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FLORE, FAUNE DE L'AMAZONIE

donne ses baies, et l'ananas sauvage (bromelia abacaxi) ses pommes de pin panachées. L’inga lucida, qui croît dans la lisière des forèts, offre ses gousses, et plus loin, dans l'épaisseur des bois, les diverses passiflores se couvrent de grenadilles'. Suivant les espèces, on demande au palmier sa tigelle, ses fruits, pêches ou baies, la sève de son tronc. Un des plus grands arbres de la selve, le lecythis ollaria, a des fruits énormes, vases naturels remplis d'amandes, qui lors de la maturité se détachent de leur couverele et tombent sur le sol avec fracas, dispersant leur trésor dont profitent les animaux sauvages. Un autre arbre de la même famille, le châtaignier du Brésil (bertholletia excelsa), laisse tomber ses fruits entiers. Quand ces lourds boulets se détachent de leur rameau, plongeant d’une hauteur de trente mètres, on entend au loin le fracas des branches qui se brisent sous le poids. Les accidents causés par ces chutes soudaines sont fréquents parmi les Indiens, quoiqu’ils aient la précaution de se construire des abris, sortes de casemales ayant une loiture épaisse et très inclinée : ainsi bloqués, ils attendent la chute des fruits, dont ils extraient les châtaignes.

Quant aux autres produits de la forêt, bois précieux, caoutchouc, gommes diverses, résines et substances camphrées, plantes médicinales, fibres et teintures, les botanistes les ont signalés par milliers et l'industrie apprend à les connaître et à les utiliser de mieux en mieux.

Un silence de mort règne en maintes étendues de la forêt et l'on pourrail croire que la faune y est mal représentée : loutefois, si les individus sont peu nombreux, les espèces elles-mêmes présentent une singulière variété. Pendant ses explorations de onze années dans l'Amazonie, le naturaliste Bates collectionna 14712 espèces animales, Gont huit mille complètement nouvelles pour la science. La vie fourmille jusque dans les parlies de la forèt désertes en apparence : l'ombre du sous-bois reste presque abandonnée, tandis que dans les branchages baignés par la lumière s'agite toute une population d'insectes et d'oiseaux, même de mammilères. En cette région où les arbres et les liane: font effort pour monter, les bêtes cherchent aussi à s'élever vers ces zones supérieures du soleil et du vent.

La plupart des quadrupèdes amazoniens ont si bien modifié leur nature ain de s'accommoder à un nouveau milieu, qu’ils cheminent avec

1 Von Martius, Zur Ethnographie Amerika's, zsumal Brasilien's.

facilité d'arbre en arbre, Les mammifères terrestres de l’Amazonie sont peu nombreux et presque tous de petites dimensions : le tapir, le plus gros de tous, est pourtant inférieur à l’orignal et au bison de l'Amérique septentrionale. En revanche, on compte 58 espèces de singes amazoniens, tous grimpeurs, tous à queue préhensile. Un ours, le cercoleples, est aussi exclusivement arboricole. Des quatre espèces de fourmiliers (myrmecophaga) qu'étudia Bates dans les forêts de l'Amazone, trois vivent sur les arbres; la famille dont fit autrefois partie le colossal mégathérium, celle des paresseux, n'a plus dans l’Amazonie que des représentants cheminant sur les branches. Outre ces animaux et les diverses espèces d’écureuils, nombre de serpents et de reptiles font aussi leur demeure sur les troncs d'arbres et les rameaux.

Dans l'aire immense de la faune amazonienne, les fleuves séparent d'une rive à l’autre, mais ils relient de l’amont à l'aval. Ainsi l’on observe maint contraste de faune locale entre la rive droite et la rive gauche de l’Amazone, et le cours du Madeira, ceux du rio Negro et du Tocantins, constituent les limites naturelles de sous-provinces z0ologiques : trois espèces d'agouti sont ainsi complètement séparées par des rivières’; il en est de même pour trois espèces de singes. D'autre part, la présence des mêmes espèces sur les pentes andines et dans les archipels de l'estuaire s'explique par l’action de la mer en mouvement qui unit ces deux régions distinctes. C'est aussi grâce au courant fluvial que les mouettes et les oiseaux frégates de l'Atlantique pénètrent jusque dans les plaines du Pérou, à 4000 kilomètres de la mer, et que le lamentin et les dauphins se jouent dans les eaux jusqu'au pied des cataractes à la sortie des vallées andines. Toutefois les diverses espèces de cétacés ont pris des formes exclusivement fluviatiles : on les entend presque toujours surgir ou plonger, surtout pendant les nuits, et, plus que l'éloignement des rives, ces apparitions et disparitions soudaines de monstres marins donnent au voyageur l'impression de la solitude dans l’immensité d'eau douce, la vague ressemblance que les botos ou dauphins (inia Geo/froyi) ont avec l'homme, et le plaisir évident qu'ils prennent à bondir autour des emburcations en marche, a fait croire aux indigènes, auxquels sans doute on a transmis les traditions de l'Ancien Monde, que ces animaux ont une double nature et que, la nuit, ils peuvent se changer en personnes humaines : on raconte qu’ils se déguisent sous l'apparence du « chritien » dont ils veulent tromper la femme, et celle-ci ne reconnait son

1 Alired R. Wallace, ouvrage cité.

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FAUNE DE L'AMAZONIE, 159 |

nl erreur qu'en voyant l'époux prétendu se diriger vers le fleuve avec les us pieds tournés en arrière, et se précipiter dans l'eau en poussant un ue grand cri. Les pêcheurs et les riverains ont aussi la crainte superstitieuse 1, du boa fluviatile ou sucurujü (eunectes murinus), qui parfois attaque ss l'homme : dans le bassin du Napo, on lui donne le nom de mamayacu, CO= «mère de l’eau », et l'on explique la hausse et la baisse du courant les par l'entrée et la sortie de l'énorme animal". Dans le lac des Crocodiles cle (lagarto-cocha), situé en aval du confluent de Curarai et Napo, Osculati mi- a vu de ces monstrueux serpents d'eau dont il évaluait la longueur de 16 cu- à 20 mètres.

sur Les tortues, que la récolte exterminatrice des œufs a déjà presque chassées de l'Amazone pour les refouler dans ses affluents, et le grand crorent codile — jacaré uassü, — sont aussi l'objet de nombreuses légendes. erve art a publié un ouvrage sur les « mythes de la tortue amazonienne », e de comparés aux fables analogues de l'Ancien Monde. On raconte que le lins, jaearé se laisse toujours dévorer par le jaguar, sans tenter la moindre ee trois résistance, et que même, après avoir été happé, il n'essaye pas de s’en- l il en fuir*, Quand un jaguar veut traverser un cours d’eau peuplé de crocodiles, » des il pousse quelques grognements de la rive, et tous les sauriens se cachent uaire au fond de l'eau. Tortues et crocodiles s'éloignent du fleuve pendant la wions saison des pluies pour remonter dans les affluents et dans les lacs; ils |

reviennent pendant la saison des sécheresses, à moins qu'ils ne s’enfouis-

sent dans la boue pour y passer les mois d'estivation. Les mêmes poissons, les mêmes sauriens sont de couleur claire ou de nuances som-

bres, suivant qu'ils habitent les eaux grises de l’Amazone ou le flot

noirâtre du rio Negro”.

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Certains poissons, tel le pirarucü ou « poisson-roucou », — poisson- | Î

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avec localisées en aires très étroites. De nombreuses sous-faunes ichtyologiques se succèdent de l'amont à l'aval de l'Amazone et de ses tributaires. Dans son voyage mémorable, Louis Agassiz vit avec étonnement de petites nappes d'eau séparées par des isthmes bas, et pourtant habitées de pois- D sons appartenant à des espèces différentes, et l’on ne sait ce qu'il faut plus admirer, la prodigieuse variété des espèces ou la beauté et l’étrangeté des

! Keller-Leuzinger, Vom Amazonas und Madeira. ? Alfred R. Wallace, ouvrage cité.

3 Wallis, Ausland, n° 4, 1877; — Report of the Madeira Commission.

formes, l'éclat des couleurs, la finesse des nuances, Spix, émerveillé de cette richesse animale, évaluait à six ou sept cents espèces le nombre total des poissons du Brésil', et son collaborateur Agassiz, visitant l'Amazone une quarantaine d'années plus tard, constate que le fleuve possède à lui seul près de deux mille poissons différents, deux fois plus que Méditerranée, même plus que l'océan Atlantique en entier. A l'ouest du confluent formé par le Solimôes et le rio Negro, le laguet de Hyanuary à plus de deux cents espèces, plus que tous les fleuves et lacs de l'Europe réunis. Même en plein courant, des poissons se trouvent strictement limités : d'après da Silva Coutinho, trois espèces d'arias ne dépassent point l'aire, de « deux lieues à peine », où s'opère le mélange des boues soulevées par le conflit de la mer et du fleuve. Les poissons piranhes (tetragonopterus) sont d'une extrème férocité : quoique petits, ils mordent l’homme avec fureur; souvent les chevaux, les chiens qui s’abreuvent ont les lèvres emportées.

Tandis que la faune amazonienne est remarquablement pauvre en certaines tribus, — ainsi les colibris parmi les oiseaux, et les scarabécs aquatiques et patineurs parmi les insectes, — elle se montre pour d'autres groupes aussi prodigieusement riche que pour les poissons, À lui seul, Wallace recueillit en Amazonie plus de 500 espèces d'oiseaux, On ne trouve pas moins de sept cents espèces de papillons dans un rayon d'une heure de marche autour de Par’, tandis que les Iles Britanniques en possèdent seulement 66 et l'Europe entière 390, C'est grâce à l'extrême variété des lépidoptères que le naturaliste Bates a pu faire ces études comparées sur le transformisme et le mimétisme qui ont contribué pour une si forte part à munir d'arguments l'auteur de l'Origine des Espèces ct à consolider sou hypothèse. Parmi les insectes, il en est dont le pullulement a de grandes conséquences économiques. Ainsi les moustiques de nuit et les mouches pium de jour rendent les bords du Purüs complètement inhabitables en certains distriets : plus d'un million de ces moucherons tournoient en un mètre cube d'air”; nombre de gens sont couverts d’abcès que produisent piqûres sur piqûres «l restent perelus. La fourmi saubä (œcodoma cephalotes), si connue des naturalistes par ses récoltes de feuilles qu’elle découpe pour calfeutrer ses galeries souterraines, rend en maints endroits toute culture impor sible; des caféteries établies à grands frais ont été détruites par ses

1 Spix et Louis Agassiz, Pisces brasilienses. # Henry Walter Bates, ouvrage cité.

5 William Chandless, Journal of the R. Geographical Society, 1866, 1868.

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