FAUNE DE L'ASIE MINEURE
dit avoir habité toutes les régions de la Péninsule et qu'on vit encore au temps des Croisades, ne se rencontre plus, si ce n'est peut-être dans les gorges les plus écartées du Taurus de Lycie*, où vivrait aussi un grand félin, auquel les Turcs donnent le nom de kaplan et qui serait un léopard: peut-être est-ce une panthère, comme celle qui rôde encore dans les montagnes du Tmolus\ L'hyène n'est pas complètement exterminée, et la nuit on entend partout le vagissement des chacals, auxquels répondent de chaque village les aboiements des chiens. Dans les régions orientales, le chacal est moins commun que sur les côtes ioniennes et dans le centre de la Péninsule : il est en partie remplacé par le loup brun et le loup noir ; le renard n'est pas aussi fréquent en Asie Mineure que dans l'Europe méridionale : les carnassiers sont représentés surtout par diverses espèces de chiens à demi sauvages qui errent dans les rues des grandes villes. On sait qu'à Gonstantinople ces animaux faméliques, fouillant dans les tas d'ordures et s'assemblant en bandes, le museau tendu, la narine frémissante, autour des carcasses qui pendent devant les boucheries, sont rarement atteints d'hydrophobie , si même ils le sont jamais. Dans ses voyages à travers toutes les parties de la Péninsule , M. de TchihatchefT vit fréquemment des chiens dits « enragés » , mais jamais les personnes mordues ne succombèrent à leurs blessures. Dans les environs de Smyrne cependant il y aurait de rares exemples d'accidents mortels, survenus après la morsure de chiens, de loups ou de chacals hydrophobes : le remède employé par les bergers est une décoction de racines amères'.
Le gros gibier que les chasseurs poursuivent dans les forêts d'Europe se trouvQ aussi en Asie Mineure. Le sanglier est très commun en certaines régions de la Péninsule, les Tuixîs ayant répugnance à le chasser. Le grand cerf est assez rare, mais le daim et le chevreuil se voient en trou peaux. La gazelle, que ne possède pas la faune européenne, parcourt les plaines de la Cilicie Champêtre, sur les frontières de la Syrie, et probablement d'autres espèces d'antilopes habilept les plateaux. L'œgagre ou chèvre sauvage parcourt les montagnes du Taurus cilicien et de l'Anti-Taurus, voisines des riions où la chèvre apparaît comme animal domestique dans les temps anciens. Or l'aegagre a les proportions, les formes extérieures, les cornes de la bête apprivoisée ; il est donc probable qu'elle a donné naissance à la race domestique. Les hautes steppes et les montagnes sont également parcourues par des moutons sauvages, variété de moufQons que l'on
« Gh. FeUows, TchibatchefT, ouvrages cités.
* G. Perrot, Notes manuscrites,
' impartial de Smyrne, octobre 1883.
croit être la souche du mouton européen. La Péninsule, patrie de tant d'espèces végétales, a donné ainsi à Thumanité deux de ses animaux domestiques les plus précieux. Quant à la chèvre d'Angora, si remarquable par l'éclat et la finesse de son poil soyeux et frisé, les naturalistes se demandent si elle est bien d'origine anatolienne, car aucun auteur classique ne parle de cet animal, qui eût été cependant de nature à les frapper, et bien qu'ils mentionnent tous les moutons dont la laine servait à tisser des étoffes estimées, nul ne signale l'emploi du poil de chèvre pour la fabrication des tissus fins. C'est aux tribus turques immigrées dans la Péninsule, au onzième et au douzième siècle, que M. de Tchihatcheff attribue l'introduction des chèvres d'Angora, et il n'est pas éloigné de placer le lieu d'origine des émigrants et de leurs troupeaux dans une vallée de l'Altaï, celle de la Boukhtarma, affluent de l'Irtich ; cette région est célèbre dans toute la Sibérie par la beauté de ses chats, plus remarquables encore que ceux d'Angora, et se distinguant comme les chèvres du pays par les ondes soyeuses de leur poil, ce qui semble indiquer des conditions analogues dans le climat. Quoi qu'il en soit, la chèvre d'Angora occupe actuellement un territoire peu étendu, environ 40 000 kilomètres carrés, et dans ce domaine elle ne prospère que sur les plateaux et dans les vallées .dont l'altitude n'est pas inférieure à 600 mètres et ne dépasse pas 1600. L'ensemble des troupeaux comprend quatre à cinq cent mille chèvres. L'acclimatement de ces animaux précieux est très difficile, le moindre déplacement détériorant la qualité de la laine; cependant la zone d'habitation de l'animal s'est récemment accrue. Quant à la race ovine, la variété la plus commune est celle des karamanli ou moutons à grosse queue, qui domine aussi en Syrie, dans la région des steppes asiatiques et jusque dans la Russie méridionale. Sur tous les plateaux unis et dans les plaines on ne voit guère que des troupeaux de moutons; la chèvre a pour domaine exclusif les escarpements des montagnes. Partout le sol des steppes est percé de galeries par les gerboises.
De tout temps les bœufs ont été rares en Asie Mineure, et dans certains districts il serait môme difficile de les nourrir, les pâturages n'offrant qu'une herbe trop courte aux grosses lèvres de l'animal. Il parait qu'il existe dans l'Anatolie sud-occidentale quelques zébus, semblables à ceux de l'Inde par la bosse dorsale et les petites cornes mobiles. Mais l'espèce bovine la plus commune est le buffle, qui peuple les bords de rivières et les régions marécageuses sur tout le pourtour de la Péninsule : il est même des contrées, — telles les marais formés par les lits errants du Seïhoun et du Djihoun, — oti le buffle vivrait encore à l'état sauvage ou bien y serait retombé.