ASIE MINEURE, CYPRE
tinct des autres Grecs; ils possèdent un dialecte hellénique spécial, — assez rapproché de Téolien. — et même une écriture propre qui ne semble pas avoir été d'importation phénicienne comme celle de la Grèce : leur alphabet syllabique, — chaque trait représentant une consonne accompagnée d'un son vocal, — parait devoir se rattacher à celui des Hittites; peut-être a-t-il été tiré de récriture cunéiforme*. Dans les légendes helléniques, la lointaine Cypre^se montre toujours comme un pays des origines; c'est là que les Grecs prirent leur culte de l'Aphrodite paphienne, sœur de l'Astarté des Phéniciens, et que peut-être ils s'instruisirent dans les procédés métallurgiques et l'art de la poterie.
Au point de vue politique, Cypre eut fréquemment une destinée difTérente de celle des terres voisines, Syrie et Asie Mineure; elle eut son autonomie en plusieurs États : elle fut égyptienne et persane, mais sans être jamais complètement soumise aux grands empires continentaux, puis sous Alexandre elle fit partie de l'empire macédonien; elle appartint ensuite à Rome et à Constantinople. Lors de la dislocation de l'empire byzantin, elle devint un royaume distinct, et pendant deux siècles et demi elle fut gouvernée par la famille des Lusignan, qui ajoutaient à leur souveraineté effective de l'île le vain titre de « rois de Jérusalem ». Les Vénitiens héritèrent des Lusignan et gardèrent Cypre pendant un siècle. Ils la perdirent en 1571 , et depuis celte époque l'ile appartient officiellement à l'empire ottoman; mais en fait elle obéit à un autre maître que le sultan. En vertu du traité de 1878, elle est « gérée » par l'Angleterre qui en paye à la Porte le loyer annuel, mais qui se substitue au titulaire pour l'exercice de tous les droits de souveraineté. Pour une nation qui possède de puissantes flottes, la position de Cypre est d'une grande importance stratégique : embossée comme un vaisseau à l'entrée d'une baie, elle commande à la fois les côtes de l'Anatolie et celles de la Syrie et sa proue se dirige précisément vers le point vital de l'Asie Antérieure, c'est-à-dire vers le grand coude de l'Euphrate, centre de convergence de toutes les routes entre la mer Noire et le golfe Persique, l'Ararat et le Liban. Mais Cypre est encore trop pauvre en population, trop dépouiTue de ressources matérielles, pour être, au point de vue colonial, une précieuse acquisition : pendant de longues années, elle coû-* tera beaucoup plus à la Grande Bretagne qu'elle ne lui rapportera ; tout est à créer ou à refaire, routes, ports, chantiers, forteresses, arsenaux*. Le levé topographique de l'ile est commencé et déjà quelques cartes ont été publiées.
* G. Perrot, Notes mantucrites.
> Superficie et population de Cypre en 1881 :
9180 kilomètres carrés. 255540 habitants. 35 hab. par kilomètre carré.
Le massif principal, connu jadis, comme tant d*autres montagnes, sous le nom d'Olympe, et plus généralement désigné de nos jours par l'appellation de Troodos, s'élève dans la partie sud-orientale de Cypre, D'après Graves, sa croupe suprême dépasserait légèrement 2000 mèli^es; des neiges y séjournent pendant la plus grande partie de l'année et les rois Lusignan avaient fait creuser de vastes glacières dans quelques creux bien abrités, toujours remplis, même dans la saison chaude'. A l'cstf du Troodos, la chaîne de l'Olympe, coupée de profondes ravines, se redresse pour former les cimes jumelles des deux Frères (1640 mètres), auxquelles succèdent les pics du Makheras (1442 mètres) et le promontoire presque isolé de Stavro Vouno (700 mètres), le Santa Croce des marins d'Italie. Quoique beaucoup moins élevée que les autres sommets, la montagne de la Croix doit à sa position en avant do la chaîne, et près de la côte la plus fréquentée, d'avoir été longtemps considérée comme le pic culminant; de même que le Troodos, elle était un « Olympe » et porta un fameux temple de Vénus, où les hommes seuls avaient le droit d'entrer et que remplaça un monastère de Bénédictins ' ; c'est dans les cavernes de cette montagne, et non dans le Venusberg de la Thuringe, que, d'après une légende des Croisades, vivrait le chevalier Tannhàuser, attendant auprès de la déesse le son fatal de la dernière trompette. À l'extrémité occidentale de la chaîne, une autre cime, celle de Kikho (H 00 mètres), passe également pour un lieu sacré et les chrétiens grecs s'y rendent en pèlerinage comme jadis les adorateurs d'Aphrodite.
Les roches dé l'Olympe, d'origine éruplive, ont redressé les calcaires et les marnes, de formation tertiaire, qui s'étendent à leur base. Aux lignes de contact, les strates inférieures se sont diversement modifiées et, de part et d'autre, se voient des gisements de métaux, et notamment le cuivre, le métal « cypriote » par excellence, puisque dans nos langues il porte le nom de l'île; en maints endroits, le sol est recouvert de scories, daiis lesquelles il ne reste qu'une très faible proportion de métal, preuve que les habitants étaient fort habiles dans leurs procédés métallurgiques '. Ça et là on rencontre aussi des mines de fer, toutes abandonnées aujourd'hui. Dans l'antiquité, les Cypriotes partageaient avec les Chalybes et les Tibaréniens la gloire d'avoir été les premiers forgerons : ils attribuaient la découverte des minerais de cuivre et de fer au héros national Kinyras, qui le premier aurait façonné le marteau, les tenailles, l'enclume, et forgé
* L. de Mas-Latrie, Lite de Chypre,
* Adoir Bastinn, Zeilschri^l ftlr Ethnologie, 1870. ^ Albert Gaudry, Géologie de nie de Chypre»
MONTAGNES DE CÏPRB- 669
la cuirasse : la TÏctorieuse épée tl'Agamemnon, celle d'Alexandre, éfaienl les présents de rois de Cypre'.
La partie septentrionale de l'ilc, qui se termine au nord-est par la longue péninsule de Karpasos, dite par les anciens n Queue de Bœuf », est en entier occupée par une chaîne de montagnes, complèlemcnt distincte des massifs de l'Olympe. En réalité la terre de Cypre se compose de deux îles
E?l ^ ^ i« ^ Piîi ■■ 1^
que séparerait un abaissement d'une centaine de mètres; la lai'ge plaine de terrains modernes qui fut jadis te détroit porte le nom de Mesaria, ou mieux Mcsorea, c'est-à-dire « Entremonts », comme tant d'autres plaines de même origine qui se trouvent en diverses îles de rArchipe! hellénique'; c'est la campagne « Bienheureuse », la Makaria des anciens'. La chaîne du nord, plus régulière que celle de l'Olympe, se développe en un croissant de 160 kilomètres de longueur; fort étroite et longeant de près la rive de
■ IJnger und KoUchy. lÀe Intel Cype$-n.
* Ross, ReUe nadi Kot, Halikamanoi, Bhodot tout Cypern.
* G Perrol, Revue det Deux Honda, 1" décembre 187S.
la mer d'Anatolie, elle offre sur une grande partie de son parcours la forme d*une muraille crénelée, et sous la domination des Lusignan eHe servit en effet de rempart à la plaine de Nicosie; toutes les brèches qui auraient pu donner accès aux ennemis avaient été soigneusement fortifiées. La plus haute cime, consacrée de nos jours au prophète Élie, héritier du dieu solaire, s'élève près de l'extrémité occidentale; elle dépasse 1000 mètres. Vers le milieu du croissant, le sommet dominateur est couronné d'un château fort, le Buffe vent (Buffa vente), ainsi nommé des rafales qui sifQentsur les croupes, à mille mètres au-dessus du flot blanchissant. Le Pentodactyle, puis d'autres pics se succèdent jusqu'à la péninsule de Karpasos, que com» mande à sa racine le sommet du Kantara(654 mètres). Au delà se prolonge un petit chaînon, dont la plus haute crête fut aussi un Olympe, la moins élevée des trois montagnes homonymes de Cypre. M. Gaudry a donné à l'ensemble des crêtes du nord l'appellation de chaîne de Cérines, d'après la ville qui se trouve au pied septentrional des monts, à l'issue de la seule route carrossable qui les traverse; quelques hommes résolus pourraient défendre contre une armée le chemin qui serpente dans la gorge*. En certains endroits, les promontoires ^avancent en escarpements verticaux que baigne le flot, mais presque partout les caps de l'Ile ce Cornue » sont bordés d'un cordon de roches calcaires ou sablonneuses ayant en moyenne un kilomètre de largeur. Cette banquette circulaire, analogue à des formations du même genre qui se voient à Rhodes, en Sicile et sur divers littoraux de la Méditerranée, est évidemment d'origine moderne, puisque ses coquillages appartiennent à la faune maritime actuelle : ou le sol de Cypre s'est exhaussé, ou la mer s'est retirée^ La ce marine » de Larnaka est bâtie sur une de ces plages modernes ; en dehors de la ville on distingue nettement le tracé de l'ancien rivage'.
Le cours d*eau le plus considérable de Tile naît dans la chaîne du grand Olympe, et descend au nord-est dans les campagnes d'Ënlremonts pour se déverser dans le golfe de Famagouste : c'est le Pedias ou « Fleuve de la Plaine ». Malgré sa longueur, qui dépasse 100 kilomètres, et le nombre de ses affluents, le Pedias n'est point une rivière permanente; en été, son lit est à sec, quelques flaques seulement se montrent au pied des berges affouillées. Cypre a quelques lacs, mais ce sont des étangs salins sans écoulement vers la mer. La plupart furent des estuaiœs ou des baies, que des cordons littoraux ont séparés de la Méditerranée; telles sont les
A L. de Mas Latrie, ouvrage cité.
* A. Gaudrj* ouvrage cité.
3 De GesiuÀ, Cyprus; — Thomson, Pt'ocedings of the Geographical Society , feb. 1879.
MONTAGNES ET RIVIËRES DE GYPRE. 671
salines qui bordent le littoral au sud de Larnaka, et celles de Limassol» que limitent deux plages basses en demi-cercle rattachant à la grande île la petite chaîne rocheuse de l'Akrotiri. Ces salines, d'où Ton extrait chaque année la quantité considérable de 25 à 50 mille tonnes, se trouvent alternativement plus hautes et plus basses que le niveaii de la mer. En hiver, des ruisseaux temporaires remplissent les dépressions et forment de véritables lacs, plus élevés que les eaux marines ; en été, Tévaporation réduit peu à peu les étangs, et la nappe, s'abaissant graduellement au-dessus du flot, finit même par se dessécher, ne laissant qu'une couche de sel. Chaque année, les molécules salines entraînées par les eaux courantes dans les bassins d'évaporation suffisent pour maintenir la salure normale et l'on n'a point encore observé que la production moyenne diminuât; peut-être aussi, comme le suppose Unger, la lente infiltration des eaux marines à travers les plages, quand les étangs sont presque desséchés, suffit à rétablir la proportion du sel. Quoi qu'il en soit, les terres du littoral, même loin des étangs, sont tellement salée^, que les cultures y périssent lorsque d'abondantes pluies n'ont pas lessivé le sol *.
Dans l'économie agricole de Cypre, les sources pérennes qui jaillissent à la base ou dans les vallons des montagnes sont plus appréciées que les « fleuves » et mainte ville doit sa fondation au voisinage de ces eaux jaillissantes. Paphos n'eût pas existé sans la belle source qui s'élance des roches et fuit entre les pelouses, sous les branches entrelacées. Sur le pourtour du massif de l'Olympe, qui pourtant reçoit de beaucoup la plus grande quantité de neiges et de pluies, les sources sont peu nombreuses et peu abondantes pour la plupart. On en conclut que les eaux tombées ne trouvent leur issue que dans le lit marin. C'est dans la chaîne de Cérines que jaillissent les plus belles fontaines, et quelques-unes, telles les «Cinq Yeux » de Kythoka, au nord-est de Nicosie, forment des ruisseaux considérables. Toutes les sources de la chaîne septentrionale naissent entre 150 et 200 mètres d'altitude, au contact des calcaires et des grès; l'étroite arête qui s'élève au-dessus ne forme pas une aire de réception suffisante pour expliquer dans une con trée si pauvre en pluies l'existence de fontaines aussi abondantes. D'où peuvent-elles donc venir? Leufs eaux descendent-elles de l'Olympe et passent-elles sous les couches superficielles de la Mesorea pour rejaillir sur les pentes de la chaîne septentrionale? Ou bien, comme le disent les insulaires, et comme le naturaliste Unger n'est pas éloigné de le croire, ont-elles pour lieu d'origine les montagnes de la Cilicie et passent-elles
A Samuel Baker, Cyprus,
au-dessous du détroit, pour reparaître sur le versant méridional des Gérines^? Dans ce cas les eaux souterraines auraient un cours d'au moins 100 kilomètres et passeraient à plus de 300 mètres au-dessous de la surface de la Méditerranée. Dans les parties de l'île où les sources manquent pour l'irrigation des champs et l'approvisionnement des villes, les indigènes sont très liâbiles à capter les eaux sur la ligne de pente : ils creusent de distance en distance jusqu'à l'argile étanche qui constitue le sous-sol et réunissent les trous par une galerie souterraine : l'eau de suintement remplit peu à peu ces conduites, analogues aux karez de l'Afghanistan et aux kanat iraniens, et s'élève dans le puits d'orifice, où la reçoivent les canaux d'aqueducs ordinaires; c'est ainsi qu'est alimenté le canal de 15 kilomètres qui porte les eaux des collines à la ville de Larnaka.
Cypre, comme resserrée entre les côtes delà Cilicieet celles de la Syrie, n'a point un climat maritime : pour la répartition des pluies aussi bien que pour la variation de la température, elle présente les mêmes phénomènes que le continent voisin. En hiver, elle est exposée au souffle des vents qui viennent de passer sur les hauts plateaux de l'Asie Mineure, la neige tombe sur les montagnes et jusque dans les prairies; les pluies sont fréquentes, surtout pendant les trois derniers mois de l'année, et les rivières débordent; souvent les communications sont interrompues dans la plaine de Mesorea. Mais de l'hiver à l'été le changement se fait soudain, presque sans transition printanièrc; pendant plusieurs mois, le ciel est sans nuages, l'air à peine* rafraîchi par quelques brises marines ; le sol est brûlé par une chaleur implacable, que symbolise peut-être le lion à gueule béante des anciennes monnaies'; la température estivale de Larnaka est plus élevée que celle du Caire^. C'est alors que dans le voisinage des étangs du littoral la malaria devient redoutable ; une brume malsaine pèse sur les campagnes et rampe à la base des monts*. Dans cette saison funeste, la plaine poussiéreuse et brûlée est laide à voir, et les collines marneuses, nues, ou n'ayant pour végétation que des arbustes épineux et des pins rabougris et clairsemés, offrent un triste aspect, bien différent de celui qu'avait rêvé le voyageur débarquant dans l'île de Cypris. Les beaux paysages comparables à ceux des Apennins toscans ne se voient que dans
< Ali-bey, Voyage au Maroc, à Tripoli, Chypre, etc. ; — Unger und Kotschy, Die Imel Cypern.
* De Lupcs, Numinmaiique et Inscriptions ajpriotes.
5 Unger und Kotschy, ouvrage cité.
^ Climat de Larnaka, d*après Fonblant, Unger, Pascotini, Sandwith (o années) :
Mois le plus froid, février 11%05; mois le plus chaud, août ol%35.
Moyenne de Tannée, 20% 72. Pluie : 520 millimètres.
(E. 6. Ravenstein, Cyprus.)