‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 104 sur 186 · FLORE DE L'ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

FLORE DE L'ASIE MINEURE

L'étagement des zones de végétation sur les pontés des montagnes ne se voit en aucune partie de TAnatolie mieux que sur les escarpements méridionaux du Taurus cilicien. A la base, des groupes de palmiers, des vergers entourés de haies d'aloès indiquent la région subtropicale ; sur les premières collines se montrent les grands arbres à feuilles caduques; plus haut les conifères s'emparent du sol : d'abord, les pins de couleur sombre, puis les nombreuses espèces de genévriers, puis les sapins 4o la Gilicie et les cèdres. Dans aucune partie de l'Asie Mineure ou de la Syrie, même sur les pentes du Liban, on ne trouve de cédrières comparables à celles qui ceignent les escarpements du Boulgar-dagh jusqu'à 2000 mètres d'altitude. Plusieurs millions de cèdres admirables y croissent en groupes au-dessus de la mer des pins, des sapins et des genévriers; mais là aussi se propagent les incendies allumés par les pâtres dans les broussailles et souvent des milliers d'arbres flambent à la fois : on dirait un fleuve de lave s'épanchant de la montagne. Au-dessus de la zone forestière s'étend la brousse, qui remplace les hauts pâturages d'Europe. Dans le Taurus cilicien, on ne trouve que rarement des pentes gazonnées, si ce n'est au bord des sources; jusqu'au pied des rocs arides et jusqu'aux stries de neige, croissent des plantes ligneuses et des arbrisseaux au feuillage d'un beau vert. A une hauteur où les montagnes d'Europe n'ofTrent que la surface uniformément grise du pâtis, des touffes de fleurs aux couleurs éclatantes émaillent le sol, donnant à ces régions silencieuses une variété d'aspect dont les pâturages des Alpes ne peuvent donner aucune idée*. Au nord-est de l'Asie Mineure, les montagnes pontiques présentent une ressemblance beaucoup plus gi^nde avec les monts de l'Europe centrale, mais elles sont plus riches; en mainte prairie on peut voir jusqu'à deux cents espèces de plantes alpines. Une même croupe peut appartenir par l'un de ses versants à la zone pontique et par l'autre à la zone des steppes : de ce côté les plantes sont espacées et d'un type uniforme ; de loin leur vert grisâtre se détache à peine des couleurs ternes de l'ai^ile ou de la pierre*.

Les botanistes ont constaté que des colonies d'espèces étrangères se rencontrent sur les terrains où s'étaient établis des immigrants. C'est ainsi que, parmi les débris des forteresses élevées par les Génois et les chevaliers de Rhodes sur quelques promontoires et sur des îlots de la côte méridionale, naissent des saponaires et autres plantes d'Europe , descendant de celles que semèrent les Occidentaux, il y a six ou sept siècles ; elles

* Kostchy, Reite in den Cilicischen Taunu. ^ Griesbach, ouvrage cité.

ne fleurissent en aucun district éloigné des édifices bâtis par les Ghiaour^ Il est aussi des vergers que la tradition dit avoir été plantés par les Croisés ou par les Génois; noyers, pommiers et cerisiers se succèdent dans le même vallon sans avoir empiété sur le sol environnant ou sans que leur domaine ait diminué depuis la disparition des infidèles. Mais si TAnatolio a reçu dans les derniers siècles quelques espèces végétales apportées par les Européens, elle a dpnné bien davantage. Au seizième siècle, les premiers jardins botaniques de l'Occident ne furent en réalité que des écoles d'acclimatement pour les végétaux levantins : c'est alors que Pierre Belon introduisit en France les chênes-verts, l'arbre de Judée, l'agnus castus, les sumacs, le genévrier d'Orient, les mûriers blanc et noir, le viburnum tinus, le jujubier, le diospyros lotus, le myrte et tant d'autres plantes de l'Anatolie*.

Il ne se fait guère de plantations nouvelles en Asie Mineure, si ce n'est dans les régions de vignobles. Nulle part n'a commencé l'œuvre si nécessaire du reboisement; on se borne à élever autour des villes et des villages les quelques arbres qui sont devenus, pour ainsi dire, les compagnons inséparables de l'homme : le platane, qu'il associe à son repos, à ses prières, à ses jeux, à toute sa vie domestique; le cyprès, qui veiHe sur les morts. Il n'est pas de contrées où ces arbres soient plus beaux et plus respectés que sur le littoral anatolien. Le platane semble éveiller les idées riantes : son feuillage mobile, agité par la moindre brise, rafraîchit l'atmosphère; assez dense pour éteindre l'ardeur du soleil et ne laisser pénétrer qu'une lumière cendrée, il n'est pas assez touffu pour cacher la vue du ciel ; le regard s'étend au loin entre les fûts et les rameaux à l'écorce claire, sans aucune régularité monotone. L'habitude a fait du platane un arbre presque sacré : maints villageois, trop pauvres pour dresser un minaret à côté de leur mosquée, érigent une plate-forme en bois sur la branche horizontale d'un platane, d'où le muezzin appelle à la prière, entouré de pigeons qui picorent les grains épars répandus à ses pieds. Le cyprès reçoit aussi une part de la vénération que l'on porte aux aïeux; mais il n'a point la rigidité morne de ses congénères de l'Occident : plus haut et plus large, il a le port moins régulier, la ramure plus libre, et forme des massifs admirables; le cimetière est d'ordinaire ce que la cité d'Orient a de plus beau.

Le déboisement a eu pour conséquence la disparition d'un grand nombre d'espèces animales. Ainsi le lion, que le témoignage des anciens nous

* Kotschy, ouvrage cité.

- La?allée, Société nationale et centrale (THorticulturef sept. 1883

si

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