MONTAGNES DU NEDJED, HÂMÂD
dressent aussi en parois verticales : presque en entier composé d'assises calcaires, le Toweïk apparaît comme un ensemble de pyramides dont chacune est formée de deux ou trois gradins; la terrasse supérieure est unie, si ce n'est en deux ou trois endroits où des noyaux de granit font saillie en dehors du calcaire ; au printemps, les tables supérieures et plus encore les degrés du pourtour se tapissent d'herbages; çà et là, des arbres se montrent dans les régions les plus humides du plateau, et même la province septentrionale du Nedjed, le Sedeïr ou Sidr, doit son nom à une essence dont la ramure ressemble à celle du chêne. A l'orient, la terrasse sablonneuse qui forme le piédestal du Nedjed se termine du côté du golfe -Persique, au-dessus des plaines côtières, par des escarpements que l'on pourrait appeler la berge continentale.
La région de plus d'un demi-million de kilomètres carrés qui occupe toute la racine de la Péninsule, entre les monts du TransnJourdain, ceux de l'Idumée et des Harra à Touest, le Djebel-Ghammar au sud, les plaines de TEuphrale à l'est et au nord-est, forme le Hamad , appelé aussi Badiet-el- Ârab, « Étendue de l'Arabe», ou Badiet-ech-Gham, <€ Ëtendue Syrienne ». C'est le Chol redouté, que les riverains de l'Euphrate, gravissant les hautes berges de la vallée, viennent contempler parfois, mais dans lequel ils n'osent s'aventurer. Pourtant une grande partie de cette contrée n'est qu'une steppe où les Bédouins nomades trouvent de l'herbe en abondance pour leurs troupeaux; mais il est aussi des régions du Hamad, même en dehors des districts de laves, qui sont entièrement couvertes de pierres : ici, ce sont des cailloux comme ceux d'une grève; ailleurs, le sol est pavé de fragments, granit, grès, silex, calcaires, unis comme par une espèce de mortier; en d'autres endroits, des sables se déroulent en longues vagues, séparées par des lèdes de galets ; enfin, certaines parties du plateau sont des tables régulières surmontées de cônes et de prismes , restes d'un plateau supérieur désagrégé : ce sont des hamada comme dans le Sahara maurétanien\ Ces régions solitaires, que traversent, de Bagdad à Damas, en suivant la ligne des sources et des puits, les courriers du consulat anglais et du gouvernement turc, sont la contrée redoutable que, dans les premières années des guerres de l'Islam, Khaled franchit à la tête de neuf mille hommes. Jamais pareille marche n'avait été faite auparavant ; jamais une semblable n'a été faite depuis. Après avoir suivi la dépression du Ouadi-Sirhan, il se lança dans le désert, en évitant la région du Haouran, que gardait une armée byzantine, et marcha directement sur Tadmor;
< Huber; — Henri DuYejrîer, Bulletin de la Société de Géographie de Paris, 1885.
pendant cinq jours, hommes e^ chevaux n*eurcnt d'autre boisson qu'un peu de lait des chamelles et Teau contenue dans l'estomac des chameaux égorgés. L'armée arriva pourtant dans l'oasis deTadmor, et, bientôt après, ses forces, unies à l'armée de Syrie, culbutaient les multitudes de soldats byzantins '. Au nord, à l'est, au sud du Djebel-Chammar et du Nedjed s'étendent les déserts, et même entre les deux massifs se prolonge une langue de sable comme un détroit entre deux iles. Ces espaces sablonneux qui longent les montagnes et qui ne sont pas assez larges pour qu'on ne puisse en risquer la traversée, d'oasis en oasis, sont les Nefoud, branches du grand désert qui s'étend au sud-est, entre le Nedjed, l'Hadramaout et l'Oman, et qui occupe près d'un quart de la Péninsule : comme les golfes, les baies et les avenues ramifiées des Qords, les Nefoud interposent entre les massifs de montagnes leurs lits de sable rouge ou blanc, anciens fonds marins graduellement soulevés. Le Nefoud le mieux connu est celui que traversèrent Palgrave, Pelly, Guarmani, Doughty, les caravanes de Wilfrid Blunt et de Iluber ; néanmoins, les descriptions des voyageurs diffèrent notablement, ce qui provient sans doute en grande partie de ce que les traversées du désert se firent à des époques différentes de l'année. Palgrave le franchit en deux
Jours h la fin du mois de juillet, pendant la saison torride; les Blunt voyageaient au milieu de janvier, mieux pourvus de vivres et d'eau, et leurs étapes étaient de moitié moins longues; cependant eux aussi manquèrent périr dans la dernière journée. Huber traversa le Nefoud sans danger.
La lisière septentrionale du désert est une étendue pierreuse, pareille à une grève abandonnée, et quelques dunes de sable blanc longent le littoral de l'ancienne mer; d'autres étendues, au pied des monts du Nedjed, spnt composées de gravier granitique, connu sous le nom de batha'; mais le Nefoud proprement dit consiste uniquement en un sable à gros grains, de couleur rouge, presque cramoisi après les pluies d'orage, ou le matin, sous l'humidité de la rosée : en plein soleil, quand le voyageur sent déjà le frisson de la fièvre le gagner et que ses yeux à demi aveuglés cherchent en vain un point de l'espace qu'ils puissent regarder sans souffrir, il lui semble qu'il traverse une mer de sang ou de feu : ce sont des « vagues de flamme » qu'entremêlent les vents. Les ondulations du sable qui se suc cèdent à la surface du Nefoud, atteignant en certains endroits la hauteur de 100 mètres, parurent à M. Blunt n'avoir aucune direction précise et parsemer l'espace en désordre. Palgrave les compare à de longues vagues
■ William Huir, Annah of the Early Caliphale.
> Uubei*, Bulletin de la Société de Géographie de Paris, 1884.
NEFOUD, FOULDJ. 849
marines, semblables à ces longs plissements réguliers qui se forment sous le souffle des vents alizés; d'après lui, leur orientation normale serait celle du nord au sud. Il cherche même à expliquer ces vagues parallèles de sable, non par Faction des courants atmosphériques, mais par le mouvement de rotation de la Terre : en se déplaçant d'occident en orient, la surface rigide de la planète éprouverait une certaine résistance de la part des couches mobiles du sable qui repose sur elle ; de même que dans la zone équatoriale l'eau des océans relarde sur le mouvement de la Terre et donne ainsi la première impulsion aux courants maritimes, de même dans les déserts de TAi'abie, les sables, en retard sur la rotation terrestre, se déplaceraient graduellement de l'est à l'ouest, quoique avec une extrême lenteur. Les physiciens qui parcourront les déserts de la Péninsule après Palgrave, Blunt et Huber auront encore à expliquer le mode de formation des fouldj ou gouffres que l'on rencontre en grand nombre dans le Nefoud et qui descendent jusqu'au sol ferme, roc, argile ou même terre végétale, à travers toute l'épaisseur des masses sablonneuses. Palgrave parle d'entonnoirs qui auraient 240 mètres ; Blunt n'a trouvé que 70 mètres pour la hauteur verticale du fouldj le plus creux dans lequel il soit descendu ; Huber en a vu un de 80 mètres, au fond duquel sont creusés trois puits. En largeur, les dimensions de ces abîmes varient comme en profondeur; les uns ont quelques dizaines, les autres quelques centaines de mètres. Leur forme normale n'est pas celle d'un cirque régulier à pentes d'une égale inclinaison; ils ressemblent tous aux traces qu'eût laissées un sabot de cheval gigantesque; tous ont leur convexité tournée vers l'ouest ou le nordouest, et, du côté de l'est, un ravin tracé par le passage des eaux d'averse. La raideur des pentes est inégale; celles qui regardent le sud sont en général plus rapides que celles de la face orientale. Une dune en croissant que le vent dresse à l'orée du gouffre s'élève de trois à dix mètres au-dessus du bord, en pente douce vers le désert, escarpée du côté de l'abime; de temps en temps, les molécules arénacées s'écroulent, et l'on se demande comment tous les fouldj n'ont pas été graduellement comblés par cette chute des sables ; cependant la plupart ont encore un espace libre au fond, et sur leurs pentes croissent des broussailles qui témoignent de la lenteur avec laquelle se modifient leurs contours. Du haut d'une butte rocheuse qui perce comme une pyramide l'étendue des sables, Blunt put embrasser d'un coup d'oeil toute une série de fouldj et il lui sembla que leur direction nor-» maie est celle de l'est à l'ouest, mais qu'elle forme une courbe serpentine analogue à celle des ouadi. Peut-être doivent-ils, en effet, leur origine au cheminement des eaux dans les profondeurs : dès que les ruisseaux d'averse
s*y sont engouffrés, ils disparaissent, entraînant avec eux des sables dans les Assures du sol. Il est aussi des cavités où les traces d'anciens lacs sont encore visibles : tel est le cirque d'environ 40 kilomètres carrés dans lequel se trouve le village de Djobba, à la lisière méridionale du Nefoud, non loin des premiers contreforts duDjebel-Chammar; sa profondeur est d'au moins 60 mètres au-dessous du niveau de la plaine» de 120 mètres d'après Palgrave. Toutefois, M. Huber ne voit dans les « plages concentriques » du bassin que des rainures creusées par les intempéries dans les couches de grès les plus friables*.
Le Nefoud septentrional n'est point complètement dépourvu de végétalion ni de vie animale. Une euphorbiacée , la ghada, hérisse le sol en buissons; la yerta, liane qui ressemble à la vigne, y entremêle ses sarments ; des herbes savoureuses naissent dans le sable, associées pour la plupart, à l'exclusion de toute autre espèce : au printemps, les nomades peuvent mener leurs troupeaux pailre dans le désert ; ils y vivent parfois des semaines entières, n'ayant d'autre boisson que le lait de leurs chamelles. Il est vrai que des ossements d'hommes et d'animaux épars sur la piste des caravanes, entre les oasis, témoignent des dangers que présente la traversée des sables ; mais la vie dans le désert n'en passionne pas moins les Arabes : c'est là qu'ils se sentent heureux et libres ; c'est là que l'homme atteint à la concentration la plus profonde de son être, à la possession la plus complète de toutes ses forces morales; aussi n'est-il pas étonnant que la plupart des religions de l'Orient aient été révélées à leurs fondateurs dans le désert*. « Plus la terre est aride, plus l'homme regarde en luimême, » dit un ancien. Les voyageurs européens subissent, comme les Arabes, l'impression profonde de la nature déserte. Quand ils reviennent dans les régions divisées en mille compartiments par les enclos des propriétés et les murs des villes, ils éprouvent comme les Bédouins un sentiment de gêne et de tristesse *.
Mais personne n'ose s'aventurer dans le « désert rouge » de la Dahna, qui s'étend au sud du Nedjed vers le littoral de l'Hadramaout. Dans cette région, les cartes montrent encore un espace vide de tout nom géographique. Peut-être des explorations futures révèleront-elles quelques oasis sur le pourtour de cet océan de dunes. Là oîi de Wredc l'aborda, au nord de l'Hadramaout, le désert, appelé en cet endroit Ël-Akhaf, n'a pas un arbuste, *pas une herbe; du haut du plateau, qui domine d'environ 500 mètres
* Bulletin de la Société de Géographie de Patii, mémoiro cité,
* Georg Ebcrsy Aegypten.
* Âli-bcjy Voyage en Tripoli^ etc.