GLERGÉ, SOUVERAINS DE L'ABYSSINIE
et de communes peuplées de gens à fief, d'hommes à bouclier ou à javeline, paysans gentilshommes, que le moindre changement d'équilibre politique peut Jliguer contre le roi. Aussi longtemps que des chemins faciles, suivant les crêtes et franchissant les gorges, ne relicront pas les plateaux les uns aux autres el ne donneront pas au pays la cohésion qui lui manque, l'Éthiopie sera condamnée au régime féodal. Chaque massif parsemé de villages ou de hameaux, mais bien limité par des ravins profonds, constitue un fief naturel que domine un amba ou « mont fort », indiqué d'avance comme le séjour d'un maître : du haut de son aire, il surveille les alentours, évaluant dans les champs d'en bas la part de récolte que lui donnera la corvée, et guellant les étrangers qui lui payeront le droit de passage. Certainement le suzerain cherche à ne concéder de grands fiefs ecelésiastiques où militaires qu'à des membres de sa famille ou à des serviteurs dévoués; en outre, il s'entoure d'une armée permanente de wottoadder ou soldats mercenaires, maintenant bien armés de fusils à tir rapide, « habillés de feu » comme les soldats éthiopiens, ce qui le dispense d’avoir recours à l'appui de feudataires remuants ou de gens de frane-alleu ; il s'efforce également de garder à sa cour les vassaux dont 5! se défie le plus, mais son ambition se heurte à d’autres ambitions, sa ruse à d’autres ruses, et la fortune ne sourit pas toujours au même poursuivant. L'histoire mo-
derne de l'Ethiopie montre avec quelle rapidité le pouvoir change de
mains, de suzerain à vassal; quoique les négous-négest, « rois des rois », «souverains d''sraël », cherchent tous à rattacher leur généalogie à Salomon et à la reine de Saba, mère de Menclik, premier roi d'Éthiopie, el portent sur leurs étendards le « lion de la tribu de Juda », le temps leur manque pour persuader leurs sujets : la royauté n'a pas été légitimée par une nombreuse succession de monarques. En réalité, le roi d’Abyssinie n'est maitre que du sol sur lequel campe son armée et des villes largement ouvertes où ses cavaliers peuvent se montrer à la moindre alarme. Telle est la raison pour laquelle le souverain actuel, comme son prédécesseur Théodoros, n'a d'autre capitale que son camp : un coup du tambour de guerre suffit pour que l'armée se mette en marche.
De même qu'en principe les rois d'Éthiopie sont maitres absolus, de même les gouverneurs de provinces, les détenteurs de fiefs, les choum où « chefs » de chaque ville où village, ont le droit de tout faire, sans responsabilité, si ce n'est cnvers leurs supérieurs, Cependant 1l existe un code de lois, le «Guide des Souverains », auquel on donne Constantin pour auteur et qui date certainement de l'époque où l'influence byzantine était prépondérante dans le monde oriental. En vertu de ce code, qui renferme plusieurs des
prescriptions du Pentateuque et divers emprunts faits aux lois de Jnstinien', le père a droit de vie et de mort sur ses enfants, de même que le roi sur ses sujets ; la rébellion du fils contre le père, du vassal contre son seigneur, est punie de l’aveuglement ou de la mort; le blasphémateur ou le menteur, ayant pris en vain le nom de Dieu ou du roi, doivent avoir la langue coupée ; le voleur perd sa main droite; l'assassin est livré à la famille de la victime et tué de la même manière qu’il a tué lui-même; ecpendant, si le meurtre a été involontaire, la famille lésée doit accepter le prix du sang, Les membres amputés des condamnés sont toujours grillés sous les yeux des victimes et leur sont remis, trempés dans le beurre, afin qu'ils puissent les conserver, les faire enterrer avec le reste du corps et se redresser lout entiers au jour du jugement universel?. Il est interdit de fumer, « parce que le tabac est né dans le tombeau d’Arius », et des râs fanatiques ont fait couper les lèvres aux coupables”, Il est rare qu’un chef condamne à la prison : une chaîne, terminée à chaque extrémité par un fort anneau, est fixée par un bout au poignet droit du prisonnier et par l’autre au poignet gauche de son gardien, devenu captif lui-même *; aussi cherche-t-il à se débarrasser promptement de son gênant compagnon, par un compromis ou par un jugement définitif. Le suppliant se présente la pierre au cou, devant un supérieur courroucé, Quand un Abyssin veut se plaindre d’un autre, il attache sa toge à celle de l'adversaire, et celui-ci ne peut se délier sans se déclarer coupable ; il faut qu'il suive l'aceusateur devant le juge, et les deux parties, se découvrant les épaules et le dos comme pour attendre les coups qui frapperont l'un ou l'autre, invoquent la décision du magistrat. Chacun présente personnellement sa défense; il serait honteux de faire plaider sa cause par un tiers : le titre d'avocat est considéré comme une insulte. Souvent les Abyssins s'adressent à un enfant pour qu'il juge entre eux ; innocent lui-même, l'enfant est considéré comme le meilleur arbitre pour prononcer entre le mal et le bien; après avoir gravement écouté les plaideurs et les témoins, il formule son arrèt, que tous accueillent avec la plus grande déférence et qui est parfois le jugement définitif entre les parties.
L'esclavage existe en Abyssinie, mais seulement sur les noirs, qui conslituent une très faible partie de la population. Le maître n'a pas droit de vie et de mort sur la personne de l'esclave et il serait même passible de la
Ed. Rüppell, Reise in Abyssinien.
® Lefebvre, Voyage en Abyssinie.
$ Stern; — Taglinbue, Esploralore, giugno 1882 ; — Gabr, Ferrand, Le ÇComal. Arnaud d’Ahhadie, ouvrage cité,
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