‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 142 sur 186 · IX · texte numérisé non relu

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les édicules; le rocher sacré ou la pierre supérieure de la porte, à l'entrée du tombeau, est encore oint de henné; les anciens du village exécutent devant la (c station » leurs danses solennelles; des morceaux d'étoffes sont attachés en ex-voto aux arbustes des alentours; chaque branche qui tombe de l'arbre sacré qui l'ombrage est précieusement recueillie; on allume des lampes dans les makam et, sur toutes les collines environnantes, la pointe * d'où on l'aperçoit est signalée par une petite pyramide.* Dans l'enceinte sacrée, l'hospitalité est inviolable, même pour l'infidèle. Le nom de la divinité topique n'est jamais prononcé aussi légèrement que celui d'Allah ; rien n'est plus rare qu'un faux serment prêté sur le sanctuaire local * : la mort en serait la conséquence inévitable.

Les anciennes religions cananéennes élevaient aussi des dolmen, des menhir, des cercles de pierre. On n'en trouve plus dans la Judée, où les rigides observateurs de la loi les auront tous démolis, oubliant que Moïse et Josué en avaient eux-mêmes dressé. En Samarie on croit avoir retrouvé les traces d'un de ces monuments primitifs; les explorateurs anglais en ont signalé quelques-uns dans la Galilée, la « terre des Païens » ; on en voit un autre près de Tyr et c'est par centaines qu'on les a découverts dans les montagnes du Trans-Jourdain * et la péninsule sinaique; en la seule année 1881, on en a reconnu plus de sept cents dans le pays de Moab. Chaque sommet de colline avait sinon son temple, du moins son amas de blocs. La plupart des monuments sont formés de pierres brutes ; cependant il en est aussi que le fer a touchés. Les Arabes considèrent encore les dolmen comme des autels et viennent y saluer le soleil à son lever. Autour de ces mégalithes, on a ramassé des pointes de flèches et de nombreux silex travaillés*.

La population de la Palestine et du Trans-Jourdain, comme celle de l'Asie Mineure, se compose de deux éléments bien distincts, quoique juxtaposés dans presque toute la contrée : ce sont les Bédouins errants et les fellah, habitants des villages et des banlieues urbaines. En quelques villes, qui sont plutôt des groupes de bazars et de jardins, comme Gaza, on trouve, à côté les unes des autres, la maison du citadin, la barraque du fellah et la tente de l'Arabe. Les Bédouins diminuent en nombre dans la Cisjordanie : à peine en rencontre-t-on encore quelques-uns dans la plaine littorale de Saron, entre le Carmel et Jaffa ; mais on se rappelle encore l'époque où des pillards franchissaient le Jourdain pour ravager les

* Clermont Ganneau, Palestine inconnue; — Condcr, Tenl-work in Palestine,

* Condcr, Exploration of Palestine; — Wilson; — HoIIand, etc. ' E. CarlailliaCy L'âge de la pierre en Asie.

liABITAMS DE LA SYRIE, FELLAH ET BÉDOUINS. 747

villages de la plaine d*£sdraelon. Sur les plateaux du Trans^ourdain, les principales tribus de Bédouins sont les Adwan, comprenant environ 11 000 individus, et les Beni-Sakhr ou « Fils des Rochers », moins nombreux d*un tiers, mais plus puissants : ils se disent immigrés de TÀrabie centrale et se rattachent aux Hymiares, dont ils ont encore quelques mots dans leur langage^ Les Bédouins de la péninsule sinaîque, compris sous le nom général de Towarah ou « Arabes de Tor » , disent, peut-être avec quelque exagération, qu'ils sont environ 8000 : on les croit descendants des Amalékites que les Hébreux, sortis d'Egypte, vainquirent à Raphidim, au pied du mont Serbal. Très attachés au lieu natal, les Toivarah reviennent toujours aux mêmes campements d'hiver et d'été. Leurs femmes, comme celles des Adwan, se tatouent en bleu la lèvre inférieure et se bariolent le visage de quelques traits géométriques*. D'après Éliseyev, les tribus de Bédouins sont d'origines très diverses : il en est qui ressemblent à des Européens du nord par leur chevelure blonde et leurs yeux bleus. Parmi les Bédouins de la Palestine, on rencontre des Algériens réfugiés en Orient pour éviter la domination française ; cependant ils se considèrent presque comme les compatriotes des voyageurs français et se présentent à eux comme ayant droit à leur aumône'. Des Tsiganes, connus sous le nom de Naouri, errent aussi au milieu des Bédouins.

Les fellah de la Palestine, appelés généralement Koufar ou « gens des Villages », sont méprisés par l'Arabe à cause de leur langage incorrect et bien plus à cause de leur servilité, conséquence forcée de leur genre de vie ; il est rare que des mariages aient lieu entre jeunes gens des deux groupes de population. Cependant les fellah sont pour la plupart bien faits et leurs traits sont agréables : les femmes de Nazareth et celles de Bethlehem sont même renommées pour leur beauté, ce qu'on explique, à tort ou à raison, par un mélange de sang avec des éléments européens. On voit très rarement des personnes contrefaites dans les villages de la Syrie et de la Palestine, mais la lèpre règne encore sur les fellah, et chaque grande ville a son faubourg pour les malheureux rongés par l'horrible maladie. Dans certaines parties de la Palestine, les femmes adultères sont lapidées comme il y a deux mille ans , et l'on montre des abîmes où, récemment encore, des malheureuses furent précipitées par les anciens du village*.

Si dans les campagnes la population s'est peu modifiée, il n'en est pas

^ Conder, Heth and Moab, •

« Palmer, The Désert of ihe Exodus, ^ Lortet, La Syrie d* aujourd'hui, * Gondcr, Tenk-work in Palestine,

de même dans les villes, où se sont établis les conquérants arabes, puis ceux que Ton désigne sous le nom de Turcs et qui sontKourdes, Arméniens ou Tcherkesses ; l'esclavage, qui n'est point aboli, — car Damas a toujours ses marchés çù se vendent des Africains, — contribue au croisement de la population. La race est très mélangée, cependant elle se distingue par des traits caractéristiques. Les Syriens ont en général la figure régulière, mais un peu trop large, un nez bien dessiné, quoique sans finesse, des lèvres légèrement saillantes; les yeux, fendus en amande, sont toujours beaux, et la physionomie d'une extrême mobilité. Tous les voyageurs s'accordent à dire que les Syriens, vraiment dignes de leurs ancêtres phéniciens, sont un peuple intelligent entre tous; d'après Burton, ils seraient « la race la mieux douée qui existe. » Malgré les longs siècles de servitude qu'ils ont subis, ils ont une merveilleuse initiative, en même temps qu'une extrême facilité de compréhension. Leurs aptitudes se portent tout naturellement vers le commerce et déjà nombre de négociants syriens sont établis à Marseille, à Liverpool, à Manchester; il s'en trouve même en Amérique et en Scandinavie. Commerçants nés, ils n'ont guère de conversation qui ne roule sur l'argent. En outre, on reproche à presque tous les « Arabes » de Syrie leur peu de souci de la vérité. « Le mensonge est le sel de l'homme! » dit un de leurs proverbes * justifiant le vice de la fourberie, si commun chez les gens opprimés. Un autre défaut capital des Syriens est leur intolérable vanité: ils s'enorgueillissent si volontiers de leur savoir, qu'ils n'ont plus la volonté d'en apprendre davantage; ils s'arrêtent, tout fiers d'être arrivés si loin. Du reste, chaque ville se distingue par des caractères spéciaux, provenant de la diversité des croisements et du milieu. Les dictons locaux mentionnent ces différences en les exagérant : « Halebi, tchelebi l Chami^ choumil Alépins, faquins! Damasquins, coquins! » se renvoient les habitants de l'une à l'autre cité. Les gens de Damas sont les plus arabes des Syriens, ce qui s'explique par leurs relations constantes de commerce avec la Mecque. Le dialecte arabe y est plus pur que dans le reste de la Syrie; mais l'ancien syriaque s'est maintenu dans quelques bourgs voisins. Alep est dans le voisinage des pays de langue turque et la ville d'Antiochô fait partie du domaine glossologique de l'Asie Mineure.

liC long de la côte septentrionale de la Syrie, du golfe d'Alexandrette au Nahr el Kebir, la plupart des monticoles appartiennent aux peuplades des Nosaïri (Petits Chrétiens*) ou Ansarieh, évalués diversement à 120000

• fonder, Tent-uork in Palestine,

* Erncàt Pienan, Miuion de Phénicie.

ANSARIEH, DRUZES. 740

OU 180000 individus; ils sont pâtres dans les montagnes, excellents laboureurs dans la plaine ; mais ceux qui vivent dans les campagnes ouvertes se tiennent à l'écart de leurs voisins et ne s'allient point avec eux par les mariages; cependant ils parlent arabe; un grand nombre d'entre eux ont les cheveux blonds et les yeux bleus*. Les Ânsarieh des villes se disent mahométans, afîn d'échapper à la persécution; ils circoncisent leurs enfants et pratiquent avec ostentation les cérémonies du culte officiel, faisant toutes les ablutions prescrites et se soumettant aux jeûnes. Mais ils ont un culte particulier, mélange de sabéisme et de christianisme, par lequel ils se rattachent aux Manichéens : le secret qui constitue la base de leur religion et qui est révélé oralement aux adeptes se nomme le « Mystère des Deux » *. D'ailleurs, les diverses tribus ou achaïr ne professent pas exactement les mêmes dogmes et les écrivains varient beaucoup dans leurs récits, suivant les groupes d'Ansarieh avec lesquels ils se sont trouvés en relation. On dit que la plupart adorent un dieu en cinq personnes; ils se prosternent devant les arbres et surtout devant le soleil et la lune, les deux ce princes des abeilles » ou des étoiles. Pour eux, la femme est un être particulièrement immonde. « Dieu, disent-ils, a créé les diables avec les péchés de l'homme, et la femme avec les péchés des diables. » Plus vile que le démon, la femme n'a pas même le droit de prier. Du reste, elle est si peu respectée par les autres Syriens, qu'il est convenable de s'excuser quand on mentionne le nom d'un de ces êtres impurs. L'habitude de déformer la tête des enfants par un bandage est très commune chez les Ansarieh '.

Les Diiizes, dont le nombre est évalué diversement de 80 000 à 150 000, habitent les vallées du Liban méridional et le Hermon, et s'entremêlent à d'autres communautés dans les plaines qui entourent leurs citadelles de rocs. Le population druze se déplace graduellement dans la direction de l'est; dans plusieurs districts du Liban, où ils étaient jadis fort nombreux, on n'en voit plus que des familles isolées, tandis que le Djebel Haouran est graduellement envahi par eux ; ils confinent aux steppes, où ils se sont alliés aux Anazeh et aux Chammar^. Il y a cent cinquante ans, ce massif volcanique ne donnait asile qu'à des Bédouins, maintenant il est en grande partie peuplé de Druzes. Dans ce pays écarté, les fiers montagnards, encore soumis nominalement à la Turquie, retrouvent

* Blanche; — Condcr, Heih and Moah.

> Victor Langlois, La Cilicie.

' Ernest Chantre, Rapport sur une Mission scientifique dans VÀsie ocidcntale,

« Conder, Fortnightly Revicw, aug. 1863.

7S0 N'Ol'VELLt GËOGRAPIIIE IJ.MVERSELLE.

l'indépendance qui leur est clièrc; ils ont des pâturages, des (erres fertiles, de l'eau en abondance, un ciioiut salubre, et d'antiques cités abandonnées leur fournissunl en quantité la pierre pour construire leurs masures. Gomme les AnsarieU, ils se disent musulmans, mais ils sont rejetés à bon droit du sein de l'Islam par les autres maliométans, car leurs doctrines religieuses ne s'acconlent point avec le Coran.

Les £d-Deruz, ou sectateurs du prophète Mohammed Ed Derazi, professent une religion que la plupart ne sauraient même étudier, tant la théologie en est compliquée, tant ses fondateurs, rompus à toutes les subtilités de la niétiiphysique, ont mélangé leurs doctrines chiites de réminiscences gnostiques et mazdéennes. C'est un mage pei'san qui fonda la secte à la Hn du troisième siècle de l'hégire ; c'est un autre mage iranien, Ilamza, qui résuma et modifia le corps de doclrine.

Les Druzes se nomment euxmêmes les « Unitaires » et leur premier dogme est en effet l'unité de Dieu, mais ce Dieu s'est fréquemment manifesté sous forme humaine; .\li fut une de ces apparitions; de même, le terrible calife Hakim, dont la folie et la cruauté sont encore légendaires chez les musulmans. Hamza, le « centre du cercle », est la dernière de ces incarnations divines; il fut la lumière, dont Mahomet était rombrc, et contre chaque disciple du mal naquit un disciple du bien. La lutte est éternelle entre les deux principes, guerre sans fin dans lalaquelle les Druzcs et la foule innombrable de « Cog et Magog «, au fond

Deuin da lier, d*a|iri> do photafra|ibi«).

DRl'ZES. 753

(le la Chine lointaine, représentent Tarmée de Dieu. Le nombre des âmes ayant été fixé de toute éternité, elles passent indéfiniment de corps en corps, reprenant le combat dans chaque nouvelle existence : « L'âme est comme un liquide qui passe de vase en vase » ; sa destinée est écrite d'avance et le contrat des élus avec Dieu est déposé dans une des pyramides d'Egypte ; au dernier jour, Hakim confiera son glaive à Hamza pour qu'il fasse triompher la vraie religion et distribue les peines et les incompensés. Une grande partie de la doctrine est ésotérique, voilée pour les ignorants par des formules, des signes et des nombres dont les initiés ou okkal possèdent seuls la clef. Peine de mort est prononcée contre celui qui révélerait les cérémonies mystérieuses célébrées sur les « hauts-lieux » devant un veau sacré.

Les premiers préceptes moraux inculqués aux Druzcs sont la véracité et la solidarité : ils se doivent naturellement une parole sincère et des actes de bon vouloir. Envers les étrangers ils n'ont pas la même obligation ; ils peuvent même les tuer sans crime, si leur mort est nécessaire à la cause nationale ; cependant ils se distinguent en général de tous leurs voisins par une plus grande droiture, plus de dignité dans les manières, une cordialité plus durable, un langage moins affecté. Ils sont généralement très sobres, vêtus avec goût, mais sans ostentation, discrets dans leur langage, et se donnent respectueusement les uns aux autres le titre de cheïkli : ils tiennent à devoir d'être les meilleurs, puisqu'ils sont les élus. Nulle part chez les Orientaux les femmes ne sont plus respectées; leurs droits dans le mariage et comme propriétaires en font les égales des hommes ; par l'intruction, elles sont en général les supérieures, car presque toutes connaissent au moins la lecture et l'écriture et font partie de la classe des « savants » ou initiés. Les familles, strictement monogames, se limitent à un certain nombre d'enfants : la coutume ne permet pas à l'homme opulent d'avoir plus de quatre filles, au pauvre d'en élever plus de deux ; il ne faut pas que les soucis domestiques empêchent la femme de vaquer à ses devoirs civils et à ses prières. L'influence politique des Druzes dépasse de beaucoup les limites de la tribu ; les émirs des « Unitaires » ont parmi leurs sujets des paysans de sectes différentes, qu'ils traitent d'ailleurs avec beaucoup de modération. Très vaillants, les Druzes n'ont pas, à nombre égal, d'ennemis dont ils ne puissent d'avance se dire les vainqueurs*.

Parmi les sectes non chrétiennes de la Syrie, les Métouali, qui vivent

* Silvestre de Sacy, Exposé de la religion des Dnues; — Guys, La nation druse, son histoire sa religion ; — H. Petermaun, Reisen in Orient, — >VolIT, Die Drusen und ihre Vorlàufer.

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