PAYSANS ET CORVÉE
d'un mois, sept cent mille hommes travaillèrent à consolider et à recharver les levées, de manière à tenir constamment tête au fleuve. Souvent le üers de la population fut occupé en même temps à lutter contre le Nil: dans les années normales, le gouvernement appelle 160 000 hommes de corvée, répartis à peu près également entre la haute et la basse Égypte’. La lutte incessante pour l'accommodation du sol aux eaux fluviales n'a que rarement un caractère spontané, Appelés par la corvée et ne recevant d'autre cadeau du gouvernement que la pelle et le couffin, les paysans des communes se rendent en corps au chantier, précédé de leur cheikh-el-beled ou maire el souvent suivis des femmes et des enfants : les campements improvisés s'élablissent au bord de la levée, et les ouvriers descendent dans le canal pour piocher dans la boue et rapporter un peu de terre sur leur tête, à dix, douze, même seize mètres de hauteur, jusque sur le revers de la digue; les femmes font la cuisine, c'est-à-dire préparent la galette de dourrah à leur feu de bouse; les enfants jouent dans le sable; des soldats armés se promènent silencieusement sur la levée. Sans doute il est nalurel que presque tous les habitants se mettent en mouvement à la fois pour la réfection des canaux : c'est de la boue du Nil que naissent les richesses de l'Égypte; à cet égard toute la population est solidaire; les anaux qui apportent l'eau fécondante, et sans lesquels les riverains seraient condamnés à la famine, représentent une quantité de labeur trop considérable pour qu'ils ne soient pas une œuvre nationale. Mais il importerait que cette œuvre, à laquelle contribuent tous les travailleurs, fût vraiment faite dans l'intérêt de tous; il serait nécessaire qu'elle profilàt non seulement à la prospérité de quelques grands domaines, mais aussi à celle des cultures villageoises; il serait équitable qu'elle ne pesit pas seulement sur les laboureurs qui sont trop pauvres pour resheter leur travail; il faudrait que les malheureux grouillant au fond des canaux n'eussent pas à souffrir de la faim et ne fussent pas décimés par les épidémies : ce n’est pas la courbache qui devrait rythmer le travail! Les monuments de l'ancienne Égypte nous racontent depuis six mille ans la triste histoire du felläh courbé sur son panier de boue, tandis qu’au-dessus de sa tète s’agite le fouet du surveillant : bien que les noms aient changé, cette forme de l'antique esclavage subsiste encore. Ainsi que le disait Amrou au calife Omar, le peuple égyptien « ne paraît destiné qu'à travailler pour les autres, sans profiter lui-même de ses peines ».
Il est peu de contrées où d'anciens usages, s’accommodant difficilement
1 Rousseau, mémoire cité,
aux temps nouveaux, contraslent d'une manière plus frappante avec les pr'océdés misen œuvre par la civilisation moderne, Tandis que le mode antique de culture est resté le même et que les paysans, réglant leur travail sur la crue du Nil, labourent, sèment el moissonnent toujours à la même époque, se servent des mêmes instruments, récoltent les mêmes céréales, mangent le mème pain, l'agriculture nouvelle puise directement l'eau dans le fleuve par des machines à vapeur, cultive des plantes exotiques des Indes où du Nouveau Monde, emploie charrues perfeetionnées, moissonneuses, batteuses, machines à égrener; pour engraisser les champs, les paysans n'ont que la colombine, que leur fournissent des millions de pigeons tournoyant au-dessus des champs de blé; la bouse de vache est toujours utilisée comme combustible par les villageois, mêlée maintenant à la fiente de chameau, pendant que les agronomes font venir d'Europe et d'Amérique des phosphates et de guanos chimiquement dosés, Les chemins de fer passent à côté des masures de boue; des ponts en acier de la construction là plus bardie traversent les canaux et les bras du Nil, tandis qu'ailleurs le fellih doit les franchir à la nage, enroulant sa tunique en forme de turban autour de sa tête, ou bien encore assis sur une natte en feuilles de palmier que soutiennent des eruches ou des calebasses enveloppées d'un filet, où sur un ain de bottes d'herbes, qu'il dirige en faisant une voile de sa chemise". Enfin, en plein désert, dans les sables et les marais, des phares à lumière électrique, les « soleils des chrétiens », éclairent entre la Méditerranée el le golfe Arabique cette voie navigable qui, même à notre époque de uigantesques travaux, est l'œuvre la plus considérable de l'industrie humaine On sait que le canal des deux mers, après avoir existé peut-être nalurellement pendant une courte période des âges quaternaires, fut rétabli indie rectement par les Pharaons de la dix-neuvième dynastie, 1 y a plus de trente-trois siècles, Une légende, rapportée par Strabon, attribue le creusement du canal à Sésostris, Hérodote nous raconte que Nécos, fils de Psammétik, fit commencer près de Bubaste un canal qui contournait les montagnes des carrières, c'est-à-dire Le DjebelMokattam, et se diriucait à l'est pour achever sa course dans le golfe Arabique : déjà cent vingt mille ouvriers étaient morts à la peine pour creuser ce canal de déqe rivation du Nil, lorsqu'un oracle arrèta les travaux, « faits, disait-1l, pour le profit d'un barbare ». En effet, ce fat un étranger, le roi Darius, qui établit Ja communication entre le Nil et le golfe d’Arsinoë, et par constquent entre la Méditerranée et la mer Rouge, par un canal bien creusé,
1 Norden; — Ernest Desjardins, Notes manuscriles.
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assez large pour que deux trirèmes pussent y passer de front, dit Hérodote. Bien plus, Darius aurait eu, d'après Diodore de Sicile, l'idée d'ouvrir un canal de mer à mer, entre le golfe de Péluse et Les eaux de la mer Érythrée : il paraît même que les travaux furent commencés, puisque l'on voit encore les berges, hautes de à mètres, d'une fosse de 50 à 60 mètres de large, se dirigeant du Jac Timsah vers ElkKantara par le Gisr!; mais on craignit que «les eaux de la mer Rouge, supérieures en élévation aux terres de l'Égypte », n'inondassent toute la contrée, et le creusement du canal fut abandonné, Des monuments portant des inseriplüions en quatre langues, le persan, le médo-seythique, l'assyrien et l'égyptien, furent dressés sur les bords du canal, près de Suez : ils racontent les tentatives infructueuses faites par Darius pour accomplir l'œuvre menée de nos jours à bonne fin*. La crainte du roi de Perse, qui fut encore, jusqu’au milieu du dixneuvième siècle, celle de la plupart des ingénieurs, se comprend d'autant mieux que la hauteur moyenne des eaux méridionales dépasse en effet celle de la nappe méditerranéenne devant Péluse : à marée basse, légalité est presque complète entre les deux niveaux, mais à marée haute la mer Rouge est plus élevée, mème d'environ deux mètres et demi dans les cas exceptionnels, Du temps de Darius, le courant produit du sud au nord dans le canal par la différence de niveau aurait été plus fort que de nos jours, puisque l'isthme était plus étroit.
Les boues comblèrent le canal du Nil, et les sables fermèrent la fosse creusée à travers le seuil de l’isthme; cependant le souvenir des travaux accomplis ne se perdit point, et maint souverain d'Égypte garda devant les veux, comme l’entreprise glorieuse par excellence, le projet d'union des deux mers. Ptolémée Il aurait rétabli le canal, et quelques auteurs ont même cru, d'après les textes, d'ailleurs assez peu explicites, de Strabon et de Diodore, que la coupure se fil directement de golfe à golfe : d'ingénieuses portes à écluses permettaient aux barques de passer sans que les terres basses fussent inondées. Toutefois le commerce de mer à mer ne lut sans doute pas suffisant pour qu'on s'occupàt d'entretenir les passes et les écluses ; on a prétendu que lors du règne de Cléopâtre la voie navigable devait ètre fermée de nouveau, puisque, d’après Plutarque, la reine essaya de faire transporter ses vaisseaux par terre dans la mer Rouge alin d'échapper à Octave avec lous ses trésors; cependant il se peut que le canal existât encore temporairement durant la période des erues nilo-
t Linant de Bellefonds, ouvrage cité; — Ferdinand de Lesseps, Percement de l'isthme de Suez. % Mariette; — Onpert, Mémoire sur les relations de l'Égypte et de l'Abyssinie.
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tiques : lorsqu'elle voulut fuir, c'était précisément la période de l'étiage, et le canal était à sec, Après les Ptolémées, ce fut au tour des conquérants romains de rèver l'union des deux mers, Trajan, qui mit la main à tant de grandes entreprises, fit travailler aussi au canal d'Égypte, el, sous le règne d'Hadrien, les bateaux naviguërent sur le «fleuve de Trajan », creusé, comme l'ancien fleuve de Nécos entre le Nil, le Timsah et les fac Amers, dans la zone du désert qui longe les terres cultivées, Ainsi que
le fait observer Letronne, l'exploitation des grandes carrières de porphyre
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Trajan était fait pour durer, comm L des œuvres romaines
bi etil se maintint en effet pendant siècles? Mak raconte que les navires y passaient encore dans le: premiers temps de Fislamisme. En s'emparant de l'Égypte, Amrou n'eut guèr: qu'à faire recreuser le fleuve de Trajan et d'en reconstruire les écluses. Son ambition eût 616 plus grande : il eût voulu ouvrir un canal direct de la mer Roug
* Letronne, Recueil d'inscriptions grecques et latines ; Ferret et Galinier, Voyage en Abyssüni.
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