POPULATION DE LA SARDAIGNE
districts du littoral voisin appartiennent à la zone de langue italienne ; on y parle un patois qui se rapproche beaucoup du corse et du génois. Dans la ville d’Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du quatorzième siècle, à la place de l'ancienne population qui s'était réfugiée à Gênes, parlent encore leur vieux provençal presque pur. Enfin, les Maurelli où Maureddus des environs d'Iglesias, qui sont probablement des Berbères, et que l’on reconnaît à leur crâne étroit et allongé, auraient introduit, d'après La Marmora, quelques mots africains dans la langue du pays. Maltzan pense que les représentants les plus purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de Millis; ce sont eux qui auraient apporté les orangers en Sardaigne.
Les Sardes de l'intérieur, fidèles à leur langage, le sont aussi partiellement à leurs mœurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup, est encore la même qu'aux temps de la Grèce. Dans le nord de l’île, les jeunes gens règlent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de la ronde se lient un groupe de chanteurs qui précipite ou ralentit les pas. Dans la partie méridionale de la Sardaigne, c’est un instrument qui rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la lœunedda, n'est autre que la flûte antique à deux ou trois roseaux. Même ténacité dans tous les usages relatifs à la vie sociale et surtout dans les cérémonies et les rites de compérage, d'épousailles et de deuil. Comme chez presque toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est précédé d'un simulacre d'enlèvement; en outre, la jeune femme, dès qu’elle est entrée dans la maison du mari et que sa captivité est bien constatée, doit rester toute la journée sans bouger, sans prononcer une seule parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un être vivant, mais seulement une chose, celle du mari : telle est sans doute la signification du symbole, C'est pour la même raison qu'on lui interdit de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et que, dans les districts méridionaux de l'île, un grand nombre de femmes ont encore la figure à demi voilée.
Les montagnards sardes ont également conservé la lugubre cérémonie de la veillée des morts, connue sous le nom de titio ou attito. Les femmes, parentes, amies où salariées, qui pénètrent dans la chambre mortuaire, S'arrachent les cheveux, se précipitent sur le sol, poussent des hurlements, improvisent des hymnes de douleur, Ces vieilles cérémonies païennes prennent un caractère vraiment terrible lorsque le corps est celui d’un parent assassiné et que les assistants jurent de verser en échange le sang du meurtrier. Encore à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la vendetta coûtaient à la Sardaigne une grande
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partie de sa population de jeunes hommes, parfois jusqu'à mille dans le cours d’une année. D’après les statistiques, du reste fort défectueuses, le nombre des habitants de l'ile aurait diminué de plus de soixante mille personnes pendant les quarante années qui précédèrent 1816, et la principale eause de cette dîime prélevée par la mort aurait été la vendetta. De nos jours, la redoutable coutume n’est conservée que dans les districts reculés de l’île et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des montagnes; à nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrés ne manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en comparaison de leurs voisins les Corses, Un autre usage encore plus barbare, suivant nos idées modernes, à disparu au commencement du siècle dernier. Des femmes, dites « acheveuses » (accabadure), avaient pour charge de hâter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient eux-mêmes pour échapper à leurs souffrances; mais cette pratique de piété barbare donna souvent lieu à des actes hideux et de conséquence fort grave, car la population sarde est très-processive et les gens de loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces récits des anciens voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les « acheveuses » étaient des femmes chargées de rendre la vie des vieillards tellement amère que leurs jours en étaient abrégés. Il ne songe pas qu'une pareille pratique aurait été beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les malades.
Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces italiennes un immense avantage, celui d'être, sinon propriétaire, du moins usufruitier du sol : on le voit à l'assurance de son attitude et à la fierté de son regard; 1l ressemble presque à un paysan des Castilles, Le système féodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous d'origine espagnole, étaient à peu près les maîtres des communes et jusqu'en 1836 ils possédaient le droit de justice ; 1ls avaient leurs prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir, Näanisoins les paysans n'étaient pas asservis à la glèbe, ils pouvaient se promener de fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait sur le vaste domaine du seigneur une part plus que suffisante de lusufruit des terres : en vertu de l'ademprivio, ils pouvaient couper du bois dans la forêt, faire paitre leurs brebis sur la montagne, se découper des champs dans les jachères de la plaine ; sans avoir la propriété, ils en avaient du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce régime d'aventure et de caprice, la terre ne rendait que de maigres récoltes ;
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