LXXII
480 NEUVIÈME LEÇOW
pour lui un sujet de confusion et de trouble, a J'ai vu, difp il, les méchants jouir en paix des douceurs de Tabondance, et n'avoir d'autres peines que le choix des plaisirs 5 et, à cette vue, ma raison s'est troublée, et mes pieds chancelants ne pouvaient presque soutenir mon corps (1); r» et il ne s'est rassuré qu'en considérant les jugements de Dieu. Et, en effet, c'est au grand jour de sa manifestation que Dieu produira, aux yeux de l'univers, toute l'équité de cette injustice apparente, et qu'il dévoilera les sages motifs de sa conduite et les ressorts cachés de sa providence. 11 montrera devant tous les peuples que, s'il a éprouvé les justes par des afflictions, c'était pour les détacher de la terre, pour les récompenser au centuple; que s'il a laissé prospérer le méchant, c'était pour le gagner par ces marques de bonté, ou bien pour le li\Ter en proie à sa colère, s'il persistait dans son aveuglement; qu'il n'a toléré pour un temps le désordre et la confusion qui régnent sur la terre, qu'afin de mieux faire sentir aux hommes l'immortalité de leur àme et la nécessité d'une autre vie, où justice serait rendue à tous et chaque chose mise à sa place. Parce que j'étais patient, dira-t-il à l'impie, tu me prenais pour le complice de ton impiété, pour l'approbateur de ta malice (2), tu pensais que j'étais semblable à toi (3); mais je te réservais pour ce jour la honte et les châtiments que tu mérites. Et c'est ainsi que plus sa justice et sa sainteté auront été outragées sur la terre, plus il aura soin d'en relever l'éclat au jour du jugement.
3° Pour mieux récompenser les justes, et pour la plus grande confusion des méchants. Il y a des vertus inconnues, méprisées, persécutées; les hommes n'estiment que ce qui brille, et ils ne font aucun cas de la piété humble et
(1) Mei autem raoli sunt pede»» pacem peccatorum videns. Psal LXXII, 13.
(2) Servire me fecisii peccalis tuis. Is., xliii, 24.
C3) Exi8liT?')sti inique quôd ero lu! similis. Is., xlix, 21.
JUGEMENT PARTICULIER. 48 l
cacnee. Or^ il faut que tous ces faux jugements soient réformés au tribunal de Dieu, devant cette cour suprême qui jugera selon les règles de la parfaite et inflexible équité. Ames justes, ici-bas délaissées et gémissantes, peut-être indignement calomniées, consolez-vous; Dieu fera briller votre mérite dans tout son lustre et toute sa splendeur (1).
D'un autre côté, il est des impies loués après leur mort, comme s'ils avaient fait des actions de justice. On parle de leurs vertus, de leurs qualités, de leurs talents, peut-être ici-bas on honore leur mémoire, on célèbre leiu* nom, on leur dresse des statues; et, tandis qu'ils jouissent de Terre lu et de la crédulité des hommes, ils sont cependant les ennemis de Dieu, et des objets d'horreur et d'abomination devant lui. Il est donc de la sagesse de Dieu de détromper ceux qu'ils ont séduits et dont ils ont ravi l'admiration; et voilà pourquoi en même temps qu'il tirera les hunibles de la poussière, il renversera ces prétendus grands hommes de leur piédestal.
De plus, il est des œu\Tes, soit bonnes, soit mauvaises, qui n'auront leur consommation qu'à la fin des temps. Je m'explique. Un prédicateur annonce la foi dans une contrée, un écrivain compose un bon li\Te, un pasteur réforme sa paroisse; la semence qu'ils ont jetée fructifie et se propage de génération en génération. Ainsi encore, un père, une mère s'appliquent à former leurs enfants à la vertu, à leur faire aimer et pratiquer la religion; cette bonne éducation, que les enfants auront reçue, ils la transmettront à leur tour à leurs descendants, et la piété deviendra héréditaire dans une famille. Or, ce prédicateur, cet écrivain, ces bons parents ne méritent pas d'être récompensés seulement pour le bien qu'ils auront fait eux-mêmes pendant leur \ie, mais encore pour celui dont ils auront été la cause et que leurs bonnes œuvres auront produit après leur mort.
Pareillement, un hérésiarque, un écrivain licencieux, un
(1) Fulgebunt quasi splendor firmamenti. Dan., xn, 3« I. 21
pécheur scandaleux font un mal qui va toujours croissant. Leurs doctrines corrompues, leurs mauvais exemples sont comme une gangrène qui se répand de jour en jour; ils sont coupables et de tout le mal qu'ils font eux-mêmes, et de tout celui qui se fera dans la suite des temps à leur occasion; et Dieu leur demandera compte de toutes les âmes qu'ils auront perverties eux-mêmes, et de toutes celles que lem's écrits irréligieux, leurs leçons immorale* ou l'exemple de leur vie licencieuse pervertiront jusqu'à la fin des siècles. Quoiqu'ils ne soient donc plus sur la terre, leur péché dure encore, et s'accroît tous les jours. 0 mal affreux, mal incommensurable, que Dieu seul peut dignement apprécier !
Ainsi, ce n'est qu'au jugement dernier qu'on pourra voir toute l'étendue du bien qu'auront fait les hommes vertueux, et toute l'étendue et la gravité du mal dont se seront rendus coupables les méchants. Ce n'est qu'alors qu'on pourra bien comprendre cette juste proportion que Dieu fait mettre entre le mérite et la récompense, enti-e le crime et la punition.
Faisons dune de bomies œuvres pour qu'elles nous suivent après le trépas, et tremblons à la vue des suites incalculables que peut avoir le péché de scandale.
Une dernière question, et nous finissons. Quand viendra ce jour fatal du jugement dernier? — Pour ce jour et cette heure-là, dit Notre-Seigneur, nul ne la sait , pas même les anges qui sont dans le ciel, pas même le Fils de Dieu; le Père seul la connaît (1). Ce n'est pas que le Fils de Dieu l'ignore absolument, car il a la même science que son Père; mais il ne la sait pas par rapport à nous ; il ne la sait pas pour son Église, parce qu'il ne doit point la lui révéler. Adorons l'impénétrable secret de notre Dieu, et réprimons une vaine curiosité.
Ce qu'il y a de certain , c'est que le monde ne finira pas avant que l'Évangile n'ait été annoncé à toutes les nations
(1) ilalh. XXIV, 3e.
de la terre (1). C'est qu'à la fin des temps les Juifs se convertiront (2), et qu'ainsi le royaume d'Israël sera avantageusement rétabli (3).
Mais pourquoi Jésus-Christ a-t-il voulu nous cacher le jour de son dernier avènement? C'est afin que nous veillions continuellement pour ne pas nous laisser surprendre. Veillez, dit le divin Sauveur, parce que vous ne savez pas quand viendra le maître de la maison, si ce sera sur le soir ou vers minuit, ou le matin au chant du coq (4). Veillez donc et priez en tout temps. Et, pour mieux exciter notre attention et notre diligence, il nous rappelle ce qui arriva au temps de Noé, avant le déluge (5). Alors les honunes mangeaient et buvaient, épousaient des femmes et mariaient leurs filles, sans penser seulement à la catastrophe qui les menaçait ; ils méprisaient les avertissements et les exhortations du saint patriarche Noé, et le déluge arriva et les emporta tous. Il en sera de même à l'avènement du Fils de l'homme. Dans le temps même, dit l'ApAtre (6), où les hommes se croiront le plus en repos et en sûi-eté, ils se trouveront surpris tout d'un coup par une douleur imprévue et inévitable. Oh ! que cette incertitude est bien capable de nous faire tenir sur nos gardes? Soyons donc prêts en tout temps. Si maintenant l'heure fatale arrivait, si un ange descendu du ciel vous disait en ce moment : « Voici Dieu qui vient vous juger, » seriez-vous tranquilles? n'auriezvous rien à vous reprocher ? Eh bien ! faites à l'instant ce que vous voudriez avoir fait au jui-ement de Dieu; mettezvous dans le même état que vous désireriez être, s'il fallait tout à l'heure vous présenter au redoutable tribunal. Car ce n'est pas un ange qui vous parle, mais Dieu lui-même qui vous dit qu'il viendra comme im voleur, c'est-à-dire quand vous y penserez le moins.
(1) Math., XXIV, 14. — (2) Deut., xix. — Lev., xxvi.
(3) Act.,i, l.—{k)Marc., xiii, 33.
(5) Math., XXIV, 37. — (6) 1. Thess., v, 1.
0 mon Dieu, mon Sauveur et mon juge, ne me traitez pas selon toute la rigueur de votre justice, mais selon Tétendue de vos miséricordes ; j'avoue que je ne vous ai que trop offensé, mais désormais je marcherai avec fidélité dans la voie de vos commandements. Je Tai dit, je Tai juré et je tiendrai mon serment (1).
TRAITS HISTORIQUES
1. Dien fit autrefois comprendre au roi Balthaiar, d'une manière
bien terrible, qu'il pèse toutes les actions des hommes au poids de sa justice. Ce prince impie, donnant un festin à mille des plus grand» seigneurs de la cour, fit apporter les vases d'or et d'argent que son père Nabuchodonosor avait enlevés du Temple de Jérusalem, et les profana horriblement en y buvant, lui, ses femmes, et ses courtisans. Mais, lorsqu'il insultait ainsi au Dieu d'Israël, comme à un dieu faible qui n'avait pu résister à sa puissance, un grand prodige vint tout à coup renverser les idées de ce prince extravagant. Au moment même où il se livrait à tous les excès de la débauche, il vit paraître des doigts et comme la main d'un homme qui écrivit sur les murs de la salle ces trois mots : Mane, Thecel, Phares. Aussitôt son visage pâlit, son esprit se troubla, ses reins se relâchèrent, et, dans son tremblement, ses genoux se choquaient l'un l'autre. Il assembla les hommes les plus savants de son royaume, leur promettant les plus magnifiques récompenses, s'ils pouvaient lire et interpréter cette écriture; mais tous avouèrent leur impuissance, ce qui augmenta le trouble du roi. Alors, sur la proposition de la reine mère, il fit venir le prophète Daniel, qui lui expliqua les mots mystérieux de la manière suivante : Mane, Dieu a compté les jours de votre règne et il en a marqué la fin. Thecel, vous avez été pesé dans la balance et on vous a trouvé trop léger. Phares, votre royaume a été divisé, et il a été donné aux Mèdea et aux Perses La prédiction s'accomplit sur-le-champ ; cette nuit-là même, Babylone fut prise et Balthazar tué. — Il viendra aussi un jour, qui n'est pas bien loin de chacun de nous, où le pécheur verra s'accomplir en sa personne ces trois mol* terribles : Mane, Thecel, Phares. Quand sa dernière heure aura sonné, le souverain juge lui dira : c Mane^ le nombre des jours qui vous
(1) Joravi et statai custodire judicia justitiae ta». Psal. cxvui, 106.
avaient été donnés pour travailler à votre salut, est fini. Thecel, vous êtes trop léger de bonnes œuvres, et le poids de vos crimes vous entraîne en enfer. Phares, le royaume du ciel qui vous était destiné, vous est justement enlevé pour être donné à des chrétiens plus forts et plus vaillants que vous. » Craignons d'abuser plus longtemps de la clémence de notre Dieu, de peur qu'il ne nous frappe au sein de nos plaisirs, avant que nous ayons pu expier r«s prévarications par une sincère pénitence.
7. Pour faire mieux comprendre combien sera cruel et désespérant l'état du pécheur au tribunal de Dieu, voici ce que racontait un pieux et zéié missionnaire.
Lorsque j'étais jeune, disait-il, je m'introduisis une fois dans l'enceinte d'un tribunal, au moment où l'on allait prononcer la sentence d'un homme accusé d'assassinat. Je ne l'oublierai jamais ; il se tenait debout, mais ses jambes avaient peine à le porter; et, pour se soutenir, il était obligé de s'appuyer sur une barre de bois placée devant lui, à hauteur de la ceinture. De grosses gouttes de sueur coulaient le long de son visage ; il tremblait de tous ses membres. Parfois, il portail sur ses juges des regards suppliants, et puis, les trouvant froids et impassibles, il baissait la tête et semblait défaillir. Quand le président eut lu la fatale sentence, l'accusé fui saisi d'effrayanles convulsions ; il s'agitait, se déballait entre les gendarmes, comme l'animal qui sent pénétrer dans ses chairs le couteau du boucher, criant qu'il n'avait pas mérité la mort, qu'il ne voulait pas mourir. Plusieurs d'enlre vous ont peut-être été témoins de semblables événements. Eh bien, au lieu de ces juges qui sont des hommes, figurez-vous un Dieu tout-puissanl, qui n'a pas besoin d'entendre des témoins, parce qu'il a tout vu, tout entendu, parce qu'il a lu jusque dans les replis les plus cachés de voire conscience; un Dieu 4ui ne se laisse plus attendrir, parce que le temps des miséricordes est passé; un Dieu qui va prononcer une sentence contre laquelle il n'y aura point d'appel, et qui devra tout de suite s'exécuter. En présence de ce Dieu terrible, figurez- vous un pécheur endurci, un pécheur qui a refusé de faire pénitence, arrivant seul avec la conscience de son néant et le souvenir de tous ses crimes; de quel effroi devra-t-il être saisi! Car ce n'est pas seulement une vie courte, une vie terrestre qu'il va perdre, c'est une éternité de bonheur ; ce n'est plus une guillotine qu'il a devant les yeux, c'est l'enier ! 1 1
Dieu, voulant préserver toujours davantage ses élus de la corruption du monde, a pris soin d'imprimer dans leurs cœurs la plus vive terreur de ses jugements. Saint Arsène, sur le point de rendre son ime à Dieu, était saisi de crainte; le jugement de Dieu se présenta à lui avec tout son appareil, et il croyait expirer de frayeur. Ses disciples s'approchèrent et lui dirent: « Quoi ! Arsène, vous tremblez ! »
— « Oai, je tremble, répondit-il, et ce n'est pas seulement anjonr- « d'hui qae j'ai commencé ; depuis plus de quarante ans, je n'ai pas « cessé de redouter le jugement de Dieu. Sachez, mes frères, que le € juste sera à peine sauvé, et que deviendra le pécheur? »
On raconte aussi d'un saint abbé, nommé Agalhon, qu'étant a l'extrémité, il demeurait toujours les yeux ouverts vers le ciel, sans les remuer. Les îréres lui dirent donc : « Où croyez-vous être maintenant, notre père? » Il leur répondit : « En la présence de Diet», dont j'attends le jugement. » — t Mais, ajoulérent-ils, vous qui avez mené une vie si pure, pendant tant d'années, pouvez-vous le craindre? » — t J'ai toujours tâché, autant que j'ai pu, répondit If saint abbé, d'accomplir les commandements de Dieu; mais sais-je si mes actions lui seront agréables? Les jugements de Dieu sont bien différents de ceux des hommes ; et personne ne peut savoir positivement s'il est digne d'amour ou de haine. Je suis certain d'avoir pèche, mais je n'ai aucune certitude du pardon. »
Rdfin, Vie des Saints, iiv. III.
An sujet du compte terrible que nous aurons à rendre à Dieu» «aint Jean Climaque rapporte l'histoire suivante.
Un anachorète, nommé Etienne, après avoir mené une vie des plus austères et des plus saintes, tomba dangereusement malade. La veille de sa mort, il parut tout à coup comme hors de lui-môme, et, se tournant de tous côtés, il regardait à droite et à gauche de son lit ; et, comme s'il eût vu des personnes qui l'interrogeaient sur les diverses actions de sa vie, il répondait si haut que tous ceux qui étaient présents le pouvaient entendre. < Il est vrai, disait-il, j'ai commis cette faute, j'en demeure d'accord; mais j'ai jeûné pour cela tant d'années. » Puis il disait : c Nullement, cela est faux, je ne l'ai point fait. » Et ensuite : c Vous dites vrai, je le confesse ; mais j'en ai pleuré et fait pénitence. > Et à un autre reproche qu'on lui adressait, il répondait : c Non, non, c'est une pure calomnie. > Sur d'autres points, il était forcé de dire : « Je le confesse. Je n'ai point d'excuse à alléguer; mais Dieu est tout miséricordieux. » C'était un étrange spectacle, dit saint Jean Climaque, que d'entendre ce compte rigoureux qu'on demandait à ce saint solitaire de ses actions. Mais ce qui est encore plus épouvantable, c'est que les déDions, qui voulaient à tout prix emporter son âme, l'accusaient de péchés dont il ne se reconnaissait point coupable. Quoi ! mon Dieu, on anachorète^ qui avait passé quarante ans dans la solitude et qui y avait versé tant de larmes, avoue ne se pouvoir justifier de quelques-unes des accusations qu'on fait contre lui, et il nous a laissés dans l'incertitude de son salut, quand au sortir de celte vie on lui a demandé compte de ses actions ; et nous, nous vivrions sans aucune crainte et dans une molle indolence 1 Échelle spirit., 7« degré.