‹ Nouvelle explication du Catéchisme de Rodez (volume 5)Chapitre 17 sur 39 · DE L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE · texte numérisé non relu

DE L'ÉTERNITÉ MALHEUREUSE

du ciel; ce ne serait pas encore là l'Eternité. Et cèpe: ! rat il y aura un point dans l'Eternité, où un damné pourra dire que si Dieu eût conservé ses larmes, supposé même qu'il n'en versât qu'une tous les mille ans, il en aurait noyé l'univers. Dites donc tout ce que vous voudrez de FÉternité, ajoutez, multipliez tant qu'il vous plaira; jamais vous ne pourrez la comprendre. Mais ce qu'il vous importe de savoir, ce que vous ne devez jamais oublier, c'est qu'une seule larme d'une véritable pénitence peut maintenant éteindre pour vous les feux de l'enfer. N'attendez donc pas, pour apaiser le Seigneur, que l'Eternité vous accable de son poids et vous écrase sans ressource. Tandis qu"il en es* encore temps, mettez voire vie et votre salut en sûreté. Quelle que soit la multitude de nos crimes, les chemins de la miséricorde nous sont ouverts, et, pourvu que nous revenions à Dieu de tout notre cœur, nous aurons part aux joies célestes, qu'il a promises à ses élus.

'ÏRAIT3 HISTORIQUES.

1. Sainte Thérèse étant an jour en oraison, Dieu voulut lui faire voir ia place, que les démons lui avaient préparée en enfer. Elit se crut donc un instant transportée dans ce lieu de tourments, sans savoir comment cela lui était arrivé. L'entrée lui parut semblable à celle d'un four fori bas, fort serré et fort obscur; le terrain n'était que de la boue très-sale, d'une odeur insupportable, et pleine d'un grand nombre de reptiles venimeux. Elle se vit logée dans un creux fait dans la muraille, en forme de niche. « Là, dit-elle, je sentis mon < âme brûler d'un feu si horrible, qu'à grand'peine je pourrais le « décrire tel qu'il était, puisque je ne saurais même le concevoir. J'ai c éprouvé, au rapport des médecins, les douleurs les plus insuppor- « tables que l'on puisse endurer dans celle vie, tant par la contra» « tion des nerfs que de plusieurs autres manières; mais toutes cei « douleurs ne sont rien en comparaison de ce que je souffris alors. t Et cela même est encore peu, si on le compare à l'agonib où s? « trouve 1 âme. Il lui semble qu'on l'étouffé, qu'on l'étrangle; et soi c affliction et son désespoir vont jusqu'à un tel excès, que j'entn* t prendrais en vain de le décrire. C'est peu de dire qu'il lui par ah

« sans cesse qu'on la déchire sans cesse, parce que ce serait ainsi « une violence étrangère qui lui viendrait ôter la vie, au lieu que * c'est elle-même qui se l'arrache et se met en pièces. Quant à ce « feu et à ce désespoir, qui sont le comble de tant d'horribles tour- « mènes, j'avoue pouvoir encore moins les représenter. Je ne savais « qui me les faisait endurer; mais je me sentais brûler et comme « hacher eu mille morceaux. >

La sainte, en écrivant, six ans après, ce qu'elle avait souffert dans cette affreuse prison, en était encore tellement épouvantée, qu'il lui semblait que son sang se glaçait dans ses veines. « Aussi, ajoule-t- « elle, quelques douleurs que j'éprouve, je ne puis me souvenir de « ce que je souffris alors, sans que tout ce que l'on peut endurer icic bas, ne me paraisse méprisable. Brûler en ce monde n'est rien, en « comparaison de brûler en l'autre » Cependant Dieu ne lui Qt voir qu'une image d'une partie de l'enfer ; ce qui donne lieu de croire que, dans toute sa réalité, il est mille fois pire que cette peinture horrible qu'elle en a tracée.

Sainte Thérèse, sa vie, c. xxxn.

C'était la crainte du feu de l'enfer qui encourageai; saint Polycarpe à souffrir le martyre. Le proconsul lui dit: «Je vais t'exposer aux bêtes féroces, si tu ne renonces à Jésus-Chris'.. » — «Je ne les crains pas, répondit il; par les souffrances, j'arriverai à la couronne de justice. » — « Si tu méprises la dent des bêtes féroces, je te ferai consumer par le feu » — < Vous ms menacez d'un feu, qui brûle un instant et qui s'éteint aussitôt; car vous ne connaissez point le feu du jugement futur et du supplice éternel, qui est réservé aux impies. Mais fue tardez-vous? Faites-moi tout ce qu'il vous plaira. » Il prononçait ces paroles d'un ton plein de hardiesse et de joie, et le visage rempli de grâce, en aorte que le proconsul en était tout étonné. Edsébe, Hist. eccl. 1. IV. c. xv.

En l'an 235, deux pieuses personnes, Domnine et ThéoniUe, furent arrêtées comme chrétiennes, et mises en prison, en attendant l'arrivée du proconsul de Cilicie, nommé Lysias. Lorsqu'il fut arrivé, Domnine comparut, et Lysias lui dit : « Vous voyez ce feu et ces instruments de supplice, qui sont préparés pour vous; si vous voulez les éviter, venez et sacrifiez aux Dieux. » Domnine répondit : « Je ne crains que les tourments éternels et le feu qui ne s'éteindra jamais; et c'est pour ne pas y tomber que j'adore Dieu et Jésus- Christ, son Fils, qui a fait le ciel et la terre avec tout ce qu'ils renferment ; car, pour vos Dieux ce ne sont que des Dieux de bois et de pierre. » Lysias irrité ditaux bourreaux : « Dépouillez-la de ses habits et frappez-la de verges > Elle expira dans ce supplice, et son corps fut jeté dans le feu. ThéoniUe comparut ensuite, et Lysias lui dit: -, Vous voyez quels supplices attendent ceux qui refusent d'obéir. Je

DES UNS DEKMERES. 20k

tous conseille donc d'obuir et de sacrifier aux Dieux. > Théonille répondit : « Je ne crains que le f<.u éternel, et c'est pour ne pas y tomber oue j'adore Dieu et Jésus-Christ, son Fils. > Le juge, transporté de colère, la fit mourir dans les plus cruels tourments. Ainsi périrent ces deux saintes personnes, aimant mieux souffrir sur laterre les plus grands supplices que de s'exposer à être damnées.

Eist. e.cle'siast.

2. Toujours! jamais! mots terribKs, que la trompette de l'éternelle justice fera continuellement retentir en enfer. Le père Segneri le Jeune raconte, dans ses Exercices spirituels, qu'à Rome, où l'on exorcisait un possédé, on demanda au démon combien de temps il devait demeurer en enfer. Il répondit, avec l'accent de la rage, en frappant de la main sur un siège : « Toujours! toujours! » L'épouvante fut si grande que plusieurs jeunes gens du collège romain, qui se trouvaient présents, firent une confession générale et changèrent de vie, pour avoir entendu ces deux paroles : « Toujours ! toujours ! »

0 mou Dieu, nous vous dirons avec saint Augustin : « Brûlez, coupez, tranchez ici-bas, pourvu que vous nous épargniez dans l'Eternité. >

QUATRIÈME INSTRUCTION

Des quatre fins dernières d^ l'homme. — De la mort. — Sa certitude. — Elle nous montre la vanité de tous les biens terrestres. — Incertitude du moment où elle ariivc. — Se tenir continuellement sur ses gardes.

D. Qu'entendez-vous par les quatre fins dernières de l'homme?

R. Par les quatre fins dernières de l'homme, j'entends la Mort, le Jugement, l'Enfer et le Paradis.

Rien de plus capable de retirer les âmes du péché et de les dégoûter du monde, pour leur inspirer les sentiments de la plus vive ferveur, que la méditation de ces grandes vérités. Pensez à vos fins dernières, dit l'Esprit-Saint, et vovs ne pécherez jamais (1). Dans les deux instructions qui

(1) Memon»re novissima tua, et in seternum non peccabis. Eccli. vu. 40.

précèdent, nous avons amplement traité du Paradis et de l'Enfer; tout ce qui regarde le Jugement, soit général, soit particulier, a été expliqué à la leçon IX; il ne reste donc plus qu'à parler de la Mort. Elle va nous fournir la matière de trois instructions, où nous examinerons successivement les graves et solennels enseignements qu'elle nous donne, la manière de se préparer à bien mourir, le bonheur et la joie d'une sainte mort.

De la Mort. — Leçons qu'elle nous donne.

S'il est une pensée qui doive nous inspirer de sérieuses et salutaires réflexions, c'est bien celle de la Mort. Mais c'est une image triste, effrayante, qu'on n'ose guère se mettre sous les yeux et qu'on s'empresse de repousser, aussitôt qu'elle se présente. Parlez, en eifet, aux partisans de la volupté,, aux amateurs du monde et de ses plaisirs, do la brièveté de la vie et de la nécessité de mourir, voilà qu'aussitôt leur délicatesse s'alarme; quelquefois même ils semblent s'offusquer de la sainte liberté du ministre de l'Evangile, lorsque, du baut de la chaire chrétienne, il fait retentir à leurs oreilles cette terrible sentence portée, dès la création du monde, contre tout le genre humain : « Vous êtes poussière, et vous retournerez poussière (1). » Nous n'aimons pas, disent-ils, ces sujets tristes et lugubres... Insensés!... comme si, en bannissant la pensée de la Mort, ils pouvaient échapper à la Mort elle-même ! La grande philosophie des chrétiens, a très-bien dit saint Bernard, c'est la méditation de la Mort (2). Elle nous enseigne la vérité, l'humilité, la piété; et celui qui s'y applique avec un peu d'attention, en retire en peu de temps le plus grand profit. Pénétronsnous donc bien aujourd'hui de cette idée : il faut mourir, et des conséquences qui en découlent, pour l'amendement de notre vie.

(1) Pu) vis es, et in pulverem reverteris. Gn., m, 19.

(2^ Summaest pb !c mortis. D. Bern.. serm.bi.

Il faut mourir, c'est une vérité incontestable. On a bien pu nier les vérités les plus claires, les faits les plus certains; mais nul n'a été assez insensé pour nier le pouvoir de lamort.

Il faut mourir; c'est un arrêt irrévocable porté contre toute la postérité d'Adam. Il n'est pas d'homm^ au monde, en quelque position qu'il se trouve , grand ou petit, riche ou pauvre, monarque ou berger, qui puisse s'y soustraire. Multipliez donc, tant que vous voudrez, le nombre de vos jours : il y en a un, qui doit en être nécessairement le terme; et, dans ce jour, il y a une heure, qui sera nécessairement la dernière pour vous. Dieu a fixé les bornes de la vie, et personne ne peut les dépasser (1).

Que sont devenus tant d'hommes, qui ont paru avant nous sur la scène du monde ! Hélas ! ils sont tous successivement tombés sous les coups de la Mort, et les voilà maintenant couchés dans la poussière du tombeau. Parmi cette multitude innombrable de gens de toute qualité et de toute nation, qui vivaient au commencement du siècle dernier, trouvez-en un seul qui soit encore debout? Tous, sans exception, ont payé leur tribut à la Mort. Chaque siècle, nos maisons, nos villes, les royaumes, l'univers entier, se peuplent de nouveaux habitants; et ceux qui les ont précédés sont comme s'ils n'avaient jamais été. Ainsi les générations se poussent les unes les autres dans le gouiï're de l'Eternité. Il viendra aussi un temps, où nous serons enlevés nous-mêmes du nombre des vivants; de nouveaux jours se formeront, mais aucun de nous ne les comptera; nos yeux seront à jamais fermés à la douce clarté descieux l (2).

Il faut mourir... Triste pensée, mais source inépuisable de pieuses considérations. 0 mort, que ton souvenir est amer! Mais que ton jugement est bon (3) ! a dit i'Esprit-

(1) Constituisti terminos ejus qui praeleriri non poterunt. Job, xiv, 5.

(2) Dies formnbuntur et nemo in eis. Psal. cxxxvm, 16.

(3) 0 mors, quàm amara est niemoria tua ! — 0 mors, bonum est judicium luum Eccli., xu, 1.3.

Saint. Etudions aujourd'hui lesgrandes et salutaires leçons que nous donne la Mort. Mettez-la-vous devant les yeux avec sa face décharnée, son squelette hideux, et cette faux redoutable qui frappe de tous côtés, sans jamais se lasser. Interrogez-la sur tous les objets, qui tentent si follement la cupidité des hommes. 0 Mort , parle : que faut-il que je pense des richesses, des plaisirs, des honneurs, des affections mondaines, du luxe des habits, de la beauté et de la force du corps, de la vie elle-même ?

Les richesses, vous dit la Mort, c'est un vil jouet entre les mains d'un enfant; je les arrache à qui je veux, et avec une facilité extrême. Et, en effet, quand l'heure fatale est arrivée, de quoi sert-il de s'être tant agité, de s'être tant tourmenté, pour accroître sa fortune et agrandir ses possessions? Est-il une seule pièce de monnaie qu'on puisse emporter avec soi? Et de quel usage serait-elle dans l'autre vie ? Oh ! qu'il en coûte de se séparer de ces biens qu'on a désirés avec tant d'ardeur, acquis avec tant de peine, aimés avec tant de passion : Tant qu'on a vécu, l'avarice disait sans cesse : « Apporte, apporte (1). » Maintenant voici le notaire prêt à écrire l'acte de dépouillement : «Je laisse, je laisse.... » Je laisse cet emploi lucratif.... Je laisse cette belle maison, que je m'étais plu à embellir, je laisse ce beau domaine, où je comptais passer d'heureux jours. « Je laisse, je laisse... » Et à qui? Peut-être à des héritiers avides et ingrats, qui daigneront à peine penser à moi, tout en jouissant du fruit de mes labeurs et de mes économies. Quant au testateur, qu'emporte-t-il avec lui? Un mauvais linceul, que les vers vont bientôt lui disputer. Que lui sert-il de mourir riche d'un million, puisque de toute sa fortune, il ne lui reste plus qu'un suaire, une bière (2) ? Que n'a-t-il plutôt cherché les trésors de la piété? Que ne s'est-il enrichi de mérites et de bonnes œuvres ? Que n'a-t-il tout sacrifié, pour acquérir cette perle pré-

('.) Affer. affer. Prov., xxx. 15.

(2; Et sulum mibi superest sepulcrum. Job, xvii, 1.

cieuse, c'est-à-dire la gvàce, qui seule peut introduire au ciel? Au lieu donc de tant nous préoccuper des choses de la terre, tournons nos désirs vers les biens spirituels, qui durent éternellement, tandis que , pour les amateurs du monde, la fortune la plus brillante s'évanouira avec leur dernier soupir 2 !

Et les plaisirs, les jeux, les divertissements, quel cas faut-il en faire? — Ah ! parlez-moi de plaisirs, de jeux, de divertissements, vous répond la Mort ; je les change en tristesse, en deuil, en regrets amers. Comme on se dégoûte bien facilement des vaines joies du monde, quand on pense qu'on sera bientôt réduit en poussière, et que la voie des plaisirs ne fait que conduire plus sûrement et plus promptement au trépas! Que diriez-vous d'un malheureux condamné à l'échafaud, qui irait au lieu du supplice, en riant, en dansant, en plaisantant? Vous plaindriez sa folie. Mais ne devez-vous pas aussi déplorer la vôtre, ô vous tous qui. sachant très-bien que chaque pas que vous faites vous rapproche de la tombe, ne songez cependant qu'à passer gaiement votre vie, sans vous meitre en peine de l'éternité? Quels sont ceux qui ont le droit de se réjouir en ce monde ? Ce sont les justes, les amis de Dieu (1). Il ne peut y avoir ici-bas d'autres plaisirs que ceux de la vertu. Pour vous, pécheurs, ah! craignez et tremblez de tous vos membres; car, au premier instant, la Mort peut plonger votre corps dans ia fosse, et votre âme dans l'enfer. Il n'y a pas de meilleur correctif à tous les faux plaisirs du siècle que la pensée de la Mort. Si la volupté vous tente, si le plaisir sensuel vous entraîne au mal, dit saint Bernard, rappelezvous le souvenir de la Mort 3 (2).

Et les honneurs, les dignités, la puissance? — Je les foule aux pieds, vous dit la Mort. Élevez-vous tant qu'il vous plaira, parvenez aux premières dignités, tôt ou tard,

(ï) Laeteturcor quaerentium Dominum. 1. Par.,xvi, 10. (2) Si le luxuria tentât, si te libido ad peccatum incitât, objice tibi œenioriam mortis. D. Bern., senn. vu, de tentât. *

il faudra quitter ce poste brillant, pour entrer dans la ni it éternelle. Pourquoi donc vous enorgueillissez-vous S homme, puisque vous n'êtes que cendre et poussière? matin, peut-être, vous brillez comme l'astre du jour; nu le soir tout votre éclat pâlit et se dissipe. Figurez-vous I plus puissant monarque de l'univers : quand son orgueil dit Job, s'élèverait jusqu'au ciel et que sa tête toucherai" les nues, il périra à la fin, et il sera rejeté comme du fumier, et ceux qui l'avaient vu dans sa grandeur passée, diront : « Où est-il (1)? » Toute la magnificence du siècle s'évanouit donc comme un songe. La gloire du pécheur, dit le Psalmiste, ne peut descendre avec lui dans la tombe (2). Mais, continue saint Ambroise, la gloire de la vertu monte avec le juste (3). Avez-vous donc la noble ambition de vous élever, n'aspirez à rien moins qu'à la gloire des élus, qu'à la gloire même de Dieu, aui seule peut remplir l'immensité de vôtre cœur * (4).

Et les affections humaines, que deviennent-elles? — Je les brise sans pitié, vous répond toujours la Mort. Et, en effet, quand elle se présente, parents, amis, voisins, domestiques, tout se retire. Plus de ces doux épanchements du cœur; plus de ces tendres liaisons, où l'on trouve quelquefois tant de charmes. Ce seront précisément ceux qui vous aimaient le plus, qui se montreront les plus empressés à se défaire de votre cadavre; et, une fois enfermé dans le sépulcre, vous voilà oublié, oublié pour toujours. On pourra, je vous l'accorde, verser de temps à autre quelques larmes à votre souvenir; mais ces larmes, qui ne vous seront d'ailleurs d'aucun secours, ne tarderont pas à se sécher, et plusieurs même de ceux qui, en prenant part à votre héritage, auront profité de votre mort, n'auront pas

(1) Ubi esi? Job. xx, G.

(2) Neque dese.endet cum eo gloria ejus. Psai. xlviii, 18

(3) Gloria saeculi non descendit cum peccatore, sed gloria virtulij ascendit cum innocente. Div. Ambros., in psal. xlviii.

(4) Satiijbor cum apparuerit g-loiia tua. Psal. xvi, 15-,

trop de peine, soyez-en sûr, à s'en réjouir. Après cela, vantez-moi vos amitiés éternelles, vos attachements inviolables. Après cela, manquez à vos devoirs, négligez votre salut, sacrifiez votre âme, plutôt que de rompre une liaison dangereuse, plutôt que de désobliger un ami!

Et la force du corps? — Mais il ne faut qu'un instant pour abattre le tempérament le plus robuste. — Et la beauté? — Ah ! écoutez ceci, vous qui faites votre idole d'une masse de chair : « Toute chair n'est que du foin, » vous dit la sainte Ecriture (1). Toute chair n'est que de la boue. Votre prétendue beauté, je la dégrade, je ia souille, vous dit la Mort; je la réduis à n'être qu'un amas de corruption. Et maintenant couronnez-vous de fleurs, couvrezvous de riches habits, d'élégantes parures ; bientôt vous serez force de vous écrier, comme Job : « Nu je suis entré dans ce monde, et nu j'en sortirai (2) ; » et votre couche, comme l'a dit le prophète Isaïe, sera la pourriture, et vous n'aurez d'autre vêtement que les vers (3). Que la modestie soit donc toujours votre plus bel ornement ; et, au lieu de tant soigner ce corps, qui tombe en ruine, occupez-vous plutôt de la beauté incorruptible de l'âme 5.

Enfin, qu'est-ce que la vie tout entière, sinon une vapeur légère, une ombre qui passe? Qu'est-ce que la vie la plus brillante? Une pomme d'or gâtée au dedans. Qu'est-ce que la vie la plus longue? Un point imperceptible. Le passé n'est qu'un songe, le présent nous échappe, et l'avenir ne nous appartient pas. Quand même nous vivrions autant que Mathusalem, qui prolongea son existence jusqu'à neuf cent soixante-neuf ans, une fois arrivés au terme, ce long espace de temps ne nous paraîtrait pas plus que le jour d'hier. Quel n'est donc pas l'aveuglement du cœur de l'homme

(1) Omnis caro fœaum. Is., xl, 8.

(2) Nudus egressus sum de ulero matris meae, et nudus revertar illùc Job, i, 21.

(3) Subter te sternetur tinea, et operimentum tuum erunt vernies. Is., XIV, 1J.

qui s'attache à cette vie d'un jour, comme si elle devait être éternelle, et qui méprise la vie future qui ne finira jamais, comme si elle ne devait durer qu'un jour 8.

Ainsi, la Mort nous montre le vide et le néant de toutes les choses humaines : elle nous arrache impitoyablement !es objets les plus chéris, tout ce qui flatte le plus notre orgueil ; et, après nous avoir entièrement dépouillés, elle nous réduit à un état qui fait horreur. 0 Mort, il est donc vrai, tes enseignements sont terribles, mais excellents (1) !

Pour les rendre encore plus frappants, saint Jean Chrysostome aurait voulu être élevé sur une chaire composée d'ossements humains : « C'est de là, disait-il, que je serais éloquent; la Mort parlerait à ma place. » Mais la Mort n'a-t-elle pas une chaire, d'où elle nous fait entendre les plus redoutables vérités ? Cette chaire, c'est le lit d'un mourant, c'est le tombeau.

Transportez-vous, par la pensée, près d'un homme qui va rendre le dernier soupir. Voyez-le, la respiration haletante, les yeux éteints, la face terreuse et méconnaissable à ses meilleurs amis : voilà la fin de ces airs enjoués et mondains, de ce vif éclat dont il se faisait tant d'honneur. Voyez ces contorsions de bouche, ces horribles convulsions de tout le corps : voilà la fin de ces démarches étudiées, de cette fierté par laquelle il prétendait imposer à ses semblables. Voyez cette sueur froide, qui coule le long de ses joues : voilà la fin de tant de peines, de tant de soucis, qu'il s'est donnés pour augmenter sa fortune. Le malheureux, il tâtonne dans son lit, comme s'il cherchait une arme pour se défendre contre la Mort; mais un froid glacial engourdit déjà ses membres; déjà on compte les lentes pulsations de son agonie; ses yeux se fixent; il est mort.

Maintenant, entrez dans le sépulcre. Mais vous reculez d'horreur.... n'importe, approchez ; aussi bien faudra-!- il

(\) G cjuam eximi». catechc?sis mors ! Thcod. Mari

y entrer un jour vous-même en personne (1). Voyez-y ia poussière, les vers. Oh ! quelles images dégoûtantes ! Voyezy cet homme uVvenu cadavre, déjà il exhale une odeur infecte. Tel que vous le voyez, tel vous serez un jour. Et votre âme, où sera-t-elle alors? Ah ! craignez surtout la Mort dans le péché; qu'importe, en effet, la dissolution du corps, si ni/ds avons le bonheur d'être unis à Dieu par la grâce 7?

Nous mourrons; impossible de nous faire illusion à ce sujet; mais de quelle manière? mais en quel lieu? en quel temps ? Sera-ce après une longue suite d'années ? Sera-ce demain ou aujourd'hui? Hélas! nous n'en savons rien; une seule chose est certaine, c'est que nous mourrons. Et ce qu'il y a de sûr aussi, c'est que nous mourrons, lorsque nous y penserons le moins. Qui a jamais su le nombre de ses jours? La Mort se cache, et semble, pour ainsi dire, épier le moment où nous serons le moins attentifs, pour frapper son coup. Tel qui entreprend aujourd'hui une grande affaire, n'en verra jamais la fin; tel autre sort de sa maison pour n'y plus rentrer. L'un meurt au jeu, l'autre à table ; celui-ci va se reposer dans son lit, et il y trouvera le somme il éternel ; celui-là, d'une partie de plaisir, se voit tout à coup précipité dans la nuit du tombeau. L'infortuné Samson trouva la Sîort dans l'aimable vallée de Soreç, Balthasar au milieu des joies d'un festin, Abimélech dans le sein d'une victoire, Josaphat sur un char de triomphe. La Mort a mille voies pour arriver jusqu'à nous ; elle se glisse, sans que nous nous en doutions, dans nos récréations et nos divertissements, comme dans nos occupations les plus sérieuses. De même, dit l'Ecclésiastique, que le poisson, lorsqu'il se joue dans les eaux, et l'oiseau dans les airs, sont pris tout à coup, l'un à l'hameçon, et l'autre au filet, de même les hommes se laissent surprendre à ia

(1) Pi'rge ad sepulcrum, co.Uemplare pulverem, cineres, venues, «t amarè suspira. D. Chrys.

Mort, lorsqu'ils croient jouir du moment le plus agréable de leur vie. De tous ceux qui ont disparu l'année dernière de la scène du monde, en est-il un seul qui s'attendît à mourir si tôt ? Et de tous ceux qui mourront cette année, en est-il un seul, qui ne se promette encore une longue existence 1 Le Seigneur,, pour mieux nous faire comprendre l'instabilité des choses humaines et la caducité de la vie, se sert des comparaisons les plus frappantes. Tantôt, il représente la Mort comme un voleur qui vient de nuit et à l'improviste (1). Tantôt, il nous annonce qu'il viendra lui-même nous juger, à l'heure où nous n'y penserons pas (2). Il n'y a donc pas de jour, il n'y a pas d'instant, qui ne puisse être le dernier de notre vie.

Mais voici la plus cruelle de toutes les incertitudes, c'est que vous ne savez pas si vous mourrez dans la grâce de votre Dieu. Peu importe, après tout, que vous ignoriez le lieu, ie temps, le genre de votre mort ; peu importe que vous mouriez jeune ou vieux, de froid ou de chaud, d'une maladie longue ou d'un coup subit, entre les bras de vos parents ou sur une terre étrangère; l'essentiel est de mourir dans la piété et dans la justice. 0 pensée déchirante! ô terrible inquiétude ! que deviendra votre âme, au sortir de votre corps ? S'envolera-t-elle, portée sur les ailes des anges, par-dessus les étoiles, jusqu'au trône de la béatitude? ou bien, enlevée par les esprits infernaux, ira-t-elle mêler ses cris et ses gémissements à ceux des réprouvés ? Soyez j donc prêt, à chaque instant, à paraître devant Dieu; c'est afin que vous vous teniez continuellement sur vos gardes qu< le Seigneur a voulu vous cacher votre dernier jour (3). Comment peut-on s'endormir dans une fatale sécurité, lorsqu'on est suspendu, pour ainsi dire, par un fil entre la vie et la Mort, entre le temps et l'éternité? Comment, dit saint Bernard, peut-on vivre dans un état, dans lequel on

(1) Sirut fur in nocte, ità veniet. I. Thess., v, 2.

(2) Quâ horâ non putatis, Filius hominis veniet. Lue., xii, 40.

(3) Latet aitimus dies, ut umnes serv»;ntur (lies. D. Aug

DE IA MORT. 22 â

aurait horreur de mourir (1) ? Voici ce que vous dit le Seigneur : « Prenez garde à vous, de peur que vos cueursne s'appesantissent dans les festins, dans l'ivresse, et dans les soins de cette vie, et que ce dernier jour ne vienne soudain sur vous- Veillez et priez, afin que vous soyez dignes de paraître devant le Fils de l'Homme (2). » Malheur au serviteur infidèle, qui dit en son cœur : «Mon maitre tarde a venu; » et qui. en attendant, ne songe qu'a manger, boire et s'amuser. Que fera son maître? Il le surprendra au milieu de ses iniquités, etil renfermera dans une noue prison, où il n'y aura que pleurs et que grincements de dents (3). Nous sommes jeunes, me direz-vous peut-être; nous ne faisons que commencer de vivre, et vous nous parlez de mourir ! — Mais ia Mort ne respecte aucun âge; elle frappe indistinctement ies enfants, les adolescents, les hommes faits, les vieillards. Nous sommes sein::! mies, a dit un ancien, à des vases de terre ; les neufsse brisent aussi facilement que ceux qui ont longtemps servi. Vous vous prévalez de votre jeunesse; et moi, je tremble précisément pour la jeunesse; c'est l'âge le plus critique delà vie, parce qu'alors les passions sont dans toute leur effervescence, et hâtent très-souvent le moment de la Mort. Que d'exemples terribles nous fournit ia sainte Ecriture! Adonias était jeune, quand il mourut, Absalom était jeune, le fils du roi de Sichein était jeune.... Et certainement Adonias eût . écu plus longtemps, s'il n'eût été voluptueux; et Absalom, s'il eût été libre d'ambiti >n et ne se fût révolté contre son père; et le fils du roi de Sieliem, s'il ne se fût livré à un coupable amour. Donc, 0 jeunesse imprudente, ou mettez fin à vos désordres, ou vous n'en aurez que plus lieu de craindre la Mort. Les vieillards sont-

(1) Quomodô vivere potes, ubi mori non aukres? D Bern., Epist. 105.

(2) Yigilale itaque omni terapore orantes , ut digni uabeanùni •tare ante Filium hominis. Luc . xxi, 36.

(3; Illic eut flelus et stridor dentium. ila'k., xxiv, 51.

21 a TREIZIÈME LEÇON.

ils plus sensés? Si avancés qu'ils soient dans leur carrière, si infirmes, si décrépits qu'on les suppose, ils se flattent d'avoir encore au moins une année à vivre. Cette année s'écoule, et ils s'en promettent toujours une nouvelle, jusqu'à ce qu'arrive un jour, dont ils ne voient pas la fin.

N'allez pas non plus vous rassurer sur la -force de votre tempérament. Fort ou faible, bien portant ou malade, on meurt également (1). Le corps de 1 homme le plus robuste n'est qu'un frêle édifice, qu'un rien peut détruire. Que faut-il, en effet, pour arrêter le cours de notre vie, et briser notre existence ? Une bulle d'air, un peu de sang extravasé, un atome imperceptible. Que d'hommes n'avezvous pas connus, qui se glorifiaient de la vigueur de leur constitution! L'avenir se montrait à eux sous les plus brillantes couleurs; ils formaient de grands projets de fortune, et il n'a fallu qu'un instant pour les renverser. Les hommes de l'art se perdent en conjectures sur les eau-, ses de ieur maladie; mais, quoi qu'il en puisse être, ils sont morts. Que n'aurais-je point encore à dire sur tant d'autres, qui sont frappés par quelque accident terrible, écrasés par la foudre, ou engloutis dans les eaux, ou dévorés par les flammes, ou fracassés par une chute, ou broyés sous les roues d'un char! Ils se croient heureux, dit Job, ils jouissent d'une paix entière, et ils descendent, en un instant, dans l'enfer (2). Ils y descendent, en quelque suite, tout vivants, ajoute le Psalmiste * (3). Et, au milieu de tant d'événements affreux, bien capables déporter la tristesse dans l'âme, et d'inspirer de généreuses résolutions pour mettre ordre à sa conscience, on ne songe pas qu'on est soi-m,. me mortel!

Cependant, qui vous a dit que vous serez à l'abri de ces coups terribles ? Dans le siècle où nous vivons, les

(1) Iste morilur robustus et sanus, dives et felix. Job, xxi, 23. '?) Ducunt in bonis dies suos, et in punclo ad inferna descendue. Job, xxi, 13.

(3) Descendant in infernum viventes. Psal liv, 16.

morts subites sont-elles donc si rares ? Et vous, avez-vous fait un pacte avec la mort, pour qu'elle vous épargne ? Ah ! soyez-en sûr, à quelque âge, en quelque état que vous soyez, la Mort vous poursuil, elle vous presse, elle frappe à votre porte ; elle examine votre endroit faible, pour voua porter ie coup fatal ; et, lorsqu'elle se présentera, voua ne pourrez pas la retarder d'un seul moment. « Attendezmoi jusqu'à demain, disait, au rapport de saint Grégoire pape, un malheureux pécheur, surpris par la Mort, attendez-moi jusqu'à demain (1). » De grâce, au moins, accordez-moi quelques instants de réflexion ; j'en profiterai pour détester mes crimes, pour me mettre en grâce avec Dieu. Mais la Mort est inexorable; elle ne se laisse émouvoir par aucunes supplications.

Les peintres la représentent privée de presque tous les organes de l'homme, sans oreilles, parce qu'elle est sourde aux prières ; sans yeux, parce qu'elle ne fait aucun cas des larmes ; sans joues et sans front, parce qu'elle ne sait point rougir de sa propre cruauté ; elle n'a ni langue ni lèvres, parce qu'il ne lui arrive jamais de donner aucune parole de consolation; elle est dépouillée de chair, parce qu'elle n'a aucun sentiment d'humanité ; et elle tient à la main une faux tranchante, avec laquelle elle moissonne toutes les générations.

0 enfants des hommes, vous dirai-je avec le Prophète, jusquesà quand aurez-vous le cœur appesanti? jusques à quand aimerez-vous la vanité, et chercherez-vous le mensonge {% 1 Songez que vous n'êtes sur cette terre que comme dans un lieu de passage ; et quelle folie de vous y attacher, comme si c'était votre demeure éternelle! Vanité des vanités, a dit l'Ecclésiaste, et tout n'est que vanité. C'est là le résumé des leçons que nous donne la Mort. Vanité dans les plaisirs, vanité dans les honneurs, va

(1) Inducias usquè manè. D. Greg., Dial. 4, c. xxxvm.

(2) Filii hominum, usquequô gravi corde ? Psal. iv, 3.

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