DE LA HC
par un singulier moyen. Le pacha Assan, homme aussi rusé qu'avare, voulant que son nom fût illustré dans tout l'univers par quelque grande construction qui ne lui coûtât rien, s'avisa de l'expédient qui suit. Il fit publier en tous lieux la résolution d'élever à Dieu un temple magnifique, et promit des largesses à tous ceux qui viendraient, de quoique pays que ce fût. Le jour et le lieu de la distribution furent indiqués. Une foule immense accourut au Caire, nonseulement de i Egypte, mais de tous les autres pnys. Assan avait fait préparer un nombre prodigieux de tuniques et de robes. Tous ceux qui se présentaient pour recevoir le cadeau promis étaient obligés dépasser un à un, par un étroit guichet, d'une grande cour dans une autre également vaste. Dans ce passage, on ôiait à chacun ses vêtements, et on le forçait de mettre une robe et une tuniq«e neuves, si bien que, par cette ruse, des milliers de personnes furent dépouillées de tout ce qu'elles avaient apporté pour le voyage, car c'est l'usage dans ce pays de coudre l'argent dans un pli de la tunique ou du turban ; et, quoiqu'il n'y eût personne qui n'aimât mieux sa tunique toute vieille et déchirée, force fut à tous de quitter leurs vêlements pour en prendre d'autres, qui étaient neufs à la vérité, mais vides. Les pleurs, les gémissements, Jes cris lamentables n'obtinrent rien ; le pacba ne fit que rire des larmes et des cris de tout le peuple, tandis qu'on jetait dans un bûcher tout ce qu'on avait pu recueillir d'habits. Il resta dans les cendres une somme si considérable qu'elle suffit à la construction d'un édifiée des plus magnifiques. Ainsi fait la Mort : ellv nous enlè\e, maigre nous, notre vieil habit, et nous en passe un tout neuf, celui du tombeau. L'empereur de Turquie n'eut pas plutôt appris cette méchante action de l'avare et cruel pacha, qu'il lui intima l'ordre d'envoyer lui-même sa tête à Constantinople. C'est de sa main que le sultan a coutume d'écrire ces lettres fatales, qu'on met dans une enveloppe d'étoffe noire. Elles ne contiennent que ces mots : Envoie-moi ta tête.
Et vous, qui que vous soyez, quand l'Empereur du ciel vous adressera l'ordre de quitter ce monde, il n'y tura plus de résistance à faire, plus d'excuse à donner, p ils de prières, ïlus de moyens de fuir, plus de détours, tout sera fini. Eh bien ! soumellez-vous à la loi commune; faites de votie gré ce que vous seriez forcé de faire malgré vous ; offrez votre vie, votre tête, non à un tyran, mais à un père; non à un homme, mais à un Dieu.
Ablavius, préfet du prétoire, le plus grand dignitaire de la cour de Constantin, était, pour l'or, un guufïre insatiable, ne songeant qu'à ce métal, san- nulle pensée peur le tombeau ni pour le ciel Un jour, Constantin 1p prit par la main, et lui d;t : « Quand finironsnous, mon cher, d'entasser tré.-ors sur trésors? » Et, traçant à ces mots sur la terre, avec un ja\elot q» il avait en main, !a figure d'un cercueil, il aiouta : « Amasse, si tu vaux, toutes les richesses de l'n •
nivers, lu n'auras à la mort que ce que je viens de tracer, si même* tu l'occupes. > Constantin dit vrai : Ablavius, coupé par morceaux, ne laissa rien qu'on pût porter à la tombe.
Le frère d'un grand serviteur de Dieu, de Thomas à Kempis, se félicitai/ beaucoup d'avoir fait construire une maison magnifique ; et un de ses amis lui répondit qu'il y remarquait un défaut essentiel. « Quel défaut? reprit-il. — C'est d'y avoir fait une porte. » « Comment? une porte serait-elle un défaut dans une maison? » — « Oui, lui répliqua cet ami ; car, un jour vous mouriez, et il faudra sortir par ceUe porte, abandonner cette maison et tout le reste. »
Saint Liguori.
3. George, duc de Clarence, fut condamné à mort par son frère Edouard IV, roi d'Angleterre, pour attentat à la couronne. On lui donna pourtant à choisir son genre de mort. Pour prendre le plu» doux, il fil remplir un tonneau de vin de Crète, s'y enferma, et là, il reçut la mort goutte à goutte, en buvant cette liqueur agréable, jusqu'à ce qu'enfin il tomba submergé dans ce bain délicieux, mais mortel. Oh 1 si nous regardons les mœurs du monde, que de personnes voyons-nous mourir ainsi ! Elles boivent la volupté, cette potion mielleuse, avec une intempérance .égale à leur soif. Hélas ! tandis qu'elles goûtent, qu'elles avalent, tandis que leur âme attire à elle ces plaisirs vains, rapides, honteux, dont elles auront à se repentir, elles boivent goutte à goutte leur mort, esclaves qu'elles sont de leurs passions. Elles s'enfoncent d'autant plus vite que leur avidité à boire cette mort est plus grande.
4. « 0 monde, que tu es trompeur ! sont forcés de s'écrier à leur lit de mort ses plus zélés partisans. Jésus-Christ transporte ses disciples de la croix au paradis ; et le monde, de ce qu'il appelle son paradis sur la terre, précipite ses sectateurs aux supplices éternels.
Séjan, autre Tibère et presque empereur de l'empereur, put tout ce qu'il voulut. Bientôt la faveur et l'amour se tournèrent en haine ; et Sejan abandonné, livré parce même Tibère, qui craignait l'accroissement de sa puissance, est traîné aux gémonies par un croc. Celui qui était auparavant l'œil de César, est maintenant le dernier de ses ennemis et foulé aux pieds de tous. Allez maintenant et fiez-vous au monde.
Que dirai-je de Bélisaire? Après ses grandes victoires sur les Barbares, il est privé de la vue par l'empereur Justinien, et, sous une petite cabane, tendant la main aux passants : « Voyageurs, s'écriait-il, donnez, je vous prie, l'aumône à Bélisaire, à qui l'envie des autres, non sa faute, a fait crever les yeux. » Allez maintenant et fiez-vous au monde.
Thomas Morus, ce grand homme de bien, reçut d'Henri, roi de* Anglais, pour prix de ses travaux, une hache qui fit tomber sa tôle. Allez maintenant et fiez-vous au monde.
0 faveurs du monde, ô dignités humaines, vous êtes fragiles comme !e verre! Le célèbre maréchal de Luxembourg, reconnaissant, à son lit de mort, la vanité des triomphes et des trophées, disait qu'il préférerait, à toutes les victoires qu'il avait remportées, un verre d>au froide donné à un pauvre au nom de Jésus-Christ.
Que sont devenus les plus grands monarques de l'univers ? Où est maintenant, demande l'Écriture, le roi d'Emath, le roi d'Arphad, le roi de Sépharvaïm, d'Ana et d'Ava (1) ? Na! uchodonosor fut grand dans la Chaldée et la Syrie; Balthasar fut grand après lui. Le sceptre passa dans la Perse et la Médie, entre les mains de Cyrus et de Darius. De là, il vint en Grèce, conquis par Alexandre, le plus belliqueux, si ce n'est le plus grand des princes. La fortune changea, et le sceptre du monde s'en fut avec elle en Italie, où longtemps il fut tenu par Jules César et par Octave Auguste. Que reste-t-il de ces fiers potentats? Ils ont passé, après avoir fait un peu de bruit Dans ces derniers temps, nous avons vu mourir sur un rocher désert celui dont le nom seul faisait trembler i'Europe.
Clotaire Ier. se voyant près de mourir, avait bien raison de s'écrier: * Que le Roi du ciel est puissant, puisqu'il dispose ainsi des plus grands rois de la terre ! » Paroles, dit un historien, qu'un prince, né comme lui pour aller au grand, aurait dû méditer pendant sa vie, au lieu d'attendre sa dernière heure pour les prononcer.
Rien de plus emphatique et de plus ridicule que les litres que se donnent les princes de l'Orient. Sapor, roi des Perses, écrivant à l'empereur Constantin, commençait ainsi sa lettre : « Sapor, roi des rois, l'égal des astres, frère du soleil et de la lune, à mon frère Constantin, salut plusieurs fois. » Voici la série d'éloges qu'un souilan se donnait, en tête de ses lettres : < Saîmander, tout-puissant devant Carthage, seigneur du Jourdain, seigneur de l'Orient, seigneur de Bethlépm, seigneur du Paradis, intendant de l'Enfer, suprême empereur de Constantinople, seigneur de tous les pays où croît le figuier, seigneur des régions que parcourent le soleil et la lune, protecteur du grand prêtre, empereur, roi des rois, maître des Chrétiens, des Juifs et des Turcs, ami des Dieux. »
C'est à peu près ce qu'écrivait Soliman à l'un des plus grands rois de l'Europe : « A Charles-Quint, empereur toujours Auguste et né Flamand, Soliman son contemporain, issu de l'illustre et victorieuse famille des Ottomans, empereur des Turcs, roi des rois, et seigneur des seigneurs, empereur de Trébisonde et de Constantinople, dominateur du monde et conquérant de la terre. > Mais, & leur lit do mort, qu'étaient-ils de plus que les autres, ces monarques si orgueilleux ? O misère vraiment splendide ! ô cendre et néant ! il leur fallait bieu alors changer de langage et reconnaître la vanité des grandeurs
(1) JV. Reg.,xix, 13
humaines. Un des plus fameux d'entre eux, le puissant Saladin, qui avai! ajjuté à ses Etats tant d'autres royaumes d'Asie, étant tombé malade à Damas et connaissant qu'il allait mourir, fit promener dans la ville le linceul dans lequel il devait être enseveli, et donna ordre au héraut qui portait cet étendard de la mort, de crier : « Voilà tout ce qu'emporte de ses conquêtes Saladin, vainqueur de l'Orient. > — Un autre Adhad-Eddaulah, empereur de Perse, dit au moment de rendre le dernier soupir : « A quoi m'auront servi mes richesses et ma puissance, puisqu'elles m'abandonnent aujourd'hui ? > — Un autre fit graver sur sa tombe ces mots : « Vous tous qui avez vu la grandeur d'Alp-ArsIan, élevée jusqu'aux ciéux , venez à Méru et vous la verrez ensevelie sous la cendre. »
Quelle dignité plus éminente que celle des Papes, vicaires de Jésus-Christ, dépositaires et distributeurs des grâces célestes, et dont l'autorité spirituelle s'étend sur l'univers entier ! Mais leur tiare ne les défend pas de la mort ; et, afin qu'à ce haut rang où ils sont élevés, ils n'oublient pas leur condition, au milieu même des magnificences de leur couronnement, un maître de cérémonie, s'arrêtant par trois fois et faisant la génuflexion devant leur trône, met le feu à un flocon d'étoupe attaché à l'extrémité d'un bâton d'argent, et chante : « Saint Père, c'est ainsi que passe la gloire de ce monde(l).» Leur pouvoir suprême ne fait que leur imposer de plus grandes obligations et une plus terrible responsabilité. C'est ce qui faisait dire à Léon XII, sur le point de mourir : « Que ne suis-je resté portier de mon monastère, plutôt que d'avoir ét> élu Pape ! » Honorius III disait aussi en mourant : « Il eût été plus avantageux pour moi de rester dans la cuisine de mon couvent, occupé à laver la vaisselle. > — Et Eugène IV, à ses derniers moments, s'écria devant tout le monde : « 0 Gabriel ! (.c'était son nom de baplême) ô Gabriel! qu'il te serait bien plus avantageux de n'avoir jamais été ni pape, ni cardinal, ni évêque ; mais d'avoir fini tes jours comme tu les avais commencés, en suivant paisiblement, dans ton monastère, les exercices de ta règle ! »
5. « C'est la pudeur qui fait la sauvegarde de la beauté. Le chrétien, s'il doit se glorifier dans sa chair, c'est quand il l'a mortifiée, endurcie dans les exercices du Seigneur (2). » Jézabel comptait sur ses grâces extérieures, pour échapper à la vengeance de Jéhu ; et, tandis qu'elle aurait dû se couvrir de cendre et se revêtir d'un sac, pour uésarmer la juste colère de Dieu, elle se peignit les yeux, orna sa tête de toutes ses parures, et se présenta à sa fenêtre. Jéhu, la voyant, ordonna de la précipiter de haut en bas ; ce qui fut exécuté à l'instant même. Son v jrps fut foulé aux pieds des chevaux ; et, lors-
(1) Pater sancte, sic transit gloria mundi.
[2) Tertull., de Orn. mulier., lib. il.
qu'on alla pour lui donner la sépulture, l'on ne trouva plus que le crâne, les pieds et les extrémités des mains, le reste ayant été dévoré par les chiens. Juste punition de l'impiété de cette reine, souillée du meurtre de tant de prophètes, et qui avait elle-même si indignement foulé sous les pieds la religion, la justice et l'innocence.
Gabrielle d'Estrées, qui avait reçu de la nature tous les dons qui peuvent enchaîner les cœurs, mourut dans des convulsions épouvantables. La tête de cette femme, une des (dus belles de son siècle, était toute tournée le lendemain de sa mort, et le visage si défiguré qu'elle n'était plus reeonnaissable. « Spectacle bien propre, dit un auteur, à guérir des passions insensées, si l'homme qui en a une fois subi le joug, pouvait être ramené par de telles leçons à une raison qui n'existe plus chez lui, et dont il travaille à éteindre ce qui lui reste peut-être encore de son importune lumière. » Dict. hist.
6. Un ancien a très-bien caractérisé la vie, en l'appelant non pas une ombre, mais la rêverie d'une ombre (1). Le maréchal de Saxe, tant de fois couronné des mains de la victoire, dit à ceux qui étaient rassemblés à son iit de mort : « Aies amis, j'ai fait un beau rêve. » — « J'ai été tout, disait aussi l'çmpereur Sévère, parvenu des derniers rangs de l'armée au trône des Césars, j'ai été tout et j'ai vu que tout ne sert à rien. » Voilà le mot, qui termine trente années de travaux et d'ambition heureuse. Lamennais, Essai.
7. Philippe II, roi d'Espagne, étendu sur le lit où il expira, appela son fils, découvrit sa poitrine, la lui montra toute rongée de vers, et lui dit : « Prince, voyez comme s'évanouissent et se terminent les grandeurs du monde. » Au même instant, il se fit attacher au cou une corde, à laquelle on suspendit une croix de bois, et disposa tout pour ses derniers moments. Il ajouta : « J'ai voulu, mon fils, que vous fussiez présent à ce spectacle, pour vous faire voir comment le monde traite les rois mourants. Leur mort ne diffère en rien de celle du dernier de leurs sujets. En somme, celui qui mène une vie plus chrétienne, aura une meilleure place près de Dieu. > Saint Liguori.
François de Borgia, étant duc de Candie et vice-roi de la Catalogne, accompagnait à Grenade le corps de l'impératrice Isabelle, qui venait de mourir. Quand on ouvrit son tombeau, l'horreur qu'inspire naturellement un cadavre, la puanteur qu'il exhalait, firent recuier d'effroi tous les spectateurs; mais François, éclairé d'une lumière toute divine, resta pour contempler, dans ces dépouilles de la mort, la vanité du monde. Frappé alors de cet affligeant spectacle, il s'écria : « Est-ce vous, dona Isabelle? Est-ce vous l'impératrice, ma souveraine? Où sont ces yeux si brillants? Qu'est devenue cette majesté, celte beauté qui brillait en vous d'un si vif éclat? » 11 passa la nuit suivante sans dormir. Prosterné dans sa chambre et fondant en laf-
(!) Pindar, Pyth., vm.
224 THEIZIÈME LEÇON.
mes, il se disait à lui-même. « 0 mon âme, que puis-je chercher dans ne monde? Jusqu'à quand poursuivrai-je une ombre vaine? La .Mort, qui a traité (*<î la sorte le diadème impérial, est toute prête à me frapper. N'est-il pas de la sagesse de prévenir ses coups, en mourant au monde dès ce moment, afin qu'à ma mort je puisse vivre en Dieu? > Dès lors, il se consacra tout entier à l'amour de Jésus crucifié, et fit vœu, s'il survivait à sa femme, d'entrer dans quelque ordre religieux. Il tint parole ; la duchesse de Candie étant morte, il s'engagea dans la Compagnie de Jésus, où il parvint à la sainteté la plus éminente. Vies des Saints
8. Un jour, Casimir, roi de Pologne, se mit à tahle avec les grands de sa cour; il mourut en portant le verre à la bouche. — Ladislas, roi de Bohème, âgé de dix-huit ans, attendait l'arrivée de scn épouse, fille du roi de France; on faisait d'immenses préparatifs pour des fêtes brillantes ; mais, un matin, des douleurs le saisissent et il meurt. Il fallut aussitôt expédier un courrier, pour avertir la princesse de reprendre le chemin de France. — Henri II, roi de France, périt dans un tournoi, au milieu des jeux et de l'allégresse générale, atteint, à l'œil d'un éclat de lance, d'une manière si violente qu'il expira peu de temps après.
Citerai je encore des traits? Ils sont innombrables dans les archives de la Mort. Terminons par le suivant. Un jour, le célèbre musicien Mozart fut prié par un inconnu, qui se présenta chez lui, en habit de deuil, de composer un Requiem pour un homme très-considérable qui ne voulait pas être connu, ajoutant que cet homme était un excellent connaisseur en u.usique. Mozart se mita l'ouvrage avec tant d'ardeur, qu'il en tomba malade, et le Requiem, qu'il avait composé, servit à ses funérailles.
« 0«e retire donc l'homme de tout le travail qui l'occupe sous le •oleil? » demande le Sage. Ah ! répétons avec lui : « Vanité des vanités, et tout n'est que vanité! » Mais quittons ce monde de mensonge, pour devenir une nouvelle créature en Jésus-Christ ; craignons Dieu, observons ses commandements, et, une fois entrés dans cette voie sainte, nous pourrons dire : « Vérités des vérités, et touï e.-t vérité. »
CINQUIÈME INSTRUCTION
N-icessité de se préparer à la Mort. — En quoi consiste celte préparation. — Quant faut-il la faire?
Nous mourrons un jour; l'arrêt en est porté (1). Bien plus, nous mourons tous les jours; chaque instant nous enlève une partie de notre vie. Nous disons que nous avons vingt, trente ou quarante ans; mais nous nous trompons : ces vingt, trente ou quarante ans ne sont plus à nous, la Mort les a dévorés ; ce sont autant d'années de moins que nous avons à vivre. Nous avançons avec une rapidité effroyable vers le terme de notre carrière ; et, ce qui doit nous faire trembler, c'est que du moment de notre Mort dépend pour nous une éternité de bonheur ou de malheur. De quelque côté que l'arbre tombe, au septentrion ou au midi, il y reste (2). Si, à la mort, notre âme est en état de grâce, oh ! quelle allégresse ! tout est gagné, la voilà pour toujours au sein de la gloire et unie à son Dieu. Mais, si elle est en état de péché, oh! quel désespoir! tout est perdu, la voilà pour toujours ensevelie dans les enfers et livrée à la malice des démons. On ne saurait donc prendre trop de précautions, pour faire une bonne mort. Si l'on mourait deux fois, on pourrait s'exposer une première, dans l'espérance de réparer plus tard sa faute ; mais, vous le savez, on ne meurt qu'une fois ; et, dès l'instant qu'on a franchi le seuil de l'éternité, impossible de revenir en arrière (3). Il est donc pour nous de la dernière importance de bien nous préparer à la mort.
Que ne fait-on pas, quand on désire réussir. dans quel-
(1) Siaiuliim est omnibus hominibua semel mori. Ileb., ix, 2/.
(2) Si cecideril lignum ad au.stium au t ad aquilonem, in qnocumqoe loco cecidrrit, ibi erit. Eccles.. xi, 3.
,3; Semitam per quam non reveitar, ego ambulabo. Job. xvi, 23.
22ti TREIZIÈME LEÇON.
que affaire humaine ? Quels mouvements on se donne pour obtenir une place et amasser de la fortune ! S'agit-il de gagner un procès, on ne craint aucune fatigue, on fait jouer mille ressorts, pour faire valoir son droit. S'agit-il de conserver ou de. rétablir la santé, on consulte les médecins les plus habiles, on emploie les meilleurs remèdes, on cherche l'air le plus salubre. Voyez, dit saint Paul, les athlèles qui veulent briller dans les jeux publics : ils fortifient leur corps par de rudes exercices, vivant avec frugalité, s'abstenant des plaisirs, ils n'ont cependant en vue qu'un vain honneur et une vile récompense. Et, pour les biens éternels, pour le salut de notre âme, pour la conquête du ciel, nous ne voudrions rien faire ! nous resterions dans une criminelle indifférence! Et sachant très-bien qu'une bonne et sainte Mort peut seule nous introduire dans la bienheureuse éternité, nous ne nous mettrions aucunement en peine d'apprendre à bien mourir ! En vérité, à voir le peu de soin que nous avons de notre âme, nous qui sommes pourtant si habiles à prendre nos mesures pour le succès de nos moindres intérêts temporels, on dirait que nous avons perdu le sens et la raison. Mettez donc ordre à votre conscience , vous dirai-je avec le Prophète, car vous mourrez, et vous ne vivrez pas longtemps ({). En quoi consiste cette préparation à la mort ? Voici quelques points essentiels que nous allons indiquer. Il faut
1° Avant tout, renoncer du fond du cœur au péché, et sans tarder d'un instant, car le moindre délai nous met en danger de nous perdre. Pourquoi vouloir encore persévérer dans l'iniquité ? N'avons-nous pas assez offensé le Seigneur ? Si vous ne vous convertissez, dit le Roi-Prophète, Dieu fera briller son épée (2). Il est tout prêt à vous punir d'une manière éclatante. Combien, en effet, qui, pourn'a-
(1) Dispone domui tuae , quia morieris tu et non vives. !«., XXY1H, 5.
(2; Nisi conversi fueritis, giadium suum vibrabit. Fsal. vu, !3,
voir pas voulu mettre fin à leurs désordres, ont été subitement emportés! Ils vivaient dans une sécurité profonde, comptant sur de longues années de vie ; mais, lorsqu'ils ne parlaient que de paix et d'assurance, la Mort est survenue tout à coup (1). C'est une folie de vivre un seul instant en état de péché mortel, lorsqu'on sait que la vie est si fragile, et que le moindre accident peut nous précipiter en enfer. La première et la plus indispensable préparation à la Mort, c'est donc de se purifier de ses souillures, et de rentrer en grâce avec Dieu.
2° Expier ses fautes par une sincère pénitence. Saint Ambroise a dit qu'il suffit d'avoir péché une seule fois, pour pleurer toute sa vie le malheur qu'on a eu d'offenser le Seigneur (2). A plus forte raison, quand on a entassé iniquités sur iniquités, doit-on user d'une plus grande sévérité à l'égard de soi-même. La pénitence, en même temps qu'elle satisfait à la justice divine, est un préservatif contre de nouvelles chutes. Pécheurs, voulez-vous que le souvenir de vos crimes ne soit pas pour vous une source de désolation à l'heure de la mort, voulez-vous ne pas mourir en pécheurs, faites pénitence, fuyez les occasions du péché, appliquez-vous à mortifier votre chair, votre volonté, vos passions. Il est écrit : « Si vous i?e faites pénitence, vous tomberez entre les mains du Dieu vivant ; si vous ne faites pénitence, vous périrez infailliblement (3). »
3° Bien employer le temps. La vie est si courte ! Pourquoi donc la passer dans l'oisiveté et la mollesse ? Pourquoi en employer une si grande partie à des misères, à des futilités ? Rappelez-vous bien qu'elle ne vous a été donnée que pour gagner le ciel. Quels regrets amers pour un pécheur, à sa dernière heure, de voir le mauvais usage qu'il aura fait du temps ! Quel effroyable désespoir d'être obligé
(1) Repentirais ei superveniet intérims. Prov., xxix, 1.
(2) Sufficii semel peecâsse ail fktus aHernos. B. Ambr.
(•3) Si poenitentiam non egeritis, omnes simililer peribitis.. Luc, sin, 5.
de se présenter devant le Seigneur, les mains souillées de crimes et vides de bonnes œuvres ! Il pouvait si facilement réparer, par les saintes pratiques de la piété, tout le mal qu'il avait commis, et s'enrichir de mérites ; il ne dépendait que de lui, s'il l'avait voulu, d'arriver à une vertu sublime ! Et, pour cela, que de grâces le Seigneur no lui a-til pas accordées ! que de bons exemples il a eus sous ses yeux ! Mais voilà que la vie est passée sans retour, et le Père de famille lui dit, comme au serviteur Infidèle : « Rendez compte de votre temps, car vous ne pourrez plus désormais travailler. » C'en est fait, vous êtes resté oisif au temps de la moisson, et vous ne pouvez plus rien récolter. Vous voilà pauvre, nu; ce monde vous échappe, et il ne vous est plus possible de travailler pour l'autre vie (1). Donc, conclut le grand Apôtre, faisons le bien, tandis qu'il en est encore temps (2). Servons fidèlement le Seigneur; ne négligeons aucune pratique de vertu ; multiplions nos actes de charité, de religion ; en un mot, faisons, dès à présent, tout ce que nous voudrions avoir fait à l'heure de notre Mort.
De plus, soyons bien persuadés que notre négligence à faire de bonnes œuvres, est un motif puissant pour le Seigneur d'abréger notre vie, et de nous retirer de ce monde. La terre qui, au lieu de produire de bons fruits, ne porte que des ronces et des épines, est près d'encourir la malédiction céleste. Vous connaissez la parabole du figuier stérile : « Il y a trois ans, dit le Seigneur, que je viens pour y cueillir des fruits, et je n'en ai poiiit trouvé. Coupez-le ; pourquoi occupe-t-il inutilement la terre (3) ? » Quant à vous, est-ce seulement depuis trois ans que vous ne faites rien pour Dieu, pour votre âme ? Hélas ! peut-être, c'est depuis longues années que vous croupisses dans le sommeil du péché. Et remarquez bien
(1) Jam non poteris arnpliùs \illicarc-. Luc, xvi, 2.
Il) Erjjù dùm tempns hahemu», operemur bonnm. Gai. n, 10.
;'": Sucimùc e;ijô illam, ut quid etiara tunani occupai? Luc*, xili, 7,
PRÉPARATION A L.-i MORT. 25 9
que le Seigneur ne demande pas seulement des fleurs, c'est-à-dire quelques vagues désirs de conversion ; il lui faut des fruits, c'est-à-dire des œuvres saintes. Faites donc promptement, vous dit Salomon, tout le bien que vous pourrez, parce qu'il n'y aura plus ni œuvre, ni raison, ni sagesse, ni science dans le sépulcre, vers lequel vous courez (1). C'est ce que vous recommande encore le Fils de Dieu, quand il vous dit : « Marchez, pendant que vous avez la lumière, car la nuit vient où l'on ne pourra plus travailler (2). » Le vrai chrétien ménage son temps avec une épargne religieuse, sachant combien sont précieux tous ces moments, dont on achète une éternité.
■4° Penser souvent à la mort. De même, disait saint Bonaventure, que le pilote, pour bien diriger la course de son vaisseau, se place à la proue, de même l'homme, pour bien régler sa conduite, doit se mettre, par la pensée, au lit de la mort. 11 n'y a rien de plus capable de nous inspirer le mépris du monde et le désir du ciel. Aussi le Sage a-t-il dit qu'il vaut mieux aller dans une maison de deuil que daiïs une maison de fête, parce que dans celle-là on est averti de la fin de tous les hommes, et on y voit ce qui doit nous arriver un jour (3). Et, en effet, oserait-on se livrer à l'orgueil, oserait-on flatter sa chair, si l'on pensait qu'on ne sera bientôt qu'un amas de pourriture? Oserait-on se révolter contre le Seigneur, si on se mettait bien dans l'esprit qu'il faudra, au premier jour, comparaître à sou tribunal ? On peut assurer en toute vérité, avec saint Jean Climaque, que, « comme de tous les aliments le pain est le plus nécessaire, ainsi de toutes les pratiques spirituelles, la méditation de la Mort est la plus utile. »
(\j Quodcumque pulesi ïacere manus tua, inslanter operare, quia nec opus, nec ratio, nec sapientia, nec scierilia erunl apud inferos, quô tu properas. Eccl., DE, 0.
(2) Venit nox, quandô nemo potest operari. Joan., ix, 4.
(3) SIelius est ire ad domum luctûs quàm ad dornum oonvivii. Eccl, tu, 3.
Chose étonnante ! a dit saint Augustin, îa Mort, qui est l'opposé de la vie, devient cependant, par un effet de la grâce divine dans les cœurs chrétiens, un instrument de vie (1). Et voici comment : c'est qu'une méditation sérieuse de la Mort sert : 1° à nous prolonger la vie de là nature, en nous détournant des querelles, des débauches, de tous les excès qui abrogent si souvent les jours de l'homme; 2° à nous procurer la vie de la grâce, en nous inspirant les sentiments d'une sincère pénitence, qui tirent les âmes de la Mort du péché ; 3° à nous élever à la vie de la gloire, en nous animant à la pratique des vertus, qui méritent la couronne céleste. Voilà de quelle manière le souvenir de la Mort opère la vie, tandis que, au contraire, la folle idée que se font les mondains de cette vie terrestre, opère des désordres de toute espèce, et, par suite, la mort du corps, la mort de l'âme et la damnation éternelle. Mettonsnous donc souvent sous les yeux notre dernier jour. Gravez, vous dit saint Jean Chrysostome (2), gravez sur les murailles de votre maison et sur votre cœur cette terrible faux de îa Mort, qui plane toujours sur vos têtes. Pensez qu'elle va vous frapper, et alors vous changerez prompîement de vie. Ne jamais penser à la Mort, c'est infailliblement se la procurer amère, désolante; y penser souvent, c'est se la rendre douce et facile.
Il est bon de se choisir tous les mois, ou au moins chaque année, un jour de retraite, pour se préparer spécialement à bien mourir. Pendant ce jour, il faut se mettre dans les mêmes dispositions et les mêmes sentiments qu'on voudrait avoir au tribunal de Dieu, et faire tous ses exercices de piété avec la même pureté d'intention et la même ferveur que si chacun d'entre eux devait être le dernier de notre vie. Ainsi, par exemple, il faut se confesser et entendre la
(1) Tantam Deus 8dei prsestitit gratiam, ut mors, quam constat vitœ esse contrariam, inslrumenlum fieiel ter quod transiretur ad ritam D Aug.
(21 D. Chrys., Iîom. ix ad pop.
sainte messe, comme si ce devait être pour la dernière fois, et recevoir la sainte communion, comme si c'était le viatique. Ce jour-là, on doit se prosterner devant son crucifix, méditer ionguementsurcequi nous arrivera au moment du trépas, faire à Dieu le sacrifice de sa santé et de sa vie, réciter l'office des morts, ou bien les prières des agonisants, invoquer la sainte Vierge, dont la protection nous sera si nécessaire à notre dernière heure, et prier aussi saint Michel, nos anges gardiens, saint Joseph, et le patron dont nous portons le nom, de nous venir en aide à ce moment fatal, et, enfin, remercier le Seigneur de ce qu'il nous a accordé le temps et inspiré l'idée de nous préparer à la, Mort. Ceux qui sont exacts à cette pratique, se détachent nécessairement des biens de la terre, et deviennent bientôt parfaits. En célébrant ainsi en quelque sorte leurs funérailles par anticipation, ils apprennent à mourir au monde, à leurs passions, à eux-mêmes; ils se préservent de la corruption du vice, et répandent la bonne odeur de Jésus- Christ.
Ce n'est pas seulement de loin en loin qu'il faut penser à la Mort. Quand on veut vivre dans la crainte de Dieu et l'exacte observance de ses devoirs, on l'a, pour ainsi dire, constamment présente à son esprit. Pensez-y donc au commencement de vos principales actions, vous demandant à vous-même, comme saint Bernard : « Si tu devais mourir tout à l'heure, ferais-tu cela ? et de quelle manière le ferais-tu (•!)? » Pensez-y le matin en vous levant, comme si vous ne deviez pas arriver à la fin du joui1 ; pensez-y le soir en allant vous reposer dans votre lit, comme si vous ne deviez plus en sortir ; pensez-y quand l'horloge sonne, comme si c'était votre dernière heure ; pensez-y à la moindre indisposition que vous aurez, car c'est déjà un commencement de Mort. Avec une pensée si salutaire, comment pourrait-on ne pas vivre chrétiennement * ?
[l) Si modo moriturus esses, hoc faceres ? quomodô faceres? D Bern.
5° Demander souvent à Dieu la grâce d'une bonne Mort. De nous-mêmes, nous ne pouvons ni bien vivre, ni bien, mourir. Mais la grâce toute-puissante du Seigneur nous soutient dans notre faiblesse, et, si nous avons soin de l'implorer, nous pourrons dire avec confiance, quand notre dernier moment sera venu : « Quoiqu'il me faille marcher au milieu des ombres de la Mort, je ne crains rien, parce que le Seigneur sera toujours avec moi 2 (1) ? »
6° Faire son testament. L'intérêt de l'âme doit passer avant tout ; mais, après avoir mis ordre à sa conscience, il ne faut pas négliger le soin de ses affaires temporelles. Faites votre testament, dit saint Augustin, tandis que vous êtes en santé, que vous jouissez d'une parfaite connaissance, et que vous êtes maître de vous-même (2). Dans la dernière maladie, le temps est trop précieux, pour l'employer à régler des choses terrestres. D'ailleurs, on ne sait trop souvent alors ce que l'on fait, parce que, sans parler du mal qui affaiblit les facultés intellectuelles, on se trouve obsédé par ses parents et ses amis, entraîné par des flatteries, des importunités, des menaces ou des caresses, et on plonge sa famille dans le trouble, en lui léguant un héritage, source de haines, de querelles, de procès. En laissant votre bien aux autres, ne vous oubliez pas vous-mêmes; n'oubliez pas les pauvres, les hôpitaux, les séminaires. Pourquoi, si votre fortune vous le permet, ne pas perpétuer vos bonnes œuvres après votre Mort, par quelque fondation pieuse? Par là, vous vous ferez des protecteurs auprès de Dieu, qui intercéderont continuellement pour votre âme.
En quel temps faut-il se préparer à la mort? Ah ! gardezvous d'attendre à votre dernière maladie. Si alurs il est si difficile d'arranger convenablement ses affaires tempo-
(té) Elsi ainbulavero in medio umbrae mortis, non timebo n quoniam lu mecum es. PsaJ. nu, 4.
(2) Fac testaraenlum tBom, dùm sanus es, dàm sapiens ei dùn «uus es. D. Aug.
relies, pensez-vous qu'on pourra plus aisément fouiller dans les replis de sa conscience, faire une confession exacte, restituer le bien mal acquis, se réconcilier avec ses ennemis ? flélas! quand on a toute liberté d'esprit et d'action, 0n trouve mille difficultés à se convertir ; et, au milieu des souffrances de la maladie et des angoisses du trépas, serat-il facile de détester sincèrement le péché, après qu'on l'aura aimé toute sa vie ? Sera-t-il facile d'aimer Dieu pardessus toutes choses, après qu'on n'aura jamais songé à lui plaire? Par quel artifice le cœur de l'homme se trouvera-t-il subitement changé? Des plaies invétérées se guérissent-elles en un instant ? Et comment vouloir extirper, en un instant, des passions qui auront jeté de profondes racines? Je conviens qu'il n'est pas impossible de mourir dans la grâce du Seigneur, après avoir vécu dans le crime; car la miséricorde de Dieu est infinie, et il ne rejette jamais un cœur contrit et humilié. Mais, à moins d'une grâce extraordinaire, sur laquelle ce serait folie de compter, il est extrêmement difficile de l'avoir ce cœur contrit et humilié, quand il à été, au contraire,, toujours enflé d'orgueil, plein d'attaches criminelles et éloigné de son Dieu. Non, non, on ne peut être un loup pendant la vie et un agneau à la Mort ; un démon en santé et un ange au dernier moment. Non, non, on ne peut vivre comme un Hérodc ou un Barabbas, et mourir comme un Abraham ou un saint Joseph.
Ainsi, à la mort, il n'est guère plus temps de se préparer; il faut alors être prêt 3. Le Seigneur, en divers endroits des saintes Écritures, menace d'abandonner à leur triste sort ceux qui l'auront méprisé pendant leur vie. Il leur annonce que ce ne sera dus alors le règne de la miséricorde, mais celui de la vengeance (1), que les pécheurs le chercheront sans pouvoir le trouver (2), et qu'ils mour-
ir Dcut., xx-ii, 15, 1ï>.
rem., xui, 2-t, i;>.
ront dans leur péché. D'un autre côté, que d'efforts ne fera pas le démon, pour retenir dans ses fers une âme qu'il aura si longtemps possédée! Il la remplira de trouble et de confusion, lui disant, tantôt : « Va, ne crains rien, tu guériras; » et tantôt : a Comment réparer tant d'injustices., sans dépouiller et ruiner tes enfants? » d'autres fois : a Ton iniquité est trop grande pour mériter le pardon. » On dirait que tout conspire, pour perdre cet infortuné pécheur. Ses amis, ses parents eux-mêmes, au lieu de l'avertir de l'imminence du danger où il se trouve, ne parlent que de médecine et de remèdes; ils craignent de l'attrister en l'engageant à recevoir les derniers sacrements. Par une fausse, par une cruelle tendresse, ils cherchent à le tromper sur son véritable état, et lui disent, comme autrefois le serpent infernal à nos premiers parents : « Non, non, vous ne mourrez point encore (1); » il n'y arien à désespérer. Et, tandis qu'ils le flattent d'une prochaine convalescence, déjà peut-être la Mort est peinte sur son visage, déjà son âme est sur ses lèvres. Ce pauvre agonisant termine donc sa déplorable carrière par une fin plus déplorable encore. La pénitence d'un mourant est mourante, a dit saint Augustin (2); et saint Bonaventure tient pour assuré, ce que d'ailleurs démontre une fatale expérience, qu'on ne peut bien mourir, quand on a mal vécu (3).
Hâtons-nous de demander grâce à Dieu, pendant que la porte de sa miséricorde est encore ouverte. Remettre, disait un ancien, aux approches de la Mort pour réparer ses fautes, c'est faire comme un homme qui commencerait à creuser un puits pour avoir de l'eau, lorsque le feu serait déjà à sa maison. C'est pendant toute la vie qu'il faut apprendre à bien mourir (i). La mort, a-t-on dit avec juste
(1) Nequaquàm moriemini. Gen., m, 4.
(2J D. Aug., Serm. 57.
(3) Hoc teneo, hoc verum puto quûd ei non bonus tinis est cui semper fuerit mala vita. D. Bonav., de Contempt. sœc. (•«} Totâ vitâ discendum est mori. Senec, de Brev. vit., c. vv,.
raison, est l'écho de la vie (1). On ne peut faire une mauvaise Mort, quand on a bien vécu (2). Ne vous faites pas illusion, ô pécheurs, et parce que le Seigneur, pour ne pas vous jeter dans le désespoir, veut bien vous laisser quelques chances de salut à votre dernier moment, n'allez pas vous endormir dans une tatale sécurité, et vous rassurer en disant : a II n'y a rien qui presse ; à la Mort, je puis encore me sauver. » Grand Dieu, quel aveuglement ! quel délire ! Et vous hasarderiez votre salut sur un peut-être !
Ah ! s'il était facile de faire une bonne Mort, sans s'y être préparé longtemps d'avance, pourquoi donc les saints se livraient-ils à tant d'austérités? Pourquoi fuyaient-ils le monde? Pourquoi les a-t-on vus tant jeûner, tant prier? Pourquoi trouvaient-ils qu'ils faisaient toujours trop peu pour le ciel, si on peut le gagner à peu de frais?
A cette préparation de toute la vie, il faut joindre une préparation plus prochaine, quand on se sent malade. Plus on s'approche de la fin de la vie, plus on doit en ménager tous les instants, pour les bien employer au profit de son âme. Si le mal est sérieu?i, on doit s'empresser de recourir aux secours que l'Église donne à ses enfants, et puis se tenir constamment uni au Seigneur, par des actes de foi, de charité, de résignation à la volonté divine. Après s'être ainsi préparé, on peut regarder la Mort en face, et se jeter avec confiance entre les bras du Père céleste.
S'il me fallait maintenant mourir..., je frémis à cette pensée..., si dès aujourd'hui, si dès cette nuit, Dieu m'appelait à lui, que deviendrais-je? Suis-je prêt à paraître devant le souverain juge ? Quel serait mon sort pendant l'éternité ? Avec quelles instances je réclamerais un mois, un jour, au moins une heure ! Eh bien ! ce jour, cette heure m'est accordée; je vais donc en profiter pour purifier mon âme, pour me rendre digne du ciel. Désormais je veux
(1) Qualis vita, finis ità. D. Bern., Serm. xxvm, de Parv.
(2) JNon potest malè mori qui benè vixerit. D. Âug., de Doctr, christ., c. u.
apprendre, comme l'Apôtre, à mourir tous les jours (1), en me détachant du monde, pour m'attacher inviolablement à mon Dieu. Suit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes toujours au Seigneur, et nous devons lui consacrer toutes nos actions 4 (2).
TRAITS HISTORIQUES
1. Sainl Théoclose le Cénobiarque prenait toujours, pour sujet delà première instruction qu'il faisait à ses disciples, la nécessité de penser continuellement à la 3Iort. Ce fut dans le dessein de graver plus profondément celte pensée dans leur esprit, qu'il fa creuser un tombeau destiné à la sépulture de toute la communauté. Lorsqu'il fut entièrement achevé, il y mena tous ses frères, et leur dit : « Voilà le tombeau tout prêt; mais qui d'entre vous en fera la dédicace? » — t Ce sera moi,> répondit le prêtre Basile. Aussitôt il se jette aux pieds de son abbé, et lui demande sa bénédiction. Théodose ordonna qu'on dît pour lui les prières des morts. Effectivement, Basile mourut quarante jours après, sans aucune apparence de maladie.
Saint Jean l'Aumônier, patriarche d'Alexandrie, également persuadé que la pensée continuelle de la Mort est un des plus puissants motifs de la vigilance chrétienne, faisait creuser chaque jour son tombeau, et quelqu'un était chargé de venir lui d re, au milieu même des plus belles cérémonies : « Monseigneur, votre tombeau n'est point encore achevé, donnez vos ordres pour qu'on le finisse , car vous ignorez l'heure de votre Mort. »
Saint Fidèle de Sigmaringen qui, après avoir exercé une place honorable de magistrature dans la ville de Colmar, renonça au monde, pour entrer dans l'ordre des Capucins et travailler à la conversion des hérétiques, se portait, avec le plus grand zèle, à toutes les œuvres de charité, dans l'espoir de la récompense céleste. Un calviniste ayant tiré sur lui un coup de mousquet dans l'église, les fidèles le prièrent instamment de se retirer; mais il leur répondit qu'il ne craignait point la Mort et qu'il était prêt à sacrifier sa vie pour la cause de Dieu. Il signait toutes ses lettres par ces mots : Frère Fidèle, qui doit être bientôt la pâture des vers.
Godescard.
Saint Charles Borromée avait une tête de mort sur sa table, pour la considérer sans cesse. — Le cardinal Baronius portait un anneau
(1) Quotidiè morior. I. Cor., xv, 31.
(.2) Sive vivimus, sive morimur, Domini simus. Rom., XiV, à.
sur lequel étaient gravées ces paroles : Souviens-toi que tu dois mourir. — Le révérend père Juvénal Ancine, évêque de Salluces a\ait aussi écrit sur une tête de mort ces mots : J'ai été ce que tu es, tu seras ce que je suis. — Un saint ermite, interrogé dans ses derniers moments pourquoi il était pénétré d une joie si vive, répondit : c J ai eu souvent la Mort devant les yeux, et maintenant qu'elle vient à moi, je ne la vois pas comme un objet nouveau. » Saint Liguori.
L'empereur Maximilien Ier, de la maison d'Autriche, dans les trois ans qui précédèrent sa mort, faisait toujours porter avec lui, dans ses voyages, un cercueil en bois de chêne. Quelle était donc la pensée de ce grand prince ? Ne voulait-il pas avoir continu- Hument sous les yeux un monument qui lui dît : Songe à la Mort! Il ordonna, par «on testament, qu'a son décès, on enveloppât sou corps d'un suaire grossier, qu'on le plaçât dans le cercueil sans l'embaumer, et qu'on remplît seulement de chaux vive les narines, la bouche et les oreilles.
Charles-Quint, prince d'éternelle mémoire, se déroba, longtemps avant sa mort, au soin de gouverner ses Etals; et, transférant tous ses soucis à son fils, prince d'un âge d:jà mûr et d'un caractère ferme, il alla s'enfermer dans le monastère de Saint-Just, en Espagne, avec douze seulement de ses plus fidèles serviteurs, ne voulant plus que penser à Dieu et se piéparer à la Morl. Il défendit de l'a; peler désormais autrement que Charles, et, rejetant à la fois les titres et les fonctions de César et d'Auguste, il n'eut plus que du mépris pour les honneurs. La promenade, la culture des fleurs, la lecture, les offices, les autres exercices clausliaux remplirent tout son temps sur ee nouveau théâtre Tous les vendredis de carême, il se donnait la discipline avec la communauté. Afin de se familiariser en quelque sorte avec la Mort, ce prince fit célébrer ses obsèques pendant sa vie; il se mit dans un cercueil, et entendit faire pour lui toutes les prières qu'on adress à Dieu pour ceux qui ne sont plus. Mais il ne sortit de sa bière que pour se mettre dans un lit. Il fut emporté par une fièvre violente, qui le saisit la nuit d'après celte cér> monte funèbre. Cet illustre empereur connut à fond le faux brillant des grandeurs et du faste du monde; et, trouvant que ces vanités n'étaient pas dignes de l'attachement d'une grande âme, il préféra la retraite ;iu trône, et, dans cet élat, en regardant avec compassion l'aveuglement et l'inquiétude des grands et des petits dans le monde, il trouva une satisfaction plus solide qu'il n'avait senti de contentement étant l'arbitre de l'Europe. Fl:ller.
2. Faisons quelquefois ce que faisait tous les jours, avant de se coucher, un religieux qui parvint à une éminente venu le père Wolfang Graveneifg. Il se figurait qu'il était prêt à expirer, prenait en main un petit crucifix, et I appliquait d'abord au front p >ur purifier ses sens intérieurs, en disant: « Que le Seigneur, par sa sainte croix
et sa très-gTanrle miséricorde, me pardonne tous les péchés que j'ai commis par ma mémoire, par mon entendement, par ma volonté et par mon imagination. > Il portait ensuite la croix sur les cinq sens extérieurs, en prononçant sur chacun d'eux la formule qui lui est propre : « Que le Seigneur, par sa sainte croix et sa très-grande miséricorde, me pardonne les péchés que j'ai commis par la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat, le toucher. »