CLIMAT DE L*ÂSIE MINEURE
est le plus redoutable : la fièvre est la « souveraine de la Péninsule » . Tant de rivières ont changé de lit, parsemant la campagne d'étangs et de mares, tant de marécages se sont formés par les inondations ou le retrait de la mer, tant de lacs s'assèchent et se remplissent alternativement, mêlant les eaux douces aux eaux salées, qu'une grande partie de la plaine et du plateau est toujours baignée d'une atmosphère empoisonnée. Il n'est pas douteux que depuis les beaux temps de la civilisation ionienne le climat de l'Asie Mineure n'ait perdu de sa salubrité : les ruines de cités qui s'élevaient jadis en des contrées devenues inhabitables témoignent de ces changements; quand les plages des marais émergent au soleil, voir Milet, c'est mourir. Il fut un temps où les rivières étaient maintenues dans leur lit et où des rideaux d'arbres arrêtaient les vapeurs au passage ; la destruction des forêts a détérioré le climat. Le déboisement a été si complet dans plus des trois quarts de la Péninsule, que l'air contaminé des plaines et des vallées est apporté par le vent jusque sur les hauteurs sans rencontrer un massif de végétation qui l'arrête. Les indigènes sont très habiles à choisir pour leurs yaïla ou campements d'été les sites des montagnes que les rochers ou des croupes protègent contre les émanations des marais inférieurs. En certains districts, les villages de la plaine sont complètement abandonnés pendant la saison chaude ; même les administrations se déplacent ; mendiants et voleurs suivent les villageois dans la montagne. Les campements des yaïla déboisées se composent de tentes ou de huttes en pierre; ceux des régions boisées, dans l'Anatolie septentrionale, sont formés de cabanes construites à la mode des izba russes , en troncs de sapin entaillés aux angles pour le croisement des pièces. Plusieurs de ces villages temporaires, bâtis pour la plupart sur les ruines de cités anciennes, sont d'importants lieux de marché pour la vente du beurre, du fromage , des bestiaux , et les négociants du littoral s'y rencontrent avec ceux de l'intérieur*.
De même que pour son climat, de même pour sa flore, TAsie Mineure appartient à deux aires distinctes : le <c fer à cheval anatolien » fait partie de la zone méditerranéenne ; les plateaux de l'intérieur continuent à l'ouest les steppes de l'Asie Centrale'. Dans cet espace enfermé des hautes terres la flore est relativement pauvre et la végétation réduite à une courte activité printanière. Mais quelle variété sur le pourtour, grâce à la transition qui s'opère de chaque zone anatolienne à celles des contrées voi-
* Briot, Notes manmcritei,
* Grisebach, La Végétation du Globe, trad. par TchihalchefT.
sines ! Ainsi la flore du Pont, d'une extrême richesse, continue celle de la Mingrélie; la Troade, l'un des « paradis du botaniste », a toutes les plantes de la Macédoine et de la Thrace à côte de représentants de la flore asiatique*; les deuxionies, en Asie et en Europe, ont échangé leurs espèces à travers la mer Egée; sur les côtes méridionales de l'Anatolie, la Cilicie prolonge le littoral syrien et mainte plante égyptienne s'y est acclimatée. Ainsi, pour l'histoire des espèces végétales comme pour celle des hommes, la Péninsule est un pays de passage entre les trois continents d'Europe, d'Asie et d'Afrique. La flore méditerranéenne est représentée surtout par des arbrisseaux qui pi^nnent sur les pentes des montagnes d'Anatolie un développement extraordinaire : les arbousiers, les lauriers de Perse y deviennent de véritables arbres ; les troncs des myrtes ont en maints endroits un demi-mètre et jusqu'à un mètre de tour*, L'Anatolie est la région du monde la plus riche en espèces de chênes : la France en a 12 seulement ; entre le Pont-Euxin et la mer de Chypre on en compte 52 , dont 26 ne se retrouvent point ailleurs^.
La plus vaste forêt de l'Asie Mineure est l'Agatch-deniz ou la. a mer d'Arbres », qui s'étend à l'est du Sakaria, dans les montagnes de Boli, et où de nombreuses scieries sont à l'œuvre, sans avoir encore fait perdre aux sommets leurs nappes de verdure. Tous les versants septentrionaux des chaînes parallèles au Pont-Euxin sont richement boisés, et l'on trouve nussi des forêts dans les vallées intermédiaires et dans les cluses des torrents*. La mer d'Arbres fournit des bois de construction et de mâture à la marine turque ; mais, en général , l'aménagement forestier est des plus mal compris. Dans les régions de l'intérieur, loin des routes, le bois ne peut être utilisé que pour le chauffage. On attend que Tarbre soit renversé par la tempête ou qu'il tombe de vieillesse , puis on en coupe les branches pour les emporter à dos de mulet et l'on creuse légèrement le tronc à la partie supérieure afin d'y faire séjourner l'eau de pluie et de hâter ainsi la décomposition du tissu ligneux. Quelques années se passent, l'arbre tombe on morceaux, et l'on n'a plus qu'à donner quelques coups de hache pour le dépecer en bois de chauffage. En Carie, on n'exploite pas autrement les forêts de l'intérieur, à moins qu'on n'ait recours au procédé plus expéditif de brûler les bois, pour en ramasser les débris carbonisés*.
' Sentenis, Notes manusa-iles.
* Ch. Fellows, Trnveh and Rescarckei in Asia minor, •• Tchihatchcff, Weekly Times, sept. 1, 1882.
* G. Pcrrot, Noies manuscrites, -2 Ch. Fellows, ouvrage cité.