chrétiens peuvent compter pour leur gloire et leur triomphe. »
« Saint Paul nous y invite par ces paroles : « Loin de moi de me glorifier, si ce n'est dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ. > En somme, frère Léon, notre gloire, notre joie, c'e?t de soufl'rir beaucoup pour le Christ. »
Et nous, faibles et lâches que nous sommes, nous nous impatientons, nous murmurons pour une bagatelle, pour la moindre incommodité. Ah! plutôt, lorsque le Seigneur nous afflige, jetons avec amour nos yeux sur le crucifix, en pensant que nos souffrances, unies aux douleurs immenses qu3 Jésus-Christ a souffertes pour nous sur U croix, nous vaudront un poids immense de gloire dans le ciel.
HUITIÈME INSTRUCTION
Satisfaction de Jésus-Christ, universelle. — S'en appliquer le fruit. — Vendredi saint. — Supplice de la Croix. — Honorer la Croix et 1» porter. — Chemin de la Croix.
D. Jésus-Christ est-il mort pour quelques hommes seulement?
R. Jésus-Christ est mort et a satisfait pour tous les hommes : ils ont tous été rachetés par Jésus-Christ.
Vérité consolante ! Jésus-Christ est le Sauveur de tous les hommes (1), et de même que tous meurent en Adam, ainsi tous reçoivent la vie par Jésus-Christ (2). Ce n'est donc point seulement pour quelques peuples privilégiés qu4 Jésus-Christ est venu et qu'il a été envoyé, mais pour iowî. les peuples et toutes les contrées de la terre. Car Dieu ne fait point acception de personnes; auprès du Seigneur, dit TApôtre, il n'y a ni juif, ni gentil, ni circoncis, ni incirconcis, ni grec, ni barbare (3). Le bienfait de la Rédemption s*étend donc à tous les enfants d'Adam sans exception.
(1) Qui est salvator omnium hominum. I, Tim., iv, 10.
(2) Sicut in Adam omnes moriuntur, ità et in Christo omnes vivificabunlur. I, Cor., xv, 2*2.
(3) Ubi non est Genlilis et Judaeui, circumcisio et praeputium, Barbarus et Scytha, servus et liber, sed ©mnia et ia omnibus ChristTis. Col III, 1 1 .
Jésus-Christ esc mort généralement pour tous {\), pour le pamTe comme pour le riche^ pour les petits comme pour !es grands^ pour les hommes des temps passés comme pour ceux d'aujourd'hui^ et pour ceux qui viendront jusqu'à la fm du monde. Il est wa.ï qu'il est surtout le Sauveur des fidèles et des prédestinés (2) ; mais cela n'empêche pas qu'il n'ait également satisfait pour les pécheurs, pour les hérétiques, pour les idolâtres, pour tous les réprouvés. En vertu de ses mérites et par l'effusion de son sang, il a fourni à tous des grâces et des secours, par lesquels il leur est facile de se sauver, s'ils sont fidèles à y correspondre.
Mais encore que la passion de Jésus-Christ soit pour tous les hommes en général, nous pouvons ajouter avec les docteurs catholiques que Jésus-Christ a souffert et qu'il est mort pour chacun en particulier, en sorte que chacun de nous peut s'adresser à lui en toute confiance et lui dire : Mon Sauveur et mon Rédempteur. Oui, Jésus-Christ m'a aimé comme si j'étais seul au monde, et il s'est livré pour moi (3). C'est pour moi qu'il a sué sang et eau au jardin des Olives, pour moi qu'il a été flagellé et couronné d'épines, pour moi qu'il a été crucifié. La Rédemption est donc un bienfait commun à tous et particulier à chacun ; et nous pouvons appliquer au sacrifice sanglant de la croix ce que saint Thomas a dit de son renouvellement sur nos autels, qu'il est tout entier à tous et tout entier à chacun (4). Hélas ! comment se fait-il qu'un si grand nombre se rendent la mort du Sauveur inutile, et périssent à la vue de la croix et avec tant de moyens de salut ?
D. Sufût-il pour être sauvé que Jésus-Christ ait satisfait pour nous?
(1) Et pro omnibus mortuus est Chrislus. II, Cor., v, 15.
(2) Qui esl salvalor omnium hominum, maxime fidelium. I, Tim., IV, 10.
(3) Qai dilexit me et tradidil semetipsum pro me. Gai., ii, 20.
(4) Sic tolum omnibus, quod totum singulis. Ex Hymn. Sacri» »olemniis,
R. Non, il faut outre cela que le fruit de la mort de Jésus- Christ nous soit appliqué.
Croire que Jésus- Christ par ses souffrances a tellement satisfait pour nos péchés que maintenant nous soyons dispensés de toute pénitence, se figurer qu'en mourant pour nous sur la croix, il a tellement opéré notre salut que maintenant nous n'ayons plus besoin de travailler à notre sanctification et qu'il ne nous reste plus rien à faire, ce serait s'abuser étrangement. Eh quoi ! Jésus-Christ aurait fait, pour ainsi dire, tous les frais de notre Rédemption, et nous n'y mettrions rien de notre part ! Il a porté sur son corps la peine de nos péchés, et nous prétendrions vivre dans les plaisirs, chercher toutes nos aises et toutes nos commodités ! Non, non, dit saint Augustin, le même Dieu qui nous a créés sans nous, ne veut point nous sauver sans nous. En acquittant nos dettes, en mourant pour nos iniquités, il n'a nullement entendu nous décharger du soin de les expier nous-mêmes. Nous devons donc unir nos satisfactions et nos pénitences à la satisfaction qu'il a offerte pour nous. Les nôtres, sans la sienne, ne seraient d'aucun prix ; mais aussi la sienne, quoique plus que suffisante pour expier tous les péchés du monde, ne serait d'aucun effet pour nous, si nous n'avions soin de nous l'appliquer par nos œuvres, de même qu'on mourrait de soif à la vue de la source la plus abondante, si on négligeait d'aller y puiser. Rien ne manque donc à notre Rédemption de la part de Jésus- Christ ; mais il y manquerait quelque chose de notre part, si nous ne voulions pas coopérer avec Jésus-Christ à notre propre sanctification. Sans lui, nous n'aurions pu rien faire pour le ciel, rien qui fût agréable à Dieu ; il a daigné faire les premières avances, et maintenant qu'il nous a mis en état de travailler efficacement à notre salut, maintenant qu'il nous offre ses mérites infinis, c'est à nous de nous les appliquer.
0. Comment le fruit de la mort de Je'sus-Christ nous est-il appliqué ?
t74 HUITIEME LEÇON.
R. Le fruit de la mort de Jésus-Christ nous est appliqué par le Baptême, par les autres Sacrements et par la grâce de Dieu.
Pour avoir part aux mérites de Jésus- Christ, il faut que nous participions aussi à ses souffrances, à ses travaux, que nous soyons fidèles à observer ses préceptes, à nous conformer à ses exemples, à imiter ses vertus. On n'a droit au salut qu'autant qu'on résiste aux mouvements de la convoitise, qu'on réprime ses vices, qu'on est mort au monde, au péché et à soi-même. C'est en ce sens que l'Apôtre disait : a J'accomplis en moi ce qui manque à la passion de Jésus- Christ (1), » non qu'il ne la crût parfaite en elle-même, mais pour marquer qu'elle ne peut nous être profitable qu'autant que nous la portons aussi sur nous-mêmes, qu'autant que nous l'accomplissons, et que, pour ainsi dire, nous l'imprimons non-seulement dans notre cœur par le retranchement de tout désir déréglé, mais encore dans notre chair par la mortification des sens.
C'est sm'tout dans les sacrements que la grâce de Jésus- Christ nous est accordée ; ils sont comme autant de canaux par où le sang de Jésus-Christ coule à grands flots pour notre sanctification. Allons puiser à ces sources de vie, nous y trouverons le remède à tous nos maux, la paix de l'âme, la joie de l'Esprit-Saint. Là, nous pourrons recueillir quelques gouttes de ce sang précieux, qui efface les péchés du monde. Ah ! qu'il tombe sur nous, ce sang adorable (2) ! Ces paroles que les Juifs prononcèrent autrefois avec une aveugle frénésie, répétons-les avec les sentiments d'une foi vive, d'une entière confiance, d'un amour ardent. 0 sang divin, tombez sur moi pour me laver, me purifier, me sanctifier; mon âme est comme une terre sèche et aride, coulez sur elle, coulez sur mon cœur, et fondez-en la glace et l'in » sensibilité.
(i; Adimplco ea quae désuni pasiionum Christi in carne meâ. Col. 1, 24.
(2) Sanguis ejus super nos. Math., xivii, 26
La vertu divine et inépuisable de ce sang, qui a régénéré le monde, nous est communiquée dans tous les sacrements. Mais le sang lui-même, le propre sang de Jésus-Christ est dans la sainte Eucharistie. Tous les jours il coule sur nos autels, et il est ofiert en sacrifice pour nos péchés. Ce n'est pas tout encore ; Jésus-Christ nous ordonne de le boire, de nous en nourrir, de le faire couler dans nos veines, afin que nous ne vivions que de sa vie, et que nous soyons entièrement transtormés en lui. 0 charité ineffable! 0 mon Dieu, rendez-moi digne d'un si grand bienfait, et faites que j'en use pour votre gloire et pour mon salut.
Qu'ils sont à plaindre ceux qui ne se mettent point en peine de profiter de la mort et de la passion du Sauveur ! Le sang de Jésus-Christ retombera sur eux, comme sur les Juifs perfides ; il criera contre eux plus haut que le sang d'Abel, et il attirera sur leurs âmes toutes les malédictions attachées à Tabus des grâces, au mépris des sacrements.
D. Quel jour Jésus-Christ est-il mort?
R. Le Vendredi saint.
Le mercredi, les Juifs tinrent conseil et arrêtèrent les moyens de faire mourir Jésus-Christ. Le jeudi, cet adorable Sam eur fit la dernière cène avec ses disciples, leur lava les pieds et institua l'auguste sacrement de l'Eucharistie ; il se rendit ensuite au jardin des Olives, et c'est là que l'infâme Judas, à la tête d'une bande forcenée, vint le trahir, le charger de chaînes et le li\Ter à ses ennemis. Pendant toute la nuit, Jésus-Christ fut exposé aux insultes d'une soldatesque effrénée, qui lui fit souffrir toute sorte d'avanies et de mauvais traitements. Le lendemain, qui était la veille du sabbat de la Pâque des Juifs, il fut traîné de tribunal en tri^ bunal, et enfin condamné à mort. L'inique sentence fut exécutée le même jour. Nous célébrons tous les ans la mémoire de ce triste événement, le vendredi avant Pâques, que nous appelons le Vendredi saint, parce qu'il est consacré par les souffrances et là mort de l'Homme -Dieu,
a7« HUITIÈME LEÇON.
par l'effusion de son sang qui a sanctifié le monde *c Jour de deuil et de tristesse pour l'Église et pour toute âme chrétienne ! Les autels sont nus, dépouillés de tout ornement ; on n'entend plus retentir le son des cloches, on éteint les cierges, tout est lugubre dans le chant et les cérémonies; les offices sont une espèce d'obsèques que l'Eglise fait pour rendre les derniers devoirs à son divin époux. Le bruit qu'on fait à la fin représente le tremblement de terre, le brisement des rochers et la convulsion de la nature , au moment où le Fils de Dieu expira ! Entrons en ce jour dans les plus vifs sentiments de pénitence. Autrefois on redoublait les mortifications, on prolongeait les pnères, on passait toute la nuit à jeun dans l'assemblée des fidèles, on y lisait la passion du Sauveur. Mais si les cérémonies de l'Église ont changé, son esprit est toujours le même. Elle nous invite encore à venir dans ses temples, pour y entendre le récit des souftrances de l'Homme-Dieu ; elle nous réunit au pied de la croix, afin que nous la révérions d'une manière toute particulière ; et quel chrétien serait assez insensible, assez ingrat pour ne pas donner un tendre souvenir à la mort d'un Dieu crucifié pour notre salut ? Le silence, le recueillement, la componction du cœur, un jeûne plus austère, des prières plus ferventes, les larmes de la pénitence, voilà ce qui convient à cette journée de lugubre et touchante mémoire ^.
D. Comment Jésus-Christ est-il mort T R. Par le supplice de la croix, le plus douloureux et le plus infâme qu'il y eût alors.
Supplice le plus douloureux. Mourir en croix, dit un auteur païen (1), c'est mourir d'une longue mort, c'est dessécher dans les supplices, c'est mourir par parties et voir, pour ainsi dire, couler sa vie goutte à goutte, avant de la perdre entièrement. Or, voilà le supplice que notre divin
(1) Senec, Efnt. x»
Rédempteur a bien voulu choisir pour expier nos péchés. Il s'est fait obéissant pour nous jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix (i). Voyez-le, cet adorable Sauveur, sur la montagne du Calvaire. A peine y est-il arrivé, pâle, défiguré, tout livide des coups qu'il a déjà reçus, que les bourreaux se mettent à l'œuvre. On l'étend sur la croix, on lui saisit violemment les pieds et les mains, qu'on perce de clous à grands coups de marteaux, et le sang jaillit à gros bouillons. Et puis, lorsqu'on élève la croix, qu'on l'agite, et qu'on l'enfonce lourdement dans le creux destiné à la recevoir, que de rudes secousses ! quel affreux supplice ! Peuton y penser sans frémir? Le voilà maintenant suspendu entre le ciel et la terre ! a 0 vous tous qui passez par le chemin de la vie, vous dit-il lui-même, regardez et voyez s'il est une douleur pareille à la mienne (2). » Il ne peut s'appuyer ni sur ses pieds, ni sur ses mains, sans en élargir les blessures, sans souffrir mille tourments insupportables; car tout son corps ne tient qu'à ses plaies qui s'ouvTcnt de plus en plus, et cette horrible situation dure trois heures, trois heures du plus cruel martyre, trois heures de la plus désolante agonie !
Supplice le plus infâme. Il était destiné aux plus grands scélérats, aux seuls esclaves chez les Romains; et, chez les Juifs, on regardait comme un objet de malédiction quiconque y était condamné (3). Les Juifs choisirent de préférence ce gibet ignominieux pour mieux assouvir leur haine, pour témoigner à Jésus le mépris qu'ils avaient pour lui, en l'assimilant aux plus grands criminels, pour décréditer sa doctrine et ses miracles et le perdre entièrement dans l'esprit du peuple ; et, voulant encore rehausser la honte de
(1) Faclus obediens usqnè ad mortem , moriem aalem crucis. Philip., II, 8.
(2) 0 vos omnes qui transilis per viam, altendite et videte si est dolor sicul dolor meus. Thren., i, l2.
(8) Maledictus omnis qui nendet in liguo. Gai., m, 13.
son supplice, ils le crucifièrent entre deux voleurs, comme s'il était le plus coupable de tous.
Mais la croix étant l'instrument de notre salut, Jésus-Christ Tembrasse avec joie ; il la regarde comme Tautel où il doit consommer son sacrifice. Au plus fort de ses tourments, il prie avec une ferveur extraordinaire pour ceux mêmes qui Toutragent et qui lui ôtent la vie; et, de même qu'il a tout souffert en Dieu, il meurt aussi en Dieu.
Or, tout à coup, quelle surprise ! cet homme de miracles, dont la puissance avait paru comme anéantie, ce Fils de Dieu, abandonné de son Père, réduit à la dernière faiblesse, n'est jamais plus terrible qu'au moment même où il expire. Son dernier soupir bouleverse la nature ; le soleil s'obscurcit, la terre tremble, les rochers se fendent, le voile du Temple se déchire, plusieurs morts ressuscitent ; et les soldats qui gardaient Jésus, et le peuple qui était présent à ce spectacle, sont saisis d'épouvante, et s'en retournent en se frappant la poitrine et en confessant à haute voix : « Oui, \Taiment, cet homme-là était juste; oui, vraiment, cet homme-là était le Fils de Dieu. »
Et nous, serons-nous insensibles à la mort de notre Sauveur ? La seule vue du crucifix ne devrait-elle pas briser nos cœurs de douleur? Car, enfin, nous avons tous coopéré à sa mort, et nous pouvons nous regarder comme ses véritables meurtriers, puisque Jésus-Christ est mort pour tous les hommes en général et pour chacun en particulier. Pécheur, regarde la croix : voilà ton ouvrage ! Ce sont tes péchés qui ont attaché le Fils de Dieu à ce gibet infâme ; chacune de tes iniquités a été un coup porté sur la chair virginale de ton divin Rédempteur; chacun de tes péchés a été une épine enfoncée dans son chef sacré. Et, lorsque le Fils de Dieu a tant souffert pour notre salut, lorsqu'il a épuisé en quelque sorte pour nous sa divine charité, tout infinie qu'elle est, nous ne lui témoignerions aucune reconnaissance, et nous Toutragerions encore par de nouveaux péchés ! Mais il faudrait être pire que les Juifs, car les Juifs n'auraient jamais
ainsi traité le Roi de gloire, s'ils l'avaient connu; or, nous le connaissons; il faudrait être un forcené, un démon. Ah! plutôt rendons-lui vie pour vie, âme pour âme ; allons nous prosterner au pied de sa croix ; et là, fondons en larmes au souvenir de nos iniquités, et apprenons à aimer le Sauveur comme il nous a aimés.
La oroix, depuis qu'elle a été arrosée du sang d'un Dieu, n'est plus un objet d'horreur, mais, au contraire, de triomphe et de gloire. C'est par la croix que Jésus a vaincu les puissances infernales, fondé son Église et répandu son saint nom par toute la terre. Jésus-Christ a mis sa gloire dans l'humiliation de la croix ; c'est là l'étendard sacré qu'il fera paraître à la fin des temps, lorsqu'il viendra dans tout l'appareil de sa puissance et de sa majesté pour juger les vivants et les morts (1). La croix sera portée devant lui dans les airs, et elle brillera d'un si grand éclat qu'elle éclipsera les plus vifs rayons du soleil. Avec quel respect, avec quelle confiance, avec quel amour ne devons-nous pas considérer ce signe sacré de notre salut? Saint Paul ne voulait point se glorifier d'autre chose que de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ.
La croix est l'instrument de notre Rédemption, l'autel sur lequel Jésus-Christ s'est immolé à la gloire de son Père; la croix est le symbole de notre foi et l'école de toutes les vertus. Véritable arbre de vie, elle nous rappelle que Jésus- Clirist a cicatrisé nos plaies, guéri nos maladies spirituelles, et qu'il nous a transportés de la région des ténèbres et des ombres de la mort au royaume de la lumière. Véritable arbre de liberté, elle nous rappelle que d'esclaves du démon nous sommes devenus libres, que d'enfants de colère et de perdition nous avons recouvTé la glorieuse qualité d'enfants de Dieu.
Qu'elle s'élève donc radieuse et triomphante, au sein de nos cités, sur nos places publiques, aux angles des mes, au
(1) Tune parebil signum Filii hominis. 3/ai/i., xxiv, 30.
milieu des campagnes; qu'elle soit exposée à tous les regards comme une prédication muette, mais énergique, qui arrête le méchant sur la pente du crime, qui encourage le juste dans les voies de la vertu, qui console Taffligé dans sa douleur, qui reproche au coupable sa faute et Texcite au repentir, qui nous apprenne à tous à nous aimer en frères, à pardonner les injures, à supporter mutuellement nos défauts, à mortifier nos passions, à regarder tout ce qui passe comme vanité et pur néant, et à mettre nos espérances dans le ciel'.
Mais il ne suffit pas d'honorer extérieurement la croix; Jésus-Christ nous commande de la porter sur nous, si nous voulons être réellement ses disciples et avoir part à sa gloire (1). Or, les croix de ce monde, ce sont les peines et les contradictions qui nous arrivent en cette vie, les pertes de biens, les rebuts, les maladies, les disgrâces et tant d'autres incommodités. Qui en est exempt dans ce monde? Bon gré, mal gré, nous devons tous porter notre croix, sans qu'il nous soit possible de l'éviter. Mais le malheur est que nous la portons en nous plaignant, en murmurant, en nous révoltant, et qu'au lieu de nous en faire un sujet de mérite, nous la tournons à notre ruine. Heureux ceux qui la portent avec Jésus-Christ, dans le même esprit que lui, et en vue de lui plaire ! Elle leur semble légère et douce, parce que Dieu leur donne de plus grandes forces, et qu'il allège leur fardeau par l'onction de sa grâce *.
C'est en mourant sur la croix que Jésus-Christ a consommé le grand mystère de notre Rédemption. Ce mot Rédemption signifie rachat; on rachète une chose aliénée ou perdue. Or, par le péché nous nous étions perdus; nous nous étions aliénés de Dieu pour nous donner au démon, et Jésus- Christ nous a rachetés ; nous avions fait une injure d'une malice infinie à Dieu, et Jésus-Christ l'a expiée en souff'rant et en mourant comme homme, et en donnant conmie Dieu
(1) Si quis vult venire posl me, abneget semeiipsum, etlollal emeem suam el sequalur me. Math,, xvi, 24.
un prix infini à ses souffrances; il a donc réparé entièrement et surabondamment tous les péchés des hommes. Ainsi, rhomme, créé d'une manière admirable, a été régénéré d'une manière plus admirable encore (1). Un arbre avait été la cause de sa ruine, et un autre arbre a été la cause de son salut. Mystère étonnant qui confond notre raison, car nous ne comprendrons jamais comment un Dieu a pu se faire homme et mourir pour les pécheurs !
Le symbole dit que Jésus-Christ a souffert sous Ponce PilatCj parce que sa passion eut lieu sous un gouverneur de ce nom, nommé par les Romains. Ceux-ci étaient alors le plus puissant peuple de la terre; ils s'étaient emparés de la Judée, et ils y établissaient des préfets ou gouverneurs, pour la maintenir sous leur obéissance. Ce fut Ponce Pilate qui, à la sollicitation des Juifs, prononça contre Jésus Tinique sentence.
L'Église, pour retracer plus vivement à notre esprit ce touchant mystère de notre Rédemption, a établi une pratique de dévotion fort au goût des âmes pieuses, et qu'elle a enrichie de beaucoup d'indulgences, je veux dire le Chemin de la croix, où l'on suit Jésus-Christ dans les diverses stations qu'il parcourut, depuis la maison de Pilate jusqu'au sommet du Calvaire. Il est impossible que, dans cette sainte méditation des principales circonstances de la passion du Sauveur, l'âme ne se sente pas doucement émue, et qu'elle ne conçoive pas une vive horreur du péché et un tendre amour pour le I>ieu qui nous a tant aimés *.
TRAITS HISTORIQUES
Au témoignage des Évangélistes qui nous disent que des ténèbres épaisses se répandirent sur toute la terre lorsque le Sauveur mourut, se joint celui de plusieurs auteurs profanes. L'historien SuiJas nous
(1) Homo mirabiliter conditus, sed mirabiliùs redemptus. D. Gr*^» Eom. XXVI, in Evang,
dit que Denys l'Aréopagite, se trouvant pour lors à Héliopolis, en Egypte, remarqua cet effrayant phénomène et ne put s'empêcher de g'écrier : Ou la Divinité souffre, ou elle compatit à celui qui souffre. Au rapport de Rufin, lorsqu'on interrogea le saint martyr Lucien, il répondit à ses juges : € Si vous refusez de vous en rapporter à mon € témoignage sur la divinité de Jésus-Christ, vous n'avez qu'à con- « suller vos annales et qu'à fouiller vos propres archives : vous « verrez que du temps de Pilale et lorsque le Christ souffrit, le sor leil disparut et le jour fut remplacé par les ténèbres. > Terlullien, dans son Apologétique, parie du même prodige comme ^'un fait avéré, et dit aux païens : « Vous le trouverez consigné dans vos annales (1). » Thalius el Phlégon , auteurs grecs, qui florissaienl, l'un dans le premier siècle ae Vère chrétienne, el l'autre sous le règne d'Adrien, font mention de ce grand événement. Voici les propres paroles de Phlégon : « La quatrième année de la 202* olymf piade, il y eut la plus grande éclipse qui fût jamais ; à la sixième' « heure, le jour fit place à des ténèbres si épaisses qu'on vit les « étoiles, et un horrible tremblement de terre renversa plusieurs mai « sons dans la ville de Nicée en Bithynie. » Or, la quatrième année de la 202» olympiade, ainsi que l'ont calculé les savants, correspond parfaitement à l'année de la mort de Jésus-Christ.
Ces ténèbres ont été évidemment miraculeuses, puisqu'elles arrivèrent au temps où les Juifs célébraient leur Pâque, c'est-à-dire à la pleine lune de mars ; et quiconque a une légère teinture d'astronomie sait parfaitement qu'à la pleine lune une éclipse de soleil est impossible. De plus, d'après le récit des Évangélistes, « la terre fut couverte d'épaisses ténèbres, depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième, » c'est-à-dire depuis midi jusqu'à minuit, selon notre manière de compter. Or, la plus longue éclipse de soleil ne peut durer plus de cinq minutes.
1. Il existe encore un monument remarquable du tremblement de terre qui eut lieu à la mort du Sauveur : c'est la fente du rocher du Calvaire. Des voyageurs , trés-versés dans la connaissance des sciences physiques, nous assurent que ce rocher n'est point fendu naturellement, selon les veines de la pierre, mais d'une manière évidemment surnaturelle. La seule inspection des lieux a suffi pour convertir certains incrédules. Voici à ce sujet une anecdocte curieuse, racontée par le célèbre Addisson.
< Un gentilhomme anglais, très-estimable, qui avait voyagé dans la Palestine, m'a assuré que son compagnon de voyage, déiste plein d'esprit, s'amusait, chemin faisant, de toutes les histoires que lef
(1) Ettaraen eum mundi casum relatum in arcanis vestris babetU. Tertull. Apolog.
prêlres catholiques voulaient lui conter sur les lieux sacrés et les re liques. Ce fut dans la vue de s'en moquer, qu'il alla visiter les fentes du rocher que l'on montre sur le mont Calvaire, comme l'effet du tremblement de terre arrivé à la mort de Jésus-Christ, et que l'on voït aujourd'hui renfermé dans le vaste dôme construit par l'empereur Constantin. Mais, lorsqu'il vint à examiner ces ouvertures avec l'exactitude et l'attention d'un naturaliste, il dit à son ami : Je commence à présent à être chrétien. J'ai fait, continua-t-il, une longue étude de la physique et des mathématiques, et je suis convaincu que ces ruptures du rocher n'ont jamais été produites par un tremblement de terre ordinaire et naturel. Un ébranlement pareil eût, à la vérité, séparé par ses secousses les divers lits dont la masse est composée; mais c'eût été en suivant les veines qui les distinguent, et en rompant leurs liaisons par les endroits les plus faibles. J'ai observé que cela est ainsi en d'autres rochers que les tremblements de terre ont soulevés, et la raison ne nous apprend rien qui ne s'y conforme. Ici, c'est tout autre chose; le roc est partagé transversalement; la rupture croise les veines d'une manière étrange et surnaturelle. Je vois donc clairement et démonslralivement que c'est le pur effet d'un miracle, que ni l'air, ni la nature ne pouvaient produire. C'est pourquoi, ajouta-t-il, je rends grâce à Dieu de m'avoir conduit ici pour contempler ce monument de son merveilleux pouvoir, monument qui met dans un si grand jour la divinité de Jésus-Christ. »
De la Rel. chrét., tom. Il, p. 120.
2. Saint Louis jeûnait tous les vendredis de l'année, en l'honneur de la Passion du Sauveur. Il ajoutait au jeûne l'abstinence de toute sorte de fruit et de poisson, les vendredis de lavent et du carême. Le jour du vendredi saint, il faisait l'adoration de la croix, les mains jointes, les pieds nus, les yeux baignés de larmes, en un mot, avec de si grands témoignages de dévotion que toute la cour en était touchée.
C'est à la piété de ce grand monarque que la France doit le bonheur de posséder une des plus précieuses reliques de la Passion de Notre-Seigneur, la couronne d'épines. Baudouin, empereur de Conslantinople, pressé par le besoin d'argent, lui fit savoir qu'il serait obligé de la mettre en vente; et le roi de France, poussé par la dévotion et par la crainte que la sainte relique ne tombât entre des mains profanes, l'acheta environ cent mille francs. Transportée de Constantinople à Venise et de Venise en France, la couronne, accueillie sur tout son passage avec les démonstrations de piété les plus empressées et toutes les pompes de l'Église, arriva à Paris dans les premiers jours du mois d'août 1238. Le roi lui-même et son frère \e comte d'Artois, dépouillés de tous leurs insignes et marchant les pieds nus, la portèrent de l'abbaye de Saint-Anioine des Champs, où on avait fait une station, au palais de la Cité. Tous les seigneurs
àe la cour, tous les dignitaires de l'Église formaient le cortège, auquel s étaient réunies toutes les paroisses de Paris. La sainte couronne, qu'il avait fallu plusieurs fois retirer de sa triple enveloppe de bois, d'argent et d'or, pour l'exposer à la ferveur impatiente des Parisiens, fut provisoirement déposée dans la chapelle de Saint-Nicolas. Mais le pieux monarque se mit aussitôt en devoir de lui faire construire un sanctuaire plus digne de la recevoir. Par ses ordres, on vit s'élever, en moins de dix ans, une église magnifique, connue sous le nom de Sainte-Chapelle, chef-d'œuvre d'architecture et enrichie des plus belles décorations. La sainte couronne y est demeurée jusqu'à nos troubles révolutionnaires; depuis, elle a été transférée à la métropole, où on l'expose tous les ans, au mois d'août, à la vénération des fidèles.
L'église cathédrale de Rodez se glorifie aussi de posséder, et conserve, dans le trésor de ses reliques, une épine détachée de la couronne de Notre-Seigneur.
3. Malgré les grandes idées de paix, de salut, de liberté, de vie que la croix nous rappelle, on voit cependant, au sein du christianisme, certaines gens que la seule vue de ce symbole sacré importune et irrite. Lors de la première révolution, celle de 93, on la fil disparaître entièrement du sol de la France pour mettre à sa place, quoi? un tronc stérile nommé arbre de la liberté'. Et précisément alors il n'y eut plus de liberté, plus de paix , plus de sécurité; et l'échafaud en permanence faisait tomber des milliers de tête par semaine. Terrible effet des vengeances célestes I — Après la révolution de juillet 1830, il se trouva aussi des hommes impies et aveugles qui abattirent les croix. Plusieurs de ces malheureux, qui eurent l'audace de porter leurs mains sacrilèges sur ce signe de la rédemption du genre humain, ne tardèrent pas à porter la peine de leur crime. Les journaux du temps ont rapporté plusieurs faits importants et îerribles . Entre autres exemples , voici ce qu'on écrivit de Reims : « Tout ce qui conserve en France un cœur honnête et religieux, nonseulement parmi les catholiques et les amis de la monarchie, mais encore parmi les honnêtes gens de tous les partis, avait profondément gémi sur le sacrilège affreux et sur les abominations qui ont été commises à Reims, envers une image du Christ, que l'on avait traînée dans 1 i fange des rues, après l'av-oir arrachée de la croix, qui venait d'être abattue sur le calvaire de la missioL. Un de ces individus qui s'étaient le plus signalés par la fureur et les emportements de leur impiété, vient de mourir à l'hôpital de Reims, d'une colique néphrétique et dans les souffrances les plus aiguës. Un autre est tombé de sa fenêtre, et n'a pas survécu plus d'une heure à cette chute. Un troisième, qui avait brisé la tête du crucifix , était avanitu«r à l'article de la mort, à l'hôpital de cette ville, où, du reste, il
n'a cessé de manifester le repentir le plus profond. Enfin, 1 instigateur du sacrilège, lequel était bien connu pour avoir salarié les principaux agent& de cette profanation, vient de mourir hydrophobe, à la suite de plusieurs morsures de son chien. >
4, Saint François d'Assise était tellement enflammé d'amour pour Jésus crucifié, qu'il ne désirait rien tant que de se rendre entièrement conforme à son divin modèle. Aussi mérila-t-il de recevoir de Notre- Seig-neur une des grâces les plus étonnantes et les plus extraordinaires dont il soit fait mention.
Vers la fête de l'Ex-iltation de la sainte croix, étant en prières sur le mont Alverne, il s'élevait à Dieu par l'ardeur séraphique de se» désirs, et se transformait, par les mouvements d'une compassion tendre et affectueuse, en celui qui, par l'excès de sa charité, a voulu être crucifié pour nous. Il vil comme un Séraphin, ayant six ailes éclatantes et toutes de feu, qui descendait vers lui du haut du ciel. Ce Séraphin vint d'un vol rapide se placer dans l'air auprès de lui. Entre ses ailes paraissait la ligure d'un homme crucifié, qui avait les mains et les pieds étendus et attachés à une croix. Ses ailes étaient disposées de manière qu'il en avait deux sur la têie, qu'il en étendait deux pour voler, et qu'il se couvrait tout le corps avec les deux au'.res. A ce spectacle, François fut extraordinairement surpris ; «ne joii mêlée de tristesse remplit son cœur. La présence de Jéaus-Christ, qui se montrait à lui sous la figure d'un Séraphin, dune manière si merveilleuse et si tendre, lui causait une douceur inexprimable; mais ce douloureux spectacle de son crucifiement le pénétrait d'une vive compassion, et il en avait l'âme transpercée comme d'un glaive. Réfléchissant que l'état de souffrance ne pouvait convenir à l'immortalité d'un Séraphin, une lumière intérieure lui découvrit que l'objet de cette vision était de lui faire comprendre que c'est moins le martyre de la chair que le feu de l'amour, qui transforme en une parfaite ressemblance avec Jésus-r.hrist crucifié. Après un entretien secret et familier, la vision disparut; mais son âme resta embrasée d'une ardeur séraphique et son corps fut extérieurement marqué d'une figure semblable à celle d'un crucifix, comme si sa chair amollie et fondue par le feu, avait reçu l'impression d'un cachet ; car aussitôt les marques des clous commencèrent à paraître dans ses mains et dans ses pieds, îô'iles qu'il les avait vues dans l'image de l'homme crucifié. On vit ses pieds *it ses mains percés de clous dans le milieu. Les têtes des clous, rondes et noires, étaient au-dedans des mains et au-dessus des pieds; les pointe.s, qui étaient un peu longues et qui paraissaient de l'autre côté, se recourbaient «t surmontaient le reste de la chair dont elles sortaient. François avait aussi â son côté droit une plaie rouge, comme s'il eût été percé d'une lance. Celle plaie jetait souvent du sang qui trempait sa tunique et ce qu'il portait sur les reins. François prit I. IT '
le plus grand soin pour dérober à la connaissance des hommes ce qni s'était passé en lui. Malgré toutes ses précautions, plusieurs personne» virent les plaies miraculeuses imprimées sur son corps. Il vécut encore, iiprés ce prodige, deux années, qui furent en quelque sorte un martyre d'amour. D. Bonavent., c. un, 14.
5. On ne peut assez admirer la tendre dé\oiion que le vénérable serviteur de Dieu, Benoît-Joseph Labre, avait au chemin de la croix. 11 y a à Rome un ancien amphithéâtre que l'on appelle vulgairement le Colysée, dont une grande partie a échappé à la durée des temps. C'était là que l'on exposait aux bêtes les premiers chrétiens, qui persévéraient dans la profession de la foi ; et nous apprenons, par les actes des martyrs, qu'il y en eut tant de milliers d'immolés que tout le sol de ce vaste bâtiment fut empreint du sang de ces généreux confesseurs. Le pape Benoît XIV, plein de respect pour un lieu si vénérable, en orna l'intérieur de petites chapelles distribuées par ordre, avec des peintures qui représentent les différentes stations que fit IS'otre-Seigneur montant au Calvaire. Ce monument eut tant d'attraits pour le vénérable Benoît-Joseph qu'il en fit sa demeure ordinaire da jour et de la nuit. Il le regardait comme la solitude la plus agréable qu'il pût jamais trouver; il s'y mettait à couvert des injures de l'air, dans une caverne obscure, qui avait autrefois ser\i de tanière aux bêles destinées à dévorer les martyrs. Pendant les premières années qu'il fut à Rome, il employa la plus grande partie du jour, soit à parcourir les stations du Colysée, en méditant les mystères de la passion de Jésus-Christ, soit à y entendre la parole de Dieu, que des prêtres zélés y viennent fréquemment prêcher. Pour la nuit, elle était partagée entre la prière, la visite des petites chapelles, et un court sommeil qu'il prenait dans le lieu d'horreur dont nous venons de faire la peinture. Dans les dernières années de sa vie, malgré les infirmités qui vinrent l'assaillir, sa dévotion pour le chemin de la croix, bien loin de diminuer, s'augmenta de plus en plus, et il fit toujours ses délices de vaquer à ce saint exercice.
Instruc. pour le Chem. de la Croix.
Vous tous qui voulez vous sauver, imitez Jésus, la sainte Vierge, les saints; faites tout ce qu'ils ont fait, et vous obtiendrez indubitablement les mêmes grâces, les mêmes vertus. Et surtout n'oubliei jamais qu'il n'y a point d'autre chemin, pour aller au ciel, que le chemin rojal de ia croix.
NEUVIÈME INSTRUCTION
Signe de la Croix. — Son efficacité. — Quand fî»ut-il le faire, el avM quelles dispositions?
D. Pourquoi appelle-t-on le signe de la croii le signe d'un chrétien?
R. Parcequ'en le faisant nous montrons que nous sommes les disciples de Jésus-Christ crucifié pour notre salut.
On appelle signe une marque à laquelle on reconnaît une personne ou une chose. Or, la marque à laquelle on distingue un chrétien, c'est-à-dire un disciple de Jésus-Clirist, d'un païen, d'un turc ou d'un juif, c'est le signe de la croix. Quiconque le retrace sur lui-même, fait par là une profession ouverte de christianisme. Aussi les martyrs manifestaient leur croyance par ce signe, et, lorsqu'on demandait aux premiers chrétiens leur religion, ils se contentaient souvent, poiu" toute réponse, de faire le signe de la croix.
D. Faites le signe de la croix ?
R. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi 8oit-il .
On fait le signe de la croix en portant la main du front à la poitrine, et ensuite de l'épaule gauche à l'épaule droite, et on prononce, en même temps, ces mots : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ce sont les propres paroles de Jésus-Christ, lorsqu'il institua le baptême (1).
Ce signe nous rappelle les mystères tondamentaux de la religion. C'est un acte de foi, par lequel nous confessons l'adorable Trinité, en nommant distinctement les trois personnes; et, par la figure de la croix que nous formons sur nous, nous confessons aussi l'incarnation et la mort de Jésus-
(1; Math., xxvai, 19.
Christ. Trois paroles et un simple geste suffisent pour retracer à notre esprit ce qu'il y a de plus admirable dans le christianisme^ et pour excite? dans nos âmes les plus fervents et les plus profonds sentiments d'adoration, de reconnaissance, d'amour, de louange et de piété.
Ce signe a une vertu et une puissance merveilleuses.
1° // est d'une force terrible contre les démons. Les saints Pères nous attestent qu'il suffisait pour les mettre en fuite, et pour déconcerter tous leurs prestiges dans les cérémonies magiques des païens (1). C'est par ce signe que les apôtres ont opéré les plus grands prodiges. Par ce signe, saint Pierre fit tomber des nues l'orgueilleux Simon ; par ce signe, saint Antoine dispersait les spectres et les fantômes qui venaient troubler le silence de ses méditations*; par ce signe, tous les saints ont été vainqueurs des puissances de ténèbres. Comme c'est la croix qui les a renversés de leur trône et dépouillés de leur empire, les esprits infernaux ne peuvent en soutenir l'aspect.
2" Jl dissipe les tentations. Elles proviennent ordinairement de la malice du démon, qui rôde sans cesse autour de nous pour nous perdre. Or, toutes ses illusions sont dissipées, tous ses pièges sont déjoués par le signe de la croix, dit saint Athanase {^).
Couvrez-vous, ajoute saint Éphrem, du signe de la croix comme d'un bouclier,... car c'est là une armure invincible, et nul ne pourra vous nuire, tant que vous en serez revêtus (3).
Dans toutes les tentations, continue saint Grégoire de Nazianze, et particulièrement dans la colère, le signe de la croix est un bouclier contre lequel les traits de l'ennemi viendront s'émousser. Tournez-vous vers Dieu, priez-le de vous protéger, de guérir votre passion, de vous être pro-
(1) Lad., Inslit., 1. IV, c. xxvii. — De morte j)ersecut.,c. x.
(2j D. Allian., De inarnat. Verbi, n. 47.
(8) D. Ephrem., De panoplid seu armaturd tpirituali.
pice; puîs^ armez-vous du signe de la croix, que redoutent les démons et devant lequel ils prennent la fuite. Cette précaution m'a toujours réussi (1).
Saint Jérôme donne le même conseil à la jeune vierge Eustochie. Si, étant au lit, vous êtes troublée par le désordre de vos sens ou de votre imagination, ayez recours, lui dit-il, au bouclier de la foi; armez-vous du signe de la croix; les feux de la concupiscence s'éteindront et laisseront votre âme en paix (2).
Enfin, la vertu de ce signe est telle que saint Clu^ysostome rappelle un préservatif contre tout mal, et un remède contre toute maladie.
Si nous n'en profitons pas, c'est notre seule négligence qu'il faut accuser.
3^ Il attire les bénédictions célestes. C'est pour cette raison que rÉglise l'emploie et le répète sans cesse dans ses cérémonies, dans l'administration des sacrements, pendant le sacrifice de la messe, dans les exorcismes, dans tout le culte extérieur. « S'agit-il de baptiser quelqu'un, dit saint Chrysostome, de lui donner la nourriture mystique, de le confirmer dans la foi, de le consacrer prêtre du Seigneur, la croix, cet emblème sacré de la victoire, est toujours là (3). » Et nous dirons encore, en poursuivant la pensée de ce saint Père : s'agit-il de bénir l'eau, le pain, le vin, l'huile, les autels, les temples, les maisons, les fruits de la terre ou quelque autre chose que ce soit, toujours on a recours au signe de la croix. L'Église en use de la sorte, pour nous faire voir que toutes les grâces d'en haut nous sont accordées en considération des mérites et des souffrances de Jésus crucifié.
Le signe de la croix nous procurant de si précieux avantages, devons-nous en rougir? Mais quoi! les entants du
(1) D. Greg. Nazianz., Carmen adv. iram (5) D. Hieron., Epist. xviii ad Eustoch. (3) D. Chrys., Homil. liv in Math.
siècle sont si fiers des marques d'honneur qui leur ont été décernées par les princes de la terre, et le chrétien n'oserait porter la livrée du Roi des rois! Que les Juifs se scandalisent de la croix de Jésus-Christ, qu'elle paraisse un objet de dérision et de folie aux Gentils et aux impies; elle est, pour le vrai chrétien, la manifestation de la puissance et delà sagesse divines ; elle est une source de gloire et de salut; par elle nous vraincions le monde, par elle nous gagnerons le ciel, a Non, non, ne rougissez pas de la croix de Jésus- Christ, vous dit saint Cyrille de Jérusalem ; si d'autres la cachent, ne les imitez pas ; portez-la ouvertement sur votre front (1). » — c( Peignez, vous dit encore saint Éphrem, sculptez ce signe divin sur vos portes, sur vos fronts, sur vos yeux, sur votre bouche, sur votre poitrine et sur tous vol membres; car ce signe est Tespérance de monde (2). » Malheur donc à quiconque est assez lâche pour ne pas oser imprimer sur soi le signe auguste de sa rédemption ; il abjure sa foi, il n'est plus chrétien.
Quand devons-nous faire le signe de la croix?
1° Choque matin, en nous éveillant, car notre première pensée doit être pour le ciel, pour le Dieu qui nous a rachetés. Le premier usage que nous devons faire de nos sens et de toutes nos facultés, au sortir du sommeil, c'est de les consacrer à celui qui nous les a donnés et qui nous les conserve avec une si vigilante sollicitude. Que de bénédictions on attire sur la journée, lorsqu'on la commence au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit !
2° Chaque soir, en nous couchant. Le sommeil est l'image de la mort, et sommes-nous assurés que nous ne nous ré- T'eillerons pas dans l'éternité ? Nous devons donc nous endormir sous les auspices de la croix. Protégés par ce signe sacré, nous n'aurons rien à craindre de l'ennemi de notre salut ; et nous reposerons en paix comme Jonas sous le
(J) D. Cyrill., Catech. iv, n. 10.
(2) D. Ephrem., Serm. de pretiosd cmce.
lierre, comme Abraham sous les ombrages de Mambré. Le lion infernal n'osera pas s'approcher de notre couche, après que nous l'aurons mis en fuite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
3" Au commencement de nos prières. Car ce n'est que par la vertu de la croix, qu'elles peuvent être agréables à Dieu. C'est d'ailleurs un excellent moyen de fixer notre attention et de nous prémunir contre les distractions, que de commencer tous nos actes religieux au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
4® Au commencement de nos principales actions. Telle était la coutume des premiers fidèles. « A chaque pas que nous faisons, dit Tertullien, soit que nous entrions ou que nous sortions, lorsque nous prenons nos habits, que nous allons au bain, à table, au lit, lorsque nous prenons une chaise ou une lumière, nous formons la croix sur notre front. Il n'y a pas, ajoute-t-il, de loi formelle dans IKcriturc qui l'ordonne, mais c'est une pratique que la tradition nous enseigne, que la coutume confirme et que la foi observe (l). » Avant donc de nous mettre à l'ouvrage, ayons soin de nous fortifier par ce signe de salut. La vertu de la croix se répandra dans nos âmes, dans tous nos membres; et nous ne travaillerons qu'avec plus de zèle et d'ardeur. Nos travaux fructifieront non-seulement pour la terre, mais encore pour le ciel; et la grâce de Dieu adoucira nos peines et nos fatigues. Si nous avions soin de mettre en tête de toutes nos actions le signe de la croix, qu'elles seraient alors saintes, méritoires, agréables à Dieu ! Que de péchés nous éviterions ! Car enfin, si on y pensait bien, qui oserait commettre une injustice ou se livrer à l'impureté, après avoir fait le signe de la croix ? Et qui oserait faire le signe de la croix, au moment où il médite le mal? Sa main ne resterait-elle pas immobile et sa langue glacée? ou, s'il achevait le signe de la croix, ne renoncerait-il pas aussitôt à la détestable
(1) Tertul., De coronâ, c. iv.
pensée d'offenser son Dieu, en renouvelant le péché que le Seigneur déteste et qu'il a expié par la croix ? Toute intention sera droite et pure sous Tinfluence de ce signe sacré de notre salut ; on ne commettra jamais de mauvaise action, et on sanctifiera toutes ses occupations, si on entreprend toujours son travail au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit.
5° Avant et après les repas, a Lorsque vous vous mettez à table, dit saint Athanase, faites le signe de la croix sur votre pain, avant de le rompre ; faites-le sur votre front, lorsque vous sortez de table. » Jésus-Christ lui-même nous a donné l'exemple de la bénédiction des mets avant de prendre la nourriture corporelle, et de l'action de grâce après l'avoir prise. Il bénit les pains et les poissons miraculeux qu'il fit distribuer dans le désert, et il leva les yeux au ciel, d'où nous viennent tous les dons (1). Après la cène, il rendit grâces à Dieu avec ses apôtres (2).
Ne manquons donc jamais, avant nos repas, d'invoquer le Seigneur, en faisant le signe de la croix, afin de rendre cette action, toute terrestre et animale qu'elle est, profitable à notre âme en même temps qu'à notre corps. « Car, soit que nous mangions, soit que nous buvions, dit l'Apôtre, nous devons tout faire pour la gloire de Dieu (3). » Le signe de la croix servira surtout à nous préserver de la gourmandise et de l'intempérance. Quoi de plus propre, en eff'et, à nous tenir en garde contre la sensualité que le signe de la mortification et de la pénitence, que le signe d'un Dieu abreuvé de fiel et de vinaigre et mort sur un infâme gibet î
On raconte que saint Benoît, sur le point de boire un vase empoisonné qu'on lui avait préparé, fit un signe de croix, et qu'aussitôt le vase se brisa entre ses mains. Le poison du
(1) Acceptis quinque panibus et duobus piscibas, aspiciens in cœlum benedixit. Math., xiv, 19.
(2) Et, hymno dicto, exierunt in moutem Oliveti. Math.., xxvi, 30.
(3) I. Cor., x, 31.
péché n'est pas moins à craindre ; et, comme il se glisse trèsfacilement dans nos mets, souvent même sans que nous nous en apercevions , notre devoir n'est-il pas de nous en garantir par la vertu de la croix de Jésus-Christ ?
Ne manquez pas non plus^ en quittant la table, de remercier le Seigneur, qui pourvoit à notre subsistance et nous donne le pain de chaque jour. Combien de chrétiens qui négligent ce devoir essentiel et si doux à remplir, qui mangent et boivent, le dirai-je ? comme des animaux, sans songer au Père céleste qui les nourrit. C'est fort souvent autour des tables les mieux servies et les plus somptueuses qu'on oublie celui de qui l'on tient tous ces dons. On est touché de voir le pauvre manger un pain grossier qu'il a gagné à la sueur de son front, et en même temps bénir et adorer son Dieu ; et le riche, qui s'engraisse de mets délicieux, craindrait-il de passer pour un esprit faible, s'il en témoignait à Dieu sa reconnaissance ? Et quel scandale encore, quelle impiété, s'il osait tourner en ridicule ceux qui s'acquittent d'une obligation si sacrée !
Mais laissons les méchants insulter à la bonté divine ; tôt ou tard, ils reconnaîtront leur ingratitude et leur folie. Pour nous, remercions Dieu avec une tendre effusion de cceiu" de tous les bienfaits qu'il nous accorde ; et, par le signe de la croix, qui nous a rendu la vie spirituelle, rendons-lui grâces de la vie corporelle qu'il nous conserve, qu'il soutient et qu'il fortifie en nous tous les jours. Sans jamais rougir de cette pratique que la religion nous suggère et que la piété nous dicte, en présence même des incrédules et des libertins, commençons et terminons nos repas au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
6** Dam les iangcrs. Nous en sommes environnés de toutes parts, et notre vie est un prodige continuel, au milieu de tant de périls qui nous menacent. Si donc l'éclair brille, si la foudre gronde, si vous vous trouvez au milieu d'un torrent prêt à vous entraîner, ou à travers des flammes qui vous brûlent, ouelque malheur qui vous arrive, de quelque
manière que votre vie soit exposée, ayez recoui'S à Dieu, comme les apôtres (l). En même temps, armez-vous du signe delà croix, et détestez vos péchés. Peut-être que Dieu vous déli\Tera du péril ; ou, si votre dernière heure est arrivée, si votre corps périt, votre âme sera sauvée ^.
7° Dans les tentations. Sentez-vous que la passion l'emporte, que vous êtes près de succomber, armez-vous de ce signe céleste, dites avec un saint courage : « Fuyez, ennemis de mon salut ; voici le lion de la tribu de Juda, voici l'étendard de celui qui vous a foudroyés (2). » C'est par la croix qu'il a triomphé de l'enfer ; c'est par ce signe que ses disciples ont toujours été vainqueurs, et que j'espère aussi être vainqueur moi-même. » Ces salutaires pensées ranimeront votre confiance ; vous sentirez vos forces renaître, et le tentateur se retu-era confondu. Ainsi, en quelque fâcheuse situation que \o\is vous trouviez, si la volupté se présente à vous avec ses charmes trompeurs, si de mauvaises pensées souillent votre imagination, si de mauvais désirs s'élèvent au fond de votre cœur, si la chair se révolte contre l'esprit, ayez recours à la croix de Jésus-Christ. Entendez-vous de mauvais propos qui alarment votre pudeur, êtes-vous sollicité au péché par un ami perfide, vous trouvez-\ous engagé dans une rencontre périlleuse ; faites sur vous le signe de la croix et vous résisterez au mal. C'est ainsi que les martyrs ont triomphé des plus horribles persécutions. Saint Euplius, avant de répondre au président devant lequel il avait été traduit, fit liardiment le signe de la croix sur son front, et fut ensuite invincible à toutes les promesses et à toutes les menaces. Saint Théodote, amené devant le juge, arma tout son corps de signes de croix, et sa constance fut inébranlable.
Mais, pour que ce signe ait toute son efficacité, nous devons le faire, non pas machinalement, par pure routine, non
(1} Domine, salva nos, perimus. Maih., vin, 25.
(î) Fugile, partes adversae, vieil leo de tribu Juda. i4f oc.,v,5.
pas avec précipitation et légèreté, comme il n'arrive que trop souvent, mais avec une foi vive, avec une ferme confiance, et une respectueuse lenteur en portant la main aux endroits indiqués. Nous devons songer que nous retraçons sur nous rimage la plus auguste, puisque c'est celle de Tinstrument sacré de notre salut. Faire ce signe sans attention, sans aucun sentiment de piété, c'est le profaner. En même temps que nous le formons sur notre corps, nous devons l'avoir imprimé dans nos cœurs. Car il ne suffit pas de nous déclarer disciples de Jésus-Christ, enfants de la croix ; il faut encore que nous nous montrions tels dans toute notre conduite, par la patience, l'humilité, la résignation, et les autres vertus dont Jésus- Christ nous a donné le précepte et l'exemple. Employer sans cesse le signe de la croix, et vivTe comme si on était l'ennemi de la croix, ce n'est qu'un simulacre de religion, c'est une véritable hypocrisie. Si l'on n'a pas l'esprit de Jésus crucifié, que sert-il d'en représenter sur son corps l'image auguste et sacrée ?
Pour nous résumer, nous dirons que mépriser le signe de la croix, c'est une impiété ; l'omettre, quand on est persuadé de sa vertu, c'est une négligence coupable; le faire sans respect et sans aucune attention, c'est un geste frivole et de nulle valeur ; il n'est vraiment signe de salu que pour ceux qui le font avec foi et recueillement, avec amour de Dieu et componction de leurs fautes.
TRAITS HISTORIQUES
1. Plusieurs philosophes païens, curieux de voir un solilaire dont la renommée publiait tant de merveilles, visitèrent souvent saint Antoine, dans le dessein de disputer avec lui. Il leur prouvait, d'une manière invincible, que la religion chrétienne est la seule vraie, la seule qu'on puisse professer avec sûreté. « Nous autres chréliens, leur c disait-il. en prononçant seulement le nom de Jésus crucifié, nous « mettons en fuite ces démons que vous adorez comme des dieux. « Leurs prestiges et leurs charmes perdent toute leur force où le signe « 4e la croix est formé. » Il confirmait ce qu'il avait avancé, en invo-
f uant le nom de Jésus et en faisant le signe de la croix sur des possédés qui, se trouvant tout à coup délivrés, se levaient pour témoigner à Dieu leur reconnaissance. D. Athanas., n. 80.
2. Presque à chaque page de l'Histoire ecclésiastique, nous trouvons quelque merveille opérée par la vertu du signe de la croix. Nous n'avons fait que copier au hasard les traits suivants.
Saint Guillaume, archevêque d'York, rentrant dans son diocèse, au retour d'un voyage qu'il avait fait à Rome, fut reçu par son peuple avec de vives démonstrations de joie. On s'empressait de toutes parts de se procurer le bonheur de le voir. Le concours qui se fit à cette occasion fut si nombreux, que le pont de bois qui était sur l'Ouse, au milieu de la ville d'York, se rompit et qu'un grand nombre de personnes tombèrent dans la rivière. Cet accident pénétra le saint de douleur ; il forma le signe de la croix sur les eaux, et adressa au Ciel une prière fervente. Tout le monde attribua à sa sainteté et à son crédit auprès de Dieu la conservation miraculeuse de tous ceux qui étaient tombés dans la rivière, surtout celle des enfants, aui se sauvèreat sans en excepter un seul.
Saint Dominique étant allé à Rome, sur l'invitation du Pape, pour y fonder un couvent de son ordre, prêchait dans l'église de Saint- Pierre avec tant d'éloquence et de zèle, qu'il y avait à ses sermons un concours prodigieux de peuple. Son ministère fut honoré de plusieurs miracles éclatants, et on le surnomma le Thaumaturge de son siècle. Une femme, nommée Guta-Dona, étant retournée chez elle, après avoir entendu prêcher le saint, trouva son enfant mort dans le berceau. Accablée de douleur, elle le prend dans ses bras, et va trouver saint Dominique, et, ayant mis l'enfant à ses pieds, elle se prosterne devant lui en fondant en larmes. Dominique, touché de compassion, se retira un peu, se jeta à terre, et, après une courte prière, s'approcha de l'enfant, fil sur lui le signe de la croix, et, l'ayant pris par la main, le releva sain et sauf et le rendit à sa mère, lui défendant d'en parler à personne. Mais, dans l'excès de sa joie, elle ne put s'empêcher de publier le miracle, en sorte qu'il vint aux oreilles du Pape, qui voulait le faire proclamer en chaire devant tout le peuple. L'homme de Dieu s'y opposa, protestant que, si on le faisait, il passerait la mer et ne paraîtrait plus jamais dans le pays.
Fleury, liv. Lxxviii, n» 31.
Saint Bernard, par le signe de la croix, guérissait, ainsi que beaucoup d'autres saints, les aveugles, les boiteux, les sourds, les paralytiques. Saint François-Xavier calmait les tempêtes et faisait nombre de miracles. Combien de maladies et d'infirmités, jugées incurables par les médecins, ont été guéries parla vertu et le signe de la croix ! Et, si les miracles sont moins fréquents aujourd'hui, c'est que nous avons moins de foi, moins d'amour de Dieu ; c'est que nous longeons peu
à embrasser !a pénitence, à pratiquer les austérités de^ saints et à devenir saints comme eux. Ayons du moins une grande dévotion au signe de la croix ; et, puisque Dieu a voulu autoriser celle pieuse pratique par les merveilles les plus étonnantes, formons-Ib souvent sur nous-mêmes, sur notre bouche, sur notre poitrine. Servons-nous surtout de ce moyen pour obtenir de Dieu la grâce de souffrir avec patience et résignation les diverses afflictions qu'il lui plaira de nous envoyer.
PREMIERE INSTRUCTION
Jésus-Christ mort par un acte formel de sa volonté. — Son corps et son âme toujours unis à la Divinité. — Sépulture de Jésus -Christ. — Limbes des Pérès. — Joie des Saints à l'arrivée de l'âme de Jésus.
D. Qu'entendez-vous lorsque vous dites que Jésus-Christ est mort?
R. J'entends que son âme a été séparée de son corps.
. La mort n'est autre chose que la séparaticn de l'âme d'avec le corps. Quand Notre-Seigneur expira sur la croix, son âme se sépara de son corps^ qui resta dès ce moment sans mouvement^ sans action, sans vie.
Remarquons que Jésus-Clirist est mort comme homme et non comme Dieu, car la Divinité est immortelle. Mais Jésus-Christ, réunissant en sa personne les deux natiu-es divine et humaine, est mort selon la nature humaine dont il s'était revêtu, et en cela il a eu le sort commun à tous les hommes. Toutefois, une différence essentielle qu'il y a entre la mort de Jésus-Christ et celle des autres hommes, c'est
que,, tandis que nous sommes tous forcés de mourir, sans que nul puisse se soustraire à cette fatale nécessité, la mort de Jésus-Christ a été, au contraire, parfaitement libre et volontaire. Il n'y avait ni tourment, ni faiblesse, ni épuisement, ni rien au monde qui pût faire mourir Fauteur de la vie, avant qu'il y eût consenti. La sueur de sang au jardin des Oliviers, la flagellation, le couronnement d'épines, le crucifiement, tant de coups affreux qu'on lui avait portés, eussent été plus que suffisants pour lui donner la mort, si une vertu divine n'eût retenu en lui son âme mille fois prête à s'échapper. Mais toute la fureur des bourreaux était impuissante pour lui ôter la vie ; il la quitta de lui-même quand il voulut (1).
Ce qui prouve qu'il ne mourait pas par Tépuisement de ses forces, ni par nécessité, mais par choix, c'est le grand cri qu'il poussa en expirant (2). Chose si extraordinaire que le centenier qui le gardait, en fut tout étonné et s'écria qu'il était vraiment le Fils de Dieu. Ainsi la mort de Jésus- Christ, à la bien considérer, a été un vrai miracle puisque, bien loin de mourir par défaillance, comme le reste des hommes, il est mort, au contraire, par un efiet de sa toutepuissance.
D. Son corps et son âme ont-ils été séparés de la Divinité ? R. Non, son corps et son âme ont toujours été unis à la Divinité ; ils ont toujours été le corps et Tâme du Fils de Dieu.
Bien que le corps et l'âme de Jésus-Christ aient été séparés par la mort, cependant la Divinité demeura toujours unie à l'un et à l'autre, même pendant leur séparation. Le corps de Jésus-Christ, dans le tombeau, était toujours le corps d'un Dieu ; l'âme de Jésus-Christ, descendue aux enfers, était toujours Fâme d'un Dieu, et, par conséquent, on devait leur rendre toute sorte d'honneurs, d'hommages et
(1) Nemo lollit animam nieam à me, sed ego pono eam àmeipso» ioan., X, 18.
(2) Ëmissâ voce magnâ, expiravil. iJarc.,x\, 37.