SAMSOUN, SIVAS
pari d'un chemin de fer qui se dirigerait vci-s Tokat, Sivas et les plaines de TEuphrate'.
Sivas, capitale d'une grande province, est silui^e sur la rive droite du
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haut Kïzll irmak, dans une plaine gracieusement inclinée, de 1250 mètres d'altitude moyenne, dominée à l'ouest par les escarpements d'un causse qui s'élève à 500 mètres. Dans l'enceinte se voient quelques espaces
* Houvemcnl du porl de
562 NOUYELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
couverts de décombres et des édifices dégradés, de construction persane, cependant la ville est l'une des plus prospères de TAnatolie intérieure, grâce à la convei^cnce des principales routes de caravanes entre la mer Noire, TEuphrate et la Méditerranée; au sud, non loin du bourg d'Oulach, le gouvernement fait exploiter des salines très productives. Un cinquième de la population se compose d'Arméniens, qui possèdent dans le voisinage une église vénérée, ainsi qu'un riche monastère, et dans la cité de nombreuses écoles.
Kaisarieh, l'antique Gésarée, la métropole de la Cappadoce, n'est pas située comme Sivas dans la vallée du Kizil irmak ; elle occupe au sud de ce fleuve un bassin, jadis lacustre, qu'abrite des rayons du midi la masse énorme du mont Argée et que parcourt un petit affluent méridional du fleuve Rouge; un marais, reste de l'ancien lac, épanche pendant l'hiver son trop-plein par l'Eau Noire ou Kara sou, qui reçoit aussi le torrent de Gésarée; le défilé de soi*tie est certainement celui que Strabon dit avoir été barré par un souverain de la Gappadoce pour transformer la plaine en mer intérieure. Gésarée, l'ancienne Mazaca, plus rapprochée du volcan que le Kaisarieh de nos jours, n'a laissé que d'informes débris, et d'une ville du
moyen âge, renversée par les tremblements de terre, on ne voit que les
décombres. La Gésarée actuelle, où les Arméniens et les Grecs forment plus du tiers de la population, est assez commerçante, grâce à sa position centrale, et les caravanes vont et viennent incessamment entre Gonstantinople et la plaine que domine l'Argée; néanmoins les services des paquebots, longeant d'escale en escale les côtes de la mer Noire et de la Méditerranée, ont ramené vers le littoral le mouvement des échanges, et Kaisarieh a perdu de son importance comme marché central de l'Asie Mineure. Des maisons de campagne, où les riches négociants et les fonctionnaires passent l'été, parsèment les vallons ombreux de l'Argée et des montagnes voisines. Evcrek, situé dans une forêts d'arbres fruitiers, à la base méridionale du mont Argée, et peuplé exclusivement de chrétiens. Arméniens et Hellènes, est le bourg principal des alentours d'où sont partis tous les voyageurs qui tentèrent l'ascension du volcan. Beaucoup d'autres villages sont habités par des Grecs, ne parlant pour la plupart que le turc*.
A l'ouest de Kaisarieh, la grande route de Gonstantinople ne descend pas vers le Kizil iimak, mais suit la vallée à distance, dans une dépression parallèle, séparée du fleuve par Je hautes montagnes. Elle passe par les ville** d'Indjeh sou, d'Ourgoub et de Nem chehr (Nev chehr), cette dernière, lune
* KaroliJU, mémoire cité; — Fanshawe Toicr, Eattem Atia Minor.
KAlSARIEH, EVEREK, 0UR60UB, NEY CUEIIR. 565
des plus riches et des plus populeuses de TAnatolie intérieure, une de celles où les Grecs sont le plus nombreux; la moitié de la ville et presque tout son commerce leur appartiennent. Ourgoub, et le village voisin d*Outch hissar ou c< Trois Châteaux », est située dans Tune des contrées les plus remarquables de TÂsie Mineure par ses curiosités naturelles et archéologiques. Dans cette région volcanique, les terrains, composés d'une couche do pierre dure, reposent en forme de table sur des assises de tuf, qui ont une certaine consistance, mais que les eaux érodent facilement. Le travail séculaire des vents, du soleil, des pluies a entamé la roche pour y creuser tout un réseau de vallées, de ravins et de barranques. Quelques-unes des collines ainsi découpées dans le tuf ont gardé leur chapiteau de pierre résistante : ce sont des <c colonnes coiffées », comme ces obélisques d'argile que Ton rencontre dans les vallées d'érosion des Alpes; d'autres ont perdu leur bloc terminal et se présentent sous forme de cônes inégaux en hauteur, suivant la plus ou moins grande résistance opposée à l'érosion ; il en est qui se dressent à près de 100 mètres, d'autres qui s'élèvent seulement à 50, d'autres encore à 10 ou 20 mètres; mais c'est par milliers qu'elles se voient, offrant l'aspect d'un camp prodigieux couvert de tentes où dormiraient des géants. La plupart de ces cônes, gris ou rougeâtrcs et ceints de verdure à leur base, sont perforés d'ouvertures donnant accès à des réduits intérieurs, demeures humaines, pigeonniers ou tombeaux. Parmi ces grottes, les unes sont de simples excavations quadrangulaires ou à plein cintre, d'autres sont précédées de vestibules sculptés, mémo de colonnades, et décorés de peintures ; tout un peuple trouverait place dans ces cryptes creusées depuis les âges préhistoriques. Certainement les anciens aborigènes habitaient ces galeries souterraines, d'ailleurs toujours sèches et parfaitement salubres; c'est là qu'ils plaçaient leurs dieux et qu'ils ensevelissaient leurs morts. Les maisons actuelles d'Oui^oub ont gardé quelque chose des anciennes demeures du troglodyte; elles sont bâties sur de hautes arcades, au-dessous desquelles s'ouvrent de vastes caves évidées dans le tuf. Au sud-ouest du mont Argée, non loin de la petite ville de Kara hissar, les cendres volcaniques agglomérées de Soanli-dereh, qui se présentent sous forme de parois et de murs crénelés, sont percées de grottes si nombreuses, que l'ensemble du rocher prend l'aspect d'un immense édifice à étages irréguliers et à fenêtres inégales ; plusieurs milliers d'ouvertures parsèment de leurs points noirs le fond gris de la roche \ Soanli
* Paul Lucas; — Hamillon, Ruearcheê in Ana Minor; — Ch. Tcxicr, F Architecture btfsantine en Orient,
564 I^OUYELLË GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
renferme une église d'où l'on peut monter, de galerie en galerie, presque jusqu'aux créneaux naturels de la crête.
Sur le versant septentrional de la yallée du Kizil irmak, de môme que sur le versant du sud, les villes s'éloignent de la profonde dépression dans laquelle coule le fleuve. Madjour, Kir chehr sont bâties l'une et l'autre en des vallées latérales. Une partie de la contrée est, sinon déserte, du moins sans résidents fixes : on n'y voit guère que les tentes des Turcomans ou des Kourdcs. Quant aux villages permanents, ils sont formés de maisons que l'on distingue à peine du sol, enterrées aux trois quarts pour que leurs habitants aient moins à soufTrir des chaleurs de l'été et des froidures de l'hiver; souvent les voyageurs, ne reconnaissant pas la rue, passent à cheval sur les terrasses, à côté des moutons et des chèvres qui en broutent le gazon^ Ce style d'architecture s'explique par la hauteur des plateaux, qui ont en moyenne plus de 1200 mètres d'altitude.
A l'endroit où le Kizil irmak, décrivant sa grande courbe semi-circulaire, cesse de couler vers le nord et prend sa direction définitive vers le nord-est, une petite ville, Kalehdjik ou le « Châtelet ^\y située sur la rive gauche, commande le passage, sur la route d'Angora à Sivas par Yuzgat. Une forteresse à demi iniinée domine un pic abrupt et pointu, qu'entoure un cercle de maisons. Un pont de bois traverse l'un des bras du fleuve, puis le chemin se continue par un gué vers la berge orientale. Un peu plus considérable que Kalehdjik, Yuzgat est située presque au centre géométrique de la courbe décrite de Sivas à la mer Noire par le Kizîl irmak. Celte ville, d'origine moderne, puisqu'elle a été fondée au milieu du dix-huitième siècle, est à l'altitude de 1792 mètres, c'est-à-dire presque à la hauteur d'Erzeroum et dans une région plus exposée au souffle glacial des vents polaires. Yuzgat ne serait probablement habitée que pendant la saison des chaleurs, et seulement par des pasteurs nomades, si elle n'avait été choisie comme centre administratif et militaire. Depuis le milieu du siècle, Yuzgat s'est enrichie par l'élève de la chèvre d'Angora, qui autrefois ne parcourait que les pâturages situés à l'ouest du Kizil irmak'.
Jadis Id contrée fut certainement plus populeuse qu'aujourd'hui, car on y trouve les ruines de nombreuses cités qui paraissent avoir été fort riches et où se dressaient des monuments somptueux. A moins de 40 kilomètres au nord-ouest de Yuzgat, près de Boghaz-kôi ou ce Village du Défilé », se voient les restes d'un temple de proportions magnifiques. Les roches voi-
* G. PeiTol, ouvrase cilA
* Fanshawe Tozcr, Turkùh Armcnia and Eatlern Aiia Minor.
KIR CUEHR, YUZGÀT, TCUÂNGRI, KÀSTÀMOUNI. 565
sines sont couvertes de ba^reliefs représentant des processions solennelles, peut-être deux souverains concluant un traité de paix, peut-être un Dieu allant à la rencontre d'un roi vainqueur; d'après Texier, le premier des explorateurs modernes qui visita la « pierre écrite », la ville qui se trouvait en cet endroit aurait été Ptérie, que détruisit Crésus, il y a plus de vingt-quatre siècles; d'après Hamilton, il faudrait y voir l'ancienne Tavium, que Strabon dit avoir été très commerçante. Mais à quel peuple appartenaient les artistes qui couvrirent ainsi les rochers de sculptures d'un grand style, encore à demi assyriennes d'aspect, et faisant déjà pressentir les œuvres helléniques? Non moins remarquables sont les ruines d'Oyuk, situées à une quarantaine de kilomètres plus au nord, sur le versant du Yechil irmak, près du roc trachytique de Kara hissar, pareil à une pyramide isolée. La porte de l'ancien palais est gardée par deux animaux gigantesques ayant la tête de la femme, le corps et les pattes du lion ; par le style, ces colosses ressemblent aux sphinx de l'Egypte, tandis que les autres sculptures, parmi lesquelles se voit l'aigle à deux têtes reproduit sur les blasons des empires modernes, rappellent les scènes de chasse et de bataille figurées sur les monuments de la Perse et de l'Assyrie. Le village moderne d'Oyuk est construit sur les buttes de débris qui recouvrent le palais et, pour y faire des fouilles sérieuses, il faudra commencer par exproprier et démolir les maisons*.
Tchangri et Iskelib, en des bassins fertiles tributaires du Fleuve Rouge, sont des cités populeuses; mais sur le cours moyen du fleuve les villes manquent, et dans la basse vallée elles sont peu nombreuses. Une des plus importantes est Osmandjik, située sur la rive droite, à l'extrémité d'un vieux pont de pierre de quinze arcades où passe la route directe de Constantinoplc à Amasia. Plus bas, on voit s'unir au fleuve la rivière qui descend de la haute vallée de Kotch hissar et qui vient d'arroser les jardins de Tosia, puis une rivière plus abondante apporte les eaux descendues des monts qui entourent Kastamouni. Cette ville, cercle de maisons, de tanneries, de filatures, de teintureries et de jardins, au centre duquel s'élève un rocher portant une forteresse du temps des Comnène, — d'où son nom de Castra Comneni, corrompu en Kastamouni, — est l'un des principaux lieux d'étape de la route qui va directement de Stamboul à Samsoun, sans longer les sinuosités du littoral. En aval, sur la même rivière, Tach-kôpri ou le « Pont de Pierre » a remplacé l'ancienne Pompéiopolis. A l'est du fleuve Vizir-Kôpri, entourée de cyprès et de peupliers, est également située en
* G, PerroJ, ouvrage ci lé.
SINOPE, BÀRTÀN. 569
nord-ouest parsèment d'un sable fin, rattachent les hauteurs à la terre ferme : des coteaux qui dominent le pédoncule de Sinope, ses constructions et ses deux rades, on contemple l'un des tableaux les plus attrayants du littoral d'Asie. Les ondulations harmonieuses de la rive, comparées par les poètes orientaux au corps souple d'un adolescent, les groupes d'arbres épars qui ombragent les pentes, les maisons, les tours, les minarets, les navires qui se mirent dans le flot bleu, le contraste des deux ports ayant chacun son système d'ondulations et de courants, ses risées et ses reflets, ont fait de Sinope le joyau de l'Anatolie du nord. Mais à l'intérieur des murs, flanqués de tours lézardées et penchantes, on ne voit plus aucun débris des monuments qui s'élevaient dans la libre cité grecque, aux temps où naquit Diogène le Cynique; les édifices que construisit Mîthridate, également fils de Sinope, n'existent plus, mais dans les murailles byzantines sont encastrés des fragments de sculptures et d'inscriptions antiques. Le port méridional, de beaucoup le plus fréquenté, n'est protégé par aucune jetée, mais les navires peuvent y ancrer en toute sécurité quand souffle le dangereux vent d'ouest. Le gouvernement turc a reconstruit à Sinope un arsenal et un chantier de consiruction, pour remplacer ceux que la flotte russe vint brûler, au commencement de la guerre de Crimée, en 1853, avec la petite escadre ottomane ancrée dans la rade. Le commerce local n'a d'importance que pour l'expédition des fruits et des bois\ On sait que la cité paphlagonienne fournissait jadis aux artistes cette « terre de Sinope » dont le nom s'est transmis dans le langage héraldique au vert « sinople » des blasons. L'extrémité du promontoire de Sinope est parsemée de gouffres et de trous d'effondrement.
A l'ouest du cap Syrias ou Indjeh bournou, limite des oliviers vers l'Occi dent, ainsi que le remarqua jadis Xénophon, se succèdent quelques petits havres entre les pointes rocheuses ; telle est l'ancienne colonie grecque d'Ineboli, d'où part une route de montagnes pour Kastamouni, Kotch hissar et Tchangri. Plus loin vient Sesamyus(Amastris, Amasra),où l'on voit les restes d'un jardin suspendu, porté par dix-neuf voûtes colossales*. Le port de Bartan, également d'origine grecque, est situé non sur la mer, mais sur un cours d'eau, l'ancien Parthenius, qui permet l'entrée jusqu'à une lieue dans l'intérieur aux navires d'un tirant de 2 mètres. La rivière de Filias — autrefois Billaeus, — bien plus abondante que le Bartan ou Parthenius, est fermée à son embouchure par une barre que ne peuvent
* Mouvement du port de Smofie en 1880 : 115 000 tonnes.
* Ëug. Bore, Correspondance,
franchir les bâtiments ; mais elle arrose les jardins de deux villes importantes, appelées Tune et Tautre Boli. La Boli de Test, désignée spécialement sous le nom de Zafaran-Boli ou « Boli du Safran », est située dans un large bassin de campagnes fertiles que parcourt le Soughanli-sou, affluent du Filias; le safran, qui au mois d'octobre embellit de ses fleurs toute la plaine, s'exporte surtout en Syrie et en Egypte. La Boli de l'ouest, appelée simplement Boli, se trouve déjà dans le cœur des montagnes, à 860 mètres d'altitude, sur la route d'Erekli à Angora : c'est l'ancien Bithynium. La ville, grande et maussade, est dominée par un haut rocher portant les ruines d'un château fort; au sud se proGlent les longues croupes boisées de l'Ala dagh, l'Olympe de Galatie. Sur le promontoire occidental qui domine la bouche du Filias sont éparses les ruines de la cité de Tium, temples, amphithéâtres, aqueducs, portes, murailles et tombeaux, à demi cachés par le feuillage des grands arbres et les guirlandes de lierre. Tium est la « Perle de l'Euxin* ».
Erekli, l'ancienne Héraclée ou c< port d'Hercule », quoique déchue, est l'une des plus gracieuses villes de la côte. Située à l'issue d'une vallée verdoyante, au bord d'une crique abritée du nord par un promontoire, elle est entourée de vieilles murailles cachées çà et là par des arbres toufTus; vues de la mer, toutes les collines, jusqu'à l'extrême horizon, sont couvertes de hêtres. Erekli est un des ports de la mer Noire qui semblent destinés à prendre le plus d'activité quand les ressources de la contrée seront utilisées comme elles devraient l'être. Dans le voisinage, on exploite faiblement, depuis la guerre de Crimée, des mines de houille, que des travaux plus sérieux, vainement proposés par des industriels européens, permettraient de rendre beaucoup plus productives. Les gisements, explorés sur un petit nombre de points, s'étendent sur un espace ayant au moins de 1 20 à 150 kilomètres de l'ouest à l'est, et une dizaine de kilomètres en largeur ; une des couches est épaisse de 4 mètres. Quelques débris de l'ancienne Héraclée se voient encore dans l'enceinte moderne; au nord, parmi les roches du promontoire septentrional, on montre la grotte Acherousia, où descendit Hercule pour enchaîner Cerbère et vaincre la mort ; les magiciens y évoquaient les fantômes. Au milieu de la région montueuse et boisée qui s'étend au sud vers l'Olympe de Galatie, le bourg d'Uskub, l'ancienne Prusa ou « Pnisias ad Hypium », a conservé les restes intéressants d'un théâtre grec, ainsi que de longues et curieuses inscriptions*.
* Âinsworth, Travelt in Asia Minor.
* G Perrot, .Souvenir» d*un voyage en Âêie Mineure,
BOLI, EREKLI, AK SERAI. S71
On sait que le bassia du Sakaria, à l'ouest des monts de la Galatie et de la vallée du Kizil irmak, se rattache par Tinclinaison du sol aux steppes et aux cavités lacustres de l'Anatolie centrale : malgré l'assèchement générât du sol et la division en bassins fermés de la contrée qui s'étend au delà des sources du Sakaria jusqu'au sud du Grand Lac Salé, on peut dire que toute celle région appartient géologiquement au versant de la mer Noire. Âk serai ou le « Palais Blanc » est l'humble bourg devenu capitale
de la contrée infertile el presque déserte dont le Grand Lac Salé occupe la plus vaste dépression. Habité uniquement par des Turcs et n'ayant dans les environs que des campements de nomades, Ak Serai n'a guère d'autre objet de commerce que le salpêtre recueilli sur les murs après les pluies; mais la conlré:e fut autrefois beaucoup plus riche. Au sud, les contreforts du Hassan-dagh sont couverts de constructions cyclopéennes, acropoles, temples et tombeaux, dont il reste quelques débris superbes. Il est peu de contrées dans l'Asie Mineure où les populations anciennes, antérieures aux
57i NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
conquêtes d'Alexandre, aient laissé de plus grandioses témoignages de leur séjour. Yiran chehr, « villfe Abandonnée », serait la Nazianze connue dans l'histoire de l'Église par la naissance de saint Grégoire*.
Le bassin lacustre qui se trouve dans la dépression comprise entre l'Emirdagh et le Sullan-dagh doit être considéré également comme se trouvant sur le versant de la mer Noire. Plus étroit, entouré de monts qui lui fournissent une plus grande quantité d'eau, ce bassin est beaucoup plus peuplé (fue les steppes salines de la Lycaonie, et renferme des agglomérations urbaines plus importantes : Ilgoun, Ak chehr, Boulvadin, Afioum-Kara hissar, le « Château Noir de l'Opium ». Cette ville grande et industrieuse où se fabriquent des maroquins, des tapis, des lainages, est l'un des principaux lieux d'étape sur la route du Bosphore à la Syrie, et, d'après les projets de la plupart des ingénieurs, c'est là que se rejoindront les deux lignes de Constantinople et de Smyrne sur le tronc commun du chemin de fer des Indes. Le roc qui a valu à l'importante cité son nom de Château Noir, est un cône de Irachyte qui s'élève isolé dans la plaine, couronné de murailles et de tours; au nord, un demi-cercle d'autres buttes de trachyte forme cortège au roc central; les champs de pavot entourent les jardins, entremêlés de blés et d'autres cultures. Au nord, par delà les collines, une plaine étroite renferme une ville qui parait d'origine très ancienne: Eski Kara hissar ou le « Vieux Château Noir ». On y voit quelques-uns des plus beaux marbres sculptés de l'Asie Mineure, tombeaux, bains et colonnes, qui proviennent de carrières abandonnées. Les marbres cristallins, entourés de trachytes qui ont modifié les assises des calcaires contigus, présentent une grande variété de nuances, blanc, bleuâtre, jaune veiné et tacheté " .
La région des sources du Sakaria, riche en ruines, n'est plus que très faiblement peuplée. Les débris de Hergan-kaleh, qui couvrent une vaste plaine, seraient, d'après Ilamilton, ce qui reste de l'ancien Amorium, et Texier a reconnu dans les fragments de colonnes et de frises épars autour du village de Bala hissar les ruines de Pessinus ou Pessinonte, habitée par les Gaulois ou Galates qui avaient édifié un temple à Cybèle la ce Grande Mère » ; leurs débris sont exploités comme une carrière. La ville moderne qui a succédé aux cités grecques et galates est Sevri hissar ou « château des Pitons », bâtie à plus de 1000 mètres d'altitude, à la base méridionale d'un rocher granitique, difficile à gravir, qui porte à mi-hauteur les débris
* Hamilton, Regearches in Aiia Minor,
* llamillony ouvrage cité.
L UISSAR,
(1*1111 cIk1Io;ui. Parfailemcnl abritôt* conti-p los vcnls du norti cl liit-n «xposéc au midi, elle occupe udc heureuse situalion pendant l.i saison d'iiivei'; mais en élé, l'air tranquille qu'échaufTe la réverbération dos roches blanches semble être embrasé comme par nu soufile de rouriiaise.
La brandie orientale du &ikaria, l'Knguri-sou, arrose les campiigncs de la fameuse Engurieli ou Angora, l'aiieicnnc cilé galate, devenue le
|niiicipal foyer de la civilisation occidentale dans l'Anatolie inléiieuif.
La ville n'est pas belle; ses maisons grises, en briques crues, ont l'air de I masures, et les collines des environs, peu élevées au-dossus de la plaine, qui
I se trouve déjà à plus do 1000 mètres, ne présentent qu'un prolil monotone,
I h peine infléchi de quelques sinuosités; l'élément le plus pittorcsijuo du 1 paysage est le rocher de Irap noiiAtre qui porte une citadelle à triple J enceinte. Mais Angora. l'Ancyre des Cii-ees oLdes Uomiiins. ]iossèdo les restes
d*un beau temple, celui d'Auguste et de Rome, enfermé maintenant dans les constructions de la mosquée Hadji Beirami ; c'est là que se trouve le précieux « monument d'Ancyre », c'est-à-dire l'inscription bilingue dans laquelle Auguste, à l'âge de soixante-seize ans, raconte son règne, énumère ses actions, ses conquêtes, les édifices qu'il a construits : c'est en 1861 seulement que le texte latin et la traduction grecque de l'inscription ont été définitivement transcrits avec toute l'exactitude que demandait un document historique de cette importance*. Les murailles et les portes d'Angora sont en grande partie construites de débris d'édifices romains, temples, colonnades, amphithéâtres. Un lion d'un beau style est encastré dans une fontaine turque, presque aux portes d'Angora, et à une journée de marche au sud-ouest, dans un défilé des vastes plateaux de l'Haïmaneh. MM. Perrot et Guillaume ont découvert un précieux monument hittite, représentant deux grandes figures coiffées d'une tiare et la main droite étendue vers l'Occident. Au-dessus de ces sculptures se dressent les murs cyclopécns d'une forteresse, appelée Ghiaour-kaleh par les indigènes.
Près d'un tiers de la population d'Angora se compose d'Arméniens unis, qui ont oublié leur langue et parlent toujours turc, si ce n'est au séminaire, tandis qu'à l'ouest le bourg d'Istanos, situé sur l'emplacement de la ville où Alexandre trancha le nœud gordien, a conservé l'ancien idiome. IjCS Arméniens d'Angora se distinguent de ceux de Constantinople par une plus grande cordialité, par une humeur plus loquace et plus gaie, par moins de réserve dans les relations avec les étrangers. Le type diffère aussi : dans la capitale de la Galatie la plupart des Arméniennes n'ont pas ce teint brun ces traits un peu grossiers, ce visage trop arrondi que l'on remarque d'ordinaire chez les femmes haïkanes de la Turquie; un grand nombre ont les cheveux blonds, les yeux bleus, la figure ovale, la physionomie des Occidentaux, type que l'on retrouve d'ailleurs fréquemment dans la Paphlagonie*. M. Perrot se demande s'il ne faut pas voir dans les Arméniens d'Angora une race mêlée descendant en partie des Galates, les « Français d'autrefois », comme disent les Arméniens. De même les musulmans de la Galatie, qui passent pour les plus doux et les plus sociables de l'Anatolie, auraient une faible part de sang gaulois dans les veines '. Toutefois il y a dix-huit siècles au moins que l'élément celtique s'est fondu définitivement dans la population d'Ancyre : on répète souvent, d'après saint Jérôme, que
* Perrot, Guillaume et Delbet, Exploration archéologique de la GaUtlie,
* Strabon, livre XI, chap. m, 9; — Vivien de Saint-Martin, Deicription historique et géographique de VAsie Mineure,
* Perrot, Souvenirs d^un voyage en Asie Mineurs
ANGORA, KIUTAYEH. î>75
dans son temps, c'est-à-dire au quatrième siècle de Tère chrétienne, la langue parlée parles Ancyriens était la même que celle des Trévires; mais depuis trois siècles déjà les noms grecs s'étaient substitués dans le pays aux noms galates, preuve que Tidiome gaulois avait disparu à cette époque; on n'a retrouvé dans le territoire galate aucune inscription celtique, aucun monument qui rappelât à aucun titre la lointaine patrie occidentale'. Les Arméniens d'Angora s'adonnent presque tous au trafic de détail. Le commerce d'exportation appartenait au siècle dernier à des négociants anglais, hollandais et français; leur place a été prise par des négociants grecs immigrés de Kaïsarieh, qui achètent et expédient en Angleterre le poil des chèvres d'Angora, cette laine presque aussi fine et soyeuse que le pachm des chèvres de Kachemir ; c'îest en vain que, vers le milieu du siècle, le gouvernement turc en concéda le monopole à des coreligionnaires : par la force des choses il est revenu aux Grecs. Ils expédient aussi d'autres denrées, surtout de la cire et du tchekeri {rhamnus alalernus)^ baie jaune qui teint les étoffes en une belle couleur verte. Deux fois par an, les négociants quittent leurs comptoirs pour aller séjourner dans leurs vignes; ils y montent en avril ou en mai, puis redescendent pendant les grandes chaleurs, et reprennent la route de leur maison de campagne pour les vendanges : il n'est si pauvre résident d'Angora qui ne possède son mazet.
La branche occidentale du Sakaria, le Poursak ou Poursadou, l'emporte sur la rivière d'Angora par la longueur du cours, l'abondance des eaux, le peuplement du bassin. La principale ville de sa haute vallée, Kiutayeh, rivalise avec Angora pour le nombre des habitants et jouit de plus grands avantages commerciaux, grâce à la proximité de Brousse et de Constantinople et à sa situation sur la ligne maîtresse de trafic qui coupe transversalement l'Asie Mineure. Située à 950 mètres d'altitude, dans une plaine fertile qui parait avoir été un ancien lac, Kiutayeh est dominée, comme toutes les cités anatoliennes, par une haute forteresse, d'origine byzantine; c'est l'une des mieux entretenues et qui ressemblent le plus à une citadelle moderne; on y voit un jardin dit « des Français », tout rempli d'amandiers que plantèrent des prisonniers de l'armée d'Egypte. Il n'est point resté de ruines de l'antique Gotyaeum, dont le nom s'est maintenu sous la forme turque de Kiutayeh. Gomme la contrée d'Ouskoub et de Nev chehr, à l'ouest de l'Argée, la haute vallée du Poursak est remplie de tuf et de pierres ponces que les érosions ont découpés en buttes coniques, disposées en quelques endroits avec une régularité presque symétrique : dès la plus
« Perrot, Revue ceUique, I, p. 170; — Mémoire* et Archéologie et (T Histoire.
Iiaute antiquité, les habitants y creusèrent des excavations de toute espèce, tombeaux, demeures et sanctuaires.
Eski chehr ou la « Vieille Ville » est aussi d'origine grecque : c'est l'ancien Dorylœum, souvent désigné comme lieu de rassemblement des armées de Byzance contre les Turcs ; Godefroy de Bouillon y remporta une grande victoire. Eski chehr a des eaux thermales fréquentées, mais son importance provient surtout des gisements d'écume de mer qui se trouvent à quelques heures de marche vers le sud-est. Elle a jusqu'à maintenant possédé le monopole de cette magnésite précieuse: le mauvais état des chemins, les exigences du lise, la rapacité des intermédiaires ont entravé ce commerce sans jamais l'interrompre; il ne cessera qu'avec l'épuisement des couches, que l'on craint devoir être assez prochain. Les mineurs, presque tous persans, dépendent de leur consul et doivent lui payer une rente annuelle; en outre, le gouvernement turc prélève un double droit de douze et demi pour cent sur la production, droit que les fermiers accroissent à leur profit^ Les négociants autrichiens, arméniens et turcs expédient l'écume de mer surtout à Vienne, mais aussi à Ruhla, à Paris, à New-York, à San Francisco, pour la fabrication des têtes de pipes et des porte-cigares. Les progrès de la chimie ont permis d'obtenir des produits similaires, que seuls les habiles connaisseurs savent distinguer de l'écume de mer anatolienne; néanmoins l'exportation des nodules d'Eski chehr n'a cessé de s'accroître depuis le commencement du siècle : d'environ 5000 caisses vers 1850, elle s'est élevée en 1881 à 11 000 caisses, environ 2 millions de kilogrammes, d'une valeur do 4 à 5 millions de francs*.
11 n'y a point de grandes agglomérations urbaines dans le bassin du bas Sakaria, mais plusieurs petites villes s'élèvent au bord du fleuve ou dans ses vallées latérales. Ayach et Beï-bazar, d'où proviennent les excellentes poires dites « d'Angora », puis Nalli khan, se succèdent de l'est n l'ouest sur la route d'Angora à Constantinople ; Moudourlou (Modzeni) commande le passage de l'Ala dagh sur le chemin d'Eski chehr à Boli ; Sogoud (Chougchat) ou le « Saule», qui possède le tombeau d'Othman, le fondateur de la monarchie ottomane, groupe ses maisons au pied des collines boisées que traverse la roule de Brousse à Eski chehr; Bilehdjik est peuplée d'Arméniens qui possèdent une quinzaine de filatures de soie; Lefké, l'ancienne LeucjB, occupe, au confluent du Gôk-sou et du Sakaria, un bassin pittoresque et fertile, l'un des mieux cultivés de la Péninsule; Ada-bazar
* Edmond Dutemple, En Turquie d^Ane.
* Dulklin de la Société de Géographie commerciale de Bordeaux, 18 décembre 1882.
ESKI GUEHR, filLEHDJIK, ÂDA-BAZAR.
OU le «Marché de l'Ile », bourgade prospère, parsème ses maisons de campagne au milieu des bosquets, près du ruisseau qui sort du lac de Sabandja pour rejoindre le Sakaria. L'un des beaux monuments que fit élever le grand bâtisseur Justinien, un pont de 267 mètres, en parfait état de conservation, traversait jadis le courant principal du Sakaria; le fleuve s'étant déplacé, le pont ne franchit plus que des coulées marécageuses, et le terrain s'est tellement exhaussé, que la naissance des voûtes est enfouie dans les allu viens. Déjà Ton se trouve dans la grande banlieue de Constantinople et les chasseurs viennent tirer le gibier dans les marais et les bois des environs. En 1880, près de deux millions et demi de kilogrammes de pommes et de poires ont été expédiés à la capitale par les jardiniers de Sabandja ; mais la plus grande partie du fruit se perd ou sert de nourriture aux animaux domestiques ^
Les villes et les villages asiatiques des rives du Bosphore ne sont que des faubourgs de la ville européenne, qui recouvre de ses mosquées et de ses palais les hautes berges de la Corne d'Or. Au point de vue géologique, la péninsule à l'extrémité de laquelle est bâtie Constantinople appartient à l'Asie, puisqu'elle se compose des mêmes roches, qui se correspondent exac-
* Villes principales de FAnatolie sur le versant de la mer Noire, avec leur population approximative :
VIUTET D8 TRéBlZO!IDB(Pont).
Chabin Kara hissnr , d'après Rrant. 1 2 500 hab.
Samsoun 10 000
Bâfra, d*après Hamilton .... 5 500
Niksar, d'après Brant . . . . 5 000
Tcharchamba, d'ap. TchibalcbefT. 3 500
vujLTET DB sivAs (partie de Cappadoce).
Sivas, d'après TozLT 35 000bab.
Tokal 50000
Âmasia, diaprés Perrot .... 25 000
ZiUeh » TcbihatchefT. . 15 000
Mersivan 10 000
Vizir-Kôpri 5 000
Tourkhal, d'api-ès Hamilton. . . 3 000 »
VILAYBT DB EASTAM00!II (PaphlagOnic) .
Zafaran-Boli, d'apr. Vrontchenko. 25 000 bab.
Kastamouni 20 000 »
Tchangri, d'après Âinsworth . . 19 000 »
Iskelib, d'après Yrontcbenko. . . 13 000 »
Boli, d'après Yrontcbenko . . . 12 000 »
Tozia, d'après Vrontchenko . . 10 000 »
Sinope 9 000 y)
Mondouriou 5000 )>
Tacb-Kôpri, d'après Âinsworth . 4500 » Erekli (Héraclée), d'après Perrot. 2 000 »
20 000 hab.
I Ineboli, d'après Vrontchenko 3 000 hab.
' Bartan, d'après Bore 2500 »
vujkTBT DB KONiBH (Lycaouie et partie de la
Cappadoce).
Nev chehr, d'après Hamilton. . Ourgoub, d'après Barth . . . .
Kir chehr
Ak seraï, d'après Hamilton. . .
Madjour
vujiTET d'augora (Galatie, pai*tie de Cappadoce
et de Phrygie).
Kaîsarieb, d'après Tozcr. . . . 60 000 hab.
Angora, en 1873 38 150 »
Yuzgat, d'après Tozer 15 000 )>
Tchoroum » ... 10000 »
Indjeh-sou A 500 »
Kara hissar, d'après Hamilton. . 3 500 »
Kalehdjik, d'après Perrot. ... 3 000 » viuYET DB HouDAVEivDiGHiAR (Phrygie et Bythinie).
Aiioum Kara hissar 42 000 hab.
Kiutayeh, d'après Perrot .... 37 000 »
Eski chehr 13 000 »
Sevri hissar, d'après Hamilton . 11 500 »
Ada-bazar, d'après de Moustier . 10 000 »
Bilehdjik (Barth) 10 000 r
Ù78 .NOUVELLE GËOGRAPIIIE UNIVERSELLE.
Ijïment par leurs saillies et leurs baies ; la limite géologique entre les deus continenls est indiquée à une trentaine de kilomètres à l'ouest du Bos-
|ihorc, là QÎi la rornialion dévoniennc (tu système anatolicn se tiTmiue en |irouioii luire dans les terrains modernes, tertiaires et quaternaires. Mais ;iu point de vue lusturiquc, c'est à ri'Luro|te que, de|)uis lu fondation de
BOSPHORE, SCUTARt. ^81
Byzance, doit âlrc attribuée la possession des deux rîves : forlifications, ports, mosquées, cimelières, promenades, villages de pèche et de plaisance, TÏIIes même, ne sont que les dépendances de la grande cité voisine, et de rive à rive il y a correspondance presque parfaite entre les constructions Faites de main d'homme aussi bien qu entre les traits naturels. A l'entrée du Bosphore, dfa côté de la mci Noire, le phare d Anadoli fait face à celui de Roumeli, puis les batteries d'Asie croisent leurs feux avec celles d'Eu-
rope pour arrêter les vaisseaux russes, s'ils tentaient de péneircr dans lo détroit. Los deux tours génoises, Anadoli-kavak et Roumeli-kavak, sui*veillent de part et d'autre un des passages les plus resserrés du défilé marin. Les villes charmantes de Bouyouk-dereh et de Therapia, avec leurs maisons penchées sur l'eau, leurs palais de marbre, leurs janlins ombreux, leurs massifs de platanes, se reflètent, pour ainsi dire, du côté de l'Asie, dans les villages de Bcïkos, d'indjir-kôi, de Tchihouklou, dont les colonnades blanches, les minarets et les coupoles brillent sur le fond verdoyant des vallons. Ixï milieu du détroit, que gardent, snr le littoral d'Europe, les tours puis-
santés du Roumeli-hissar, bâti par Mahomet II, est défendu, sur la pointe opposée, par TAnadoli-hissar, que fit ériger le même conquérant. C'est là que les eaux rétrécies du courant marin frémissent comme un fleuve, attendant, semble-t-il, le pont que Michel-Ange voulait, d'un château à l'autre, jeter entre les deux continents. Mais si les ingénieurs doivent déshonorer le Bosphore par quelque affreux tube de fer, semblable à tant d'autres qui gâtent les plus beaux sites, puissent-ils tarder longtemps dans leur œuvre funeste !
Immédiatement au sud du château d'Anatolie s'ouvre un petit vallon gazonné où serpente un ruisseau, à l'ombre des frênes, des platanes et des sycomores : c'est la « vallée de l'Eau Céleste », désignée ordinairement par les étrangers sous le nom d'Eaux Douces d'Asie, par assimilation aux Eaux Douces d'Europe, où les dames de Stamboul aiment à venir s'étendre sous les ombrages, autour d'une fontaine murmurante. Les faubourgs asiatiques de Constantinople commencent au promontoire qui limite le vallon des Eaux Douces. Kandili, Vani-koï, Kouleli,Tchengel-koï, Beiler-bey, Istavros, Kouz-goundjouk, Scutari (Ouskoudar) se suivent en ligne continue sur une dizaine de kilomètres, opposant aux villes de la rive orientale palais à palais et mosquée à mosquée. Plus de cent mille habitants peuplent cette berge, se groupant en quartiers, suivant leur nationalité, Turcs, Grecs et Arméniens. Sculari, le faubourg d'Asie dont la pointe est directement en face de la Corne d'Or, renferme à lui seul plus de la moitié de cette population, et les Turcs y sont de beaucoup les plus nombreux. Oubliant les origines grecques de l'ancienne Chrysopolis, ils voient dans Scutari une ville sainte : là est le promontoire extrême de leur patrie ; c'est là, disent les prophéties, qu'ils se retireront quand on les chassera de Stamboul. En haut, sur la colline, se voient les grands cyprès qui abritent peut-être quelques millions de leurs morts, enterrés sur la poussière d'autres millions de cadavres, thraces et byzantins*. Jusqu'à maintenant les innovations européennes n'ont pas modifié la ville ottomane. De nombreuses rues ont gardé leur caractère original ; rien n'y est changé, ni les fontaines de marbre couvertes d'arabesques et surmontées d'un large toit recourbé, ni les préaux à fenêtres grillées où quelques pierres tombales à turbans sculptés se montrent au milieu des broussailles, ni les maisons en bois dont les deux étages s'avancent en surplomb, voilant toutes leurs ouvertures sous des treillis i^n losange, ni les chemins sinueux et montants sur lesquels les platanes étendent leur ramure. Le mont Boulgourlou, qui domine Scutari, est l'ob-
& Ainsworth, Travelê in Atia Minor.
ISMID. 585
servatoire d'où se voit le panorama le plus grandiose de Constanlinople, du Bosphore et de la Propontide.
Au sud-est de Scutari, la chaîne des faubourgs se continue par d'énormes casernes et par des cimetières jusqu'au promontoire qui porte Kadi-koï ou le « Village du Juge », l'ancienne Chalcédoine. Là l'invasion européenne a commencé, transformant graduellement l'aspect de la ville : la population résidente se compose surtout de Grecs ; des centaines de négociants constantinopolitains, surtout des Anglais, ont leurs maisons sous les ombrages de Kadi-koï ; pendant le jour, des bateaux à vapeur vont et viennent incessamment entre la capitale et son faubourg asiatique. Les avenues boisées du promontoire qui s'avance au sud limitant un port naturel, le voisinage do l'archipel des Princes, où chaque jour de fête amène des milliers de visiteurs, la splendeur du pays qui se déroule de l'entrée du Bosphore et de la Pointe du Sérail aux côtes lointaines de la mer de Marmara, enfin l'abri que la colline de Scutari présente contre les vents du nord et du nord-est, contribuent à augmenter d'année en année la colonie européenne. Dans la plaine qui sépare Kadi-koï du grand cimetière de Scutari se rassemblaient jadis les armées du padichah pour ses expéditions d'Asie; là se trouve maintenant, à côté de u la plus grande caserne du monde», la gare de llaider Pacha, point de départ du chemin de fer qui longe au nord le golfe d'Ismid et qui doit se continuer un jour jusqu'en Syrie, en Babylonie et dans les Indes. Elle touche aux petits ports de Mal-tej3eh, Kortal, Pendik, d'où l'on expédie les primeurs à Constantinople. En face, sur la rive opposée du golfe, Karamoussal envoie les premières cerises. Le chemin de fer passe à Ghabize (Ghybissa), où mourut Hannibal : un monticule ombragé de trois cyprès garde, dit-on, les cendres du grand capitaine.
Ismid ou Iskimid, l'ancienne Nicomédie, que bâtit un « fils de Neptune », et dont Dioclétien voulait faire la capitale de l'empire, est admirablement située à l'extrémité orientale du golfe de ce nom, sur les terrasses avancées d'une haute colline exposée au midi et découpée à sa base par des ravins où des groupes de maisons multicolores se montrent à travers le feuillage. Une acropole à fondations helléniques du plus beau travail, qui porte des tours romaines et byzantines, ainsi qu'un kiosque impérial moderne, domine la cité, les chantiers et le port, où de petits bâtiments viennent charger du bois et des céréales. Nicomédie peut 'être considérée géographiquement comme le véritable port du fleuve Sakaria, dont elle est séparée par un seuil peu élevé, à l'ouest du lac de Sabandja; il est étonnant qu'une ville aussi heureusement située comme point de convergence des routes de l'intérieur et comme lieu d'ex|)édition maritime
iU hOUVELLEGËOGRAPIIIK UNIVERSELLE.
ait un si faible commerce : nul fait n'altcstc plus éloquemment lerégime d'oppression qui pèse sur la contrée et en tarit les ressources.
Ghemiik occupe une postion analogue à celle d'ismid; située à l'extrémité orientale d'un golfe qui s'ayance profondément dans les terres et sur les dernières pentes de collines tournées \<!rs le midi, elle est aussi entourée de beaux ombrages et se trouve en communication facile avec la vallée du Sakaria par la dépression qui renferme les eaux du lac de Nicée. Ghemiik fait, comm<! Nicomédic, un petit commerce de détail et construit des embarcations d'un faible tonnage. Isnik ou
t Perron
Nicée, qui jadis avait sa « marine » là où s'élève aujourd'bui la petite bourgade grecque de Ghemiik, n'est plus qu'un pauvre village perdu dans sa double enceinte romaine, et presque entièrement abandonné pendant la saison des fièvres. La « Ville de la Victoire », résidence des rois de Bilhynie, lieu de naissance d'Hippai-quc, ne se compose que d'une cculainc de masures et de décombres à demi cachées par les broussailles. De loin pourtant on croirait Nicée une grande cilc; ses hautes murailles, que llanquent de grosses tours, sont assez bien conservées; mais en approchant On remarque les bouquets d'arbrisseaux qui naissent entre les brèclies. l^s mosquées sont abattues, il ne reste rien des monuments romains; la seule curiosité est une petite église grecque renfermant une grossière
GHEHLIK, rSNlK. 585
peinture du concile de Nîeée, qui proclama en l'an 325 presque tous les articles de foi connus sous le nom de « Symbole des Apôtres ». Nîcëe est l'une des villes fameuses de l'histoire des Croisades : en 1096, l'armée ca-
tholique laissa plus de vingt mille cadavres dans les délilés voisins;rannéc suivante, elle s'empara de Nicee, en la bloquant au moyen d'une flottille transportée par terre dans le lac d'Isnik.
La capitale du vilayct de Houdavendighinr, Brousse, est l'une des grandes
586 NOUVELLE GËOGRÂPniE UNIVERSELLE.
villes de TAnatolic ; elle en est aussi l'une des plus gracieuses. Très vaste et divisée en quartiers distincts, que des vallons, ombragés de platanes et parcourus d'eaux vives, séparent les uns des autres, elle domine la campagne fertile de l'Oulfer-tchaï de ses maisons à toits rouges, de ses coupoles dorées et de ses minarets blancs ; il n'est pas un groupe de constructions que n'embellisse la verdure : Brousse est un parc en même temps qu'une cité. Les puissants contreforts de l'Olympe, rayés de plis convergents, font ressortir par leur verdure sombre l'éclat des édifices; immédiatement audessus de la ville s'étend la zone des châtaigniers, puis viennent les forêts d'essences variées, noisetiers, charmes, hêtres et chênes, et plus haut les sapins et d'autres conifères ceignent la montagne d'un cercle noir. La plaine qui s'étend au pied des terrasses de la cité est un immense jardin où les sentiers et les routes serpentent à l'ombre de noyers gigantesques ; les chèvrefeuilles et les jasmins suspendent leurs guirlandes aux branches des cyprès et des arbres fruitiers.
Brousse, qui garde, légèrement modifié, le nom de Prusium que lui donna son fondateur, le roi Prusias de Bithynie, n'a plus de débris de l'antiquité romaine ; mais elle a toujours, malgré les tremblements de terre qui ont secoué ses édifices et détruit ou incliné ses minarets, quelques restes précieux de l'époque où elle fut la capitale de l'empire ottoman; dès 1528 elle appartint aux Osmanli, et c'est là qu'Orkhan « le Victorieux » reçut le titre de padichah des Osmanli. Brousse est la ville où les Turcs ottomans prirent la conscience de leur force, où la (c tribu se changea en nation et où le chef de bande se fit chef d'empire»*. Après avoir succédé à sa voisine Yeni chehr comme résidence des sultans, elle fut rcmplacée à son tour par Andrinople, puis par Constantinople, mais elle reste toujours cité vénérée et l'on y visite religieusement le cénotaphe d'Osman, ainsi que les tombeaux de Slahomet II et des autres premiers souverains de l'empire. Parmi les « trois cent soixante-cinq » mosquées de Brousse, presque toutes lézardées par les tremblements de terre, plusieurs se font remarquer par la richesse et l'élégance de leurs faïences émaillées ; l'une d'elles, le Yechil Djami ou « Mosquée Verte », a été réparée dans le goût primitif de l'art persan par un artiste français. Brousse est un centre de commerce et même une cité industrielle, grâce à ses minoteries, à la culture des mûriers; mais depuis 1856 les maladies qui ont attaqué les vers à soie ont diminué des deux tiers la production séricicole du Houdavendighiar; la valeur moyenne de la récolte, qui était de 28 à 50 millions de francs
* G. Pcrrot, miTrogc c\U\
par an, n'atteint plus 10 millions*. Les fabriques, au nombre de 45 environ, ne filent guère la soie que pour la ville de Lyon; c'est uniquement avec la France, par l'entremise de maisons arméniennes, grecques et turques, que Brousse entretient des relations commerciales. Après la culture du mûrier, celle de la vigne est la plus importante du district'. Le raisin sert principalement à préparer un jus épais que l'on emploie pour les
DjHin de Garen, iTaprte une pbougnphi
iniqute pu- IL Héron.
conGtures; une petite partie de la vendange est transformée en vin par des négociants grecs.
La colonie européenne de Brousse ne se compose pas mêmod'une centaine de personnes, mais elle augmente temporairement en mai et en septembre, mois recommandes pour l'usage des bains médicinaux. Les soui-ces deTcbe-
Production »éricicole de la protiuce, dans la saison 1880-1S81 : 435040 kilogrammes. Soies grèges : 928 hiillea, ou 85520 kilogrammes Valeur des soies et déchets : 9 049 500 francs
(Edin. Djtemplo, En Turquie iTAtie.) IîIIoi'uIb du golfe de GhcinlJk, jusqu'il 40 kjlomèli'cs de
' Pi'oduclioD des dislouoc :
780 UOO kilograumct de
ir; IOIjDOOOO kilogrammes de raisin l>luic (Edmond Pulemple, ouvrage cité.)
:»90 NOLVELLE GÉOGKAPHIE IMVEIISELLE.
kirjeli, ferrugineuses et sulfureuses, d'une extrême abondance, offrent la plus grande variété de composition et tqute la série des températures entre 55 et 80 degrés. Dans le fort de Télé, la saison des bains est interrompue par la chaleur ; les habitants aisés et les visiteurs se retirent dans les villas parsemées sur les pentes de l'Olympe, ou bien se rendent sur la plage de la mer, à Moudania, à Arnaout-kôi et autres endroits. Moudania, lieu de villégiature pour les habitants de Brousse, est aussi leur principal marché d'expédition, mais la rade est exposée aux vents du large et pendant les tempêtes du nord-est les navires vont se réfugier dans le port de Ghemlik. Des spéculateurs ont proposé de construire un port artificiel devant la plage de Moudania, et même on a déjà démoli dans le voisinage le théâtre grec de l'ancienne Apamée pour en employer les matériaux à la fondation d'un môle, resté presque inutile. Bien plus, un chemin de fer, long de 42 kilomètres, construit depuis 1875 entre Moudania et Brousse, n'a jamais été ouvert au public; la rouille en détruit les machines, rails et traverses sont emportés par les paysans et les pluies ravinent les remblais. Exemple de la sollicitude qui, dans les régions du pouvoir, préside au développement du bien public !
La vallée du Sousourlu-tchaï, le plus grand affluent de la mer de Marmara, pénètre au loin dans l'intérieur; les campagnes qu'arrose cette rivière sont parmi les plus fertiles de l'Asie Mineure et produisent en abondance le pavot, le tabac, le chanvre ; les pentes des collines sont couvertes de chênes à vallonée, dont Smyrne expédie les cupules. Des bourgs importants et même des villes se succèdent dans la vallée. Près du lac d'où jaillit la source, déjà considérable, du Sousourlu, s'élève Simaou, voisine de l'ancienne Ancyre de Phrygie. Plus bas, près du grand méandre que forme la rivière en se reployant vers le nord et le nord-est, se groupent les demeures de la bourgade ou cassaba au nom slave de Bogaditch ou Bogaditza ; Balikesri ou Balak-hissar, qui se voit ensuite à l'ouest du fleuve, dans une large plaine, jadis lacustre, est un lieu de foire très fréquenté; enfin Moualitch, située sur un renflement insulaire du sol, dans la région basse, où les eflluents des lacs Manyas et Aboullion viennent rejoindre le courant principal, est une grosse bourgade, enrichie par les récoltes de sa plaine d'alluvions , mais très exposée aux miasmes des marais. Aboullion, l'ancienne Apollonie, recouvre complètement, de ses maisons pittoresques serrées les unes contre les autres, un îlot du lac rattaché à la terre ferme par un pont branlant et sinueux qu'ombragent les ramures avancées des platanes. Un château byzantin, construit en partie de fragments d'édifices antiques, commandait le passage. La population de cette ville de pécheurs