IX
douces OÙ sont éparses les masures du Bounarbachi actuel, descendent an nord vers la plaine ; enfin à la base des rochei's naissent « quarante sources », qui s'unissent en deux ruisseaux, puis en un seul coui'nnt, désigné par Lechevalier comme le vrai Scamandrede l'Iliade. On n'a point fait
t/rOÀSÛ'". i^-SOm^o
de fouilles profondes à Bounarbachi et les débris d'édifices qu'on y a trouvés n'appartiennent pas à l'antiquité proto-bellénique.
II existe une troisième Troie, celle que bâtit Alexandre le Macédonien sur un promontoire de la mer Egée qui fait face à la grise Tenédos; elle fui aussi considérée pendant longtemps comme ayant été la résidence de Priam, et le nom qu'elle porte, Eski Stamboul ou « Vieille Constantinopic »,
ESKl STAHBOUL. KOUH-KALEU.
témoigne i\c l'illusion qui faisait chercher tians toute In contrée mie grande cité datant des origines de l'histoire. Alexandria Troas présente en effet des ruines imposantes, des fragments d'enceinte, des restes de thermes, de palais, de temples, d'aqueducs; Jans le voisinage, une colline de granit est entaillée par des cari'ières où se voient encore des colonnes semblables à celles <ju'ont mises à découvert les fouilles de Bounarbachi et de llissariik; une des colonnes monolithes a plus de il mètres de long. De nos jours, les principaux centres de population de la Troade se sont formés à l'angle même du continent, dans l'espace insulaire
limili'' d'un ctîlé par le Mendereh, de l'autre par le canal de Besika. Au sud, le grand village grec de Neo khori, — en turc Yeni kôi, — s'élève au sommet de l'abiupte falaise ; plus au nord, à l'extrémité du chaînon de hauteurs, Yeni chehr ou la « Nouvelle Ville » a succédé k l'antique Sigée; enfin au pied de la crête, signalée do loin par sa longue rangée de moulins à venl, la forteresse et la |}etite ville de Koum-kaieh ou « Château des Sables », oceupenl la pointe basse qui sépare la bouche du Mendereh de la haute mer. De vastiis cimetières sont é|)ars dans la plaine, et des buttes funéraires, avec lesquelles se confondent d'aspect quelques cônes Iraehyliques, rompent de leur brusque saillie l'uniformité des pentes et des
croupes. Ces buttes, que la légende désigne sous les noms d* Achille, de Patrocle, d'Antiloque, d'Ajax, d'Hector, n'ont probablement aucun droit à ces désignations, puisque les objets révélés par les fouilles datent seulement de l'époque macédonienne ou de l'ère impériale. 1^ plus haut des terlres artificiels, l'Udjek-tepe, fièrement posé sur le plateau qui domine à l'est la baie de Besika, était jadis consacré au prophète Élie, et tous les ans les Grecs des alentours s'y rendaient en pèlerinage. Lorsque Schliemann vint y faire ses fouilles, éventranl la terre sacrée, grande fut la colère, mais on n'osa l'arrêter; seulement, les fêtes religieuses sont interrompues : on ne revient plus honorer le saint sur le sol profané * .
Baba-kaieh ou le « Château du Père », à l'angle aigu du promontoire méridional de la Troade, est un bourg pittoresque, étageant ses maisons grises sur une pente rapide et sans arbres; c'est à une petite distance à l'est que s'élève sur une roche escarpée l'ancienne ville d'Assus, « l'idéal par^ fait de la cité grecque », disait l'explorateur Leake en parlant de l'amphithéâtre de ses murailles de trachyle admirablement conservées ; du théâtre, le peuple assemblé voyait la mer s'étendre à ses pieds et se dresser en face les montagnes de Mytilène. Edremid, l'Adramytti des Grecs, située dans la plaine alluviale que dominent au nord les prolongements du mont Ida, est restée cité populeuse, mais elle a perdu son port, comblé par les boues des torrents, qui convergent de toutes parts vers la baie voisine. La ville la plus commerçante sur la côte est Cydonie, l'Aïvali des Turcs, — c'est-àdire, dans les deux langues, la « Ville des Coings », — bâtie sur le rivage d'une baie que l'archipel des « Cent Iles » sépare du golfe d'Edremid et rattachée par un port à la ville insulaire de Moskhinisia. Peuplée surtout de Grecs, cette ville a beaucoup souffert pour la cause nationale pendant la guerre de- l'Indépendance; en 1821, les Turcs la détruisirent en partie et massacrèrent les habitants. Longtemps elle resta presque déserte, mais d'autres Grecs la rebâtirent, et maintenant elle se distingue, comme autrefois, parmi les cités helléniques du littoral par son initiative, son amour de l'instruction, son activité commerciale. Nulle part dans l'Asie
> Villes du versant des détroits et de la mer de Marmara, atec leur population approximative : Scutari et autres faubourgs constantinopolitains du Bosphore. . . . 110000 habitants.
Brousse (Perrot) 35 000 hab.
Balikesri (Kiepert)
Bigha (Kiepert)
Dardanelles, Kaleh-Sultanieh ou
Bogaditch (Hamilton) . . .
Tchanak-Kalessi (Battus) . . .
Ismid ou Nicomédie . . .
Hanyas (Ilamilton)
Aboullion (Perrol) ....
Ghcmlik (Kiopcrt)
Moudania
Panormos (Perr«t, Ilamilton) . .
Koum-kaleh
ErdekouArUké(Perrot,!Iamilton) 6 000 hab.
BABA-KALEH, RUINES D'ASSUS, EbREMID, MYTILINI. 597
Mineure on ne voit un contraste plus saisissant entre les deux races qui se disputent la prépondérance. A une quinzaine de kilomètres au sud^t d'Aîvali, près de la mer, s'élevait naguèi^ la ville turque d'Ayasmat, dont les habitants se firent, en 1821, les bourreaux de leurs voisins aïvaliotes, et leur succédèrent comme propriétaires des vignobles et des olivettes. De nos jours, Ayasmat, déchue, ne se compose que d'une vingtaine de misérables huttes, à côté d'un vaste cimetière, tandis que les habitants grecs deCydonie ont triplé leur nombre et racheté leurs anciennes propriétés*. Le port ayant été partiellement ensablé, les négociants ont fait creuser un canal de 4 mètres en profondeur, donnant accès aux navires qui viennent charger des huiles, des vins, des raisins secs.
Le port de Mytilini, qui fait un grand commerce avec Aïvali et les autres marchés de la terre ferme, est situé sur la côte occidentale de Mytilini ou Lesbos, l'ile fameuse qui vit naître Sapho, Alcée, Terpandre, Arion. Cette terre des poètes, cette île d'Or, a pour capitale une ville des plus agréablement situées. Une colline de faible élévation, qui fut jadis ilôt, cache à demi la cité ; sa crête, jusqu'à mi-pente, est couverte de fortifications irrégulières du moyen âge, qui semblent avoir été construites pour le plaisir des yeux, tant les massifs de murailles et de tours sont heureusement distribués et embellis par le contraste des bouquets d'arbres. Derrière ce vieux château gris, enchâssé dans la verdure, apparaît l'amphithéâtre de la cité, prolongeant sa base sur les quais de deux ports que sépare un isthme étroit, jadis « un canal que traversaient des ponts de pierre blanche » '; les maisons, peintes de couleurs tendres, s'étagent sur les pentes comme par une succession de gradins; où cessent les constructions commence la forêt d'oliviers que dominent les escarpements de rochers à pic. Mytilini ou Castro, comme on l'appelait naguère à cause de son château, renferme plus du tiers de la population lesbienne; les habitants, presque tous Grecs, ont le génie mercantile très développé, et leurs navires portent à Constantinople des vins, des figues, des huiles, du goudron et autres denrées; un cabotage très actif se fait entre Mytilini et Smyrne. Malheureusement les grands navires doivent mouiller en rade, à distance de la côte ; les bâtiments d'un faible tirant peuvent seuls toucher quai. Il est vrai que l'ile possède deux ports incomparables, le port des Oliviers et le port Kalloni, véritables mers intérieures ne communiquant avec le lai^e que par d'étroits goulots, mais ils ne sont pas situés au berd
< Hiimann, ZeiUchrifi (1er Gesellschafl fur Erdkunde zu Berlin, 1877. * Longus, DaphnU et CMaé,
de la roule suivie par les navires, entre le golfe de Smyrne et celui d'Edromid; c'est donc sur une baie moins propice de la rive occidentale cpi'a du se fonder le port commerçant de Lesbos. Mytilini n'a que des vestiges de monuments antiques; sa plus belle ruine romaine est un aqueduc franchissant un ravin de ses hautes arcades, mais en diverses parties de l'île se voient des restes de temples et d'acropoles.
Entre Lesbos et le golfe de Smyrne, le golfe de Tchandarlik, redouté des navigateurs, s'avance au loin dans les terres : la rivière Bakir, le Gaicus des anciens, s'y déverse en formant un petit delta. Sa vallée, de population relativement très dense, se distingue par son industrie. Kirkagatch ou les « Quarante Arbres », dans le bassin qui se trouve à l'origine de la vallée, est entouré de champs de cotonniers qui donnent la meilleure fibre de l'Anatolie, utilisée en partie dans quelques ateliers locaux; Soma, que domine une forteresse byzantine, est aussi une ville considérable, le marché central de la vallée pour les céréales; plus bas, mais dans un vallon latéral, Bergama, oii la population grecque l'emporte déjà sur l'élément turc, prépare les maroquins, et des tanneries nombreuses bordent le torrent de Bokloudjeh, le Selinus des Grecs.
Bergama est l'ancienne Pergame, jadis l'une des cités les plus puissantes de la Grèce d'Asie. Bâtie dans les temps mythiques, par « Pergamos, fils d'Andromaque », elle devint à l'époque macédonienne la propriété de Lysimaque et la capitale d'un royaume, que la dynastie des Attalides légua aux Romains : le temple appelé ce Basilique » et les autres monuments dont on admire les restes datent de cette période. A plus de 300 mètres au-dessus de la plaine, se dresse la colline de l'acropole, très escarpée de trois côtés, et ne s*inelinant en pente accessible que du coté méridional, où serpente un senlier qui monte entre les débris des murs. Limitée à l'ouest par le Selinus, à Test par un autre torrent, la roche de l'acropole, où jaillit une fontaine, est taillée en parois verticales qui se continuent par des murs se rattachant en une multiple enceinte; sur la face méridionale de la colline, des palais et des temples s'étageant en amphithéâtre unissaient la ville basse à l'acropole, elle-même couverte de monuments, dont les débris gisent sur le sol, recouverts de terre ou cachés par les broussailles. Dans la ville se voient des restes de temples, de quais, de ponts et un double tunnel, long d'environ 200 mètres, dans lequel passent les eaux du Selinus. Au nord-est, à la base des hauteurs qui font face à l'acropole, un stade, un théâtre, un amphithéâtre décorés jadis avec une grande splendeur, indiquent l'emplacement de l'Asklépeion, ancienne ville de bains et de plaisir, renommée dans le monde grec pour la salubrité de l'air çt l'abondance
des eaux. Enfin Pergamc [lossède aussi des monuments antérieurs à la période historique : des galeries creusées dans ic roc, qui servaient d'habitations et de sanctuaires, et quatre touibelles, dont l'une se compose de deux cônes juxtaposés, entourés d'un large fossé; c'est là qu'aurait éUÎ enseveli le fondateur de la cité avec sa mère Andromaque'. Une des \nti\e< funéraires, le Mal lepeh, ou « Tertrq des Trésoi-s », situé au sud, près de la roule de Dikeli, s'élève à 32 mètres de hauteur; les fouilles ont prouvé que
la butte avait été remaniée pour servir de tombe aux souverains de la dynastie des Attale.
Jusqu'en 1878, on ne connaissait qu'un petit nombre d'antiquités retirées de l'acropole de Pei^ame; on avait remarqué des bas-reliefs, des inscriptions, des fragments de statues dans les remparts byzantins, mais on ne s'était pas donné la peine de les extraire des murs où ils étaient solidement engagés, et l'on pensait que presque tous les marbres épars avaient
Humann; — Enist Curlius, BeiliUge *ur GuehiehU und Topographie KUin-A$itn*.
été recueillis et portes dans les fours à chaux pour être transformés en ciment. Divers indices ayant révélé à Tingénieur Humann Texistence de sculptures du plus haut intérêt, le gouyemement germanique se fît «accorder par la Porte l'autorisation de procéder à une exploration complète de l'acropole, et pendant quatre années consécutives les escouades d'ouvriers, dirigées par Conze et autres savants, fouillèrent la terrasse supérieure : environ la moitié du terrain, qui s'étend sur un espace de sept hectares et demi, a été retournée dans tous les sens, et le plan des édiûces qui couronnaient la colline est désormais connu en détail. Au sud se dressait un autel de plus de 40 mètres de côté, entouré de colonnades; vers le milieu de l'acropole, le temple de Minerve Poliade s'élevait au bord de l'escarpement occidental, et plusieurs autres temples s'étaient groupés autour du sanctuaire, protecteur de la cité; plus loin, à la partie culminante de la colline, les Romains avaient bâti un Augusteum, et le promontoire septentrional se terminait par un temple de Julie. C'est autour de l'autel et du temple de Minerve que les fouilles ont mis à jour les bas-reliefs les plus précieux, devenus, avec ceux d'Olympie, la gloire du musée de Berlin; environ deux cents statues et piédestaux sculptés de la meilleure période ont été retirés des décombres ; on a retrouvé aussi une frise admirable, longue d'une centaine de mètres, représentant une gigantomachie, la lutte suprême des Titans contre les Dieux; il n'est pas dans toute la sculpture grecque de sujet héroïque traité avec une plus grande variété d'invention, avec plus de puissance dans la conception de l'ensemble, plus d'habileté dans l'exécution*; ces Titans, pense-t-on, symboliseraient les Gaulois qui furent vaincus près de Pergame, en 168 de l'ère ancienne*. Une autre découverte, à peine moins intéressante, est celle d'une maison grecque de vingt siècles d'existence ayant encore sa distribution et ses peintures murales. Désormais le nom de Pergame aura dans l'histoire de l'art la même célébrité qu'il eut dans l'histoire des sciences, grâce à ses hommes illustres, tels que Galien, et aux manuscrits précieux écrits sur les « peaux de Pergame ».
Une roule de 28 kilomètres, construite par Humann, l'explorateur des ruines, mène de Pergame à son nouveau port, Dikeli, devenu depuis quelques années une petite ville grecque prospère. Tchandarlik. sur la rive septentrionale du golfe de ce nom, dépérit depuis qu'elle n'est plus le port d'exportation de la vallée du Bakir^tchaï. De l'autre côté du golfe, un
* Conze, Humann, Bohn, Atugrabungen zu Pergamon, » \V. G. Perry, ForinighUy RevieWy 1881.
PERGAME, GUMES, PnOGËE. 603
simple hameau, Lamourt-koî, indique l'emplacement de Tancienne Gumes (Cymé), mère de cette autre Cumes d'Italie, où TÉnéide a placé une entrée des Enfers. Plus loin, sur la côte, au bord d'une rade ouverte aux vents du nord, s'est fondée Yenidjé Fokia ou la « Nouvelle Phocée »; ses habitants. Grecs en majorité, construisent un môle pour la protection des navires.
Karadja Fokia, ou simplement Fokia, Foudgès ou Foglerié, est la célèbre Phocée, dont les hardis émigrants fondèrent Marseille et tant d'autres colonies. La vieille Phocée, humble cité en comparaison de son opulente fille, ne lui est point inférieure pour la beauté du site et son port naturel est bien autrement vaste. Un groupe d'îles, les Péristérides ou « Colombes », protègent la rade au nord et au nord-ouest, ne laissant que deux entrées aux navires, celle du nord, peu profonde, celle du sud, large et praticable aux bâtiments du plus fort tonnage; un promontoire, occupé par une citadelle ruinée, défendait autrefois l'entrée du port. I^e bassin circulaire, que les hauteurs des iles et de la terre ferme semblent enserrer de toutes parts, se divise lui-même en deux ports secondaires, au nord et au sud de la presqu'île qui porte la citadelle démantelée et la cité proprement dite. Naguère ce rocher était une île; mais les décombres tombés des murailles voisines, le lest des navires et les déblais de toute espèce, les alluvions d'un ruisselet, peut-être aussi, comme l'affirment les indigènes, un lent soulèvement du sol, ont asséché le détroit, et des maisons s'élèvent où mouillaient les embarcations. Le quartier moderne, habité presque exclusivement par les Grecs, s'arrondit autour de la grève, le long de la baie septentrionale. Des olivettes, entremêlées de cyprès, occupent la plaine ovale qui continue le golfe, enfermée de tous les côtés par des monts pierreux et nus, calcaires au sud et volcaniques au nord. Les restes d'une ville, qui fut l'acropole de Phocée, se voient au sud-est, dominant un autre port que le golfe de Smyrne projette dans l'intérieur des terres : c'est Varia, appelé Iladji Liman par les Turcs.
La population grecque de Phocée, devenue la plus nombreuse, montre moins d'initiative que n'en manifeste ordinair/ement la race hellénique : la cause en est sans doute aux conditions de leur travail ; presque tous sauniers dans les marais salants qui bordent la mer au nord du Ilermus, ils ont été maintenus dans la servitude par la surveillance continuelle des employés du fisc. Le seul commerce de Phocée est d'expédier les sels; dans le voisinage du quai, s'élèvent d'énormes entassements de cristaux, véritables collines dont une suffit au chargement de plusieurs navires. Pourtant la ville serait bien placée pour le grand trafic international, comme avant-
«U :40UVGLLE UËOGRAPUIE UNIVERSELLE.
port de Smyrnc : située à l'entrée du golfe, oITrant aux embarcations un excellent mouillage et un parfait abri, elle n'a qu'un ÏDConvénienl, celui
d'être séparé du Ilermus par d'âpres collines, el Smyrne lui refuse un embranchement de chemin de fer qui détournerait au profit de Phocée une partie du commerce. Quoique très fiers de la ville fondée par leurs
PHOCËE, GHEDIZ, GORDIZ, AK HISSAR, KOULA. G05
aïeux sur la côte de Provence, les Phocéens d'Asie ne sont pas représentés parmi les Grecs émigrés à Marseille.
La vallée du Ghediz, dont les alluvions s*avancent au loin dans la mer, immédiatement au sud des collines de Phocée, est, comme celle de Caîque, très populeuse relativement à son étendue. La ville qui lui a donné son nom n'est pas considérable : située dans un cirque que dominent les escarpements neigeux du Mourad dagh et de l'Ak dagh, elle groupe ses maisons non loin d'une coulée de basalte qui s'est divisée en masses columnaires par l'effet du refroidissement et dans laquelle la rivière s'est ouvert un passage. Du haut de ces roches on voit à ses pieds les toitures plates, toutes surmontées d'un rouleau de marbre, fragment de colonne dont on se sert pour niveler et durcir la terre*. Ghediz est peut-être l'ancienne cité grecque de Cadi, mais les grandes ruines se trouvent «n dehors de ce bassin, dans une haute vallée du Rhyndacus, affluent du Sousourlu-tchaî ; c'est là, près du village actuel de Tchardou-hissar, que s'élevait l'Aizani des Grecs; on y voit les restes d'un stade et d'un théâtre. A l'ouest, Demirdji, Gôrdiz, Ak hissar, que traversera prochainement un chemin de fer, occupent des positions géographiques analogues à celle de Ghediz, dans les hauts vallons qui s'ouvrent à la base méridionale des montagnes faîtières limitant au nord le bassin du Hermus ou Ghediz. Gôrdiz est une ville industrieuse; ses « tapis de Smyrne » sont ceux qui ressemblent le plus aux tapis persans pour la précision du point et le charme du coloris*. Ak hissar, l'ancienne Thyalire, n'a conservé de ses palais et de ses temples que des fragments de sculptures. Elle est dépassée aujourd'hui par Mermereh, bâtie sur un col qui domine au nord la profonde cavité dans laquelle se trouve le lac de même nom.
Au sud duGhediz-tchaï, Koula, située au milieu de la région « Brûlée », que parsèment les « encriers » ou cratères de cendres noirâtres, expédie à Smyrne des « tapis de prière », d'un prix très modique, à cause du mélange de chanvre avec la laine. D'autres étoffes, d'un style original et d'une excellente qualité, que tissent des ouvrières de choix, sont réseiTées pour les trousseaux des mariages; on en voit rarement dans le commerce, à cause de l'élévation du prix*. Koula est un centre agricole, d'où l'on expédie de l'opium et d'autres denrées au chemin de fer du Hermus. La station terminale de cette importante voie, qui doit un jour se rattacher,
> Hamilton, Researches in Asia Minor.
* Industrie des tapis k Gôrdiz : SOOO ouvrières, 400 métiers. Ensemble des tapis : 10000 mètres carrés (Ed. Dutemple, En Turquie d'Asie.)
* E. Dutemple, ouyragc cité.
606 NOUVRLLE GËOGRAPUIE UNIVERSELLE.
près (l'Afioum Kara hisser, à la future ligne maîtresse de TAsie Antérieure, est actuellement Alachehr, connue à l'époque hellénique et romaine sous le nom de Philadelphie, dû à son fondateur, Philadelphos, de la dynastie des Attale. Jadis cité considérable, Alachehr occupe dans la plaine du Cogamus ou Sari kiz-tchaï, affluent du Ghediz, la base d'un contrefort du Tmolus ou Boz dagh ; la terrasse est couverte de jardins et d'ombrages, la plaine est un vaste champ où se ramifient à l'infini les canaux d'irrigation. Philadelphie fut une « petite Athènes » par ses monuments et par ses fêtes ; quoique les tremblements de terre, très fréquents dans cette région àe ;a Katakckaumèiie, l'aient souvent bouleversée, on y voit les restes de plusieurs temples, d'un stade, d'un théâtre et de deux enceintes, celles de l'acropole et de la cité. Philadelphie fut, au temps de Jean l'Apocalyptique, l'une des « sept églises » fameuses ; mais, malgré toutes les recherches, on n'a point trouvé de débris qui se rapportent à cette première période du christianisme ^ Philadelphie, la dernière ville de l'Asie Mineure conquise par les Ottomans*, ne succomba qu'en 1590. De nos jours, elle croit rapidement en activité commerciale; la communauté grecque, qui se composait naguère d'un millier d'individus, augmente avec le trafic et l'industrie.
Sardes ou Sart, l'ancienne capitale de la Lydie, n'est actuellement qu'une station de chemin de fer, entourée d'humbles hangars et de deux ou trois cabanes; on y traverse sur une planche le fameux Pactole, étroit ruisseau qui coule au milieu des prairies; les contreforts qui dominent la vallée sont en entier composés de conglomérat et de terre rouge, que ravine la moindre pluie, partout où les radicelles entremêlées des plantes ne forment pas un tapis imperméable. Déchiquetées par les érosions, taillées en pyramides, en obélisques, en châteaux forts, les collines de Sardes ont un aspect bizarre et charmant, grâce au contraste de la verdure et des escarpements rougeâtres ; c'est dans les débris entraînés de ces parois que se trouvent ces parcelles d'or qui ont servi à frapper les premières monnaies^ et qui ont fait du nom de Pactole un synonyme de trésor inépuisable, mais il n'est plus de berger, turc ou grec, qui se donne la peine do laver les sables du ruisseau. Les terres, éboulées des collines ou portées par les eaux courantes, ont recouvert une grande partie de la ville antique, située entre la chaîne de Boz dagh et la colline de l'acropole; cependant on y voit encore les restes d'édifices. La plus belle niine, celle d'un temple de Gybèle, — peut-
* ilumann; Emst Gurtius, Abhandlungen der Akadetnie der WiacnschafUn zu Berlin, 1872.
* FcUows, TraveU and Researches in Asia Minor, ' Àndi*ce, Ethnographische Parallalen,
A.LAC11KIIR, SARDES, CASSABA.
l'être d'un sanctuaire de Jupiler olympien élevé par Alexandre, — dresse deux hautes colonnes au-dessus de la pelouse inégaie; lors du voyage de Cliishull.cn 1699, la porte, précédée de six colonnes, avec leurs architraves, existait encore; il est probable que des fouilles méthodiques entreprises dans la cité de Crésus révoleraieut des sculptures précieuses. Au nord do Sat'des et de la plaine du Hermus, non loin du lac de Gygès, — aujourd'hui lac de Uermerch — , des tombelles s'élèvent, en assez grand nonibiv
DiiHia de SLnm, rfapr^ iiM pbMognphig.
pour former toute une nécropole, le Biu Bir Tepeh ou les >< Mille cl une Buttes 11. Le plus vaste, que la légende dit avoir été celui d'Alyattc, pi're de Crésus, n'a pas moins de 1100 mètres en circonférence; les fouilles qu'on y a faites récemment n'ont servi qu'à prouver la visite d'anciens explorateurs qui ont emprté les trésors.
La ville moderne de Durgutli, située à l'ouest de Sardes, et plus connue ' sous le nom de Cassaba — - c'est-à-dire la « Bourgade », — est entourée de melonnières, de jardins, de cliamps de cotonniers et de céréales ; occupant une sorte de baie dans la large vallée du Hermus, entre les contri*-
W8 NOUVELLE GËOGRAPIIIE UNIVERSELLE.
Torts de Boz dagh et les monts escarpés du Manissa-d^h, elle doïl à la fertilité de sa plaine l'importance de ses marchés; son activité commerciale lui venait surtout de sa position relativement à Smyrne. C'est là que vient aboutir la route la plus facile menant de la capitale de l'Ionie à la vallée du Ilermus ; avant la construction du chemin de fer qui contourne à l'ouest le massif du Sipylc, tout le traQc de la haute vallée vers la mer se faisait par cette échancrure de la montagne, dont le seuil a seulement 200 mètres d'altitude'; on y voit de nombreux vestiges d'une route antique.
E^.d^Gr«™]çV,
Non loin de ce col, mais déjà sur le versant du Hermus, des conquérants ont taillé dans une paroi de calcaire gris un bas-relief qu'Hérodote décrit comme une figure de Sésostris ; c'est la stèle, dite de Nymphi ou Nymphio (Nif), d'après un village voisin où se trouvait un nympheum antique. Les pluies ont usé la pierre, et mainis détails de l'armure et du vtHement ne sont plus reconnaissables ; cependant il paraît certain qne ce bas-relief ne portail point d'inscription hiéroglyphique, et le style de la sculpture n'est "nullement égyptien ; dans ce remarquable monument, d'origine lydienne, — ou peut-être hittite, — l'influence de l'art assyrien se fait sentir comme
■ G. Weber, Le Sipgloi et te» Monumenlt.
CASSÀBA, MAGNÉSIE, MENËNEN, SNYRNE. 60(^
dans les autres bas-reliefs préhelléniques de l'Asie Mineure'. En 1875, ringénieur Humann découvrit sur un roc de la même vallée les vestiges d'une deuxième « stèle de Sésostris », dont parle également Hérodote ; les feux allumés par les Yuruk au pied de ce bas-relief l'ont rendu presque méconnaissable.
La moderne Manissa (Manser), qui fut la Magnésie du Hermus ou du Sipylc, occupe une situation grandiose, à la base des monts escarpes qui la séparent du golfe de Smyrne : les minarets blancs qui se détachent sur le fond gris ou noir de la roche, les quartiers distincts qui se voient sur les pentes et sur les terrasses, les massifs de verdure épars dans les bas fonds et dans les cimetières du pourtour donnent à la ville un caractère étrange. L'intérieur plaît aussi par l'originalité d'aspect : le quartier turc a gardé sa physionomie particulière; nulle part on ne voit mieux ce que fut une ville ottomane au moyen âge, avec son dédale de bazars, khans, mosquées et medressé. Mais à côté de la Manissa turque s'élève une Magnésie hellénique, rapidement grandissante et destinée à distancer sa rivale dans un avenir prochain. A 8 kilomètres à l'est, une paroi de rocher porte, dans une niche, une statue colossale, d'ailleurs très fruste et tout à fait indistincte dans certaines parties du corps et des vêtements. Est-ce la Niobé de l'Iliade et les traces profondes qu'y a laissées la pluie sont-ils les sillons des intarissables pleurs de la déesse? Celte image est-elle celle de la roche Godine dont parle Pausanias, la « statue de Cybèle, la mère des dieux, la plus ancienne des déesses »? Quoi qu'il en soit, ce monument informe semble indiquer une des premières tentatives de la statuaire hellénique. Autour de la niche de Cybèle, la roche est en maints endroits percée de tombeaux, sans doute ceux de fidèles qui voulaient reposer près du sanctuaire*. Le terme scientifique de « magnétisme » est dérivé de Magnésie, célèbre dans l'antiquité par ses roches veinées d'aimant.
En aval de Magnésie, la seule ville de la vallée est Menemen, à l'issue des gorges du fleuve et à l'entrée de sa plaine alluviale. Elle peut être considérée comme étant déjà un faubourg de Smyrne, qu'elle alimente en partie de ses légumes et de ses fruits et qui lui envoie, aux jours de fête, des milliers de promeneurs.
Smyrne, l'Ismir des Turcs, la grande cité commerciale de l'Asie Mineure, n'est pas située au bord de la mer libre ; près de l'extrémité orientale do
* Perrot, Waddington, Maspero, Wcber.
■ G. "Weber, ouvrage cité.