‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 159 sur 186 · MONTAGNES DE MADIAN ET DU DEDJAZ · texte numérisé non relu

MONTAGNES DE MADIAN ET DU DEDJAZ

comme dans le Madian, des coulées de laves interrompent les formations granitiques et les roches d'origine secondaire. On y entend aussi la « musique des sables », comme en tant d'autres régions du désert : en passant devant un de ces monticules chanteurs , au sud-est du port de Yambo, les Bédouins racontèrent à Fuigence Fresnel que la voix mystérieuse est celle d'âmes infidèles enfermées jusqu'au jour du Jugement.

En certaines régions du Hedjaz, les pentes du plateau sont très douces et le relief du sol n'offre pas l'apparence de montagnes : c'est ainsi qu'on monte de Yambo à Médinc sans avoir à traverser de crête proprement dite. La Mecque est d'accès encore plus facile, mais elle se trouve sur le versant de la mer Rouge, dans la plaine qui s'incline vers le port de Djcdda. La chaîne faîtière de la Péninsule, connue en cet endroit sous le nom de Djebel-Kora, s'élève à l'orient de la ville sainte; c'est une arête de granit, de porphyre et d'autres roches anciennes, dont les contreforts, du côté de la mer, se composent d'assises sédimentaires ayant de oOO à 1000 mètres de hauteur. Le seuil du Kora, que l'on gagne par un âpre sentier pour se rendre de la Mecque à la place d'armes de Taïf, sur le versant oriental des monts, est, d'après le botaniste Schimper, à 1600 mètres d'altitude : au nord, la chaîne s'abaisse peu à peu ; mais vers le sud elle se redresse, et la haute montagne de Gurned ou des Beni-Sufyan, que l'on aperçoit au sud-est, n'aurait pas moins de 2500 mètres*. Sur ces monts élevés, on se croirait transporté dans les Apennins ou sur les Balkans. Des eaux courantes murmurent dans les ravins, entre les blocs de granit ; un gazon frais, émaillé de fleurs, tapisse les rochers; des arbres fruitiers ombragent les maisonnettes : on s'étonne de voir passer les chameaux poudreux, les Bédouins hâlés au milieu de ces paysages gracieux qui semblent faits pour les bergers et les troupeaux d'Arcadie.

La partie méridionale du Iledjaz, dont le littoral est connu spétnalement sous le nom de Tehamah, est désignée dans la région montagneuse par l'appellation d'Assir. Là aussi la crête est une saillie de granit, sur laquelle reposent des grés et des calcaires et ça et là se sont épanchées quelques nappes basaltiques' ; prise dans son ensemble, elle forme le prolongement de la longue chaîne côtièrc, mais elle parait être plus élevée que celle du Hedjaz septentrional : on y voit fréquemment des neiges pendant l'hiver, et même au mois d'avril le médecin Chédufau, qui accompagnait l'armée égyptienne d'invasion, vit les ruisseaux des hautes pentes bordés de gla-

' Schimper; — Burckhardt; — Cari Ritter, Asien, vol XIII. * Millingen, Zittcrer ; — Mahê, Notes manuscrites.

83G NOUVELLE CfOGRAPHIE UNIVERSELLE.

çons. Deux cols seulement sont d'accès assez facile pour que les Égyptiens de Mehemet-Âli aient pu les utiliser dans leurs expéditions : les autres brèches de la montagne ne sont franchies que par les tribus des deux versants, habituées à l'escalade. La région de TAssir que défendent les roches les plus escarpées, dans la partie méridionale, est celle qu'habitent les tribus du même nom, naguère indépendantes ; les hautes vallées qu'elle occupe ne forment qu'une partie bien peu considérable du territoire désigné d'après eux sur les cartes de l'Arabie.

Le Yemen, considéré d'une manière générale, est le territoire de forme triangulaire qui termine l'Arabie au sud-ouest et que limitent, à l'ouest la mer Rouge, au sud le golfe d'Aden, au nord-est les pentes inclinées ver^ le désert. Ce vaste espace, qui correspond à l'Arabie Heureuse des anciens géographes, est presque entièrement occupé par un plateau montueux, sur lequel se dressent des chaînes distinctes , s'alignant pour la plupart parallèlement au golfe Arabique et continuant ainsi les montagnes du Hedjaz. Ces crêtes de granit, de trachyte et d'autres roches atteignent à des élévations considérables, mais on ne saurait encore avec certitude indiquer la plus haute cime. Dans son voyage d'Aden à Sana, Renzo Manzoni traversa successivement plusieurs cols à plus de 2000 mètres d'altitude ; le Nakil-el-Hadda, entre les villes de Kattaba et de Sedda, est à 2225 mètres ; le Nakil-Lessel, au sud de Sana, capitale du Yemen, échancre la crête à 555 mètres plus haut. La principale route commerciale du Yemen passe donc à une altitude plus grande que le mont Saint-Rernard et que la plupart des chemins carrossables des Alpes. Le juif Shapira, qui visita, comme Halévy, ses coreligionnaires du Yemen, donne aux monts du Kaoukeban, au nord de Sana, une hauteur de 5050 mètres. De nombreuses villes du Yemen sont à plus de* 2000 mètres d'élévation; Sana, la cité la plus populeuse, serait à 2150 mètres, hauteur à laquelle ne se sont groupés les chalets d'aucun village européen. Les montagnes du Yemen, comme celles de TAssir, pénètrent dans la zone d'un climat tout différent de celui des plaines, et maint haut plateau, revêtu de gazon, ombragé d'arbres, rappelle des paysages de l'Italie. En des centaines de vallées, les pentes sont cultivées en terrasses, formant d'immenses amphithéâtres de vei*dure. Dans cotte contrée montagneuse, les conditions mêmes du sol et du climat rendaient la vie nomade presque impossible. Peuplée d'habitants sédentaires, que nourrissent les produits de l'agriculture et qui récoltent quelquesunes des denrées les plus précieuses de l'Asie, l'Arabie « Heureuse » était par cela même condamnée à subir les attaques des potentats. La division du pays en un grand nombre de petits États, souvent en guerre

Page 1