GALLOIS ET LEUR LANGUE
pour l'instruction proprement dite, les Gallois ne soient les inférieurs des Anglais : leur pays est, de même que le Lancashire voisin, teinté en noir sur la carte de l'instruction publique,
La langue des Gallois, harmonieuse, quoique très-gutturale, et dont le trait le plus remarquable est la mutation de certaines consonnes au commencement des mots, est plus rapprochée du breton armorieain et de l'ancien cornish “ae du gaélique d'Écosse et de l'irlandais *; elle s'est mieux conservée que le bas-breton et possède une littérature incomparablement plus riche. La théologie s'y fait une part énorme et c'est probablement au zèle des prédicants acharnés à la conversion des âmes que l'idiome populaire doit de s'être maintenu sans tomber à l’état de patois. Dès l'année 1546 s’imprimait un ouvrage gallois : ce n’était qu'un almanach; mais l'année suivante paraissait le premier dictionnaire en welsh et en anglais. Pendant le siècle actuel, la littérature galloise s’est enrichie de publications périodiques, journaux et revues, d'un grand nombre des chants et des contes retrouvés dans les archives de la contrée; mais il existe encore dans les bibliothèques particulières maint document précieux qu'il importe de publier, car c'est du pays de Galles que l'Europe du moyen âge a reçu les tradilions et les poèmes du eyele de la Table-Ronde. L'étude du vieux langage gallois, poursuivie par de nombreux savants, ne révèle pas seulement des fragments littéraires d’une grande valeur, elle permet en même temps, par la comparaison des idiomes, d'approfondir l'étude des autres langues celtiques, même de celles qui ne sont plus parlées de nos jours et n’ont laissé d'autres témoignages de leur existence que des noms de lieux. Le peuple lui-même est enthousiaste de sa langue et se porte avec passion aux eisteddfodau où « séances » musicales et littéraires, qui remplacent l'ancienne gorsedd ou cour de justice tenue par les druides : d'après la légende, Arthur, à la fois magicien, prétre et roi, aurait institué les eisteddfodau et, le premier, décerné des prix aux meilleurs joueurs de telyn, c’est-à-dire de la harpe galloise; c’est en son nom que sont fréquemment couronnés les poètes, les chanteurs, les musiciens des fêtes populaires, et quand la cérémonie commence, le barde président, monté sur un dolmea, prononce encore la vieille et noble formule, très-digne d'un peuple libre : « La vérité contre le monde!* » Tel est l'amour des Gallois pour leur idiome, que des eisteddfodau sont tenus, non-seulement
! Lord Aberdare, Eisteddfod de Birkenhead en 1878, # Latham, Ethnology of the British Islands.
5 M, Gaidoz, Revue des Deux-Mondes, 1°" mai 1876. 4 Alfred Erny (et Henri Martin), Tour du monde, t, XV, 1867.
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sur le sol de la vieille Galles, où l’on évalue à huit cent mille le nombre de ceux qui parlent soit les deux langues, soit le gallois seulement, mais encore aux portes de Liverpool, à Birkenhead, dans le Nouveau Monde et même en Australie. Partout où se trouvent des émigrants gallois, le çymraeg se parle à côté du sassenach ou « saxon » : à Liverpool, il existe plus de vingt chapelles où les prédications se font en gallois et il se publie un journal cymry; aux États-Unis, les émigrants de Galles se réunissent aussi pour chanter et déelamer des poésies dans l’idiome des bardes ; les persévérants colons qui, malgré tant de diflicultés, ont fondé en 1865 une nouvelle Galles dans la Patagonie, parlent aussi la langue de la patrie, et le rio Chuput, aux bords duquel ils se sont installés, à reçu d’eux le nom d’Afon Lwyd ou « Fleuve Gris ». Peut-être le nombre de ceux qui comprennent le gallois sur la Terre s’élève-t-il à près d’un million d'hommes.
Il semble pourtant bien difficile que le parler celtique des Cymry gallois puisse se maintenir autrement que dans la science linguistique. Beaucoup de patriotes ne s’en servent que par une sorte de piété nationale, tandis que d’autres ne l’emploient dans les assemblées que par vanité littéraire. Tous les hommes instruits apprennent à penser en anglais, et même dans les eisteddfodau la langue des conquérants saxons lutte pour la prépondérance avec celle des Bretons vaincus : on a même vu des présidents de ces assemblées qui ne comprenaient pas les poésies déclamées devant eux. Si le welsh, général dans tous les villages de la Galles proprement dite, s’entend encore dans les villes galloises et même dans les campagnes du comté de Monmouth, l'anglais n’en est pas moins dans tout le pays la langue de la civilisation, et cet idiome est le seul qui serve aux rapports des habitants avec les étrangers. De mème que l’on voit disparaître peu à peu l’ancien costume des Galloises, le lourd manteau et le chapeau d'homme posé sur le bonnet, de même on rencontre de moins en moins fréquemment des groupes d’indigènes où personne ne sait parler anglais : la langue maternelle devient de moins en moins nécessaire à la population eymry. Il est probable qu'il y a déjà beaucoup plus de Gallois d’origine, en Angleterre et dans le Nouveau Monde, ayant oublié la langue de leurs aïeux qu'il n’en existe la parlant encore, On peut du moins le supposer par le grand nombre de noms gallois que l’on rencontre en dehors de la mère patrie, dans tous les pays de langue anglaise : ces noms de famille sont presque tous des modifications des noms de baptème, tels que Jones, — le plus fréquent, — Roberts, Edwards, Humphreys et P'ugh, P’owel, P'robert, Ap'jones (fils d'Ugh, d'Owel, de Robert, de Jones). Aux États-Unis seulement on évalue à trois cent mille
GALLOIS, WREXHAM, DENBIGH. 991
environ les hommes de souche galloise, et dans le nombre, un tiers à peine est resté fidèle au parler des aïeux', mais en adoptant l'anglais comme l'idiome usuel. La plupart des Gallois d’origine sont devenus Américains au même titre que kes « pèlerins » de New-Plymouth : les Cymry de la Grande-Bretagne peuvent-ils revendiquer sérieusement Thomas Jefferson comme un de leurs compatriotes? Mais sous mille formes nouvelles se maintient le vieux génie. C'est ainsi que les Cymry peuvent répéter leur forte parole : Tra mor, tra Briton! «Tant dure la mer, tant durera le Breton! »
Le contrasie est grand dans le pays de Galles entre les anciens bourgs féodaux et les villes qu'a fait naître l'industrie. Les premiers, irréguliers et pittoresques, dominés par quelque fier rocher qui porte encore à l’état de ruine l’un des cent vingt-six châteaux forts de la contrée, ont tous leur aspect particulier et se sont depuis longtemps mariés, pour ainsi dire, avec la contrée charmante qui les entoure. Les autres, amas de construetions noircies avant le temps, n'ont d’autres monuments que leurs usines, et s'étendent brutalement à travers les campagnes, sans assouplir leurs lignes aux contours de la nature environnante.
Il n’y a point de ville galloise importante dans le bassin de la petite rivière Dee, qu'alimente le lac de Bala, destiné peut-être à devenir un jour un réservoir d'alimentation pour la ville de Liverpool, et qui contourne à l'orient les contreforts des massifs siluriens de la Galles du Nord. Même la cité principale du bassin, Wrexham, est d’origine saxonne, quoique située dans le pays de Galles : c’est une ville anglaise, et les mines de charbon du voisinage la mettent en relations de commerce surtout avec Liverpool et les villes manufacturières de l'Angleterre les plus rapprochées. Holywell ou la « Fontaine sainte », jadis bourg de pèlerinage situé à l'ouest de l'estuaire de la Dee, est devenue, comme Wrexham, une ville de charbonnages, et ses houilles sont expédiées à Liverpool par le petit port de Flint, qui donna son nom au comté. Mold, dans une vallée latérale de la Dee, à pris aussi de l'importance par ses mines de plomb et ses couches de charbon. Hawarden, sur un coteau qui domine le cours inférieur de la Dee et ses campagnes, jadis inondées, est l'ancien bourg gallois de Pen-y-Llwch.
Denbigh, capitale d'un comté, commande une autre vallée, celle de la Clwyd, dont les eaux, réunies à l'Elwy, vont se déverser dans la mer d'Ir-
! Thomas, Hanes Cymry America.
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092 NOUVELLE GÉOGRAPIE UNIVERSELLE.
lande, non loin de la plage de Rhyt, l'une des plus fréquentées par les baigneurs anglais. Denbigh, placée en dehors des lignes de commerce, n'a pu grandir comme centre de population ; mais c'estune des villes galloises les plus agréables à visiter, grâce à la beauté de ses environs, à son apparence pittoresque, à la magnificence des ruines qui s'élèvent sur la hauteur ; on voit encore à Denbigh beaucoup de vieilles demeures à pignons, dont la façade surplombante et percée d'un large porche à la base est soutenue par des piliers sculptés, Au nord de cette ville, dans la même vallée charmante, est une autre capitale, non politique, mais religieuse, Ja bourgade épiscopale de Saint-\saph, signalée de loin par lt masse imposante de sa cathédrale.
A l'ouest du promontoire superbe d'Ormes Head, le bourg féodal de Conway, compris en entier dans l'ancienne cour de son château, entourée de la plus fière des enceintes, gardait autrefois contre les envahisseurs le passage difficile du littoral et de l'estuaire dont il occupe la rive occidentale : c'est au prix de très-grandes dépenses que l'on à pu construire le long de la côte, à travers les rochers des caps et par-dessus les eaux des golfes, la route et le chemin de fer qui mènent dans l'ile d'Anglesev. Le pont tubulaire qui traverse le Conwav au pied du château à été bâti dans un style d'architecture massif ressemblant à celui de la for- Leresse qui le domine, La ville moderne de Bangor, où se bifurquent les voies, lune pour traverser le détroit de Menai et gagner le port de Holyhead, l'autre pour longer vers le sud la côte du pays de Galles, est le centre principal d'exeursions pour les voyageurs qui veulent gravir le Snowdon, parcourir les belles vallées environnantes, visiter les magniliques châteaux, anciens ou reconstruits, qui S'élèvent sur les caps et les contreforts des montagnes, pénétrer dans les carrières du voisinage, Les ardoisières de Penrhyn, situées à S kilomètres au sud-est de Bangor, audessus de la vallée du Nant Francon, qui traverse les communes industrielles de Bethesda et de Elandegai, sont peut-être les carrières du monde où l'activité humaine présente le spectacle le plus étonnant, Elles forment un immense amphithéâtre dont tout le pourtour est disposé en gradins assez larges pour que les locomotives puissent + passer, trainant des convois chargés d'ardoises. Àtous les étages de la carrière on voit les nuages de vapeur et les explosions de la poudre, Trois mille ouvriers, aidés par des instruments et des machines de toute espèce, travaillent dans la prodigieuse enceinte, Des pyramides, hérissées d'aiguilles et s'appuyant sur des contreforts pareils à des tours, se dressent au milieu de la cavité et permettent par le contraste de juger de la masse de roc déblayée.
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