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s'il l'ose, de ses plaisanteries contre la religion! Ah! quel cas ne ferait-il pas, au contraire, de ces pratiques de piété, qu'il a- si follement regardées comme des minuties et des bagatelles! Il n'y a que quelques jours, il se faisait gloire de douter de tout ; mais rien de plus surprenant que le changement qui s'est opéré en lui; ses préjugés ont disparu; la religion a repris sur lui tout son empire, et lui fait voir les vérités les plus terribles dans le plus grand jour. Le voilà qui croit tout, mais d'une foi accablante, semblable à celle des démons, d'une foi qui fait frémir et qui ne convertit pas.
2° L'heureux espoir d'être délivré des misères de la vie, second motif de consolation pour le juste. Au milieu des plus violentes douleurs qui peuvent tourmenter le corps, le juste est calme, parce qu'il sait qu'il souffre pour son Dieu, que le temps des épreuves sera bientôt passé, et que Dieu viendra lui-même essuyer ses larmes (î). Encore quelques instants de peines, de fatigues, et le Lazare quittera ses ulcères, sa pauvreté, ses haillons, pour se reposer dans le sein d'Abraham ; et la fille de Sion sortira de la poussière, pour se montrer revêtue de ses plus beaux ornements. Pour ce fervent chrétien, la Mort va être la fin de tous les maux, et la consommation de sa victoire. Ce qui le remplit surtout de la plus douce joie, c'est qu'il sera bientôt à l'abri de la plus terrible de toutes les craintes, qui est celle d'offenser Dieu. La vie présente est une tentation continuelle. On ne peut vivre ici-bas, sans commettre au moins quelques fautes légères, a Le juste tombe sept fois le jour (2). » Et que d'assauts furieux n'a-t-on pas souvent à soutenir contre les ennemis du salut! Mais l'annonce d'une Mort prochaine est pour l'âme chrétienne comme la voix de Dieu, qui l'appelle et lui dit du ton le plus aimable :
(1) Absterget Deus omnem lacrymam ab ocuiis eorum. Jpoc., m, 4.
(2) Septiès enim cadet justus. Prov., xxiv, 16.
« Viens, éponse chérie, viens du Liban, des retraites des lions (1). » Sors des repaires affreux de ces animaux féroces, qui cherchent à te dévorer, en te faisant perdre l'amitié de ton Dieu. Elle s'estime donc mille fois heureuse de mourir dans la grâce du Seigneur, parce qu'elle sera désormais dans l'heureuse impuissance de la perdre. Qu'est-ce que la Mort, disait en effet saint Ambroise, sinon le tombeau des vices (2)? On peut comparer la joie du juste mourant à celle d'un vaillant capitaine qui, après bien des combats, remporte enfin mie victoire glorieuse et décisive ; à celle d'un nautonnier qui, après avoir traversé mie mer orageuse et semée d'innombrables écueils, entre heureusement au port avec son navire chargé de richesses.
Et le pécheur?... Ce qui l'afflige, ce qui le tourmente, ce n'est pas la crainte d'offenser Dieu, dont il s'est si peu occupé pendant toute sa vie ; c'est bien l'abominable regret de n'avoir pas le temps de l'offenser encore. Il se rappelle ces plaisirs illicites, qui ont fait le charme de ses jours et qu'il voudrait prolonger même par delà la tombe; mais ils lui échappent sans retour et sans aucune compensation. Que dis-je? le peu de miel qu'il a goûté est devenu pour lui un fiel amer et dégoûtant. Il s'est lassé dans les voies de l'iniquité, et le voilà sur les bords d'un gouffre affreux, où il va s'engloutir pour jamais.
3° Le détachement des biens de la terre, troisième motif de consolation pour le juste. Le juste ne perd rien, en quittant ce bas monde ; au contraire, il y gagne infiniment. Pourquoi s'affligerait-il ? De ce qu'il va être dépouillé de ses biens, de ses honneurs, de ses dignités? Mais il a su les apprécier à leur juste valeur, en les regardant comme une vile boue, comme une vaine fumée ; il n'a cherché d'autre gloire que celle d'aimer Dieu et d'être aimé de lui. N'ayant donc jamais été attaché à cette terre, il en sort sans peine, et même avec joie, dans l'intime persuasion qu'une posses-
(1) Cantic., iv. 8.
(2) D. Ambr., de bond Mort
sionmeilleure et plus durable lui est réservée. De quoi s'affligerait-il encore? De ce qu'il va se séparer de parents chéris? Mais il les a aimés en Dieu et pour Dieu, et il espère les attirer après lui, et les revoir un jour dans la cité sainte, où la ^charité sera parfaite, sans ombre de vicissitude, et sans que rien puisse en rompre les doux liens. S'attristeraitil de ce que son corps va tomber en dissolution? Mais ce corps est une chair de péché, contre laquelle il a dû se tenir continuellement en garde; ce corps est comme un cachot où l'âme est emprisonnée, et la Mort rompt ses chaînes pour l'unir à Dieu. Voilà pourquoi l'Apôtre s'écriait : « Je désire mourir, pour aller à Jésus-Christ (1). » Il sait d'ailleurs que ce corps, après s'être renouvelé dans le sépulcre, lui sera rendu avec la forme la plus brillante, au jour de la résurrection, pour partager éternellement son bonheur. Regretterat-il, enfin, cette vie qui lui échappe ? Mais la Mort n'est pas, à proprement parler, pour lui une Mort ; c'est le commencement d'une vie sans fin; c'est le passage à la bienheureuse éternité. Le tombeau, qui reçoit notre dépouille mortelle, est, selon la belle expression de saint Ambroise, le berceau de l'homme immortel (2). Aussi l'Eglise, pour désigner le jour de la mort des martyrs, l'appelle-t-elle, dans son langage si plein de consolations et de douces espérances, le iour de leur naissance (3), parce qu'en effet c'est en mourant qu'ils sont nés à la vie éternelle. Il en est de même de tous les justes qui, en rendant le dernier soupir, ne font que s'endormir un instant sur le cœur adorable de Jésus, assurés d'y trouver leur réveil. Heureuse Mort, dit saint Bernard, qui n'oie pas la vie, mais qui la change en mieux 2 (4) !
Et le pécheur?... Ah! cette terre, qui n'est rien pour le juste, est tout pour le pécheur. Quel tourment pour lui de
(1) Desiderinm habens dissolvi et esse cum Chr.sîo. Philip., i, 23.
(2) Tumulus corporis est incunabulum resurgentis. D. Ambr. *Z) Natalitia martyrum.
(4) ^elix mors quae vitam non aufert, sed transfert in melius. D. Bern., Serm. 25, in Cantic.
quitter ce monde où il avait mis toutes ses affections, ce monde qu'il a aimé plus que son Dieu, plus que son âme ! Mais le moment est venu, il faut le quitter. Et Use lamente, il se désole : 0 Mort, c'est donc ainsi que tu m'enlèves tout ! Siccine séparât amara Mors (1 )? Ces biens, dont l'acquisition lui a coûté tant de peines et dans la possession desquels il s'était flatté de trouver le bonheur, il faut les quitter : Siccine séparât amara Mors ? Et ce corps qu'il idolâtrait, il faut le quitter; il ne sera plus qu'un amas de pourriture et de vers. Siccine séparât amara Mors ? Et ces amis et ces parents, pour lesquels il a eu tant de complaisances criminelles, il faut les quitter : Siccine séparât amara Mors ? Et cette épouse chérie, et ces enfants tendrement aimés, auxquels il lègue, avec une fortune mal acquise, un héritage de malédiction, il faut les quitter : Siccine séparât amara Mors ? Et cette vie si riante, qui semblait promettre encore tant de plaisirs, il faut la quitter : Siccine séparât amara Mors ? 0 douleur ! ô désespoir ! il faut tout quitter ! Et cette se • paration éternelle des personnes et des choses les plus chères lui est d'autant plus sensible, qu'il y était plus fortement attaché. Il est comme un arbre qu'on arrache violemment du sol, où il est profondément enraciné. Mais il a beau gémir, sangloter, il faut partir, il faut tout quitter. Le malheureux ! il n'a travaillé que pour le tombeau ; il meurt, et à peine a-t-il expiré, qu'il entend aussitôt un second arrêt de mort qui le précipite en enfer.
4° L'espoir de la béatitude céleste t quatrième motif de consolation pour les justes. Le Seigneur ne fait pas attendre ses récompenses à ses bien-aimés serviteurs. Quand il leur envoie fe doux sommeil de la Mort, il leur montre aussitôt l'héritage qu'il leur a promii (2). Il les introduit aussitôt dans cette terre des vivants, l'objet de tous leurs désirs (3);
(1) I.Besf-.xv, 32.
(2) Cùm dederit dilectis suis somnum, ecce haereditas Domini. Psal. cxxvi, 2.
13) Tribuam tibi terram desiderabilem. Jercm., ni, 19.
dans cette ville d'une beauté parfaite,, où réside le Dieu de toute majesté avec ses élus (1). Il les fait asseoir sur un trône brillant de gloire, et il les inonde de délices. Or, le juste, à travers les douleurs et les angoisses du trépas, goûte par anticipation le bonheur qui va bientôt lui être donné pour son partage ; il se dit à lui-même : ot Je suis dans un lieu d'exil, je serai bientôt dans la patrie; je suis ici-bas dans la boue, et je serai dans la gloire; mon esprit est dans les ténèbres, il sera éclairé, il verra Dieu face à face et tel qu'il est; je serai intimement uni à mon Dieu, je le posséderai pleinement, je jouirai de lui, ô bonheur ineffable !
Et le pécheur?... Ah! quel horrible avenir se découvre à ses yeux ! Il voit au-dessus de sa tête un juge courroucé, qui descend du ciel pour le condamner, qui déjà fait reientir à ses oreilles le tonnerre de sa voix, « La vengeance m'appartient, lui dit-il (2), le temps est venu de l'exercer : tu n'as pas voulu de ma miséricorde, lorsque je te l'offrais; subis donc maintenant les terribles effets de ma justice. » Il lui semble, en même temps, que l'enfer s'entr'ouvre sous ses pieds, et il en éprouve déjà toutes les tortures.
S0 Les secours de la religion, cinquième motif de consolation pour le juste. Après avoir aidé ses enfants à porter, avec patience et par amour pour Dieu, le poids si lourd des misères humaines, la religion, cette bonne mère, ne les abandonne pas à leurs derniers moments. Elle s'em • presse autour d'eux pour en adoucir les rigueurs ; et, éloignant de leur couche funèbre toute idée sombre et terrible, elle ne leur parle que de paix, de résurrection et de vie. Voyez donc ce juste mourant : avec quelle douce confiance il s'abandonne à la sage direction du ministre de l'Evangile, qu'il a rendu dépositaire de tous les secrets de sa conscience ! Comme il se plaît à entendre cette voix amie, qui lui ouvre le ciel et fait descendre dans son âme la rosée
(1) Urbs perfeeti decoris. Thren.,u, 15.
(2) Mea est ullio et ego retribuam. Deut., xxsn, 35.
des grâces ! Riais c'est Jésus-Christ lui-même que ce juste a tant aimé, qu'il a si souvent reçu par la sainte communion, qu'il a visité tant de fois dans le sacrement de son amour, c'est Jésus-Christ qui vient à son tour le visiter dans son lit de mort, et se donner à lui en viatique, afin de lui faciliter le passage à l'autre vie. Avec quel transport il voit cet aimable Sauveur entrer dans sa maison, « Venez, Seigneur, lui dit-il, mon cœur est prêt, mon cœur est prêt (1). » Et, quand il a reçu son Dieu, quand il a ce gage de la bienheureuse immortalité, que lui importe la mort? Il possède au dedans de lui le Dieu qui Ta vaincue ; et ce Dieu est son soutien, sa force, son amour, sa récompense. C'est avec les plus vifs sentiments de piété et de confiance qu'il porte ses regards sur l'image de ce Dieu crucifié pour son salut. Oh ! que le Crucifix sied bien, à l'heure de la mort, entre les mains d'une personne qui a porté sa croix toute la vie, qui n'a vécu que sur la croix 3 !
Et le pécheur?... Tout est pour lui un sujet d'effroi, les pleurs de ses amis, les cris de sa famille, l'étonnement de ceux qui l'approchent, le silence de ceux qui se retirent, l'empressement des domestiques, les hésitations des médecins, l'inutilité des remèdes, tout conspire à l'affliger, à le troubler, à le jeter dans le désespoir. Encore si, dans cette extrémité, on osait lui parler de Dieu ! Si on osait, pour rassurer un peu cette âme désolée, faire venir un prêtre ! Mais Dieu, mais un prêtre, ah ! quelle idée pour un pécheur qui a vomi mille blasphèmes contre Dieu, et qui n'a eu pour ses ministres que mépris et railleries ! Il n'aimait pas les prêtres, parce qu'il n'aimait pas Dieu ; on les éloigne donc de lui, ou on ne les appelle qu'au dernier instant, parce qu'on sait bien que leur présence ne peut que lui être importune. Supposons, toutefois, qu'un confesseur puisse avoir accès auprès de ce moribond, et lui administrer les sacrements, pourra-t-il dissiper ses
(1) Paratum cor meum, Domine, paratum cor meum. Psal. vn, 8
frayeurs et lui donner une tranquillité entière? Et ce pécheur, après avoir si longtemps outragé Jésus-Christ, pourra-t-il se persuader qu'il a obtenu son pardon ? Il lui semble toujours que ce divin Sauveur ne vient le visiter que pour lui reprocher son indifférence, son impiété. Quel sujet de confusion pour lui que la vue du Crucifix ! Cette image sacrée lui perce, en quelque sorte, le cœur, en lui rappelant l'amour de son Dieu, qu'il n'a payé que par la plus noire ingratitude. Quand on n'a aucune ressemblance avec Jésus-Christ, quand onn'a aimé que le plaisir, quand on a mené une vie molle et sensuelle, quelle consolation peuton trouver à tenir, à l'heure de la Mort, un Crucifix entre ses mains !
6° La protection des anges, des saints, et surtout de la divine Marie, sixième motif de consolation pour le juste. H a eu soin de les honorer, de les invoquer chaque jour de sa vie; et maintenant ils font autour de lui comme une garde fidèle, pour écarter l'ennemi du salut, pour dissiper les tentations, pour diminuer l'horreur naturelle de la Mort, que dis-je ? pour la rendre douce en même temps que précieuse aux yeux du Seigneur. Marie surtout s'intéresse, avec une sollicitude maternelle, pour les âmes qui lui sont dévouées; elle les couvre de ses ailes; elle les comble de ses plus singulières faveurs. Heureux ceux qui ont une tendre dévotion envers cette Reine des anges et des hommes ! Rien n'égale le contentement que procurent les exercices de piété, qu'on pratique en son honneur *.
Et le pécheur ?...ll ne lui vient pas même en pensée d'invoquer Marie, qui seule, en ce moment suprême, pourrait lui obtenir la grâce d'une bonne Mort. Il n'a jamais songé à elle, pendant les jours de sa joie; et maintenant, dans sa détresse, il n'ose compter sur son assistante. Son ange gardien, dont il a constamment rejeté les inspirations, se retire de lui, tout attristé, jetant encore de temps en temps quelques regards de compassion sur cette âme pécheresse, qu'il aurait tant voulu gagner à Dieu. Mais le
démon est là, qui l'obsède de toutes manières, qui use de mille artifices pour la tenir sous sa chaîne. Il est là, dit Tertullien, guettant sa proie, prêt à la dévorer (1).
7° La paix de la conscience, septième motif de consolation pour le juste. Le juste, ayant bien vécu et s'étant purifié, parle sacrement de pénitence, des fautes inséparables de la fragilité humaine, voit approcher le terme fatal avec sérénité. Le Seigneur est à la fois son sauveur et son juge; mais il n'a vécu que pour lui; il l'a aimé de toute l'ardeur de son âme; il ne peut donc en attendre qu'une sentenceTavorable. Ce n'est pas qu'il n'éprouve encore mie certaine inquiétude pour son salut ; mais la bonté de Dieu le rassure, et il dit, comme saint Bernard : « Vos blessures, ô mon Dieu, voilà mes mérites. » En expiation de ses fautes, il offre à Dieu ses dernières souffrances, s'estimant heureux de les unir à celles que Jésus-Christ a endurées sur le Calvaire ; il fait à Dieu le sacrifice de sa vie, acceptant volontiers la Mort comme la peine du péché, et comme le moyen de s'unir irrévocablement au bien-aimé de son âme. Enfin, ce juste touche à l'heureux moment, qui va clore sa terrestre destinée; il expire, le sourire sur les lèvres, en disant avec le Prophète : « Je m'endormirai en paix dans le Seigneur, et je jouirai d'un repos parfait (2); » et son dernier soupir est un acte d'amour. Ah ! qu'il est doux de mourir, en prononçant les saints noms de Jésus et de Marie ! Qu'il est doux de mourir, quand on s'est bien préparé à la Mort! Que d'autres mettent leur gloire à mourir en braves, sur le champ d'honneur; pour moi, ô mon Dieu, toute ma gloire sera de mourir en saint, dans le baiser du Seigneur. Puissé-je désormais ne vivre que pour apprendre à bien mourir !
Quant au pécheur, il est déchiré par les remords les plus cuisants, suite inévitable de ses désordres. Ah! s'écrie-t-il
(1) Animas aucupabundus. Tertul.
(2) In pace in idipsum dormiam et requiescam. Psol. iv, 9.
dans l'amertume de son cœur, ah ! que n'ai-je plus tôt songé à me convertir ! Que n'ai-je suivi l'exemple de tant de personnes d'une probité si exacte, d'une piété si exemplaire ! Il ne m'eneûtpas coûté beaucoup, j'en conviens maintenant; mais aveu inutile! stérile repentir! j'ai abusé de tant de grâces que le Seigneur m'a faites, je me suis fait honneur d'être un impie, un libertin, et me voilà perdu, perdu sans ressource! Vainement on s'efforce de lui inspirer quelques sentiments de confiance ; cette idée d'une vie entière, passée dans le crime et dans l'oubli des devoirs les plus sacrés, le déchire et le tourmente. Il ne voit devant lui que la Mort, le Jugement, l'Enfer. Et, dans cette confusion de pensées désolantes, il appelle la paix; mais il n'y a plus de paix pour lui, parce qu'il ne peut se soustraire aux reproches de sa conscience. Il est en proie à une agitation horrible, à des convulsions affreuses ; c'est comme une
tempête effroyable, qui bouleverse son esprit. Il meurt
ô douleur, ô désespoir!.... il meurt sans avoir produit un seul acte d'amour de Dieu ; il meurt dans son impénitence. Qu'on lui fasse maintenant de magnifiques funérailles; qu'on lui élève, si l'on veut, un riche mausolée ; tous les honneurs qu'on rend à son cadavre ne le sauveront pas de la damnation éternelle. Ainsi la Mort des pécheurs est trèsmauvaise, comme l'a dit le prophète royal (1). Elle est mauvaise, dit saint Bernard, par la perte de ce monde, dont ils ne peuvent se séparer sans de grandes douleurs ; plus mauvaise encore par la dissolution du corps, duquel l'âme ne s'arrache qu'avec une peine extrême; très-mauvaise enfin à cause des tourments de l'enfer, où le corps et l'âme sont dévoués à un feu éternel (2).
(1) Mors peccatorum pessima. Psal. xxxm, 22.
(2) Mors peccatorum mala in amissione mundi, à quo non possunt sine dolore separari, quem diligunt; pejor in dissolutione carois à quâ evelluntur eorum animée spiritibus malignis ; pessima in tormentis inferni, quandô corpus et anima perpetuis addicuntur ignibus. D. Bern., Serm. 42, inter parv.
Pour résumer tout ce que nous venons de dire, voici en deux mots ce que c'est que la Mort. Elle effraie le pécheur, l'homme de bien ne la craint pas, le saint la désire. Pour le juste, elle est un sommeil agréable, un riche trésor, la fin de ses travaux, la couronne de ses vertus, la porte de la vie éternelle. Pour le pécheur, elle est un naufrage universel, une désolation affreuse, le sujet de la plus terrible épouvante, le commencement de la damnation, la porte de l'enfer.
0 impies, ô libertins, oserez-vous encore tenir le langage de la folie, et dire comme ces insensés de l'Ecriture : « Mangeons et buvons, parce que demainnous mourrons ; hâtons-nous d'user des créatures, parce que nous sommes jeunes ; couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrissent, et laissons partout des traces de nos débauches (1).» O âme non moins extravagante qu'incrédule, vous répond saint Augustin, quelle est donc cette fureur qui vous pousse? vous ne me séduisez pas par vos discours perfides ; rmis vous m'épouvantez (2). Vivons, dites-vous, dans les délices, parce que la vie est courte et la Mort inévitable; et c'«st précisément pour cela qu'il faut user subrement des bwns de ce monde, combattre l'intempérance par le jeûne, et se préparer au jugement de Dieu. Dites-moi : quand tous serez à votre dernière heure, abandonné des médecins, et à l'agonie, vous applaudirez-vous beaucoup de vos plaisirs, de vos festins, de vos divertissements? Ne préférerez-vous pas une œuvre de piété, un acte de mortification, une aumône donnée aux pauvres pour l'amour de Dieu? Faites donc, dès à présent, ce que vous voudriez avoir fait au Moment de la Mort.
Que je meure, ô mon Dieu, de la Mort des justes (3)! Puisse mon âme, au sortir de mon corps, se trouver h>
(1) Nullum pratum sit quod non pertranseat lqxuna ocalca. Sap., h, 8.
(2) Terruisti, non seduxisti. D. Âug.
(3) Moriatur anima mea morte justorum. Num.} xxm, 10.
continent réunie à la troupe bienheureuse des apôtres, des martyrs, des vierges, des confesseurs, pour chanter éternellement avec eux les louanges du Roi immortel de tous les siècles, vainqueur de la Mort et de l'enfer ! Ainsi soit-il.
TRAITS HISTORIQUES
1. Saint Paul l'ermite passa soixante ans dans une grotte; mais combien sa mort fut préférable à celle de Néron, empereur romain ! Qui ne voudrait mourir comme saint Félix, quoique simple frère capucin, plutôt que comme Henri VIII, roi d'Angleterre !
Saint Liguori.
Les amis et les disciples de saint Jérôme, le voyant altaqué d'une fièvre violente, qui devait le conduire à la mort, lui témoignaient la douleur qu'ils avaient de le perdre. Le saint, qui avait été pendant si longtemps pénétré de la crainte des jugements de Dieu, leur dit d'un visage serein : « Vous venez sans doute m'annoncer qu'il faut partir. Que Dieu vous récompense de l'heureuse nouvelle que vous m'apportez ! Prenez part à ma joie, et soyez témoins de mon bonbeur. Je vais enfin devenir libre, et je le serai pour toujours. La Mort ne m'attriste que parce qu'elle est trop lente à venir. Loin de me paraître affreuse, comme on a coutume de la peindre, elle me paraît belle. Veillez et priez, ^)es amis, vous éprouverez un jour combien il est doux de mourir, quand on a eu le bonheur de bien vivre. »
Le père Suarez mourut aussi dans un calme si profond, qu'il disait : « Je ne pensais pas qu'il fût si doux de mourir. » — Les médecins engagèrent le cardinal Baronius à ne pas tant s'occuper de la Mort. « Pourquoi? leur répondit-il ; pensez-vous que je la redoute ? Au contraire, je l'aime. >
2. «Il ne faut pas, dit Tertullien, que nous craignions ce qui nous délivre de toute crainte. Dieu arrache l'homme à un tourment, lorsqu'il lui enlève une vie de peu de durée. >
Le généreux martyr Cyprien, ayant entendu cette sentence portée contre lui par l'empereur Valérien : « Il nous plaît que Cyprien soit puni par le glaive, > éleva les mains et les yeux au ciel , et répondit : « Grâces soient rendues à Dieu, qui daigne faire tomber le» chaînes de ce corps ! »
On raconte d'un voyageur égaré dans une forêt, qu'il entendit le» accents d'une voix mélodieuse. Attiré par la douceur de ces chants, il arrive auprès d'un homme couvert d'ulcères, et dont les chairs tombaient en lambeaux. « Serait-ce vous, dit le voyageur étonné,
ijui, daus une telle situation, feriez entendre des chants si doux?» — k Mon frère, dit le nouveau Job, entre Dieu et moi, il n'y avait que celte muraille de boue ; je la vois s'écrouler, et je chante le cantique de ma délivrance. > Le Père Grenade.
Mourons pour être immortels , disait un Père de l'Eglise (1), et ae craignons point de perdre la vie, pour gagner des couronnes. — Le martyr Pionius, allant au supplice, fut interrogé par ceux qui le conduisaient pourquoi il marchaitsi gaiement à la Mort: « Yousvous trompez, leur répondit-il, je vais non à la Mort, mais à la vie. » — D'après le récit de Santère, le cardinal Ruffin, condamné à mort pour la foi, se revêtit de ses plus beaux habits, en disant qu'il allait aux noces. Lorsqu'il aperçut le gibet, il jeta son bâton, et dit : « Marchez vite, mes pieds , le ciel n'est pas loin. » Avant son exécution, il entonna l'hymne de la reconnaissance, le Te Deum, pour remercier Dieu du bonheur de mourir pour la religion, et ce fut avec des transports de joie qu'il posa sa tête sur le billot. — Saint Hugues, évêque de Lincoln, en Angleterre, expira, plein de joie, en récitant le cantique Nunc dimittis. — Saint Camille de Lellis, ayant été averti que sa dernière heure approchait, s'écria : « Je me réjouis de ce que l'on m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. Lœtatus sum, etc. > — Saint Thomas d'Aquin, étante sonlitdemort,[rëpétait souvent : « Bientôt, bientôt le Dieu de toute consolation mettra le
;mble à ses miséricordes, il remplira tous mes désirs; bientôt je serai rassasié en lui, et je boirai du torrent de ses délices. Il m'enivrera de l'abondance de sa maison, et me fera contempler la véritatable lumière dans son essence, qui est la source de la vie. » S'étant aperçu que ceux qui l'environnaient fondaient en larmes, il leur dit, pour les consoler, qu'il voyait arriver la Mort avec joie, parce qu'elle était un gain pour lui. — Le Père Piccolomini, général des Jésuites, mourut des douleurs aiguës, que lui causa la maladie de la pierre. Pour s'animer à souffrir avec patience, il faisait ouvrir sa fenêtre, regardait le ciel , et disait en le considérant : « Que la terre me paraît vile, lorsque je contemple le ciel ! » Il s'écriait ensuite : « 0 paradis, ô paradis, bientôt, oui, bientôt, je l'espère, vous serez ma demeure pour l'éternité. » — « O Mort ! disait quelquefois sainte Thérèse, je ne vois pas pourquoi je te redouterais, puisque tu dois être Dour moi la porte de la vie. » Elle ajoutait, dans d'autres instants : « O vie, l'ennemie de mon bonheur ! quand sera-ce enfin que tu finiras? J'ai soin de toi en attendant, parce que Dieu me l'ordonne, et que tu lui appartiens ; mais ne sois pas ingrate. Hélas! que mon exil a été prolongé ! Cependant le temps est toujours trop court pour gagner l'éternité (2). » Qui ne connaît le beau cantique d'amour
(!) D. Cypr., ad populum Tyb.
(2) SainVi Thérèse, Médit. 1C et 6.
que cette illustre sainte avait composé, pour faire à Dieu, après la sainte communion, le sacrifice de sa vie ?
• Je vis, mais c'est en Dieu qui vient de me nourrir, t Et j'attends daiis le ciel une si belle vie
o Que, pour contenter mon envie,
• Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir, *
3. Le maréchal de Villars, un de ces grands capitaines français, en qui les vertus morales et militaires prenaient un nouvel éclat de leur union avec celles de la religion, fut assez dangereusement blessé, à la bataille de Malplaquet, pour se faire administrer le Viatique. On proposa de faire cette cérémonie en secret. « Non, dit le maréchal, puisque l'armée n'a pu voir mourir Villars en brave, il est bon qu'elle le voie mourir en chrétien. > — Lorsque saint François de Borgia eut reçu l'extrême-onction, il pria tous les assistants de se retirer et de le laisser seul. On vint quelque temps après lui demander s'il ne voulait rien, s'il n'avait besoin de rien, il répondit : « Je ne veux que Jésus, je ne désire que Jésus, je n'ai besoin que de Jésus. » — Lès que sainte Gertrude eut reçu le corps adorable de Jésus-Christ en viatique , transportée de joie et d'amour, elle dit : « Qu'ai-je à regretter et à désirer? Je vous possède en moi-même, vous qui êtes tout et qui me tenez lieu de tout. Je vous tiens, ô Jésus ! mon Dieu, et je me lie à vous de tout l'amour de mon cœur. Je ne vous dis point comme Jacob : Si vous ne me bénissex,je ne vous quitterai point. Je vous dis : Quand vous me donneriez mille bénédictions, je suis bien résolue de ne vous jamais abandonner. »
4. Le Père Thierry Canisius tomba d'une attaque d'apoplexie, en apprenant la mort du Père Canisius, son frère, auteur du célèbre catéchisme qui porte son nom. 11 perdit, à l'instant même, la mémoire de toutes choses, excepté des noms de Jésus et de Marie. Pendant sept ans qu'il vécut en cet état, il ne pouvait se servir de sa main que pour former le signe de la croix, et de sa langue que pour prononcer les doux noms de Jésus et de Marie. Mais, lorsqu'il eut reçu l'extrême-onction, sa langue se délia, et il put dire ces deux autres mots : Au ciel, au ciel, par lesquels il montrait son ardent désir d'aller dans sa véritable patrie. Il mourut, après avoir articulé la première syllabe du nom de Marie , n'ayant pas le temps d'achever le mot.
En 1846, est mort à la Trappe d'Aiguebelle un pieux jeune homme, connu dans le monde sous le nom de J.-J.-Eusèbe-Manuel, et appelé en religion Père Marie-Eusèbe. Après avoir terminé toutes ses études avec la plus grande distinction, il s'arrach? à l'amour de sa famille et à toutes les espérances de la terre, pour se consacrer entièrement au Seigneur. C'était un ange de douceur, d'innocence et de piété. Il embrassa avec une ferveur étonnante la règle de Cîteaux; mais sa santé, qui avait toujours été délicate, s'affaiblit de plus eu
plus, et, en peu de temps, le mal s'aggrava tellement qu'on perdit tout espoir de le guérir. « Je ne suis pas entré en religion, disait-il, pour y chercher la santé, ni rien de périssable ; j'y suis entré pour y acheter une couronne éternelle, au prix de ma vie. » Après qu'on lui eut failles prières de la recommandation de l'âme, il s'écria dans un transport de joie, et les yeux tournés vers le ciel : « Ah! les voici qu» arrivent !» — « Qui arrive ? » lui demanda-t-on ? — c Les anges ! » —..Comment sont-ils?»— cils sont en procession.»— «Que font-ils?» — cils chantent des cantiques. * Le révérend père abbé lui demanda si la sainte Vierge n'y était pas. — « Elle n'y est pas, » répondit-il et il parut un peu contristé. Mais bientôt , tout rayonnant de bonheur, il s'écria : « Oh ! la voici qui vient. » — Et il la salua par les paroles de l'ange : Ave, Maria, gratiâ plena, prononcées d'un ton affectueux et animé, comme s'il eût été en santé. Regardant avec un air de bonheur qu'on ne saurait exprimer, il s'écria plusieurs fois : c Oh ! que c'est beau ! oh ! qu'elle est belle ! oh ! qu'elle est bonne, Marie ! » Puis se recueillant un peu en lui-même, il dit d'un ton élevé, mais affectueux : c Oh! qu'il est doux d'aller au ciel par Marie !... » Un instant après, soulevant un peu la tête, il poussa un profond soupir, et, comme on lui demanda s'il désirait quelque chose : « Non, dit le malade, je ne veux plus que mon Jésus et le Paradis ; » et il mourut sur son lit de cendres, comme c'est l'usage à la Trappe. Vie du Père Eosèbe.
Immédiatement avant d'expirer, Jean-Baptisle Carette, élève du petit séminaire d'Amiens, transporté d'une joie toute céleste, entonna à pleine voix le cantique des anges, Gloria in excelsis Deo , qu'il alla continuer avec eux dans le ciel. Souvenirs de Saint-Achecl.
Après ces traits si touchants, oserons-nous citer quelques exemples de la Mort funeste des impies et des pécheurs ? 11 le faut bien, pour en concevoir de l'horreur et ne pas nous exposer à subir leur sort. Voici d'abord deux traits tirés de Bellarmin.
Ce pieux cardinal, rendant visite à un de ses amis, homme de qualité, dans une maladie qu'un excès de bouche lui avait causée, voulut l'exhorter à détester ses péchés par un acte de contrition. c Mais qu'estce que la contrition? » lui répondit le malade, Bellarmin, fort surpris, voulut lui en donner l'explication. Le moribond repartit : « Mon père, je ne vous entends pas; je ne suis pas capable de comprendre votre langage. » Et il mourut ainsi avec de grandes marques de réprobation.
Ce même auteur rapporte que, lorsqu'il était encore dans la compagnie de Jésus, un procureur, qui avait préféré l'argent à son salut, étant atteint d'une maladie mortelle, le fit appeler. Il crut que c'était pour régler les affaires de sa conscience, et il se mit à lui en parler. Mais à peine eut-il entamé ce discours que le malade l'interrompit, en disant : c Ce n'est pas pour cela, mon père, que je vous ai
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prié de venir ; c'est pour la consolation de ma famille, car, pour moi, je vais tout droit en enfer. » Ce qu'il dit avec la même froideur, et du même ton de voix que s'il eût parlé d'aller à une de se3 mé tairies, tant il était endurci. Bellarmin ne se rebuta pas néanmoins pour cela ; il employa tout ce qu'il avait de zèle et d'éloquence, pour inspirer à ce malheureux des sentiments de confiance en Dieu et de pénitence ; mais ce fut inutilement.
Lib. Il, de Arte benè moriendi, c. XI.
Un homme qui, toute sa vie, avait fait profession de ne rien croire et qui, à l'article de la Mort, venait de refuser tous les secours de la religion, environné de sa famil e en pleurs, demanda à haute voix : « Quelle heure est-il? » — a II est dix heures, » lui dit-on. Une heure après, même demande ; il la réitère l'heure suivante, et on lui répond qu'il est minuit. » — « Voici donc, s'écrie-t-il d'une voix qui glace de frayeur tous les assistants, voici l'heure et le moment où va commencer ma malheureuse éternité 1 » En achevant ces mots il se retourne, et il expire.
Uu grand pécheur, qui avait passé sa vie dans l'habitude des plus grands désordres, étant tombé dangereusement malade, un saint prêtre qui lui était attaché, vint le visiter pour l'engager à penser au salut de son âme. Le malade ne répondit rien. Le prêtre, lui représentant le danger où il est, l'exhorte à se confesser. « Oui, oui, je me confesserai, dit-il; et il diffère toujours. Le prêtre, animé d'un saint zèle, l'exhorte plus vivement encore. « Eh bien! venez demain, » dit le malade, et je me confesserai. Le lendemain le prêtre vint. Étant seul avec le malade, il fait le signe de la croix, et veut commencer cette confession. Le malade reste quelque temps sans rien dire. Ensuite d'un ton de voix terrible, il prononça ces paroles effrayantes de l'Écriture : « Peccator videbit et irascetur. Le pécheur ouvrira les yeux et sera irrité. » À l'instant, il enfonce la tête dans son lit et se couvre le visage, sans plus dire mot. Le confesseur le découvrant : « Il ne s'agit plus de différer, lui dit-il, mais de vous confesser sans délai. » — « Oui, oui,monpère,je me confesserai, » répond le malade. Alors il continue ce texte effrayant -. « Dentious suis fremet et tabescet; le pécheur grincera des dents et frémira de rage. » A l'instant, comme la première fois, il se cache et s'enfonce dans son lit. Le confesseur le découvre de nouveau, et le prie avec larmes de penser à sa confession. « Oui, oui, mon père, confessons-nous, confessons-nous,» dit le malade; et, pour la troisième fois, il se couvre le visage, et, avec des yeux égarés, il s'enfonce encore plus avant, en disant ces dernières paroles : « Desiderium peccatorum peribit; les désirs du pêcheur périront avec lui. » Le confesseur alarmé le découvre, et le trouve mort. Le Comte de Valmont.
Maintenant citons des noms propres. Ils se présentent en foule, tt nous ne sommes embarrassés que pour le choix. Car, bien que,