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610 NOUVELLE 6Ë0GRÂPHIE UNIVERSELLE.
son golfe, que jaunissent les troubles du Hermus, elle est séparée des eaux bleues par l'étroite passe que dominent les murailles blanches du Sandjakkalehy le « Fort de l'Étendard ». La ville occupe une large zone de terrains en pente douce qui se relèvent au sud et vers le mont Pagus, portant encore les restes de fortiOcations du moyen âge bâties sur les fondements d*une antique acropole. Pour la beauté pittoresque, Smyrne est inférieure à la plupart des cités de Tlonie asiatique et ne parait pas mériter la parole de l'ancien oracle : ce Trois et quatre fois heureux ceux qui habitent le Pagus au delà du Mclès sacré! » A peine quelques nlonuments élevés se montrent au-dessus de la mer des maisons; seulement, quand on approche de la ville par l'angle méridional, on voit se dessiner dans son entier l'amphithéâtre du quartier turc, avec ses coupoles, ses minarets et le bois de cyprès qui ombrage les morts. Toutes les montagnes qui bornent l'horizon sont dépouillées d'arbres et n'ont d'autre verdure que celle des pâturages ou des maquis ; elles ont du moins l'élégance des contours. Les « deux Frères », qui dominent l'entrée de la rade, le lointain Mimas, qui sépare le golfe de la haute mer, la chaîne du Sipyle, qui s'élève par degrés jusqu'à la masse pyramidale du Trône de Pelops, la croupe puissante du Tmolus avec les villages que portent ses contreforts, limitent le cercle immense qui se déroule autour de la rade.
La cité la plus considérable de l'Anatolie cl de toute l'Asie Antérieure, Smyrne est, pour la population, la première ville du monde hellénique après Constantinople ; pour l'influence, elle vient après Athènes. C'est avec raison que les Turcs lui ont donné le nom de « Smyrne l'Infidèle » : en entrant dans le port, on ne voit guère que des navires à pavillons européens, et tous les quartiers qui longent le quai, bâtis sur un terrain qu'une société française a conquis sur la mer, appartiennent à des Ghiaour. Tout porte la marque de l'initiative occidentale : ces quais pavés en laves du Vésuve, ces rails anglais, ces voitures d'Autriche, ces maisons bâties sous la direction d'architectes français par des maçons de l'Archipel, briques, marbres, fers, pilotis et cadres de bois qui parmetlent aux constructions de résister aux secousses du sol, tous ces matériaux ont été importés de par delà les mers. L'étranger lie connaît guère d'autre Smyrne que celle des Grecs et des Francs ; les Turcs sont refoulés dans l'intérieur de la ville, vers les pentes du mont Pagus; leur quartier n'est qu'un labyrinthe de pauvres maisons en bois, qui ne seraient jamais assainies si le feu n'y faisait parfois de larges percées. En jugeant par les écoles, qui assurent d'avance la suprématie aux plus instruits, il n'est pas douteux que l'ascendant des Grecs ne s'accroisse rapidement; leur grand collège, que la protec-
tîon anglaise a longtemps défendu contre la jalouse intervention du gouvernement turc, occupe tout un quartier et s'accroît en étendue; il possède même un musée d'antiquités, qui augmente de jour en jour, grâce au
zèle patriotique de la communauté grecque, et sa bibliothèque est un trésor inappréciable, à l'entrée du vaste monde sans livres qui s'étend dans l'intérieur de l'Asie. Les Arméniens sont aussi très zélés pour leurs écoles, et les Juifs, naguèi'e une classe des plus méprisées, se relèvent peu
612 NOUVELLE GfiOGRAPDIE UNIVERSELLE.
à peu dans r^stime de tous par l'énergie avec laquelle ils s'occupent de Véducation de leurs enfants \ Dans un grand nombre de familles israélites, le français a été substitué au spaniole comme langage usucP.
L'industrie de la ville ne fournit à l'exportation qu'un petit nombre d'objets. Les tapis dits « de Smyrne » proviennent des districts de l'intérieur, Gôrdiz, Koula, Ouchak; dans la cilé et aux environs on ne fabrique d'autres tissus que des cotonnades ordinaires, des tresses, des rubans et des soies légères brochées d'or; le produit principal est le halva^ pâte faite avec de la farine de sésame et du miel ; elle est très appréciée comme aliment dans tous les pays orientaux, où les populations sont condamnées à des jeûnes fréquents ; le halva de Smyrne s'exporte en Grèce, dans les régions danubiennes et en Russie. Presque toutes les expéditions du grand port de rionie consistent en produits agricoles et industriels que les voies ferrées, pénétrant déjà à des centaines de kilomètres de dislance', apportent des vallées de l'intérieur : raisins*, figues, céréales, huiles, coton, tabac, opium, peaux brutes et ouvrées, tapis et nattes. L'importation consiste en tissus de coton et en toiles, qui viennent surtout d'Angleterre, en draps d'Allemagne, en soieries lyonnaises, en étoffes brochées, en métaux, en objets manufacturés de toute espèce; jadis les Arméniens de Smyrne avaient le monopole de la fabrication des mouchoirs et des voiles ; leur usine a été expropriée pour la construction d'une gare de chemin de fer. L'accroissement des échanges est considérable de décade en décade, quoique Smyrne n'ait plus le même rang relativement au reste de l'empire ottoman : en 1816, son commerce extérieur avec l'Europe, d'environ 70 millions de francs", représentait la moitié du trafic de toute la Turquie européenne et asiatique. La France, qui au siècle dernier avait presque le monopole du trafic levantin, est distancée actuellement par l'Angleterre pour
^ m Nations )) de Smyrne en nombres approximatifs :
Grecs raya 90000
Citoyens hellènes 30 000
Turcs 40 000
Juifs 15000
Arméniens • 9 000
Levantins et étrangers 8 000
Ensemble 192 000
' Pariente, Notes maniucrites,
' Réseau des chemins de fer de Smyrne à la fin de 1883 : 570 kilomètres.
Recettes en 1882 : 3 050 000 francs.
** Valeur de Texportation des raisins, en moyenne : 10000000 francs.
Récolte en 1882 : 34000 tonnes.
* Jurien de la Gravière, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1872.
SMYRNE. 61l>
la valeur des échanges *, mais elle Tégale pour le mouvement maritime ' cl elle occupe encore une position privilégiée, grâce au produit des douanes, attribué en partie à la compagnie française qui a dragué le port actuel, construit les brise-lames, les môles et les quais. On ne voit plus que les traces de Tancien port qui s'avançait dans l'intérieur des terres près de la pointe méridionale de la ville. Les contours ovales des anciennes berges du bassin se retrouvent dans les constructions du bazar, qui s'élevaient autour de la nappe des eaux graduellement rélrécies.
Gomme toutes les grandes cités, Smyrne se complète par des faubourgs de plaisance où les habitants vont chercher les ombrages qui manquent à leurs places et à leurs avenues. Au nord-est, les cimetières offrent d'admirables groupes de cyprès; près de ces rideaux de verdure, les Smyrniotes, assis nonchalamment sur les terrasses des cafés qui longent le ruisseau, à côté du pont des Caravanes, assistent au spectacle changeant que présente le passage des chameaux avec leurs conducteurs yuruk, turcs ou tartares. Dans son cours supérieur, le modeste torrent, que l'on désigne à tort ou à raison sous le nom de Mélès, en souvenir d'Homère, coule dans le ravin du c< Paradis » sous les arcades d'aqueducs anciens, tout festonnés de plantes. A l'est, dans un cirque ouvert sur les flancs du Tmolus, se niche la bourgade de Boudja, entourée des plus beaux massifs de verdure, d'allées de cyprès admirables. Plus loin, dans le même bassin du haut Mélès, Sevdi-kôi ou le « village d'Amour » montre ses maisons blanches au milieu des platanes. Dans la plaine qui continue la dépression du golfe de Smyrne, vers le col de Nymphi, Bournabat, couvrant de ses jardins plusieurs kilomètres carrés, s'élève en pente douce à la base des montagnes : c'est la ville de plaisance la plus fréquentée des environs de Smyrne; sa
* Mouvement de la navigation k Smyrne, en 1880 :
Navires à voiles 1233 jaugeant 165 650 tonnes.
Bateaux à vapeur 1668 n 1 787 250 »
Ensemble 2901 jaugeant 1 952 900 tonnes.
Valeur de rimportation en 1882 116 500 000 francs.
» Fexportation 95 500 000 »
Ensemble 212 000000 ))
Parts des diverses nations dans les échanges de Smyrne en 1882 :
Angleterre 75 730000 fr. I Austro-Hongrie 19 500000 fr.
France 59000000 » | Italie 7750000 »
Pellissier de Reynaud, Bulletin consulaire français, 1883, 3« fascicule.
* Parts des marines dans le commerce de Smyrne en 1880 :
IlaUe 7 p. 100
Turquie 2 »
Divers . 53 d
France 21 p. 100
Autriche-Hongrie 20 »
Angleterre 17 »
population se double de mars eu novembre; plus à Teat se montrent Hadjilar, entourée d'oliviers, et Bounar bachi, ou « Tcte de TËau », qui doit son nom à ses fontaines abondantes ; le chemin de fer qui, les jours de fête, amène la foule dans les jardins de Bournabat, doit se continuer jusqu'au pied du col de Nymphi. Sur une terrasse du Tmolus, Kakloudja (Koukloudja) domine le panorama de la baie. De l'autre côté du golfe, en face de la cité, le bourg grandissant de Gordelio, composé de villas appai^ tenant à la petite bourgeoisie, communique incessamment avec Smyrne par des bateaux à vapeur. Enfin le bourg de Kara tach, où se trouve un grand lycée, et les maisons de campagne de Gôz-tepe continuent la ville au sudouest, le long de la côte méridionale du golfe; les pentes des collines, naguère vastes pâtis, sont déjà découpées de figures géométriques tracées par les murs des enclos.
Mais dans cette région smyrniote où les nouvelles villes naissent autour delà grande cité commerçante, où s'élevait la Smyrne grecque? Quel est le fleuve Mélès au bord duquel naquit Homère? Telle est la question que discutent les archéologues et sur laquelle ils sont encore loin de s'être mis d*accord. Les anciennes traditions ayant placé le Mélès sous les murs de Smyrne, et cette ville s'étant déplacée plusieurs fois, le nom de la rivière a toujours été transféré au cours d'eau de la cité nouvelle*. La plupart des voyageurs, acceptant la tradition populaire, voient le Mélès dans le ruisseau qui passe sous le pont des Caravanes et visitent religieusement près de l'aqueduc une excavation que l'on dit être la « grotte d'Homère »; d'autres explorateurs croient que le vrai Mélès débouche dans l'angle nord-oriental de la rade de Smyrne; les ruines du « tombeau de Tantale », les caveaux funéraires, la haute acropole qui couronne les escarpements voisins auraient appartenu à l'ancienne cité*, et les restes du port se verraient encore dans un petit lac et des marais qui communiquaient jadis avec la mer; enfin, d'autres archéologues, contemplant la belle source, dite Kara bounar, la « Noire Fontaine » ou, plus communément, «bain de Diane », assurent que cette eau pure, s'étalant en nappe au milieu des herbes frémissantes et descendant à la mer d'un flot toujours égal, est bien le Mélès « à l'eau limpide et plein de joncs épais » que décrivent les auteurs anciens*. Que do sources sont ainsi qualifiées de « fleuves », titre plus mérité par une eau
* Michaud et Poujoulat, Correspondance et Orient,
* A. lonVroke^ch, DenkwûrdigkeitenundErinnerungenausdem Orient ;--E»Cur\ius, Abhand" lungen der Akademie der Wissenschaflen xu Berlin^ 1872; — G. Weber, LeSipyloi et se* Monuments.
> Bonaventure Slaars, Étude sur Smyrne.
ENVIRONS DE SHYRNE, VOURLAH. W
toujours claire et courante que par un flot rapide au printemps, mais tari par les chaleurs d'été! I<a Seine, la Garonne, le Rhâne, le Danube, le Jourdain, l'Euphrate en ofTrent de célèbres exemples.
L'antique Clazomènes, patrie d'Anaxagore, située sur le golfe extérieur de Smyrnc, en dehors de la passe, a presque entièrement disparu, comme la cite d'Homère; mais du moins sait-on ofi elle s'élevait jadis : elle était située dans une île, à l'est d'une rade magnifique formée par une jiéninsule et par des collines insulaires; les colonnes et les divers fragments de sculpture qui s'y trouvaient ont été emportés à Smymc et dans les autres villes du littoral. Clazomènes est devenue un lazaret, et les navires en quarantaine mouillent à l'abri de cet îlot une digue, démolie mamtenant jusqu'au ras de I eau fut construite par ordre d'Alexandre, de l'île de Cla zomènes à la terre ferme La « marine » ou « échelle de Vourlah, située sur la i-^te continentale, en face de Clazomènes, envoie ses raisins directement à l'étranger; une belle route carrossable de 4 kilomètres l'unit à Vourlah, que l'on aperçoit au bord d'un plateau montuenx, transformé depuis quelques années en un immense vignoble ; mais une grande partie du territoire cultivé est déjà monopolisée par de grands propriétaires. Des milliei's de travailleurs étrangers au pays viennent camper dans la campagne de Vourlah pendant la saison du sarclage et celle de la vendange. n 18
Ils sont répartis en chiourmes comme des esclaves; tous disposés sur une même ligne, ils sarclent le sol en cadence, s'abaissant et se relevant d*un même rythme; de temps en temps, le chef de file pousse un cri strident et tous lui répondent en prolongeant sa voix par une sorte de hennissement. A quelques sillons de distance, en face de la rangée des mercenaires, se tient le surveillant, souvent armé. Son cheval Tattend, tout sellé, sur le sentier voisin.
De l'autre côté de la péninsule, sur le littoral du sud, les deux villes de Sevri-hissar et de Sighadjik sont devenues, comme Vourlah, des centres agricoles. A 2 kilomètres au sud de celte dernière ville, à la racine d'une presqu'île rocheuse, se trouvent les ruines imposantes de Teos, la ville ionienne où naquit Anacréon; l'enceinte des murailles a 6 kilomètres de tour, et parmi les débris on distingue quelques restes de temples, un théâtre, d'où la vue s'étendait au loin sur les montagnes de Samos, et le sanctuaire de Dionysos, auquel la ville était consacrée : des traités conclus avec tout le monde hellénique lui avaient assuré le droit d'asile. Plus au sud-est, sur la même côte méridionale, les ruines de Lebedos ne sont que des amas informes, et dans la direction d'Ëphèse, Claros, célèbre par son oracle, a disparu, de même que la cité de Colophon. Après Chandler, Arundel, Texier, M. Fontrier en a étudié avec soin tous les débris et a retrouvé quelques restes remarquables, entre autres ceux de deux lions gigantesques, datant de la grande époque de l'art ionien. La contrée, jadis très peuplée et célèbre par l'élève des chevaux, est aujourd'hui presque déserte, si ce n'est en hiver, quand elle est parcourue par des bergers nomades. Les monts qui la dominent ont encore quelques bouquets de pins, restes des grandes forêts dont parlent les auteurs anciens, comme produisant la résine de Colophon, la « colophane » des Français*.
Aux époques helléniques et romaines, Lebedos était fréquentée par les étrangers à cause des thermes du voisinage, que l'on utilise encore. Peu de régions sont plus riches en sources chaudes que la péninsule déchiquetée comprise entre le golfe de Smyrne et celui de Scala Nova. Déjà dans le voisinage des villas smyrniotes, sur la côte méridionale du golfe, jaillissent les sources d'Agamemnon, près desquelles se voient des restes de thermes romains. Mais les bains les plus fréquemment visités sont ceux de Tchesmeh, près de l'extrémité de la presqu'île, en face de Chio, et non loin des ruines d'Erythrée, où coulent aussi des eaux chaudes abondantes. Tchesmeh, c'est-à-dire la « Fontaine » par excellence, est le lieu devenu célèbre
^ Ariètide Fontrier, Etude $ur tidenUpcaiion de dwei'$es localités en lonie (en grec moderne).
VOURLAH, TCHESHEH. «19
parla bataille navale de l'y 70, dans laquelle les Russes détruisirent complètement la flotte ottomane, et par les hauts faits de Canaris qui vint « arborer l'incendie » au vaisseau du capitan pacha. A c4té de la cité commerçante, partagée en deux quartiers, celui des Turcs et celui des Grecs, s'élève une nouvelle ville pour les bai gneurs smyrniotes On attribue à 1 érïergie volcanique du sol la haute tem pérature des sour ces de Tchesmch et de toute la pénin suie; de fréquentes secousses font m brer la terre de celte contrée ; 1 une de celles qui ont cau<ic le plus de dcsas très est la plus récente, celle d octobre 1885 plus de six mille maisons furent démolies a Latzata, Tchcsmeh Rilra, Reis-derch les approv sionnements de la s ns secs , denrée qui fait la nchesse du pays , disparurent sous les amas de pierres écroulées :
pendant de longues
années se feront sentir les conséquences de l'appauvrissement général. La ville de Chio, qui s'étend sur plusieurs kilomètres de longueur dans l'île de même nom, au bord d'un rivage dentelé, entre les jardins d'orangers et les olivettes, témoigne par sou aspect des désastres que peuvent causer les tremblements du sol. En 1881, elle fut presque entièrement
renversée et plus de 5800 personnes périrent sous les décombres ; quoiqu'on ait en grande partie reconstruit la ville S on y voit encore nombre de tours penchées et de murs lézardés. Telle est Tindustrie des Ghiotes, qu'ils auront bientôt fait disparaître les traces de Teffroyable catastrophe, de même qu'avant le tremblement de 'terre ils effaçaient les vestiges d'un désastre plus grand encore. En 1822, aux premiers temps de la guerre de l'Indépendance, les Turcs <c passèrent là », et lorsque l'œuvre de dévastation fut accomplie, villes et villages n'étaient plus que des ruines ; 25 000 Chiotes avaient été massacrés et 45 000 emmenés comme esclaves à Smyrne et à Constantinople ; 15 000 s'étaient réfugiés dans les îles et dans la Grèce continentale; le reste se mourait par la famine ou le typhus; de toute la population, qui avait dépassé 100 000 personnes, 2000 seulement survécurent. G'est ainsi que le gouvernement turc se vengea des défaites que les marins de Psara ou Ipsara, petite île voisine de Ghio, au nord-ouest, avaient fait subir à ses vaisseaux.
Le ce Paradis de l'Archipel » s'est repeuplé, sans que toutefois le nombre des habitants égale la moitié de ce qu'il était avant la guerre. La ville de Ghio, ou Gastro, — ainsi qu'on l'appelle du château génois qui la domine, — occupe une situation des plus heureuses sur le chemin des navires qui longent les côtes occidentales de l'Asie Mineure ; elle est l'escale avancée de Smyrne sur la route d'Athènes et de l'Occident. Au nord, elle se prolonge par le faubourg ou plutôt par l'immense parc de Vrontados, habité surtout par les marins; au sud, elle se continue par les mille vUlas de Gampos, où les négociants se retirent chaque soir. De tout temps, les Grecs chiotes se sont distingués par leur génie mercantile ; ceux qui trouvèrent un refuge à l'étranger pendant la guerre de l'Indépendance, profitèrent de leur exil pour fonder des maisons de commerce en Occident, à Londres, à Marseille, à Livourne, et c'est à leur initiative que le trafic de Tile a dû de refleurir. « La nature, dit-on, les a faits négociants cl banquiers; ils deviennent riches sans efforts. » Les autres Grecs se déCent de ces frères de race si habiles et prétendent souvent qu'il faut voir en eux les descendants d'une colonie juive ou phénicienne; d'ailleurs les Ghiotes ont réellement quelque chose du type sémitique, surtout les femmes, qui se distinguent par la noblesse et la régularité des traits. Gomme les Juifs, les Ghiotes évitent de se mêler aux étrangers ou aux Hellènes des autres îles ; les mariages ne se font qu'entre eux et quand il s'agit de
* Restauration de Chîo/jusqu*au mois de juillet 1883, d'après Y impartial de Smyrne : 1321 maisons, églises et mosquées reconstruites; 1873 réparées.
iprèi uuf photograpliic,
composée presque partout de marbre bleuâtre à gros cristaux, n'est recouverte (]uc d'une mince couche de terre végétale. Il a fallu créer le sol «l le retenir sur les gradins étages en escalier au flanc des montagnes ; il a Tallu aussi cherchci' les sources dans le sein du rocher, les amener à la surface et les distribuer en canaux : si l'île est devenue féconde, c'est grâce au travail de l'homme. Les Chiotcs sont parmi les Grecs les horticulteurs les plus habiles; on les recherche comme jardiniers à Constaotinople, à Smyrne et
' FusLel di: Coiiliinges, Arcliirei icienlipqua, lonie V.
6Î2 iNOUYËLLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
jusqu'en Italie; c'est une expression proverbiale que « la terre s'améliore entre leurs mains ». Grâce à cet âpre travail et à son heureux climat, Chio, très riche en fruits de toute espèce, exporte de 55 à 40 millions d'oranges chaque année, de 40 à 50 millions de citrons, des raisins, des figues et les gommes du pistachier lentisque et du téréhinthe, dont on se sert pour préparer le « mastic » que mâchent les Orientales, et cet autre « mastic » qui est là principale liqueur forte du Levant*. Une singularité remarquable de la végétation dans l'île de Chio est que l'olivier, l'arbre par excellence de rOrient grec, ne donne de fruits que tous les deux ans. En revanche, le lentisque, stérile ou peu productif dans les autres iles et sur le continent, secrète dans les campagnes méridionales de Chio cette résine précieuse qui a valu à l'ile entière son nom turcdeSakiz Âdassi. Les Génois, qui possédaient l'ile avant qu'elle ne tombât entre les mains des Turcs, attachaient un tel prix au monopole de la fameuse gomme, que, pour surveiller plus facilement les paysans et prévenir toute contrebande, ils avaient fait de chaque « village à mastic » une vaste prison. Encore de nos jours, les bourgades du midi de l'île sont de véritables forteresses carrées, ne communiquant avec les campagnes que par une étroite porte percée dans l'enceinte des hautes murailles et fermée la nuit par une grille en fer. Â l'intérieur, les maisons sont serrées les unes contre les autres autour d'un donjon où l'on ne peut monter que par une échelle de cordes. Ni la ville de Castro, ni les autres lieux habités de l'île n'ont gardé de débris antiques, si ce n'est, à 8 kilomètres au nord de la ville, un banc sculpté dans le roc et porté par des effigies grossières représentant soit des lions, soit des sphinx : ce monument, peut-être préhellénique, est appelé « l'école d'Homère », d'après une tradition qui fait du poète un philosophe et le montre s'asseyant en cet endroit, entouré de ses disciples. Dans les temps modernes, comme dans les temps anciens, Chio eut des enfants qui marquèrent dans les sciences et les lettres : l'helléniste Coray, qui a tant fait pour la restitution des textes classiques, était Chiote. Les Turcs ont une garnison dans la citadelle et n'y laissent que rarement pénétrer les chrétiens; mais ils se mêlent peu du gouvernement de l'île. Les affaires de Chio, comme celles de la plupart des terres de l'Archipel, sont gérées par un patriciat presque autonome.
Au sud des montagnes de Smyrne, la vallée du Caîstre ou « Petit Méandre », qui se termine par les marais d'Éphèse, est la contrée de faible étendue que les anciens désignèrent spécialement sous le nom d'Asie, est
* Exportation de la gomme masiic : 50 000 à GO 000 kilogrammes par an.
CHIO, TIIYRA, ÉPItÈSE. 683
l'une des régions les plus populeuses et les plus commerçantes de l'Anatolie; des centaines de villages et trois villes importantes, dont la population est encore turque en majorité, Œdemich, Thyra ou Tireh, Baïndir. expédient à Smyrne les denrées des environs, raisins, olives, ligues, céréales. Thyra, attachée au réseau des chemins de fer smymioles, est Tune des plus jolies agglomérations urbaines de l'Asie Mineure; divisée en de nombreux quartiers que séparent des ravins boisés, elle est plutôt un groupe de villes qu'une cité unique;, de toutes paris, les minarets sur-
> ^ Sd 5â
OrOSPSH^ erP5x-
gîssent au-dessus des massifs verdoyants. C'est à l'ouest de Thyra que se trouve le vaste tchiflHk de Machat, dont le sultan avait fait cadeau à Lamartine, mais que le poète ne mit point en culture.
La cité d'Éphèse, qui garde l'issue de la vallée de Gaïstre, a cessé d'esisler^ et dans la plaine où se voient les débris de ses monuments, les seules habitations sont cellesdu pauvre village d'Aya soulouk, surplombées parles arcades d'un aqueduc romain sur lequel perchent les cigognes; c'est au péril de leur vie que les voyageurs s'aventurent en été dans la région marécageuse oît s'élevaient autrefois quelques-uns des plus beaux édifices. Composée d'au moins trois villes originairement distinctes, Éphèse s'étendait
sur un espace considérable; à Touest, près de la mer, clic recouvrait les pentes escarpées du mont Coressos; une montagne isolée, le Pion (Prion), portant un deuxième quartier, était également compris dans l'enceinte, et plus loin, du côté de Test, une autre roche était couronnée de constructions helléniques, auxquelles a succédé un château turc, résidence des sultans d'xiya soulouk. Dans cette vaste étendue, d'environ 4 kilomètres de Test à l'ouest, ne se dresse plus aucun monument intact, mais les débris se rencontrent à chaque pas, témoignant de la puissance et de la splendeur de l'antique cité. Éphèse, « l'œil de l'Asie », n'était-elle pas, après Athènes, la capitale de la confédération ionienne et, comme métropole religieuse, la résidence de prêtres-rois, le séjour de la déesse redoutée, — à la fois Anahid, Artémis et Diane, — qui régnait sur l'Europe aussi bien que sur l'Asie, la « Mère de la Nature » et la « Source de toutes choses »? Aucune œuvre humaine ne pouvait la représenter dignement; sa statue la plus vénérée était un bloc de hêtre tombé du ciel. Huit années de fouilles incessantes dirigées par l'Anglais Wood ont fini par lui faire découvrir, en 1871, les fondements de l'Artemision, enfouis à plus de six mètres, non loin de l'endroit où s'élève la mosquée du village d'Aya soidouk, bâtie ellemême sur les restes d'une église. Dans ses recherches, l'explorateur s'était laissé guider par les limites des champs pour reconnaître la direction des anciennes voies : il eut raison dans cette occurence de se confier à l'esprit conservateur du paysan; les monuments sont détruits, mais les sentiers subsistent.
Le prodigieux édifice, quatre fois plus grand que le Parthénon, s'est révélé aux yeux des archéologues, qui peuvent le reconstruire par la pensée, avec ses rangées de colonnes cannelées reposant sur des soubassements à bas-reliefs, avec ses groupes de sculptures et ses autels, entourés d'ombrages qui laissaient entrevoir les collines d'un profil grave et doux. Les admirables fragments rapportés au Musée Britannique permettent de se faire une idée de ce qu'était la a septième merveille du monde ». Les débris du temple avaient été partiellement utilisés pour la construction de l'aqueduc et pour celle de la mosquée, qui d'ailleurs est un monument original et curieux de l'art turco-persan, orné de versets du Coran qui se groupent et s'enroulent en étonnantes arabesques. Sur les pentes mêmes du Pion et du Coressus, les fondations mises à découvert, les débris de mui*aille qui font saillie au-dessus du sol, révèlent aussi la prodigieuse richesse en monuments somptueux que présentait la ville des Ëphésiens. Quel spectacle grandiose devait offrir la vue du théâtre, où plus de vingtcinq mille personnes étaient assemblées sur les gradins et sous le péris^
RriXES D'ÉPnÈSE. 035
tyle de la colonnade supérieure ' ! Du Ihcàtre au port, les temples, dont les noms ont élc conservés par les médailles, se succédaient sans interruption ; les statues, aujourd'hui brisées en fragments ou réduites en mortier, s'élevaient par milliers le long dos avenues; les carrières du Pion, d'où l'on retira les matériaux pour la construction de tant d'édifices, imposent par leurs dimensions prodigieuses. Comme toutes les villes de prêtres, Éphcse
n'avait pas une pierre qui n'citt sa légende, et dans les montagnes environnantes, chaque site était célùhrc par des miracles; tous les dieux y liguraient dans quelque scène mythologique. De même, les chrétiens, héritiers du monde grec, virent dans Éphèsc une de leurs cités saintes; ici est la «■ prison de saint Paul », ailleurs la tombe de Marie-Madeleine; là, blottis dans une grotte, reposèrent pendant deux cents années les « Sept Dormants » avec leur chien fidèle, tandis qu'autour d'eux se suivaient les gcné-
' Wootl, DUcoKtiei al Epliei ges du tbéilIrB (Falkener).
I. D'autres ciploratcu» arnicnt évalué à 5S 000 le minbrc de»
rations, et qu*à la religion païenne succédait un culte nouveau; graves sur une pierre précieuse, leurs noms sont, pour musulmans et chrétiens, le plus sûr des talismans. La légende donne Éphèse pour résidence à Tapôtre Jean le « Saint Théologien » ; de là le nom du bourg, Haghios Theologos, devenu Aya soulouk dans la bouche des Turcs ^ Après Heraclite, le plus illustre des Grecs nés à Ëphèse fut Apelle, qui, moins heureux que les statuaires hellènes, n'a point laisse d'œuvre pour justifier sa gloire auprès de la postérité.
Les deux havres que possédait autrefois Éphèse ne se voient plus, mais se devinent. Le « port sacré », ainsi nommé parce qu'il était voisin des temples, n'est plus reconnaissable que par un coude soudain que fait le Caïstrc. Le bassin de la ville, situé plus loin de la mer et communiquant jadis avec le grand port par un canal, peut-être artificiel, n'est plus qu'un marais entouré de débris. Ces ports envasés ont été remplacés par celui de la « Nouvelle Éphèse », plus connu sous le nom de Scala Nova ou « Échelle Neuve », que lui donnèrent les navigateurs italiens. La ville, qui porte le même nom, est d'un grand aspect; elle s'élève en amphithéâtre sur le versant septentrional d'une colline qui regarde obliquement la mer; d'anciennes murailles entourent le dédale des rues montantes ; de vastes cimetières s'étendent dans la plaine qui borde le littoral, le port est profond et, du côté de l'ouest, l'îlot des Oiseaux le protège partiellement contre le vent du large; mais les tempêtes du nord-ouest y sont parfois dangereuses. Scala Nova était visitée par un grand nombre de navires avant l'ouverture du chemin de fer qui pénètre dans la vallée du Méandre et en emporte maintenant toutes les denrées à Smyrne ; mais il est presque délaissé de nos jours, et si on ne lui accorde pas un embranchement avec la station d'Éphèse, sur la ligne maitresse, l'isolement menace de lui faire perdre le petit trafic qu'il a conservé. Cependant des compagnies de bateaux à vapeur, en lutte d'intérêts avec la « société des quais de Smyrne », reprennent souvent l'idée d'établir à la Nouvelle Ephèse un grand port avec tout l'outillage industriel moderne, et de construire une voie spéciale vers la vallée du Méandre pour détourner les échanges à leur profit'. A l'ouest, non loin de la butte qui porte les ruines de Neapolis, la bourgade grecque de Tchangli se cache dans un petit bassin de verdure, au bord d'un torrent qu'ombragent les platanes : ce serait le Panionium où les délégués des cités ioniennes venaient déli-
> À. von Prokesch» DenkwÛrdigkeilen au$ dem Orient. * Loehnifi, Beiirùge zur Kenntniss der Levante-
SaiA NOVA, SAHOS. fiW
bércr sur les intëri^ts de la confédération'. Au delà de Tchangli la cdte n'a plus même un hameau, à peine des maisons isolées.
L'ancienne capitale de l'ile de Samos, qu'un détroit de quelques kilomètres sépare de la péninsule de Mycale, a disparu comme Éphèse, et de tous ses temples ne s'est maintenue qu'une seule colonne, reste de l'Hércion, le sanctuaire le plus vénéré de Héra dans toute l'Ionie asiatique. Une petite ville, appelée Tigani ou la « Poêle », h cause de la forme circulaire de son port, s'est élevée h l'endroit même où se trouvait le quartier
commerçant au temps de Poljcrate; sur une terrasse des montagnes, au milieu des vignes et des quinconces d'oliviers, une autre ville, aux maisons étagées et aux rues tortueuses, Rhora, le « Lieu » par excellence, occujic l'emplacement d'un quartier de l'antique Samos, ta patrie probable de Pythagore : le reste de la plaine, jadis couverte d'habitations, n'a plus que des ruines informes, éparees dans les marais et les terrains de culture. Sous la colline de l'acropole, encore surmontée de murs et de tours, on a récemment découvert la double galerie souterraine, d'environ 1200 mètres de long, qui portait à la ville les eaux d'une fontaine jaillissante; ce tunnel, longtemps cherché, était obstiné à l'entrée pardcs concrétions calcaires
' Toarncfort, Relaliotu d'un Voyage du levant; — Chandlcr, Voyage dont FAtie Minnum.
et recouvert par des éboulis; l'eau, à la sortie du gouffre bleu que recouvre le dôme d'une chapelle, coulait dans une étroite goi^e pour se perdre dans les marais du littoral. On s'occupe de nettoyer la galerie, et bientôt la petite bourgade de Tigani, mieux pourvue que mainte grande cité, recevra
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des eaux pures en abondance par un canal creusé il y a plus de vingtquatre siècles.
Vathy, la capitale actuelle de la principauté de Samos, est située sur le versant opposé de l'île, au boi-d d'un golfe en forme d'entonnoir qui s'ouvre dans la direction du nord-ouest; les grands navires approchent des nom-
TIGANI, VATHY. 651
Veaux quais dans l'eau profonde. La Tille est triple : dans un cirque lierbeuXy au sud de la montagne escarpée que Ton gravit par des sentiers de chèvre, se voient les anciennes constructions de Palaio-kastron ; à mihauteur, sur les contreforts, serpentent les rues en escalier de la ville proprement dite; en bas, le nouveau quartier du port longe les quais, là où quelques huttes seulement existaient au milieu du siècle. Le port de Yathy, visité régulièrement par des bateaux à vapeur, entrelient un commerce très actif de fruits, d'oignons et de vins, muscats et autres. Autour de la ville, les défrichements et la culture modifient rapidement l'aspect du paysage; on plante des vignes non seulement dans les plaines et sur les pentes douces, mais encore sur les terrains pierreux, et les fragments de roche enlevés du sol labouré se dressent au pourtour des enclos en murailles et en tours. A quelques kilomètres de la côte d'Asie Mineure, presque entièrement déserte, on s'étonne de voir des populations acharnées au travail. Samos possède une large route carrossable, de Yathy à Tigani; elle a des ponts» des quais, des jetées dans les deux ports de l'est et sur la côte nord-occidentale, à Carlovassi; elle fait un commerce considérable, double de celui de la France proportionnellement au nombre des habitants. C'est que la population jouit d'une autonomie presque complète et n'a rien à craindre de la garnison turque de 156 hommes, troupe de parade maintenue pour la forme au nom du sultan suzerain. Un tribut annuel de 47 000 francs libère les Samiens de toute autre sujétion ; le gouvernement est attribué à un certain nombre de notables, que préside un prince désigné par la Porte. Les insulaires ont leur pavillon, que toute une flotte de chaloupes montre fièrement dans l'Archipel. L'île de Samos jouit d'une grande prospérité matérielle, les naissances sont généralement doubles des décès, et chaque année s'accroît le nombre de ses habitants, recensé par une statistique rigoureuse*. Les habitants de Samos sont d'une telle sobriété, que la légende attribue au climat sec et vivifiant de l'île
* Population de Samos en 1610 ^0 000 habitants.
(Epaminondas Stamatiadis, Annuaire de Samoe pour 1880.) Budget de Samoi en 1876 :
Receltes 3 033 729 francs.
Dépenses 2 933 429 »
Cultures de Samos en 1878 :
Champs labourés 6676 hectares
Olivettes M19 n
Vignobles 2927 b
Vergers. . - 395 f
63à NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
une vertu particulière, qui dispenserait de se nourrir comme partout ailleurs*.
Descendants de colons venus de tout Tarchipel, des côtes de THellade continentale et de TAnatolie après la dévastation de l'île par les conquérants turcs, les Samiens contribuent à leur tour à peupler les côtes voisines; c'est par milliers qu'ils vont chercher fortune à Smyrne et dans les autres villes de l'Ionie; parmi eux aussi se recrutent trop souvent les bandes de brigands qui parcourent l'Ànatolie : les mêmes individus, paciliques et doux au milieu des populations laborieuses de l'île natale, deviennent des bandits redoutés sur la terre étrangère. On émigré aussi beaucoup de Xikaria et du rocher volcanique de Patmos, où vécut l'auteur de V Apocalypse. La dernière île a perdu près de la moitié de ses habitants depuis le milieu du siècle.
Si la belle et fertile vallée du Méandre était peuplée et cultivée comme la montagneuse Samos, elle serait le paradis de l'Anatolie. Elle est déjà l'une de ses plus industrieuses régions : c'est de là que Smyrne importe la plus forte part des denrées agricoles et des produits manufacturés qui alimentent son commerce. Dineïr, à la source du Méandre, est la porte même des régions du plateau et doit prochainement, comme terminus du chemin de Smyrne, devenir l'entrepôt de la Phrygie et de la Pisidie. Située sur l'un des hauts afQuents du Méandre, Ouchak, entourée de champs qui donnent le meilleur opium de l'Anatolie, brode lés « tapis de Smyrne » ; environ 4000 ouvrières, travaillant en plein air devant des cadres en bois qui portent la chaîne, sont occupées tout le jour à compter, à nouer, à égaliser les fils de la trame. La production s'accroît d'année en année, et i-eprésente une valeur moyenne de deux millions, payée par les importateurs d'Angleterre, de France et des États-Unis; des négociants français ont leurs agents à Ouchak et font directement les avances aux entrepreneurs, qui payent aux ouvrières 4 à 5 francs par semaine *. C'est également par des payements anticipés, très inférieurs à la valeur marchande des étoffes, que les négociants de Smyrne achètent les cotonnades, dites alajas, que tissent les femmes du bourg musulman de Kadi-koï, dans le bassin du Lycus, entre Saraï-koï et Denizli. On y compte un millier de métiers. Pour accroître leurs revenus par le nombre des ouvrières, les Turcs
1 Valeur des échanges de Patmos en 1879 :
Importation 15 701 518 francs
ExporUlion 12 505 582 »
Ensemble 28 000 900 francs.
Mouvement maritime : 5459 navires, jaugeant 77 C14 tonnes. * Edm. Dutemple, EnTurquie d'Atie.
SâMOS, PÂTMOS, villes de la YÂLLËE de méandre. 633
de Kadi-koï ont presque tous les quatre femmes légitimes que leur permet le Koran*.
Denizli, située à la base orientale du fiaba-dagh, dans une plaine arrosée d'eaux vives, ne se compose guère que d'un bazar et de quelques tanneries ; au milieu du siècle dernier, après un tremblement de terre qui renversa la ville, presque toute la population se dispersa dans les maisonnettes de la campagne environnante, à Tombre des ormeaux, des chênes et des arbres fruitiers. Denizli sera tôt ou tard fréquentée comme centre d'excursions vers les sites admirables du moot Cadmus, les sources pétrifiantes des bords du Lycus et les ruines des cités gréco-romaines. Au nord, Laodicée, Tune des « Sept Églises d'Asie », très riche et très peuplée au commencement de l'ère vulgaire, a laissé les imposants débris de son aqueduc, de ses temples, de ses deux théâtres, désignés maintenant sous le nom collectif d'Eski hissar ou « Château Vieux » ; à l'est, le bourg de Khonas a gardé quelques fragments des édiGces de Colosses ; à l'ouest, sur le versant opposé du Baba-dagh, les baraques de Geïra (Hiera) entourent les ruines d'Aphrodisias, dont le principal temple, transformé en église à l'époque byzantine, a toujours quinze colonnes ioniques en parfait état de conservation; mais les ruines les plus grandioses sont celles de Ilierapolis, sur la terrasse de travertin qui domine la plaine alluviale où se rejoignent le Lycus et le Méandre. Des gradins du théâtre, l'un des plus somptueusement construits et des mieux respectés par le temps qui nous soient restés de l'époque d'Hadrien, on jouit d'une vue incomparable sur les montagnes bleues des alentours et sur la plaine du Méandre, qui va se confondre au loin avec les vapeurs transparentes de l'horizon, rendues plus légères par le contraste des édifices ruinés, d'un ton rouge ou noirâtre, qui s'élèvent sur la terrasse des sources.
Bouladan, sur un petit affluent septentrional du Méandre, Saraï-koï, sur le fleuve, en aval de la bouche du Lycus, sont, comme Denizli, des marchés agricoles, expédiant leurs denrées à Smyrne par le chemin de fer d'Aîdin. Phis bas, sur le versant exposé au midi, se montre Nazli, composée de deux bourgs distincts, dont l'un, le haut Nazli, peuplé de Grecs, et connu spécialement sous le nom de Bazar, a pris rang comme un des principaux marchés pour les figues dites c< de Smyrne ». La campagne environnante est une immense forêt de figuiers, à l'ombre desquels croissent l'orge et le maïs ; des geais bleus voltigent partout sous le feuillage. Naguère des bosquets d'orangers entouraient la station de Sultan-hissar, mais un petit
* Giudici ; — Séjourné, Notes manuêcrites,