INDUSTRIE, RELIGION DES ABYSSINS
blancheur éclatante. Quant à l'art proprement dit, on le considère ordinairement, mais à tort, comme inconnu aux Abyssins. La plupart des voyageurs européens n'ont que des paroles de moquerie pour les peintures des artistes mdigènes, et certaines fresques barbares sont en effet de nature à justifier cette ironie. Pourtant l'école éthiopienne, issue de l’art hiératique des Byzantins, a produit quelques œuvres qui ont du moins la verve et l'énergie : dans les ruines du palais de Koskoam, près de Gondar, on voit à côté les unes des autres des fresques portugaises et des peintures abyssines, et ce ne sont point les artistes étrangers, avec leurs saints d’une fadeur béate, qui gagnent à la comparaison. D'ailleurs il ne manque pas en Abyssinie de peintres novateurs qui protestent par les hardiesses de leur pinceau contre l’immobilité des règles héréditaires". Is se lancent même dans la peinture d'histoire et font des tableaux de batailles, dans lesquels ils peignent loujours de face les Abyssins et de profil leurs ennemis, les mahométans, les juifs et les diables’. Les relieurs, copieurs et enlumineurs de manuscrits ont beaucoup d'adresse et de goût. Quant aux azmari, poètes trouvères, mendiants qui vivent de la faveur des grands personnages, ils n’ont qu'à chanter les hauts faits du maitre : leur poésie n’est guère que flatterie eL mensonge, si ce n’est quand l’amour de la guerre les inspire. Des Tyrtées ahyssins déclament devant les combattants, encourageant les amis, insultant les adversaires *; des femmes poètes se mêlent aussi aux combattants, les encourageant de la parole et de l'exemple. Malgré les assauts de l'Islam qui assiège les plateaux éthiopiens comme les vagues de la mer battent les falaises d’un roe, la vieille religion du « Prêtre Jean » s'est maintenue. Introduite au quatrième siècle, à l’époque où la prépondérance politique appartenait à Constantinople et où les communications s’établissaient sans peine d’Aksoum à la « Rome orientale » par la mer Rouge, la péninsule Arabique et la Syrie, la doctrine des chrétiens d'Éthiopie est une de celles qui se disputèrent la domination des Églises dans l'Asie antérieure. Juifs asiatiques et juifs africains se converlissaient à la fois et dans les deux continents se développaient parallèlement des sectes correspondantes. Les chrétiens de l'Éthiopie, de même que les Coptes d'Égypte, constituant ensemble l'Église dite « alexandrine », se rallachent aux communautés primitives par les sectes que condamna le concile de Chalcédoine, au milieu du cinquième siècle. Les « monophysites » abyssins, suivant les doctrines de Dioscorcet d'Eutychès, se dis-
! Guillanme Lejean, Voyage en Abyssinit.
* Gerhard Rohlfs, Meine Mission in Abessinien. * Arnaud d'Abbadie, Douze ans dans la haute Éthiopie.
tinguent des catholiques romains et grecs en ne reconnaissant qu'une seule nature en Jésus-Christ et en faisant procéder le Saint-Esprit du soul Dieu le Père. Du reste, le Christ, quoique devenu homme, n'en est pas moins Dieu pour les Abyssins, grâce à sa double ou triple naissance, dont le mode et la succession ont donné lieu à des disputes sans fin entre les théologiens et ont même occasionné de sanglantes guerres. Gondar et Aksoum ont souvent essayé de résoudre par les armes la question théologique de la « double » ou «triple naissance ». Suivant les interprétations, les mots, tantôt pris dans le sens propre, tantôt traduits en langage mystique, changent complètement de valeur, et souvent des missionnaires européens, catholiques ou protestants, ont pu, aux applaudissements de leurs auditeurs, expliquer comment il n'y avait point de différence essentielle entre la foi des Éthiopiens et celle qu'on tentait de leur enseigner, Pour les catholiques surtout la chose est facile : n’ont-ils pas, comme les Abyssins, le culte de Marie ou « Notre-Dame du Miel », la vénération des images, l’intercession des saints, les jeûnes, le purgatoire, les indulgences, les ordres mendiants ? Accueilli comme un prélat national, le premier missionnaire catholique débarqué en Abyssinie, Bermudez, vers 1595, se fit consacrer par le primat d'Éthiopie et devint pour un temps son successeur, Sur ces entrefaites, les Galla mahométans, sous la conduite d’'Ahmed Grañhé, c'est-à-dire le « Gaucher », qui disposait de fusils et de canons, envahirent l'Éthiopie, détruisirent ses armées, mirent ses villes à feu et à sang, et l'empire aurait peut-être cessé d'exister si quatre cents Portugais, sous la conduite de Christophe de Gama, fils du grand navigateur, n'étaient accourus pour rétablir l'équilibre. C'était en 1541. Les Galla furent battus, mais les Portugais exigèrent le prix de leurs services, c'est-à-dire un fief comprenant un tiers de la superficie du royaume et la conversion de tous les Abyssins à la foi catholique : les guerres de religion commencèrent entre alexandrins et romains. Une première mission de Jésuites dut abandonner le pays sans avoir fait reconnaître la souveraineté du Pape, mais une deuxième mission fut plus heureuse, et en 1624 le « roi des rois » abjura la foi monophysite et promulgua l’ordre de conversion générale. L’inquisition commença de fonctionner et des révoltes, cruellement réprimées, ensanglantèrent le royaume. Pendant huit années, l’Abyssinie fut officiellement une province du monde catholique; mais, après un terrible massacre de paysans, l’empereur Claude, se las-
sant du sang versé, proclama un édit de tolérance, et bientôt tous les Éthio-
piens étaient revenus à l’ancienne foi. Les prêtres catholiques prirent le chemin de l'exil, et périrent d’une mort violente, à l'exception du pa-
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