II
refuser quelque chose, ou plutôt ne nous a-t-îl pas tout donné, eu nous donnant Jésus-Christ (1) ? Ce divin Sauveur ayant sacrifié son corps et répandu son sang pour nous procurer la vie éternelle, que ne devons-nous pas attendre de ses mérites infinis, sollicitant en notre faveur la bonté de Dieu? De nous-mêmes, nous ne pouvons rien , car nous ne sommes que faiblesse, ignorance et péché; mais avec Jésus-Christ nous pouvons tout; par Jésus-Christ, nous obtiendrons infailliblement tout ce que nous demanderons au Père céleste; et nos mérites, si faibles qu'ils soient, unis à ceux de Jésus-Christ, ne seront pas indignes d'être présentés à la Majesté suprême. Bien plus, par la vertu du sang divin qui se répand sur nous, nous sommes, en quelque sorte, transformés en Jésus-Christ; c'est Jésus-Christ qui prie en nous, qui opère en nous, et, par là, nous devenons dignes de la faveur divine et des récompenses promises aux élus. Allons donc avec confiance au trône de la grâce, afin d'y recevoir miséricorde et d'y trouver grâce et secours (2).
Qualités de l'Espérance.
Elle doit être
-1° Ferme. Quand c'est un Dieu qui nous promet le bonheur, un Dieu tout-puissant, un Dieu infiniment bon, un Dieu qui nous a donné la plus forte preuve de son amour, en sacrifiant pour nous son Fils unique, comment pourrions-nous ne pas être assurés de notre salut éternel? Je sais quel est celui en qui je me confie, disait saint Paul, et je suis certain qu'il est assez puissant pour me sauver
(1) Quomodô non etiam cum illo omnia nobis donavit. Rom., ▼m, 32.
(2) Adeamus ergô cum fiduciâ ad tronum gratiae, ut misericordiara consequamur et gratiam inveniamus in auxilio opportnno. Beb., iv, 16.
au grand jour (1). Ainsi, quelle que soit l'énormité de nos crimes,, la fougue de nos passions, la violence de nos tentations, nous ne devons jamais désespérer. Pécheurs, quand vous seriez plongés dans les plus profonds abîmes du vice, vous pouvez encore vous relever; Dieu est toujours prêta exaucer le cri de votre repentir, car sa bonté surpasse infiniment votre malice, et il aime à la faire briller avec un éclat extraordinaire, en favorisant de ses grâces ses plus grands ennemis. Sa puissance, qui vous a tiré du néant, peut également vous tirer du bourbier de vos crimes, et faire de vous un ange, pourvu que vous ne résistiez pas à ses desseins. Que votre cœur ne chancelle doncjamaisdans la confiance en la miséricorde du Seigneur, car c'est une vérité incontestable que tous vos péchés, si multipliés qu'on les suppose et si hideux qu'ils soient en eux-mêmes, comparés aux mérites de Jésus-Christ, sont moins qu'une goutte d'eau dans l'Océan (2).
Quant à vous, justes, que la fragilité humaine entraîne à bien des fautes, à bien des misères, vous devez sans doute les déplorer et vous en humilier devant le Seigneur; mais bien loin de vous décourager et de vous laisser abattre, redoublez d'ardeur parmi les difficultés, parmi les assauts les plus furieux de l'ennemi (3). Soyez toujours fermes comme le roc au milieu des vagues, et immobiles dans la confiance que vous devez au Seigneur, qui ne permet jamais que ses fidèles serviteurs soient tentés audessus de leurs forces, et qui couronnera tôt ou tard votre générosité et votre constance.
2° Mêlée de crainte. Car si elle est certaine et exempte de toute inquiétude du côté de Dieu, qui ne peut manquer à ses promesses, elle est fort incertain, par rapport à nous, si exposés à manquer à nos devoirs et qui y man-
(1) Scio enim cui credidi. II. Tim., i, 12.
(2) Ubi abundavit delictum, superabundavit gratia. Rom., v, 20.
(3) Viriliter agite, et confortetur cor vestrum, omnes qui speratis in Domino. Psal. xxx, 25.
quons si souvent en effet. Dieu, il est vrai, ne nous abandonnera jamais le premier; mais c'est le pécheur qui l'abandonne et le fuit. Et, comme nous pouvons à chaque instant faillir, il faut qu'à la pleine et légitime confiance que nous avons en Dieu, se joigne un juste sentiment de défiance de nous-mêmes. Aussi nous est-il recommandé d'opérer notre salut avec crainte et tremblement (1). Savons-nous, en effet, si nous sommes dignes d'amour ou de haine? Savons-nous si nous persévérerons dans le bien, si nous marcherons toujours, sans encombre et d'un pas assuré, dans le sentier étroit de l'innocence et de la vertu? Que celui qui est debout, dit saint Paul et qui se croit ferme, prenne bien garde de ne pas tomber (2). Cette crainte salutaire, si souvent recommandée dans la sainte Écriture, est l'antidote de la présomption, comme la confiance en Dieu est l'antidote du désespoir. Bien loin d'affaiblir notre Espérance, elle se concilie trèsbien avec elle et en est une marque assurée, selon cette parole du prophète royal: «Ceux qui craignent le Seigneur, espèrent en lui (3).» En deux mots, défiance de nous-mêmes, confiance en Dieu; voilà ce qui constitue la vertu d'Espérance. Ces deux perfections, dit saint Bernard, sont comme les deux pieds de Dieu. Baiser l'un sans l'autre, ce serait ou une trompeuse sécurité ou un désespoir déplorable (4).
3° Accompagnée dé bonnes œuvres. Espérer le ciel et ne rien faire pour le gagner, ce ne serait pas là l'Espérance chrétienne, mais une lâche présomption. Aide-toi, le Ciel t'aideia, dit le proverbe. Et, en effet, Dieu ne nous sauvera pas malgré nous; il nous appelle à lui, il nous aide
(1) Cum metn et tremore vestram salutam operamini. Philip., u, 12.
(2) Qui se existimat sîare, videat ne cadat. I. Cor., x, 12.
(3) Qui timent Dominum speraverunt in Domino. Psal. cxvm, 2.
(4) Quorum alterum sine altero osculari vel temeraria securitas ■et, vel desperatio fujrienda. D. Bern. Serm de Magdal.
même à marcher; mais si nous le fuyons, si nous le repoussons, comment pourrons-nous arriver à la béatitude qu'il nous destine? Et voilà l'aveuglement fatal, dans lequel vivent tant de chrétiens. Nul ne veut renoncer à sa part du Paradis; mais où sont ceux qui travaillent pour le mériter? Pleins d'ardeur pour leurs plaisirs et pour leurs intérêts temporels, ils croupissent dans une honteuse apathie pour leur âme, pour le ciel, pour Dieu ; et ils disent qu'ils veulent se sauver ! Toute Espérance sans conversion , sans amour de Dieu, est une pure illusion. Espérez en Dieu, dit le Prophète, mais en même temps faites le bien (1).
Effets de l'Espérance.
On peut dire de cette vertu qu'elle est la corne d'abondance, d'où les anciens poètes avaient feint qu'il naissait toute sorte de fruits les plus délicieux.
\°Elle nous console dans nos maux. A combien de rudes épreuves nous sommes exposés en cette vie ! Fatigues, peines, travaux, inquiétudes, alarmes, injustices, persécutions, maladies, afflictions de toute espèce, voilà quel est le tissu de nos jours : la douleur, sous mille formes diverses, est en ce bas monde notre partage. Mais, malgré les maux qui fondent sur lui , le véritable chrétien conserve toujours un calme et une paix inaltérables, parce qu'il sait que tout lui vient également de la main de Dieu, les disgrâces comme la prospérité, et que tout doit contribuer à son salut. Il dit, comme saint Paul : a Je souffre; mais je ne suis pas abattu (2), » parce qu'il sait que le temps de la tribulation passera bientôt; qu'une peine légère, endurée pour l'amour de son Dieu, lui procurera un poids immense de gloire; qu'un jour viendra où Dieu lui-même essuiera 3es larmes et le fera entrer en participation de ses ineffables
(1) Spera in Domino et fac bonitatem. Psal. xxxvi, S.
(2) Patior, sed non confundor. II. Tim., i, 12.
270 PREMIÈRE LEÇOft.
délices. Il reçoit même les coups les plus terribles de la Providence comme des grâces de prédilection, qui lui fournissent le moyen d'expier ses fautes et de graver en sa personne, d'une manière plus parfaite, l'image adorable du Sauveur, et qui l'approchent ainsi de plus en plus du terme heureux auquel il aspire ; par où nous voyons encore que non-seulement l'Espérance chrétienne allège les peines de cette vie, mais qu'elle y fait de plus trouver de la douceur et une sainte joie, en montrant aux âmes fidèles que leurs souffrances leur donnent tout autant de traits de ressemblance avec Jésus crucifié, et leur assurent un plus haut degré de gloire dans le ciel 2.
2° Elle nous soutient dans nos tentations. Il nous en vient de toutes parts , du côté du monde qui est plein de scandales, du côté du démon toujour acharné à notre perte, du fond de notre propre nature et de notre chair si dépravée par le péché, si portée à la corruption et que nous avons tant de peine à soumettre à l'esprit. Mais tous ces ennemis du salut, si impétueux que soient leurs efforts, ne pourront rien contre un cœur véritablement animé de l'Espérance chrétienne. Mon Dieu est ma lumière et mon salut, se dit-il à lui-même; qui p)urrais-je craindre? Le Seigneur est le protecteur de ma vie; qui pourrait me faire trembler (1)? Et il repousse avec un courage intrépide les assauts les plus rudes, parce que le combat finira bientôt et que la récompense sera éternelle.
3° Elle nous détache de cette vie. En effet, aux yeux de l'Espérance chrétienne, nous ne sommes que des étrangers et des voyageurs sur la terre, et nous nous acheminons à chaque pas vers le ciel, qui est notre véritable patrie. Cette attente d'une vie à venir, d'une vie éternellement heureuse, nous désenchante de tout le faux brillant des vanités du siècle, et nous dégage de toutes les affections
(1) Dcminus illuminatio mea, quem timebo? Dominus protecîor vitae mese, à quo trepidabo. Psal. xxvi, 1.
séduisantes qui nous corrompent. Insensé qui se plaît dans son exil, qui voudrait y bâtir une demeure permanente ! Enfants de Dieu, appelés à le voir, à le posséder sans fin, comment pourrions-nous nous complaire dans la boue de ce siècle, au milieu de ce monde rempli de malice et de corruption ! Entendons ici la voix du Prophète qui nous crie : a Enfants des hommes, jusques à quand aimerez-vous la vanité et poursuivrez-vous le mensonge (I)? » Ouvrez vos yeux fascinés par les mille bagatelles de ce monde; élevez vos cœurs appesantis par de dangereuses affections. Le bonheur n'est que là-haut, au sein de Dieu 3.
4° Elle nous anime au service de Dieu. D'où vient que nous sommes si tièdes et si languissants, quand il s'agit de rendre au Seigneur le culte que nous lui devons? C'est que nous perdons de vue la récompense éternelle promise à la vertu. Voyez ce que font les marchands pour un gain temporel, les militaires pour un honneur passager, les laboureurs pour une récolte incertaine, les savants pour une science fastueuse : à quels travaux ils se livrent! que de peines et de dégoûts ils surmontent ! Et nous, chrétiens, qui avons un royaume éternel à conquérir avec tous les trésors de l'immortalité, cette attente des biens futurs ne serait pas capable d'exciter notre zèle et d'enflammer notre courage ! La récompense étant si grande et si au-dessus de nos mérites, craindrons-nous de faire quelques efforts pour la mériter? C'est cette Espérance du ciel qui soutenait les martyrs dans les terribles combats de la foi, qui leur inspirait une force invincible et leur faisait braver toute la cruauté des tyrans. C'est cette Espérance du ciel qui a porté tant de vierges chrétiennes, tant de fervents solitaires, tant de saints pénitents, à fouler aux pieds les plaisirs et les honneurs du siècle, pour mener une vie cachée en Dieu. Et, si nous voyons encore tant de généreux
(1) Ut quid diligitis vanitatem et quœritis mendaciuro ? Psal. iv, 3.
chrétiens se conserver purs au milieu de la contagion du monde, fermes au milieu des scandales, zélés au milieu de l'indifférence universelle, luttant courageusement contre le respect humain, contre le torrent de la licence et de l'impiété, contre les faiblesses de leur propre cœur, c'est l'Espérance des biens éternels qui les anime. Désirons comme eux le ciel, et comme eux nous travaillerons à nous en rendre dignes.
Tels sont les salutaires effets de l'Espérance chrétienne. En quelque état que l'homme se trouve, dans la prospérité comme dans l'adversité, elle le rend toujours content, parce qu'il se résigne à la volonté de Dieu et qu'il se confie en sa miséricorde. Oui, le juste affligé et patient est toujours heureux, autant du moins qu'on puisse l'être en ce bas monde, parce qu'il trouve dans ses espérances les prémices et Pavant-goût des félicités éternelles.
Ici remarquons la beauté de l'Évangile et la miséricordieuse tendresse de notre Dieu, qui nous fait un devoir d'une vertu si consolante, d'une vertu qui trouve, pour ainsi dire, sa récompense en elle-même, par les douceurs dont elle inonde notre âme ; et encore, après cela, Dieu nous récompense d'avoir espéré!
D. Quelles sont les grâces que Dieu nous a promises? R. La vie éternelle, et les secours dont nous avons besoin pour y arriver.
•1° La vie éternelle. Voilà la sublime fin, pour laquelle nous sommes créés; voilà le terme de notre pèlerinage. Quelle promesse plus magnifique, plus capable de nous enflammer d'amour, Dieu pouvait-il nous faire ? Il nous montre en perspective, pour prix de nos efforts et de nos mérites, un bonheur sans fin, le bonheur dont il jouit luimême, et auquel il veut bien nous associer. 0 paradis, ô bien-aimé séjour, ô félicité suprême, on a dit de vous des choses merveilleuses; et tout ce qu'on en peut dire ou
penser est encore mille foif, au-dessous de la réalité ! L'œil' n'a point vu, dit le grand apôtre, l'oreille n'a point entendu, l'esprit de l'homme n'a jamais compris, son cœur n'a jamais senti ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment (1). Portons sans cesse nos regards vers cette céleste patrie, où des torrents de joie et de volupté couleront sur nous, où l'esprit, le cœur, la raison, toutes nos facultés, ici-bas soumises à tant d'épreuves, seront amplement satisfaites et trouveront un contentement parfait, à l'abri de toute vicissitude, où la possession, la seule vue de Dieu nous remplira d'un charme ineffable, d'une paix sans trouble, de délices sans mélange, d'une gloire éternelle et infinie. Si nous étions bien pénétrés de ces vérités, ferionsnous grande estime du monde et de ses trompeurs attraits? Oh que la terre me semble vile et méprisable, quant je regarde le ciel (2) ! disait un grand saint *.
2° Les secours dont nous avons besoin pour y arriver. Quoique faits pour le ciel, de nous-mêmes nous ne pourrions jamais y parvenir, si Dieu ne nous y portait sur les ailes de sa miséricorde et de sa bonté. Mais il a pitié de notre faiblesse, et il nous ménage avec une sollicitude vraiment paternelle tous les moyens nécessaires à notre sanctification. Grâces intérieures et extérieures, saintes pensées, célestes désirs, lumières qui éclairent notre esprit, pieux mouvements qui dirigent notre volonté, instructions salutaires, bons exemples, force et courage pour persévérer dans le bien, il nous accorde toute sorte de faveurs, sans aucun mérite de notre part, et il suffit que nous y coopérions pour arriver à l'éternelle béatitude qu'il nous a promise. Dieu ne nous refuse donc rien de ce qui a rapport à notre salut ; il nous donne la grâce et la gloire, tant il a de bonté pour nous (3) !
(t) Quod oculus non vidit, nec auris audivit, née in cor hominis ascendit, quae prœparavit Deus iis qui diligunt illum. 1. Cor., h, 9. (2) Quàm sordet tellus, quùm cœlum aspicio ! (*) Graliam et gloriam dabit Dominus. Psal. lxiii, 12.
Quand devons -nous faire des actes d'Espérance?
H en est des actes d'Espérance comme de ceux de Foi et de Charité ; car ces trois vertus sont également indispensables, et, en quelque sorte, inséparables. Nous devons donc produire des actes d'Espérance souvent dans le cours delà vie, à l'exemple du voyageur qui, tout le long du chemin, tourne de temps en temps ses yeux et ses pensées vers le but de son voyage. S'il n'y pensait jamais, pourrait-on dire qu'il désire sincèrement y parvenir ? Et, si nous ne pensions jamais au ciel, si nous ne témoignions jamais au Seigneur le désir d'y arriver, ne serait-ce pas une preuve que nous en faisons peu de cas? et par là même ne serait-ce pas nous en rendre indignes ? Les bons chrétiens ne manquent donc jamais de faire des actes d'Espérance, du moins dans leurs prières journalières. Il n'y a d'ailleurs rien de plus propre à nous faire avancer dans la voie du salut, que de ranimer notre confiance en Dieu.
Mais à part cette obligation générale de faire des actes d'Espérance, il est des circonstances particulières où nous devons en produire. Les principales sont :
1° Quand on a atteint l'âge de raison et qu'on est suffisamment instruit de la sublime fin, à laquelle Dieu nous destine. Alors nous devons y tendre de toute l'ardeur de notre âme, témoigner à Dieu notre désir d'y arriver, et lui exprimer notre confiance en l'infaillibilité de ses promesses.
2° Quand on se prépare à recevoir quelque sacrement. C'est une bonne disposition et un acte agréable au Seigneur que de s'abandonner alors, avec une entière confiance, à sa divine conduite. C'est surtout quand il s'agit de se réconcilier avec Dieu, que la vertu d'Espérance, comme l'a défini le concile de Trente, est absolument nécessaire pour obtenir la justification.
3° Dans les tentations de désespoir, car on guérit les
contraires par les contraires, les vices par les vertus. Vous sentez-vous donc abattu, découragé par le souvenir de vos péchés et par le sentiment de votre faiblesse, vite, ayez recours à Dieu. Dites comme le Prophète : « Je mets ma confiance dans le Seigneur (1) ; vous êtes, Seigneur, mon refuge, ma ressource et mon appui (2). » Et aussitôt, vous sentirez votre courage renaître, et la pusillanimité fera place à la force et à la générosité.
4<> Dans les épreuves et les adversités. Si le monde nous délaisse, si la fortune nous trahit, si de faux amis nous trompent, si la santé nous abandonne, si la mort frappe des personnes chères à notre cœur, redoublons alors de confiance en Dieu, nous consolant des privations présentes par l'attente des biens futurs.
5° A l'article de la mort. C'est au moment où le voyageur approche de son terme , que son ardeur se réveille. Il se réjouit de l'heureux succès de son voyage ; il va se reposer de ses fatigues. Comment se fait-il donc que, sur les portes de l'éternité, l'homme soit si souvent dans la crainte et le trouble ? C'est que les prévarications de sa vie et la crainte des jugements de Dieu l'effraient; les terreurs de la mort l'assiègent, et le démon, alors plus acharné à sa proie, s'efforce de le jeter dans le désespoir. En ce moment décisif, que le pécheur ne perde jamais de vue les miséricordes infinies du Seigneur. Il a pardonné au bon larron sur la croix, et il ne rejettera jamais l'humble prière d'une âme pénitente. Courage donc et confiance ! Tant qu'il vous restera un souffle de vie, la porte du salut vous est ouverte, les sacrements de l'Église vous sont offerts ; recevez-les avec foi et amour, et tous vos péchés vous seront remis. Les personnes, qui assistent les mourants sur leur lit funèbre, doivent leur suggérer des actes d'Espérance; car, souvent affaissés par la maladie, ils sont
(1) In- Domino confido. Psal. x, 1. .
(2) Dominus fortiludo mea et refugium meum et liberator re eus. Psal. xvii, 3.
incapables d'en produire par eux-mêmes. Pour bannir les terreurs de la mort et de l'enfer, qui pourraient les désespérer, il est bon de faire entendre souvent à leurs oreilles quelques-unes de ces pensées du roi-prophète. « J'espère en vous, Seigneur, et mon espérance ne sera pas confondue (1). » — a 0 mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains (2). »
TRAITS HISTORIQUES
1 . L'Espérance est la goutte cordiale, que Dieu a jetée dans notre coupe, pourôter à la boisson de la vie ce qu'elle a d'amer.
Quels plus excellents modèles d'Espérance pourrions-nous proposer que les justes et les patriarches de l'ancienne loi, qui ont espéré en Dieu contre toute espérance. Ils ont attendu et désiré avec la plus vive ardeur, pendant des milliers d'années, l'effet des promesses divines, se regardant comme des étrangers et des voyageurs sur la terre; car ils soupiraient après une meilleure patrie, qui est la patrie céleste. Ils sont morts, dit saint Paul, sans recevoir les biens que Dieu leur avait promis ; mais ils les ont vus et comme salués de loin, et, enfin, aux jours marqués par la divine Providence, ils ont obtenu l'accomplissement de leur bonheur.
Soutenu par la vertu d'Espérance, lVoé, divinement averti de ce qui devait arriver et craignant le courroux céleste avant qu'il éclatât, bâtit l'arche pour sauver sa famille, et, lorsqu'il vit tout le monde périr, bien loin de s'affaiblir dans son espérance, il s'attacha invinciblement aux promesses divines.
De Noé, celte même Espérance a passé à Abraham, Isaac et Jacob, qui ont vécu dans la même attente des biens, que Dieu leur promettait en la personne de celui qui devait sortir de leur race, et dans Isquel il devait un jour bénir tous les peuplas de la terre. Le grand objet de la religion des Juifs a été d'attendre la délivrance du genre humain par le Messie, qui devait venir au temps fixé par les conseils éternels.
2. Qui jamais fut plus affligé que Job ? Accablé de toute sorte de maux, dépouillé de ses biens, privé de ses enfants, frappé d'ulcères an tout sou corps, outragé et calomnié par ses meilleurs am»s, et
vi) In te, Domine, speravi; non confundar in aeternum. Psal. txx, 2.
(2) In manus tuas. Domine, commendo spiritum meum. Psal, ixx, 6.
DE L'ESPÉRAKCE. 277
pour comble de douleur, insulté par sa propre femme, cel homme admirable se fortifie de plus en plus dans l'Espérance et la confiance qu'il a en Dieu. Croyez-vous donc, dit-il lui-même, en me voyant dans cet état affreux qui me réduit presque à déchirer ma propre chair avec mes dents, et à vouloir prodiguer ma vie par le désir que j'ai à toute heure de mourir, croyez-vous que ce soit par impatience et par désespoir ? Non certes. Quand bien même Dieu me tuerait, je M laisserais pas d'espérer en lui (1). Et que lui importent après tout les souffrances de celte vie ? « Je sais, dit-il en un autre endroit, que mott Rédempteur est vivant et que je ressusciterai au dernier joar; je sais que je serai revêtu de celte même chair, que je reverrai mon Dieu de mes propres yeux. C'est là l'espérance que.i'ai, et qui reposera toujours dans mon cœur (2). >
Tobie montra la même grandeur d'âme, dans les diverses afflietion* qui vinrent l'assaillir. Etant devenu aveugle, ses parents et ses amis le raillaient de sa manière de vivre, et lui disaient: « Où est votre Espérance, pour laquelle vous faisiez tant d'aumônes et vous ensevelissiez les morts? » Mais il leur répondit, en les reprenant: c Ne parlez point de la sorte ; car nous sommes les entants des saints, et nous attendons cette vie, que Dieu doit donner à ceux qui ne ?iolent jamais la fidélité qu'ils lui ont promise. » Et ainsi il demeura ferme et immobile dans la crainte du Seigneur.
3. Saint Bernard, étant atteint d'une maladie dangereuse, eut une vision dans laquelle l'esprit tentateur s'efforça de le jeter dans le désespoir, en lui reprochant ses péchés avec l'exagération dont il est capable. Mais le saint, au lieu de se troubler, triompha heaMnsement de cette attaque, et dit à Satan : « J'avoue que de moi-même je « ne suis pas digne des grâces de Dieu, et que je ne puis, par mes « propres mérites, obtenir le royaume de cieux. Mais Jésus-Chris* « l'a conquis par ses souffrances, et il a bien voulu me transférer « tous ses droits. C'est par ce don de sa pure libéralité que je regarde « avec confiance le trône céleste ei>mme une chose qui m'appartient. > A cette réponse l'ennemi du salutee retira tout confus, et saint Bernard revint à lui-même, comblé des plus douces consolations.
Vie de st. Bern. par Guill. de st. Thierri.
4. Animé par la vue du ciel, où il espérait entrer, saint Etienne reprochait aux Juifs leur obstination et leur aveuglement, avec une force et une sagesse à laquelle ils ne pouvaient résister. Ils subornèrent donc des gens, pour leur faire dire qu'ils l'avaient entendu blas-
(1) Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo. Job., xm, 15.
(2) Scio enim quôd Redemptor meus vivit, et in novissimo die de terra surrecturus sum, et rursùm circumdabor pelle meâ, et in carne meâ videbo Deum meum. Job., xix, 25, 26.
phémer contre Moïse et contre Dieu. Ils émurent le peuple, les sénateurs et les scribes, et, se jetant sur lui, ils l'entraînèrent au conseil. Là, tandis que tous les yeux étaient fixés sur le généreux athlète de la foi, son visage parut majestueux et tout brillant de lumière comme eelui d'un ange. Tant était vive l'impression de la gloire future dont il était rempli ! Malgré les cris de fureur qui s'élèvent de toutes parts contre lui, il parle avec une sainte hardiesse. « Têtes dures, dit-il aux Juifs, hommes incirconcis de cœur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit. » A ces paroles, ils entrèrent dans une rage qui leur déchirait le cœur, et ils grinçaient des dents. Mais toute la malice des hommes ne peut rien contre le juste, qui n'a de pensées et de désirs que pour la céleste patrie. Etienne, levant les yeux, s'écrie : « Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout, à la droite de son Père. » Alors ils se jetèrent sur lui et le lapidèrent.
Saint Symphorien, d'une illustre famille d'Autun, joignait une grande connaissance des belles-lettres à celle de la religion. Il était à la fleur de l'âge et universellement estimé pour ses belles qualités, lorsqu'il fit le sacrifice de sa vie, par l'Espérance de la vie future. Ayant marqué son horreur pour le culte des idoles, il fut condamné à être décapité. Comme on le conduisait hors de la ville pour être exécuté, sa mère, qui le regardait passer, lui cria avec un courage digne de la mère des Machabées : « Mon fils, mon cher fils Symphorien, souvenez-vous du Dieu vivant, et soyez ferme jusqu'à la fin. Elevez votre cœur en haut, et regardez celui qui règne dans le ciel. On ne vous ôte point la vie ; on ne fait que vous la changer en une meilleure ; le chemin est étroit et difficile, mais il est court.» Ce saint jeune homme, animé par ce discours enflammé de sa mère, consomma son martyre avec beaucoup de joie. Ruinart. Act. des mart.
Alexandre le Grand, sur le point de partir pour sa célèbre expédition d'Asie, distribua presque toutes ses richesses entre ses capitaines et ses soldats. « Que vous reste-t-il donc, Seigneur?» lui dit alors Perdiccas. — «L'espérance,» répondit-il. — « Elle nous sera commune avec vous, » lui répliqua Perdiccas; et il lui rendit son présent. — Eh quoi ! si la seule perspective d'une vaine gloire animait ainsi ces généreux guerriers et les portait à se dépouiller de tout, pour se rendre invincibles, que ne devons-nous pas faire, nous qui n'avons pas simplement un royaume terrestre à conquérir, mais un royaume immortel ? Pourquoi tant s'attacher aux frivolités de ce monde? l'Espérance chrétienne ne doit-elle pas nous suffire ? Quoiqu'il puisse lui arriver de fâcheux, quelque perte qu'il essuie, un chrétien est tou jours assez riche, tant que l'Espérance lui reste.
On aime à voir les grands génies, les sommités de la science, au milieu de la gloire qui les environne, tourner leurs regards vers félicité des élus. Dernièrement, dans une réunion de plusieurs per-
sonnages de distinction, qui eut lieu chez le préfet de la Manche, à cause de la bénédiction de sa chapelle, l'évêque de Coutances, apercevant l'illustre astronome Le Verrier, s'empressa de lui iffrir ses félicitations bien sincères sur la découverte savante, qui a i-endu son nom si célèbre dans toute l'Europe. — « Monsieur, dit le prélat, on ne peut pas dire de vous comme de beaucoup d'autres, que vous vous êtes élevé jusqu'aux nues, ce serait inexact. Vous avez fait bien plus, vous vous êtes élevé jusqu'aux astres. > — « Monseigneur, ce n'est pas assez, répondit l'illustre interlocuteur, je veux encore monter plus haut, et je médite une entreprise beaucoup plus importante. » — Tous les membres de la société, moins surpris qu'attentifs, attendaient l'annonce d'une nouvelle découverte astronomique, lorsque M. Le Verrier, s'inclinant gracieusement vers Monseigneur, lui dit avec cette noble simplicité, qui est le cachet du vrai mérite : « Je l'avoue, Monseigneur, j'ai l'ambition de m'élever au-dessus des astres; je veux aller au ciel, et j'espère que Votre Grandeur, pour faciliter mon entreprise, ne me refusera pas le secours puissant de ses prières. » Ami de la Relig. 9 novembre 1847.
DEUXIÈME INSTRUCTION
La Prière. — Sa nécessité comme devoir de religion, et comme moyen d'obtenir la grâce.
D. Qu'est-ce que la prière?
R. C'est une élévation de notre âme à Dieu, par laquelle nous lui rendons l'hommage qui lui est dû, et nous lui demandons les biens qui nous sont nécessaires.
Le grand, le premier moyen de sanctification que nous a donné le Père céleste, celui qui nous fait obtenir tous les autres, et qui est, pour ainsi dire, l'âme et la base de toute religion, c'est la Prière. C'est en elle que les saints ont toujours mis l'espérance du salut. Elle est, nous disent-ils, « un trésor inépuisable, une source de ricbesses, an port qui met à l'abri des tempêtes, une garantie assurée de paix et de bonheur (1). » Elle est a le cri du cœur, la respira-
(1) D. Chrysost. De incomprehensib . Bei, orat. 5.
tion de l'âme, la marque nécessaire de la vie spirituelle, l'union de l'homme avec son Dieu (1). » Mais, pour plus de clarté et de précision, nous dirons avec le catéchisme que la prière est :
1° Une élévation à'? notre âme à Dieu. En effet, par la Prière, l'âme s'arrache à ce tourbillon d'affaires humaines, d'intérêts matériels, pour s'occuper de la seule chose véritablement nécessaire, de son salut, de son éternité. Elle quitte donc ce bas monde, elle prend son essor, et s'élance jusqu'au sein de Dieu, afin de lui exposer ses besoins, de lui payer le juste tribut de sa reconnaissance, et de s'entretenir, en quelque sorte, cœur à cœur avec lui. Les saintes pensées, les pieux sentiments sont comme les deux ailes avec lesquelles elle s'envole vers son divin époux, et comme les deux bras dont elle l'embrasse. Par là, nous pouvons déjà voir quelle est l'excellence de la Prière : elle nous met en communication avec la Majesté suprême; elle nous fait jouir de ses plus précieuses faveurs; elle est donc la plus digne occupation de l'homme.
2° Par la Prière nous rendons à Dieu l'hommage qui lui est dû. Dieu étant notre créateur, notre père, notre maître, notre juge, nous devons adorer ses grandeurs infinies, le remercier de ses bienfaits continuels, nous humilier sous sa puissance, espérer en sa bonté, et craindre les terribles effets de sa justice. Or, la prière nous lait entretenir avec lui un saint commerce d'adoration, de louanges, de reconnaissance, d'amour, de gémissements sur nos fautes, de confiance en son éternelle miséricorde, et elle est, pour ainsi dire, le fonds du culte que nous devons à sa Divinité. Aussi le prophète royal compare-t-il l'âme qui prie à un luth, à une harpe, parce que ses accents sont comme une douce mélodie qui se mêle au concert des anges, pour rendre honneur et gloire au Très-Haut (2).
(1) D. Aug., in Psal. xxxvii. — D. Joan. Climac. Grad. xxvm.
(2) Exsurge , gloria mea, exsurge, psalterium et cithara, Psal. en, il.
3° Par la Prière, nous demandons à Dieu Iss biens qui nous sont nécessaires. Quoique, sous le nom générique de Prière, on entende tous les actes et tous les sentiments de religion, cependant, à proprement parler, la Prière n'est autre chose qu'une ardente et respectueuse demande que Ton fait à Dieu de quelque faveur. Avant que l'homme fût dégradé par le péché, sa prière n'était que louange et action de grâces. Adam, dans le paradis terrestre, ayant en abondance tout ce qu'il pouvait désirer, n'avait pas besoin de gémir, ni de crier vers le Seigneur ; il n'avait qu'à bénir l'ineffable bonté de son créateur, qu'à chanter continuellement l'hymne delà reconnaissance (1). Mais depuis notre chute, remplis de misères, sujets à mille maux, faiblesse et néant de tous côtés, ne devons-nous pas nous adresser au suprême dispensateur de tous les dons, à celui-là seul qui est notre force et notre refuge, qui nous console dans nos peines, nous soutient et nous encourage dans nos épreuves, et nous accorde, si nous les lui demandons, des grâces proportionnées à tous nos besoins. Ainsi, prier, c'est demander à Dieu ce qu'il jugera nous être convenable (2).
D. Est-il nécessaire de prier?
R. Oui , c'est un devoir des plus indispensables de notre religion.
Puisque la Prière , ainsi que nous l'avons déjà dit, est un chant de gloire à Dieu, un hommage à sa Majesté suprême, et en même temps un humble aveu de notre faiblesse et le cri de notre misère, il est aisé d'en conclure qu'elle est tout à la fois pour nous un devoir et un besoin. L'honneur que nous devons rendre à Dieu et la
(1) la paradiso noa clamabas , noa gemebas , sed iaadabas D. Aug.
(2) Oratio est pelitio deceatium à Deo. D. Joan. Damasc, Parall., lit. II, c. xv.
charité, que nous nous devons à nous-mêmes, nous en font une obligation également indispensable.
Et d'abord l'honneur, que nous devons rendre à Dieu, nous impose l'obligation de prier. En effet, la foi et la raison nous montrent au-dessus de nous un Être souverainement parfait, auteur et conservateur de tout ce qui existe, qui a créé le monde par la force de sa parole, qui le soutient par la toute-puissance de son bras, et qui le gouverne par les secrets ressorts de sa providence; un Dieu souverainement bon, qui fait également luire son soleil sur le juste et l'impie, qui nourrit avec une bonté paternelle toutes ses créatures, qui ouvre sa main et remplit tout être vivant de ses bénédictions; un Dieu souverainement saint, qui aime essentiellement la vertu, qui a horreur du vice et qui destine, par conséquent, les plus magnifiques récompenses à ceux qui le servent et l'honorent, et les plus terribles châtiments à ceux qui l'outragent et se révoltent contre lui. La foi et la raison nous disent également que ce grand Dieu, indépendant de tout ce qui existe et se suffisant entièrement à luimême , n'a tiré du néant ce vaste univers que pour sa gloire, et qu'il n'a créé les hommes en particulier que pour avoir des adorateurs en esprit et en vérité. Donc le premier devoir d'un être intelligent et raisonnable est de rapporter à Dieu tout ce qu'il en a reçu, de lui faire hommage de tout ce qu'il est. Puisque Dieu est l'auteur de notre existence, le souverain roi, le seul vraiment grand, vraiment puissant et terrible, il s'ensuit nécessairement que nous devons adorer sa majesté incompréhensible, exalter sa magnificence, reconnaître son empire absolu sur toutes les créatures, lui soumettre tous les mouvements de notre cœur, toutes nos actions, toutes nos pensées, nous humilier devant son trône éternel, et lui demander pardon de nos fautes.
Or, c'est par la Prière que nous pouvons remplir tous ces devoirs. C'est la Prière qui adore, qui aime, qui es-
père, qui rend grâces; c'est la Prière qui nous prosterne aux pieds du Seigneur, qui répand nos cœurs en sa sainte présence, et qui nous pénètre des plus vifs sentiments de crainte, de respect, d'amour et de componction; c'est la Prière qui ranime notre foi, qui affermit notre espérance, qui enflamme notre charité; je dis plus : elle est l'aliment indispensable de ces trois vertus fondamentales; et, par conséquent, autant il est nécessaire de rendre au Très-Haut ces divers hommages, autant l'est-il de recourir à la Prière, qui les renferme tous et sans laquelle ils ne pourraient subsister.
Quel impie donc qu'un homme qui ne prie pas ! C'est un enfant dénaturé, qui ne fait aucun cas du plus tendre et du plus aimable de tous les pères ; c'est un ingrat, qui jouit continuellement des bienfaits de son Dieu, sans que le souvenir de ces bienfaits arrache du fond de son cœur un sentiment de reconnaissance et d'amour; c'est un sujet rebelle, qui lève un front audacieux et refuse de payer le tribut à son souverain, qui ne daigne pas même le saluer, quoiqu'il soit continuellement en sa présence, et qui le brave par une indifférence presque aussi insultante qu'un mépris formel. Pourrait-on croire que l'habitude de ne pas prier fût empreinte de traits si noirs? Et cependant cet affreux désordre n'est-il pas commun dans le malheureux siècle où nous vivons ? Que de chrétiens, infidèles au devoir de la Prière, qui vivent au gré de leurs passions , sans désirs pour le ciel, sans crainte pour leur destinée éternelle, comme s'ils ne reconnaissaient pas de Dieu, et que, vil amas de poussière et de boue, ils dussent descendre tout entiers dans la tombe ! Hélas ! ils sont pires que les païens, car ceux-ci ne manquaient pas d'honorer leurs Divinités fabuleuses par des sacrifices et d'humbles supplications. Et des chrétiens méconnaissent et oublient le Dieu véritable ! Mais par là ils se dégradent et s'abrutissent eux-mêmes. Écoutez saint Jean Chrysostome : « Refuser à Dieu ce tribut, lui témoigner peu
« d'empressement à jouir de ses entretiens, c'est renoncer « à la vie et au sentiment et se ranger soi-même parmi a les animaux sans raison l (1).
Pour nous, si nous aimons réellement le Seigneur, si nous sommes pénétrés de respect pour sa grandeur et sa majesté infinies, soyons exacts à lui rendre le culte d'honneur, de louange, d'actions de grâces, qui lui est dû à tant de titres. Eh quoi ! lorsque nous voyons les enfants du siècle s'incliner devant les rois et les grands de la terre, et se livrer à toutes sortes de démonstrations de zèle, de dévouement, de fidélité, d'amour, nous, enfants de Dieu, rougirions-nous de nous prosterner devant celui qui est le roi de l'univers et le dominateur de tous les dominateurs du monde (2) !
Mais, dit l'impie, nous sommes si petits à l'égard de Dieu ; qu'a-t-il besoin de nos hommages?
Assurément, Dieu n'en a pas besoin pour lui-même ; et que lui importent nos sacrifices et nos prières? Qu'on Fhonore ou qu'on le dédaigne, il est toujours souverainement grand, souverainement parfait, souverainement heureux. Ce n'est donc pas pour lui-même, c'est pour nous que son culte est établi ; c'est parce que nous sommes continuellement sous sa dépendance, que nous avons besoin de l'adorer et de l'invoquer. Tout petits que nous sommes, il veut bien prêter l'oreille au concert de nos louanges et à nos humbles supplications; et, quoiqu'il puisse très-bien s'en passer, cependant il les exige et pour nous-mêmes et pour sa gloire ; et il ne peut se dispenser de les exiger, parce qu'il est dans l'ordre que l'enfant soit soumis à son père, et la créature à son Créateur. Aussi le premier commandement qu'il intime à l'homme est celui- <ji : «Tu adoreras le Seigneur ton Dieu (3). » Ne suffit-ilpas d'ailleurs que nous le connaissions, pour qu'aussitôt
(1) D. Chrysost , de Orat., Hom. 1.
(2) Rex regum et Dominus dominanlium. I. Tim., vi, là,
(3) Dominum Deum tuum adorabis. Math., îv, 10.
notre pensée se porte vers lui, et que notre cœur s'attache à ses amabilités infinies ? Le prier, l'aimer, le bénir, le glorifier, c'est pour une âme bien née la plus douce des obligations.
Il y a deux manières de prier, a dit saint Basile : la première, qui est la plus noble, consiste à glorifier Dieu et à s'humilier soi-même. C'est celle dont nous venons de parler. La seconde consiste à demander des grâces (1). Voilà pourquoi nous avons dit que la prière n'est pas seulement un devoir de religion par rapport à Dieu, mais encore un devoir de charité par rapport à nous-mêmes ; et le sentiment de notre impuissance et de notre faiblesse suffit pour nous en convaincre. En effet, l'homme tout entier n'est que ténèbres, misère et néant ; et, de lui-même, il ne saurait former un désir, ni concevoir une pensée digne des regards de Dieu. Nous avons donc besoin de la Prière :
1° Pour obtenir la grâce. C'est une vérité de foi que, sans la grâce, nous ne pouvons rien faire pour le salut. a Sans moi, vous ne pouvez rien, » a dit Jésus-Christ (1); mais, d'un autre côté, la Prière est l'unique moyen d'obtenir la grâce ; donc elle est d'une nécessité égale à celle du salut. Il est vrai, ainsi que l'a remarqué saint Augustin^ qu'il y a des grâces que Dieu nous accorde, sans que nous les lui demandions, comme, par exemple, la vocation à la foi, parce qu'on ne peut pas demander ce qu'on ne connaît pas encore. Quant aux autres grâces, dans le cours ordinaire de sa Providence, Dieu ne les accorde qu'à ceux qui les lui demandent. C'est donc une nécessité de prier ; et, dans la Prière, nous trouvons un trésor inépuisable de dons célestes, une source abondante de toute sorte de biens. La Prière est comme la respiration du chrétien, qui, par sa
(1) Duplex est orandl modus: alter situs est in gîorificatione cum hurailitate ; alter verô, qui huic inferior est, in petilione. D. Bas. Const. Monast.
(2) Sine me nihil poteslis facere. Joan. xv 5.
vertu, fait sortir du cœur l'air corrompu du siècle, pour y attirer l'esprit vivifiant de la grâce (1).
"2° Pour connaître le bien. N'ayant de notre propre fonds que mensonge et péché, nous nous laissons éblouir par les frivoles avantages de ce monde, et aveugler par l'amourpropre 5-nous nous faisons illusion sur nos propres défauts, nous trouvons le moyen d'être toujours contents de nousmêmes, sans nous mettre en peine de contenter le Seigneur, sans prendre aucun soin de nous instruire de l'étendue de nos devoirs, et des maximes de la religion que nous avons le plus besoin de connaître. Or, c'est dans la Prière que Dieu nous éclaire sur nos véritables intérêts, qu'il ouvre les yeux de notre intelligence et nous montre le chemin du seul bonheur solide, qu'on ne peut goûter que dans la vertu. « La Prière, dit saint Jean Ghrysostome (2), » est à l'âme ce que le soleil est au corps. Le malheur de l'aveugle est de ne pouvoir jouir de la douce clarté du jour; et le malheur, bien plus déplorable encore du chrétien, est de se priver, en ne priant point, de la lumière qui s'attache à la Prière. Alors il erre au gré de ses passions, et il court infailliblement à sa perte 2.
3° Pour faire le bien. En effet, quoique Dieu ne nous commande rien d'impossible, nous n'avons pas toujours le pouvoir prochain et immédiat de faire toute sorte de bien; mais nous avons toujours le pouvoir de prier, et, par la Prière, d'obtenir les grâces nécessaires pour faire quelque bien que ce soit. Par conséquent, si nous manquons de prudence, de sagesse, de force, de zèle, si nous n'avons que du dégoût pour la religion et les saintes pratiques de la vertu, à qui la faute ? A nous-mêmes. Que ne demandons-nous à Dieu les grâces nécessaires pour nous acquitter de nos devoirs? Nous voudrions être chastes, tempérants, doux, miséricordieux; mais c'est la Prière qui conduit à la pratique de ces vertus. C'est la prière, qui nous
(1) Os meum aperui et allraxi Spiritum. Psal. cxvm.
(2) D. Chrys., de Orat., Hom. 1.
assure et nous facilite l'accomplissement de nos obligations " et, du moment où elle vient s'établir dans une âme, elle apporte avec elle la haine du vice et l'amour du souverain bien. Si donc nous sommes si dénués de vertus, si stériles en bonnes œuvres, si esclaves de nos passions, c'est que nous ne prions pas ou que nous prions mal. Les Pères et tous les maîtres de la vie spirituelle nous enseignent unanimement que, pour savoir bien vivre, il faut savoir bien prier (1).
4° Pour persévérer dans le bien. Continuellement assaillis de tentations, et portés au mal par un penchant naturel, nous avons un besoin absolu du secours de Dieu. Comment, en effet, nous soutenir au milieu de tant de pièges qui nous environnent ? Ici-bas, mille objets séducteurs s'offrent à nos yeux : la volupté nous entraîne, les richesses nous corrompent, l'affliction nous abat, la prospérité nous enfle, la pauvreté nous aigrit et nous irrite, tout n'est que tentation en nous et autour de nous. Quel espoir de salut peut-il nous rester, si, du fond de notre misère, nous n'élevons nos mains suppliantes vers le Très- Haut, afin qu'il nous revête de sa force, et qu'il dirige lui-même notre course au milieu des écueils de la vie. De plus, quand les attaques de l'ennemi de notre salut sont violentes, les grâces ordinaires ne nous suffisent pas pour y résister, il faut de plus des grâces spéciales, que nous ne pouvons obtenir que par la Prière. Aussi le Sauveur, pour prémunir ses disciples contre la terrible tentation qui allait les assaillir pendant sa passion, leur déclara qu'il n'y avait que la vigilance et la Prière qui pussent les empêcher d'y succomber. Hélas! ils négligèrent cet avis de leur maître, et ils firent la plus horrible des chutes 3. Quant à la persévérance finale, qui est le complément de toutes les grâces, bien qu'elle ne soit due à personne,
(1) Benè novit rectè vivere, qui rectè novit orare. Inter Sem. u. Aug., Serra 55, in app.
et que nous ne puissions aucunement la mériter par nousmêmes, comme l'enseigne le concile de Trente (1), cependant Dieu ne la refuse jamais à celui qui la lui demande par une fervente Prière. Voulez-vous donc persévérer dans la grâce de Dieu jusqu'à la mort, priez et ne vous lassez jamais de prier. Dites constamment an Seigneur : t 0 mon Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir (2) ; sans votre assistance, je vais tomber et je suis perdu. »
D'après ce que nous venons de dire, il est aisé de voir que la Prière n'est pas seulement le partage de certaines âmes plus pures et plus saintes; c'est un devoir commun imposé à tout chrétien, aux parfaits comme aux imparfaits, aux savants comme aux ignorants, aux simples comme aux plus éclairés. En quelque état qu'on se trouve, dans la santé comme dans la maladie, au faîte des grandeurs comme dans l'abîme, dans la solitude comme au milieu du monde, dans la paix comme dans le trouble, dans la tristesse comme dans la consolation, il suffit d'avoir un cœur et un esprit, pour que nous nous sentions obligés d'aimer Dieu, de le louer, de recourir à lui dans nos besoins, de lui rendre grâce des faveurs qu'il nous accorde, et de ne rien négliger pour en mériter de nouvelles.
Mais la Prière est spécialement nécessaire aux pécheurs. Quand on a eu ie malheur d'offenser Dieu et d'encourir sa , disgrâce, on se trouve dans l'état le plus déplorable, et ! sous les coups de la vengeance divine. Le pécheur ne peut faire un seul pas pour s'y soustraire, et il est dans^ une impuissance absolue d'expier par lui-même ses fautes, et de retourner à Dieu. On peut le comparer à uni paralytiqu3 qui, perclus de tous ses membres, n'a plus que l'usage de la parole pour exposer sa misère et demander
(1) Trid., sess. VI, c. xm.
(2) Domine, ad adjuvandum me festina. Psal. lxix, 2.
DE LA PRIERE. 28 d
du secours. La Prière est donc sou unique ressource. Mais, avec elle, il a un moyen assuré de fléchir le courroux céleste. Qu'il s'avoue coupable, qu'il implore le pardon, et aussitôt le Seigneur est porté à l'indulgence, tant sa bonté est grande ! Oh ! qu'il soit à jamais béni, disait le saint roi David, ce Dieu de grâce et de miséricorde, qui ne m'a pas enlevé l'esprit de Prière, et qui me Ta laissé comme un gage infaillible de sa tendresse (1). Ce fut par la Prière, encore plus que par la force de ses armes, que ce pieux monarque triompha de ses ennemis. Ainsi, nous triompherons de nos passions et de nos habitudes les plus invétérées. Voyez les Ninivites : ils apaisèrent le Seigneur par le jeûne et par d'humbles et ardentes supplications; et bientôt la ville entière fut renouvelée, et les haillons de sa misère firent place à la plus riche parure. Voyez cette fameuse pécheresse de l'Evangile, l'opprobre de son sexe et le scandale de Jérusalem par ses honteux dérèglements : elle s'humilie aux pieds du Sauveur, et aussitôt elle obtient la grâce du salut.
Que ceux donc qui sont éloignésdu Seigneur, reviennent à lui, dans toute la sincérité de leur âme. S'ils avaient perdu un objet précieux, quel empressement ne mettraientils pas à le retrouver ! Et la grâce de Dieu et le ciel ne sontils pas dignes de leurs recherches? Pécheurs, ne cessez donc de prier, jusqu'à ce que vous soyez rentrés en grâce avec Dieu. Dites comme le publicain : « Seigneur, soyezmoi propice (2) ; » ou comme l'enfant prodigue : « Seigneur, je ne suis pas digne d'être mis au nombre de vos enfants; mais, du moins, traitez-moi comme un d< mercenaires * (3). »
Enfin, la Prière est nécessaire aux justes pour se for-
(1) Benedictus Deus qui non amovit orationem meam et miserïcordiam suam à me. Psal. lxv, 20.
(2) Propitius esto. Luc, xvni, 13.
(3) Jàm non sum dignus vocari lilius tuus; fac me sicut unuit- tte merceoanis luis. Luc, xv, 19.