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désignées par les tribus des enYirons sous le nom d*el Balad ou « la Ville » par excellence. L*arbre à encens, Taloès, le sang-dragon croissent en abondance dans les montagnes voisines ; mais leurs produits, jadis si recherchés, ont perdu de leur prix, et le commerce s'est détourné de ces parages. Les petits villages de la côte entre Sour et Mirbat ne sont habités que par des pécheurs, dont la plupart n'ont pas même d'embarcations. Les vingt insulaires d'Hullaniyah n'ont que des lignes et des paniers \ Les Djennabi se hasardent sur des branchages tressés que soutiennent des outres gonflées : oe sont des kellek pareils à ceux des riverains du Tigre et de l'Euphrate.
Le mouvement des échanges s'est reporté plus à l'ouest devant les côtes du Hahrah et de l'Hadramaout , au delà du formidable promontoire, le Ras Fartak. Ghehr ou la « Yille », située au bord de l'Océan, est presque déserte, mais à l'intérieur s'est fondé le marché considérable de Soukel-Bazir, ville très animée, quoique dépourvue de port; les marins intrépides du Hahrah possèdent une soixantaine de bâtiments d'un faible tonnage qui partent au premier soufBe de la mousson du nord et trafiquent le long des rives ; avant le milieu du siècle, ces boutres servaient principalement à l'importation des esclaves. Â l'ouest de Ghehr, Makalla, située au bord d'une crique profonde et bien abritée, n'est dépassée en mouvement commercial que par la ville anglaise d'Âden ; dominée par des escarpements rougeâtres et par une paroi d'un calcaire éblouissant, se dressant à 400 mètres de hauteur, elle regarde la côte des Somali par-dessus le golfe d'Âden, et c'est, en effet, avec le continent africain que se fait principalement son trafic : des Somali, des Abyssins, des nègres, des gens de Zanzibar habitent ses faubourgs, ainsi que des Hindous; gommes, cuirs, séné, sésame, encens, tabac, ailerons de requins, tels sont les principaux objets d'exportation de la cité. Makalla sert de marché maritime à de très riches vallées, où, d'après de Wrede, le seul voyageur qui les ait parcourues jusqu'à nos jours, les villes seraient plus nombreuses qu'en toute autre partie de la Péninsule : c'est par dizaines qu'on y compterait les agglomérations de six mille habitants ou davantage; en certaines vallées, les jardins et les rues se suivraient en une ligne continue pendant des journées de marche. Même en ajoutant aux habitants des bourgs ceux de la banlieue et de toutes les campagnes qui leur appartiennent, on s'étonne de la densité extraordinaire qu'aurait, d'après ce voyageur, la population de l'Hadramaout : on pourrait la compai^er à celle de l'Europe occidentale. Terim, l'une des capitales du pays, est située à
* UultoD, Journal of the Geographkal Socidy, 1841.
IIAKALLA, VILLES DE L*HÂDRAMAOUT, ADEN. 899
plus de 200 kilomètres au nord de Hakalla, au confluent des ouadi Rachiyeh et Kasr, qui forment le Ouadi-Mossileh. L'autre capitale, Ghibam, à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Terim , est dans le bassin du Ouadi-Kasr, et d'autres ailles populeuses, telles que Haoura, fieda, Âmid, se trouvent plus haut, sur des branches de la môme ramure fluviale; non loin de Haoura, près de Meched-Âli, s'élèvent les a quarante tombeaux », chambres sépulcrales portant des inscriptions hymiariques. De Wrede ne réussit point à visiter ces tombes célèbres , son guide ayant juré « par le pain » qu'il n'y mènerait point l'étranger. Dans l'Hadramaout occidental, sur les confins du Yemen, les cités principales, Habban, Techboum, Nisab, fameuse par ses mines de sel gemme, restèrent également en dehors de l'itinéraire de l'explorateur allemand. Les deux ports de Bir-Ali et de Megdeha, dans le pays des Wahidi, se complètent d'une manière bizarre. Situés aux deux extrémités d'une grande baie qui s'ouvre au sud, ils n'offrent l'un et l'autre d'abri que pendant une mousson : Megdeha, à l'orient, reçoit les navires en hiver, quand soufBent les vents du nord-est; Bir-Âli, à l'occident, est le havre choisi pendant la mousson du sud ; toute la population se déplace avec les barques des marins; de saison en saison, elle voyage de l'une à l'autre capitale^ Â l'ouest, Chougra est aussi une échelle très fréquentée. Les Arabes du littoral émigrent en grand nombre pour se louer comme soldats chez les radjah de THindoustan.
La ville anglaise d'Aden, devenue la plus populeuse de toute l'Arabie, est située dans une lie qu'une langue de sable a rattachée à la terre ferme : son admirable position, à la base d'une citadelle de rochers facile à défendre, près de deux ports naturels profonds et bien ajbrités, fut appréciée par les Anglais dès qu'ils levèrent la carte du littoral d'Arabie, et, en 1859 , ils se firent céder la presqu'île d'Aden, moyennant une pension de quelques centaines d'écus à l'effigie de Marie-Thérèse, payée au sultan de Lahedj. Le petit village redevint une ville comme Adana l'avait été au temps des navigations phéniciennes, puis avant la découverte de la route maritime des Indes : actuellement Aden est même formé de deux villes différentes : la <K Marine » ou Steamer-point, située près du port occidental où touchent les bateaux à vapeur et où des flottes entières pourraient faire leurs évolutions, et la cité proprement dite .qui, des pentes d'un volcan éteint, domine le port oriental abrité par l'ilot de Sirah, qui se rattache maintenant à la terre ferme; de puissantes fortifications, rappelant celles de Gibraltar, ont été construites dans le cratère même du Djebel Cham-
* PdermanrCt MiUkeilungen, i87S.
chan. Les monuments les plus remsi'quables d'Aden sont les vastes citernes cxcavées dans le flanc de la montagne, pour suppléer à l'eau trp>) rare qu'amène un aqueduc des collines du continent ; les bassins peuvent contenir plus de 40 OOO tonnes d'eau, mais sont souvent à sec, et l'on doit avoir recours à la distillation de l'eau de mer pour l'alimentation de la cité. Les Arabes, anciens maUres du pays, sont en minorité dans Aden : l'élément principal de la population est fourni par les Hindous, tant Baniah que musulmans, et par les Somali de la côte opposée : en hiver, dix mille du ces Africains habitent la ville anglaise, à laquelle ils apportent des brebis, du suif, du beurre, des bois de construction, 'pour acheter en
échange des étofles et du tabac'. Des Juifs, quelques Parsi, enûn des Européens, sans compter la garnison, vivent aussi dans celte ville, considérée officiellement, et non sans raison, comme une dépendance administrative de rHindoustan. N'est-elle pas, en elTct, une simple escale sur la roatc maritime de Londres à Bombay ? Avec le territoire des roitelets arabes qui en dépend, elle n'est pour les Anglais qu'un anneau de la chaîne immense tendue par eui autour du monde. Le territoire annexé officiellement k la colonie comprend, au nord de la presqu'île, la petite oasis de Cheïkh- Othman. Immédiatement à l'entrée de la mer Rouge, protégée par le promontoire rocheui de Bab-el-Mandeb, s'ouvre, en face de Pcrim, là crique
1 Houvemmt conunercial d'Àden en 1880 :
ImpoilatioD 40 OOO 000 fnact.
Eiportalion 15 000 000 ■ '
presque circulaire (le Cheïkh-Saîd, que l'on a proposée comme station de quarantaine pour les pèlerins de la Mecque. Les négociants de Marseille avaient eu le projet d'y établir un port.
Sana, capitale du vilayet turc qui s'étend sur la plus grande partie du Yemen, est une cité considérable, l'une des plus populeuses de l'Arabie ; elle est située pourtant à 2150 mètres d'altitude, à nne bauteur plus grande que la ville la plus élevée de l'Europe. Très propre, percée de lai-gos rues, parsemée de jardins publics cl privés ouverts à tout le monde, elle se
compare avantageusement aux plus riches cités de l'Orient, et quelquesuns de ses édifices sont d'une arcbileclure fort belle, qui fait penser à la fois aux monuments du Radjpoulana par le style des sculptures et à ceux de Florence par la fierté des contours. Au-dessus des branchages entremêlés apparaissent les masses énormes des palais, formées de corps de bâtiment en retrait les uns sur les autres et tous de hauteur inhale, tous différents par l'ornementation , par la forme et les dimensions des ouvertures, le dessin et la couleur des arabesques. La plupart des fenêtres sont en plein cintre, d'autres sont oblongues ou en ogive ; les unes sont largement ouvertes, les autres treillissées ou percées de trous en quinconce comme ceux des pigeonniers ; les cordons qui séparent les étages et les
rebords des terrasses supérieures sont guillochés d'entrelacs* Quelquesunes des cinquante mosquées de Sana sont de proportions grandioses : Tune d'elles est tenue pour la rivale de la Kaaba en sainteté, même par les orthodoxes du Yemen, Des ruines pittoresques s'élèvent en diverses parties de l'enceinte ; le mortier que fournit la chaux des carrières avoisinantes maintient des fragments d'édifices en surplomb pendant des siècles.
La ville se divise en trois quartiers bien distincts, enfermés dans une enceinte commune, partiellement détruite, et possédant chacun sa muraille particulière. En dehors de l'enceinte, longue d'environ 7 kilomètres, s'élèvent les casernes qui commandent la ville, mieux que l'ancien château délabré \ A l'est s'étend la cité proprement dite, qui se termine par le château d'El-Gasser, et au centre de laquelle se groupent les boutiques du bazar. Le quartier central , qu'un boulevard sépare de la cité, est désigné sous le nom de Moutuakil : là s'élève l'hôpital militaire , grand édifice installé sur le modèle des établissements hospitaliers d'Europe : on s'étonne de rencontrer dans le pays des Ilymiares un hôpital aussi bien tenu, ayant un corps médical élevé dans les écoles d'Occident, un laboratoire de chimie, des salles de dissection. Le français est la langue officielle de l'hôpital de Sana pour la correspondance, la statistique, la comptabilité. Â l'est de Moutuakil se prolonge, entre les jardins, la belle rue de Bir el-Azeb, habitée par des fonctionnaires turcs; puis, à l'extrémité occidentale de la ville, se pressent les maisonnettes de la « Juiverie », Gaé-el-Yahoud, jadis entourées d'un mur que les habitants ne pouvaient franchir qu'à certaines heures. Avant la conversion des Arabes du Yemen à l'islamisme, des tribus entières s'étaient judaïsées, mais il ne parait point qu'il y ait eu mélange de races : Arabes et Yahoud forment deux classes parfaitement distinctes par l'apparence. Les Juifs sont à peine moins méprisés que les Akhdam et les Choumr, parias qui ressemblent aux Tsiganes de l'Europe et ne sont pas môme admis aux prières publiques*.
Située dans la région la plus élevée des montagnes du Yemen, Sana est un point stratégique très bien choisi pour dominer militairement toute la région sud-occidentale de l'Arabie, aussi bien le versant oriental qui s'incline vers le désert que les versants du sud et de l'ouest, tournés vers le golfe d'Aden et vers la mer Rouge ; des routes bien tracées relient la capitale du Yemen à quelques-uns des ports du littoral. Pour la facilité des communications et la surveillance militaire qu'exerce un gouverne-
* Renzo Manzoni, Esploraiore, voL U, i879.
* Maltzan, PeiermantCt MUtheilungen, 1878.
SiNA, MÀREB, iMRÀN. 905
ment central, Sana est mieux placée que ne Tétait l'ancienne « métropole des Sabéens »» Mareb ou Mariaba, l'antique Saba, si longtemps cherchée par les explorateurs. Arnaud l'atteignit enfin en 1843, et, depuis, l'archéologue Halévy la vit aussi dans son mémorable voyage à la recherche des inscriptions hymiariques. Mareb est située dans la dépression du Djof, sur un ouadi dont les eaux s'écoulent vers l'Hadramaout ; il en reste une enceinte ronde et les débris d'un édifice de foime ovale connu dans le pays sous le nom' de « Palais de Balkis » : c'est là, d'après la légende, qu'aurait habité la reine de Saba, l'alliée de Salomon. Â l'ouest de Mareb s'ouvre entre deux rochers, hauts de 400 mètres, la cluse de fialak, où se voient les restes d'un barrage, construits en blocs énormes avec un art parfait et présentant encore les rainures des portes d'écluse. Ters Je commencement du deuxième siècle de l'ère chrétienne, le magnifique ouvrage, épais de 175 pas à la base, céda pourtant à la pression des eaux de « soixante-dix » torrents * unis dans le réservoir, et, du coup, l'histoire du pays changea brusquement : il fallut abandonner les cultures, la ville se dépeupla; l'équilibre politique de la contrée se modifia ; pendant de longs siècles, on compta les années dans le Yemen en prenant pour date première la rupture du barrage de Mareb. Des inscriptions nombi*euses, trouvées dans le palais de Balkis, et, non loin de là, dans les ruines de Medinet-en-Nebas ou la « Cité de Bronze » , ont permis de reconstituer en partie l'histoire et la mythologie sabéennes. M. Halévy poussa plus au nord par delà la contrée des antiques Minéens, jusque dans le Nedjran, dont les habitants, chiites pour la plupart, se rattachent à la grande école karmathéenne et sont fléris du nom d'infidèles par les Wahabites*. Au sud de Sana et de Dhamar, sur la route qui traverse successivement plusieurs chaînes de montagnes pour descendre au port d'Aden, s'élevait une autre ville célèbre, appelée Uhafar comme celle de la côte méridionale de l'Oman ; ce fut le Sephar de la Genèse, que les auteurs grecs et romains disent avoir été la métropole et la cité royale des Homérites (Hymiares) : il n'en reste que des ruines, situées près de la moderne Djerim, à peu près à moitié chemin de Sana à Aden. Au nord, sur les plateaux, la ville principale est Amran, non loin de la puissante forteresse de Kaoukaban qui résista pendant sept mois aux Turcs en 187!2. I^es villes de la contrée sont pour la plupart des groupes de châteaux forts avec tours, terrasses et créneaux, s'élevant au milieu de cabanes en branches.
* Jonuirdy Etude» géographiquei et hUioriquet de r Arabie,
* Palgrare, ouvrage cité.
IX lU
Le café du Temen méridional est expédié surtout par le port d'Âden ; Moka, sur la cdte du golfe Arabique, n*a plus le monopole de cette denrée. La ville, jadis très commerçante, qui a donné son nom aux meilleurs cafés, a perdu son mouvement d'échanges, et son enceinte de murs renferme plus de ruines que de maisons habitées ; mais elle expédie encore les produits des cafèteries d'Uddein, les plus renommées de toute TArabie. D'autres ports du littoral de la mer Rouge ont prospéré : tandis que déclinait Moka, Hodcidah, située à proximité de Boît-el-Fakih et de Zebid, qui étaient au dernier siècle les marchés les plus actifs des cafés , est devenue une ville importante, ayant une colonie turque, plus que décimée annuellement par les ûèvres, les dysenteries, les maladies de foie' : elle est le havre de Sana, de Manacha et des autres cités populeuses du haut Yemen. Ghalefka, Loheïyah sont aussi des ports animés. L'ile de Gamaran, entre Hodeihah et Loheîdah, a été choisie par la commission sanitaire internationale pour l'établissement du lazaret de quarantaine où doivent séjourner de dix à quinze jours les pèlerins de la Mecque pour s'y faire examiner par les médecins ottomans'. C'est à tort que, sur un grand nombre de cartes, Gamaran est désignée comme ile anglaise ; elle appartient à la Turquie. Vers la frontière septentrionale du Yemen, le marché principal est celui d'Abou-Arich.
Les bourgades sont petites et clairsemées dans le pays d'Assir. L'ancienne capitale de la contrée, Mihail, est presque abandonnée à cause de l'insalubrité du territoire; les fonctionnaires turcs ont fait choix pour chef-lieu d'un autre bourg, Epha, situé à 860 mètres de hauteur, sur une terrasse avancée des grandes montagnes; mais l'agglomération urbaine la plus considérable est plus à l'orient, à 2000 mètres environ, près du faite de partage entre le littoral de la mer Rouge et le désert : c'est Namuz, capitale du territoire des Beni-Gheîr. Le port principal d'Assir est la ville de Konfoudah; plus au nord, Lith est en relations de commerce par terre avec la Mecqne. Les villages de l'Assir ressemblent en maints endroits à ceux du Kourdistan : ils se composent de tanières ci*eusées dans le sol, n'ayant qu'une seule ouverture à l'air et à la lumière et recouvertes de gazons et de broussailles : c'est dans ces cachots souterrains que les indigènes habitent avec leurs troupeaux. IjCS châteaux forts des cheikh ont la forme de pyramides tronquées à quatre côtés et à deux ou trois et âges ; en bas son les étables, mais un escalier en pente très douce permet aux bétes de monter jusqu'à la terrasse : c'est là qu'on les garde en cas d'attaqne ; les
< Mahé, Notes manuicrit^t.
murs, épais de plus du deux mèti-es, sont k l'épreuve des balles et des boulets turcs. Dans le voisinage des kabilet ou tribus de Bédouins pillards.
£5 i^SSâSù ~ c^eSOàiOO o'^/aûJi'a^â
les demeures des paysans sont de grosses tours dont la porte est très élevée et où l'on ne peut avoir accès que par une échelle, retirée dans l'intérieur en cas de danger'.
• Zillerer; Hillingen ; Hilié, Nota mamucrilt*.
Les habitants de TÂssir sont wahabites, mais ils gardent mainte coutume qui rappelle les pratiques païennes observées à la Gn du siècle dernier. Jadis des kabilet avaient l'habitude de vendre leurs filles à Tencan : aucun mariage n'était conclu sans avoir été précédé d'une vente formelle sur le marché public, en présence de la foule*.. De même qu'en Afghanistan, dans certaines tribus des Hezarch, les gens de l'Assir poussaient l'hospitalité jusqu'à^ céder leurs femmes à l'étranger pendant la durée de son séjour. Le pays d'Assir semblerait devoir être un des plus salubres de l'Arabie, cependant c'est l'un des foyers principaux de la peste bubonique ; en 1874, en 1879 et en 1880, cette maladie, qu'on appelle r« aînée », peut-être à cause de ses ravages traditionnels, enleva près du quart des habitants dans le district de Namuz\
La Mecque , la « ville sainte » pour cent cinquante ou deux cents millions d'hommes, la cité vers laquelle se dirigent, à l'heure de la prière, les regards et les mains des musulmans de toutes sectes et de toutes nations, Hindous ou Persans, Arabes, Berbères ou nègres, n'est pas une grande agglomération comme la plupart des capitales d'État : c'est une ville de peu d'étendue , où la foule ne se presse que pendant les trois mois du pèlerinage, après le ramadan ; Mekka ou Bekka, ainsi que l'appelaient les tribus à l'époque pré-islamite, est pourtant désignée comme la « Mère des Villes », et l'on a pu composer tout un livre des titres qui lui sont donnés par les fidèles : c'est à la pierre sainte qu'elle doit d'être devenue, malgré les inconvénients de sa position géographique, la métropole de l'Arabie, le rendez-vous des nations, la cité du beau langage. Elle est située entre des collines nues et des espaces sableux, dans une vallée ou [plutôt sur le sol desséché d'un ouadi qui s'incline faiblement du nord au sud et dont les eaux, qui coulent rarement, vont se perdre dans le sable, sans atteindre la mer; parfois elles descendent en déluge, emplissant la vallée, et les maisons, fouillées à la base, s'écroulent dans le courant; en 1861, un tiers de la ville fut renversé par Tinondation : une digue bâtie en amont de la ville la protégeait autrefois contre ces débordements soudains. L'ensemble des quartiers se prolonge dans la direction du ouadi et se continue par des campements, amas de huttes, où gttent entre autres les Koreich, descendants appauvris de la peuplade, jadis si puissante, à laquelle appartenait Mahomet. Une citadelle domine la Mecque. Les rues, plus larges que celles de la plupart des villes arabes, afin de donner passage à la foule
> Burckhardt, TraveU in Arahia, ' Mahé, Notes manuâcritet.
LA IIEGUUE. 909
énorme des pèlerins, convergent toutes vers la place centrale, occupée par la masse quadrilatérale de la sainte mosquée, Mesdjid-el-Haram.
L'édiGce, monument sans beauté, que Ton a dû souvent réparer et même reconstruire à cause des inondations, est un ensemble de constructions basses avec coupoles et minarets, formant colonnade du côté d*une vaste cour intérieure. Des écoliers se groupent sous les arcades autour de leurs maîtres ; les prédicateurs y pérorent, et, pendant les fêtes du pèlerinage, la foule des étrangers s'y presse en flots entrecroisés. Au centre de la cour s'élève la Kaaba ou le « cube », masse quadrangulaire d'une douzaine de mètres de hauteur, fermée d'une porte d'argent, qui s'ouvre trois fois par an pour les pèlerins. Dans le mur extérieur, près de la porte, est encastrée la fameuse pierre noire, aérolithe dont les morceaux brisés sont, retenus par un cercle d'argent. C'est la pierre sainte qu'un ange remit à Ismael, le père des Arabes, et qui, au jour du Jugement, prendra une voix pour témoigner en faveur de ceux qui l'ont baisée de lèvres pures. Au-dessus de l'édifice, assimilé poétiquement à une fiancéeS un voile de soie noire, présent du padichah de Gonstantinople, flotte en longs replis ; ce frémissement de l'étofle, disent les pèlerins, est causé par le mouvement d'ailes des anges qui volent autour du Cube, et qui l'emporteront un jour devant le trône d'Allah. Quatre oratoires s'élèvent aux quatre coins de la tour : ce sont les lieux de prière des quatre sectes orthodoxes des mahométans sunnites : les Ghafites, qui vivent surtout en Syrie et entre les Deux Fleuves; les Hanafites, pour Ma plupart Boukhares, Baloutches, Afghans «t Turcs ; les Malekites, presque tous Africains, et les Hanbalites, qui sont en grande majorité d'origine arabe. Dans une des chapelles jaillit une abondante fontaine, le Zemzem, eau sainte qui s'élança du sol pour Agar et Ismael, quand ils erraient désespérés dans le désert. Cette eau, qui d'ailleurs est un peu saline, est censée guérir de tous les maux, et dans les villes de l'Orient, les riches musulmans se la procurent à grands frais ; pourtant le chimiste Frankland, qui l'a analysée, dit que « jamais il ne vit d'eau tellement souillée de matières organiques »*. Mais jadis elle n^était pas, comme de nos jours, mêlée aux eaux d'égout. Pendant la saison du pèlerinage, le nombre des hadji, hommes et femmes, qui se pressent devant la Kaaba et la fontaine, s'élève parfois à six ou huit mille individus. Quand tous s'inclinent à la fois comme sous un vent d'orage, se frappant la poitrine et récitant leurs prières avec frénésie, cette multi-
* Burckbardt, Ti^aveli in Àrabia,
* Mahé, ^otes manuscriieêi
tudc bigarrée, où se rencontrent des hommes venus de tout le monde musulmauy des iles de Tlnde» de la Chine, des steppes sibériennes, des bords du Nil et du Niger, présente un spectacle unique; nulle impression n*est plus forte, et Ton a vu des extatiques invoquer la mort pour que }c paradis continuât cette joie divine qui les emplit; d'autres se crever les yeux, pour que leur regard ne fût point souillé par une autre vue que celk* du lieu sacré. Â Tentrée des pèlerins dans Tenceinte, une de leurs premières cérémonies est de courir sept fois autour de la Kaaba, en tournant de droite à gauche et en touchant chaque fois la pierre noiixî : c'est ce qu'on appelle « faire le touaf ». Au temps pré-islamite, les fidèles couraient en état de nudité complète ; ils étaient censés avoir rejeté leurs péché<y en même temps que leurs habits. Mahomet confirma la cérémonie du touaf, mais en supprimant l'obligation de la nudité ; néanmoins, en arrivant à la dernière station avant la Mecque, les pèlerins sont tenus d'abandonnei" leurs vêtements ordinaires pour se couvrir d^une simple chemise, Vthram ou mohram^ et c'est dans ce simple appareil qu'ils ont à braver le froid des nuits et la chaleur des jours, jusqu'à ce que toutes les cérémonies de la visite soient accomplies ^
Le nombre des pèlerins varie singulièrement d'année en année, suivant l'état politique de la Péninsule et des États circonvoisins. Dans les premiers temps de la ferveur mahométane, alors que l'obligation de faire le pèlerinage de la Mecque, au moins une fois en sa vie, était tenue pour sacrée, et que les certificats de visite ne se vendaient pas à prix d'argent, les étrangers venaient par centaines de mille. Des califes firent bâtir des villes pour leur servir de lieux d'étape dans le désert, et c'est par millions qu'ils distribuaient les pièces d'or aux habitants de la Mecque et de Médine. Au treizième siècle, la caravane du dernier des Abassides se composait de 120 000 chameaux et de toute une armée de soldats, de serviteurs et de marchands. Sous le régime turc, les souverains n'ont point donné l'exemple du même zèle : aucun des padichah de Constantinople n'a fait le voyage de la Mecque. Us se contentent d'envoyer des cadeaux et de se faire représenter devant la pierre noire par quelque personnage de la cour. Lors des guerres entre Turcs et Wahabites, les pèlerinages furent presque complètement interrompus; depuis le rétablissement de la paix, l'afiluenco moyenne dépasse cent mille personnes chaque année, presque tous zélés pour leurs intérêts mercantiles aussi bien que pour le salut de leur âme;
* Burckhardt, Traveh in Arabia; — R. Burton, Pilgrimage to Meeca; — Maltian, WaUfahri nach Mekka; — Keane, Six Month» in Mecca.
Li MECQUE 911
pendant leur présence, la ville est changée en un immense bazar ; le traCc envahit jusqu'aux colonnades du temple. Mais Tintroduclion des bateaux à vapeur sur la mer Rouge et l'ouverture du canal de Suez ont eu pour conséquence de changer les conditions du voyage pour des pèlerins et de faire abandonner certaines routes jadis très fréquentées. Les hadji d'Egypte qui travei^ent la péninsule de Sinaî pour contourner le golfe d'Akabah et suivre le littoral de Madian et du Hedjaz sont peu nombreux; la caravane de Damas, jadis peuple en marche à travers les solitudes, n'emplit plus les vallées de ses tentes et ne tarit plus les sources au passage; la caravane du Yemen, qui longe la côte du sud, a également diminué; il n'en vient plus de Mascate ; seulement la route transversale qui se dirige de la Mésopotamie vers la Mecque pfar le Nedjed a maintenu son importance relative, la circumnavigation de la Péninsule étant beaucoup trop coûteuse pour la foule des pèlerins. Les femmes sont aussi invitées à faire le pèlerinage de la Mecque, et la coutume permet aux veuves de contracter des mariages temporaires avec des habitants de la Mecque pendant la durée de leur séjour. Quant aux non-musulmans, l'entrée de la Kaaba, celle même de la cité sainte, leur sont interdites, et c'est exceptionnellement qu'ils ont pu y pénétrer, soit pendant la guerre contre les Wahabites, dans le cortège de Mehemet-AIi et de ses officiers, soit sous le déguisement de hadji ; c'est ainsi que fiadia ou Ali-bey, Burckhardt, Mallzan, Burlon, Keane, ont pris part aux cérémonies du touaf. Mais si les Européens ne sont pas admis dans le sanctuaire de l'Islam, leur influence ne s'en est pas moins exercée d'une manière prépondérante sur les réunions des pèlerins : par l'entremise de la commission sanitaire internationale, ils surveillent les assemblées, règlent la marche des caravanes, s'occupent de la police et de l'hygiène des camps. Les pèlerins ne sont plus toujours accompagnés, comme autrefois, du choléra, de la peste ou du typhus.
Les cérémonies du pèlerinage ne sont pas complètes, et les visiteurs de la pierre noire n'ont pas le droit de prendre le titre de hadji, s'ils ne vont aussi prier Allah sur les pentes de la sainte montagne d'Arafat, qui s'élève à sept ou huit heures de marche au nord-est de la Mecque. C'est une croupe granitique, haute de 60 mètres seulement au-dessus de la plaine environnante, mais ayant plusieurs kilomètres de tour à la base; elle doit peut-être sa sainteté traditionnelle aux yeux des Arabes à la source abondante qui jaillit d'une fissure du roc et que fit capter la sultane Zobéide, femme de Haroun-ar-Rachid , pour l'amener à la Mecque par un aqueduc en partie souterrain; mais le canal, mal réparé, laisse suinter l'eau hors des réservoirs établis sur son parcours, et la cilo n'en reçoit plus qu'une
faible part. Le jour où la foule des pèlerins, accrue des habitants et de la garnison de la Mecque, se porte vers le mont Arafat, la vallée du Ouadi Mouna, que remonte le chemin, est trop étroite pour recevoir ces multitudes, et dans les cluses la presse est telle que le flot, ne peut s'écouler en entier qu'après des heures de retard. En 1816, lors de la visite de Burckhardt, et en 1882, d'après la commission sanitaire internationale, environ 70 000 pèlerins se pressaient ayec leurs montures autour de la montagne, et la plaine était couverte de Bédouins, surtout de gens de l'Âssir, ayant amené leurs troupeaux de brebis pour les vendre aux hadji cx)mme victimes du sacrifice. Mais, quel que soit le nombre de ceux qui viennent prier en sincérité sur le mont Arafat, où le père universel Adam aurait appris des anges la première invocation, tous y trouvent place : elle se gonfle indéfiniment, dit la légende, pour recevoir la foule des adorateurs. Les mendiants y sont installés déjà par centaines et par milliers quand se présentent les fidèles ; assis sur les corniches, ils étendent leurs mouchoirs pour que les passants y jettent leurs dons. « Pense à ton devoir, pèlerin! » lui disent-ils en réclamant ce qu'ils croient leur appartenir de droit. Quand la cérémonie commence, tous se pressent sur les pentes, de manière sinon à entendre, du moins à voir le cadi de la Mecque parler et gesticuler du haut de son chameau; les caravanes de hadji sont ellesmêmes représentées au sommet du mont Arafat par les mahmal ou chameaux sacrés des caravanes, qui portent de hauts échafaudages et de somptueuses draperies. Dès que le prédicateur a levé les bras vers le ciel pour invoquer la bénédiction d'en haut sur la foule assemblée, des milliers de voix poussent ensemble le même cri : « Lebeik Âllahouma Lebeîk! » — « Nous sommes à tes ordres, ô Dieu I » Puis tous se précipitent vers le bas de la montagne; de loin, en voyant cette multitude d'hommes en chemises blanches s'élancer de gradin en gradin, on dirait une cataracte d'écume. Le lendemain, après une bruyante nuit, une autre prière se fait à l'aube, et la foule i^prend le chemin de la Mecque. Au passage d'un défilé, il est d'usage de jeter des pierres à la base d'une paroi pour simuler la future lapidation du diable. D'énormes amas de débris se sont accumulés en cet endroit, où depuis des milliers d'années sans doute s'accomplit le simulacre de l'extermination d'Eblis. Plus loin se font les sacrifices, et suivant sa fortune chaque pèlerin égorge une ou plusieurs bêtes ; le sang ruisselle à flots sur le sable, et des nuées de vautours s'abattent sur les charognes, sans attendre que les derniers pèlerins aient quitté le champ de carnage.
La Mecque occupe le centre d'un territoire sacré, le Houdoud-el-Haram.
TAIF, DJEDDAH.
Elle se complète à Torient par la place forte de Taïf, posée sur le rebord du plateau central, dans un Talion empli de la verdure des arbres fruitiers : c'est le carrefour de toutes les routes qui se dirigent vers l'intérieur de l'Arabie, A l'occident, l'autre place avancée de la Mecque est la ville maritime de Djeddah, bâtie au bord de la mer Rouge, sur une ancienne plage où l'on voit encore les traces du séjour des eaux; aussi, quoique les maisons soient bien construites et que l'air circule facilement dans les rues.
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