ORIGINE ET FONDATION OE L'ÉGLISE
C'est le Fils de Dieu lui-même qui a fondé l'Église; il n'était venu sur la terre que pour se former un peuple fidèle, qui le reconnût pour maître, et qui s'attachât inviolablement à sa loi sainte, afin de trouver en elle la vérité et la vie. Mais cette Église, qu'il acheta au prix de tant de travaux et de souffrances, au prix même de son sang, ne se composait d'abord que du petit nombre d'apôtres et de disciples que Jésus-Christ avait attirés à lui, pour les instruire par ses discours et les former par ses exemples. Le
(i)Ephes.,i, 22.
jour de la Pentecôte, elle était tout entière renfermée dans ie cénacle, persévérant dans la prière, et appelant de tous ses vœux le Consolateur promis. C'était, comme l'avait dit Notre-Seigneur lui-même, le grain de sénevé, la plus petite de toutes les semences, mais qui, venant à germer, produit bientôt une plante très-élevée, une espèce d'arbuste où les oiseaux du ciel peuvent se percher (1). Son accroissement fut merveilleusement rapide. Dès la première promulgation que fait saint Pierre de la loi chrétienne, au milieu de Jérusalem, trois mille juifs se convertissent, et se font baptiser au nom de celui qu'ils avaient naguère crucifié. Pierre prêche une seconde fois, et cinq mille autres juifs se convertissent ; chaque jour, nouvelle prédication et nouvelles conversions *.
Conversions sans nombre : c'étaient des personnes de tout rang, de tout âge, de tout sexe ; c'étaient des scribes, des pharisiens, des docteurs de la loi; c'étaient quelquefois ceux qui s'étaient montrés les plus acharnés ennemis de Jésus, et qui, éclairés tout à coup des lumières de la grâce, ne pouvaient s'empêcher de détester leur crime, et de rendre hommage à l'évidence des faits évangéliques. — Conversions sincères, efficaces : on faisait taire les préjugés, on renonçait à tous les liens de la chair et du sang, pour pratiquer les œuvres de la plus éminente sainteté. Qui pourrait lire, sans être saisi de la plus vive admiration, la vie des premiers chrétiens ? Ils n'avaient tous qu'un cœur et qu'une âme; ils faisaient leurs délices de la prière, de la parole de Dieu, de la participation aux saints mystères; une tendre piété animait toutes leurs actions. Les plus fervents d'entre eux ne connaissaient pas ces motsodieux et glaçants le mien, le tien, qui sont la source de tant de haines, de querelles, de procès ; au contraire, ils mettaient leurs biens en commun, et celui qui était pauvre devenait riche par la
(1) Math., s:!:.. 12.
libéralité de ses frères. Ce fut alors l'âge d'or de l'Église ; tout y exhalait un parfum d'innocence, de pureté, de sainteté; et cette société des premiers fidèles était vraiment une image de la société des Bienheureux dans le ciel.
Mais le temps était venu où toute chair devait voir le salut de Dieu, où l'on ne devait pas adorer seulement dans Jérusalem ou sur le mont Garizim ; en tous lieux devait s'offrir l'Hostie pure et sans tache ; et toutes les nations de la terre devaient se convertir au Seigneur. Les apôtres se sont partagé le monde ; et leur voix a bientôt retenti jusqu'aux extrémités de l'univers 2. La doctrine qu'ils annoncent, ils la confirment par les miracles les plus éclatants, et les nations viennent en foule se prosterner devant la croix de Jésus. Après avoir prêché aux Juifs, saint Pierre entre dans la Syrie, dans le Pont, dans la Galatie, dans la Bithynie, dans Rome, qui était alors la capitale de l'empire et du monde. Saint Paul parcourt des provinces innombrables, et son zèle à propager la foi parmi les Gentils, et ses succès prodigieux lui ont valu le glorieux titre d'Apôtre des nations ; saint Jean va dans l'Asie, saint André dans l'Epire et l'Achaïe, saint Philippe dans les deux Phrygies, saint Thomas jusqu'aux Indes. Ils bravent la rigueur des climats, la férocité des peuples ; ils traversent des mers inconnues, les forêts les plus sauvages, les îles les plus reculées; ils pénètrent dans les lieux mêmes où les armes des plus fameux conquérants avaient été forcées de s'arrêter. L'œuvre qu'ils ont si bien commencée, leurs successeurs la continuent, sans que rien puisse ralentir l'ardeur de leur zèle. Dès le troisième siècle, le monde est plein de chrétiens. On en trouve partout, dans les villes, dans les campagnes, dans les écoles et les académies, dans les armées, au barreau, dans les tribunaux et jusque dans le palais des Césars 3. Le christianisme envahit tout, il ne laisse que les temples des faux Dieux et les théâtres, disait éloquemment Tertullien.
Ainsi, cette petite pierre, que Daniel avait vue détachée de la montagne sans aucune main d'homme, est devenue elle-même une montagne qui a couvert toute la terre. Ainsi, cette vigne, après avoir jeté ses racines dans la Judée, a porté ses ramifications d'une mer à l'autre, et s'est étendue jusqu'aux régions les plus reculées (1). Ses pampres, toujours verts, ombragent les plus humbles collines, et couronnent les cèdres les plus élevés; et, toujours féconds ils produisent des fruits de justice et de sainteté.
Mais comment le christianisme a-t-il pu se propager si rapidement? comment a pu s'opérer cette grande merveille de la conversion de l'univers? Ah ! c'est bien ici qu'il faut que toute langue confesse que Dieu seul a fait cet ouvrage. Et, pour mieux nous en convaincre, considérons un instant que les apôtres eurent à surmonter les obstacles les plus invincibles, et qu'ils n'avaient aucun moyen pour réussir.
1° Obstacles de la part des Juifs. Il fallait leur persuader que le temps de la loi de Moïse était passé; que l'attente où ils étaient d'un Messie glorieux et triomphant, qui les délivrerait du joug des Romains, était une chimère; il fallait leur persuader que ce Jésus qu'ils avaient vu pauvre, méprisé, crucifié, était leur Dieu, leur Sauveur; et qu'en le mettant à mort, ils s'étaient rendus coupables d'un crime inouï, d'un affreux déicide! Quel juif voudra les entendre? Qui voudra embrasser une doctrine, qui voue toute leur nation au mépris et à l'exécration des peuples? Et les princes des prêtres, les magistrats, les scribes, les docteurs, sur la tête de qui ils font retomber le sang de l'Homme-Dieu, ne vont-ils pas se soulever contre eux, et user de toute la rigueur des lois, pour arrêter la propagation de l'Évangile ? Vraiment, si l'on en juge d'après les règles de la prudence humaine, c'était folie que de prétendre faire adorer aux Juifs le crucifié du Calvaire.
(1) Psal. lxxix, 9.
2° Obstacles de la part des Gentils. Le paganisme était, il est vrai, une religion absurde, bizarre, qui choquait visiblement et grossièrement les premiers principes du bon sens; et cependant il était profondément enraciné dans Fesprit et le cœur de tous les peuples. Car c'était une religion qu'on avait sucée avec le lait, qu'on avait appris à vénérer dès la plus tendre enfance, qu'on voyait soutenue par la magnificence des cérémonies et la splendeur des sacrifices, défendue par les magistrats, autorisée par l'exemple des plus sages législateurs, des plus illustres capitaines, des plus célèbres philosophes. De plus, c'était une religion facile, riante, commode, qui ne proscrivait aucun vice, qui flattait toutes les passions. Il n'y avait pas de crime, si abominable qu'on le suppose, qu'on ne pût excuser par l'exemple de quelques Dieux. Aussi la débauche faisait-elle partie du culte qu'on leur rendait. On conçoit facilement qu'une pareille religion devait avoir de grands attraits pour l'homme, à qui rien n'est si doux que de suivre en liberté ses penchants.
Et que de traits ne trouvons-nous pas dans l'histoire, qui nous prouvent l'attachement furieux ou imbécile de tous les peuples à leurs superstitions, si extravagantes qu'elles fussent ! Daniel a fait périr le monstrueux dragon, idole des Babyloniens, et il excite un soulèvement général, et il est jeté dans la fosse aux lions. Quelques soldats romains tuent par mégarde un chat, et l'on sait que le chat, ainsi que l'ibis et le crocodile, étaient des Dieux chez les Égyptiens; et voilà que tout le peuple s'ameute contre eux, et, sans aucun respect pour la majesté du nom romain, ils sont impitoyablement mis en pièces. Quel n'était pas le zèle des Ephésiens pour la gloire de la grande Diane ! Saint Paul veut les désabuser de ce culte insensé, et la ville est aussitôt remplie de cris et de tumulte, et la sédition devient si violente que les magistrats ont beaucoup de peine à l'apaiser.
C'est donc un fait constant, que tous les peuples étaient fortement persuadés de l'existence de leurs Divinités et de' la légitimité du culte qu'on leur rendait. Les personnages les plus instruits et les plus sensés eux-mêmes se montraient pleins de respect pour leurs prétendus Dieux immortels. Or, ces idoles qui leur étaient si chères, il fallait les briser, et cela, non en un seul lieu, mais dans toute l'étendue de l'univers; et, sur leurs débris, il fallait élever l'autel d'un Dieu nouveau, d'un Dieu inconnu, d'un Dieu venu de la Judée, pour laquelle on professait un souverain mépris, et, pour tout dire en un mot, d'un Dieu crucifié ! Conçoiton les difficultés d'une pareille entreprise? conçoit-on que douze pauvres pêcheurs aient osé s'en charger? Les plus audacieux des hommes eussent reculé à la vue de cette tempête effroyable de haines, de vengeance et de mort, que le fanatisme idolâtrique allait exciter contre eux. Évidemment, si les apôtres n'eussent été animés de l'Esprit de Dieu, il leur était impossible de convertir, je ne dis pas un seul peuple, mais une seule ville.
3° Obstacles du côté de la doctrine qu'ils annonçaient. M ne leur suffisait pas d'extirper le préjugé de l'idolâtrie, il fallait encore rendre les hommes chrétiens, c'est-à-dire faire violence à la fois à leur esprit et à leur cœur. — A leur esprit, en leur proposant à croire sans hésiter, sans raisonner, les mystères les plus incompréhensibles, un Dieu en trois personnes et trois personnes ne faisant qu'un Dieu ; un Dieu né dans une étable, un Dieu crucifié entre deux voleurs, comme un infâme scélérat. Un Dieu crucifié ! quelle doctrine à persuader au monde ! quelle folie ! — Aux plus doux penchants du cœur, car le christianisme est une religion de privations, de croix, de souffrances; il commande les vertus les plus pénibles : l'humilité, la mortification, la chasteté, la pénitence, le pardon des injures, l'amour des ennemis; il exige les plus austères devoirs; il veut qu'on regarde la terre comme un lieu d'exil, et le ciel comme
notre unique patrie; qu'on se détache des biens de ce monde ; qu'on fasse la guerre, et une guerre continuelle, aux plus douces inclinations de la nature; qu'on porte dans tout son corps la mortification de Jésus-Christ. Or, croyezvous qu'il fût facile de renverser ainsi les idées des peuples, d'étouffer en eux l'amour des plaisirs, des richesses, des honneurs? Oser l'entreprendre n'était-ce pas exciter contre soi les passions qui ont le plus d'empire sur l'homme ? Convenons-en , pour détruire l'idolâtrie , cette religion de mollesse et de volupté, et pour y substituer la religion chrétienne, si effrayante par la profondeur de ses mystères et l'austérité de sa morale, il fallait plus qu'un bras de chair, il fallait toute la force du Dieu vivant.
Maintenant, voyons quelles étaient les ressources des apôtres pour le succès de leur entreprise. Qu'est-ce qui fait réussir dans les grands desseins ? C'est ou la science, ou la richesse, ou la force, ou l'adresse. Mais les apôtres n'avaient aucun de ces moyens. C'étaient des hommes pauvres, grossiers, ignorants, tirés de la lie du peuple ; c'étaient des artisans , des pêcheurs qui n'avaient connu de leur vie que leurs barques et leurs filets. Leur air, leur langage, leurs manières, tout annonçait en eux l'abjection dans laquelle ils étaient nés. Il n'ont pour arme qu'un instrument de supplice, la croix; ils n'ambitionnent que les mépris et les souffrances. Loin d'agir à la manière des conspirateurs, qui déguisent d'abord leurs vrais sentiments, qui cherchent à s'insinuer dans les esprits par de sourdes menées, et à se faire ainsi un parti capable de se soutenir par lui-même, les apôtres prêchent l'Évangile à haute voix, sur les places publiques, sur les toits des maisons, sans aucun ménagement pour la délicatesse de leurs auditeurs, sans aucun adoucissement dans la morale ; ils demandent une foi pure et simple, sans raisonnement et sans discussion. Ils ne reçoivent dans leur société que ceux à qui ils trouvent des marques d'une conversion sincère ; et, si quelqu'un de
leurs sectateurs tombe dans quelque faute notable, loin de fermer les yeux, ils le soumettent à de rigoureuses pénitences, ou bien ils le chassent impitoyablement. De bonne foi, étaient-ce là des moyens de se concilier les esprits, de se faire des partisans ? Des imposteurs en auraient-ils usé de la sorte pour faire prévaloir leur complot ?
Nous voyons donc que, dans l'établissement de l'Évangile, toutes les règles de la prudence humaine ont été violées. Les apôtres avaient tout contre eux ; ils n'avaient rien pour eux. Disons plus, eussent-ils eu toute l'éloquence des plus sublimes orateurs, toute la subtilité des plus profonds philosophes, toute l'habileté des plus grands politiques, toute la puissance des Césars, jamais, non, jamais, ils n'auraient pu persuader aux hommes d'adorer un Dieu mort sur un infâme gibet, d'embrasser une religion qui commande de croire ce qu'on ne comprend pas, d'espérer ce qu'on ne connaît pas, de pratiquer ce qu'on ne goûte pas, d'aimer ce que la nature nous fait haïr, de haïr ce que la nature nous fait aimer, de se renoncer soi-même, et de porter chaque jour la croix. Eh bien ! là où les puissants génies eussent échoué, douze pauvres pêcheurs ont réussi. Comment cela s'est-il fait? Le doigt de Dieu est là.
Oui, c'est le propre de Dieu d'opérer les plus grandes merveilles avec les instruments les plus faibles en apparence; et jamais sa puissance n'éclate davantage que lorsque, par les moyens les plus disproportionnés à ses fins, il produit les plus magnifiques ouvrages. 11 ne lui fallut qu'un mot pour créer le monde, qu'un peu de boue pour former l'homme, que des moucherons pour confondre l'orgueil de l'Egypte; et, quand il a voulu régénérer les hommes et établir le règne de l'Évangile, il n'a employé que la voix de douze bateliers. S'il avait suscité pour lui les Césars, et avec eux les grands, les riches, les savants, les sages du siècle, on eût pu dire que la religion chrétienne s'était établie par les efforts de la puissance humaine. Mais il était écrit que
Dieu détruirait lasagesse des sages, qu'il rejetterait la science des savants; et il lui a plu de sauver, par la folie de la prédication, ceux qui croiraient en lui (1).
Nous concluons donc que la conversion de l'univers est le chef-d'œuvre de la droite du Très-Haut, qu'à Dieu et à Dieu seul en appartient toute la gloire; et il ne nous faut pas d'autre preuve pour démontrer la divinité du christianisme. Car de deux choses l'une : ou le christianisme s'est établi par les miracles de Jésus-Christ et des apôtres, ou bien sans miracles. Dans le premier cas, son origine est évidemment divine; dans le second cas, outre qu'on s'inscrit en faux contre toutes les histoires, il est évident encore que la conversion du monde, opérée sans miracles, serait ellemême le plus étonnant de tous les miracles. C'est la pensée de saint Augustin ; elle suffit à elle seule pour confondre tous les raisonnements des incrédules.
TRAITS HISTORIQUES
1. Une des conversions les plus remarquables, et qui sert merveilleusement à prouver la divinité du christianisme, a été celle de saint Paul qui, par le plus étonnant de tous les prodiges, de persécuteur fut changé en apôtre. D'abord, connu sous le nom de Saul, il avait puisé dans la secte des pharisiens une haine violente contre le christianisme, et il ne respirait que le sang et le carnage contre les disciples de Jésus-Christ. Ayant appris qu'à Damas un grand nombre d'Israélites avaient renoncé à la loi mosaïque pour embrasser la religion nouvelle, il alla trouver le grand prêtre, et lui demanda des lettres et des pouvoirs pour les synagogues de cette ville, afin de saisir et d'enchaîner les Juifs convertis à la foi de Jésus-Christ ; et, dès qu'il eut obtenu la mission qu'il sollicitait, il partit comme un tigre altéré de sang, accompagné de quelques officiers sous ses ordres. Comme il était sur le chemin de Damas, il fut tout à coup
(1) Perdam sapientiam sapientium ; placuit Deo per stultitiam
prœdicationis salvos fasere credenles. 1. Cor., xix, 21.
investi d'une vive lumière venue du ciel, qui le fit tomber à la renverse. Il entendit en même temps une voix qui lui dit '. Saul, Saul. pourquoi me persécutez-vous ? — Qui étes-vous, Seigneur ? répondit-il. — Je suis Jésus, que vous persécutez. Saul tout tremblant s'écria : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? — Levez-vous, reprit la voix, entrez dans la ville, et là je vous ferai connaître mes volontés. L'épouvante, dont Saul avait été saisi, fut telle qu'il en était devenu aveugle. Ses compagnons furent donc obligés de le prendre par la main et de le conduire jusqu'à. Damas, où i! recouvra miraculeusement la vue par les prières d'Ànanie qui, lui ayant mis les mains sur les yeux, en fit sortir comme des écailles. Saul reçut le baptême ; et il fut dès lors un vase d'élection, et une des plus fortes colonnes de l'Église.
2. Le plus grand nombre des juifs se rendant de plus en plus indignes de la grâce évangélique, par leur endurcissement, Dieu fit connaître à Pierre, dans une vision, que le moment était venu de faire entrer les nations dans le bercail du divin Pasteur. Ce fut un officier romain de Césarée , nommé Corneille, qui fut appelé le premier à la foi chrétienne. Il avait attiré sur lui les regards du Ciel par la pureté de sa vie et les abondantes aumônes qu'il faisait aux pauvres. Un jour qu'il était en prières, l'Ange du Seigneur lui apparut et lui dit : « Vos prières et vos aumônes sont montées jusqu'au c trône de la miséricorde divine. Envoyez chercher à Joppé un c homme, appelé Simon et surnommé Pierre. C'est de lui que vous c apprendrez ce que vous avez à faire pour être sauvé. » L'Ange ayant disparu, Corneille envoya aussitôt à Joppé trois de ses serviteurs, pour chercher et faire venir chez lui celui qui devait l'instruire des grandes vérités du salut. Lorsque ces envoyés de Corneille furent prés d'entrer dans la ville, Dieu fit connaître à Pierre qu'il n'y avait plus de distinction entre les Juifs et les Gentils, et que ces deux peuples n'en devaient former qu'un. Il n'hésita donc pas à partir avec ceux qui venaient le chercher, et il se mit aussitôt en route pour Césarée. Cependant Corneille avait assemblé chez lui ses parents et ses amis. Dés qu'il aperçut Pierre, il se jeta à ses pieds, comme pour l'adorer. Mais Pierre lui dit : c Levez-vous, je ne suis qu'un homme comme vous. » Puis, adressant la parole à l'assemblée, il annonça la doctrine et les miracles de Jésus-Christ. Il n'avait pas achevé son discours que le Saint-Esprit descendit visiblement sur ses auditeurs, et leur communiqua le don des langues. Pierre baptisa aussitôt le vertueux officier et toute sa famille. Telles furent les heureuses prémices de l'Église des nations.
Il convenait que Pierre, en sa qualité de chef des apôtres et de pasteur suprême, ouvrît le premier la porte de l'Église aux Gentils*
Cependant Paul était, par sa destination spéciale, l'apôtre des nations, sans qu'il négligeât pour cela les Juifs, car il prêchait aux uns et aux autres avec un zèle infatigable. Après avoir annoncé l'Évangile en plusieurs villes célèbres de la Grèce, il se rendit à Athènes ; rien de plus célèbre que le discours qu'il y prononça, au milieu de l'Aréopage. C'était la compagnie la plus savante de l'univers ; et on la regardait partout comme l'oracle de la vérité et la régulatrice du goût. Voilà donc un étranger, un barbare, un pauvre juif, de petite stature, en face de ces beaux esprits, de ces philosophes, de ces littérateurs bouffis d'orgueil et pleins de préjugés. Que va-t-il leur dire ? Il a remarqué, en traversant leur ville, un autel sur lequel on avait inscrit : Au Dieu inconnu, car les Athéniens étaient tellement superstitieux qu'ils adoraient tous les faux Dieux des autres peuples, et, craignant toujours d'en oublier quelqu'un, ils avaient dressé cet aulel avec cette inscription. C'est de là que saint Paul prit occasion de commencer son discours. « Citoyens d'Athènes, t leur dit-il, tout ce qui frappe mes regards m'annonce que vous € êtes religieux jusqu'à l'excès ; car, en parcourant votre ville et en « examinant les simulacres de vos Dieux , j'ai rencontré un autel « sur lequel j'ai lu celte inscription : Au Dieu inconnu. Or, ce Dieu « que vous adorez sans le connaître, je viens vous l'annoncer. » Et aussitôt il leur prêcha l'unité de Dieu, sa spiritualité, ses souveraines perfections, la création de l'homme, sa dégradation par le péché, la nécessité de faire pénitence ; enfin, il allait les entretenir de Jésus- Christ; mais ils l'interrompirent, en l'entendant parler de la résurrection des morts. Plusieurs éclatèrent de rire et se moquèrent de lui, comme s'il leur disait une chose impossible et ridicule; d'autres, au contraire, fâchés qu'on l'eût interrompu d'une manière si brusque et si peu honnête, lui dirent qu'ils seraient bien aises de l'entendre encore une autre fois sur cette matière, parce qu'apparemment ils commençaient à goûter les vérités célestes dont ils n'avaient jamais ouï parler. Quelques-uns, enfin, crurent et s'attachèrent à lui, entre lesquels fut un des plus considérables sénateurs de l'Aréopage, nommé Denis, qui fut depuis le premier évêque d'Athènes, et une dame de grande considération, nommée Damaris.
3. L'histoire nous a conservé le nom d'un des principaux officier» de Néron, converti au christianisme. C'est le glorieux martyr saint Tropès, un de ces fervents chrétiens dont l'apôtre saint Paul dit, dans son épître aux Philippiens : Les saints vous saluent tous, et principalement ceux qui sont de la maison de César. Le barbare Satellicus le fit battre à coups de verges, en haine de la foi. Il fut ensuite exposé aux bêtes féroces qui, moins cruelles que les hommes, l'épargnèrent, et il n'en reçut pas la moindre blessure. On le con-
damna enfin à perdre la tête; et c'est ainsi qu'il consomma scn martyre. Martyrol. rom., 17 mai.
L'histoire des premiers siècles nous offre une série continuelle da conversions, toutes plus admirables les unes que les autres ; et il faudrait un temps infini pour les rapporter toutes. De nos jours encore, la foi se propage d'un bout du monde à l'autre, comme nous aurons plusieurs fois occasion de le remarquer.
DEUXIÈME INSTRUCTION
Combats et triomphes de l'Église. — Sa lutte contre les Juifs, contre les païens, contre les hérétiques, contre les impies, contre les vices de ses propres enfants.
Il n'est pas étonnant qu'une Église, qui n'aspirait à rien moins qu'à renverser toutes les religions du monde, pour s'établir sur leurs ruines, qui se déclarait l'ennemie des Dieux de toutes les nations, auxquels elle voulait substituer un Dieu crucifié, il n'est pas étonnant, dis-je, qu'une telle Église ait suscité contre elle les haines les plus furieuses. Naturellement, tous les peuples devaient s'armer contre elle, et elle devait infailliblement périr sous les efforts de cette conjuration universelle. Et cependant, chose admirable et délicieuse à dire ! l'Église n'a jamais combattu que pour vaincre ; malgré tous les assauts du monde, des passions et de l'enfer, elle s'est toujours conservée pure et sans tache, et les persécutions qu'elle a subies n'ont fait que rehausser sa gloire.
Dès son origine, elle a été persécutée par les Juifs et les GerJils, ensuite par les hérétiques, puis en dernier lieu par l'impiété philosophique.
1° Que ne firent pas les Juifs pour l'étouffer dans son berceau ! A peine les apôtres ont-ils paru dans Jérusalem pour annoncer la bonne nouvelle, que la synagogue frémit
de rage; et, comme les disciples ne devaient pas être mieux traités que le maître, selon la parole expresse de Jésus-Christ, on les traduit devant les tribunaux; on leur défenu, avec de terribles menaces, de parler au nom ae Jésus , mais, disent-ils avec une sainte hardiesse, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et alors on les emprisonne, on les bat de verges ; on lapide saint Etienne 4, on décapite saint Jacques ; mais on a beau faire, la foi se propage de plus en plus, les meurtriers du Sauveur se convertissent par milliers, et les persécutions auxquelles les apôtres sont en butte, ne font que relever l'éclat de leur sainteté et la grandeur de leur courage. L'Esprit divin qui les anime, leur donne une sagesse et une force à laquelle rien ne peut résister. Ils triomphent au milieu des souffrances, ils s'estiment heureux d'être persécutés pour le nom de Jésus- Christ. On les chasse des villes et des synagogues, on les disperse, afin qu'éloignés les uns des autres, ils soient plus faibles et que leur entreprise échoue ; et leur dispersion ne sert qu'à propager l'Évangile, en leur fournissant l'occasion de prêcher en tous lieux. Us se répandent dans la Judée, dans la Syrie, et de là, dans la Phénicie, dans l'île de Chypre et jusques aux confins de l'univers. Semblables à des fers incandescents, qui font jaillir d'autant plus d'étincelles qu'on les bat avec plus de force sur l'enclume, ou qu'on les rejette avec plus de violence, ils embrasent le monde, l'éclairent de la lumière de la vérité, et allument partout le feu de la charité.
2° Voici maintenant un ennemi bien plus formidable qui s'acharne contre l'Église naissante. C'est le paganisme armé de toute la puissance des Césars. Les démons semblent avoir soufflé leur rage au cœur des persécuteurs. On ne peut lire sans frémir le détail des supplices qu'on faisait souffrir aux premiers disciples de l'Évangile. On employait, pour les perdre, l'exil, les prisons, les confiscations de biens, les fouets, les flétrissures de toute espèce, les bû-
chers, les chevalets, les roues, les ongles de fer, tout ce que la haine la plus atroce, tout ce que la barbarie la plus raffinée peuvent imaginer. Ceux-ci sont plongés dans de l'huile bouillante ou dans des étangs glacés; ceux-là sont broyés sous la dent des bêtes féroces ; on en réserve d'autres pour être brûlés vifs, afin de servir de torches pendant la nuit. Personne n'est épargné : point de respect pour la faiblesse de l'âge, pour la délicatesse du sexe, pour l'éclat du mérite. C'est assez d'être chrétien pour être criminel. Dès que quelqu'un est disciple de Jésus, on se croit par là même en droit d'oublier à son égard les droits de l'amitié, les devoirs de la reconnaissance, les liens du sang et de la nature; on étouffe les sentiments les plus tendres, les plus inviolables, les plus sacrés ; l'ami dénonce son ami, le serviteur son maître, le père son fils, le fils son propre père, l'épouse son époux, et l'époux traîne son épouse aux pieds des tribunaux. Partout, selon la prédiction du Sauveur, la haine publique s'attache aux chrétiens ; on les accuse hautement de tous les désordres du monde. La pluie vientelle à manquer aux biens de la terre, le Tibre vient-il à se déborder, les barbares font-ils irruption sur les terres de l'empire ; assurément, ce sont les chrétiens qui en sont la cause, et il n'y a point de meilleures victimes pour apaiser la colère des Dieux, que de leur immoler des chrétiens !
Une persécution si atroce et si universelle dura pendant plus de trois cents ans. Oui, pendant plus de trois cents ans, la hache du bourreau se promena sur la tête des disciples de l'Evangile. Enfin, après la dernière persécution, la plus cruelle de toutes, l'idolâtrie se tenait assurée du triomphe et se flattait d'avoir éteint le christianisme dans les fleuves de sang qu'elle avait répandus. Déjà on entonnait les chants de victoire, déjà on dressait de fastueux monuments pour en perpétuer le souvenir, et on a trouvé ces inscriptions orgueilleuses : A Dioclétien le nouveau Jupiter- à Maximien le
nouvel Hercule, pour avoir aboli le nom chrétien, et détruit dans le monde entier la superstition du Christ (1).
Mais, enréalité, à quoi aboutit toute cette rage de styrans ? Elle n'a produit d'autre effet que d'étendre l'Église, de la multiplier, de l'affermir et de la couvrir de gloire. Le sang des martyrs, disait Tertullien, est une semence de chrétiens (2). Pour un chrétien égorgé, on en voyait renaître cent autres; et que de fois n'arriva-t-il pas que les spectateurs des tourments des martyrs, étonnés de leur constance plus qu'humaine, s'écriaient subitement qu'ils étaient aussi chrétiens, et volaient courageusement à la mort, pour remporter la palme du martyre ! Que de fois ne vit-on pas les bourreaux eux-mêmes, pénétrés tout à coup des impressions de la grâce, se prosterner devant les victimes qui venaient de tomber sous leurs coups, et présenter intrépidement leurs têtes à d'autres bourreaux, pour être immolés à leur tour ! Ainsi les pertes mêmes de l'Église faisaient sa fécondité et ses richesses. Vigne du Seigneur, plus on la taillait, plus elle portait de fruits; arche sainte, plus les eaux de la tribulation étaient grandes, plus elle s'élevait; semblable encore à un parfum précieux qui n'exhale jamais plus d'odeur que lorsqu'il est écrasé, plus on la persécutait, plus elle faisait briller sa force et sa beauté. Et n'estce pas, en effet, à l'époque des persécutions, qu'on vit se montrer dans tout leur éclat les plus sublimes vertus, le courage, le désintéressement, l'humilité, la grandeur d'âme, le mépris des biens du monde, l'ardente charité ?
Quelle gloire pour l'Église que les triomphes des martyrs! Quel prodige de voir, pendant un si long espace de temps, un si grand nombre de chrétiens de tout âge, de tout sexe, de toute condition, tant d'illustres pontifes, de saints prê-
(1) Nomine christianorum doleto ; superstitione Christi ubique
dcletà.
(2) Sanguis marlyrum, semen christianorum. Tsrtul., Apol., eu
très, de vieillards encore plus vénérables par leurs mérites que par le poids des années, tant de dames plus recommandâmes encore par leur charité que par leur noblesse, de chastes vierges belles et pures comme la lumière, et de tout petits enfants aussi courageux que leurs pères, se jouer de tout ce que les supplices ont de plus affreux, mépriser tour à tour les menaces et les promesses des tyrans, attendre la mort avec joie, la désirer, la demander et s'écrier, à la vue des plus horribles tortures : « Je suis chrétien ! je suis chrétien ! » D'où pouvait leur venir une force si extraordinaire ? N'était-ce pas évidemment la vertu du Très- Haut qui les soutenait 2 ?
Enfin, après des combats et des souffrances de toute espèce, le christianisme vit naître de plus beaux jours. Ecoute donc, ô Église pauvre, désolée, qui as été si longtemps battue par la tempête (1), écoute ce que te dit le Seigneur par la bouche de son prophète : « Lève-toi, Jé- « rusalem nouvelle, quitte tes habits de deuil, voici que a la gloire du Seigneur va se lever sur toi... Les enfants de o ceux qui t'avaient humiliée, viendront se prosterner à a tes pieds (2). » En effet, la douceur des agneaux a vaincu la fureur des loups et des lions; l'Église, sans armes, a triomphé de ses persécuteurs ; sans raisonnements, elle a abattu l'orgueil des philosophes ; sans biens et sans richesses, elle a gagné tous les hommes; et, lorsque Constantin eut arboré l'étendard de la croix, elle parut comme la reine des nations ; elle reçut les hommages de tout l'empire romain, et vit même sous ses lois des peuples que les Césars n'avaient jamais pu soumettre à leur puissance. Cependant Dieu réservait encore à son Église d'autres combats et
(1) Paupercuia, tempestate convulsa, absque ullâ consolatione. It.,uv, 11.
(2) Surge, illuminare, Jérusalem Yenient ad te curvi filii
eorum qui humiliaverant te. Is., lxi, 14.
d'autres victoires. Elle avait triomphé des ennemis du dehors ; mais elle eut aussi à lutter contre les persécutions domestiques, qui lui déchirèrent le sein. Combien d'ennemis, en effet, n'a-t-elle pas trouvés parmi ses propres enfants ! Ennemis de sa foi, ce sont les hérétiques; ennemis de son unité, ce sont les schismatiques; ennemis de sa sainteté, ce sont les mauvais catholiques.
3° Ouvrez les fastes de l'Église, et, à chaque siècle, vous verrez paraître un ou plusieurs apôtres de mensonge, qui sèment l'ivraie de leurs erreurs parmi le bon grain de la saine doctrine. Quelle multitude de sectes acharnées les unes contre les autres ! Que de contestations et de disputes ! Point de dogme si bien établi qui ne soit attaqué; point de pratique si sainte qu'on ne s'efforce d'extirper ; point d'opinion si extravagante qui n'ait ses partisans et ses défenseurs. Ceux-ci combattent l'unité de Dieu (1), ceuxlà la trinité des personnes (2); les uns nient la divinité du Verbe (3), les autres la divinité du Saint-Esprit (4) ; j'entends un Nestorius qui, pour ravir à Marie son glorieux titre de mère de Dieu, met deux personnes en Jésus-Christ; et puis Eutichès, par une erreur opposée, ne reconnaît en Jésus-Christ qu'une nature ; Aérius condamne les prières pour les morts; Vigilance le célibat des prêtres, la chasteté des vierges, l'invocation des saints, le culte des reliques, etc.; les Iconoclastes brisent les images; la pénitence est attaquée par les Novatiens, l'eucharistie par Béranger, le mariage par les Basilidiens. Au xvie siècle, voyez ces deux énormes sangliers, Luther et Calvin, qui ravagent la vigne du Seigneur ; ils prennent des erreurs de leurs devanciers celles qui leur conviennent, et en ajoutent de nouvelles. Alors c'est comme un bouleversement général, comme un vrai chaos dans le royaume de Jésus-Christ.
(1) Les Manichéens. — (2) Les Sabelliens. — (3) Les Ariens. — (4) Les Macédoniens.
de l'église. 21
On voit s'élever autel contre autel, pasteurs contre pasteurs; les esprits flottent incertains à tout vent d'erreur, chacun prétend expliquer l'Écriture à sa manière ; on s'autorise de certains passages obscurs, ou bien on torture le sens des textes les plus clairs, pour étayer de vains systèmes. Le monde cbrétien est plein de scandales, de troubles et de tumulte, de sang et de carnage ; et l'on sait les maux affreux que les guerres de religion ont faits à notre patrie et à l'Europe entière.
C'est l'orgueil qui est le père de l'hérésie ; et qui pourrait dire jusqu'où va la téméraire et folle présomption de l'esprit humain ? Voulant sonder jusqu'aux abîmes de la Divinité, il s'infatue de ses rêveries ; et, après s'être égaré dans ses propres idées, il s'efforce d'en répandre partout la contagion. D'un côté l'attrait de la nouveauté, de l'autre le relâchement de la morale séduisent les peuples; et l'on a vu certaines hérésies, comme l'arianisme et le protestantisme, faire tout à coup les progrès les plus effrayants. Les princes et les empereurs les ont quelquefois appuyées ouvertement et par la force des armes ; que dis-je ? il s'en est trouvé qui, non contents de tenir le sceptre royal, ont encore voulu placer leur trône dans le sanctuaire, usurper l'autorité sacrée des pasteurs, prononcer sur les questions de foi, régler le culte, violenter de toutes manières les consciences; et les fureurs des Valens, des Constantin-Copronyme et de beaucoup d'autres persécuteurs de la vérité catholique, ont presque fait regretter le règne des Néron et des Dioclétien.
Or, le christianisme, ainsi partagé en une infinité de sectes, ennemies l'une de l'autre et toujours acharnées à s'entre-détruire, ne devait-il pas naturellement périr? Comment donc l'Église a-t-elle pu subsister, malgré tant de défections qu'elle a essuyées de la part de ceux qui étaient ses enfants, et malgré tant de coups qu'ils lui ont portés, après s'être déclarés ses ennemis ? 0 providence de mon
Dieu, que vous êtes admirable ! Les persécutions que l'Église a eu à soutenir de la part des hérétiques, n'ont fait que la purifier et l'affermir ; le soleil de la vérité, un instant caché par les nuages de l'erreur, a fini par se montrer avec plus d'éclat. Voilà, en effet, comment Dieu tire le bien du mal : il permet l'hérésie, afin de donner lieu de mettre la vraie foi dans tout son jour et de l'expliquer d'une manière plus méthodique et plus distincte. Le zèle des pasteurs s'enflamme, des conciles s'assemblent, les évêques associent leurs lumières et unissent leur autorité pour instruire les fidèles et confondre les opiniâtres ; l'ancienne doctrine, qu'on croyait autrefois implicitement, parce qu'on n'avait pas eu occasion de la développer, est mieux connue, et on la fixe avec une précision et une exactitude rigoureuses. L'hérésie, au contraire, est prise sur le fait de l'innovation, et l'Église dit à tous les hérétiques sans exception : a Quelle est cette foi que vous enseignez ? Cette doctrine que vous débitez aujourd'hui, on ne .la connaissait pas hier, on ne l'a jamais connue ; elle est de votre invention, elle ne vient donc pas de Jésus-Christ. » Ce simple raisonnement suffit pour renverser toutes les subtilités des hérétiques. Aussi les schismes et les hérésies passent et s'écoulent comme l'eau du torrent; et l'Église, qu'on a mille fois essayé d'ensevelir sous un poids d'erreurs, se dégage insensiblement des ténèbres dont on prétendait l'envelopper, et fait briller dans tout son lustre la pureté de sa foi, la sainteté de sa morale, la sagesse de sa discipline, et le bel ordre de sa hiérarchie.
4» Un combat nouveau, un combat terrible que l'Église a eu à soutenir, c'est contre le siècle qui s'est fastueusement intitulé le siècle de la philosophie et des lumières, et a renouvelé tous les scandales, toutes les horreurs, tous les genres de persécution des siècles passés. En ces jours de triste mémoire, on a vu se déchaîner ce dragon infernal, dont il est parlé dans l'Apocalypse, qui devait parcourir toute la terre,
de l'église. 23
et séduire les nations (1). Il s'est élevé une génération d'hommes effrontés, railleurs, ennemis de Tordre, de la paix, de toute autorité légitime (2), sans aucun respect pour les liens les plus sacrés de la nature (3) ; étrangers à tout sentiment d'humanité (4) ; qui mettaient leur gloire à séduire et à tromper (5) ; qui semblaient avoir pris à tâche de détruire la vérité, et qui n'avaient d'amour que pour le mensonge et l'esprit d'erreur (6). C'étaient les doctrines des démons eux-mêmes, c'était la philosophie des enfers qu'ils s'efforçaient de propager (7) ; et, comme cette infernale sagesse n'a d'autre effet que de ravaler l'homme jusqu'à la brute, saint Jean nous l'avait montrée par avance sous la figure d'une bête (8) ; et sur cette bête, dit le même apôtre, est assise une prostituée, car ce n'était que pour suivre, en toute liberté, les penchants de la nature corrompue, qu'on voulait s'affranchir du joug sacré de la foi; et, sur le front de cette prostituée, on lisait écrit le nom Mystère (9). Par là, le prophète signalait ces machinations ténébreuses, ces assemblées souterraines, où elle recrutait ses partisans, et où elle forgeait ses armes pour renverser le trône et l'autel ; et il lui fut donné une voix forte et dominante, pour faire retentir le mensonge et le blasphème en tous lieux (10). On employa, pour détruire l'antique religion de nos pères, tout ce que la philosophie a de plus subtil, tout ce que le bel esprit a de grâces, tout ce que
(1) Exibit et seducet gentes. Apoc, xx, 7.
(2) Sine pace dominationem spernunt. Jud., vm.
(3) Parentibus non obedientes. II. ÎM»., ni, 2. — (4) Immiles. H. Tim., m, 3.
(5) In deceptione illusores. II. Pet., m, 3. — In hypocrisi loçuentes mendacium. I. Tim., iv, 2.
(6) Attendentes spiritibus crroris. I. Tim., iv, 1. — Non crediderunt veritati. II. Thess., n, 11.
(7) Attendentes doctrinis dœmoniorûm. I. Tim., iv, 1.
f*) Vidi bestiam. Apoc, xm, 1. — (9) In fronte ejus nomen
acnptum mysterium. Apoc, xvn, 5..
(10) Datum est ei os loquens magna etblaspbemias. Apoc, xiii, 6.
l'érudition a de plus recherché, tout ce que l'éloquence a de plus persuasif, tout ce que les inventions de l'hypocrisie et de la fourberie ont de plus spécieux, et enfin tout ce que la violence a de plus atroce. On assaisonnait le cynisme par l'impiété, et l'impiété par le cynisme ; et, avec une activité infatigable, on interrogeait les mœurs des peuples, les traditions historiques, toutes les sciences humaines ; on fouillait jusque dans les entrailles de la terre, afin de trouver un fait en contradiction avec la révélation divine. Tout l'édifice de la foi semblait tomber pièce à pièce, et il fut un moment où l'impiété se crut assurée de son triomphe. Elle avait vomi le poison de ses erreurs sous toutes formes ; injures, sarcasmes, écrits scientifiques, chansons licencieuses, libelles diffamatoires, tous moyens lui avaient paru bons pour infecter tous les membres du corps social, et déjà l'on s'écriait de toutes parts : « Qui est semblable à la bête et qui pourra lui résister (1)?» Et toute la terre se laissa saisir d'admiration pour elle, et l'adora (2).
Tel fut le règne de la philosophie; et, quand ses théories se traduisirent en actes, elle eut pour temple le tribunal révolutionnaire, pour autel l'échafaud, pour pontife le bourreau, et pour offrandes des victimes humaines qu'on immola par hécatombes. Longtemps notre malheureuse patrie a nagé dans le sang de ses prêtres, de ses évêques et de la plus noble portion de ses enfants, horriblement persécutés à cause de leur invincible attachement à la foi. La chaire apostolique elle-même a subi les plus atroces vexations. Pie VI est mort en captivité ; son successeur a été indignement traîné d'exil en exil. A quoi ont abouti toutes ces tentatives de l'enfer ? Quelques années s'écoulèrent, et
(1) Quis similis bestiae, et quis poterit pugnare cum eâ? Apoc, nu, 4.
(2) Et admirata est universa terra post bestiam, et adoi«ve-
niQt eam omnes. A-poc, xm. 3, 8.
la tyrannie se détruisit par ses propres excès. Les autels abattus se relevèrent, la foi se ranima dans les cœurs, et l'Église, si longtemps opprimée, se montra et plus forte et plus belle, chargée de trophées, enrichie des palmes de ses nouveaux martyrs; et ceux-là même qui traitaient ses croyances de superstition, qui voulaient les faire passer comme un obstacle au développement de l'intelligence, comme l'unique cause des maux du genre humain, se sont vus forcés d'avouer que la religion est nécessaire au bonheur des peuples. Voilà comment Dieu se plaît à confondre la sagesse des sages et la prudence des savants (1).
5<> Enfin, l'Église a eu continuellement à combattre contre les vices de ses enfants. Les coups les plus sensibles à son cœur maternel sont ceux qui lui viennent de la part des mauvais catholiques qui violent ses lois, qui négligent ou profanent ses sacrements, qui la déshonorent par la corruption de leurs cœurs et lui attirent le mépris et les dérisions des incrédules. Aussi je l'entends qui s'écrie, comme autrefois le prophète : « C'est dans la paix que je ressens la plus vive amertume (2). » Sans doute, les hérétiques, les schismatiques, les impies, les tyrans m'ont fait de larges plaies qui ne sont pas encore cicatrisées ; mais les blessures des uns m'ont couverte de gloire ; les autres m'ont bien affligée par leur scission ; mais enfin ils sont sortis de mon sein, comme de mauvaises humeurs qui me surchargeaient. Et vous, qui deviez être ma consolation, les enfants de ma joie, vous êtes, par vos prévarications, les enfants de ma douleur; c'est vous qui ternissez ma gloire et couvrez de honte ce front auguste, sur lequel ii ne devait paraître ni tache, ni ride.
Cependant l'Église ne laisse pas que de tirer avantage de la perversité même de ses enfants. C'est au milieu de leurs
tl) Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium r»> probabo. I. Cor., i, 19.
(2J Ecce in pace amaritudo mea amarissima. Is., xxxvih, 17. II. 2
désordres que son zèle éclate ; elle s'efforce d'éclairer les aveugles,, de ramener les pécheurs, de soutenir les faibles, de guérir les malades. Elle prie, elle pleure, elle gémit; et que de victoires ne l'a-t-on pas vue remporter, et ne remporte-t-elle pas encore tous les jours sur les cœurs les plus endurcis i
Tel a donc été le sort de l'Église : elle a toujours vécu parmi les persécutions et les alarmes; le monde et l'enfer se sont réunis pour l'anéantir, et tous les efforts de ses ennemis intérieurs ou extérieurs n'ont fait que l'affermir et augmenter l'éclat dont elle brille.
TRAITS HISTORIQUES
1. On peut juger de la fureur avec laquelle les Juifs se déchaînèrent contre les premiers chrétiens, par le cruel supplice qu'ils firent subir à saint Etienne, l'un des sept diacres établis par les apôtres, et qui, le premier de tous les fidèles, eut l'honneur de donner sa vie pour Jésus-Christ. Voici l'histoire de son martyre, à peu près comme elle est rapportée aux Actes des apôtres.
Etienne, plein de grâce et de force , faisait des prodiges et de grands miracles parmi le peuple. Quelques juifs de différentes synagogues se réunirent contre lui, pour s'opposer à ses prédications; mais ils ne pouvaient résister à la sagesse et à l'esprit qui parlait en lui. Ils suscitèrent donc pour le perdre de faux témoins, qui disaient : « Nous l'avons entendu proférer des blasphèmes contre Moïse et contre Dieu. » Nous remarquerons ici que les Juifs avaient intenté à Jésus-Christ la même accusation pour le faire condamner à mort. Or, les disciples ne devant pas être mieux traités que le Maître, saint Etienne fut saisi et amené au conseil. Cet homme-là, dirent ses ennemis, ne cesse de parler contre le sanctuaire et contre la loi. Car nous lui avons entendu dire que Jésus de Nazareth détruira ce lieu, et changera les traditions que Moïse nous a données. Et, comme tous ceux qui étaient au conseil avaient les yeux fixés sur lui, ils virent son visage resplendir comme le visage d'un ange. Saint Etienne profila de la surprise où étaient les Juifs, à la vue de ces traits de lumière et de majesté qui s'échappaient de sa figure, pour leur annoncer les merveilles que le Seigneur axait opérées en faveur de leur nation, et pour rendre un éclatant témoignage à Jésu*- Chriat. Ses paroles, inspirées par le zèle de la gl
firent entrer dans une rage qui leur déchirait le cœur, et ils grinçaient des dénis contre lui. Mais Etienne, étant rempli du Saint- Esprit, et levant les yeux au ciel, vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de son Père, et il dit : « Voilà que je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu. » Alors, élevant la voix et criant en fermant les oreilles, ils se jetèrent sur lui tous ensemble ; et, l'entraînant hors de la ville, ils le lapidèrent. Cependant Etienne invoquait le Seigneur, en disant : * Seigneur Jésus, recevez mon esprit. » Et, s'étant mis à genoux, il jeta un grand cri, disant : « Seigneur, ne leur imputez point ce péché. » Et, quand il eut dit cela, il s'endormit dans le Seigneur.
2. Afin qu'on puisse mieux reconnaître la force du bras de Dieu dans l'établissement de l'Église, nous allons tracer ici un précis de l'histoire des persécutions ; et nous aurons soin de marquer la triste fin de la plupart des persécuteurs.
lr« Persécution sous Néron. « Nous regardons, a dit Tertullien (1), comme un titre de gloire pour notre religion, que le premier de ses persécuteurs ait été Néron ; car il suffit de le connaître pour savoir qu'un tel prince n'a pu condamner que quelque chose d'éminemment bon. » Cet abominable tyran, l'opprobre du genre humain, dont il fut trop longtemps la terreur, était adonné aux vices les plus bas et les plus honteux. Oubliant jusqu'aux bienséances que les scélérats mêmes respectent dans leurs excès, il passait la nuit dans les rues, dans les cabarets et les lieux de débauche, suivi d'une jeunesse effrénée, avec laquelle il basait, volait et tuait. Pour se délivrer de tout frein, il fit melire à mort Agrippine sa mère, Octavie sa femme, Burrhus et Sénèque ses précepteurs, et un si grand nombre d'autres personnes qu'on ne le regarda plus que comme une bête féroce, altérée de sang. Ayant entendu quelqu'un se servir de cette façon de parler proverbiale : « Que le monde brûle, quand je serai mort ! » il répliqua : « Et moi, je dis qu'il brûle et que je le voie ! » Il fit donc mettre le feu aux quatre coins de Rome, et, pour jouir plus à son aise de ce lamentable spectacle, il monta sur une haute tour, où il déclamait, en habit de comédien, des vers qu'il avait composés sur l'embrasement de Troie.- Pour se disculper de ce forfait, il le rejeta sur les chrétiens, qui furent dès lors l'objet de sa cruauté. On en fit un carnage effroyable dans toutes les parties de l'empire. On se faisait même un jeu de leur mort, dit l'historien Tacite ; les uns, couverts de peaux de bêtes, étaient dévorés par les chiens ; les autres, enveloppés de tuniques de poix ou de cire et attachés à *\es pieux, furent brûlés pour servir <te flambeaux durant
(1) TMl\ii.,Apol, c. ix
la nuit. Néron prêta ses jardins pour ce spectacle; il y parut luimême, en habit de cocher, et monté sur un char comme aux jeux du cirque. Le monstre couronné continuait à se gorger de sang, lorsque l'heure de la vengeance divine sonna. Néron, déclaré ennemi public, fut condamné à être précipité de la roche Tarpéienne, après avoir été traîné tout nu publiquement, et fouetté jusqu'à la mort. Il évita cet ignominieux supplice, en se mettant un poignard contre la gorge, et, comme il n'osait se l'enfoncer lui-même et que personne ne voulait lui rendre ce dangereux et coupable service : « Est-il possible, s'écria-t-il, que je n'aie ni amis pour défendre ma vie, ni ennemis pour me l'ôter! » Enfin, son secrétaire poussa l'arme meurtrière; et la terre fut délivrée du plus grand monstre qu'elle ait jamais porté.
Les principales victimes de celle persécution furent saint Pierre et saint Paul. Saint Pierre fut crucifié, la têle en bas ; saint Paul, en qualité de citoyen romain, eut la lête tranchée.
2e Persécution sous Domitien. Après la mort de Néron, les chrétiens jouirent, pendant vingt-neuf ans, d'un peu de relâche. Mais le feu de la persécution ne tarda pas à se rallumer avec plus de violence que jamais. Domitien, que Tertullien (i) appelle une portion de Néron, parce qu'il en eut à peu près lous les vices, n'épargna pas même ses plus proches parents. Il fil mourir le consul Flavius Clemens, son cousin germain, et bannit Domitilla, femme du consul, parce qu'ils étaient chrétiens. 11 y eut un nombre infini d'autres personnes qui furent condamnées. Mais le plus célèbre martyr de celle persécution fut l'apôtre saint Jean, qu'on plongea dans une chaudière d'huile bouillante ; et, comme il n'en ressentit aucun mal, Domitien le fit reléguer à Patmos, où il écrivit son Apocalypse. Ce ne fut qu'après la mort du tyran que saint Jean revint à Éphèse, où il mourut à l'âge de cent ans. Domitien porta bientôt la peine de ses crimes. Troublé par les remords de sa conscience, il vivait dans des transes continuelles. Toutes les précautions qu'il prit pour éviter la mort, ne l'empêchèrent pas d'être assassiné par un des affranchis de sa femme. Le sénat le priva, après sa mort, des honneurs de la sépulture.
3e Persécution sous Trajau. Cet empereur, qu'un philosophe célèbre (2) a nommé l'homme le plus propre à honorer la nature humaine et à représenter la divine, a été un cruel persécuteur de l'Église. Et puis, fiez-vous aux éloges, que les philosophes font de certains personnages ! Nous conviendrons toutefois que Trajan eut quelques bonnes qualités, qui le rendent de beaucoup préférable à la plupart des maîtres de l'ancienne Rome. Mais ses bonnes qualités
(1) Tertul., Apol, o. îv. — (2) Montesquieu.
furent ternies par des vices honteux, par des débauches mon&Yrueuses. On croit même que ce fut son goût pour le désordre et les jouissances sensuelles qui lui rendit odieux les chrétiens, dont la vie pure et chaste était une condamnation trop saillante de la sienne. Il les fit mettre à mort dans toute l'étendue de l'empire. Un des premiers qui souffrirent alors le martyre, fut saint Siméon, évoque de Jérusalem, proche parent de Jésus- Christ. Ce saint vieillard, âgé de cent vingt ans, suhit le supplice de la croix avec le plus sublime courage. Mais la plus illustre victime de celle persécution fut saint Ignace, évêque d'Antioche, qui fut condamné à être exposé aux bêtes féroces, pour servir de spectacle au peuple. Au moment où les lions rugissants fondirent sur lui pour le dévorer, il s'écria : « Je suis le froment du Seigneur ; il faut que je sois moulu par les dents des bêles, afin que j« devienne le pain de Jésus-Christ. .» Les actes de son martyre sont des plus admirables. Trajan mourut usé par les fatigues et la débauche.
4« Persécution sous Slarc-Aurèle.Cet empereur, prévenu par les calomnies dont on noircissait les chrétiens, se montra cruel à leur égard et renouvela les édils de persécution. Les premières violences s'exercèrent à Smyrne, et elles furent horribles. On déchirait tellement les chrétiens à coups de fouet qu'on leur voyait les veines, les artères et même les entrailles. Les principaux de ceux qui souffrirent alors le martyre sont : saint Polycarpe, évêque de Smyrne, âgé de quatre-vingt-six ans, qui fut condamné à être brûlé vif ; mais les flammss n'ayant point attaqué son corps, ses bourreaux le percèrent d'un coup d'épée ; saint Poihin, premier évêque de Lyon, âgé de quatre-vingt-dix ans ; sainte Blandine, jeune esclave, à laquelle on ne put arracher dans les tortures que ces admirables paroles : Je suis chrétiennej il ne se commet pas de crimes parmi nous.
5e Persécution sous l'empereur Sévère. Après s'être d'abord montré favorable aux chrétiens, il sévit ensuite avec tant de rigueur contre eux, qu'on crut que le règne de l'Antéchrist était arrivé. Les plus célèbres martyrs de cette persécution furent Léonide, père d'Origène, qui, appliqué à la question, confessa généreusement sa foi. — Dans les Gaules, saint Irénée, disciple de saint Polycarpe, et successeur de saint Pothin. On voit encore à Lyon une ancienne inscription qui marque que, sans compter les femmes et les enfants, le nombre des martyrs alla dans celte ville à dix-neuf mille. — A Carthage, deux héroïnes à jamais célèbres dans les fastes de la religion, sainte Perpétue et sainte Félicité, allèrent à la mort avec un courage et une joie, qui ne pouvaient leur être inspirés que par celui pour qui elles souffraient. L'empereur Sévère, après s'être ainsi abreuvé du sang des enfants de l'Église, eut une fin fort triste. Du
temps qu'il faisait la guerre dans la Grande-Bretagne, Antonin, son fijs aîné, tira l'épée pour le tuer ; et il ne manqua son coup qu'à cause d'un grand cri, que poussèrent ceux du cortège de l'empereur. Sévère conçut un tel chagrin de cet attentat, qu'il en mourut.
6« Persécution sons Ilaximin. Les historiens païens nous font un portrait effroyable de ce tyran ; ils l'appellent un Cyclope, un Busiris, un Phalaris, un Thyphon. Sous son règne, on n'entendit parler que de cruautés inouïes, d'affreuses exécutions. Il faisait crucifier les uns, il jetait les autres en pâture aux lions et aux ours, il faisait assommer ceux-ci à coups de bâton, et enfermer ceux-là dans le cadavre de botes fraîchement tuées. Ce monstre périt misérablement. Ayant appris que le sénat, afin de se débarrasser de lui, avait nommé vingt-deux hommes pour gouverner la république, il entra dans un tel accès de fureur qu'il hurlait comme une bête féroce, et se heurtait la tête contre les murailles de sa chambre. Il fut assassiné par ses soldats.
7e Persécution sons Dèce. Ce nouveau Néron, ditLactance, après avoir souillé sa main par le meurtre de son bienfaiteur, s'empara du trône, et tourna sa fureur contre les chrétiens. Il fut comme une bête exécrable, suscitée par l'enfer pour ravager l'Eglise. Il employa, pour détruire le nom chrétien, toute sorte de supplices, les fouets, le feu, les bêtes féroces, la poix bouillante, les tenailles brûlantes ; et fit périr une multitude innombrable de martyrs. Les plus célèbres sont : le pape saint Fabien, saint Babylas, évêque d'Antioche, Paint Pione, la gloire de l'Église de Smyrne, et la jeune vierge Agathe, issue d'une illustre famille, héritière d'une immense fortune, qui sacrifia tout pour être fidèle à Jésus Christ. Le tyran périt par la trahison d'un de ses sujets, qui l'engagea dans la fange d'un marais ; il y fut percé de flèches, avec son fils; et, après avoir expiré tous deux au milieu des plus horribles souffrances, leurs corps devinrent la pâture des bêtes féroces et des oiseaux de proie.
8e Persécution sous Valérien. Ce despote impie se laissa follement persuader par les prêtres de ses faux dieux que, pour réussir dans une guerre qu'il méditait, il fallait abolir le christianisme. Il lança donc de sanglants édits de persécution. Parmi les martyrs nous distinguerons le diacre saint Laurent, qui fut mis sur un gril et rôti à petit feu ; saint Cyprien, une des plus brillantes lumières de l'Eglise d'Afrique, et un jeune enfant, nommé Cyrille, qui déploya un courage extraordinaire pour son âge. La vengeance de Dieu éclata d'une manière bien sensible sur Valérien. Jamais prince ne fut réduit à de plus grandes humiliations. Ayant été fait prisonnie par Sapor, roi de Perse, on le tiaita avec la plus grande indignité, jusqn'à le faire servir de marche-pied au monarque persan, lorsqu'il montait
de l'église. 31
en voiture ou à cheval. Ensuite Sapor le fit écorchef tout vif. On jeta du sel sur ses chairs sanglantes ; sa peau fut corroyée, teinte en rouge, et mise dans un temple pour être un monument éternel de la honte des Romains, ou plutôt des .châtiments terribles que Dieu inflige à ceux qui s'élèvent contre le Christ et son Église.
9e B»ersécn<ion sons Aurélien. C'était un homme naturellement dur et sans pitié, une âme brute et grossièrement fière. C'est surtout contre les chrétiens que son humeur barbare se signala. On rapporte à cette persécution le martyre de saint Denis, premier évêque de Paris, qui eut la tête tranchée près de cette ville, sur une montagne nommée, pour ce sujet. Mont des Martyrs, et vulgairement Montmartre. Aurélien, trahi par un de ses secrétaires, qui souleva contre lui les principaux chefs de l'armée, périt de la main de ses propres amis qui le massacièrent.
ÎO» Persécution sous Dioclêtien et Galère. Cette dixième persécution, qui fut la dernière, fut aussi la plus longue et la plus cruelle de toutes. La terre entière, dit un auteur contemporain, fut inondée de sang, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident. Saint Quentin à Amiens, saint Victor à Marseille, saint Vincent à Saragosse, et bien d'autres, souffrirent courageusement le martyre pour la défense de leur foi. Mais ce qui doit surtout fixer notre attention sur les martyrs de cette persécution, c'est le dévouement admirable d'une légion tout entière, la légion Thébaine qui, avec saint Maurice, son chef, se laissa égorger sans murmure et sans résistance, plutôt que de renoncer à sa religion. Au milieu de ces exécutions barbares, Dioclêtien fut attaqué d'une maladie lente, qui le força à se démettre de l'empire. Il végéta encore quelques années dans sa retraite de Salone, agité de perpétuelles inquiétudes, et n'ayant pas une heure de sommeil tranquille. Quand il apprit les succès de Constantin et le commencement du triomphe du christianisme, il s'abandonna aux plus violentes agitations du désespoir. Il s'emportait, dans sa frénésie, jusqu'à se frapper lui-même ; il se roulait par terre, en poussant de§ cris qui ressemblaient à des hurlements ; il prit enfin le parti de se laisser mourir de faim.
Quant à Galère, qui avait été le principal instigateur de la persécution, la justice divine arrêta ses cruautés en le frappant lui même. Il fut attaqué d'une maladie honteuse, qu'on ne put détruire m adoucir. Des vers s'engendrèrent sur tout son corps, et l'infection qui s'en exhalait était si forte, qu'elle remplissait non-seulement son palais, mais encore toute la ville de Sardique où il se trouvait. Il fut un an entier dans cet horrible état. Cet empereur ayant condamné à mort plusieurs médecins, parce qu'ils ne pouvaient apporter remède à son mal, un d'entre eux prit la liberté de lui dire : « Vont
€ vous trompez, seigneur, en pensant que les hommes puissent vous « dter le mai que Dieu vous envoie ; cette maladie n'est pas humaine, « ni de nature à céder à nos remèdes. Souvenez-vous de ce que vous « avez fait contre les serviteurs de Dieu et contre sa sainte religion, < et vous verrez à qui vous devez avoir recours. > Alors Galère, pressé par la souffrance, s'écria qu'il rétablirait le Temple de Dieu, qu'il satisferait pour ses crimes. Il fit, en effet, donner un édit pour rendre la paix à l'Église. Mais c'était trop tard; son arrêt était prononcé • il ■lourutdans des douleurs horribles.
Or, quand nous voyons que, malgré toutes les fureurs conjurées de la .terre et de l'enfer, le règne de Jésus -Christ s'est établi sur toute la terre, nous ne pouvons nous empêcher de nous écrier avec Tertullien : C'est une chose incroyable, donc c'est une chose divine, incredibile, ergb et divinum ; et, d'un autre côté, quand nous voyons la triste fin de presque tous les ennemis de l'Évangile, et non-seulement de ceux qui ont vécu dans les premiers siècles, mais encore des impies de ces derniers temps, et particulièrement de nos fameux révolutionnaires qui se sont détruits les uns et les autres, après s'être souillé? de toute sorte d'horreurs, nous disons aussi, en modifiant un peu la pensée de Tertullien : C'est hideux, c'est effroyable, done c'est une suite du courroux céleste. Tcrribile, ergb et divinum.
TROISIEME INSTRUCTION
Éternelle durée de l'Église, annoncée dans l'ancien et le nouveau Testament. — Conclusion contre les hérétiques. — Visibilité de l'Eglise. — Son infaillibilité.
De ce que nous avons dit, dans l'instruction précédente, nous pouvons tirer une forte induction en faveur de l'indéfectibilité de l'Eglise. Car, n'est-il pas évident qu'ayant subi tant d'assauts, elle n'existerait déjà plus, si jamais elle avait dû périr ? Mais ici nous allons plus loin, et nous disons qu'elle est assurée de ne jamais succomber, malgré toutes les attaques qu'on lui livrera, parce qu'elle a reçu de la bouche de son divin fondateur la promesse d'une durée éternelle.
En effet, ce n'était pas un ouvrage d'un moment ou de quelques années que Notre-Seigneur se proposait d'établir,
en venant sur la terre, mais un édifice qui devait braver les siècles et résister à toutes les fureurs des hommes et des démons. Après qu'il lui en avait tant coûté pour la fonder, comment supposer qu'il pourrait la laisser tomber en ruines? Et, d'ailleurs, si elle est la seule arche de salut pour les hommes, la bonté divine ne se trouve-t-elle pas engagée à la conserver éternellement, afin que tous puissent arriver à la vie?
Il est vrai qu'elle a ses jours de gloire et ses jours d'humiliation, ses jours de paix et ses jours de combat. Aussi la voyons-nous représentée, dans les saintes Ecritures, tantôt comme une maison bâtie sur la pierre ferme, et tantôt comme un navire qui flotte au milieu des ondes, au gré des vents et des tempêtes, et qui semble même quelquefois près de se briser contre les écueils ou de s'engloutir dans l'abîme. Mais elle n'est jamais plus forte que lorsqu'on la croit plus près de sa perte. Quels que soient les coups qu'on lui porte, elle ne craint rien, parce qu'elle est immortelle.
Cette auguste prérogative qui la relève si fort au-dessus des sociétés purement humaines, nous la trouvons annoncée, longtemps à l'avance, dans les livres de l'ancienne loi. Il est question, en plusieurs endroits (1), d'une alliance bien différente de celle que Dieu avait faite autrefois avec le peuple juif, car la loi mosaïque ne devait durer qu'un temps, et n'était que l'introduction à un culte plus parfait; mais Dieu devait former une alliance encore plus intime avec tous les peuples de la terre, qu'il devait donner pour héritage à Jésus-Christ, son fiis, et « mon alliance avec eux, dit le Seigneur, sera éternelle (2). » Cette Jérusalem nouvelle, qui doit se composer de tous les fidèles de l'univers, ne sera jamais répudiée, dit Isaïe (3) ; et Daniel nous représente l'Eglise sous la figure d'un royaume qui ne sera jamais détruit, qui ne passera point à un autre peuple, et
(1) Is., un. — Psal., lxxxviii , 5. — Ezech., xxxviu, 21. — (2) ExtiL, ibid. — (3) Is., vui, 2.
qui subsistera éternellement (1). Quoi de plus précis et de plus formel que ces paroles ?
Le nouveau Testament ne s'explique pas moins clairement sur la perpétuité du royaume de Jésus-Cbrist. Entendez l'archange Gabriel qui dit à Marie, au sujet de Jésus : « Il sera grand, il sera appelé le Fils du Très-Haut ; le Seigneur lui donnera le trône de David, son père; et son règne n'aura point de fin (2) ; » paroles qui ont été insérées presque textuellement au symbole de Nicée, que l'Église chante tous les dimanches à la messe (3). Mais écoutons Jésus- Christ lui-même : il nous apprend qu'il n'y a qu'un insensé qui bâtisse sa maison sur le sable (4). L'homme sage élève la sienne sur la pierre ferme, afin que ni les vents, ni les inondations ne puissent la renverser. Or, Jésus-Christ aurait-il manqué de cette sagesse? Qui le croirait? Loin de là, il nous atteste qu'il a bâti son Église sur le roc, et que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle (5). Selon le langage de l'Écriture, les portes de l'enfer signifient les puissances ennemies de Jésus, les démons, les impies, les méchants. Jésus- Christ, en nous donnant sa parole que les portés de l'enfer ne prévaudront jamais contre son Église, nous assure par là que les persécutions ne pourront jamais l'abolir; que jamais les hérésies n'altéreront sa foi; que jamais les scandales ne corrompront sa morale ; qu'en un mot elle sera toujours pure, sainte, inébranlable.
Il semble que la sollicitude de Jésus-Cbrist pour son Église augmente, au moment où il va quitter la terre pour monter au ciel. Il assemble ses apôtres et leur dit : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez les nations, les baptisant au nom du Père,
(1) Da"., M, 44. — (2) Ragni ejus non erit finis. Lue., i, 33. — (3) Cujus regni non erit finis. Symbol. Nie. —(4) Luc, vi, 48.
(5) Super pelrara aedificabo Ecclesiam meam, et port» infwi non prœvalebunt adversùs eam. Math., xvi, 18.
et !uFils,et du Saint-Esprit... etvoilàqueje suis avec vous cousles jours, jusqu'à la consommation dessiècles (1).» N'estce pas là la rromesse la plus expresse d'une protection efficace, d'une assistance continuelle ? Jésus-Christ sera donc avec ses apCtres, non par intervalles, non pour un ten ps, mais toujour?, jusqu'à la consommation des siècles : « Je a serai avec vous, leur dit-il, avec vous enseignant, avec a vous baptisant, avec vous apprenant aux fidèles à garder « tout ce que je vous ai commandé. » Il promet donc de diriger leur enseignement, de lie rendre fructueux, et de les soutenir contre tous les obstacles qui pourraient les effrayer, de telle sorte qu'ils puissent défier hardiment leurs ennemis et leur dire avec le Prophète : à Tenez seil, et il sera dissipé; parlez ensemble pour cons notre perte, et il ne s'en fera rien, parce que le Sei; est avec nous (2). »
Mais, remarquons-le bitn, les apôtres étaient hom et ils devaient mourir comme les autres hommes, et c< dant Jésus-Christ leur recommande de naptiser et a instruire jusqu'à la consommation des siècles, et il leur promet pareillement d'être avec eux jusqu'à la consomu des siècles. Ces paroles ne regardent donc pas seulement les apôtres, mais encore leurs successeurs; il y aura toujours un corps de pasteurs et de docteurs, qui tien la place des apôtres et que Jésus-Christ animera de son esprit ; il y aura donc, jusqu'à la consommation des siècles, une Église qui croira et enseignera tout ce que Jésus-Christ a commandé de croire et d'enseigner; et, si cette Église cessait d'être un instant, au même instant le firmament s'écroulerait, et ce serait la fin du monde *.
Certes, c'est ime chose étonnante que celte société éter-
(1) Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus usque ad consummë» lionem sacculi. Math., xxvm, 20.
(2) laite consilium et dissipabitur , quia nobiscum Deus.
vin. 10.
n&lle, tandis que les plus florissants empires tombent ; immuable, tandis que tout change sous le soleil. Mais Jésus- Christ en faisant cette promesse à son Eglise , donne aussi à sa parole cet inébranlable fondement : « Toute puissance m'est donnée dans le ciel et sur la terre (1). »
Toutefois, reconnaissons-le, quoique l'Eglise ne puisse jamais être entièrement renversée dans ce vaste univers, il peut arriver qu'elle quitte un pays pour s'établir dans un autre. Et, en effet, que sont devenues ces églises autrefois si célèbres de Pergame, d'Éphèse, d'Antioche, d'Alexandrie ? Hélas ! à peine s'il en reste quelques vestiges. Lorsqu'un peuple ingrat abuse du flambeau de la foi, alors Dieu le luiretire; il ne l'éteint jamais, mais il le donne à un peuple, qui saura mieux profiter de sa lumière. Fasse le ciel que notre bien-aimée patrie n'éprouve jamais un tel malheur!
De cette perpétuelle durée de l'Église, nous tirons un argument terrible, écrasant, contre toutes les hérésies, et en particulier contre les protestants. Car, pouvons-nous leur dire avec justice, vous n'avez pas toujours existé ; vous n'êtes que d'hier. Où étiez-vous avant Luther, avant Calvin ? Quand votre église s'est formée, elle n'est entrée en communion avec aucune autre église précédemment établie ; mais, au contraire, elle a rompu violemment avec toutes les églises chrétiennes qui étaient alors sur la terre. Donc, évidemment, vous n'êtes pas la véritable Église de Jésus-Christ. Et alors les protestants sont forcés de dire que l'Église n'existait plus, qu'elle avait péri ; parole, dit saint Augustin, qui n'a ni sel ni lumière de sagesse ; et dans quel Évangile, dans quelle prophétie ont-ils trouvé qu'elle dût tomber en ruine? Quoi! malgré la parole de Jésus- Christ, elle eût été infectée d'erreurs et d'idolâtrie! rlle eût été entièrement abolie jusqu'à ce que Luther et C;;ivin vinssent pour la relever !
(1) Data est mibi ornais potestas in cœlo et in terra ilaih., itvm, 1S.
Que si on les pressait trop de ce côté, alors ils se retournaient d'un autre, et convenaient qu'à la vérité l'Église de Jésus-Christ n'avait pas été anéantie, mais qu'elle était cachée par un terrible jugement de Dieu', qui l'avait retirée de la vue des méchants, et qu'elle se trouvait réduite à un petit nombre d'adorateurs fidèles'; inconnus des hommes, connus de Dieu seul. Mais qu'est-ce donc que cette Église invisible, dont on n'avait jamais entendu parler? Qui ne voit que c'est une chimère, que les hérétiques ont inventée pour se tirer d'embarras ! Considérons, en effet, ce que Jésus-Christ a dit à ses apôtres : « Vous êtes la lua mière du monde ; une ville, située sur une montagne, ne « peut être cachée ; on n'allume point une lampe pour la « mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, a afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison (1).» Qu'est-ce que Jésus-Christ a voulu nous faire entendre par ces paroles, sinon que son Église serait toujours visible, comme une maison bâtie sur une montagne, et que la prédication de cette Église serait aussi éclatante que la lumière du soleil? C'est l'idée qu'en avait autrefois donnée le prophète Daniel par ces magnifiques paroles : « La mon- « tagne sur laquelle se bâtira la maison du Seigneur s'élè- « vera au-dessus des autres montagnes. Toutes les nations « y accourront en foule, en disant : Allons, montons à la « montagne du Seigneur (2). » Partout l'Église nous est représentée sous la figure d'un royaume, d'une vigne, d'un champ, d'un troupeau avec son pasteur; or, toutes ces images ne marquent-elles pas un ordre de choses extérieur et visible ?
De plus, l'Église étant la seule arche de salut, et Dieu voulant que tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants se sauvent, n'était-il pas nécessaire qu'il revêtit son Église des caractères les plus frappants de visibilité,
(1) Vos estis lux mundi. Non potest civitas abscondi supra montem posita. Math., v, 14. — (2) Dan., a.
afin que les plus simples et les plus idiots mêmes pussent la reconnaître et y entrer ?
Ajoutons avec Bossuet : « Quel monstre d'Église, que cette Église cachée, Église sans pasteurs ni prédicateurs; bien que, selon la doctrine de l'Apôtre (1), Dieu ait mis dans le corps de l'Église des pasteurs et des docteurs, sans quoi l'Église ne peut subsister ! Église sans sacrements, et sans aucune profession de foi. Église vraiment de ténèbres, digne certes d'être cachée, puisqu'elle n'a aucun trait de l'Église de Jésus-Christ. Le Seigneur ayant ordonné à ses apôtres que ce qu'ils entendaient en particulier, ils le prêchassent hautement sur les toits (2), c'est-à-dire dans l'évidence du monde, nous parler d'une Église cachée, en vérité n'est-ce pas nous parler d'une Église de l'Antéchrist?»
Ne pouvant répondre a ces raisons péremptoires, les protestants ne tardèrent pas à renoncer à leur singulière idée d'une Église invisible, et ils finirent par reconnaître avec nous que l'Église, fondée par Jésus-Christ, devait être perpétuellement visible sur la terre. Mais alors comment expliquent-ils leur origine? Le fait seul de leur naissance de si moderne date les condamne. Plaignons leur aveuglement, et prions le Seigneur de les faire rentrer dans la bonne voie, que leurs pères avaient suivie pendant quinze siècles, et dont ils se sont malheureusement éloignés du temps de Luther 2.
Après avoir traité ces importantes questions, nous allons reprendre les demandes du catéchisme.
D. Pourquoi dites-vous que Jésus-Christ est le chef invisible de l'Église ?
R. Parce que c'est lui qui la gouverne invisiblement par le Saint-Esprit et visiblement par les ministres qu'il a e'tablis pour la conduite des fidèles.
Dans toute société bien organisée, il faut un chef, sans (I) kphes., iv, 11. — (2) Math., x, 27.