INDIENS DU PARAGUAY
comme allure normale celle que l'on prend au passage des étangs et des ruisseaux. Presque tous les Toba ont la bouche lippue et déformée, ce qui proviendrait, paraît-il, des fruits épineux du cactus que les enfants mangent avec assez peu de précautions pour se blesser les lèvres. Chez quelques femmes, on remarque l'obliquité des paupières, ce qui les fait ressembler à des Japonaises. D'autres offrent aussi le phénomène, bien rare chez les Indiens, d'une chevelure lisse, tournant au châtain, même au jaune. Elles ont l'habitude de se tatouer en bleu et en rouge par des dessins en lignes et en cercles. Dans les régions du Chaco central, les Toba s’introduisent encore des disques de bois dans le lobe des oreilles, ce qui leur a valu de la part de leurs voisins espagnols les noms d'Oregudos ou « Oreillards »'. On les appelle aussi Orejones, comme certaines tribus des hauts versants amazoniens. Leur idiome est complètement distinct de celui des autres peuplades indiennes : les Toba n’appartiennent certainement pas à la famille ethnique des Guarani.
Les Toba sont uniquement chasseurs et pasteurs : nulle part ils ne cultivent le sol. Ils se bâtissent des cabanes en branches, parfois disposées en polygone autour d’une place centrale. Ils déplacent facilement leur résidence temporaire : on les rencontre suivant les saisons en des régions très distantes. Ils pêchent dans le Pilcomayo au moyen de filets en fibre de caraguatä. Très portés à l'ivrognerie, ils ont pourtant le bon sens de se faire surveiller dans leurs orgies par un des leurs auxquels la boisson est interdite et qui sépare les combattants. Fréquemment aussi ils s'enivrent pour se préparer à leurs expéditions de guerre et, saisis de folie furieuse, ils se déchirent les chairs avant de se ruer sur l'ennemi. Après la victoire, ils rapportent à leurs femmes les cadavres des vaincus coupés en morceaux et gardent comme trophées les crânes et les chevelures. La vue du sang leur coûte si peu, que souvent les enfants, par piété filiale, égorgent les vieux parents pour les empêcher de souffrir, Quand une femme meurt, on enterre son nourrisson avec elle”. La fille d'un chef atteignant l'âge de puberté, on l'enferme pendant deux ou trois jours, après lesquels on célèbre une grande fête de danses, accompagnées de musique. La cérémonie du mariage est très simple chez les Toba. Le poursuivant, agréé par le père de la jeune fille, part pour la chasse et tue quelque gros gibier qu'il vient apporter aux pieds de la future, prouvant ainsi qu'il est de force et d'adresse à la nourrir. Les époux dorment les pieds tournés vers l’orient,
! Luis Jorge Fontana, ouvrage cité.
2 À, Thouar, Tour du Monde, vol. XLVIL, 1887, 2° semestre,
LA
afin que le soleil levant en éclaire la plante et leur apprenne à marcher
dans le droit sentier, car l'astre-dieu donne toute vertu par ses rayons. Les Toba ne sont point polygames, les femmes, fort jalouses, n'admettant pas de partage. Au moindre signe de rivalité, elles se battent en duel, et souvent jusqu'à ce que mort s'ensuive. Nues jusqu'à la ceinture, les hanches ceintes d'une peau de jaguar, elles s'arment les poignets d'un os de chèvre ou de quelque autre pointe tranchante et cherchent à entailler la poitrine ou le corps de l'ennemie, Les hommes assistent impassibles à ce combat souvent mortel,
Pour réduire les Indiens du Paraguay et du Chaco, les prêtres ont plus fait que les soldats; mais ces prêtres furent les Jésuites, qui arrivaient dans le Nouveau Monde avec la ferveur d'une jeune ambition, résolus à faire de grandes choses et dévoués à leur idée jusqu'à la mort. Pendant deux siècles ils travaillèrent à l'établissement de leur société théocratique avec une persévérance inébranlable et une parfaite sûreté de méthode : les missionnaires, qui se succédèrent par centaines dans toutes les parties du continent, étaient tous animés de la même foi et de la même volonté. Pourtant les obstacles étaient nombreux et finirent par être insurmontables. Les difficultés de l’acclimatement, les maladies, les flèches des Indiens, le péril des voyages dans les forêts et sur les rapides, la fatigue, la faim, la soif, étaient peu de chose pour des hommes dévoués à leur œuvre; mais ceux-ci avaient surtout à redouter les gens de leur propre race et même de leur religion, colons civils, soldats, moines d'autres ordres et prêtres séculiers, venus d'Europe par amour des aventures, de la gloire, de la fortune ou par simple obéissance à des chefs. Le mobile même de leur conduite mettait les Jésuites en lutte avec tous les autres immigrants. Car ils voulaient convertir les Indiens, fonder avec ces peuplades méprisées une société modèle qui servirait d'exemple aux sociétés du vieux monde. Et ces hommes qu'ils essayaient d’assouplir, n'élaient considérés par les autres que comme un gibier. Il est vrai qu'en 1557 le pape Paul I avait officiellement proclamé que les Indiens étaient de « vrais hommes, capables de comprendre la foi catholique et de recevoir les sacrements ». Néanmoins on leur refusait la communion dans la plupart des églises, en alléguant leur stupidité native, leur ignorance et leur méchanceté*. Les traitants s'organisaient en bandes pour capturer des tribus entières, tuant les vieillards, les malades, et poussant devant
Thouar, recueil cité, # Dobrizhoffer, ouvrage cité,
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