‹ Nouvelle géographie universelle [microforme]Chapitre 73 sur 401 · RIVERAINS DE L'AMAZONE, TAPUYOS · texte numérisé non relu

RIVERAINS DE L'AMAZONE, TAPUYOS

guarani paraît être plus pur que le parler des Tupi. C'est au sud, dans le bassin du Paraguay, qu'il faut probablement chercher l'origine de ces Tupi de l’Amazone qui, tout en disparaissant eux-mêmes comme nation distincte, ont si étonnamment propagé leur langue parmi les peuplades du Brésil septentrional jusqu'aux montagnes de Parima. Depuis les « colloques » rapportés par Jean de Léry et la première grammaire tupi publiée par Anchieta en 1595, nombreux sont les ouvrages de linguisique publiés sur ce curieux idiome. Il possède une véritable littérature, que les Brésiliens patriotes revendiquent comme une partie préeeuse de leur avoir national, et c'est au tupi qu’ils empruntent les mots qui manquent au vocabulaire portugais pour désigner la nature du pays ou leurs mœurs nouvelles’. Plusieurs termes tupi, désignant surtout des plantes, des fruits, des anir aux, sont aussi entrés dans la langue francaise. Le plus curieux emprunt est celui de boucan, boucaner, boucanier, dérivé de moquem, la « cuisson ».

Les croisements font entrer de plus en plus les Tapuyos dans la race mélangée de blane, rouge et noir, où l’on essayerait vainement de reconnaitre les éléments originaires. Cependant on désigne d'ordinaire les métis par l'appellation de mamelucos, réservée d'abord aux fils de blanes et d’Indiennes. Parfois aussi le type est si bien caractérisé, qu’on le signale à première vue : tel le cafuzo, ou fils de nègre et d’Indienne, qui se disingue par une énorme chevelure noire hérissée, à crins raides et non laineux. Chez les métis indo-nègres, le type africain semble s’atténuer le premier : le caractère plus souple du noir ne peut lutter avec celui du tenace Indien”. Dans l’ensemble, on peut dire que la population croisée des Amazoniens a gagné en beauté physique, en grâce, en élégance naturelle, aussi bien qu’en intelligence. Réservés et taciturnes, mais doux, polis, hospitaliers, :2s Tapuyos aiment à se tenir à l'écart: ils s'éloignent des villes au lieu de les rechercher; toutefois ils essayent en vain de se soustraire à l'invasion européenne : ils ont dù accepter des chefs ou tuchaua, — mot que l'on croit dérivé d'un terme hollandais qui signifie «surveillant », — Citoyens et électeurs, le temps n'est pas éloigné pour eux de se dire « Brésiliens », comme les fils des anciens envahisseurs. Toutefois, en 1855, tandis que certaines tribus de l’intérieur coneluaient

des lraités d'alliance avec les Portugais, des Tapuyos s’alliaient aux esclaves noirs révoltés et les aidaient à s'emparer de Parä, de Santarem

‘Gonçalvez Diaz, Couto de Magalhäes, ete. — Braz da Costa Rubim, Vocabulario brazileiro para

à soruir de complemento aos diccionarios da lingua portugueza.

Louis et Mme Agassiz, Voyage au Brésil.

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et autres villes de la province, où ils se maintinrent longtemps contre des forces considérables. Cette période critique dans l'histoire de l'Amazonie est dite du cabanagem et les insurgés reçurent le nom de cabanos on cabaneiros.

Les Tapuyos cultivent un peu le sol autour de leurs cabanes, et par leurs bateaux ou barques de tonnage divers, cobertas, bateläos, montarias, ubas, igaras ou igarités, étaient, avant l'introduction de la vapeur sur l'Amazone, les intermédiaires de tout le commerce local, les convoyeurs de tous les passagers. Mariniers d’une adresse incomparable, ils se hasardent au milieu des flots et du courant et savent toujours maintenir de la pagaye ou de l'aviron l'équilibre incertain de leur esquif : ils se sentent dans leur élément, et quand ils n’ont pas à porter quelque fier étranger ou quelque fonctionnaire redouté, ils chantent tout joyeux, rythmant leurs paroles par la cadence des rames. Pourtant on se plaint de l'extrême paresse des Tapuyos, et jadis l'Américain Herndon, avec cette cruauté méprisante de langage si commune chez les esclavagistes, citait avec complaisance « l'opinion d'hommes intelligents qui voient dans la pendaison le moyen le plus simple d'en finir avec les Indiens, incapables de devenir ciloyens ou esclaves et ne valant pas même la place qu'ils oceupent' Mais aussi de quelle manière s’y prenait-on pour en faire des civilises. En maints districts ils étaient ou même ils sont encore obligés de s'engager comme trabalhadores pour un temps plus ou moins long : on les divise en escouades, on les passe en revue comme des soldats, on les cantonne dans les campements, sous peine d’être envoyés à l'armée ou à la prison. Les traitants ou regatôes les encouragent à l'ivrognerie pour les tromper plus facilement en leur achetant à prix dérisoire le travail de plusieurs années. Aussi les Indiens qui échappent aux réquisitions du gouverne ment ou aux exactions des traitants jouissent-ils avec volupté de leur droit de ne rien faire; et sur les bords de l’Amazone ils peuvent « vivre de paresse ». Le palmier donne ses noix, sa tige nutritive, sa liqueur délicieuse; le cacaoyer fournit ses graines, le manioc ses racines; dans hi forêt l'Indien trouve le gibier, dans les eaux le poisson, et les œufs de tortue sur les plages. Quelques troncs d'arbres abattus suffisent pour hi construction d’une cabane; une seule feuille de palmier bussu sert de porte; dix feuilles imbriquées font à la demeure un toit impénétrable à l'orage pendant vingt années. Pourtant, si le Tapuyo veut couvrir es enfants de verroteries, s'il veut donner à sa femme des vêtements de soie

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POPULATIONS DE L'AMAZONIE. 165

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En dehors des Tapuyos, aux cent tribus confondues, et des mamelucos, s'unissant avec les blanes en une race grandissante, se maintiennent toujours, loin du fleuve majeur, mais sur les bords des affluents, de fort nombreuses peuplades aborigènes, encore sans mélange de sang étranger, et n'ayant presque aucun rapport avec les fils de l'Ancien Monde, blanes ou nvirs. C’est à grand’peine que les voyageurs ont pu visiter leurs campements, recueillir quelques mots de leurs deux cent cinquante vocabulaires, étudier leurs mythes et leurs coutumes. Aussi une grande obseurité continue de régner sur les origines et les alliances ethniques de ces diverses tribus; cependant les recherches d’Aleide d’Orbigny et de Marlius, contrôlées et corrigées par les travaux de Hartt, Crevaux, Coudreau, von den Steinen, Ehrenreich, Adaïu, Couto de Magalhäes et autres savants brésiliens, permettent de classer les aborigènes de l’Amazonie en un petit nombre de familles caractérisées par l’analogie des langages. Les Arawak, les Caraïbes dispersés dans les Guyanes et dans le Venezuela ont aussi de nombreux représentants dans les populations amazonïennes; les Tupi, qui ont également des Guyanais parmi leurs parents de race et de langue, constituent le principal élément ethnique dans la partie méridionale de l'immense bassin. Sur le versant septentrional, et notamment dans les régions que parcourent l’Iça et le Japurä, la prédominance appartient aux Miranhas, nom générique donné par Ehrenreich à diverses peuplades vivant isolées les unes des autres. Enfin les Caraya du Xingü et de l’Araguaya forment une cinquième race amazonienne, se distinguant d'une manière précise, non seulement par la langue, mais aussi par l'aspect physique et par les mœurs. Dans la population totale de l'Amazonie, évalue à 90000 individus, la part des Indiens sauvages comprendrait environ la moitié. Ceux d’entre eux qui vivent dans les savanes, sous la vaste rondeur des cieux, le jour à la pleine lumière du soleil, la nuit à l'éclat seintillant des milliers d'étoiles, ont l'intelligence plus claire, l'esprit plus ferme, l'accueil plus bienveillant que les chasseurs ou les luyards cachés dans la sombreur des forêts, obligés de regarder sans cesse autour d'eux, par crainte des embüches".

Les populations du haut Solimôes, à la sortie du territoire péruvien, sont déjà bien mélangées, quoiqu'elles n'aient pas encore entièrement perdu leur division en peuplades et ne se soient pas confondues en une

‘Ph, Von Martius, Ethnographie Brasilien's.

masse aux aïeux ignorés, comme les Tapuyos du bas Amazone. On reconnait quelques Omaguas à leur figure ronde et molle, des Yahuas à leur noble démarche, des Ticunas circoncis à leurs robes peintes. Les tribus des bords de l'Iça et du Japurä, rarement visitées par les traitants brésiliens et portugais, se sont maintenues dans leur état primitif. Tels les Mivanhas, dont le nom infligé par leurs voisins aurait le sens de « Vagabonds », peut-être parce que leurs ancêtres vinrent d’un pays éloigné et qu'ils changèrent souvent de place, à la suite de luttes fréquentes avec les populations limitrophes. Les Miranhas, d'humeur très belliqueuse, ont pour arme prineipale une latte de bois dur et se servent d'une espèce de tambour creusé dans un morceau de bois et tendu d'une peau percée de deux trous, qu'ils frappent avec des baguettes de gomme élastique. Les sons lugubres de l'instrument se font entendre, dit-on, « à deux lieues de distance », portant de village en village soit les appels de guerre, soit les signaux de fête ou les nouvelles importantes. Comme les nègres Doualla, du Kameroun, et comme mainte autre peuplade indienne d'autrefois, les Miranhas amazoniens connaîtraient la « langue du tambour ». Quoique vivant sur les bords de rivières pois sonneuses, ils ne pêchent point, et se bornent à chasser, mais autrement que leurs voisins. [ls tendent d'arbre en arbre, comme les anciens Quichua, des filets d'un tissu grossier, dans lesquels ils poussent, à force de cris et de gestes, les bêtes effarouchées'. Les femmes qui aecouchent doivent se cacher au plus épais des forêts, pour éviter que les rayons de ha lune, « source de tout mal ». ne frappent leur nouveau-né*,

A côté des Miranhas et autres peuplades appartenant au même groupe

ethnique vivent diverses tribus d’origine différente, que les poussées de guerre et de migration ont amenées dans celte région nord-occidentale de la grande selve amazonienne. Ainsi les Carijonas et les Ouitoto ou « Ennemis », que Crevaux a trouvés sur le haut Japurä, en dehors du territoire brésilien, sont de purs Caraïbes, frères des Roucouyennes de la Guyane’, landis que les Passé du bas Iça sont de la même souche que les Arawak, Ces indigènes ont le privilège de la grâce et de la beauté, comme les Yahuas des confins du Pérou; aussi leurs femmes sont-elles fort recherchées pour servir de nourrices dans les familles de Manaos; de même, on apprécie beaucoup les hommes comme domestiques, à cause de leur intelligence, de leur douceur et de leur adresse au travail; mais que de fois furent-il t Alfonso Lomonaco, Sulle Razsze indigene del Brasile

2 Ph. von Martius, ouvrage cité.

5 Jules Crevaux, De Cayenne aur Andes.

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