IX
elle s'est graduellement portée vers l'ouest, dans la direction du promontoire qui forme la saillie la plus aiguë du littoral au nord du mont Garmel. Pourtant la côte est mal abritée dans ces parages, et les navires, mouillés dans la rade ont fréquemment à souffrir des gros temps. La ville, non enfermée dans une enceinte, longe la mer sur plusieurs kilomètres, et ses quartiers se prolongent dans l'intérieur sur les premières pentes des collines; plus loin, des villas par centaines sont parsemées sur les hauteurs, au milieu des jardins et des bouquets de palmiers. Du côté de l'ouest, des dunes de sable rouge empiètent sur les jardins; les monticules ne sont complètement arrêtés qu'au sud, là où se pressent les fûts des grands pins, bruissant au vent de la mer : cette c( sapinoie », ainsi que la nomme Guillaume de Tyr, l'historien des croisades, est la gloire de Beïrout et lui a valu probablement son nom. Au milieu du cercle de maisons et de cultures qui entoure la forêt, on pourrait se croire en pleine solitude : le bruit de la cité se confond avec celui de la houle lointaine. Il est probable que tout le massif de Beirout au sud des sables fut une ile jadis^
Comme Smyrne, Beïrout a déjà pris un aspect presque européen. Sa . colonie étrangère est considérable, et des milliers de Levantins, de Grecs, de Syriens même, ressemblent 'aux Occidentaux pour le costume et le langage; une moitié de la population se compose de chrétiens appartenant à diverses sectes, Maronites et Latins, Arméniens unis. Grecs orthodoxes et catholiques, protestants de toute dénomination. Dans les rues, les voitures élégantes croisent les convois de chameaux; sur la route ce française », qui gravit par des rampes faciles les escarpements de la montagne, passent les diligences et les chars, tandis que sur les sentiers poudreux qui serpentent à côté du chemin, se suivent les ânes et les mulets de charge. La population a quadruplé depuis le milieu du siècle. Beïrout, port de Damas, reçoit toutes les denrées des villages étages par centaines sur les terrasses du Liban, le <( vin d'or », les fruits, les laines et ce que la maladie des vers à soie laisse encore de cocons et de soies grèges « barathines » aux éleveurs de la montagne*. L'importation des marchandises étrangères' n'a cessé de
^ Prutz, Auê Phônizicn.
' Production sëricicole de la Syrie en 1877 : i 925000 kilogrammes de cocons.
140000 )> de soies grèges.
* Valeur des échanges à Beïrout en 1878 : Importation, 24 250 000 francs.
Exportation, 32 500 000 »
Houyement des navires dans le port en 1879 :
392 bateaux à vapeur, jaugeant 201 420 tonneaux. 2500 » à voile » 62 000 »
Ensemble 2692 navires, jaugeant 353 420 tonneaux.
BElBOUT. 77»
s'acci>o!tre; dans le commerce extérieui', une part à peu près égale pour le tonnage des navires appartient aux trois marines de l'Angleterre, de la France et de l'Austro-Hongrie. L'augmentation du trafic ne pei-met plus aux marins de se contenter de la rade ouvcrie où mouillent les bâtiments, exposés à la fatigue du roulis et prives des engins modernes qui facilitent le déchargement. Un nouveau port est devenu indispensable; d'après le projet élaboré par M. de Perthuis, une partie considérable de la rive actuelle avec ses criques rocheuses et ses écueils serait remblayée, et des
môles, appuyés sur le terre-plein, suffiraient pour i-eccvoir un tonnage annuel d'environ 200000 tonnes'.
L'influence européenne se manifeste à Beïrout autant par les écoles que par te commerce. Fameuse à l'époque romaine par son univcrsiLc de droit, Béryte l'est aujourd'hui par ses établissements d'instruction, qu'ont fondés les diverses communautés religieuses, aidées par les subsides envoyés de l'étranger : deux de ces collèges, pourvus d'obser\'atoircs, de musées, d'ateliers, d'imprimeries, prétendent au titre d'universités et se sont annexé des écoles de médecine. Le collège américain s'élève en dehors de la ville, sur le cap occidental, qui domine la rade de Beïrout et la côte dé-
< Lochnia, BeitrSge iur Keitnlnîu der Levante.
chiquetée en péninsules rocheuses; le collège des Jésuites dresse au centre de la cité ses constructions énormes. Presque tout est moderne à Beïrout; de l'antique ne se voient plus que des fragments : pavés, colonnes, sarcophages; il n'existe de restes curieux des temps phéniciens qu'au défilé voisin de l'embouchure du Nahr-el-Kelb, où se succèdent des bas-reliefs et des inscriptions de tous les âges. Un aqueduc nouvellement construit amène à Beïrout une partie de la rivière. Les archéologues ont retrouvé quel-, ques vestiges d'un autre canal, qui traversait le golfe sur une double ou' triple rangée d'arcades; les travaux hydrauliques modernes ont fait découvrir en 1878, sur la rive droite du Nalir-el-Kelb, de précieuses inscriptions cunéiformes, énumérant les provinces soumises à Nabuchodonosor. A Test de la cité, sur un contrefort du Liban que contourne la vallée profonde du Nahr, a Deïr-el-Kalah, subsistent les restes d'un temple considérable de l'époque gréco-romaine, bâti évidemment sur les fondations d'un sanctuaire phénicien, dont l'enceinte est reconnaissable à ses blocs énormes de plusieurs mètres de hauteur.
Deïr-el-Kamar, la capitale du pays druze, et peuplée cependant de chrétiens, est située dans le cœur de la montagne, sur une terrasse haute d'environ 900 mètres ; elle domine à une grande élévation le cours du Nahrel-Kadi ou Nahr-ed-Damour, qui va se jeter dans la Méditerranée entre Beïrout et Saïda. Le « Couvent de la Lune », — car tel est le sens du nom de Deïr-cl-Kamar, dû sans doute à une église de la Vierge, que symbolise toujours le croissant*, — n'est pas une ville, mais plutôt un groupe de villages et de hameaux épars sur les terrasses au-dessus de merveilleux jardins suspendus que soutiennent des gradins taillés et maçonnés au flanc de la montagne. Les femmes de Deïr-el-Kamar s'occupent surtout du tissage des étoffes, et les chefs druzes leur demandent ces robes de soie brochées d'or qu'ils revêtent les jours de grande cérémonie. Au sud, de l'autre côté d'un ravin, une roche escarpée porte le Bcïl-cd-Din ou Bteddin, palais qu'habitait le fameux Béchir, souverain presque indépendant des Druzesjusqu'à l'arrivée d'Ibrahim-pacha dans le pays, en 1859. Cette résidence, qui appartient de nos jours au gouverneur du Liban, est un des édifices mauresques les plus remarquables par la légèreté des arcatelles, l'élégance des dômes, la variété des constructions superposées en escaliers, chacune avec ses tours, ses galeries et ses jardins.
Au sud de Beïrout se succèdent deux villes qui, toutes proportions gar^ dées entre l'ère ancienne et Tépoque contemporaine, eurent jadis un rôle
I Chauvet et Isambert, Itinéraire de VOrient,
BEIROUT, DElR-EL-KAHAR, SIDON. 7M
î'mmense dans le commerce du monde. L'une et l'aulre, Sidon et Tyr, Saïda et Sour, également ruinées, ne sont plus que d'humbles cités. Sidon, enfermée dans une enceinte délabrée, n'a plus même de port, si ce n'est pour les barques des Arabes. Le bassin du nord est envasé, et les enfants, dit M. Guérin, le travci^ sent en se jouant: c'était un véritable dock, limité de deux côtés par des rodiers et des écueils, et au nord-est par un pont de neuf arcades ogivales qui rattache au continent le pittoresque « château de la Mer » ou Kalal-el-Babi-.
11 communiquait par un détroit, presque comblé de nos jours, avec le port du sud, trop exposé mainte nant aux vents du large pour que les navires viennent y mouiller. La ville moderne, où Hétoualis, Ma roniles. Grecs, levantins et Juifs vivent à cdté des I musulmans sunnites, esl en grande partie construite des débris de l'ancienne un polit musée se trouM, dans ie khan « français > qui s'élève près de la plage du port septentrional, et qui fut, au dix-scplième siècle, l'entrepôt du commerce de la France en
Syrie. Si l'ancienne métropole du vaste empire colonial des Phéniciens n'a plus de monuments, du moins est-elle, comme aux temps d'autrefois, « Sidon la Fleurie »; aucune autre ville syrienne, si ce n'est peutêtre Damas, n'est entourée de plus beaux jardins, nulle n'a de plus belles fleurs et de meilleurs fruits ; depuis quelques années, Sidon fait concur-
rence à Jaffa pour la production des oranges : Thectare de jardins est estimé à la valeur moyenne de 15000 à 18000 francs. G*cst en dehors de la ville, dans la nécropole qui s'étend au sud-est, à la base des coteaux calcaires, que se trouvent les restes les plus curieux de l'antique Sidon, puits, caveaux et sarcophages : un de ces tombeaux, celui du roi Echmounazar, de style purement égyptien, a mérité d'éti*e transporté au Louvre par sa précieuse inscription phénicienne. Dans le- voisinage immédiat, sur les plages qui se prolongent au nord et au sud, s'élèvent, en amas énormes, des couches de coquillages laissées par les fabricants de pourpre, jadis les plus fameux et les plus riches représentants de l'industrie sidonienne. Un tas composé uniquement de coquilles de murex truncuhis^ qui servait à teindre les étoffes grossières, n'a pas moins de 120 mètres de longueur sur une hauteur de 7 à 8 mètres; d'autres amoncellements, fort nombreux, consistent en débris de murex brandaris et purpura hemmUyma^ qu'on employait pour la teinture des tissus somptueux. Une ville située au nord de Sidon , sur une plage de sable fin, avait pris le nom de Porphyrion ou <c Cité de la Pourpre » , à cause de ses teintureries * : c'est la côte sur laquelle, d'après juifs et musulmans de la Syrie méridionale, le prophète Jonas aurait été vomi par la baleine ; de là le nom de Khan-Nebi-Younas donné au village voisin. Quand le grand commerce maritime de Sidon fut en décadence, l'activité des Sidoniens se tourna vers l'industrie, et ils y devinrent les premiers du monde : c'est ainsi que Venise chercha une compensation à la perte de son trafic avec l'Orient*. « Habiles en toutes choses, » suivant l'expression d'Homère, les Sidoniens étaient aussi fort adroits dans l'art de fabriquer le verre, comme le furent plus tard les Vénitiens : leurs usines se trouvaient dans la ville de Sarepta ou de la <c Fusion », située à trois heures de marche vers le sud. Le village moderne de Sarfend est voisin des ruines.
Tyr, la « fille de Sidon » et sa rivale, est encore plus déchue : on n'y reconnaît plus la puissante capitale fondée par Baal lui-môme. Elle n'oc^ cupe qu'une petite partie de l'ilot rocheux qui résista dix ans aux Assyriens de Salmanasar et de Souryakin, treize années à Nabuchodonosor, et qui tint Alexandre arrêté pendant sept mois. A l'ouest de cette ile, qui a probablement valu à la cite son nom de Tyr ou <( Rocher », quelques débris qu'on aperçoit sous les eaux transparentes seraient les restes d'une
< Gaillardot; Robinson; deSaulcy.
> Ernest Desjardins, Notée manuscrites.
SIDON, TÏ8, PALKO-TÏR. 183
ancienne ville bâtie sur une lerrasse de remblais que les vagues ont démolie dans une lempèle; peut-^lre y aurail-il eu aussi quelque phénomène d'affaissement. Au nord, à un kilomètre environ, se montre un écaeil, rattaché jadis à Tyr par une digue dont on ne voit plus les vestiges. Au sud, le mdle, qui reliait
d'autres îlots en un rem «• « — nm.
part continu et qui se prolongeait dans la direc tion du Ras-el-Abiad ou » cap Blanc », a disparu également. Mais la chaussée que construisit Alcxan dre pour rattacher l'île à la terre ferme existe tou jours, grâce aux flots et aux vents qui, de part et d'autre, ont apporté des sables pour la consolider l'isthme a maintenant 600 mètres de largeur dans sa partie la plus étroite, et çàet là.les sables s'y élèvent en monticules. De la cité continentale , Paleo-Tyr , qui se prolongeait entre les collines et le littoral sur une longueur de 12 kilomètres du nord au sud, entre la bouche du Leontès cl les magnifiques sources ^'^ E3 ^^ ^3
de Kas-el-Am ou « Tête de , . „^
l'Eau », il ne reste phis un » ■ la.
seul édïGce, si ce n'est des
tombeaux, effondrés pour la plupart. L'un d'eus est désigné comme le « sépulcre d'Hiram » : la légende, en effet, devait trouver dans l'ancienne Tyr au moins une pierre qui rappelât le nom du roi constructeur dont la mémoire préside encore aux assemblées des « maçons » désireux de reconstruire le monde. De même, elle indique comme « puits de Salomon » des réservoirs antiques dans lesquels se déversent les eaux abondantes du
784 ISOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
Ras-el-Aïn pour so ramifier dans les mille canaux de la plaine; elles alimentaient jadis un aqueduc, maintenant en débris, qui se dirigeait au nord vers la butte ou tell Maachouk, et s'y bifurquait. L*un des bras pénétrait dans la ville insulaire : deux sources qui jaillissent près de Sour, dans risthme sablonneux, sont probablement en communication souterraine avec les puits de Salomon. Quoique petite, la Tyr actuelle, habitée par Sunnites, Métoualis, Juifs et Grecs des deux rites, est une ville assez prospère; son havre, simple crique de l'ancien port septentrional, fait un certain commerce de coton et de tabac. Des fouilles entreprises en 1874 dans les ruines de l'ancienne cathédrale pour y chercher la tombe de Frédéric Barberoussc ont ramené de magnifiques colonnes simples et géminées en granit et en syénite égyptien.
Le bassin du Léon tes ou Kasimiyeh, dont les exportations se font encore par l'échelle de Tyr, n'a point de ville dans sa partie inférieure. 11 faut remonter jusque dans la dépression de la Bekaâ, et même en dehors de la région des sources du Leîtani, avant d'atteindre des agglomérations urbaines. La principale, pour le nombre, l'activité industrielle et commerciale des habitants, est Zahleh, ville de chrétiens syriaques et grecs, bâtie en amphithéâtre sur les pentes d'une colline que partage la chute d'un torrent; au nord, les escarpements se redressent vers le Djebel Sannin; le nom de la ville rappelle un « glissement » du sol qui la fit descendre d'un niveau supérieur'. Des vignobles entourent Zahleh, et dans la plaine voisine tous les ruisseaux sont bordés de peupliers. Lieu d'étape intermédiaire entre Beïrout et Damas, Zahleh est habitée par de nombreux muletiers et convoyeurs, qui jouissent Ae la confiance universelle.
Baalbek n'est pas, ainsi que mainte description porterait à le croire, un simple débris de temple se dressant au milieu du désert : c'est une petite ville, ayant même un khan pour les Arabes, un hôtel et un télégraphe pour les voyageurs européens ; un mur d'environ trois kilomètres entoure quelques centaines de maisons où vivent, comme dans les autres villes dû la Syrie, des communautés appartenant à des religions diverses. Quoique les guerres et l'oppression expliquent suflisamment la décadence de Baalbek, comme de tant d'autres cités de l'Asie turque, on s'étonne pourtant qu'une ville aussi heureusement située, dans cette région favorisée de la Cœlé-Syrie, sur le seuil de partage à peine marqué qui sépare le bassin du Leîtani et celui de l'Oronte, n'ait pas gardé une population plus considérable, un mouvement commercial plus actif. Sans nul doute, Baalbek
1 Michaud et Poujoulat, Correspondance ctOrient.
ZAniEH, BÂALBEK. 785
reprendra son rang parmi les villes de la Syrie ; les anciennes terrasses de culture que Ton aperçoit sur les pentes des environs n'attendent que les cultivateurs pour verdoyer et refleurir; une partie de la plaine appartient déjà à des spéculateurs européens qui y font cultiver les céréales, les fèves, les cotonniers, la vigne. Une route carrossable, embranchement du chemin de Beïrout à Damas, rattachera bientôt Baalbek à la Médilerranée\ Les monuments ruinés qui font la gloire de la cité du Soleil s'élèvent à Touest. Un temple circulaire très dégradé se dresse isolément dans la plaine; plus loin, tous les autres édifices, temple du Soleil, temple de Jupiter, propylées, murs cyclopéens, se trouvent réunis. « Ce sont les plus belles ruines peut-être qui existent au monde ! ' » Ce qui reste est peu de chose en comparaison de ce que les tremblements de terre et les hommes ont renversé; les fûts gisant épars sur les dalles sont plus nombreux que les colonnes qui portent encore dans Tair bleu leurs chapiteaux corinthiens et leurs entablements; mais ces débris sont d'une grandeur imposante. On admire la beauté des proportions, la hauteur des colonnes, la richesse, peut-être un peu lourde, des sculptures ; mais, devant les murs cyclopéens, on reste confondu à la vue des blocs que le travail de l'homme a pu mettre en œuvre. Ces masses sont uniques en Asie par leurs prodigieuses dimensions. On s'étonne que des milliers de travailleurs, même aidés de machines, aient pu se grouper par escouades de traction assez bien ordonnées pour soulever, transporter, mettre en place de pareilles pierres. Les assises présentent des blocs monolithes ayant jusqu'à 22 mètres de longueur sur plusieurs mètixîs de largeur et d'épaisseur; il en est dont la contenance a été évaluée à plus de 500 mètres cubes et le poids à 800 tonnes'. Une seule pierre, que l'on montre encore dans la carrière, à un kilomètre de distance, et qui était sans doute destinée à servir de soubassement dans la colonnade intérieure, est de 45â mètres cubes et son poids dépasse 1000 tonnes; un obélisque défectueux, resté dans une autre carrière, a plus de 30 mètres de longueur ! Le plus grand menhir de la Bretagne, à Loc Maria ker, ne pesait que 250 tonnes*, pas même un quart du bloc taillé dans la carrière de Syrie : le seul dolmen de l'Europe qui dépasse les monolithes de Baalbek est celui d'Ântequera, cubant 945 mètres : le bloc erratique sur lequel est dressée la statue équestre de Pierre le Grand pèse environ 1500 tonnes. Que sont, en comparaison de ces
^ LoTett Cameran, Our Higkway to India.
* Lortet, Tour du Monde, 2* semestre 1882.
' Sepp, Geographtsche GeselUcha/i zu Mûnchen^ 1875.
* GaJiriel de Mortillet, Le Préhiêtorique.
masses gigantesques, transportées sans'Taide d'autres engins que les câbles, leviers et rouleaux, les énormes cubes de béton amoncelés dans nos brise-lames * ?
Damas, dont la position stratégique et commerciale est analogue à celle de Baalbek, n'a pas décliné comme la ville de la Bekaâ. Jadis inférieure à la seule Antioche, elle est maintenant la première cité de la Syrie; dans l'Asie turque, elle n'est dépassée en population que par Smyrne : aussi lui donnet-on le nom d'Ech-Cham ou « la Syrie », comme si toute la province s'y trouvait concentrée. Elle occupe une plaine très fertile, admirablement arrosée^ précisément en face de la brèche qui sépare le Hermon de l'Anti- Liban; par la Bekaâ, elle commande toutes les positions du nord et du centre, d'un côté par le versant de l'Oronte, de l'autre par celui du Leontès. « Damas est l'œil de l'Orient, » disait l'empereur Julien. Mais, tout en dominant stratégiquement la région du littoral et en lui servant d'intermédiaire pour le commerce avec les conflns du désert et la Mésopotamie, Damas occupe une situation indépendante et peut se suffire, même quand ses communications avec la mer se trouvent interrompues. Pendant les guerres des Croisades, elle fut vainement attaquée par les Européens et ne les admit en qualité d'alliés que pendant un petit nombre d'années. Elle fut la résidence de Salah-ed-Din et deMelek-cd-DhaherBibars, les deux illustres adversaires des Croisés, et leurs tombeaux se voient encore dans le voisinage de la grande mosquée. A cette époque, Damas était une ville savante, fameuse par son école de médecine.
Ech-Cham se vante d'être la cité la plus ancienne du monde; quoi qu'il en soit, elle figure déjà sur la liste du pylône de Karnak parmi les cités soumises à Toutmès III, il y a bientôt trente-huit siècles*. Suivant la légende arabe, le sol de la plaine a fourni la « terre vierge » ou « rouge » dont a été formé le premier homme et dont les vertus médicinales seraient toujours merveilleuses; les jardins embaumés qui entourent la ville étaient le paradis; près de là coula le sang d'Abel et fut construite l'arche do Noé. On montre encore la maison d'Abraham, et les juifs de Damas se rendent chaque samedi à la synagogue érigée sur le tombeau d'Élie. Si importante dans l'histoire de la religion juive et de la religion musulmane^
* Villes du Liban et de l'Ânti-Liban, avec leur population approximative :
Beïrout SOOOOhab
Tripoli avec El-Mina 24 000 »
Zahlch 13 000 »
Saïda (Sidon) 9 500 »
Deïr-et-Kamar 8 000 »
Djebaïl (Byblos) 8 000 hab
Sour (Tyr) 5 000 «
Baalbek 4 500 »
Bcharreb 3 000 »
Batroun (Botrys) 2 000 »
« Mariette; — Ernest Desjardins, ^'oles manuscrites.
DAKAS. 789
Damas ne l'est pas moins dans le développement du christianisme, car c'est là que Paul se conyertit à la foi nouvelle el commença l'apostolat tpii devait avoir de si grandes conséquences pour le monde : on désigne, — en deux endroits, ii est vrai, — le Heu précis où se fit l'illumination soudaine qui transforma l'aixlcnt persécuteur en apôtre zélé. Une caverne des Sept Dormants s'ouvre dans la montagne voisine. Damas participe aussi à la sainteté de la Mecque et de Médine, car c'est là que se forme tous tes ans la plus grande caravane de pèlerins vers les villes sacrées; des milliers de
fidèles accompagnent le chameau sacré qui porte à la Kaaba les cadeaux du sultan.
La vue de Damas est une des merveilles de l'Orient. Des hauteurs qui la dominent au nord et à l'ouest, elle apparaît blanche et rose au milieu de la verdure; ses faubourgs, se prolongeant au loin entre les jardins, sont cachés çà et là par les massifs de grands arbres; quelques nappes d'eau étincellent sous les palmiers. Hais le contraste est soudain quand on pénètre dans les rues tortueuses. Comme dans les autres villes d'Orient, les maisons, même les plus somptueuses, ne sont belles qu'à l'inlérieur, autour des eaux jaillissantes et des parterres fleuris. La cité proprement dite, occupée à l'angle nord-occidental par un château quadrangulaire, a la forme d'un ovale dont le grand axe est dirigé de l'est à l'ouest ; elle
est traversée dans ce sens par une longue rue, la « Voie Droite », qui a remplacé une superbe avenue de colonnes construite à l'époque romaine. Elle est encore l'artère du commerce, mais les rues tortueuses qui s'y rattachent sont presque désertes; la nuit, les divers quartiers sont séparés par des portes qui les transforment en autant de villes distinctes*. Au nord le faubourg d'El-Amara se ramifie sur la rive opposée de la principale branche du fiarada ; au sud, un autre faubourg plus considérable, le Meïdan, se prolonge à plus de deux kilomètres sur la route de la Mecque. Le principal édifice de Damas est la « grande mosquée », ancienne basilique romaine, dont il reste quelques colonnes, les unes isolées, les autres engagées dans les constructions de la mosquée et des bazars environnants. Quoique les chrétiens aient à peine depuis quelques années la permission d'entrer dans cet édifice, ils en parlent avec beaucoup de vénération, car il fut leur église, et quelques-uns de leurs saints y reposent, entre autres, disent-ils, Jean et Zacharie. L'un des trois minarets de la mosquée s'appelle la « tour de Jésus », et c'est là, selon l'opinion des Damasquins, qu'au jugement dernier se tiendra le « Fils de l'Homme » pour faire comparaître devant lui' les vivants et les morts. Ces hauts minarets de la mosquée des Ommiades, célèbres dans l'histoire de l'architecture, sont les modèles imités à Séville pour la Giralda, à Venise pour le campanile de Saint-Marc, à Crémone pour le Torrazzo*.
Damas est pour la Syrie centrale l'entrepôt nécessaire comme Alep pour la Syrie du nord. Cinq ou six caravanes en partent chaque année pour Bagdad; d'autres se rendent à Biredjik, à Rakka, à fiassora, dans le Nedjed et autres contrées de l'Arabie. Mais parmi les marchandises transportées il en est peu qui soient ducs à l'industrie damasquine.* Quelques fabriques de soieries, dont les produits sont des plus appréciés en Orient, des ateliers de bijouterie pour les filigranes d'or, des selleries nombreuses, telles sont les manufactures locales. Depuis le passage de Tamerlan, qui massacra presque tous les habitants, en 1401, Ech-Cham n'a plus d'armuriers; les <c lames de Damas », si renommées après les premiers siècles de la domination arabe, se voient plus souvent dans les bazars du Caire que dans ceux de la cité syrienne; mais c'est dans les palais de Damas et d'Alep que l'on trouve peut-être les plus belles céramiques anciennes de la Chine, importées au moyen âge par les marchands de la Bactriane ; à cet égard, la Syrie serait même plus riche que le « royaume fleuri' ». L'es-
* Air. von Kremcr, KuUurgeschiclUe dct OrienU,
* Sepp, Geographitche GeselUcha/t tu Mûnchen, 1875. ^ Lortet, La Syrie daujowrdCkid.
DAMAS, SALAHIYEIl. 791
sence de roses du paradis damasquin, si fameuse jadis, ne se prépare plus sur les bords du Barada, depuis que les chèvres ont brouté les buissons de roses sur le Liban ; la supériorité pour la préparation du précieux attar appartient aux versants méridionaux des Balkans et au Fayoum d'Egypte. Les communautés religieuses de Damas, aussi distinctes que si elles étaient de nations différentes, — ce qui, du reste, est vrai pour la plupart d'entre elles, — se partagent les professions et les industries. Les Juifs, d'autre origine que les Spanioles qui habitent les villes de la côte et que les Hébreux d'Allemagne et de Russie récemment immigrés en Palestine, descendent directement des Beni-Israel de la Terre Promise. Les chrétiens, trois fois plus nombreux, ne présentent aucune cohésion, cl, lors des massacres de 1860, ils se laissèrent presque tous égorger sans résistance; seuls les (( Grecs » arabes se défendirent vaillamment. Malgré le fanatisme des musulmans, les étrangers qui visitent chaque année Damas au nombre de plusieurs centaines, n'ont point d'insultes à redouter et se promènent sans crainte dans les bazars et les faubourgs. Plusieurs écoles du gouvernement, telles que l'institut militaire et l'école des arts et métiers, sont dirigées par des Européens *.
Salahiyeh, long faubourg qui s'élève sur les premières pentes du Djebel Kasioum, au nord de la plaine, peut être considérée comme une ville distincte; son extrémité méridionale, la plus rapprochée de Damas, en est à 2 kilomètres. Élevée au-dessus du brouillard qui rampe quelquefois sur la campagne humide, Salahiyeh est plus salubre que la cité ; les principales écoles s'y trouvaient autrefois; de nos jours, la plupart des Européens y résident; d'autres vont, plus loin dans la montagne, s'établir à Bloudan, sur la pente de l'une des principales cimes de l'Ànti-Liban. En bas, on voit dans toute son étendue la merveilleuse plaine. Tout ce que la terre peut contenir de désirable et de beau, l'Arabe se l'imagine réuni dans le nom magique d'El-<îouta, le vaste jardin qui entoure Damas. D'après les Orientaux, les eaux d'irrigation se diviseraient en sept fleuves et en trois cent soixante-cinq canaux répandant la fécondité dans trente mille jardins.
* Population de Damas par religions, en nombres approximatifs :
Musulmans sunnites 125 000
Mélouali 4 000
Chrétiens grecs. 7 000
)> grecs-unis 7 000
» syriens et autres 3 000
Juifs 6000
Divers 8 000
Ensemble i 60 000
792 NOUVELLE GËOGRAPHIE UiNIYERSELLE.
Grâce à l'abondance de l'eau et au mélange des climats produit par le voisinage des fraîches montagnes et celui du désert brûlant, les flores diverses se trouvent réunies, et forment les massifs les plus charmants : les chênes et les noyers s'élèvent à côté des oliviers et des cyprès; au-dessous des palmiers, au-dessus des buissons de roses, les pommiers étalent leur branchage. Les prunes de Damas sont les fruits les plus renommés de l'immense jardin \
A l'orient de Damas, non loin du grand marais Bahr-el-Ateîbeh, le village de Harran-el-Aouamid ou « Harran des Colonnes », aurait été jadis une ville importante, que des commentateurs de la Bible identifient avec la cité où vécut Abraham*. Mais c'est plus à l'orient, au milieu des solitudes du Hamad, que s'élèvent les grandes ruines. L'antique Tadmor, lieu d'étape dans le désert entre Damas et l'Euphrate, a gardé le nom sous lequel elle apparaît pour la première fois dans l'histoire, aux temps d'Hiram et de Salomon : l'appellation de Palmyre n'est qu'une traduction latine, ignorée des indigènes. La grande cité n'est plus; le pauvre hameau qui lui succède est caché dans les ruines d'un temple dont on barre la porte pendant la nuit pour se garder des Bédouins rôdeurs; mais au douzième siècle, lors du voyage de Benjamin de Tudèle, la population, comprenant deux mille marchands juifs, était encore considérable. La cité des Odeînath et de Zénobie n'est plus qu'une étroite oasis que l'on atteint en cheminant dans le lit desséché des ouadi ; il faut même faire une provision d'eau pour la traversée des espaces desséchés. On ne pourrait comprendre la fortune prodigieuse de Palmyre à l'époque ou son empire s'étendait sur la Syrie» l'Asie Mineure, la Mésopotamie, si des sources en abondance n*avaient alimenté la ville, si une rivière n'avait arrosé ses campagnes. Ptolémée dit, en effet, qu'un cours d'eau pareil au Chrysorrhoas, — le Bai^ada de Damas, — passait à côté des temples, et jusqu'au dixième et au douzième siècle des auteurs parlent des eaux courantes de Palmyre, de ses vergers et de ses champs. Encore au milieu du siècle dernier, le voyageur anglais Wood vit à Tadmor deux petits ruisseaux, mais l'eau en était devenue sulfureuse et l'on ne pouvait la boire qu'en la laissant reposer \ De nos jours, un seul ruisselet coule au sud de la ville et va se perdre au pied de collines crayeuses : évidemment le sol s'est desséché; le désert s'est agrandi ; la cité bruyante n'est plus qu'une vaste nécropole. En 1691, des voyageurs anglais la découvraient, après l'avoir cherchée treize ans» et
I Barth, Dos Becken de» MHielmeeret.
^ Bcke ; - Mrs Beke, Jacob*i Flight, ^ Autland, 5 noT. 1877.
PALMYRE, VILLES DU HAOi'RAN. 795
longtemps après eux il fut encore difficile de l'atteindre à travers les solitudes. C'est avec émotion que les premiers explorateurs virent tout à coup, après la longue traversée des sables, des argiles, des rochers nus, se dresser la merveilleuse colonnade de Palmyre.
Palmyre était la ville des colonnes, et maintenant encore, quoique la plupart, renversées par les tremblements de terre, présentent avec leurs soubassements, leurs fûts, leurs chapiteaux entremêlés, l'aspect d'une moraine de marbre, l'horizon de Tadmor parait de toutes parts borné par des colonnes. Des quatre cents qui ornaient le temple du Soleil, cinquante sont encore debout; des quinze cents qui formaient la grande avenue centrale, se prolongeant entre les palais sur une longueur de 1200 mètres, on en voit encore cent cinquante, mais il n'existe plus une seule des statues que soutenaient des consoles appliquées sur les colonnes. I^es tombeaux sont nombreux et Ton y a trouvé beaucoup d'inscriptions en langue araméenne, peu différente du syriaque moderne; quelques-unes sont bilingues, à la fois grecques et palrayrènes *.
Au sud de Damas, dans la région duTrans-Jôurdain, toutes les anciennes cités sont, comme Tadmor, tombées à l'état de hameaux ou de ruines. Pourtant les villes s'élevaient autrefois par centaines dans cette région que parcourent maintenant les Arabes et où les Druzes ont fondé un assez grand nombre de villages. En mainte solitude on voit se dresser des colonnades* des arcs de triomphe, des tombeaux comme ceux de Palmyre; les monuments des premiers siècles du christianisme y sont à peine moins nombreux que dans la Syrie du nord. A l'ouest du Haouran se succèdent les cités abandonnées, groupes de beaux édifices, avec portes et fenêtres en pierres sculptées ", auxquels ne manquent même pas çà et là quelques toitures; on dirait que les habitants les ont à peine quittés : El-Mousmiyeh, Chakka, Chouhba ne sont que des ruines; Kanavat, Soueïdeh sont d'humbles Villages entourés de débris superbes ; la vigne n'y est plus cultivée, mais les coteaux environnants sont encore ceints des terrasses où les pampres s'enroulaient aux branches des arbres fruitiers. Plus loin, Bosra, la Bostra des Romains, située près de l'angle sud-occidental du Djebel- Ilaouran, sur un oued tributaire du Jourdain par le Yarmouk, ressemble à une capitale, grâce à la masse puissante de son château fort arabe, à ses remparts et à ses mosquées; théâtre, arcs de triomphe, naumachie, portiques, restes de palais se montrent dans l'enceinte presque
* De Vogtlé, Imcripiiom êétnitiques.
* Wetzstein, Reisebericht iUfer Hauran vnd die Traehofien,
7» NOUVELLb: GËOGRAPlIfE UNIVERSELLE.
déserte et les débris imposants d'une cathédrale dominent les masures de quelques familles de Bédouins. A l'ouest, près de Dcrat, l'ancienne Edreï, toute une ville souterraine, explorée par Wetzstein, est creusée dans la roche. Au delà, sur le plateau qui domine la berge orientale de la vallée du Jourdain, Oumm-Keîs (Mkeïs), l'ancienne Gadara, montre toujoure les restes d'une de ces « rues droites » ou colonnades que l'on re-
M-50 [:.td»P^r,.
trouve en tant de cités syriennes des premiers temps de l'ère vulgaire, de Porapcïopolis à Tadmor. Djerach, la Gerasa des Romains, au nord de la haute vallée du torrent de Jabok, est, après Paimyrc, la ville du désert dont les rues droites, les places et les édifices se sont le mieux conseil vés. Celte avenue, croisée de distance en distance par d'autres voies que bordaient aussi des cotonnades et des statues, a plus d'un kilomètre et l'on y voit encore plus de deux cents colonnes, verticales ou penchées.
BOSRA, DJERACH, AMMAN, MACHITA, GALLIRHOÉ. 7Û5
La ville moderne de la contrée transjordane, £s-Salt, fut aussi probablement une antique cité, la Ramoth-Galaad des Hébreux. Chef-lieu du district de Bclka et résidence d'une garnison turque, elle est située sur les pentes méridionales du massif de Djebel-Ocha, qui domine toute la contrée.
Vers les sources du torrent de Jabok, les ruines d'Amman rappellent l'ancien royaume des Ammonites, ennemis héréditaires des Hébreux. En cet endroit s'élevait la capitale, Rabbath-Ammon , que les Romains nommèrent Philadelphie. Peu de forteresses ont une situation plus fière que l'ancienne citadelle des Ammonites, roc isolé de tous côtés par la nature, excepté au nord-ouest, où les escarpements ont été taillés par la main de l'homme. Au sud du château s'étendait la ville proprement dite, au bord d'un ouadi, et sur la rive opposée, regardant la cité et les rochers de la forteresse, s'arrondissent les gradins d'un théâtre, un des plus grands et des mieux conservés qu'aient laissés les Romains. De malheureux Tcherkesses, déportés dans ce pays dont le climat est si différent de celui de leur pairie, campent dans les bas-fonds environnants. '* Hesban, l'ancienne Hesbon des Amorites, souvent en guerre avec les Hébreux, n'a plus que des ruines informes, mais à l'orient, dans la même région du plateau, se trouvait la cité de Ziza, remarquable par ses grandes citernes et ses puits d'ensilage. Près de là, sur la route des Hadji, Tristram a découvert les restes somptueux d'un palais isolé que les Arabes appellent Machita et dont les bâtisseurs sont inconnus. Les sculptures de la façade, d'une richesse étonnante, encore plus variées que celles de l'Alhambra, sont attribuées par Fergusson aux Sassauides : Ghosroès aurait fait élever ce palais au commencement du septième siècle, lors de ses expéditions victorieuses en Syrie et en Egypte ^ Machita n'est pas éloigné des sources du Zaïn-Merka, profond ouadi qui, dans le voisinage de la mer Morte, reçoit les eaux thermales sulfureuses de Callirhoé, ainsi nommées par Hérode. Les cascatelles fumantes des sources brillent entre les lauriers-roses et se réunissent en un ruisselet ombragé de palmiers. Les concrétions déposées par l'e^u s'appuient à la falaise en terrasses : l'une d'elles n'a pas moins de 50 mètres d'épaisseur et des troncs de palmiers s'y sont pétrifiés. Une flore spéciale croit dans le voisinage des fontaines, dont la température varie de 65 à 70 degrés centigrades. Jadis une digue de basalte barrait la vallée ; le ruisseau thermal a dû la contourner par une cluse d'érosion.
La capitale des Moabites, Rabbath-Moab, appelée actuellement Rabba, est beaucoup moins riche en antiquités que le Rabbath des Ammonites, mais
' Tristram, Land of Moab,
796 NOUVELLE GËOGRAPUIE UNIVERSELLE.
plusieurs autres villes de Moab ont livré des trésors aux archéologues. La plus remarquable trouvaille faite dans cette région est la fameuse stèle de Mesa, roi de Moab, qui se trouvait au milieu des vastes ruines de Dhiban, bourg situé au nord du torrent d'Arnon : on la voit aujourd'hui dans le musée du Louvre, grâce à M. Clermont-<}anneau, qui réussit à la sauver de la destruction. Ce précieux monument, qui malheureusement n'est plus intact, portait une inscription de trente*quatre lignes, rédigée dans un dialecte peu différent de l'hébreu et gravée en caractères ressemblant au type phénicien. Le langage que Mesa parlait il y a vingt-huit siècles, témoigne d'une similitude parfaite d'idées et de mœurs enti^e les Moabites et leurs voisins les fils d'Israël. En lisant l'inscription de la stèle on croit reconnaître un chapitre des Juges ; seulement le nom de Jéhovah est remplacé par celui du dieu Kamoch. Au sud de Rabbath-Moab, le bourg le plus considérable est celui de Kerak, situé près d*un ouadi tributaire de la mer Morte, sur un roc escarpé dont le bord est ourlé d'un rempart; l'extrémité méridionale de ce rocher, séparée du massif par une tranchée profonde, porte une citadelle, l'une des plus fortes qu'aient construites les Croisés dans leurs conquêtes d'Asie : c'est là que se dressait aussi le plus solide château de Moab, mentionné dans la Bible sous le nom de Kir-Harescth ou « ville de la Colline ». Kerak résista à Saladin, et en 1844 à Ibrahim-pacha. Au delà s'étend la terre rouge de l'Idumée ou pays d'Edom : il ne s'y trouve plus d'agglomérations urbaines habitées; toutes ses cités sont en ruines. Les chrétiens de Kerak se distinguent à peine des Bédouins ; ils habitent également la tente \
Petra, qui, sous le nom de Selah, fut la capitale de la contrée dès les origines de l'histoire, est par excellence la ville de la « Pierre ». Cette ville, découverte, pour ainsi dire, en 1812 par le voyageur Burckhardt, est située dans une espèce de cirque, ouadi Mousa ou oued de Moïse, que des Dchers et des montagnes de grès ferment de toutes parts. A l'est, à l'ouest se dressent des parois abruptes; au nord, les hauteurs découpées par des ravins parallèles limitent l'horizon d'une arête continue; au sud, les pentes sont plus douces, mais là aussi une muraille de grès forme le rebord du bassin. Une gorge de quelques mètres de largeur, simple fissui^ ouverte entre des parois de 80 à 1 00 mètres d'élévation, est le corridor d'entrée : en plein jour, la lumièi^ ne descend au fond de cette cluse qu'en un terne crépuscule; une arcade romaine franchit le défilé comme les ponts jetés audessus des tranchées sur les chemins de fer. A l'ouest de Petra, une autre
^ Klein, Palatine Exploration Fund.
RABBA., KERAK, PETRA. »T
-goi^e reçoit les eaux temporaires du ouadi, soit pour les porter dans un abîme, comme le disent les Arabes, soit pour les déverser dans la dépression de l'Arabah, comme semblerait l'indiquer te relief de la contrée; mais nul explorateur moderne n'a encore suivi jusqu'au bout la vallée du ouadi, obstruée par une épaisse végétation de lauriers- roses. Des restes d'édifices, une colonne isolée, des tombeaux, s'élèvent en divers endroits du cirque et des abords, mais les monuments les plus remarquables sont taillés dans le roc. Petra est pour l'époque romaine de la Sjrie ce qu'EUora
et Adjanta sont dans l'Inde pour les temps bouddhiques. Des temples avec colonnades et frontons s'ouvrent dans la masse rosée de la pierre ; partout les façades des rochers sont sculptées en édifices superposés, palais ou nécropoles. Dès les premiers âges, les habitants de la contrée étaient des Horim, c'est-à-dire des Troglodytes, mais les premiers antres, cavités infoi-mes creusées dans la pierre, ont été transformés en galeries architecturales décorées de bas-reliefs et de statues. Puis la population disparut, oubliée, et la ville du désert n'est plus qu'un immense tombeau dont on o'a point encore tenniné l'exploration. A l'ouest de Petra se dresse la
7i)8 NOUVjELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
croupe du mont Hor, vénérée par juifs, chrétiens et musulmans comme le tombeau du grand-prêtre Aaron*.
La vallée du Jourdain n'est relativement populeuse que dans sa partie septentrionale, où les eaux vives coulent avec abondance, où les pentes des coteaux sont revêtues de végétation et où l'élévation du sol donne, même pendant l'été, une certaine fraîcheur au climat. Racheya, Ilasbeya, occupant des terrasses de cultures dans la région montueuse et fertile du Ouadiet-Teïm, qui forme le versant occidental du Ilermon, méritent presque le nom de villes; mais il reste à peine quelques maisons de Banias, la ville du « dieu Pan », l'ancienne Césarée, fameuse par son fier château et par la source du Jourdain, son gouffre où disparaissaient les victimes égorgées par le couteau du sacrificateur. Encore moins peuplés que la haute vallée •du fleuve, les bords de la mer de Galilée n'ont plus qu'une seule ville : Tabariyeh, l'ancienne Tibériade, sur la rive occidentale du lac Bethsaïda, près de l'entrée du Jourdain dans le bassin de Tibériade, n'est plus qu'un tell, recouvert de broussailles. Au sud-ouest, près du rivage lacustre, un ^utre monticule, Tell Houm, formé de débris d'édifices, serait la ruine ^e Kapharnaoum. Tabariyeh est une cité sainte des Hébreux; son école rabbinique, célèbre pendant tout le moyen Age, avait succédé à celle de Jérusalem et fit longtemps autorité dans l'explication des textes ; la ville, oh l'on montre la tombe du grand docteur Maimonidès, est peuplée surtout de juifs spanioles et russes, qui attendent la venue du Messie.
Safed, située au pied et sur les pentes d'une haute colline fortifiée, près d^un ouadi qui descend au lac de Tibériade, doit à la môme prophétie sa population d'immigrants juifs. Les secousses du sol, fréquentes dans ce terrain volcanique, leur semblent être des signes avant-coureurs ^e l'approche de leur roi. Ces frémissements de la terre ont été souvent désastreux : en 1837, tout le quartier juif, bâti en amphithéâtre sur une pente escarpée, fut renversé, et quatre mille personnes furent écrasées sous les débris des maisons descendant en éboulis sur la rapide déclivité. Non loin de Tabariyeh, les sources thermales de l'ancien Emmaûs, Ilammam Souleïman et Hammam Ibrahim, sont très fréquentées; à l'ouest, les terres •ondulées qui s'étendent près du village de Hattin furent le champ de bataille où Saladin remporta la victoire décisive de 1187 qui lui donna Jérusalem. Au sud des collines de Tibériade, dans le vallon fertile du Ouadi-
> Villes principales des bassins fermés de la Syrie centrale et du Trans-Jourdain avec leur popii- Jation approiimative :
Damas avec Salahiyeh . . . 170 000hab. | Es-Salt • 4000hab.
Kerak 3000 hab.
RACHETA, tIASBEÏA, TABARIVEH, SAFED. 79»
Djaloul, l'une des « portes (lu Paradis », est le hameau de Beîsan; ce Fut la cité do Beth-san, qui résista aux conquérants hébreux et garda son
culte pendant des siècles : à l'époque romaine, elle s'appelait Scylhopolis, nom dû sans doute à une colonie de « Scythes » ou gens du Nord.
Dans le Gher, fosse profonde du Jourdain, entre le lac de Tibériade et la mer Morte, il n'y a point de villes. Riha (Eriha), élevée sur l'emplacement
«M NOUVELLE fiCOGRAPHlE UNIVERSELLE.
de la Jéricho d'Hérode, mais à quelque distance à l'est de celle que détruisirent les Hébreux à leur entrée dans la terre de Canaan, n'est plus qu'un groupe de cabanes. La ville fameuse qui devint, après ta captivité de Babylonc, la deuxième cité de la Judée, qui fut l'école des Prophètes, et dont Hérode I* fit sa résidence, a dépéri en même temps que s'obstruaient les canaux d'irrigation dérivés du Jourdain et de l'abondante fontaine dite d'ËUsée ou du Sultan (Âîa-es-Souttan) ; ce n'est plus la « ville des Pal-
miers » ; elle n'expédie plus les caryopes ou « dattes-noix » .dont elle avait le monopole'. En perdant ses dattiers, ses plantations de cannes à suci'e, ses roseraies, Jéricho perdit aussi ses habitants, que ne manquerait pas de lui rendre une nouvelle ramure de canaux. Très redouté à cause des fièvres pernicieuses qui y régnent et qui ont été fatales pour de nombreux explo^ rateurs de la Palestine*, Jéricho est cependant un des villages les plus fréquemment visités de la Terre Sainte. Des pèlerins de religion grecque, presque tous de nationalité russe, y viennent en caravanes pour se baigner
> Fouroier cl SaRlio, Dtclioimaire det Ânttqmti*. ■ Claude R. Conder, Tetd-tBork t'n PaleUitte.
JËIUCUO, NAZARETH. 8U[
dans les eaux saintes du Joui'dain cl se prosterner en divers endroits sacres. Quelques dévots abyssins ont leurs quarante jours de jeûne dans les grottes d'une montagne voisine, en imitation de la « quarantaine » de Jésus-Christ : de là l'appellation de « Mont de la Quarantaine » que l'on donne à ce pic escarpé. Divers oiseaux des tropiques vivent dans l'oasis de Jéricho, et l'on y voit aussi des plantes de la zone torridc appartenant à la zone du Soudan et du Sahara'.
La champtîtrc Galilée, divisée par ses nombreuses chaînes de montagnes en un labyrinthe de vallées sans communications faciles, n'a guère que des
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bourgades : sa ville principale, Nazareth ou En-Nacira, est en dehors de la région montagneuse et regarde au sud vers la plaine d'Esdraelon; d'ailleurs c'est aux souvenirs religieux éveillés par son nom qu'elle doit la plupart de ses habitants. Encore au commencement du dix-huitième siècle, elle n'était qu'un pauvre village musulman; l'immigration des chrétiens en a graduellement fait une ville : des églises de tous les cultes, des couvents, des hospices, des écoles confessionnelles s'élèvent dans les deux quartiers grec et latin de Nazareth; les musulmans sont relégués au sudest, dans le voisinage des jardins. £n-Nacira est une des rares cités de la Palestine qui sont pourvues de routes; un chemin carrossable l'unit à Kbalfa, au pied du Garmet.
> Griiebach, VÉjfétalion du Ghbe, traJ. par TchitialcheCT.
803 NOUVELLE GÉOGKiPHIE UNIVERSELLE.
Akka ou Saînt-Jean-d'Acre appartient à la Galilée, mais, comme Nazareth, elle est située en dehors des massifs montagneux. Elle occupe, au bord de la mer, la pointe rocheuse qui termine au nord la baie semicireutaire dont le Carmel occupe l'autre extrémité. La position d'Âkka, l'Akko des 'Phéniciens, la Ptolcmaïs des Lagidcs, est naturellement forte
contit! des ennemis qui ne sont pas maîtres de la mer, et la ville lui dut son rôle essentiellement militaire. Jamais les Hébreux ne s'emparèrent de cette forteresse phénicienne. Pendant les croisades, elle fut prise et reprise par chrétiens et musulmans, et son importance fut considérable comme quartier général des onlres militaires; les chevaliers de Saint-Jean ont même laissé leur nom à la ville, qu'ils durent quitter pour toujours en 129i. En 1700, Bonaparte l'assiégea vainement; sa fortune se brisn
AKKA, KHAlFA, NÀBLOUS. F05
contre ces murs soutenus au large par la flotte anglaise. Depuis, Âkka eut à subir d'autres assauts de Turcs, d'Égjptiens, d'Anglais; en 1840, la flotte britannique la démolit presque en entier. Des fortifications nouvelles enserrent la place comme dans l'attente de futurs assaillants. Le port d'Àkka, très commerçant sous la domination des Croisés, est aujourd'hui presque nul : le havre est ensablé et quelques navires ancrent au large pour charger des céréales, des fruits et autres denrées du pays. Khaïfa, sur la rive méridionale de la baie, au pied du Carmel, est un marché plus actif, grâce à la colonie de trois cents « templiers » souabes qui s'y est établie et aux bateaux à vapeur qui y font escale : c'est le port de toute la plaine d'Esdraelon, jusqu'à Nazareth et à la riche bourgade de Djenin. Un des villages les plus importants de la plaine est Ledjoun, l'ancienne Legio des Romains, peut-être le Meghiddo où se livra la grande bataille entre les Égyptiens et les Hittites. Il a été question de prendre Khaïfa pour point de départ des chemins de fer de la Syrie et de la Palestine. Une ligne remonterait vers Damas par le haut Jourdain; l'autre gravirait par des rampes faiblement inclinées le faîte sur lequel se trouve Jérusalem.
Dans la région mon tueuse de Samarie, au sud de la plaine d'Esdraelon, s'élève la riche Nablous ou Naplouse, l'antique Sichem. Jadis rivale religieuse de Jérusalem, elle occupe une situation beaucoup plus heureuse que la ville sainte des juifs et des chrétiens. Placée à 570 mètres d'altitude, pn'»cisément sur le point de partage entre les vallées, qui descendent à l'ouest dans la direction de la Méditerranée, à l'est vers le Jourdain, riche en sources qui s'épanchent en cascades, entourée de campagnes verdoyantes, de vergers touffus, de jardins odorants, Sichem est une de c«s villes qui par leur situation et leurs avantages naturels devaient se reconstruire après chaque désastre : ancienne comme l'histoire elle-même, elle garde pourtant le nom de Neapolis ou « Nouvelle-Ville » que lui donna Vespasien : c'est une des rares cités dont Tappellation !i[recque ou romaine se soit maintenue. Deux montagnes se dressent audessus de Sichem : au sud, le Garizim, aux parois escarpées, où les lévites, en vêtements somptueux, étendaient le bras pour l)énir le peuple; au nord, lemontEbal, où se tenaient d'autres sacrificateurs, prononçant des paroles de malédiction. Que de fois, dans cette lutte, qui rappelle la guerre éternelle entre Orrauzd et Âhriman, les maudisseurs parurent l'emporter! Que de fois fut renversé le temple de Garizim, que de fois ses défenseurs passés au fil de l'épée! On adora Jupiter, puis la Vierge, puis \llah sur la « montagne bénie », et cependant le culte que l'on croyait à jamais détruit a toujours fini par reparaître; avec une ténacité sans
804 NOUYELLE efOSRAPBIE UNIVERSELLE.
exemple, la petite socle s'est reformée, conservant ses traditions el ses dogmes. Religion du « Livre », comme le mosaîsme, l'islam et les cultes chrétiens, elle possède un manuscrit du Pentateuque et quelques autres documents précieux qu'ont utilisés les théologiens et les hébraïsants. Au nombre d'environ cent soixante', les Samaritains de Nablous se distinguent par un costume spécial : ils portent un turban ronge et se purifient avec soin de tout contact impur; ils observent avec rigueur les prescriptions de leur loi, s'abstiennent de tout labeur le jour du sabbat, et font encore
des sacrifices sur le Garizim, suivant les prescriptions du Lévitique et dti Deutéronome. Eux aussi attendent un Messie qui descendra sur la montagne sacrée pour ressusciter les justes et les emmener dans sa gloire.
Samarie qui, sans avoir la sainteté de Sichem, fut néanmoins pendant quelque temps la capitale du royaume des Samaritains, a perdu son nom ancien, remplacé par l'appellaticn grecque de Sébaste, Sebastiyeh dans la bouche des indigènes. L'Iiumblc village ne mérite plus «e titre de « ville Auguste »; mais on y voit les restes d'une « rue droite » comme celles de Paimyre et des cités transjordanes ; quelques colonnes marquent encore la
• En 1881, ilsélai^nlS u',j 1881.)
3 r^mmet). (Conder, Report* Palettine Exploration Fund,
NABLOUS, SANARIE, GÉSARÉE, JÉRUSALEM 805
direction de Fancienne avenue triomphale. Située à une cinquantaine de kilomâlix^s ^u nord-ouest de Sichem, Samarie, qu'entourent aussi de riches cultures, avait Tavantage de se trouver en pays ouvert, disposant de communications plus faciles avec la mer. Son port sur le littoral fut également une Sébaste, plus connue sous le nom de Césarée ou Kaîsariyeh, toujours en l'honneur d'Auguste. En cet endroit, le littoral, bordé de dunes, est déchiqueté en criques rocheuses, dont l'une, pouiTuc de môles et de briselames, devint sous Hérode le havre le plus animé de la côte de Palestine. Après la destruction de Jérusalem par Titus, Césarée fut la capitale de la Judée, et les fêtes d'inauguration commencèrent par le massacre de milliers de juifs dans l'arène. Prise et reprise pendant les diverses guerres qui ravagèrent la Syrie, Césarée fut définitivement ruinée à la fin du treizième siècle; elle n'est guère visitée que par les Arabes qui viennent y chercher des pierres pour les constructions de Jaffa, de Ram'ch, de Beïrout. L'enceinte, occupée jadis par les chevaliers de Saint-Jean do Jérusalem, a été donnée à l'empereur d'Allemagne par le sultan.
Malgré son nom, Jérusalem, « Héritage de la Paix », doit son origine à sa position stratégique sur un rocher facile à défendre et commandant le faite de la Judée méridionale entre le versant de la Bféditerranée et celui de la mer Morte. Conquise par le roi David sur les Jébusites, la forteresse fut transformée en une puissante capitale, qui bientôt, sous le règne de Salomon, devint probablement la cité la plus populeuse de toute la région syrienne. Mais peu d'années après cette époque de domination, la « cité de David » ouvrait ses portes aux Égyptiens. Les Philistins, les Arabes, puis encore les Égyptiens l'occupèrent plus tard; les Assyriens à leur tour s'en emparèrent : le temple fut rasé et les murailles démolies. Au retour de la captivité, les Juifs rebâtirent la « maison de Dieu », mais ils ne retrouvèrent plus leur indépendance, et leur ville appartint successivement à tous les conquérants de passage; les Parlhes même y firent leur entrée, lorsque, déjà soumise à Rome, elle était gouvernée par un client de l'empire. Pleins de confiance dans les prophéties qui leur annonçaient la venue d'un Sauveur, héritier du trône de David, les Juifs osèrent se soulever contre Rome. Réfugiés dans Jérusalem, que protégeait une triple enceinte, ils se défendirent on désespérés; mais la faim, le typhus, l'incendie étaient les alliés de Titus : tour après tour, quartier après quartier furent occupés par ses troupes ; le cercle se rétrécissait autour de la haute ville ; les fuyards étaient crucifiés devant les murs, les captifs massacrés ou jetés dans les flammes : quand la dernière forteresse fut prise, à peine, d'un demi-million d'êtres humains, restait-il
quelques milliers de malheureux, réservés aux plaisirs du peuple romain. Rebâtie par Hadrien après un nouveau siège destructeur, mais désormais interdite aux Juifs, Jérusalem était destinée à d'autres malheurs. Le plus terrible est celui que lui firent subir les Croisés en 1099. Alors la ville était arabe et musulmane. Après s'être ouvert un chemin sanglant jusqu'au Saint-Sépulcre, les assaillants se donnèrent à peine le temps de réciter une prière, et le massacre commença : plus de soixante mille mahométans furent égorgés. Depuis les croisades, la capitale de la Palestine, tombée au rang de petite ville, a été prise et reprise, mais elle n'a plus été l'enjeu de conflits entre les nations ; les guerres de religion ne se continuent autour des « Lieux Saints » que sous forme d'intrigues diplomatiques; récemment encore, une rivalité d'influence entre couvents grecs et latins fournit le prétexte à la guerre de Crimée.
La « ville Sainte », — car tel est le sens du nom de Kouds {El-Kod») que lui donnent les Arabes, — est située à près de 800 mètres d'altitude, sur un plateau en pente douce qui s'incline vers le sud et que des ravins profonds entourent de trois côtés. La gorge de l'est, le Oued-en-Nar, — « Val du Feu, » — où coulent parfois les eaux du Cédron, tributaire de la mer Morte, et où se groupent les huttes et les cavernes de Siloatn, est la vallée dite de Josaphat, qui sépare Jénisalem de la montagne des Oliviers; à l'ouest, au sud, coule le torrent de Hinnom ou de la « Géhenne », ainsi nommé du gouffre, symbole de l'enfer, dans lequel passent ses eaux. Par delà cette gorge, d'autres croupes font enceinte au promontoire de la ville et la cachent aux yeux des voyageurs. Naguère, avant que des faubourgs se fussent construits le long dcz routes convergentes, l'aspect d'El-Kods était saisissant : au détour d'un col, elle se montrait soudain, entre les oliviers poudreux, avec le polygone irrégulier de ses murailles flanquées de tours et la multitude de ses dômes. Jérusalem est par excellence la ville des coupoles : c'est là ce qui fait sa beauté. Le bois de charpente est si rare dans la haute Judée, c|u'elle a dû prendre un style d'architecture dans lequel la pierre fût l'élément principal. Au-dessus des constructions irrégulières et des mes sinueuses de la ville, la coupole de la mosquée, dite d'Omar, se dresse au centre de l'Haram-ech-Chérif ou « Enceinte Sacrée », flanquée à l'angle nord-oriental de la haute tour Antonia.
Là s'élevait jadis le temple de Salomon, vers lequel « montaient » les Juifs de toutes les tribus; à ce premier temple succédèrent ceux de Néhémie et d'Hérode, puis un sanctuaire consacré à Jupiter, une église dédiée à sainte Marie, et la fameuse « coupole du Rocher», Koubbet-es-Sakhra . biilie à la fin dn septième siècle. Ce monument, d'une extn^nie sîm-
plicité, esl ct:|itiiid;iiit un des plus élûganU ul dus jilus liuiiUDiùeiix du l'Asie turque. C'est un vaste hexagone, percé de sept fcnèli-es ogivales à chacune
de ses façades ornées de marbres el de faïences éniaillées; au milieu de l'édifice est inscrite une nef circulaire à deux colonnades concentriques, au-dessus dt; laquelle s'ariondil la coupole; ce déinc léger, quelque pi'u
810 NOUVELLE GËOGRAPUIE UNIVERSELLE.
bombé au-dessus de la base, repose sur un mur que décorent à Textérieur des versets du Coran en caractères éblouissants sur un fond d'émail azuré. A rintérieur se maintiennent les belles proportions de la mosquée; seulement, au centre, le pavé régulier est brusquement interrompu par la saillie d*un rocher, la fameuse Sakhra, que Ton identifie avec la cime du mont Morijah : c'est là que les sacrificateurs égorgeaient les victimes, dont le sang s'écoulait par des cavernes dans le torrent du Cédron ; de là Mahomet s'élança vers le ciel; de là jaillissaient autrefois les quatre sources du Paradis; c'est la pierre de fondation du monde. Dans l'espace d'environ 14 hectares, que limite le mur quadrilatéral de l'Enceinte Sacrée, s'élèvent d'autres mosquées et divers monuments qui reposent sur des fondations antiques. Des fouilles récentes ont permis de reconnaître une grande partie des substructions, et notamment les souterrains dans lesquels se réfugièrent des centaines de Juifs, lors de la prise du temple par les soldats de Titus; ces galeries voûtées faisaient partie des travaux gigantesques entrepris pour transformer en une terrasse unie le sommet que couronnait le temple ; en certains endroits on a retrouvé les premières fondations à 30 et même à 58 mètres de profondeur au-dessous de la surface actuelle. Avant la guerre de Crimée, les chrétiens, qui explorent maintenant dans tous les sens le sol et le sous-sol de Jérusalem, étaient rigoureusement exclus de l'Enceinte Sacrée; seulement un petit nombre, déguisés en musulmans, y avaient pénétré au péril de leur vie. Actuellement encore, l'entrée de THaram-ech-Chérif est interdite aux Hébreux; tous les vendredis, ils se réunissent sur la place « des Pleurs », en dehors du mur occidental, pour réciter les lamentations de Jérémie et toucher du moins ces murailles qu'ils ne peuvent plus dépasser. Pendant des siècles, après la réédification de Jérusalem par Hadrien, la ville même leur était fermée, et sous la domination chrétienne, avant Omar, c'est à prix d'argent qu'ils obtenaient la permission de venir, une fois par an, pleurer sur leur temple profané. Au siècle dernier, le nombre des habitants juifs de la ville était limité à trois cents.
Les monuments religieux des chrétiens s'élèvent dans la partie nordoccidentale de la cité, entre la porte de Bethléhem et celle de Damas, sur l'emplacement d'un temple de Vénus. Là se trouvent réunis en un même ensemble de constructions, différentes d'âge et de style, presque tous les lieux vénérés que des traditions diverses, les unes récentes, les autres datant de l'époque des croisades et du siècle de Constantin, désignent comme ayant été le théâtre des scènes de la Passion. Des églises, des chapelles et des cryptes, jadis distinctes, forment un dédale de nefs et de gale-
JÉRUSALEM. eu
ries n'apparteniint pas au même culte; à l'exception des protestants, les ^andes confessions religieuses représentées en Palestine ont chacune leui* pari de propriété autour du tombeau. La nef principale, où se trouve le n centre du monde », marqué par un pilier dans un cercle de marbre
Manc, est possédée par les orthodoxes grecs ; les franciscains ont aussi leur église; ta salle du Calvaire est divisée en deux chapelles, dont l'une est aux Latins et l'autre aux Grecs; la crypte de Sainte-Hélène appartient aux chrétiens d'Ahyssinic, mais les Arméniens y ont droit de location, et les latins en détiennent une chapelle latérale. Coptes et Syriens jacohites prient en un réduit particulier; la pierre dite de l'Onction est la propriét»^
commune de tous les fidèles, Latins et Grecs, Arméniens et Coptes. Enfin, les Turcs eux-mêmes ont, en leur qualité de suzerains et d'arbitres, un poste de surveillance près de la porte d'entrée. La rotonde, au centre do laquelle ost placé le Saint-Sépulcre, est de construction récente; elle a été bâtie aux frais communs de la Turquie, puissance souveraine, de la France) et de la Russie, représentant les deux orlhodoxies rivales du monde chrétien. L'édicule du tombeau est l'œuvre des Grecs : la veille de Pâques, ils se pressent autour de la pierre, attendant la venue du a feu sacré » qu'un « ange » tend à l'évêque par un trou de la muraille. Au moment où parait cette flamme, les fidèles se précipitent pour allumer leurs cierges à celui de l'évêque ; les chants, les prières éclatent, se mêlant parfois aux cris des blessés, aux râles des malheureux qu'on écrase. En 1834, plus de quatre cents cadavres restèrent sur le pavé de la rotonde, et c'est grâce à l'intervention de la garde musulmane, commandée par un colonel qui brandit la courbache, que pareille catastrophe ne s'est pas renouvelée depuis'. Il est d'usage pour chaque fidèle de promener rapidement la flamme sur son visage; elle ne doit brûler que les impies. Autrefois les fidèles apportaient des toiles dont ils faisaient roussir les plis et qui devaient, au jour de la mort, devenir leur suaire*.
Non loin du Sépulcre se montrent le portail et les ogives de l'hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, habité jadis par « sept nations » de chevaliers, Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Angleterre, Allemagne. C'est la dernière qui, seule, depuis 1869, est représentée dans le palais de l'ordre. A l'exemple de la France et de la Russie, l'Allemagne a voulu sa part de propriété dans le voisinage des Lieux Saints, pour y bâtir une église et des écoles, y planter son drapeau. Les Russes se sont installés en dehors de la ville, près de la porte de Damas, sur la partie haute du plateau qui commande la cité, et qui, de tout temps, fut le lieu d'attaque pour les assiégeants : c'est là qu'ils ont bâti leur quartier religieux, dont les édifices sont à la fois des couvents et des casernes. De toutes parts, dans la ville et en dehors, se voient des établissements religieux et des écoles confessionnelles appartenant aux Grecs, aux Latins, aux sectes protestantes de toute dénomination ; les subsides envoyés d'Europe et du Nouveau Monde ont permis de reconstruire la ville presque en entier et d'en doubler l'étendue. Comme au temps de la domination juive, Jérusalem est une cité de prêtres et de desservants qui, sous un autre nom.
* Conder, Tent-tvork in Pateline.
* Mémoire» du chevalier (TArvieitr, 1660.
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vivent aux frais des communautés lointaines. Elle n'a d'autre industrie que des fabriques de savon, et point de commerce, si ce n'est le petit trafic de revendage pour la consommation locale. Les Juifs, devenus les plus nombreux depuis le milieu du siècle, sont pour la plupart des Achkinazim, immigrants de l'Europe orientale, entretenus par la halouka^ c'est-à-dire par les secours en argent qu'envoient à Jérusalem les israélites du monde entier; nombre de Juifs se portent chaque matin en dehors des murs pour acheter les denrées au passage des convois et les colporter dans les rues de la cité*.
Du mont des Oliviers, dont une croupe porte la mosquée de l'Ascension, la vue s'étend sur une grande partie de la Palestine, d'un côté jusqu'aux croupes de Samarie et aux plateaux de Galaad, de l'autre jusqu'aux sommets de Moab et de l'Idumée, par delà le gouffre profond où se montre l'eau plombée de la mer Morte. A l'ouest, la Méditerranée est cachée par les hauteurs voisines de Jérusalem. A ses pieds, on voit la vallée de Josaphat, avec ses innombrables pierres tombales, les premières, disent les prédictions juives, qui se briseront au son de la « trompette du Jugement )>. Les plus remarquables monuments antiques des alentours de Jérusalem sont les cryptes funéraires, notamment les tombeaux dits des c< Juges » et ceux des « Rois », où l'on a trouvé de remarquables sarcophages, déposés au musée du Louvre. Partout se montrent des édifices religieux, dont chacun a sa légende, et que Latins ou Grecs visitent en pèlerinage. Le couvent le plus curieux des environs est celui de Mar- Saba ou « Saint-Saba », ancienne retraite des Esséniens, perchée sur une arête de rocher calcaire, au-dessus de la profonde « Cluse du Feu » dans laquelle coulent les eaux du Cédron ; un petit jardin, avec un palmier solitaire, est suspendu à côté des murailles du couvent, mais ailleurs on ne voit pas un arbre, pas une touffe d'herbe, seulement la pierre blanchâtre et la sombre crevasse. Rebâti aux frais de la Russie, le monastère de Mar-Saba est l'un des plus riches de la Palestine : il n'en est pas moins un lieu d'exil, et les moines qui s'y trouvent y ont été envoyés en punition de fautes ou d'hérésie '.
Bothléhem, la « Maison du Pain », est située à 8 kilomètres au sud de Jérusalem, au milieu de collines couvertes de vignes et d'oliviers; sa population est composée en majorité de Latins et vit surtout des bénéfices que lui procure la vente dos objets de sainteté, médailles, rosaires, chapelets,
* Population de Jérusalem en nombres approximatifs en 18S1 :
Juir» i5000hab. | Musulmans 7000hab.
Chréliens de dénominations diverses 8 OOU Iiab.
* Conder, Teni-work in Palestine,
croix de toute espèce, jusqu'à la poussière des lieux sacrés ! Le groupe des églises et des couvents de Betbiéhem, de même que l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, est un ensemble de constractions sans aucune symétrie, appartenant à diverses communautés religieuses : telle galerie, tel escalier, telle porte ne laissent passer que des Grecs; ailleurs, les Latins ou les Arméniens ont seuls le droit de pénétrer. La principale nef, la basilique de la Nativité, bel édifice de la première moitié du quatrième siècle, est la propriété commune des Grecs et des Arméniens; les catholiques sont autorisés seulement à traverser le chœur. Au-dessous de l'église est la grotte pavée de marbre et ramifiée en labyrinthe où descendent les fidèles pour s'agenouiller devant l'anfractuosité du rocher qu'indique la tradition comme lieu de naissance do Jésus.
Au sud de la Judée, sur le même faite de hauteui*s que Jérusalem et Rethléhem, la dernière ville populeuse dans la direction du désert est Hébron, la cité d'El-Khalil ou de « l'Ami de Dieu », ainsi nommée, comme Orfa, en souvenir d'Abraham. D'après une légende, qui ne trouvait point d'incrédules parmi les chrétiens du moyen âge, mais qui est violemment combattue par les Arabes de Damas, plaidant, eux aussi, en faveur de leur ville, ce serait dans le voisinage d'IIébron, près du tombeau d'Abraham, que sont les couches de terre rouge qui servirent à former le premier homme. Jadis les pèlerins se rendaient en foule à Hébron pour contempler ce lieu natal du genre humain et recueillir un peu de cette terre dont ils se croyaient issus. Le lieu saint d'Hébron est la mosquée d'Abraham, qui s'élève à l'est du torrent d'El-Khalil, au sommet de l'amphithéâtre de maisons que forme le principal quartier. Cette mosquée, en partie creusée dans le roc, fut jadis une église, et antérieurement une synagogue ; les édifices se sont succédé sur cet emplacement, mais l'enceinte extérieure, bâtie en gros blocs , parait être de construction fort ancienne : les archéologues lui assignent près de trois mille années. Au-dessous de la mosquée s'étend une caverne double qu'une longue tradition dit être celle de Macpelah, où Abraham, Sarah, Isaac, Rebecca, Jacob, Léa furent « recueillis vers leurs pères ». Naguère la mosquée n'était ouverte qu'aux mahométans seuls; mais eux-mêmes ne visitent point les grottes; il est probable que, depuis les croisades, personne n'a pénétré dans les hypogées, si ce n'est peut-être en 1834, quand les gens d'Hébron, assiégés par Ibrahimpacha, cachèrent sous la mosquée leurs objets les plus précieux*.
Le torrent c< de l'Ami » descend au sud-ouest vers Beer-Sebah, la der-
* Conder, Tent-work in Palestine.
BtTIlLEiltM, IIÉBHU.N, MASAUV.