N° 21 — CARTE DES LANGUES
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prépondérante de la Belgique, le flamand a gagné en force de cohésion, en dignité, pour ainsi dire, depuis la renaissance littéraire des trente dernières années’. Il compte maintenant de nombreux écrivains, et parmi eux le principal romancier de la Belgique, Henri Conscience; ses poëtes, ses orateurs sont devenus populaires; des centaines de sociétés se sont fondées dans toutes les parties du pays pour encourager l'étude et l’anoblissement de la langue, Par un phénomène remarquable, l'union du néerlandais et du flamand en un seul idiome, union qui n'avait pu se
1 Journaux quotidiens belges en 1840 : francais, 98; flamands, 0. » » » 1874 » 4; » 14.
faire sous le gouvernement de la Hollande, s'est accomplie depuis la séparation oflicielle des deux peuples : ce que n'avait pu faire l'État, la libre volonté l'a réalisé. Malgré l'opposition d'un parti qui repoussait avec horreur toute alliance de langue avec les Hollandais « hérétiques », l'orthographe neerlandaise a été définitivement adoptée en 1864 pour le flamand, et de nombreux congrès linguistiques, tenus tantôt au nord, tantôt au sud de la frontière des douanes, aident à faire disparaitre dans la langue littéraire toutes les différences locales. On peut dire qu'il n’y a plus maintenant dans les Pays-Bas qu'un seul idiome germanique parlé par plus de six millions d'hommes. Si les Flamands veulent résolument et avec persévérance que leur idiome soit admis de nouveau dans le parlement, dans les cours de justice, dans les bureaux de l'administration, dans les écoles, dans l’armée, à une égalité parfaite avec le français, la réussite ne dépend que d'eux; rien ne les empêche de conquérir leur droit.
De nos jours, les centres de population se pressent dans les plaines de la Belgique, ce territoire étroit où, du temps de la domination romaine, il n'existait que deux villes proprement dites, Turnacum (Tournay) et Atuatuca Tungrorum (Tongres) ‘, car Bagacum (Bavai) se trouve sur territoire français. En plusieurs districts du pays, les groupes urbains sont plus nombreux que ne le sont les villages dans la plupart des contrées de l'Europe, et ces groupes se distinguent en outre par une forte individualité communale : ils furent des cités comme l’étaient celles de la Grèce, les villes républi- *caines de Pltalie, de la Hanse germanique. Après les luttes de nationalités el de classes dont on voit distinctement la trace dans le Roman du Renard*, jadis si populaire dans les Flandres, les villes du pays, solidement constituées en communes, avaient pu conquérir chacune sa vie indépendante,
sa physionomie originale : de même que les cités du nord de la France, celles du Brabant et Liège la wallonne, les libres municipes des Flandres belges, qui résistèrent avec tant de vaillance aux évêques, aux barons et aux rois, peuvent, comme Florence et Venise, revendiquer leur part considérable d'influence dans le mouvement qui a donné naissance au monde moderne.
L'origine des communes en Belgique comme en France eut pour cause le déplacement des intérêts. De la campagne, où dominait le seigneur, le centre
! Piot, Patria Belgica, 1; — Evnest Desjardins, Géographie de la Gaule. ? Willenis. Vandevelde, Oetker, etc,
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de gravité se portait vers la ville, où se réunissaient les marchands, où travaillaient les corps de métiers. En 779 déjà, Charlemagne, pressentant le danger que les associations d'hommes de labeur pourraient causer au pouvoir souverain, interdisait tout accord, toute « conjuration » entre serfs du « Fleandreland », du « Mempisque » et autres lieux voisins de la mer. « Que personne n'ait l'audace de prêter ces serments par lesquels on a coutume de s'associer dans les gildes...; que personne ne se lie par des serments au sujet de la contribution pécuniaire; pour les cas de naufrage et d'incendie'... » En dépit de ces défenses et des persécutions, les gildes redoutées, contenant en germe la liberté des communes, purent se maintenir, se fortifier et créer peu à peu les industries des villes. Lorsque les communes se montrent pour la première fois dans l’histoire, dès le onzième siècle, les guerres, les conventions, les traités, avaient eu çà et là une certaine part à leur naissance; mais la cause intime de cette révolution fut toujours l’influence grandissante des métiers et des associations de commerce. Cependant la commune primitive, constituée contre la féodalité, était un véritable fief, et les échevins étaient toujours pris dans les grandes familles « lignages » ou « linages » (geslachten) , de même que dans les villes impériales d'Allemagne les places étaient réservées aux geschlechter. Ces personnages de haute origine gouvernaient seuls la cité, et l'accès du pouvoir était rigoureusement interdit, non-seulement aux ouvriers, mais aussi aux bourgeois, même aux plus riches ”?. Il'en résulta de continuelles dissensions entre les « petits » et les « grands » de chaque ville, analogues à celles qui se livraient à Nürnberg, à Florence, entre les « maigres » et les « gras ». Les corps de métiers se soulevèrent fréquemment et profitèrent de chaque guerre civile ou extérieure pour revendiquer leurs. droits au gouvernement de la cité, À chaque défaite ils furent cruellement traités : c’est ainsi qu'après une révolte réprimée, quinze cents tisserands et autres ouvriers d'Ypres furent roués, décapités ou pendus sans jugement; les chroniqueurs racontent avec un certain orgueil, pour glorifier la puissance des maîtres, que les villes des Flandres ressemblaient parfois à des forêts, tant les gibets étaient nombreux sur les places publiques et dans les rues”. Malgré défaites et massacres, les gildes des petits finirent par obliger les grands à leur faire une place dans le conseil des cités. Au treizième siècle, et surtout durant la première moitié du quatorzième siècle, on voit se constituer régulièrement dans presque toutes les communes un « large conseil » où les « nations », c’est-à-dire les man-
! Vandenpeereboom, Patria Belgica, W.
? Borgnet, Bulletin de l'Académie, 2 série, tome XXVII. * Vandenpeereboom, Patria Belgica, H,
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dataires, « consaux » où « jurés » des corps de métiers, siégeaient à côté des échevins et des notables et délibéraient en égaux sur les « affaires majeures » de la ville. À Bruxelles, à Louvain et en d'autres villes du Brabant, les « nations » avaient un bourgmestre distinet de celui des « lignages ». À Liège, la ville fameuse dont les bourgeois, portant depuis longtemps le titre de « seigneurs », habitaient un domicile inviolable, une maison « sacrée », le triomphe des « petits » fut beaucoup plus complet : en vertu de la paix d'Angleur, conclue en 1515, il fut décidé qu'ancun bourgeois de Liège appartenant à la noblesse ne pourrait devenir bourgmestre ou membre du conseil s’il ne faisait partie d'une corporation des vingt-cinq métiers! : tous étaient électeurs, les ouvriers comme les maîtres : les apprentis eux-mêmes, — exemple bien rare dans l'Europe de cette époque, — avaient le droit d’acelamation ou de suffrage.
Dans ce grand chaos du monde féodal, où les seigneurs étaient en lutte permanente les uns contre les autres, mais où « nulle terre n'était sans seigneur », où toute autorité était censée venir d'en haut, par l'entremise de pape, empereur ou roi, ce fut pour les villes belges une grande victoire que de se faire les égales des barons, d'acquérir une personnalité féodale, de traiter directement avec les souverains. Un nouvel ordre de choses avait commencé, car c’est d'en bas, de la masse profonde du peuple, qu'était née l'indépendance des villes. À en juger par les éléments épars de la nouvelle société flamande et wallonne, telle qu'elle essaya de se constituer, et comme on le vit surtout à Gand, sous la direction de Jacob van Artevelde, il semble qu'elle visait à former une grande ligue de cités autonomes, composées elles-mêmes de libres corps de métiers : la fraternité ou « frairie » de chaque groupe de travailleurs, telle était/la molécule primitive de la société. Chaque association, soit d’ouvriers, soit de bourgeois, était un corps complet représentant en résumé l'ensemble de l'État, ayant le multiple caractère de confrérie religieuse, de Wibunal pour le jugement des crimes et délits, de syndicat de commerce pour la défense des intérêts communs et même d'association de plaisir pour la célébration des fêtes”. D'ailleurs, les métiers imposaient à tous leurs membres une discipline très-sévère; non-seulement le costume de guerre, mais encore les vêtements de travail étaient réglés strictement : des inspeclions avaient lieu, à des époques déterminées, pour constater si les confrères tenaient leurs armes, leurs cottes, leurs habits en bon état. Dans tous les actes de sa vie, l'individu avait à compter avec le corps dont il faisait
t Michelet, Hisloire de France, tome NY.
? Cellier, Une commune flamande, Recherches sur les institutions de la ville de Valenciennes
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partie ‘. Il reste encore aujourd'hui des traces de cet ancien ordre de choses. Les habitants de Gand, par exemple, sont embrigadés par « décades » et portent des costumes du seizième siècle, avec fraise au collet et hallebarde au poing ; ils sont réquisitionnés et commandés dans les grandes circonstances, quand il s’agit de « sortir » en costume, soit pour fêter le retour d'un compatriote illustre, soit pour célébrer quelque grand fait des aïeux*. La commune, composée des associations bourgeoises et des corps de métiers, formait le groupe supérieur, et quand la cloche du beffroi appelait les citoyens au combat, tous ne devaient plus avoir qu'une seule âme contre l'ennemi. Souvent cet ennemi était l'armée d'une cité rivale; mais le danger commun avait fait comprendre aux villes la nécessité d'une fédération. En 1512, elle était indiquée déjà par la charte de Cortenbergh, où l'on vit dix-huit villes et « franchises » du Brabant s'unir à un certain nombre des vassaux de Jean Il et former avec eux une sorte d'assemblée législative. En 1554, un traité de fédération fut conclu entre les habitants de la Flandre et ceux du Brabant; il fut décidé que le commerce serait libre entre les deux provinces, qu’on y ferait usage de la même monnaie, et que les grandes villes, Bruxelles, Anvers, Louvain, Gand, Bruges, Ypres, enverraient trois fois par an des députés à une assemblée délibérante, où siégeraient aussi les représentants du comte de Flandre et du duc de Brabant, et qui se réunirait successivement à Gand, à Bruxelles et à Alost. Au siècle précédent déjà, les grandes corporations des villes flamandes avaient formé une gilde internationale, dite la « Hanse de Londres », dans laqueile les marchands de dix-sept villes belges étaient associés à ceux de l'Angleterre”. Il est vrai que les statuts de cette Hanse étaient fort peu démocratiques. Les teinturiers, € ki tignent de leurs mains meismes et ki ont les ongles bleus », les chaudronniers, « ki afaiient les caudieres et ki vont criant aval les rues », tous ceux qui vendaient en détail et à la livre ne pouvaient être membres de la confrérie commerciale *.
Quoique la forme de société nouvelle qui se préparait dans les cités de la Belgique n'ait pu se réaliser complètement et que la prospérité des citoyens ait toujours été orageuse, exposée à d'incessants périls, les progrès de toute espèce accomplis dans ce petit coin de la Terre en firent au moyen âge un des centres de la civilisation. Dans quelques campagnes même s'étaient formées des gildes semblables à celles des villes, et ces associations rurales, fières
! Henri Hymuns, Patria Belgica, WI.
* Ernest Desjardins, Notes manuscrites.
5 Ernest van Bruyssel, Patria Belgica, U.
4 Vandenpeereboom, Patria Belgica, II.
de leurs < keures », confirmation écrite de leurs droits, avaient pu justifier cette conquête par l'admirable culture de leurs terres. Les paysans des Flandres devinrent, dès le douzième siècle, les initiateurs des autres populations du nord de l'Europe : grâce à des colons industrieux conviés par les souverains eux-mêmes, de petites Flandres se fondaient partout, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Danemark. Les artisans des villes flamandes et brabançonnes, non contents d'acquérir des richesses par les anciens procédés, travaillaient à créer de nouvelles industries, et, par l'effet de la diversité croissante des produits, le nombre des corps de métiers allait toujours en augmentant, La ville de Bruges, qui fut pendant un temps à la tête de l'industrie manufacturière dans le monde entier, eut au quinzième siècle quatre-vingts corporations de métiers; Gand en avait à peu près autant, et les tisserands y formaient à eux seuls vingt-sept associations, s’occupant chacune de fabriquer des étoffes différentes. Bruxelles eut cinquante métiers, groupés en neuf « nations » : Tournay plus de quarante ; Liège et Ypres, plus de trente chacune. Quant aux progrès des communautés flamandes dans les travaux de la pensée, ils sont attestés par l'importance qu'avait prise leur langue dans la littérature contemporaine et par le grand nombre de savants qu'elle fournit à la Hollande à l'époque des persécutions.
C'est par leurs grands édifices municipaux que les communes flamandes racontent le mieux leur ancienne gloire. La plupart des églises construites à cetle époque sont restées inachevées; mais les monuments civils, d'ailleurs élevés sur un plan plus vaste, et plus richement décorés à l'extérieur, ont été presque Lous terminés, et les architectes actuels n'ont plus qu'à en réparer les parties dégradées. Les diverses corporations avaient chacune sa maison de gilde, d'autant plus amoureusement ornée que les membres de la confrérie habitaient eux-mêmes des maisons de plus pauvre aspect. Les halles, aux puissantes proportions, témoignent surtout de la solide fortune des bourgeois qui pouvaient bâtir de pareilles nefs de pierre. Les hôtels de ville ont l'aspect le plus imposant, mais ils se distinguent aussi par la splendeur de leur décoration architecturale : c’est par ces édifices que les citoyens exprimaient à la fois leur orgucil d'appartenir à la communauté et la joie filiale qu'ils éprouvaient à l'embellir. Chaque cité tenait à honneur de construire son palais municipal d’après un plan qui lui appartint bien en propre ; sauf la ressemblance générale que donne le style de l'époque, tout diffère dans ces édifices; ils n'étaient pas, comme la plupart de ceux que construisent les villes de nos jours, la banale copie de quelque monument de capitale imposé comme modèle : tel hôtel de ville, comme
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