CHATEAU DE CAERNARVON
Dessin de Benoist, d'aprés une photographie.
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anglais. Entre le Saxon ou le Danois féroce et le gentleman, discret, retenu dans ses paroles, gracieux dans ses manières, prévenant, doux et généreux, la différence est grande ; et pourtant c'est par transitions graduelles, imperceptibles, que s'est fait le changement. Cet homme, qui est devenu si remarquable à tant d'égards comme produit de la civilisation, était, il ÿ a mille ans, un compagnon brutal, dont les annales nous racontent les grossièretés et les violences. L'étonnante transformation est l'effet d'un travail de volonté patiente et continue. Depuis le dix-septième siècle, il n'y a point eu de grande révolution politique dans la contrée : c'est par une lente évolution que l'Anglais s’est ainsi modifié, Toutes les traces du passé se sont maintenues, Il n'est pas de pays en Europe où l'on voie mieux la succession des monuments depuis les temps des Saxons et des Normands. Cromwell, le grand niveleur, a démoli beaucoup de chàleaux forts, brûlé de nombreuses abbayes; mais de Walmer-Castle à Caernarvon et de Salisbury à York il reste encore des centaines de ces édifices du moyen âge, féodaux ou conventuels, et de toutes parts on est occupé maintenant à les reconstruire. De vieilles pratiques, dont le sens est depuis longtemps inconnu du public, sont encore observées religieusement. Dans les cérémonies de l'État, des formules françaises, qui ne seraient plus comprises au sud de la Manche, sont proclamées par les hérauts d’une voix retentissante. Les costumes du moyen âge sont imposés aux gardiens de certains édifices royaux, et dans les écoles, de maïheureux enfants, qui ne se destinent nullement à la prétrise, sont affublés de longues robes ecclésiastiques dont la forme reste invariable depuis des siècles. La durée des baux peut être fixée à quatrevingt-dix-neuf, même à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans, comme si la famille des possesseurs disposait d’un avenir infini. Des testaments rédigés au moyen âge ont encore plein effet, et la lettre, sinon l'esprit, en est toujours observée. Il est même certains domaines qui, après avoir été cédés en pur don ou loués pour une période indéfinie par leurs propriétaires, sont repris un jour chaque année, afin que la prescription du droit patrimonial ne s’introduise pas complètement par la force des choses; le « jour des bornes » (boundary-day), des gardiens occupent les routes, les sentiers qui traversent le domaine et ferment le passage aux voyageurs, si ce n’est aux amis particuliers des anciens propriétaires. Les traditions de fête se maintiennent avec ferveur. On sait quelle importance a le jour de Noël, le fameux Christmas-day, dans la vie des Anglais, et de quel soin pieux les ménagères veillent à la confection des mets traditionnels. D'un bout du monde à l’autre, de Londres à ses antipodes, des
glaces du pôle Nord aux déserts de l'Afrique brûlante, tous les Anglais sont en communion ce jour-là. Le voyageur anglais que le manque de porteurs oblige d'abandonner son bagage le plus précieux, garde pourtant le plum-pudding qu'il doit manger le jour de Noël, échangeant avec les siens des vœux de bonheur à travers l'espace", De même, tout l'arsenal des anciennes lois coutumières a été conservé, Quelques-unes, qui témoignent de la férocité des anciens juges, n'ont pas encore été officiellement abolies, quoique nul magistrat ne songe à les appliquer ; elles sont antiques, cela suffit, elles ont droit au respect de tous. En aucun pays du monde les précédents juridiques n'ont plus d'autorité; nulle part la procédure, le « fléau monstre du pays », suivant l'expression de lord Brougham, n'est plus indépendante des idées naturelles de justice. Les gens de loi, encore coiffés de l'ancienne perruque, jouissent en Angleterre d'une considération que leurs confrères du continent sont loin d'avoir au même degré. Pendant les assises, les juges, représentants directs du souverain, ont droit de préséance sur tous les autres Anglais, mème sur les princes de sang royal *.
L'Anglais, patient et fort, sans hâte apparente, parce qu'il est sûr d'agir, n'a point d'ordinaire les hautes ambitions de son voisin d'outre- Manche, Son horizon est plus borné; il ne conçoit pas de vastes plans d'ensemble ; des changements de détail lui suffisent, mais il y tient comme à sa vie, Il ne s'occupe que d’une seule chose, mais il s’en occupe avec une singulière persistance, Il a l'œil cave, profondément enfoncé et ne voit que devant lui; en outre, il lui plait de se « donner des œillères » *, comme il en met au cheval, afin de ne laisser détourner son attention sur aucun objet situé en dehors de son chemin. Ces grandes vues synthétiques, ces vastes généralisations, sans lesquelles ne peuvent naître les partis qui divisent les peuples en masses puissantes opposées les unes aux autres, existent à peine chez les Anglais, pris dans leur ensemble comme nation. Ils s'occupent surtout des faits, analysant successivement telle ou telle question spéciale. C'est ainsi qu'il se fait dans la nation tout entière une stricte division du travail : ceux qui s’instruisent ont en vue, non l'étude, mais une pratique spéciale. Ce manque de large compréhension rend l'Anglais intolérant : il ne comprend pas que l'on puisse penser autrement que lui; il le trouve immoral et le punit chez l'homme isolé, mais il le tolère de la part d'un groupe. Rarement dans leurs débats parlemen-
‘ Cameron, Across Africa.
* N. Hawthorne, English Note-Books 5 Emerson, English Traits.
taires, les orateurs exprimentils un principe : ils discutent seulement, et dans un langage vulgaire, le côté utile où dommageuble des choses, produisant des faits, les uns pour, les autres contre la thèse en discussion ; ils laissent de côté l'idée; ee sont des généraux qui préfèrent les gros bataillons et les redoutes solides au plus ingénieux plan de bataille et à l'inspiration du combat". Pour doubler sa force dans la poursuite de ee qu'il veut réaliser, Anglais, plein de bon sens pratique, ne manque jumais de s'associer à ceux qui pensent comme Jui, et d'innombrables associations, les plus diverses par le but, se fondent sur toutes les parties du territoire, En France, où les sociétés sont proportionnellement beaucoup moins puissantes et se sont constituées d'ordinaire en vue d'intérêts plus vastes et moins précis, on n'a guère l'idée de la multitude «des ligues », des « unions », des « comités », qui se sont formés en Angleterre pour arriver à des changements de toute espèce, les un: réellement sérieux, les autres de bien peu d'importance apparente, Les &rançais seraient également étonus de l'entrecroisement bizarre des tendances ponrsuivies par les divers groupes : les partis politiques et les sectes religieuses ne se divisent pas comme sur le continent en grandes masses absolument distinctes: innombrables sont les transitions de l'un à l'autre pôle de la société, grâce aux mille associations qui naissent pour réaliser une idée quelconque et qui recrutent leurs merbres dans la nation tout entière, partout où une voix sympathique leur répond. Tel Anglais, par les associations diverses auxquelles 11 appartient, peut se trouver en même temps, et sans que nul ail à y redire, lié à des hommes de tous les camps politiques : où qu'il se présente, il reste avant lout lui-même et libre par sa volonté,
1 y à quatre siècles déjà, Froissart racontait que PAnglais s'amuse « moult tistement »: cependant l'Angleterre elle-même se donnait alors le surnom de « Joyeuse » (Merry England). De nos jours, l'aspect des foules que l'on voit se presser dans les rues des cités de la Grande-Bretagne n'a certainement rien de gai : tous ces hommes vêtus de noir, affairés, silencieux, ont plutôt quelque chose de lugubre. Les nuages, les brouillards, les pluies, la tristesse du ciel lui-même, aident souvent à assombrir les visages; mais il est aussi dans la constitution de la société des causes profondes qui doivent donner à la population une physionomie grave où mème triste. Une misère hideuse pèse sur des millions d'Anglais; l'inégalité sociale, plus grande en Angleterre que dans tous les pays latins, a creusé
un abime entre le riche et le pauvre, entre le propriétaire foncier et le
! Henri Heine, De l'Angleterre; — Emerson, English Traits,
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travailleur de terre, entre le maître et le serviteur, même entre l'éiève noble et son camarade, le fils de bourgeois, et ne leur permet pas de se “éjouir en commun; la vénération traditionnelle des grands à passé dans le sang du peuple qui leur fut jadis asservi : leurs domestiques mêmes sont regardés avee un respect presque religieux, et dans les rues des grandes villes de province la foule s'amasse autour de leurs équipages pour les contempler silencieusement'. Par l'effet même d'une civilisation com- “une, la maladie morale que Bulwer appelle « contagion aristocratique » a corrompu toute la nation, de la cour au village : tous veulent être « respectables », c'est-à-dire paraître riches. La sociéié se trouve distribuée en d'innombrables castes, essayant touies d’abaisser les barrières qui les séparent des classes supérieures et de se barricader contre les inférieures. Il n'est pas de ville de province où la femme du mercier ne repousse celle de l'épicier, parce que celle-ci est de « mauvais ton” ». Enfin, la réaction puritaine, qui consistait, non à macérer les corps, mais à rétrécir les esprits, à les priver des joies de l'étude libre et des voluptés de l’art, n’a point encore entièrement cessé, C'est probablement à cette influence puritaine qu'il faut attribuer l'infériorité actuelle du théâtre anglais, quoique pour la comédie le Breton ne manque certes ni de finesse dans l'observation, ni de trait dans la parole, et que pour le drame il ait les grands modèles laissés par Shakespeare et ses émules. Peut-être fautil tenir aussi compte de ce fait que, depuis deux siècles, l'Angleterre jouit de la paix intérieure : elle ne vit pas comme la France au milieu d’un drame dont les grandes scènes se succèdent de génération en génération®. C'est pour la peinture surtout que les Anglais étaient récemment le plus inférieurs à leurs voisins. Lors de la révolution du dix-septième siècle, le Parlement ordonnait la vente ou la destruction des tableaux les plus précieux de l’école italienne ; maintenant il ne permet pas encore qu'on puisse les admirer tous les jours : l'ennui n’a pas cessé d’être en Angleterre une institution religieuse. On sait de quel poids pèsent sur les étrangers les dimanches de Londres ou d’une ville de l'Écosse : ce jour, la vie même de la société semble suspendue. En 1844, le roi de Saxe, que d’ailleurs tous avaient fêté pendant la semaine, fut obligé de prendre de grandes précautions pour quitter Edimbourg un dimanche sans être insulté par la foule au lieu d'embarquement *.
1 Nathaniel Hawthorne, English Note-Books.
* Edw. Lytton Bulwer, England and the English. 5 Alfred Dumesnil, Notes manuscrits.
# Carus, England und Schottland im Jahre 1844.
Mais par l'effet d’un contraste que présentent aussi les Hollandais, les Anglo-Saxons passent soudain de la froideur ou même de la tristesse apparente à la joie la plus bruyante, lorsque le moment est venu de mettre de côté, comme un vêtement d'emprunt, la gravité ordinaire de la vie. Un navire pavoisé qui cingle vers la rive, un cheval qui s’élance vers le poteau du but, un canot qui remporte le prix de vitesse, éveillent chez l'Anglais un enthousiasme qui semblerait de la folie, et que ne comprennent pas les gens des pays latins, Français, Italiens, Espagnols. Les jours de fête, tous dépensent sans compter, car ni l'ouvrier britannique, ni le bourgeois n’ont cet amour de l'épargne qui distingue le Français, et souvent la femme est précisément celle qui est la plus dépensière, la plus insouciante de l'avenir.
Les Anglais ont aussi leur amour de la nature pour réagir contre la tristesse habituelle de la vie de labeur dans les comptoirs et les fabriques. Peu artistes en général, manquant de goût dans l’arrangement des lignes et la disposition des couleurs, ils aiment beaucoup la campagne libre, les arbres que n’a pas ébranchés la cognée, les forèts dans leur beauté primitive ; ils aiment aussi la mer et se plaisent au milieu des vagues agitées. Ce respect des Anglais pour la nature dans ce qu’elle a de simple et de grand se révèle dans toute la contrée par l'aspect des campagnes, si bien utilisées, mais non enlaidies par le cultivateur : l'aspect primitif de la terre reparait toujours, quoique les contrastes en aient été égalisés par le travail de l’homme’, Des haies vives bordent les prairies et les champs, des massifs de verdure ombragent les demeures; des lianes grimpantes, vigne vierge, lierre ou rosier, font briller par le contraste le rouge de la brique à travers leur verdure et suspendent aux toits leurs guirlandes délicates : en maints endroits les plus humbles maisonnettes que l’on voit au bord du chemin sont si gracieuses, si aimables d'aspect, qu’on se sent tout pénétré de leur charme intime. Des parcs où les chènes se mélent aux frènes, aux bouleaux, aux conifères de l’Europe, de l'Himalaya, le l'Orégon, entourent tous les châteaux, anciens ou modernes, que possèdent les seigneurs anglais, et qui pour la plupa ; sont de véritables musées enfermant d'immenses richesses artistiques, m:lheureusement destinées à rester ignorées, si ce n’est des visiteurs privilégiés. Môme dans les contrées industrielles, sous la pesante atmosphère charbonneuse, la campagne anglaise conserve en maints endroits le charme de sa verdure, ses beaux massifs d'arbres, ses prairies, son aspect tranquille et riant. Les usiniers sont en même temps des agronomes et des horticulteurs. Le feuillage de
# Nathaniels Hawthorne, English Note-Books.
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leurs bosquets masque les cheminées des manufactures, et le ruisseau qui va s’engouffrer sous les roues et les hélices serpente paisiblement entre les berges gazonnées, Mais à un brusque détour tout change : on se trouve soudain transporté comme dans un orage de mouvement et de bruit.
L'amour de la libre nature, joint à celui du danger, est tel chez les Anglais, qu'ils peuvent revendiquer pour une bonne part l'honneur d'avoir initié les autres peuples à l'exploration des montagnes, Il + à déjà près d’un siècle et demi que Pococke et Wyndham découvraient, pour ainsi dire, le Mont-Blanc. fs ne furent pas les premiers à le gravir ; mais, après de Saussure, ce sont des Anglais, qui, dépassant en intrépidité les habitants mêmes des Alpes, ont le plus souvent escaladé les hauts sommets de la Savoie et de la Nuisse; ce sont eux qui ont étudié avee le plus d’ardeur la Mer de Glace et les névés environnants et qui nous ont expliqué la véritable topographie des groupes peu connus du Pelvoux, du Grand-Paradis, du Viso ; ce sont eux enfin qui, par la fondation du premier Club Alpin, ont fait surgir depuis un grand nombre d'autres sociétés du même genre dans les diverses contrées de l'Europe, et jusque dans l'Inde, au pied de l'Himalaya.
L'amour et la compréhension facile de la nature ont certainement aidé les Anglais à bien connaître et à bien soigner les diverses races d'animaux domestiques. TS ne S'oceupent pas seulement d'améliorer au profit de leur alimentation et de leur industrie la viande ou la graisse, les muscles ou la laine du gros bétail, des pores où des brebis; mais ils travaillent aussi, par amour de l'esthétique, à embellir les formes des animaux de l'écurie, de l'étable, de la basse-cour : ils ont surtout la passion des chevaux et des chiens, el par de judicieux croisements, par des soins constants, par une éducation méthodiquement continuée de génération en génération, ils ont su créer de nouvelles races et en maintenir les qualités. C'est à volonté, pour ainsi dire, qu'ils donnent aux animaux soit la graisse, soit la force, l'agilité où la grâce. Avant la naissance même de la bôte, ils prédisent sans crainte quelles seront son attitude, son allure, la forme de sa tête, la couleur de sa robe. Les horticulteurs anglais ont su créer aussi des variétés de plantes par milliers, retrouver dans leurs serres le climat spécial qui convient à chaque espèce de végétal, préparer la terre qu'aime chaque semence !,
Si l'Angleterre est le pays d'Europe où l'on s'est oceupé avec le plus de succès de l'élève et de la création des animaux de race diverse, elle est
aussi la contrée où l'éducation physique de l'enfant est faite avec le plus
EAred Dumesnil. Noles manuscriles.