ARABES
se ride et se raccornit au grand air ; à quarante ans, leur barbe grisonne ; à cinquante ans, ce sont des vieillards ; un bien petit nombre d'entre eux atteignent la soixantaine. Du moins leur courte vie est-elle rarement interrompue par la maladie : les plus sobres des hommes, les Bédouins sont aussi parmi ceux qui ont la santé la plus robuste, la tête toujours libre, l'esprit clair et dispos. Dès leur enfance, ils ont appris à coucher sur la dure, à subir la chaleur du midi, à se passer de long sommeil et de nourriture abondante ; ils ne boivent point de liqueur forte, si ce n'est le lebben ou lait aigre, qui stimule légèrement sans jamais enivrer; ils ne mangent qu'une fois par jour, et la somme de leurs aliments est bien minime, en comparaison des repas journaliers de l'Occidental : c'est à six onces seulement, soit à 170 grammes environ, queVolney évaluait la nourriture quotidienne du Bédouin, en viande, fruits ou grains. L'Arabe a des chants pour glorifier sa victoire* sur la faim, comme la plupart des peuples en ont pour célébrer leurs jouissances gastronomiques ou l'ivresse du vin et de la bière*.
« Je suis le Fils de la Patience, » dit un poème héroïque de l'Arabie, et telle est, en effet, la vertu cardinale du Bédouin; mais celte patience, il la met au service de sa passion ou de son enthousiasme. Il doit braver la faim et la soif, le froid et la chaleur, la fatigue extrême dans les longues marches, et rarement il lui arrive de pousser une plainte. Malade ou blessé, il se retire dans un coin comme l'animal et souffre en silence, également préparé à la guérison ou à la mort. Très doux envers les femmes et les enfants , il ne s'abandonne à la colère que contre les forts; mais il est rare que, dans les razzias ou les guerres, on puisse l'accuser de cruauté. D'après le droit des gens , reconnu dans la région des steppes depuis un temps immémorial, chaque tribu peut « lever la main » contre les tribus voisines et chercher à lui prendre ses troupeaux ; mais la coutume veut que ces pillages à main armée se fassent, s'il est possible, sans effusion de sang; même lorsqu'il est répandu dans le combat, le sang doit se payer tôt ou tard par le tar ou vendette, et fait naître pour des siècles les guerres de ruses et d'embûches : les plus hardis reculent devant cette obligation redoutable du meurtre pour le meurtre ou de l'énorme diyah ou « prix du sang » qu'impose la loi du talion. Le vice capital du Bédouin est l'avidité : il aime les pièces luisantes et sonnantes, plus encore l'argent que l'or; mais il les aime, comme un enfant, pour en admirer l'éclat. D'ailleurs, si avide qu'il soit, l'Arabe de la steppe place les devoirs de l'hospitalité au-dessus de l'amour
* SilYestre de Sacy, Chrettomaihie arabe.
du gain; cr l'argent perdu se retrouve/ mais rhonneur ne se retrouve pas. ^ » Le Bédouin du Hamad laisse aux demi-castes de la Syrie les pratiques honteuses du marchandage avec Tétranger quand celui-ci vient demander la nourriture et Tabri. L'hôte est sacré dans le campement de TArabe ; même l'ennemi est le bienvenu quand il a saisi la corde de la tente.
Le Bédouin n'a point de maître ; il ne dépend même pas du clan ou de la tribu. Il ne se rattache à ses frères de race que parce qu'il y trouve son plaisir, son intérêt ou son honneur : il est rare que dans un même clan tous ne se déclarent pas solidaires : bien que la plupart des gens de la famille de Mahomet ne partageassent pas sa doctrine, ils refusèrent de l'abandonner, et, à l'exception d'un seul, ils se condamnèrent pendant deux ans à l'exil volontaire '. Mais s'il convient à l'Arabe de se séparer des compagnons et de vivre à part dans le désert, à ses risques et périls, personne ne conteste son droit. Quand l'ensemble de la tribu ne se met pas d'accord pour une expédition de guerre , un traité de paix , le choix d'un nouveau campement, la majorité et la minorité se séparent à l'amiable, et c'est ainsi que les peuplades se divisent à l'infini pour se grouper suivant leurs affinités nouvelles : la patrie collective que constitue l'association des intérêts se déplace incessamment comme les groupes de tentes ; les tribus s'entre* mêlent comme les vagues de la mèr; tel clan qui vivait dans une vallée du Nedjed campe maintenant sur le haut Euphrate ou dans les ravins du Sindjar; des centaines, un millier de kilomètres séparent les deux groupes d'une même famille. Chaque tribu a son cheikh j et, généralement, ce personnage appartient à quelque descendance illustre par une longue série d'aïeux, ou bien il est tenu par ses richesses de remplir, au nom de toute la commune, les devoirs de l'hospitalité. Mais il ne possède aucun droit d'hérédité ; il est élu par ses égaux et n'est point virtuellement leur supérieur: on le dépose quand il a cessé de plaire. Sa fonction spéciale, outre les honneurs à rendre aux hôtes, est de juger les différends, d'accord avec les anciens : c'est un conciliateur et un arbitre, mais ses décisions n'ont point force de loi : appuyées en général sur le droit coutumier, soutenues par l'opinion commune de la tribu, elles sont ordinairement obéies , mais aucune sanction pénale ne s'attache à son verdict, et le condamné peut s'y soustraire, soit en quittant la tribu, soit en bravant la réprobation publique; il devient bdouak^ un homme « hors l'honneur ». Certains cheikh, à la
* Uassan-ibn-Tabit; Âlf. yoq Krcaier, Kulturgeschtchte det Onetdi. 9 Stanley Lane Pool, Le Koran, ta poésie et set lois.